En alliance



Chaque homme naît là où le Père ne cesse de dire son Verbe. Et l’homme n’est homme que dans cette diction. Même si la masse des phénomènes semble l’occulter, cette vérité est seule fondatrice de la plénitude humaine. Sans elle l’humain se voit finalement condamné à tourner en rond. Sans partage avec le Logos. En clôture tautologique.

L'humain est enfant du logos, c'est-à-dire de la parole. C'est là l'évidence première de toute anthropologie. La révélation chrétienne dévoile cette parole humanisante comme le Logos de Dieu. Ce Verbe fait chair pour habiter parmi nous.

Créé à l’image et à la ressemblance du Logos divin, l’homme est le vivant qui parle. La parole humanisante n'est vivante qu'en dialogue. Le Logos de Dieu n'est vivant qu'en alliance.

Le péché contre l'humain commence et s’accomplit avec la parole qui se coupe de l’essentiel Dialogue et se met à fonctionner en schizoïdie. Le péché archéologique, péché originel, péché du monde, est-il fondamentalement autre chose que la perversion de la Parole humanisante par l’instauration d’un discours schizoïde qui se fait discours dominant ? Une autre diction, une contra-diction par rapport à ce dire de la Parole et à ce souffle du Logos divin qui suscite l’humanité authentique. Un péché contre la matrice du spécifique humain et, partant, un péché contre l’être vrai de l’homme.

L'Alliance rompue

Vous serez comme des dieux ! L'euphorie occulte alors ce qui un jour, nécessairement, adviendra. C'est écrit: Ils virent qu'ils étaient nus... Les dessous du jeu du Prince de ce monde n'ont probablement jamais été autant soupçonnés qu'en nos jours où cette folle aventure commence à tourner mal.

L'acte de naissance de la modernité scelle la rupture de l'Alliance. Cela émerge, quasi imperceptible, quelque part autour de l'an 1100. Cela débute par un `innocent' péché contre le Logos, qui, alors, ne peut plus être simplement celui des Grecs. La nominalistique tentation commence par susurrer cette simple question: lorsque tu parles, lorsque tu penses, est-il nécessaire qu'il y ait un garant autre que toi-même pour assurer la consistance fondamentale de ta parole et de ta pensée ?



Ce doute chuchoté se fera clameur, amplifié par les mille échos de la caverne. Cinq siècles plus tard, de ce doute procédera l'affirmation fondatrice -
je pense donc je suis - de notre plus récente modernité.




Huit siècles d'histoire seraient à reprendre pour montrer comment, à partir d'innocentes émergences, la démesure judéo-chrétienne va courir son aventure en autonomie. Comment par une série de ruptures de plus en plus audacieuses
cette démesure s'horizontalise dans l'immanence païenne jusqu'à l'athéisme. Comment toute l'aventure de la modernité n'est essentiellement, quant à son énergie et sa fécondité, que la poursuite de l'expérience judéo-chrétienne, mais sans l'Autre, sans Dieu. Comment les plus dynamiques des valeurs de notre modernité ne sont fondamentalement, malgré les apparences trompeuses, que des valeurs judéo-chrétiennes, mais tournant en 'roue libre', devenues 'folles', parce que hors de la source de leur sens. Comment c'est chaque fois la plus grande hardiesse contre l'Alliance qui se fait acclamer sur la scène du monde en se faisant passer pour la plus 'libératrice'. Comment, ce faisant, les 'mauvais rôles' à jouer incombent quasi fatalement aux tenants de l'Alliance. Comment la dynamique 'révolutionnaire' de leur foi leur est ravie, récupérée sans la foi, et même tournée contre eux. Contre l'Alliance. Malice du 'Prince de ce monde'... Ironie de l'histoire... Humour de Dieu...


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Voici qu'une liberté radicalement ouverte par la rencontre existentielle avec l’infini ‘Je Suis’ va historiquement se reprendre en elle-même et sur elle-même en autonomie anthropocentrique totalisante. L’homme divinisé par grâce de ‘Je Suis’ clôt sa divinisation sur elle-même et veut devenir Dieu sans Dieu. A la place de Dieu. Dès lors Dieu doit mourir pour que l’homme puisse être absolument. Le fils de l'Autre veut devenir fils de soi-même. L'acte de naissance de la modernité rompt la communion originaire et instaure l'homme dans son autonomie anthropocentrique.

