Béance



L’homme, le seul animal qui sait qu’il va mourir ! Le seul animal nu incapable de s’installer pleinement dans la vie pour coïncider avec elle. Le seul animal qui s’accomplit dans l’exode de son animalité, en exode à travers sa béance.



L’homme, un vivant bizarre. Proprement anormal selon les normes de la vie simplement biologique. Négativité au cœur de la massive affirmation vitale. Et que proteste Nietzsche avec toute la modernité ! Nous ne bouclons la boucle de l’animalité qu’en nous niant nous-mêmes.

Le concept de 'béance' a d'emblée deux significations différentes. Il y a la béance négative sous le signe de la déception. Il y a la béance positive qui ouvre sur un au-delà d'espérance. C'est d'elle qu'il s'agit ici. L'exode à travers un vide vers la plénitude d'une 'terre promise'. C'est elle qui pro-voque l'humain vers l'ailleurs.



Béant sur un autre ordre


L’humain, l’humain authentique, est ailleurs, plus loin, plus profond que les faciles superficies dans lesquelles nous risquons sans cesse de le cantonner. L’ordre du ‘même’ n’épuise pas, et de loin, la totalité. L’humain est béant sur un
ordre qui n’est pas celui des évidences quotidiennes qui règnent en superficie. Là, les euphories vont au maximum d’être, d’avoir et de paraître. En profondeur, par contre, s’ouvre l’infini ordre de la béance. Ici d’autres ‘valeurs’ ont cours. Le non-être, le non-avoir, le non-paraître.

Cet ordre de la béance n’est pas immédiatement accessible. Une certaine expérience en est cependant possible. Elle exige quelque chose comme une ‘conversion’ préalable. C’est alors que, derrière un ‘vide’ infini, s’appréhende, en creux, quasi par la négative, une infinie plénitude.

Un plein infini remplirait tout l'espace et ne laisserait sa chance à rien d'autre. La possibilité de nouveauté et partant de création ne se trouve qu'à travers les vides. L’essentiel advient là où il n’y a rien. Il surgit dans la béance comme la beauté du Parthénon ou le regard d’un visage... Parler, c’est faire être une présence à travers son absence. La parole ne dit que dans la faille des compacités. L’essentiel se dit entre les mots. Un texte parle entre les lignes...

La béance ne peut être que le propre de l'esprit. La matière, ellet, fonctionne en bouchant les trous.


 


L’expérience humaine totale ne reste-t-elle pas radicalement et irréductiblement
béante sur autre chose que la stricte articulation scientifique ? Autre chose... Comme l’acte d’être. Le mystère de notre être. Le fascinosum et le tremendum de l’expérience sacrale. Les surgissements existentiels. La création. L’infini. La liberté. Les rencontres. Les mystiques solidarités du monde. La valeur. L’amour. Le beau. Le bien. Le mal. Le temps. L’éternité. Le sens. Le sens du sens. Dieu...


 





L’intelligibilité naturaliste qui se veut être en stricte continuité avec le même peut avoir raison à 99%. Le stupéfiant c’est le 1% restant. Du côté de l’autre. Un petit reste qui pourtant ouvre un infini d’espérance. Une faible voix prophétique émerge sur les vastes étendues où prolifère le ‘ça’. Elle ose commencer par dire ‘je’. Petit David face au géant Goliath.

Cet apparent 'rien' de l’esprit cache et révèle en même temps une autre plénitude. La béance n’est pas ‘néant’ de part en part; elle est sur fond d’être. Le ‘non’ de l’esprit n’est pas négation absolue; il est sur fond d’un ‘oui’ plus fondamental et plus originaire.



L'esprit est là où il n’est pas. Il n'est pas dans un
plein mais dans un vide. Un vide qui traverse un plein. L'esprit est béance. Il ne se ‘définit’ pas. N’est jamais définissable que le ‘ce que’ d’une essence substantielle. Mais le ‘ce que’ de l’esprit demeure évanescent. Il reste le ‘que’ béant de l’acte de son surgissement.  

Il est heureux qu’on n’ait jamais découvert l’esprit à la pointe d’un scalpel. L’esprit ne vient que dans la béance de la matière. Comme une négation au cœur de l’affirmation. Comme une critique au sein des consistances. Comme une question dans le concert des réponses. Comme un humour au beau milieu du sérieux des certitudes. Et si le spécifique humain advenait par autre chose qu'un 'ingrédient' ? L'essentiel de l'humain semble bien émerger à travers un ‘non’. Tous les naturalismes du monde voudraient juguler ce scandaleux ‘non’ et le ramener à la raison du ‘oui’ naturel. Ainsi les
structuralismes...


