Le souffle



Contrairement à l’animal à qui le sens est pour ainsi dire donné d'emblée, l'homme est l'être en qui le sens se décide. L’animal ne ‘perd’ jamais le sens. Seul l’homme peut le perdre. Il lui appartient de se trouver le sens.

Le sens, si difficile à se concevoir en lui-même, se comprend en contre-point face à ses contraires: l’absurde, la déraison, l’insensé, la folie, l’aberrant, le dément, l’inepte...

Le souffle vient à manquer

Place à l’homme ! Le cri du cœur de nos audaces. Cela a commencé par un innocent balbutiement voici neuf siècles. Cela s’est amplifié en tonitruante revendication. C’est avec violence que nous nous sommes mis à chasser l’Esprit de Dieu, le Souffle de Dieu, de notre espace. Croyant respirer plus librement. Jusqu’au moment où nous sentons le souffle nous manquer.

Jamais autant qu’aujourd’hui risquions-nous l’asphixie spirituelle. Pourtant n’a-t-il jamais existé une civilisation aussi riche en productions culturelles que la nôtre ? Certes. Mais il manque à cette prolifération de sens ‘constitué’ un espace ouvert à sa démesure.

Il lui manque le sens ‘constituant’. Le sens qui donne sens. Le sens qui proteste contre l’absurde. Le sens qui résiste au non-sens. Le sens qui ouvre les horizons. Le sens qui met en perspective. Le sens qui rassemble ce qui est dispersé et disperse ce qui s’agglutine. Le sens qui libère les ‘pourquoi ?’ de l’angoisse. Le sens qui affecte d’un ‘plus’ le verbe être. Le sens qui crève les cercles vicieux. Le sens qui fait que les raisons se tiennent et s’entretiennent. Le sens qui lit entre les lignes. Le sens qui met en transparence. Le sens qui ne perd pas l’humour.

Le sens est plus fragile que l’air. Et plus vulnérable. Enfermé, il se vicie rapidement. Nous le soufflons dans la ‘bulle’ de notre immanence. Nous condamnant ainsi à ne respirer que l’air pollué de nos propres expirations.

Nous perdons le sens au point de nous complaire dans le sens insensé. Voyez nos ‘Maîtres Penseurs’ qui se battent à occuper si verbeusement l’avant-scène de notre caverne... Il y a les trompettistes des prétendus ‘lendemains qui chantent’ et qui ne font que déchanter ! Il y a les vertueux dénonciateurs de l’opium du peuple dont le peuple, bien vite, se met à dénoncer l’opium ! Il y a les sentencieux qui prennent la myopie de leurs visions pour le dernier mot de l’histoire. Il y a les petits esprits qui ne doutent pas des ‘horizons indépassables’ de leurs étroitesses. Il y a les éboueurs des ‘poubelles de l’histoire’ qui ne finissent pas de vider les poubelles. Il y a les charlatans habiles à vous déclarer malades de complexes mythiques pour vous vendre leurs placebos. Il y a les coprophages...

Il reste à l’animal sacralisateur qu’est l’homme la panthéiste sacralisation des ’valeurs’ schizologiques avec leur cortège de Majuscules ! Et le culte des idoles. Et la floraison des ’ismes’. Et les ’Maîtres Penseurs’. Le soupçon à l’infini. Le soupçon du soupçon ne mérite-t-il pas son autel ? Mécanismes de défense toujours. Avec le mensonge. Et le retour du refoulé sous mille avatars. Le grand enfermement dans les ’systèmes’ totalitaires. Ultimes refuges du salut. Ile d’Utopia... Ou Archipel du Goulag ?


Le sens

Où les humains ne vont-ils pas chercher le sens ? Pourquoi sur la scène du monde les grands ‘pourquoi’ sont-ils si absents et pourquoi le futile occupe-t-il si largement l’espace de la scène ?

Le sens est le
souffle de la parole. Une parole qui, sans cesse regonfle son souffle pour ne pas s’essouffler. Déjà l'homme ne s'humanise que grâce à la parole, véritable 'matrice de l’humain'. Aussi le sens en sa plénitude peut-il être dit souffle de la parole humanisante.

Par analogie avec ce qui rend possible la vie déjà simplement biologique, l'étymologie dévoile des pertinences. Ainsi entre l’esprit et l’air. Spiritus. Spirare. Respirer. L’air de l’inspir et de l’expir. L’air que, sous peine d’asphyxie, les corps respirent... L’air que l’âme et l’esprit respirent... Le souffle chargé d’énergie spirituelle. Le souffle de l’esprit.

