L'homme passe l'homme



Paradoxe humain

L'homme, un être en si grande continuité avec le ‘donné’ naturel. Un être qui pourtant ne devient réellement compréhensible qu’en
rupture avec lui. L’intelligibilité naturaliste qui se veut être en stricte continuité avec la nature a sans doute raison à 99%. C’est l’inquiétant un pour cent restant qui nous intéresse.

L’animal épuise ses possibilités dans un
comportement symbiotique. L’homme en tant qu’animal n’échappe pas à cette nécessité. Mais il ne s’y enferme pas. Quelque chose en l’homme refuse l’installation à l’intérieur de limites. L’homme est un animal bizarre que l’animalité n’arrive pas à contenir. L’animal est fait pour l’équilibre, l’homme pour le dépassement.

L’homme parle. Il parle dans l’ouvert infini. Le
dernier mot ne peut jamais être dit une fois pour toutes. Aucune parole n’est définitive. Chaque parole se reprend. Incessamment d’autres perspectives lui sont ouvertes. De nouvelles possibilités la sollicitent. Inlassablement d’autres paroles viennent l’affronter ou la contredire...

Cette spécificité humaine resterait inintelligible sans la
différence et sans le dépassement de la différence. Cet animal différentiel qu’est l’homme ne cesse de creuser des béances dans la plénitude du ‘donné’ naturel pour inlassablement les combler et inlassablement les creuser encore.


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L’animal a cette extraordinaire faculté d’être complètement chez soi dans la nature. Il vit un ’oui’ absolu à la nature. Il vit en harmonie absolue avec sa condition de naissance. L’homme, fils du ‘non’, ne peut rester qu'un animal frustré. Irrémédiablement.

L’homme en rupture

Il y a brusquement un seuil, une
rupture de niveau. L’émergence d’une gigantesque
contra-'diction’ au cœur de la grande ‘diction’ naturelle et logique. Comment, en effet, expliquer qu’une structure puisse consentir à sa destruction, à sa déstructuration, pour ‘autre’ chose qu’elle-même, comme dans le martyre ? Comment expliquer que ce qui est ‘entre les lignes’ puisse devenir plus important que le texte écrit ? Comment expliquer que ‘ce qui est’ puisse être nié au profit de ‘ce qui doit être’ ? Comment expliquer que l’ ‘absent’ puisse devenir plus présent que le ‘présent’ ? Comment expliquer que la réponse puisse s’ouvrir à la question et à la question de la question à l’infini ?

L’homme est un être paradoxal. Il est visiblement le seul être de la nature qui ne soit pas simplement de la nature. Et il le sait. Il est aussi en face ! Ce n’est jamais la nature qui étudie la nature. Elle n’accède à son intelligibilité qu’à partir d’un ‘ailleurs’ d’elle-même. Il faut que d’abord l’homme surgisse pour que quelque chose comme la science devienne possible.

En rupture d’intelligibilité et en rupture d’être. Le spécifique humain est proprement une aberration. Une contradiction de la logique structurale. Comme si une machine à écrire se mettait brusquement à faire des bulles de savon ! Les expressions d’un système ne peuvent pas ne pas être en continuité logique avec les lois de structure et d’organisation du système. Un système ne peut pas, à partir uniquement de lui-même, se mettre radicalement en question. Un système en tant que système ne peut pas être en même temps son propre anti-système.


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Ces deux extrémités de la boucle qui n’arrivent jamais à coïncider... Ce reste qui jamais ne se range mais toujours dérange. Cet à peine assez et presque de trop qui sans cesse dit non et sans cesse reste différent. Qui n’est pas d’ici mais vient d’ailleurs. Dans un sourire. Dans un geste. A travers une parole.










En verticale béance

Trouvons-nous notre plénitude en la ramenant à notre mesure en immanence ? Ou bien la trouvons-nous en nous laissant provoquer par la démesure de l'Autre ?


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L'homme n'existe que dans l'abrupt de sa verticale béance... Appelé par un abîme de
plénitude.

La vraie joie, celle qui est capable de traverser des étendues de tristesse et de tracas sans se perdre, vient d’ailleurs que d’un simple état psychologique. Elle vient de très loin et de très profond.

Descends assez loin en toi-même. Jusque dans tes profondeurs où
ça jubile
.

Béant sur un autre ordre

L’humain, l’humain authentique, est ailleurs, plus loin, plus profond que les faciles superficies dans lesquelles nous risquons sans cesse de le cantonner. L’ordre du ‘même’ n’épuise pas, et de loin, la totalité.

