Accord de la pensée avec elle-même



Une pensée qui n’est pas en accord avec elle-même ne peut pas s’accorder pleinement avec le réel et encore moins avec les autres pensées. Cet accord de la pensée avec elle-même ne se réalise cependant pas indépendamment des autres accords. La pensée est une. La vérité est mouvement dialectique de totalisation exponentielle. La pensée est en marche progressivement, génétiquement, historiquement vers l’accord unitaire non seulement à l’intérieur des trois sphères d’accord mais aussi entre elles, selon une interaction incessante, un mouvement dialectique de réajustement et de dépassement continuel.


Logique

Conquérir l'accord de la pensée avec elle-même, condition nécessaire de tout accord possible, est la tâche de la logique.

La
logique est la pensée critique d’elle-même dans sa démarche vraie. Elle est l’exigence critique, exigence de dis-cernement. Elle régit la conduite du logos vers la vérité. La conduite du logos est une. La pensée n’est pas sans langage et le langage n’est pas sans pensée. C’est à partir de l’ordre du langage, de la grammaire, qu’Aristote tire les catégories c’est-à-dire les ‘genres de l’être’ et partant de la pensée.

La logique prend en charge inséparablement la pensée et le langage. Mot et concept. Proposition et jugement. Discours et raisonnement. Le
concept est la dynamique spirituelle du mot. Il dis-cerne une compacité et rassemble une dispersion, extensivement et intensivement. Le jugement est l’acte instaurateur de la vérité de la proposition. Il affirme, positivement ou négativement, un rapport entre des concepts. Il discerne et relie la différence, créant à l’infini des liens nouveaux et partant, des significations nouvelles. Le raisonnement régit la cohérence du discours. Il articule, analytiquement et synthétiquement, vers sa totalisation un univers selon l’exigence d’accord de la vérité en rendant évidente et convaincante la nécessité de ces enchaînements en vue de la cohérence.


Mathématique

Entre la logique qui accorde la pensée avec elle-même et les sciences de la nature qui accordent la pensée avec le réel concret, il y a place pour une science qui accorde la pensée avec un réel spécifique. Ce réel n’est pas concret mais abstrait. Il n’est pas particulier mais général. Il est moins donné du dehors que donné par l’esprit lui-même. Bref, c’est un réel qui est idée sans pourtant être pure idée.
Ce réel n’est donc pas le radical ‘autre’ de la pensée. Pourtant il est nouveau. Il est découvert. Il est à mi-chemin entre une création de l’esprit et un donné qui s’impose de l’extérieur, ce donné étant repris comme pure forme. La science qui porte sur ce réel spécifique, ce sont les mathématiques.

La science mathématique articule donc un objet qui reste en parenté avec la pensée, un objet facile dans le sens qu’il reste manipulable sans les infinies difficultés que soulèvent les objets hétérogènes à la pensée. C’est la raison pour laquelle phylogénétiquement et ontogénétiquement, la mathématique est la première science à se constituer.

Avec le maximum de simplicité et de facilité peut s’articuler l’accord de l’esprit avec son objet dans l’évidence de la clarté parfaite et de la certitude absolue.
Ces longues chaînes de raisons, toutes simples et faciles, dont les géomètres ont coutume de se servir pour parvenir à leurs plus difficiles démonstrations, m’avaient donné occasion de m’imaginer que toutes les choses qui peuvent tomber sous la connaissance des hommes s’entre-suivent en même façon et que, pourvu seulement qu’on s’abstienne d’en recevoir aucune pour vraie qui ne le soit, et qu’on garde toujours l’ordre qu’il faut pour déduire les unes des autres, il n’y en peut avoir de si éloignées auxquelles enfin on ne parvienne, ni de si cachées qu’on ne découvre. (Descartes: Discours de la méthode, deuxième partie). Les Grecs avaient déjà fait ce pari. Et la science moderne donne raison à Descartes. La physique moderne est une physique mathématique.

A mi-chemin entre la régulation logique de l’esprit par lui-même et l’affrontement par l’esprit du concret hétérogène en vue de son accord avec lui, la mathématique se constitue comme la science par excellence et comme le langage universel, la forme commune, la structure épistémique de toutes les sciences. La mathématique n’est pas seulement science rigoureuse; elle est aussi l’outil universel de toute science.


Science

La discursivité de la conduite du logos en chemin vers la cohérence de la vérité articule donc les trois actes complémentaires du concept, du jugement et du raisonnement. La logique de cette articulation est condition sine qua non de la vérité. Mais la vérité reste conquête. Elle est ouverte à la fécondité. Le processus logique est acte vivant.

Toute science tend vers l’accord le plus large de la pensée avec elle-même, de la pensée avec l’autre qu’elle-même et des pensées entre elles. La logique est accord de la pensée avec elle-même, condition nécessaire de l’accord des pensées entre elles. La logique, agent et garant de la vérité logique, est donc à la fois science et en même temps principe et outil de toute science.

Mais si la vérité logique est condition nécessaire de la science, elle n’en est pas la condition suffisante. Puisque le mouvement total de la science ne vise pas seulement à accorder l’esprit avec lui-même et les esprits entre eux, mais aussi et surtout à accorder l’esprit et les esprits avec cet autre qu’est le donné naturel, le réel concret, c’est-à-dire de conquérir la vérité rationnelle. C’est là le rôle des sciences de la physis, de la nature.