Le sens existentiel s'identifie avec la raison d’exister, la raison de vivre, la raison d’être embarquél. Au-delà de son acception simplement abstraite et intellectuelle, il faut lui rendre toutes ses dimensions
concrètes. L’échec. La mort. Le scandale... Etre expulsé du ‘milieu’ et projeté vers les ‘extrêmes’. Lorsque les ponts sont brûlés, reste une absolue béance où le sens peut se donner absolument. Les grandes ‘conversons’ en témoignent.
Entre to be or not to be... A l’encontre de l’absurde, de la déraison, du non-sens. Savoir où l’on va. Ne manquer ni de boussole ni de référentiel. Etre paré pour affronter les tempêtes. Une réponse au ‘pourquoi’ multiforme et en même temps unique que l’humain ne peut pas ne pas se poser lorsqu’il prend conscience de sa condition.





La parole

L’homme est un animal qui parle. Il est seul à parler. Nous serions pris de stupeur devant un singe qui parle ! Par la voix, la parole humaine se souffle. Elle se souffle sur les choses. Elle se souffle entre les choses. Elle se souffle entre les souffles. La parole est réellement le souffle matriciel du spécifique humain. Nous l’avons déjà vu, les ruptures essentielles d’avec l’animalité viennent avec la parole. Ne pas pouvoir accéder à la parole c’est rester en marge de l’humain. Les maladies du langage affectent très profondément non seulement les facultés intellectuelles mais la personnalité tout entière.

Eros méta-phorique

Il doit y avoir une fonction signifiante, un acte spécifique de signification dépendant d’un éros spécifique. Cet éros est une faim et une soif absolument nouvelle au sein de la nature. Un éros méta-phorique au sens premier et plénier du terme. Dans la béance de tout éros naturel surgit ce nouvel éros qui ouvre l’espace d’un questionnement in-fini. Espace où le sens ad-vient.


Création d'un monde nouveau

Au sein de la nature, le monde du signe et du symbole représente un monde nouveau et autonome. Un
autre monde infiniment ouvert à la création. L’homme a cette extraordinaire possibilité de faire être ce monde nouveau dans la rupture des liaisons syncrétiques données. La signification libérée s'ouvre en infinie re-signification et en infinie trans-signification. Ainsi surgit le monde nouveau de ce système de signes qu'est la culture.




 











Dérives

Devenir maître et possesseur de la nature. Ce rêve cartésien ne pourrait se formuler s’il n’avait été précédé, plus de cinq siècles auparavant, de cet autre rêve de devenir maître et possesseur du sens. Est-il possible de maîtriser la nature avant de s’être rendu maître des essences et du verbe ? Cela commence vers l’an 1100. Très timidement encore. Et de façon quasi innocente. Parmi les protagonistes nous trouvons un homme à la destinée singulière, Abelard, un des premiers ‘modernes’. Chez ce ‘maître de la dialectique’ un drame se joue entre la raison et la foi. C’est avec la crise nominaliste, en effet, que l’intelligence occidentale commence à succomber à la tentation schizoïde.


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La maison du sens

Dis-moi quelle maison tu habites et je te dirai qui tu es. La réalité humaine n’est réellement chez soi que dans cet espace original qu’est la ‘maison du sens’. Là où il naît. Là où il habite. Là où il grandit. Là où il est réellement chez soi. Aucun d’entre nous ne survit sans s’y désaltérer, sans s’y nourrir, sans y respirer. Pas seulement physiquement !

La maison du sens que nous habitons au jour le jour n’est pas d’emblée la grande maison. Elle ressemble plutôt à un pavillon fait à notre mesure où nous nous retrouvons ‘chez-nous’. Il faut un ouragan qui ébranle ses assises et dévaste les terres voisines pour que nous nous sentions dépendants d’un environnement plus large. L’espace de notre sens se sent pris dans un espace plus grand qui l’englobe.

Un ébranlement ou un bouleversement nous éjecte
hors de nos certitudes quotidiennes. La catastrophe. L’accident. L’échec. La mort. Le scandale... Etre expulsé du ‘milieu’ et projeté vers les ‘extrêmes’. Lorsque les ponts sont brûlés, reste une absolue béance où le sens peut se donner absolument. Les grandes ‘conversons’ en témoignent.