L’humain est béant sur un
ordre qui n’est pas celui des évidences quotidiennes qui règnent en superficie. Là, les euphories vont au maximum d’être, d’avoir et de paraître. En profondeur, par contre, s’ouvre l’infini ordre de la béance. Ici d’autres ‘valeurs’ ont cours. Le non-être, le non-avoir, le non-paraître riches d’une infinie plénitude.

Ce qui retentit ainsi dans les profondeurs de nous-mêmes, n’est pas de l’ordre de la sentimentalité. Ce n’est pas non plus de l’ordre de la logique ni de celui de la raison. Nous nous
expérimentons béants sur le mystère d’un autre ordre.




Béance mystique

La béance mystique s'ouvre dans la fissure de l’être. La voie propre de la mystique est
négative. A l’encontre de nos instincts et de notre logique il s’agit de faire le vide, le vide à tous les sens du mot et sous tous les aspects du possible, pour atteindre la plénitude. Ascèse. Purification. Détachement. Dépouillement. Oubli. Silence. Béance. Néant.

Un profond
tropisme, quelque chose comme un secret instinct divin vers sa dimension essentielle, appelle l'humain vers l'Autre.


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La ‘vocation’ spirituelle n’est pas une question de chapelle ni de sacristie mais de simple humanité. Le profond appel de chaque homme est de totale humanité, d’humanité d’avant la grande schizoïdie, de divine humanité. Telle que créée à l’image et à la ressemblance de Dieu. Telle que rassemblée dans le plérôme christique.

Cet appel prend voix d’homme. Il prend voix de Dieu. Dans l’Incarnation du Verbe. Il se fait clameur, en nous, de l’Esprit qui crie "Abba !" et atteste que, loin d’être orphelins, nous sommes de race divine et de famille Trinitaire. La mesure de l’homme n’est donc pas l’homme mais la
démesure. Nous sommes créés pour des choses démesurément grandes.


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L’intériorité verticale


"Connais-toi toi-même" dit la sagesse. Et l’expérience mystique pourrait n’être que le retentissement en profondeur d’une telle sentence. Sans doute l’est-elle aussi, car sans 'toi' le mystère de Dieu ne sait où se communiquer ni où se partager. Ce mystère commence, pour toi, avec 'ton' mystère.

Ici il faut immédiatement marquer la grande différence chrétienne. Le mystère divin s’identifie avec ton mystère, certes. Cependant ton mystère est déjà plus que tien. Ton mystère est embarqué là où tu n’es plus tout seul maître à bord de toi-même. Là où tu n’existes profondément que dans la traversée de toi, la traversée de ta plus profonde différence, dans la béance de ton ‘même’ vers l’Autre.

L’essentiel de ta vie se joue et se décide sur un autre plan qui n’est plus celui des évidences quotidiennes. Un ‘ailleurs’ qui est pourtant plus proche et plus présent que toutes les présences et toutes les proximités mondaines, puisqu’il coïncide avec ton intérieur. L’intérieur n’est pas le petit monde fermé de tes intimités. L’intérieur est un abîme insondable. L’intérieur est un univers infini. C’est cet intérieur qui donne sens, ordre et valeur à l’extérieur.

L’homme est un animal qui a mal à son animalité. Un animal ouvert sur une autre dimension. Un animal traversé par la verticale. Sans cette béance, il n’existe pas de vie spirituelle. La verticale signifie la crucifixion de notre ‘naturelle’ horizontalité. Par elle, et par elle seulement, selon la profonde pensée de Pascal, "l’homme passe l’homme infiniment".

La traversée verticale se profile entre d’ultimes hauteurs et d’ultimes profondeurs. L’accent peut être mis sur les unes ou sur les autres. Le mystique Tauler parle plus souvent de l’abîme que du sommet. Par moments, il parle des deux en même temps, comme si l’incohérence de l’image soulignait leur inaccessibilité. Insondable altitude ou culminante profondeur, à l’infini l’extrême acuminal et l’extrême abyssal se rejoignent et coïncident. Tour à tour ou en même temps ils signifient la grande différence par rapport à l’horizontalité du milieu, l’ultime mystère divin en l’homme.

En régime chrétien, cette verticale n’est pas seulement orientation ou projection. Elle est ontologique dimension d’être. Elle hiérarchise les constitutions anthropologiques, et parmi elles, en-dessous ou au-dessus d’elles, structure une instance capable de Dieu.