 





Fils de la béance

L’animal est rejeton de la
plénitude du donné naturel. Il n’en est pas ainsi de la spécificité humaine. Celle-ci relève d’un radical autre ordre, l’ordre des esprits, qui n’est pas enfant du plein mais fils du vide. Ce paradoxe risque d'être insoutenable. Pourtant sans lui ne passe-t-on pas à côté de l'humain ?

Il pourrait sembler normal que le couronnement du règne biologique, l’homme, soit un animal ‘plus’ quelque chose. Nos réflexes physicalistes et substantialistes ne valorisent que le plein. Comme si l’essentiel consistait dans l’accumulation quantitative. Il faut oser le paradoxe. L’homme est un animal 'moins' quelque chose. L’homme est un animal qui existe dans le
vide de son animalité.

L’animal est sans doute trop
plein d’animalité pour être béant sur l’esprit... Accéder à un ordre supérieur implique l’immense traversée d’un vide. L’homme, lui, ne cesse de l’expérimenter de mille manières.


 


Pourquoi le chimpanzé ne s’humanise-t-il pas ? Bien des ‘causes’, physiques ou sociologiques, sont tour à tour avancées pour rendre raison de l’émergence du spécifique humain. Prises une à une, ces ‘causes’ peuvent se trouver aussi bien chez tel ou tel vivant sans que pour autant leur présence s’accompagne d’humanisation. L’extraordinaire socialisation des termites ? L’enfance très prolongée du lapin ? Le poids relatif de l’encéphale du ouistiti, deux fois supérieur à celui de l’homme ?

Il n’est pas évident que ce qui à l’origine distingue l’homme des autres mammifères anthropoïdes tienne dans un ‘plus’. Comme s’il manquait quelque chose au singe pour devenir homme. C’est plutôt le contraire qui a des chances d’être vrai. C’est en son manque que l’homme est devenu homme. C’est au creux de sa béance qu’a pu surgir l’humain. Ensuite le ‘plus’ peut venir par surcroît.



La pensée n’est pas dans les neurones ni dans le synapses. Elle surgit
entre. La parole dit dans les interstices du langage. Elle vient dans la déchirure des textures. Elle s’évade du texte. Elle dit dans l’ouvert. Elle se fait ellipse. Métaphore. Allégorie...






 



Liberté


La liberté est fille de la béance. Elle surgit dans la décompression des nécessités et de toutes les structures nécessaires. Sans doute aussi de la nécessité rationnelle.


 



Anthropologie négative

Les ‘sciences’ dites ‘humaines’ ne se nouent-elles pas en mécanisme de défense de l’homme schizoïde bouclé sur lui-même ? La masse du ‘même’ se reprend ainsi en gnostique clôture et s’accumule en con-sistance de phénoménale positivité. L’humain se piège lui-même en tautologique totalisation. Dans cette ‘circonscription’, il ne reste au télos que la finitude et à l’archè l’entropique rétrécissement de la réduction. Double impasse de l’humain piégé en sa clôture. Un tel enfermement peut désespérer de ses ouvertures mais ne peut pas infiniment réprimer la question. Et l’irrépressible question, de mille manières formulée et de mille manières refoulée, pourrait se formuler ainsi: cette impasse est-elle totale ou bien lui reste-t-il, malgré tout, même subrepticement, l’ouvert d’un ailleurs ? Mais la raison la plus profonde de l’unidimensionnalité des sciences humaines qui ne peuvent révéler qu’une des faces du mystère humain c’est que, de fait, elles se constituent comme
négative théologie. L’endroit d’un envers. L’envers d’un endroit. Un vide de Dieu se remplit étrangement de substituts inversés du divin. Un refoulement massif témoigne négativement du refoulé.

Le ‘même’ crie négativement l’autre, là-même où la totalisation schizoïde expérimente l’ultime rétrécissement de la finitude et où elle croit rencontrer l’absolu neutre côtoyant l’absolu néant. Un point de rupture. D’intersection aussi. Et de symétrique inversion.