Le sens dans le sens. Cela veut dire qu’il y a toujours un sens plus large – un sens plus englobant – qui porte et englobe notre sens. On peut exprimer cela également en distinguant entre le sens
constitué, celui qui est actuellement et effectivement mien ou nôtre, et le sens
constituant, à savoir cette dynamique même qui rend possibles, qui engendre et qui porte les sens ‘constitués’.

Le sens n’est pas à partir de rien. Tout sens se donne toujours à partir d’un sens plus grand et plus fondamental. La simple possibilité de dire: “c’est absurde” présuppose une englobante possibilité de sens.

Nous risquons de perdre le sens

Il n’a jamais existé une civilisation aussi riche en productions culturelles que la nôtre. Une prolifération de sens ‘constitué’. Il lui manque le sens ‘constituant’. Jamais autant qu’aujourd’hui risquions-nous l'asphixie spirituelle. Pourtant n’a-t-il jamais existé une civilisation aussi riche en productions culturelles que la nôtre ? Certes. Mais il manque à cette prolifération de sens
‘constitué’ un espace ouvert à sa démesure. Il lui manque le sens ‘constituant’. Le sens qui donne sens.


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La simple possibilité de dire: “c’est absurde” présuppose une englobante possibilité de sens.

Dis-moi le
sens
englobant derrière les multiples sens englobés qui régissent ton existence concrète. C'est-à-dire l'espace total de la 'maison du sens' que tu habites et qui te donne ultimement le souffle pour vivre et pour survivre.

Les différents niveaux de sens s’emboîtent

Un ‘pourquoi’ n’est pas forcément l’ultime ‘pourquoi’. Il reste encore et encore un pourquoi du pourquoi. Chaque sens constitué vit ainsi par grâce d'un sens constituant. Il se donne dans l'espace d’un sens plus grand et plus fondamental qui l'englobe et le porte. Ce sens constituant est tellement discret qu’il ne se manifeste pas habituellement en pleine lumière. Il est comme l'âme dans un corps. Il reste toujours pauvre face à la richesse des sens constitués.


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Mener sa pensée jusqu’au bout d’elle-même ne va pas sans finalement caler devant l’ultime englobant du sens. Quel est cet englobant ? La Nature ? Le hasard ? La Nécessité ? Dieu ?

L'énergie spirituelle

Le souffle est fils de la différence. Il `fonctionne' comme toute réalité énergétique entre une source chaude et un puits froid. Sa dynamique est fonction de cette différence de potentiel. Plus elle est grande, plus le souffle est puissant.

Comment cette différence de potentiel entre
source chaude et puits froid se traduit-elle concrètement dans l'existence humaine ? Le puits froid de notre souffle mine en quelque sorte, en permanence, nos énergies spirituelles. Il est présent de mille façons. Ainsi la lassitude. Le vieillissement. Le doute, L'oubli. La routine, et bien d'autres encore, sans oublier les péchés capitaux qui monnayent en quelque sorte le péché du monde en toute humanité individuelle ou collective. L'orgueil. L'envie. La colère. L'avarice. La luxure. L'intempérance. La paresse. L'entropie au cœur de l'humain.

Face au puits froid, le surplombant en quelque sorte, se tient la
source chaude de nos énergies spirituelles. Ses manifestations sont elles aussi infinies. La foi. La certitude. La lucidité. L'espérance. La paix. La joie. Agapè. La générosité. L'inspiration. La conversion. L'enthousiasme... Cette source chaude peut-elle être ultimement ailleurs qu'en Dieu ? Tu peux certes vivre en ignorant ta source chaude. Elle, elle ne t'ignore pas. Sous peine de mort !


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Il n'existe pas de grande culture qui ne se soit constituée sans une source chaude puissante de signifiants absolus: Dieu, l'Etre, le Cosmos, les Valeurs, le Sens...  Egalement avec des accumulateurs sémantiques bien chargés comme la tradition, la religion, l'éducation, la sagesse commune, les monuments de l'art et de l'esprit... Jusqu'à son déclin un système culturel fonctionne grâce à son
ouverture sur l'écosystème du sens total. C'est ainsi qu'il peut être vivant. C'est ainsi que sa vitalité spirituelle, c'est-à-dire sa néguentropie, ne cesse de défier victorieusement la fatalité entropique de la dégradation du sens.