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Il est à craindre que nos évidences contemporaines ne puissent plus suivre. Ne tablent-elles pas sur la radicale
finitude, la stricte immanence et la totale clôture de l’humain ? Reste un ‘je’, simplement virtuel, apparition épiphénoménale d’un ‘ça’ logé en cul de sac. Radicalement différente est la vision du mystique chrétien. Pour lui l’humain ne se situe pas en horizontale clôture mais en verticale béance. Infiniment ouvert. Béant sur un fin-fond sans fond.

Ce fin-fond, selon l'extraordinaire vision de Tauler, appartient à Dieu seul. C’est là que Dieu Trinité veut habiter et agir. C’est là que le
Père, dans l’unité de l’Esprit, ne cesse d’engendrer son Fils. C’est là, qu’avec son Fils et en son Fils, il nous engendre filles et fils. C’est là, qu’avec lui, nous sommes appelés à devenir 'lumière dans la lumière'.






Descendre

Le mystère de Dieu commence, pour toi, avec ton mystère. ’absolue transcendance rejoint ici l’absolue immanence. C’est l’homme, en effet, qui est cet abîme qu’appelle l’Abîme divin. Le mystère de Dieu commence pour lui avec son propre mystère qui est toujours, déjà, plus que le sien, embarqué là où l’humain n’est plus tout seul maître à bord de lui-même.


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Dans les extrêmes profondeurs abyssales, l’Autre appelle. Selon la parole du psaume 41
Abyssus abyssum invocat. L'Abîme appelle l'abîme. L’autre Abîme, l’Abîme divin, t’appelle en ton abîme. L’évidence des choses que tu quittes est bien portante. Celle des choses que tu dois trouver est toujours évidence crucifiée. Il te faut traverser des étendues obscures et sauvages. Il te faut traverser ta propre angoisse. Tu iras de déchirement en déchirement. La terre promise n’est que plus loin en avant.

Laisse-toi tomber. Tu ne peux pas ne pas tomber en Dieu. C'est quasiment physique comme un tropisme ou une pesanteur. Selon une gravitation quasi ‘naturelle’, Dieu tombe en l’homme et l’homme tombe en Dieu. Pourquoi, alors, le fin-fond du ‘cœur’ ne garde-t-il pas ouverte sa ‘native’ béance ? Pourquoi ne tombons-nous pas spontanément en sainteté ? La raison profonde tient aux encombrements. Elle tient surtout à l'orgueil.

Descends simplement... Cherche Dieu à la
verticale de toi-même. Franchis tes distances intérieures. Tu te livres à ta vérité profonde. Tu te livres à l’Autre. Tu crois tomber dans le vide. C’est une mystérieuse présence qui t’accueille. C’est Dieu que tu rencontres en traversant ta distance.


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Tu es trop grand pour ne t’appartenir qu’à toi-même ! Tel est le radicalisme théocentrique de cette mystique qui prend si violemment nos schizoïdies modernes à contre-courant. Descendre... Descendre dans tes profondeurs transcendantes. T’abandonner au vertical mouvement qui te livre à l’Autre. Qui te livre en même temps à ta vérité profonde. Dès que tu commences ta descente, cependant, se présentent mille raisons de ne pas descendre.

Il faut noter qu’à l’encontre de la plupart des mystiques Tauler ne privilégie pas la montée
acuminale mais la descente abyssale. L’essentiel n’est pas de ‘monter’ mais de ‘descendre’. On verra plus loin la raison profonde de ce mouvement qui n’est autre que celui d’Agapè et de la Kénose. 

L’aventure se joue donc sur la verticale abyssale. Dans la béance. Cette verticale abyssale détermine la structure anthropologique de l’être humain. De l’homme extérieur vers le ‘troisième homme’ à travers l’homme de raison. Des facultés sensibles aux facultés supérieures et de là au ‘Gemüt’. Du haut vers le bas. De l’extérieur vers l’intérieur. De la périphérie vers le centre. Vers ce fin-fond mystérieux désigné tantôt comme ‘Royaume secret’, ‘Désert intérieur’, ‘Divine ténèbre’, ‘Abîme caché’... L’absolu point de gravité.

Dès lors l’homme ne peut pas ne pas
tomber. Il porte en soi une ‘inclination éternelle’, disons quelque chose comme une gravitation ou un tropisme vers son éternelle origine. Il suffit de ne pas se crisper et de se laisser tomber...

Cette approche est à sa manière révolutionnaire ! Il n’y est pas question de fuite vers les hauteurs d’une ‘transcendance’ stratosphérique. Au contraire, c’est en son extrême ‘immanence’ que l’âme est appelée. Et c’est là qu’elle trouve Dieu et se trouve elle-même en vérité.

