Le Système



Pour comprendre les réalités vivantes il ne faut pas penser ‘structure’. Il faut penser ‘système’. ‘Système vivant. Une ‘structure’, celle du cristal par exemple, tient dans la clôture de sa géométrie chimique. Un ‘système vivant’, par contre, ne survit que dans l’ouvert.

Depuis ses formes les plus simples jusqu’aux plus complexes, de proche en proche en emboîtement interactif avec l’ensemble de la vie, avec l’ensemble de la ‘nature’, avec l’ensemble de l’écosystème, avec l’ensemble du cosmos. Ici les ‘contenus’ ne sont pas des ‘choses’ isolables. Ce sont des réalités vivantes. Organiques. En interdépendance. En inter-réaction. En interrelation. Impossible de soigner un organe sans soigner le corps tout entier et, surtout, sans soigner l’
environnement de ce corps.


Organisation

Ce qui d’un ensemble fait fondamentalement un système, c’est son
organisation. Le système ne se comprend pas à partir de ses éléments constitutifs, ni des liaisons entre ces éléments, ni même des interactions entre ces liaisons, mais essentiellement en fonction de ses spécificités organisationnelles. C’est en tant qu’organisé, et en tant qu’organisé seulement, que le système est rebelle à la réduction en ses éléments et transcende la juxtaposition quantitative de la multiplicité et de la diversité qui le compose.

Dans cette unité complexe organisée le tout est toujours plus que la somme des parties, l’organisation leur conférant en quelque sorte un supplément d’être, de fonctionnement et d’action incommensurable aux parties seules. Mais déjà la partie y est plus que la partie. Le tout organisé est émergence nouvelle.

Emboîtement interactif

Le système ne renvoie pas à la partie élémentaire. Le système renvoie au système. Il y a comme un
emboîtement interactif des systèmes des plus petits aux plus grands. Entre le plus petit micro-système possible et la totalité du macro-système cosmique, ‘un’ système est chaque fois un ensemble qui fonctionne à partir d’autres ensembles dans un plus grand ensemble. Ainsi la nature: une solidarité de systèmes enchevêtrés, un tout polysystémique.

Le système en tant que système n’est clos qu’à la limite. Limite inférieure de la simple structure. Limite supérieure de la totalité. Entre les deux, c’est l’ouverture qui caractérise le système. Un système n’est clos que dans son ‘isolement’, dans son insularité factice d’abstraction. Mal toujours nécessaire puisque pour pouvoir être étudié et compris, ‘un’ système, quel que soit son niveau d’intégration dans la totalité systémique et son degré de possible relative autonomie, doit être abstrait de cette totalité et considéré en lui-même, pour ainsi dire dans sa ‘clôture’. L’intelligibilité d’un système passe nécessairement par là et, partant, exige un supplément d’intelligence qui commande de faire en même temps abstraction de cette méthodologique ‘clôture’.


Modèle cybernétique

La compréhension passe par un ‘modèle’. On a recours ici à ce modèle de fonctionnement qu’est la ‘machine’. Seulement il s’agit ici d’une machine non-mécaniste. Une
autre machine, la machine cybernétique avec ses interactions auto-gouvernées.

L’atome de structure d’un système cybernétique peut être regardé comme un micro-système non bouclé. Sa plus simple expression est celle d’une ‘vanne’ électronique, un transistor, par exemple. Il a trois portes: une entrée, une sortie et une ligne de commande. On applique une grandeur physique à l’entrée. Une autre grandeur physique apparaît à la sortie
en fonction de la grandeur physique appliquée. Entrée, sortie et ligne de commande sont donc comme trois portes qui ouvrent le système sur un ‘extérieur’.

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Un ensemble interactif de micro-systèmes bouclés les uns sur les autres peut former un système plus complexe. Il n’y a théoriquement pas de limite à la complexification. Chacune des trois ‘ouvertures’ d’un système peut se brancher sur celles du système voisin, et ainsi de suite, de proche en proche, d’unité systémique minimale vers la plus grande unité systémique souhaitée. Avec deux transistors on peut construire une ‘cellule’ de mémoire. Quatre transistors suffisent pour construire une ‘porte’ logique, c’est-à-dire un micro-système capable de réaliser une des différentes fonctions logiques élémentaires. Des millions de ces ‘cellules’ et de ces ‘portes’, reliées entre elles en fonction d’une organisation spécifique et déterminée par le concepteur, peuvent former un ordinateur ou tout autre machine cybernétique.

