Espace de la différence



Le monde humain est d'emblée sous le signe de la différence. Il l'est fondamentalement. C'est-à-dire qu'il n'existe et ne se constitue qu'en traversant inlassablement la différence. Cette traversée nous occupera longuement. Ici on voudrait commencer par situer l'humain dans ce qui le situe dans la radicale différence d'avec les autres vivants de l'univers.


I-A-02.jpg
 

La béance signifie une radicale ouverture sur l'AUTRE qui résiste farouchement et inlassablement à toute entreprise de viol de son altérité ou de sa sacralité. A sa manière elle signifie l'admirable aphorisme de Blaise Pascal qui dit que l'homme passe infiniment l'homme.

Les manifestations anthropologiques de cette béance sont multiples. Il faut les suivre jusque dans leurs dimensions les plus concrètes. Retenons pour le moment deux phénomènes typiques de la condition humaine et absolument introuvables en-dehors d'elle, à savoir le 'mystère' et le 'tabou'. Le premier concerne la pensée, le second la praxis.


Le mystère

Il ne s'agit pas, négativement, de la simple absence de savoir vrai. Le recours au mystère-démission, en effet, ne fait que céder à la lâcheté et à la paresse. A l'instar des certitudes bêtes et faciles tout aussi lâches et paresseuses.

Le mystère, positivement, est aux antipodes de toute 'démission'. Il est lucidité face à l'essentiel de la condition humaine. Il sait que le dernier mot se dérobe pour faire place à d'autres plénitudes et que l'humain reste ex-posé à ce qu'il n'arrive pas à com-prendre, c'est-à-dire, étymologiquement, à ce qu'il n'arrive pas à 'saisir 'ensemble', cum-prehendere, dans une boucle qui de toutes façons ne boucle jamais qu'un petit 'englobé' dans un plus grand 'englobant'.


Le tabou

Le recours à l'archéologie de l'humain permet de mieux comprendre son aujourd'hui. Contemporain de l’émergence de l’homme existe universellement le
tabou. Sous ses multiples manifestations phénoménales, le tabou est essentiellement exigence de différence. Il marque la distance à travers laquelle l’humain advient.

Le tabou interdit. Il est
non au cœur du oui. Il révèle la profonde et fondamentale interdiction d’un oui sans non ! L’interdiction d’une proximité sans distance. L’interdiction d’une rencontre sans différence. L’interdiction d’une intensité sans béance.

Tout se passe comme si le tabou était violente protestation du spécifique humain contre sa réduction à 0la simple animalité.


Participation sacrale

Archéologiquement le tabou se manifeste et joue là où se noue le sacré. Là où se rencontrent dangereusement le ciel et la terre. Là où se rencontre un maximum de différence. Là où sont en jeu les équilibres ontologiques essentiels mais fragiles. Là où s’actue le drame hiérogamique avec plus d’intensité. Là où l’humain se risque dans la tension.

Le topos du tabou se situe essentiellement en ce nœud de l’originaire sexualité bio-cosmique, mystère sacral par excellence. La vie à sa source bio-sacrale: le divin, le céleste, le totem, les ancêtres, la femme, le prêtre, le roi, le chef, le sorcier... La vie dans ses extrêmes: les morts, les esprits... La vie menacée: les solstices, les éclipses, les maladies, le héros, le chasseur, le fondeur... La vie en régénération: le cycle menstruel, le guérisseur, l’initiation, la circoncision... Les moments intenses de la vie: la fête, la naissance, la mort, les semailles, la récolte... Les lieux de concentration vitale: l’omphalos, le sexe, la grotte, la pierre sacrée, l’arbre sacré, le temple...

En participation au drame hiérogamique et à la sexualité bio-cosmique, la sexualité humaine est
sacrale avant d’être ‘biologique’. Le sexe n’est pas d’abord réalité physiologique. Le sexe n’est pas d’abord ‘organe’. C’est le cosmos tout entier qui se déploie en matrice et en phallus. Infiniment participé. Avec cette inouïe richesse symbolique mythiquement articulée.

La sexualité humaine est d’emblée participation sacrale au drame hiérogamique de la totalité cosmique. L’humanité ignorera longtemps le rôle du père charnel. Et même lorsqu’elle le connaît, il n’est pas essentiel. L’essentiel, par contre, est la force vitale cosmique. "Quand le père l’émet tel une semence dans la matrice, lit-on dans les Upanishad, c’est en fait le soleil qui l’émet comme une semence dans la matrice." Les médiations de la transmission de la force cosmique, de la semence cosmique, peuvent être variablement tel objet, tel animal, tel lieu. Les géniteurs physiques jouent simplement un rôle dans un drame qui les dépasse. C’est la force vitale cosmique qui féconde et le ventre maternel lui-même n’est qu’un lieu où se fait cet engendrement cosmique.

L’enfant est d’abord et essentiellement l’enfant de la vie cosmique. Il est d’abord don sacré de la Vie. Il peut naître dans la fente d’un rocher, dans l’eau d’un lac, au fond d’un puits, près d’une source, dans un chou ou – pourquoi pas ? – être apporté par une cigogne. Avant d’être l’enfant de ses parents, il est descendant d’une lignée, fils de la vie cosmique. Une vie totale à laquelle communie l’infini foisonnement symbolique, et de laquelle toute chose participe dans l’originaire coïncidence ontologique de l’être, de la force et de la vie.