En ses profondeurs se joue quelque chose comme une
négative théologie négative. C’est une liberté radicalement ouverte par la rencontre existentielle avec l’infini Je Suis qui va historiquement se reprendre en elle-même et sur elle-même en autonomie anthropocentrique totalisante. L’homme divinisé par grâce de Je Suis boucle sa divinisation sur elle-même et se prétend dieu sans Dieu. A la place de Dieu. Dès lors Dieu doit mourir pour que l’homme puisse être absolument.

De cet espace de stricte ‘humanité’ il fallait – symétrique inversion du récit de la Genèse ? – chasser Dieu. De trop, donc, le père judéo-chrétien, devant la revendication d’une origine purement parthénogénétique. De trop, le Père de l’Etre, du Bien et de la Vérité puisque nous suffisent nos propres productions, nos propres valeurs, nos propres lucidités. Puisque nous prétendons être à nous-mêmes notre propre source. De trop, outrageusement de trop, le Père avec son Fils et le Saint Esprit !

Pourtant on n’en finit pas de chasser Dieu. Il résiste au-delà de cette logique et de cette cohérence qui ne sont que de surface. Profondément, beaucoup plus profondément, occultée, refoulée, se joue, fascinante et effrayante, la grande dramaturgie. Mystérieuse négative théologie négative ! Le combat de Jacob n’en finit pas. Le corps à corps des esprits, plus meurtrissant que le combat de avec l’Autre. L’homme n’en sort jamais que déhanché. Et la lutte reprend... La théomachie se poursuit.


Contre l'Alliance


La gravité de la chute se mesure à la hauteur d'où l'on tombe. La hauteur d'où l'homme tombe est, à la verticale de lui-même, vertigineuse. Peut-il tomber d'ailleurs que de Dieu?

L'homme n'est homme qu'en
alliance. En originelle alliance avec le Logos dont la lumière, déjà, éclaire tout homme venant en ce monde. Conspirer contre l'alliance, c'est conspirer contre la parole à sa source, c'est conspirer contre le `logos anthropogène', c'est conspirer contre l'homme.

Les rois de la terre s'insurgent, les princes conspirent contre Yahvé et contre son Messie... (Psaume 2:2). Ainsi donc, contre l'Alliance, il arrive que se lève une conspiration. A la Parole qui veut nouer toutes choses dans la fidélité de l'amour s'oppose un discours qui mobilise dans la division. Quelque chose comme un pacte factieux d'éléments rebelles, un pacte schizoïde.



 


Cette orchestration à travers l'espace et le temps de notre monde joue si massivement, si invariablement, contre l'Alliance qu'elle porte par là-même, quasi tangible, la marque d'une étrange conspiration, la signature d'une radicale négativité qui transcende littéralement les capacités intra-mondaines. Ainsi l'humain se décide dans un monde dont les enjeux profonds débordent ce monde ! Quelque chose comme un gigantesque affrontement transcosmique entre lumière et ténèbres, entre l'amour et la haine, dont l'Evangile selon saint Jean, par exemple, ou l'Epître aux Ephésiens désignent la réalité à la fois visible et cachée.

Peut-être seul le regard clair d'un enfant de l'Alliance permet-il d'entrevoir sa consistance occulte et de le dévoiler comme conspiration contre l'Alliance, contre Dieu et contre son Christ. Un pacte d'anti-Alliance noué par une mystérieuse solidarité schizoïde orchestrée par le Satan qui est aussi Légion...


Schizoïdie


Une fois l'Alliance rompue, une fois Dieu refoulé, il reste à l'homme le repli autistique sur soi-même. Quelque chose comme une schizophrénie. L'esprit coupé. L'esprit divisé. L'esprit cassé. Nous n'avons plus besoin de toi ! Voici que le possible humain expulse la grâce et se voit livré aux péchés capitaux. C'est-à-dire aux sources du péché. Et en premier lieu, l'orgueil.
 

La démesure verticale explose à l’horizontale

L’explosivité judéo-chrétienne ne reste pas indéfiniment contenue. Le fils de la mère grecque revendique pour soi l’héritage paternel. L’homme révélé divin par grâce veut devenir dieu sans le Père. L’homme manifesté divin à travers l’expérience judéo-chrétienne veut poursuivre seul cette expérience sans Dieu.

La judéo-chrétienne démesure, jusque là verticalisée, rompt la ’mesure’ de l’Alliance et, chargée d’une dynamique qui lui vient de l’Autre, se reprend en autonomie et explose en horizontalité. Alors commence l’aventure de la grande schizoïdie qui boucle le divin possible de l’homme sur lui-même et le déploie, anthropocentrique, en son immense caverne d’Utopie. Le fils de la mère païenne revendique
pour soi l’héritage paternel. L’homme révélé divin à travers l’expérience judéo-chrétienne veut devenir dieu sans le Père.