 


La théologie dite ‘négative’ reste sans doute l’approche qui fait le moins violence à la vérité du mystère divin. Elle professe que ce que nous
nions de Dieu est plus éloigné de l’erreur que ce que nous en affirmons. La ‘béance’ divine se refuse à nos concepts et résiste à nos possibilités intellectuelles. Seule une approche ‘mystique’, une approche par le vide, permet de rencontrer, à la limite, l’indicible et inexprimable mystère. Analogiquement, pourquoi ne pas oser l’expression d’anthropologie ‘négative’ ? Une telle analogie se justifie et se fonde sur la parenté de l’homme avec Dieu, créé qu’il est ‘à son image et à sa ressemblance’, et révélé ‘divin’ par grâce. Mais on peut parler également, et dans la logique de toute notre approche, d’anthropologie de la ‘béance’. 'L’homme passe l’homme’, dit Pascal avec infiniment de pertinence. A sa manière le mystère humain est indicible et reste proprement inexprimable. Nous ne pouvons réellement en parler qu’à la limite. L’essentiel de l’humain étant ‘à travers’.

L’
anthropologie négative est en profonde intelligence avec le ‘non’ sans lequel l’humain n’est pas et avec lequel toute culture commence. Elle n’est que dans la rupture de cet animal qui seul se fait violence à lui-même et qui devient homme à travers cette violence.

L’anthropologie négative dit ‘oui’ à travers un ‘non’. Sa vérité passe entre les mots et dans l’éclatement de la nominaliste et défensive clôture des étiquettes. Par-delà la masse accumulative des articulations, elle pointe vers... Encore ne faut-il pas suivre l’imbécile qui, selon le proverbe chinois, ne regarde que le doigt lorsque le sage pointe l’index vers le ciel !


Comme l’humour, l’anthropologie négative commence par lire entre les lignes du phénomène humain. Là où c’est blanc entre les signes. Là où l’homme ‘passe’ l’homme. Une telle approche ne peut que fuir le flot de paroles si incroyablement sûres d’elles-mêmes telles que proférées par les ‘pseudo-sciences du bla-bla-bla’ en quoi se résume hélas trop souvent ce que devraient être d’authentiques ‘sciences humaines’. Une anthropologie ‘de la béance’ ne peut que situer dans l’humour radical les positivistes consistances. C’est en leur cœur qu’elle surgit. Et c’est dans leur négation qu’elle procède. Dialectiquement.

L’anthropologie négative a plus volontiers partie liée avec le silence. Et pourtant elle doit se dire aussi. Tout en sachant qu’elle ne peut jamais arriver à s’articuler dans la clôture d’un discours bouclé sur lui-même. Il lui reste à parler
autour. Elle parle dans les béances du plein. En ne cessant d’entretenir cette étonnante pensée de derrière. Elle cultive le non-sérieux. Elle se prend elle-même avec un sourire. Est-ce si différent du jeu de la grâce ?
L’anthropologie de la béance ne peut donc pas ne pas être contestatrice des clôtures de l’humain sur lui-même telles que célébrées par les ‘sciences’ dites ‘humaines’. Et en premier lieu de ce qu’elles refoulent avec une si constante insistance, à savoir le judéo-chrétien ‘autre’, le grand ‘non’ qui fait irruption dans l’histoire par la révolution judéo-chrétienne.

L’anthropologie négative n’a pas peur de dévoiler le mécanisme du refoulant refoulé. Dut-elle pour cela opérer une psychanalyse de la psychanalyse elle-même. Les mécanismes de la psychanalyse, leur fonctionnement et leur impact dans la modernité sont parfaitement significatifs de ces enfermements. D’avoir enclos l’inconscient dans la caverne en faisant croire aux hommes que leurs profondeurs et, partant, leurs béances ne vont pas au-delà de la finitude, tel est bien la pertinence de cette sotériologie en gnosticisme inversée. 


Dans l'abrupt de la verticale béance

L’homme n’existe que dans l’abrupt de la verticale béance où l’Abîme appelle... Il ne peut y avoir d’humanité vraie sans cet appel. Même si personne ne l’écoutait, même si personne ne l’entendait, il n’en serait pas moins la fondamentale et constitutive dimension de l’humain. L’homme, simplement, inconsciemment ou consciemment, se constituerait en négative inversion contre lui. Personne ne pourrait savoir quel animal l’homme serait sans lui. Avec lui, et à partir de lui seulement, est aussi donnée la possibilité de ne l’écouter point. Dans la réciprocité de l’appel et de la réponse fait irruption l’originaire liberté et l’originaire parole du spécifique humain.