 


 


Enfermement

Pourquoi les civilisations meurent-elles ? La raison ne doit pas être différente de celle qui préside à la mort de n'importe quel système vivant. Elle peut s'énoncer de façon très simple. Un vivant meurt lorsqu'il se ferme et, en se fermant, succombe à son entropie.

La schizoïdie anthropocentrique par laquelle la modernité accède à elle-même boucle l’autonomie en clôture totale dans le grand enfermement de l’humain sur l’humain. Pour la première fois depuis que l’homme existe, le système anthropogène se met à fonctionner en se donnant lui-même sa source chaude. C’est-à-dire en réchauffant continuellement lui-même et à partir de lui-même la source chaude de son sens et de ses significations. Et partant à recharger aussi par lui-même et à partir de lui-même ses accumulateurs sémantiques.

La source chaude et le puits froid du sens sont enfermés en absolue finitude. Le sens total se donne ainsi, en lui-
même et pour lui-même, à partir de son enfermement en immanence. Mais en même temps il ne peut pas ne pas faire sien, même en le renvoyant à l’infini (lequel infini se voulant lui-même enclos en finitude), le puits froid de sa production de sémantique entropie. La montée de l’absurde, de l’étrange, du désenchantement, de la désespérance...

Bien sûr, jusques en ses extrémistes clôtures en finitude, la modernité ne cesse, effectivement, de participer, souvent malgré elle, et plus inconsciemment que consciemment, à quelque ‘transcendance’. Sans ce subterfuge elle ne saurait survivre longtemps sans succomber à l’asphyxie. Ainsi la rupture avec la source chaude n’est jamais consommée. Et surtout les accumulateurs ne sont jamais complètement déchargés.


 


L’allégorie de la Caverne dit l’essentiel. L’authentique humain ne peut pas confondre son ‘oïkos’ avec la caverne. En clôture l’énergie spirituelle d’authentique humanité ne peut que succomber à l’entropie et se dégrader. Nous vivons dans l’illusion d’un ‘ouvert’ grandissant que nous ne cessons de nous octroyer à nous-mêmes. Voyez la ‘liberté’. Sans règle. Sans contrainte. Sans bornes. Sans ‘maison’... Clocharde. ‘Ouverte’ simplement pour la satisfaction d’elle-même et finalement pour rien d’autre qu’une profonde frustration.

En nous bouclant sur notre possible clos sur lui-même, nous nous bouclons dans l’absurde. C’est en ouvrant l’espace de l’humain à l’infini de Dieu que s’ouvre grand un espace pour l’espérance. Ici l’impossible
Démon de Maxwell doit céder sa place à l’Ange de la grâce.

Impossible clôture

Nous ne cessons de vouloir boucler le règne de l'humain sur lui-même. Le système tout entier veut fonctionner en
clôture. Pour la première fois depuis que l'homme existe, un système culturel prétend se fermer en absolue autonomie. C'est en autosuffisance qu'il veut fonctionner et progresser. C'est par autocréation même qu'il veut être. Cela veut dire que, désormais, il croit se faire créateur de l'unique source chaude de toute son énergie spirituelle. Le sens total enfermé en immanence. En totale finitude. Dans le complet oubli de son entropie et de sa nécessaire néguentropie. Dans l'oubli de son `puits froid'. Dans l'oubli, également, de ses accumulateurs non complètement déchargés et sans lesquels ses prétentions elles-mêmes d'autonomie se liquéfieraient dans le néant.

Par quel miracle l'humain bouclé sur lui-même ne succomberait-il pas à son entropie ? Notre modernité vit dans l'illusion d'un tel miracle. Obnubilés par notre possible sans aller jusqu'aux raisons profondes de ce possible nous croyons que l'humain est à lui-même sa propre source chaude. Pourquoi l'homme, fabricateur d'outilité, fabricateur de texture, fabricateur de texte, ne serait-il pas aussi fabricateur de ce qui lui vient d'ailleurs, par grâce ?