L’
acte de naissance de la modernité rompt la communion originaire et instaure l’homme dans son autonomie anthropocentrique. Alors commence l’aventure de la grande schizoïdie qui boucle le divin possible de l’homme sur lui-même et le déploie, anthropocentrique, en son immense caverne d’Utopie. La schizoïdie des filles et des fils de Dieu n’a cessé de nouer sa cohérence dans l’autistique constitution d’un espace de pure immanence.


 

 




Bouclant la boucle de l’homme sur lui-même

Nous nous sommes constitué un empire d’humanité. De façon autogène. Sans l’Autre. En autonomie. Sans l’Autre. Avec nos longueurs à nous, nos largeurs à nous, nos hauteurs à nous et nos profondeurs à nous. Quelque chose comme une caverne – oui, impertinente pertinence d’un Platon, déjà ! – une caverne aux prétentions infinies, mais ultimement caverne quand même.

Là nous nous sommes ouvert un monde de possibilités simplement phénoménales. L’infinité de ces possibilités pouvait nous donner assez de vertige pour nous étourdir face aux questions essentielles. Alors nous nous sommes mis à ne plus chercher notre humanité que dans le vaste jeu de ces possibles, dans l’extension de notre champ d’être et d’action, dans notre ‘présence’ au monde et notre emprise sur lui, sur les autres, sur l’histoire...

Nous avons scientifiquement désarticulé la densité de l’être pour disposer d’un foisonnement d’éléments articulables et réarticulables indéfiniment, à notre guise. Cela nous a rendus maîtres des possibilités constructives. Et, effectivement, nous nous sommes mis à construire, à construire en tous les sens du mot et dans tous les domaines, avec frénésie. A partir d’atomes de facticité. Au point de confondre le sens avec cette constructivité. Nous y avons perdu l’âme. Parce que l’âme ne se construit pas et que la construction l’oppresse. L’âme inspire. L’âme aspire. Dans le souffle de l’Esprit.


 


Où chercher la vérité sur l'essentiel ? Ce n’est pas dans les superficies horizontales que tu la trouves. C’est uniquement
à la verticale du monde et de toi-même.. 














 


Refoulement

De cet espace de stricte ‘humanité’ il fallait – symétrique inversion du récit de la Genèse ? – chasser Dieu. De trop, donc, le père judéo-chrétien, devant la revendication d’une origine purement parthénogénétique. De trop, le Père de l’Etre, du Bien et de la Vérité puisque nous suffisent nos propres productions, nos propres valeurs, nos propres lucidités. Puisque nous prétendons être à nous-mêmes notre propre source. De trop, outrageusement de trop, le Père avec son Fils et le Saint Esprit !

Pourtant on n’en finit pas de chasser Dieu. Il résiste au-delà de cette logique et de cette cohérence qui ne sont que de surface. Profondément, beaucoup plus profondément, occultée, refoulée, se joue, fascinante et effrayante, la grande dramaturgie. Mystérieuse négative théologie négative ! Le combat de Jacob n’en finit pas. Le corps à corps des esprits, plus meurtrissant que le combat de avec l’Autre. L’homme n’en sort jamais que déhanché. Et la lutte reprend... La théomachie se poursuit.




Athéisme

Cet athéisme-là n’est réellement et radicalement possible qu’à partir de l’expérience judéo-chrétienne. Qui d’autre que l’homme révélé divin, bien plus, révélé ’fils’ de Dieu, peut véritablement vouloir ’tuer’ le Père ?

Il faut remarquer la signification radicalement originale de l’athéisme occidental à partir de l’expérience judéo-chrétienne. Ce préfixe ’a-’ n’est pas neutre absence. Le ’theos’ n’est pas abstraite idée. En ses profondeurs, il s’agit d’un refoulement. Dieu refoulé comme est refoulée une angoisse. Car celui qui est ainsi refoulé a été ’connu’, au sens biblique du terme, concrètement et existentiellement rencontré. Même si un tel ou un tel peut croire ne l’avoir pas personnellement rencontré, la ’rencontre’ pourtant le marque parce que, déjà, il se trouve enfanté dans cette matrice culturelle, en cette histoire vécue, qui, elle, en a fait l’expérience vivante.

