Accord de la pensée avec l’autre d’elle-même



Une fois posée l’exigence de l’accord de la pensée avec elle-même, il reste une autre exigence, à savoir l’accord de la pensée avec cet autre qu’elle-même qu’est précisément le donné à partir duquel elle est et dans lequel elle se déploie, la nature.

Cet accord est beaucoup plus difficile et pose infiniment plus de problèmes puisqu’il se réalise entre deux ordres hétérogènes, l’ordre du donné naturel et l’ordre de l’idée. Le donné naturel se livre aux sens de façon sensible, concrète, complexe, obscure et confuse. L’idée, de nature intelligible, abstraite, simple, claire et distincte, est conçue par la pensée. Chaque être naturel se donne individualisé et particularisé, dispersé dans la multiplicité. Chaque idée, tendant vers la généralité et l’universalité, unifie une multiplicité. L’ensemble du concret naturel s’appréhende à travers sa contingence incohérente et contradictoire. L’ensemble des idées construit une unité cohérente, non-contradictoire et nécessaire.


Au-delà de l'idée

Clos sur lui-même, le donné naturel reste ce qu’il est, il reste comme ça, facticité contingente et muette. Pour qu’il puisse s’expliciter en science, il doit nécessairement s’ouvrir à l’idée. Il doit nécessairement être repris au niveau de la conduite du récit logique et rationnel. Donc de l’articulation discursive de la pensée. Le lieu de toute science possible ne peut être que le discours rationnel, le logos qui s’explicite en multiples logies...

Cette évidence a tellement ébloui les Grecs que, durant longtemps, ’science’ s’identifiera pour eux avec la logique et la mathématique. L’évidence de l’idée est telle que le donné naturel sera non seulement soupçonné mais encore rejeté comme le domaine de la multiplicité obscure et confuse, incohérente et contradictoire. L’évidence de l’idée est telle que lorsque néanmoins ce donné naturel n’est pas rejeté, il est envisagé comme ne pouvant pas ne pas être en accord, a priori, avec la pensée.

Il y a là, nous l’avons vu, un germe extrêmement fécond de l’aventure scientifique. Mais il y a là en même temps un obstacle épistémologique de taille qui bloquera l’essor des sciences de la physis, la physique, et par extension toutes les sciences ’naturelles’ au sens le plus large. Cet obstacle épistémologique devra être franchi. Si les mathématiques acquièrent leur statut scientifique dès l’Antiquité, les sciences portant sur la nature ne vont le conquérir que très progressivement.

Tant que l’idée reste le lieu non seulement privilégié mais exclusif de la vérité, la science s’identifiera nécessairement à un système rationnel où la pensée procède par déduction logique. Descartes envisage encore ainsi toute science possible. Mais lorsque l’esprit humain commence à prendre au sérieux l’autre de l’idée, le réel concret dans son altérité et dans sa spécificité, une nouvelle évidence s’impose à lui: les choses peuvent avoir raison contre l’idée.


De l'abstrait vers le concret

Pouvoir envisager cette possibilité signifie le franchissement d’un obstacle épistémologique énorme et l’ouverture d’un nouvel espace scientifique. Contrairement à une fallacieuse ’évidence’, l’homme, dans son évolution épistémologique, phylogénétique et ontogénétique, passe non pas unilinéairement d’un stade ’concret’ vers un stade ’abstrait’, mais dialectiquement vers un élargissement où la polarité ’concrète’ se trouve de plus en plus soulignée.

Jusqu’au 17e siècle, un désaccord entre la pensée et le réel donnait a priori tort à ce dernier. L’idée même qu’il pût en être autrement était impensable.

Au fond, les sources et les causes de tous les abus qui se sont introduits dans les sciences se réduisent à une seule, à celle-ci: c’est précisément parce qu’on admire et qu’on vante les forces de l’esprit humain qu’on ne pense pas à lui procurer de vrais secours.

La subtilité des opérations de la nature surpasse infiniment celle des sens et de l’entendement, de sorte que toutes ces brillantes spéculations et toutes ces explications dont on est si fier ne sont qu’un art d’extravaguer méthodiquement.


Affrontement de la pensée avec le donné naturel

Il n’y a et ne peut y avoir que deux voies ou méthodes pour découvrir la vérité. L’une, partant des sensations et des faits particuliers, s’élance du premier saut jusqu’aux principes les plus généraux; puis se reposant sur ces principes comme sur autant de vérités inébranlables, elle en déduit les axiomes moyens ou les y rapporte pour les juger; c’est celle-ci qu’on suit ordinairement. L’autre part aussi des sensations et des faits particuliers; mais s’élevant avec lenteur par une marche graduelle et sans franchir aucun degré, elle n’arrive que bien tard aux propositions les plus générales; cette dernière méthode est la véritable, mais personne ne l’a encore tentée... (Francis Bacon : Novum Organum, I)

Dès lors se manifeste l’exigence d’un affrontement entre la pensée et le donné naturel. Si les choses peuvent avoir raison contre l’idée, il faut non seulement les prendre au sérieux; il faut encore les questionner. Et comme elles sont muettes par nature, il leur faut ’prêter’ la parole. Il faut inventer un moyen de les faire parler. Cet effort de la pensée pour faire parler l’autre de la pensée, c’est l’expérimentation.

Sans doute y eut-il ’expérimentation’ alchimiste. Mais l’intérêt pour le concret qui s’y manifeste va avant tout à l’insolite et au merveilleux. La parole qui lui est prêtée est subjective et magicienne. Une para-expérience qui bloque pour longtemps l’authentique expérience.


Expérimenter c’est questionner

La question creuse là où il y a du plein. Elle creuse une béance qui appelle l’autre. Le réflexe de questionner la nature par l’expérience n’est pas inné. Il est acquis et acquis laborieusement. Il implique prise de dis-tance. Il va à contre-courant du naturel être-avec.

L’expérience scientifique est spirituellement active. Elle questionne ce qui ne parle pas. Elle investit de l’idée dans ce qui ne pense pas. Toute initiative expérimentale est dans l’idée, constate Claude Bernard dans son ’Introduction à la médecine expérimentale’, car c’est elle qui provoque l’expérience. La raison ou le raisonnement ne servent qu’à déduire les conséquences de cette idée et à les soumettre à l’expérience. Une idée anticipée ou une hypothèse est donc le point de départ nécessaire de tout raisonnement expérimental. Sans cela on ne saurait faire aucune investigation ni s’instruire; on ne pourrait qu’entasser des observations stériles. Si l’on expérimentait sans idée préconçue, on irait à l’aventure; mais d’un autre côté, ainsi que nous l’avons dit ailleurs, si on observait avec des idées préconçues, on ferait de mauvaises observations et l’on serait exposé à prendre les conceptions de son esprit pour la vérité.