Liens rompus


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Nous avons péché contre l'Esprit

Lorsque l'humain se laisse prendre aux mirages de l'originel tentateur, toujours `prince de ce monde'. Rompez la grande Alliance. Prenez votre autonomie. Bouclez votre monde sur lui-même. Devenez `maîtres et possesseurs' de vos possibles. `Vous serez comme des dieux !'. Il est impossible que de l'immanence bouclée en stricte immanence puisse sortir autre chose que du tautologique trop humain. Il faut à l'homme plus que l'homme pour devenir vraiment humain. Il lui faut l'Autre. Il lui faut la grande Différence verticale. Il lui faut le Souffle de Dieu. Aux commencements il n'en est pas ainsi puisque tout déborde de la surabondance d'Agapè. Aux aboutissements il n'en sera pas ainsi puisque tout harmonisera dans le plérôme du Christ. C'est dans l'entre-deux qu'urge une
conversion.




 


Ecologie

Elle vient lorsque nous prenons conscience que nos puits sont obstrués et nos sources polluées. Elle vient lorsque les flux énergétiques se font insuffisants et que les réservoirs se vident. Elle vient lorsque les éboueurs ne suffisent plus à la tâche. Elle vient lorsque nous nous sentons vivre au-dessus des possibilités d'approvisionnement et de recyclage de notre terre. Elle vient et nous force à réfléchir sur nos clôtures et nos ouvertures. Elle vient dissiper nos illusions. Elle vient nous faire prendre conscience des frontières et des limites. Elle vient nous rappeler que le `dedans' n'est possible que par le `dehors'. Elle vient briser nos chaînes et nous presser à sortir de la caverne.


Restent quand même les 'accumulateurs'

Même l’absurde le plus radical ne succombe pas à sa propre logique parce que ne sont pas encore à plat les puissants accumulateurs d’énergie sémantique. Spécialement la judéo-chrétienne signifiance.

Plus qu’elle n’ose se l’avouer à elle-même, la modernité fonctionne malgré tout, même par subreptice participation, sur une formidable réserve de sens, véritable capital d’énergie spirituelle constitué au cours de l’histoire occidentale. Constitué notamment durant ces longues périodes que nous avions crues obscures et qu’une plus saine écologie du sens commence à nous faire reconsidérer aujourd’hui.

La raison

L'animal reste
in-différent devant l'illusion, l'éparpillement, la contingence, la confusion, les fausses évidences, l'incohérence, la contradiction, l'erreur. Là où, précisément, l'homme ressent quelque chose d'intolérable. Là où en lui une différence proteste. Ce quelque chose d'inexistant chez l'animal, ce quelque chose de 'protestant' en l'homme, c'est la raison.

Une différence protestante

La raison est ce qui en nous
proteste contre la déraison. La raison s’affirme dans cette protestation en tant qu’
exigence de cohérence. Dans cette affirmation, aucun 'ceci' ou 'cela' n’est encore affirmé sinon la pure exigence de ce qui 'doit être'. La raison, en effet, n’est pas productive comme l’intelligence ou la perception. Elle est purement normative. Directrice, régulatrice, législative. Avec elle, la réalité ne se boucle pas dans l’in-différence de 'ce qui est' simplement là. Au contraire, elle s'ouvre à la différence de 'ce qui doit être'. Protestation contre la contradiction et l'erreur. Exigence de l’ordre nécessaire et de la cohérence non-contradictoire comme fondement de la vérité.






La science
 
L'esprit qui traverse la matière...




 






Entre Alpha et Omega

La science ne comprend jamais qu’
entre. Entre Alpha et Oméga seulement. En-deçà et au-delà règne un large englobant indicible. La science comprend au ‘milieu’. Les ‘extrêmes’ lui échappent.

La totalisation scientifique n’est donc pas la totalité absolue. Une telle prétention a naguère été revendiquée par les naïfs présupposés métaphysiques du
scientisme. L’erreur fondamentale de celui-ci a été de succomber à l’illusion d’autosuffisance en méconnaissant l’écosystème de la science, toujours englobée par un plus large englobant. La science occupe un immense espace, sans doute. Mais cet espace est lui-même logé dans un plus grand espace encore. La science sait que sa cohérence fonctionne comme cohérence insulaire au milieu d’autres cohérences possibles.