L’homme moderne ne peut donc pas ne pas être ’complexé’ de Dieu ! On ne lutte pas toute une nuit avec l’Autre sans se trouver, comme Jacob, boitillant au matin. Blessé. Mais finalement, est-ce Dieu qui est ainsi refoulé ou est-ce l’homme qui se refoule devant Dieu ?


Dieu n’est plus l’ultime englobant

Il est lui-même englobé dans un plus grand que lui. Il relève désormais du seul possible humain. Et ce possible le déclarera de plus en plus comme impossible.


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Dans la meilleure des hypothèses une chance lui est laissée aux limites. Ainsi pour Kant, au-delà des possibilités ‘théoriques’ de la raison, s’impose un impératif catégorique. Une pure exigence ‘pratique’. Et celle-ci ne peut pas ne pas postuler au-dehors de la sphère du possible de l’homme un quelque chose qui prend nom Dieu, et liberté, et immortalité. Non plus certitude. Simple postulat.


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Une ‘logique’ est en marche. Elle exclut de plus en plus tout recours à un référentiel ou à un garant d’ailleurs. Reste désormais au possible humain de fonder le possible humain. Il n'existe plus de philosophie qui ne soit essentiellement
critique.





Une fois l’Alliance rompue...


Les choses peuvent-elles tourner autrement qu’après l’originelle rupture ?
Vous serez comme des dieux. La séduction du tentateur devenait irrésistible. Ensuite... Ils virent qu’ils étaient nus. Reste la honte ou l’exhibitionnisme. La modernité opte pour le deuxième terme de l’alternative.

Le ‘péché du monde’ reste scandale pour la raison. Pourtant la raison ne fait que balbutier devant sa réalité.
L’homme est plus inconcevable sans ce mystère, écrit Pascal, que ce mystère n’est inconcevable à l’homme. Comment rendre raison de ce mal mystérieux qui atteint si sournoisement notre culture ? Un mal sans doute beaucoup plus inquiétant que les diagnostics courants ne voudraient l’admettre. Quelque chose comme une psychose de la culture ! Avec ses symptômes autistiques et schizophrènes. Ce mal est-il innocent ? Est-il sans faute ? Est-il sans péché ?

L'enfant prodigue

Un homme avait deux fils. Le plus jeune dit à son père: ‘Père, donne-moi la part d’héritage qui me revient.’ Et le père fit le partage de ses biens.

Peu de jours après, le plus jeune a rassemblé tout ce qu’il avait, et partit pour un pays lointain où il gaspilla sa fortune en menant une vie de désordre.

Quand il eut tout dépensé, une grande famine survint dans cette région, et il commença à se trouver dans la misère. Il alla s’embaucher chez un homme du pays qui l’envoya dans ses champs garder les cochons. Il aurait bien voulu se remplir le ventre avec les gousses que mangeaient les porcs, mais personne ne lui donnait rien.
(Luc 15,11-16).

Sans doute, la parabole évangélique prend-t-elle une signification particulière face, d'une part, à l'aventure de l'Occident mais aussi, plus largement, face à l'aventure de notre monde.

Combien de temps encore le fils prodigue de la modernité voudra-t-il garder les cochons avant de retrouver le chemin vers la maison du Père ? D’abord, sans doute, lui faut-il trouver le chemin de l’anamnèse. Et le cri profond de l’Esprit dans ses profondeurs encombrées.

L’enclos

La façon la plus rationnelle de garder les cochons est de commencer par enfermer ces bêtes parfois turbulentes derrière une clôture. Bouclant la boucle de l’homme sur lui-même nous nous sommes constitué un empire d’humanité. De façon autogène. Sans l’Autre. En autonomie. Sans l’Autre. Avec nos longueurs à nous, nos largeurs à nous, nos hauteurs à nous et nos profondeurs à nous. Là nous nous sommes donné un monde de possibilités simplement phénoménales. Ce monde se caractérise sans doute par une extraordinaire multiplicité d’espaces riches et différenciées. Cette multiplicité, pourtant, ne fait que s’éparpiller dans le
même espace englobant. De cet espace est expulsé tout ce qui est ‘de trop’ dans l’enclos. C’est-à-dire l’essentiel. La mort. Le mal. Le péché. La grâce. La transcendance. L’accident. Le gratuit. Le mystère...

L’enclos suscite les ‘maîtres penseurs’ à sa mesure. C’est-à-dire lucides seulement jusqu’à l’
horizon indépassable de la clôture. Lorsque manque le sens qui donne sens toutes les logorrhées sont possibles. Il suffit de discourir... Courir de ci, de là. Mais, attention, pas au-delà des limites de l’enclos. On court ainsi jusqu’à l’étourdissement face aux questions essentielles.