Descends simplement... Cherche Dieu à la verticale de toi-même. Franchis tes distances intérieures. Deviens ce que tu es en vérité. Descends dans tes profondeurs. Plus loin que toi-même. Tu te livres à ta vérité profonde. Tu te livres à l’Autre.

L’essentiel de ta vie se joue et se décide sur un autre plan qui n’est plus celui des évidences quotidiennes. Un ‘ailleurs’ qui est pourtant plus proche et plus présent que toutes les présences et toutes les proximités mondaines, puisqu’il coïncide avec le fin-fond de ton intérieur.


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Cette intériorité verticale n’est pas le petit monde fermé de tes intimités. Elle est un abîme insondable. Elle est un univers infini. Ton mystère, cependant, est déjà plus que tien. Ton mystère est embarqué là où tu n’es plus tout seul maître à bord de toi-même. Là où tu n’existes profondément que dans la traversée de toi, la traversée de ta plus profonde différence, dans la
béance de ton même vers l’Autre. En tes extrêmes profondeurs abyssales, l’Autre appelle. Selon la parole du psaume 41: l’Abîme appelle l’abîme. L’autre Abîme, l’Abîme divin, t’appelle en ton abîme.

Dès que tu commences ta descente, se présentent mille raisons de ne pas descendre. L’évidence des choses que tu quittes est bien portante. Celle des choses que tu dois trouver est toujours évidence crucifiée. Il te faut traverser des étendues obscures et sauvages. Il te faut traverser ta propre angoisse. Tu vas de déchirement en déchirement.

Pour accéder à l’homme essentiel il n’est pas d’autre chemin que la
voie négative. Plus tu te quittes, plus tu te retrouves. Autrement. Et très certainement de façon plus authentique. Il faut quitter ton déploiement dans les grandes largeurs faciles du monde. Il faut quitter ta dispersion et tes divertissements dans l’opulence de surface. Il faut quitter tes euphories unidimensionnelles. Il faut quitter tes possessions et tes dominations dans la multiplicité mondaine. Il faut quitter tes évidences phénoménales. Il faut quitter les enfermements de ton vouloir schizoïde.





 



Dans la grande maison du sens

Plus criante se fait aujourd’hui la nécessité d’une
écologie du sens. Nous avons cru pouvoir faire fonctionner notre système spirituel en clôture, bouclé en schizoïde autonomie autoproductrice. Nous nous voulions maîtres et possesseurs du système total lui-même. Bien plus, maîtres et possesseurs aussi de sa source chaude et de son puits froid. Maîtres et possesseurs donc de toute sa différence de potentiel, c’est-à-dire de toute son énergie spirituelle créatrice.


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Il est impossible que de l’immanence bouclée en stricte immanence puisse sortir autre chose que du tautologique trop humain. Il faut à l’homme plus que l’homme pour devenir vraiment humain. Il lui faut l’Autre. Il lui faut la grande Différence verticale. Il lui faut Dieu.

Mais le monde est lent à risquer ses sécurités d’immanence. Il préfère articuler, désarticuler et réarticuler à l’infini ses certitudes installées. Il résiste à sa transfiguration.

Ce que notre modernité, piégée par ses enfermements schizoïdes et par sa vision sédentaire du bonheur de l’homme, est si viscéralement incapable de comprendre, un regard qui fait sa Pâque, un regard nouveau-né, le perçoit simplement. Dieu aime l’être dans sa traversée du néant. Dieu aime la création se faisant nouvelle. Dieu aime l’homme en résurrection.

La modernité, pourtant, insiste. Grandeur de l’homme ? Mais quelle étrange grandeur qui doit passer par son autre ! Aliénation plutôt ! Et de protester pour l’homme. Tout l’homme. Rien que l’homme.

L’homme total, soit. Cependant, ne sommes-nous pas aujourd’hui, culturellement, promoteur d’un homme qui se veut total – plus total que jamais – et qui, très curieusement, s’interdit en même temps, en les refusant a priori, des ouvertures et des dimensions essentielles ? Notre projet d’humanité est tellement obnubilé par sa réalisation totale que nous oublions les fautes contre la totalité du projet lui-même. Plutôt que d’accomplir ne fut-ce que partiellement notre totalité, nous préférons réaliser totalement notre partialité.

Ce n’est que pour un temps seulement que le système peut ainsi se donner l’illusion de tourner quand même. Parce que les élans se prolongent par inertie cinétique. Parce que les réservoirs ne sont pas encore vides ! Mais inexorablement joue l’entropie. Mortelle.