L’analyse ‘abstrait’ inévitablement un système de ses interconnexions. Dans la réalité, cependant, l’entrée et la sortie d’un système réel ne sont jamais ‘en l’air’, mais en liaison interactive avec les entrées et les sorties des autres systèmes, englobés et englobants. Les sorties et les entrées des différents sub-systèmes sont interconnectées pour l’incessant échange des flux d’alimentation, d’information, de régulation, de programmation, etc. Selon la très grande complexité interactive dans l’emboîtement des systèmes. Toute une combinatoire systémique avec l’infinie possibilité d’interconnexions et d’interactions inter-systémiques.

Et pourtant, dans le tissu inter-systémique, à l’intérieur de ces réseaux interactifs, chaque système constitue une spécificité et fonctionne avec une relative autonomie comme un nœud, une totalité, une unité, un ‘autos’ soi-même... Car tout en étant en interrelation et en interaction avec d’autres systèmes, tout en étant bouclé sur d’autres systèmes, un système se boucle aussi lui-même. Mais toute autonomie est fonction de réserves disponibles. Et les disponibilités ici doivent être aussi diverses que les flux de matière, d’énergie, d’information, en interaction dans le système.


Fonction

Du plus simple micro-système au plus complexe des macro-systèmes, et quel que soit son degré d’emboîtement systémique, c’est la
fonction qui caractérise un système. Et ces fonctions peuvent être d’une incroyable diversité.

Dans l’
emboîtement hiérarchique de multiples systèmes, la fonction du système ‘englobé’ se détermine chaque fois par la fonction du système plus ‘englobant’. Ainsi, par exemple, la fonction d’une usine d’automobiles est de produire des voitures vendables. Un tel système régit une multitude d’autres systèmes subordonnés, dont la fonction est de produire des pneumatiques, des projets, des circuits électroniques, des études de nouveaux modèles, des culasses de moteurs, etc. Mais cette usine est elle-même en interaction avec d’autres systèmes, encore plus ‘englobants’, comme le marché international, la mentalité des humains face à l’automobile, la production énergétique, etc.


L'ordinateur digital

Un exemple particulièrement significatif d’un système plus complexe est l’
ordinateur digital, puissant outil articulateur de toutes espèces d’information. Son cœur ou son ‘cerveau’ est le processeur. Des milliers et des milliers de transistors, ‘vannes’ électroniques élémentaires, structurées en cellules de mémoire et en ‘portes’ logiques (AND, OR, NAND, NOR, XOR, NOT...) elles-mêmes reliées interactivement, selon une combinatoire suivant la logique de Boole.

Comment un tel système articule-t-il l’information ? Essentiellement par unités élémentaires (bits) ne pouvant prendre que deux valeurs: oui/non; 0/1; 0V/+5V... Toute discursivité étant combinable à partir de deux valeurs différentielles seulement, toute l’information traitée s’
écrit avec le minimum signifiant de deux signes différents qui se gèrent plus commodément par ‘paquets’ de 8 (octet). Tout est transcriptible à l’aide de ces deux signes élémentaires. Par exemple, tous les caractères alphanumériques ainsi que toutes les fonctions de gestion (retour chariot, tabulation, etc.) d’une machine à écrire peuvent se traduire en octets. Selon le code utilisé, 3 s’écrira 00100001; U s’écrira 01010101... Cela semble à première vue plus compliqué que notre façon habituelle d’écrire. En fait, c’est infiniment plus simple puisqu’il n’y a plus que deux signes. Cela exige une ‘articulation’ supplémentaire (une de nos lettres exige huit signes binaires) qui est sans grande importance pour les flux électroniques qui opèrent à la vitesse de la lumière. Notre écriture se mesure en secondes. L’ordinateur travaille en nanosecondes !

La logique opératoire d’un processeur se réduit à quelques opérations très simples commandées par des codes opérationnels. Ces opérations élémentaires deviennent incroyablement efficaces grâce à leur répétition et à leur interrelation à une vitesse se rapprochant de celle de la lumière. Le programme articule un certain nombre de ces tâches élémentaires selon l’organigramme de la tâche complexe à accomplir.


Le programme

C’est le
programme qui représente la fonction complexe du système. Un flux, qu’il soit matériel, énergétique ou informationnel, entre dans le système, subit une transformation commandée par la fonction et se trouve ainsi transformé à la sortie. La nature, la forme, la quantité de l’entrée et de la sortie dépendent de la complexité du système et de la nature, de la forme ou de la variété des flux. La valeur ‘fonction’ implique toujours l’équivalent d’un programme dont la complexité dépend de la complexité de la fonction elle-même. Ce programme peut être invariable et le système est alors considéré comme programmé. Il peut aussi être variable selon les nécessités du moment et lui venir chaque fois du dehors, par une des entrées. Le système est alors dit programmable.