L’objectivité que se donne la science se veut quantitativement totalitaire, c’est-à-dire qu’elle vise la Totalité absolue des objets possibles. Certes tout projet humain porte en lui une tendance vers l’exclusive, et le projet technico-scientifique est particulièrement affecté par le ’naturel’ impérialisme rationnel. Mais la raison scientifique ne peut pas s’identifier avec la raison totale. Elle n’est qu’une des manières qu’a la raison de se constituer. Elle ne représente qu’un des régimes du logos. La tendance consciente ou inconsciente de son projet pré-suppose que tout peut devenir objet de science et, partant, devenir intelligible en relevant de la seule intelligibilité scientifique. Mais le champ total de l’expérience humaine peut-il se ’boucler’ dans la totalisation scientifique ? L’expérience humaine totale ne reste-t-elle pas radicalement et irréductiblement béante sur autre chose que la stricte et froide articulation logico-matérielle ? Autre chose comme le sens, la valeur, la création... Avec l’émergence de l’humain – faut-il le redire ? – jamais la boucle ne se boucle totalement.

Ce que la science ne loge pas et qui, au contraire, loge la science

Premièrement,
la science elle-même. Les conditions de possibilité de la science échappent à la science. Pourquoi quelque chose comme une science est-elle possible ? Ce qu’il y a de plus incompréhensible, constate Einstein, c’est que la science soit possible.

Deuxièmement, la
raison. La science n’est jamais que la raison constituée à telle époque donnée. Ce qui fonde cette raison constituée, c’est la raison constituante. L’absolue exigence elle-même de non-contradiction, de totalité et de cohérence.

Troisièmement, l’
acte d’être. L’irréductible facticité d’être... La science part nécessairement d’un ‘il y a’ qu’elle ne crée pas. Reste que ce ‘il y a’ soit ! La matière, l’énergie, l’espace-temps... Pourquoi , se demande Leibniz, y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?

Quatrièmement, la
rationalité du réel. Tout n’est pas possible, tout n’est pas compossible, n’importe où, n’importe quand, ni n’importe comment. L’univers est régi par des lois. Sinon la science serait impossible. Cette ‘contrainte’ détermine un ordre des choses et des successions. Les êtres et les phénomènes sont déterminés. Même le ‘hasard’, car il n’y a pas seulement l’espace du jeu (aléatoire), pas seulement les règles du jeu (lois) mais fondamentalement les règles qui régissent l’espace du jeu lui-même ! Le savant ne peut pas ne pas être animé, selon le mot d’Einstein, de la croyance en l’harmonie interne de notre monde. Le postulat du déterminisme est postulat en la rationalité absolue de l’univers.


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La science ne procède qu’en bouclant les boucles. Pourtant elle ne se boucle pas elle-même sur elle-même. La totalisation logico-matérielle part en effet d’un triple ’il y a ’ qui la fonde mais qu’elle n’arrive pas à fonder à son tour. Il y a la totalité logique, l’ordre logique, la nécessité rationnelle, le déterminisme, la structure, les lois... Pourquoi y a-t-il de l’ordre plutôt que du désordre ? Il y a l’espace-temps, la matière, la nature... Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Il y a la science,

l’intelligibilité structurale, les possibilités analytiques et synthétiques de l’esprit... Pourquoi y a-t-il une science possible ? Un triple ’il y a ’ béant sur un en-deçà et un au-delà de la science elle-même.


Le milieu et les extrêmes


Comme une ‘bulle’ qui flotte sur un infini, telle est la raison scientifique. Sa cohérence sphérique occupe le vaste espace du
milieu. Les extrêmes en sont exclus. Pourtant, il est impossible de les réduire au silence.
Quelle est la raison de la raison ? Une telle question prend la critique de court. Elle marque un arrêt impuissant car une telle question déborde le possible de la raison elle-même et ouvre un infini béant. Voici la raison saisie de vertige. Pourtant une telle question n’a rien
d’irrationnel.

Chercher la raison est pourtant un questionnement qui s’identifie à la raison elle-même. Pourquoi alors ce vertige impuissant ? La raison, en effet, touche ici une antinomie radicale. Elle est questionnement de raison à l’infini, critique et critique de la critique à l’infini, possibilité conquérante ouverte à l’infini. En même temps l’ouverture infinie de son acte bute sur la clôture tautologique de son être-même: la raison de la raison c’est la raison. Il y a la raison. L’archè résiste à la naturelle clôture rationnelle. Comme son irréductible altérité. La raison de la raison. Mais aussi la raison de l’être. Et l’être de l’être...