Le grand enfermement.
Spécificité de notre modernité ! Un Michel Foucault en a marqué les contours. Du côté des prisons. Du côté des hôpitaux psychiatriques. De tant et de tant de côtés ! Ce besoin perfectionniste de classer et de mettre en cage. Aux beaux jours du Moyen Age le fou avait droit de cité parmi les hommes à part entière. Le débile cohabitait avec les autres enfants de la maison. Le malade, même à l’hôpital, restait entouré des siens. On logeait les morts au cœur du village. Mais le grand enfermement n’est pas seulement de nature sociologique. Ce sont les âmes qu’il fallait parquer. Ce sont les esprits, toujours rebelles, qui devaient se façonner aux limites étroites de l’enclos.

Enfermé dans l'enclos

Une fois enfermé dans l’enclos, reste-t-il autre chose à faire ? Combien de temps encore le fils prodigue de la modernité voudra-t-il les garder, les cochons, avant de retrouver le chemin vers la maison du Père ? D’abord, sans doute, lui faut-il trouver le chemin de l’anamnèse. Et le cri profond de l’Esprit dans ses profondeurs encombrées.

Pourtant... N’est-ce pas dans un monde merveilleux que nous nous sommes enfermés ? Un monde où ‘vivre’ se conjugue avec tant et tant de facilités. Jaillissement d’inventions et de découvertes. Conquêtes scientifiques. Prouesses techniques. Perfectionnement de l’outil producteur. Abondance des biens de consommation. Extension des réseaux de communication. Amélioration des conditions de travail et des possibilités de loisirs. Progrès du pouvoir d’achat, de la médecine et de l’espérance de vie. Création d’équipements pour l’âme et pour le corps. Surabondance d’informations. Foisonnement des productions artistiques et culturelles. Pléthore d’assurances contre tous les risques imaginables...

Fils prodigue... La prodigalité n’est sans doute pas un si grand péché. Il lui arrive même plus d’une fois d’être vertu. Ici, cependant, il ne s’agit pas de n’importe quel prodigue. Il s’agit du
fils. Il s’agit même du cadet, sans doute le préféré. Le bien qu’il gaspille n’est sien qu’en alliance. C’est d’abord un bien de famille qu’il dilapide. Et, ce faisant, c’est un lien d’alliance qu’il rompt. Faut-il parler d’enfant gâté ? Les fils savent rarement le prix de la fortune familiale et le travail qu’elle a coûté aux pères. Comme si l’abondance était due et allait de soi. Aux moments d’euphorie, leur gaspillage est à la mesure de leur insouciante irresponsabilité. Ils ne commencent à peser le prix des ressources que lorsqu’elles se mettent à manquer.

C’est d’un bien de famille immense que les fils de l’Occident, et à travers eux tous les fils de la modernité du globe, sont héritiers. Pris de vertige devant leurs prouesses, ils l’ont oublié. Croyant que leurs ressources et leurs énergies, matérielles déjà, spirituelles surtout, étaient leurs comme la chose la plus ‘naturelle’ du monde. Il faut sans doute les défaillances et les échecs pour commencer à comprendre que loin d’être naturelles ces ressources nous viennent par héritage.

La modernité, encore trop éblouie par ses propres prouesses, n’a pas encore pris la mesure exacte de son impasse. Peut-être l’enfant prodigue n’a-t-il pas encore touché le fond de l’angoisse de sa solitaire condition ? Mais déjà les réponses trop facilement euphoriques et les dérobades d’une fuite en avant se sentent moins sûres d’elles. Elles se trouvent même un peu ridicules devant la montée d’une remise en question radicale. Déjà un soupçon. L’homme ’moderne’ ne serait-il pas malade ? Malade d’un mal beaucoup plus pernicieux que les diagnostiques courants, plus ou moins sécurisants, ne tendent à l’admettre ?

Fatal enchaînement d’un refoulement, d’une schizophrénie et d’un enfermement. Le grand enfermement de l’homme sur l’homme. L’autistique raison close sur elle-même jusqu’à la déraison ! Comment dans la rupture du lien théo-onto-logique nouer la schizoïdie ? Toute la modernité se bat jusqu’au désespoir et jusqu’à l’absurde avec cette question radicale.

