La raison constituante



La raison constituante est tellement discrète qu’elle ne se manifeste pas habituellement en pleine lumière. Leibniz déjà disait des principes qu’ils étaient comme les muscles et les tendons indispensables pour marcher, quoiqu’on n’y pense point. Elle est pauvre en face de la richesse de la raison constituée. Elle est servante. Elle est outil de tout outil. Mais elle est reine aussi. Norme suprême de toute pensée réfléchie et de toute action cohérente. Juge souverain de ses pouvoirs. Ancillaire et néanmoins souveraine possibilité d’un non, d’une distance, d’une rupture, faisant irruption au cœur de la nature.


Autre dimension

Deux chiens se disputent l’os qu’ils viennent de trouver. C’est la pulsion instinctuelle qui commande et c’est la force qui décide. Autre est, autre doit être, l’espace où humainement se rencontrent les différences, et où les différends se règlent. Dans l’espace rationnel où les esprits peuvent communier universellement dans la vérité. Communauté de la parole.

Ce qui est absolument remarquable c’est qu’immergé dans l’instinctuel, le pulsionnel, l’émotionnel, le passionnel, le confus, le particulier, le contingent, le multiple, le subjectif... l’homme est en même temps ouvert à cet autre ‘espace’ qui transcende la spatio-temporalité du côté de l’universel du côté de l’éternel. Ainsi la raison se révèle essentiellement exigence de transcendance. Hors de... Principielle victoire sur les subjectivités unilatérales et les particularités régionales.

La raison est la fonction de l’unité des choses avec les choses, des choses avec les esprits, des esprits avec les esprits.


Espace du possible humain

La raison est pour elle-même juge souverain du possible et de l’impossible. Norme du possible et de l’impossible, la raison signifie la limite de la liberté humaine. En elle la liberté s’ouvre un champ quasi infini, mais elle est elle-même l’ultime nécessité englobante de la liberté. C’est entre la double nécessité de l’être – déjà n’est pas le non-être ! – et de la raison que s’ouvre l’espace du possible humain, c’est-à-dire l’espace où peut s’articuler à l’infini le monde nouveau de l’humain.

Les principes réalisent et garantissent la cohérence, d’une part, de la pensée avec elle-même grâce au principe logique de l’identité ou de la non-contradiction (une chose ne peut pas, en même temps, être et ne pas être), et, d’autre part, de la pensée avec le réel grâce aux principes rationnels de raison suffisante (tout ce qui est a sa raison d’être; rien n’est sans raison). Pour l’homme la raison est donc la norme suprême de la pensée et de l’action cohérentes, la fonction régulatrice et normative de la connaissance et de l’action.


Aventure historique de la raison

Toutes les
logies différentielles, à des époques historiques différentes, dans des cultures différentes, à travers des moments différents d’une même culture, fonctionnent à l’intérieur de cet unique et universel espace du logos constituant. Beaucoup, avec Lévy-Bruhl, croyaient à un état pré-logique précédant l’état logique. En fait la logique est de toujours. Seulement elle fonctionne de façon différente.

La raison s’effectue historiquement en levant les obstacles épistémologiques et pragmatiques, à travers l’évolution de l’outilité matérielle et intellectuelle. Ainsi s’actualise différentiellement la rationalité scientifique. Et l’histoire voit apparaître des géométries non-euclidiennes, des arithmétiques non-archimédiennes, des physiques non-newtoniennes, des mécaniques non-laplaciennes, des épistémologies non-cartésiennes. De continue, l’intelligibilité de la matière devient discontinue. Les référentiels spatio-temporels se déplacent de l’absolu vers le relatif. Le déterminisme lui-même glisse du côté de l’indéterminisme. Aux logiques bivalentes traditionnelles succèdent des logiques polyvalentes. La contradiction elle-même devient rationnellement féconde dans la dialectique.

La raison
constituée à un moment donné n’est que contingente manifestation de l’éternelle et universelle raison constituante. Elle se manifeste dans la plasticité évolutive de ses formes historico-culturelles. Elle expérimente en soi, selon l’expression de Bouligand, le ‘déclin des absolus’ logico-mathématiques. Elle sait qu’un acquis de la science est révisable en fonction de l’évolution de la connaissance scientifique elle-même. La raison scientifique se transforme elle-même pour s’adapter à des conditions de cohérence nouvelle découlant de sa propre évolution. La raison ne doit pas seulement transformer les données brutes de l’expérience, elle doit se transformer elle-même pour s’adapter à une expérience qui change. L’expérience scientifique change en ce sens que les solutions apportées par la science à tel ou tel problème, à tel moment donné de l’histoire, modifient les données mêmes du problème. La science élargit ainsi et modifie continuellement ses propres cadres. Le progrès des sciences coïncide avec l’évolution des formes et des principes rationnels.

A travers ces aventures historiques la raison reste cependant immuable dans ses exigences. Quelles que soient les formes concrètes de son application, la raison demeure imperturbablement ouverture critique et exigence de rationalité. En tant que constituante, la raison reste immuablement exigence axiologique. Et c’est cette raison activement constituante, raison de toute raison historiquement constituée, qui régit universellement l’espace matriciel de l’humain, l’espace du logos.