Comme un radeau sur l’immense océan des questions


Jusqu’où va notre possible épistémologique ? L’univers est-il système ou bien pluralité éparpillée ? Notre possible par rapport à l’univers est-il total ou simplement régional ? L’univers est-il intelligible de façon homogène ou hétérogène ? Qu’est-ce que réellement la matière ? Qu’est-ce que l’énergie ? Qu’est-ce que l’espace-temps ? Le temps est-il absolument irréversible ? Qu’est-ce que la nécessité ? Qu’est-ce que le hasard ? Le cosmos est-il un ou bien y a-t-il pluralité des mondes ? S’il y a pluralité, est-elle fondamentalement complémentaire ou antagoniste ? Existe-t-il des anti-univers ? Les interactions que nous connaissons et que nous arrivons à unifier sont-elles les seules interactions ? Les principes d’intelligibilité scientifique d’aujourd’hui sont-ils absolus ou transitoires ? L’espace d’intelligibilité est-il homogène ? Quelle est la probabilité de nouvelles révolutions épistémologiques ? Y a-t-il un seul ordre d’intelligibilité ou bien une pluralité d’ordres ? Etc.

La science est une construction logiquement et rationnellement cohérente qui tient sa vérité et sa certitude de cette cohérence elle-même. Cette certitude n’est cependant qu’
interne. Elle n’affecte qu’un contenu insulaire. Celui-ci reste en quelque sorte ’flottant’ dans un englobant qui lui permet d’être et sur lequel il n’a lui-même aucune prise, comme la raison, la nécessité, l’existence.

Ces conditions de possibilité de la science échappent à la science. Cet
englobant que la science pré-suppose sans pouvoir en rendre raison constitue l’originaire postulat de la science. La science n’est pas seulement hypothético-déductive dans son processus, elle est hypothético-déductive dans sa constitution. Le savant est, comme dit Einstein, animé de la croyance en l’harmonie interne de notre monde. Il fait comme un acte de foi en l’ordre de l’univers sans pouvoir le justifier.


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La raison scientifique n’arrive pas à s’identifier avec la
raison totale. En fait, elle ne représente qu’un des régimes du logos. Aussi, le champ total de l’expérience humaine refuse-t-il de se ’boucler’ dans la totalisation scientifique. Il reste béant sur autre chose que la stricte articulation logico-matérielle. Autre chose... Comme l’acte d’être. Le mystère de notre être. Le fascinosum et le tremendum de l’expérience sacrale. Les surgissements existentiels. La création. L’infini. La liberté. Les rencontres. Les mystiques solidarités du monde. La valeur. L’amour. Le beau. Le bien. Le mal. Le temps. L’éternité. Le sens. Le sens du sens. Dieu...



La foi

Elle n’est pas ‘au bout’ d’une suite d’articulations rationnelles. La foi est
ouverture. On ne tombe pas sur Dieu comme sur une nouvelle formule explicative.

La foi est
ouverture au don du sens. En sa nudité elle est exposée à une plénitude infinie qui lui vient de l’Autre. La foi est entrée libre dans le don gratuit du sens.


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Le Sens nous est donné

L’humain est
fils de la Parole, matrice de l’humain. Mais quelle parole engendre quel homme ? Une parole tautologique en résonance avec la ‘bulle’ que nous nous constituons ? Ou bien une parole venant d’ailleurs ? Lorsque l’esprit refuse ses propres limites et ses enfermements, il ne peut pas ne pas prendre le chemin de la critique et de la critique de la critique à l’infini. Il se situe ainsi dans l’Ouvert.

L’Ouvert n’est pas d’emblée accueillant ni confortable. Cela explique sans doute pourquoi ils sont si peu nombreux ceux qui s’y expatrient. C’est pourtant dans l’Ouvert que le Sens se donne. Non pas n’importe quelle signification d’agrément ou d’utilité. Mais le
Sens du sens. Et fondamentalement le Sens de la parole qui nous engendre humains.

Ce Sens ne vient pas de nous. Cela est devenu manifeste à travers toute notre précédente recherche, Le Sens – l’absolu Sens du sens – nous est
donné. Il vient d’ailleurs. Il vient de l’Autre. Ce don du Sens s’appelle, dans l’espace chrétien, la révélation. L’étymologie est parlante. Un voile se déchire. La réalité vraie se manifeste. Non pas en continuité logique avec nos préalables. Mais dans la rupture d’une radicale nouveauté. De façon purement gratuite.