Tâche de Sisyphe sans cesse reprise et sans cesse échouée. Désormais c’est à l’homme seul que revient la charge d’être créateur et fondateur de vérité, d’être, de valeur, de droits, de devoirs et de sens. De sens surtout ! Désormais l’homme est responsable de l’homme. Radicalement. Sans recours et sans garant autre que l’homme.

Nous avons cru garder la divine démesure en refusant sa source, l’Alliance, qui lui donne sens. A l’homme schizoïde devenu ’suprême’ revient maintenant la tâche surhumaine d’inventer inlassablement l’homme ! Mais où commencer et où s’arrêter entre la belle ’idée’ de l’Homme et le ‘réel’ de l’humain trop humain ? Comment l’homme va-t-il se trouver une généalogie ? Comment va-t-il pouvoir se refaire une virginité ? A quelle source va-t-il puiser le sens ?

Désormais il faut jouer ou se battre. Jouer en fermant les yeux sur les règles conventionnelles du jeu. Ou se battre pour se mettre d’accord sur les conventions. Mais au nom de quelle convention (au singulier) se mettre d’accord sur les conventions (au pluriel) ?

Livré aux maîtres du soupçon... Quelle image de soi peut bien avoir l’enfant prodigue en essayant de se mirer dans les flaques troubles de son enclos ? Voici quelques reflets de lui-même que lui renvoient les Maîtres du soupçon. Cela prend des formes aiguës au tournant de notre siècle. Après le divin, voici l’humain soupçonné. Dans ses hauteurs et dans ses profondeurs.


Alors il réfléchit

Alors il réfléchit: «Tant d’ouvriers chez mon père ont du pain en abondance, et moi je meurs de faim ! Je vais retourner chez mon père, et je lui dirai: Père j’ai péché contre le ciel et contre toi. Je ne mérite plus d’être appelé ton fils. Prends-moi comme l’un de tes ouvriers.» Il partit donc pour retourner chez son père. (Luc 15,17-20).

Au moment même où l’homme avait cru boucler la boucle de sa propre divinité, déjà se levaient les ‘maîtres penseurs’ du soupçon. Marx. Nietzsche. Freud. Les Maîtres penseurs du soupçon n’avaient pas fini d’annoncer la mort de Dieu que déjà les Maîtres penseurs de l’absurde annonçaient la mort de l’homme.

Beaucoup s’installent maintenant dans ce champ de ruines, tentés par la désespérance. D’autres, moins nombreux et plus lucides, découvrent que les déserts sont faits pour être traversés. C’est la foi en l’Exode qui fait la différence.

C’est
par l’absurde que l’enfant aimé du Père, devenu prodigue, expérimente maintenant qu’il est fait pour autre chose que poure garder les cochons.

Aujourd’hui, en cette fracture de l’histoire, n’est-ce pas
par l’absurde que nous commençons à pressentir avec une évidence croissante que l’homme passe infiniment l’homme ?

Père, j’ai péché

Dans l’enclos des cochons reste, possible, le seul cri authentique. Et le seul libérateur. Car l’homme révélé divin par grâce ne refuse pas cette grâce sans faire la bête. Lorsque l’homme se détourne de la Source de son être et de son sens, fatalement lui reste une étendue d’absurde. Il faut savoir prendre la mesure de ce contraste pour jauger la
distance qui sépare la perspective schizoïde sur l’homme de l’originelle vision chrétienne. En réciprocité d’Alliance le Père dit: Tu es mon fils. A l’instant même ton je t’est donné. Tu dis: Tu es mon Père. A travers l’abîme des profondeurs humaines se donne le vertical vis-à-vis. L’archéologique et absolu ‘Je Suis’. Source de l’être et du sens. Bien plus, Père.







Salut ?

On croyait que l’homme, enfin délivré de son mystère, retrouverait son innocence. On croyait que
l’homme, enfin rendu, sans illusions, à la pure immanence, s’épanouirait comme le plus bel animal dans le plus beau jardin zoologique. C’est seulement un étrange mal qui se mit à proliférer...

Peut-on impunément refouler Dieu ?

On ne refoule pas impunément Dieu. On refoule encore moins impunément ce refoulement lui-même. Ce péché contre l’Esprit est promis à la mort.

L’homme est sans doute trop grand pour être offert aux augures des maîtres penseurs de ce temps. Le mystère des profondeurs humaines, même barricadées, est trop saint pour être livré aux trafiquants du temple. Alors qui nous sauvera ?

Et si l’homme d’aujourd’hui, l’homme occidental, malade comme un chien, malade de Dieu, savait ne pas désespérer ! Et suivre le mince fil d’eau qui, au travers de l’incroyable amoncellement de défenses obstruant ses divines profondeurs, continue à sourdre, témoin de la Source.


