Espace de la valeur



La valeur n’émerge pas de l’identité mais de la différence. Il n’y a de valeur, quelle qu’elle soit, qu’en sortie hors de l’in-différence et qu’en entrée dans la différence. La valeur surgit avec le non. Elle surgit dans la béance du désir.

Il n’y a d’assez pour le désir que dans l’immédiateté primaire. Il n’y a d’assez que dans un bref instant ou bien dans l’abrutissement. L’instant suivant crie encore ! Le désir humain est insatiable. Et c’est précisément dans cet ‘insatiable’, dans cette béance du désir, que la valeur prend valeur. Paradoxe d’une abondance qui n’est pas sans fondamentale indigence. Avant les valeurs constituées il y a la béance constituante.

Qu’est-ce que la valeur ? Soit un caillou quelconque. Il est là, neutre ‘sistance’ dans la neutralité du ‘là’. Admettons que ce caillou soit diamant. Que veut dire qu’il ‘est’ diamant et donc qu’il le ‘vaut’ tant qu’il n’est pas rencontré, repéré, trouvé, sorti de son in-différence, situé dans la différence ? Il lui faut ‘prendre’ de la valeur.

Une distinction s’impose entre, d’une part, l’être valorisé, les choses en tant qu’elles ont de la valeur, la valeur constituée, et, d’autre part, la forme et l’exigence valorisante, l’acte de surgissement de valeur, la valeur constituante.


La valeur est contemporaine d'une crise

Une réflexion sur la valeur se heurte immédiatement à une antinomie paradoxale. D’une part la pensée ne peut penser qu’à partir de l’originaire affirmation: l’être est. D’autre part la pensée ne pense que dans la différence de la négation, en tant que l’être n’est pas. L’homme pense à partir de cette différence originaire. Il pense dans cette crise. La valeur est contemporaine de cette crise.

La tradition philosophique classique envisageait la valeur dans son lien avec l’être. L’être fondateur de la valeur. L’être est, et cet être de l’être s’identifie avec la valeur. La valeur est ainsi d’emblée sous le signe de l’identité. Affirmer l’être c’est affirmer la valeur dans la même affirmation.

La valeur, cependant, n’est pas fille de l’identité mais de la différence. La valeur n’est qu’en sortie hors de l’in-différence. La valeur est entrée dans la différence. La valeur est option pour et donc nécessairement contre. Quel sens peut-elle dès lors avoir sans un quelqu’un qui se reprend lui-même dans la différence ? La valeur n’advient réellement dans notre monde qu’avec l’homme. Avec la béance qu’est l’homme. La valeur surgit avec le non.

Déjà l’être ne peut être considéré comme valeur que dans sa différence avec le non-être ! Sur fond de non-être. L’être affirmé absolument est nécessairement neutre, ni l’un ni l’autre, mais le tout indistinct.


Fille de la béance de l'être

La
valeur constituante est fille de la béance de l’être. C’est dans la négation différentielle qu’advient la valeur. Elle ad-vient. Elle n’ ‘est’ pas. Elle est scandaleuse rencontre dans la contingence. L’ad-venir de valeur à un être n’est pas de l’ordre de son être-même mais de son ouverture à l’autre. La valeur advient dans la différence. La valeur n’est pas réaliste mais surréaliste. L’acte de valorisation sort l’être de son in-différence et le situe dans la différence. La valeur est dans la tension de l’être vers un plus. La valeur est dans le dépassement. Là où l’être n’est plus. En exode.

La différence marque l’espace matriciel du spécifique humain. Elle le marque plus fondamentalement encore par son essentielle non-indifférence, cette non-neutralité par rapport aux valeurs qui exige dans la rigueur axiologique.


Incontournable valorisation

L’espace de possibilité de l’humain est dynamisé par l’exigence de forme, de totalité, d’unité, de vérité, de sens, de bien, de discernement, de beau, de cohérence, de progrès, de raison, de logique... Cette urgence dynamique du champ total de l’humain en affecte tous les contenus. Si ‘neutre’ se veuille telle ou telle dimension anthropologique, si imperceptible soit cette valorisation différentielle, elle est partout sous-jacente.

Dès la plus primitive des perceptions et des réactions quelque chose comme une valeur qui exige est présente. L’ensemble du champ de notre imaginaire, de nos souvenirs, de nos goûts, de nos réactions, de nos désirs, de notre connaissance et de notre action, de nos projets est à la fois valorisé et valorisant. Chaque projet particulier et l’ensemble du projet humain, ce vaste mouvement des projets d’humanité à travers l’espace et le temps, à travers les affrontements de différence, articulent les significations et signifient les articulations, dans l’omniprésence du valorisant et du valorisé. La ‘neutralité’ n’existe qu’en abstraction de l’humain.


L'espace symbolique comme espace de valeur

La parole se déploie dans l’espace des valeurs, précédée par leur exigence et accompagnée de leur urgence. La valeur est différence et la parole n’est pas sans différence. Aucun concept n’est neutre. Tout concept est choix. Une idée se précise et se pose en op-position et dans cette position active elle défend une pertinence différentielle. La valeur affecte cette pertinence. Déjà la différenciation sémantique dans son interaction avec l’articulation différentielle joue, embrayée sur la différence axiologique.

L’espace symbolique est identiquement champ de valeur. La sémantique symbolique coïncide avec l’axiologie. Chaque symbole est valorisé et valorise variablement. Une automobile, par exemple, n’est jamais simplement un objet matériel et mécanique. Enlevez à l’automobile sa charge de ‘prestige’, de ‘puissance’, de ‘liberté’. Débarrassez-la de sa symbolique inconsciente, par exemple de sa féminité sécurisante et sa masculinité agressive. Videz-la de toutes les charges émotionnelles et de toutes les surcharges mythiques. Que reste-il ? Une carcasse mécanique roulante simplement utile ? Bien moins encore puisque ‘carcasse’, ‘rouler’, ‘utile’ ne sont plus rien une fois déchargés de toute valeur !