C'est l'Autre qui sauve

Le salut n'est pas dans la recherche de la plénitude de soi, ni dans la conquête du vide de cette plénitude. Car en ces recherches et en ces conquêtes n'est jamais visé que le ‘même’. La foi chrétienne ne culmine pas dans l'illumination, ni dans la béance de l'illumination, mais dans la
rencontre de l'Autre. La foi est ouverture à une présence et à une rencontre. Cette rencontre célèbre l'irruption de l'Autre qui vient par grâce. L'Autre. Et avec lui tous les autres. Ils viennent déranger.

Contre cette irruption, jouent les mille défenses païennes en quête d'un absolu immobile, pur et impassible. Mais tel n'est pas l'Absolu chrétien qui s'appelle Amour. "
La distance infinie des corps aux esprits, dit Pascal, figure la distance infiniment plus infinie des esprits à la charité." Une distance infiniment infinie entre les plus grandes splendeurs auxquelles nous puissions par nous-mêmes accéder et la gloire qui doit se manifester en nous par grâce.

La foi est ouverture à l'Autre

Elle signifie donc la
sortie de la caverne de nos évidences terre-à-terre, de nos intérêts myopes et de nos obscurantismes revêchent.


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La foi est englobante. Elle n’est pas englobée

La foi n’est pas contenue ‘dans’ nos possibilités psychologiques ou mentales. Elle n’est pas un produit du ‘je pense’ individuel ou collectif. Elle n’est pas logeable dans un système d’idées.

La foi n’est pas en ma possession. Je n’en dispose pas. Je suis disposé par elle.

La foi n’est pas de l’ordre du ‘
ce que’, à savoir quelque chose comme un ‘objet’ qui pourrait se laisser saisir, comprendre ou manipuler. La foi est de l’ordre du ‘que’. Elle précède toute possible saisie et toute possible compréhension. Elle ‘est’ comme l’impératif ontologique de l’acte créationnel. Non pas constituée. Mais constituante.

La foi est
ouverture. Elle signifie donc la sortie de la caverne de nos évidences terre-à-terre, de nos intérêts et de nos obscurantismes.

La foi n’est pas ‘au bout’ d’une suite d’articulations rationnelles. On ne tombe pas sur Dieu comme sur une nouvelle formule explicative.

L’évidence naturelle contraint. Procédant par ‘longues chaînes de raisons’, elle
enchaîne dans l’ordre du Même et de la nécessité. La foi rompt les nécessités. Elle appelle. Dans l’ouvert de la liberté et de la gratuité.

La foi est
ouverture au don du sens. En sa nudité, elle est exposée à une plénitude infinie qui lui vient de l’Autre.

La foi est entrée libre dans le don gratuit du sens. Elle te situe au cœur de l’extrême englobant. Tu te trouves en gestation dans la matrice de l’Absolu. Baigné d’une lumière où toute chose prend un éclairage neuf et où les ombres elles-mêmes – avec l’ensemble du jeu des ombres – s’expliquent. Les questions ne sont plus absolues. Elles se posent sur fond de réponse. Aucune réponse explicite n’est encore livrée. Mais le Sens de toute possible réponse est
déjà-donné.

Le décisif de la foi est
acte. Elle s’engage. La foi s’accomplit en Agapè. Avec Agapè elle traverse les étendues du scandale. Pour en faire un espace de grâce.


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Le monde de l’animal ne s’étend pas très loin au-delà de son museau. L’homme n’est pas limité, comme l’animal, par l‘horizon indépassable’ de son instinct, de son ignorance ou de ses certitudes terre-à-terre. L’homme est
ouvert sur l’infini. Il ne saurait donc passer à côté de la question eschatologique. Qu’est-ce qui est ‘au-delà’ ? Qu’est-ce qui advient ‘après’ ? Après et au-delà des limites de l’espace et du temps de notre condition humaine.

Prophétique

Quelle valeur a l'eau lorsqu'elle surabonde ? Elle peut prendre un prix infini lorsque tu es perdu dans le désert. Nous n'avons pas fini de traverser notre désert spirituel. Pour étancher nos soifs essentielles nous risquons de ne plus trouver que les puits obstrués et les sources polluées par nos maîtres penseurs. Pourtant elles doivent bien exister ces “sources d'eau jaillissantes pour la vie éternelle” !


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La parole prophétique signifie l’irruption de l’Autre au beau milieu de notre existence. L’Autre qui vient – d’
extra-muros – pro-voquer nos clôtures pour les ouvrir à l’infini.