Est-ce Dieu qui est refoulé ? Ou est-ce l’homme qui se refoule devant Dieu ?

L’homme honteux se réfugie dans la caverne. Et là, ayant perdu le sens de sa raison, tourne désespérément en rond. Le grand enfermement. Ile d’Utopia. Société parfaite. Jardin zoologique. Asile d’aliéné. Archipel du Goulag...

Pour une intelligence malade de l’anthropocentrique schizophrénie une idéologie comme le marxisme peut représenter, selon la formule de Sartre, l’horizon indépassable de la modernité. Mais n’est-ce pas précisément parce que cette idéologie constitue, selon l’expression de J. Ellul, l’acrostiche géant de nos mensonges modernes ?






Un même souffle

C’est une chose étonnante que de découvrir même au creux de notre désarroi un souffle qui atteste avec force le mystère de l’Autre en nous-mêmes. Il suffit de pousser le vide assez profond. Mais nos encombrements ne sont-ils pas trop massifs ? Et nos alibis trop bétonnés ?

En un monde où les détracteurs du sens prolifèrent, forts de leurs lucidités démystificatrices et sûrs de leurs incertitudes. En un monde où les significations, ayant perdu les références, tournent en rond, piégées en leur nominaliste tautologie. En un monde où les référentiels eux-mêmes se mettent à flotter au gré des conventions voire des modes...

Mille et une raisons du soupçon militent aujourd’hui en faveur des avortements sémantiques. Quelque chose comme une grande conspiration anonyme se ligue contre le sens. Et largement s’étale un consensus de démission.

Il est vrai que la déroute spirituelle s’arrange à caresser nos démissions dans le sens du poil. Ces épidermiques connivences avec l’actualité garantissent les euphories de nos démangeaisons. Etre dans le vent devient l’impératif catégorique de nos déracinements.

Si la faillite du sens est d’actualité, il faut devenir inactuel en refusant le non-sens. Une telle dissidence urge plus que jamais. Et plus que jamais elle exige audace. Tant est massive la contrainte mimétique de la liquidation.
Imagine un instant qu’atteintes par la contagion s’éteignent les voix rebelles de l’Esprit et se taise le petit reste des protestataires du sens. Combien de temps, penses-tu, le monde survivrait-il ?

On croit l’énergie spirituelle résistante à toute épreuve. Elle est fragile comme le souffle. Son entropie est plus implacable qu’en toute autre énergie. L’énergie spirituelle se dégrade par démission en chaîne, par d’imperceptibles fragments de démissions accumulées, par d’innocentes minuscules démissions juxtaposées.

Les mécanismes démissionnaires ont besoin, pour fonctionner, de la force que procure l’illusion. Chacun se croit seul résistant. Tous se sentent noyés dans le "on" qui démissionne. Donc aucun n’ose protester. Et, cercle vicieux, ce silence collectif conforte les solitudes découragées.

Il faut à ce monde spirituellement anémique des prophètes, des hommes de l’Esprit, qui témoignent de l’ouvert infini du sens et, partant, de l’espérance. 


 


Etat de grâce


Cette expression – l’expression seulement ou aussi la réalité ? – nous a malheureusement quitté pour d’autres rives. Et c’est infiniment dommage ! Les meilleures choses nous sont ainsi ravies lorsque nous n'y croyons plus assez. Récupérées par les politiques en simple extériorité.

Nous l'avons perdue de vue dès lors que, séduits par les superficies, les profondeurs divines en nous se sont estompées. Il nous faut retrouver la saveur des choses essentielles.

L'Etat de grâce. Non pas une abstraction théorique. Mais une réalité qui s’expérimente. Lorsque l’Esprit au fond de toi-même ne cesse de crier ta divine filiation de grâce.
Lorsqu’au fin fond de ton ‘cœur’ déborde l’Agapè de Dieu.

La grâce qui ne se contente pas de passer mais qui demeure en permanence. Elisant domicile en toi. Un ‘état’. Un état de divine météorologie. Comme ailleurs il vente ou il fait beau, ici ‘il fait Dieu’ !

A l’extrême opposé de l’état de grâce, il y a l’état de nature. C’est notre état ‘naturel’. Faut-il remonter à Hobbes pour le déceler derrière les masques et les travestis du ‘civilisé’ que nous prétendons être  ? Il suffit d’être lucides sur nos réflexes élémentaires dominés par ce ‘struggle for life’ sans lequel la vie biologique ne serait pas. Les ‘péchés capitaux’, jadis, les mettaient pourtant en singulière lumière. Pourquoi les avons-nous oubliées
  ?

Evacue la grâce... alors prolifère la frustration. Lorsque nous perdons l’état de grâce nous retombons dans l’état de nature beaucoup plus vite que nous croyons, livrés à nos férocités conscientes et surtout inconscientes. Avec le souci de nous rendre sortables tout en désespérant de ne jamais trouver le cosmétique qu’il nous faut pour cela.

Saint Paul aime souvent saluer les communautés chrétiennes par cette merveilleuse formule. Que la grâce du Seigneur Jésus Christ soit avec votre esprit. Que la grâce soit avec vous et que vous soyez avec la grâce.

Pour les fils, rien n’est opaque à la grâce. Excepté le péché. Tout peut devenir ‘sacrement’ de la grâce. Même les nécessités du monde.

Le fin fond de ton cœur en état de grâce

Merveilleux état de grâce qui accomplit de tels miracles ! Avant que ‘je’ prie, déjà ‘ça’ commence par prier dans les profondeurs de moi-même... Avant que ‘je’ chante, déjà ‘ça’ chante au fin fond de mon cœur...

C’est comme naturellement, par ‘nature’, ‘nativement’, ‘naïvement’, tel que sorti des mains de Dieu, que le fin fond de ton cœur est en grâce, c’est-à-dire en Alliance. Le péché ne vient qu’en second.

C’est là le lieu ‘natif’ de l’expérience théologale. La Foi. L’Espérance. Agapè.

Lorsque ça jubile en toi...

Gelassenheit

L’équivalent exact de ce mot nous manque. Il s’agit d’une très profonde attitude du ‘cœur’. Un état de sérénité imperturbable. Lorsque dans le fin fond de son ‘
gemüt’ mystique l’homme se sent tellement en communion avec Agapè qu’il peut se ‘laisser’ aller...

Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous
  ? Qui pourra nous séparer de l'agapè du Christ  ? La détresse  ? L'angoisse  ? La persécution  ? La faim  ? Le dénuement  ? Le danger  ? Le supplice  ? Non, car en tout cela nous sommes les grands vainqueurs grâce à celui qui nous a aimés. J'en ai la certitude: ni la mort, ni la vie, ni les esprits, ni les puissances, ni le présent, ni l'avenir, ni les astres, ni les cieux, ni les abîmes, ni aucune autre créature, rien ne pourra nous séparer de l'agapè de Dieu qui est en Jésus Christ notre Seigneur. (Romains 8,31...39).

C’est dans les profondeurs du cœur une infinie sérénité capable de traverser l'angoisse, la tentation, l'énervement, l'incompréhension, l'échec, la souffrance...

La joie

Elle se situe aux antipodes des joies exubérantes et tapageuses. Comme une infinie sérénité. Une béance de plénitude.

Dis-moi ta joie. Je te dis ta grâce. Le signe manifeste de la vie de Dieu dans un être est la joie qui l’habite. Non pas une joie exubérante. Non pas une joie tapageuse. La joie de l'Esprit est discrète même si le prophète la chante avec exaltation.

Le Seigneur ton Dieu, héros victorieux, est au milieu de toi ! En toi, il jubile de joie. Il te renouvelle par son amour. Pour toi, il danse avec des cris de joie... (Sophonie 3,16-17).

La joie de l'état de grâce est serein débordement de ce qui tressaille en ton cœur. Débordement de l'Esprit Saint. Débordement d'Agapè. La symphonie de ton être avec la charte du bonheur proclamé par Jésus sur la Montagne.

Que le Dieu de l'espérance vous donne en plénitude dans votre acte de foi la joie et la paix, afin que l'espérance surabonde en vous par la vertu de l'Esprit Saint. (Romains 15,13).

Joie et réconciliation

Joie lorsque la brebis perdue est retrouvée... “C'est ainsi qu'il y aura de la joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se convertit, plus que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de conversion.” (Luc 15,7).

Joie lorsque le fils prodigue revient à la maison... Comme il était encore loin, son père l’aperçut et fut saisi de pitié; il courut se jeter à son cou et le couvrir de baisers. (Luc 15,20).

Au fils aîné en colère le père répond: "Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi. Il fallait bien festoyer et se réjouir; car ton frère que voilà était mort, et il est revenu à la vie; il était perdu, et il est retrouvé !" (Luc 15,31-32).