Le sens



La vie doit-elle prendre sens pour être vécue authentiquement ? Même en répondant par la négative, on ne sort pas de l'englobant du sens ! Même le non-sens ne quitte pas cet englobant. Déjà est donc le sens. Toute la problématique commence avec la question: quel sens ? Car, contrairement à l’animal à qui le sens est pour ainsi dire donné d'emblée, l'homme est l'être en qui le sens se décide. L’animal ne ‘perd’ jamais le sens. Seul l’homme peut le perdre. Il lui appartient de se trouver le sens.


Le sens ?

Les acceptions du mot sont multiples.
Sentir. Avec les cinq sens sans oublier le sixième. Etre conscient. Reprendre les sens après un évanouissement. Evidence. Ce qui tombe sous le sens. Intuition. Avoir le sens du rythme, le sens de l’orientation, le sens des affaires, le sens du comique, le sens de l’humour, le sens du ridicule, le sens esthétique, le sens pratique. Le sens intime. Sens moral. La conscience morale. Le sens d’une exigence qui est en moi sans être de moi. Sagesse. Le bon sens. Un jugement plein de sens. Au-delà du raisonnement scientifique, cette capacité de bien réagir en face de problèmes. Sens commun. La raison commune à tous les hommes qui ne se laissent pas gagner par le déraisonnable. Manière de juger. Abonder dans le sens de quelqu’un. Manière de voir. En un certain sens. Signification. Le sens d’un mot, d’une expression, d’une phrase...

Vient immédiatement enrichir notre concept une autre série d’acceptions du terme. Le sens qui structure un
espace-temps; le haut et le bas; la droite et la gauche; l’avant et l’arrière. Le ‘sens’ comme direction que prend un vecteur ou une activité... Le sens comme direction valorisée, positivement ou négativement. Lorsque les choses vont dans le bon sens ou dans le mauvais sens; dans le sens du poil; sens devant derrière; en tous sens; sens dessus dessous; en sens inverse. Le sens comme mouvement ordonné. Ainsi: voie à sens unique; route à double sens; sens interdit; sens giratoire; sens des aiguilles d’une montre... Le sens du devenir. Sens de l’évolution ou de l’histoire.

Enfin, antonyme d’
absurde, le sens vise un ‘plus loin’, un ‘au-delà’, disons une ‘transcendance’ qui, ultimement, justifie l’existence, la met en accord avec la totalité et la sauvant ainsi de l’absurde.


Sens existentiel

Cette multiplicité, cependant, n’est pas étrangère à la densité du concept que nous prenons ici dans son acception
existentielle, à savoir la raison d’exister, la raison de vivre, la raison d’être embarqué. A l’encontre de l’absurde, de la déraison, du non-sens. Savoir où l’on va. Ne manquer ni de boussole ni de référentiel. Etre paré pour affronter les tempêtes. Une réponse au ‘pourquoi’ multiforme et en même temps unique que l’humain ne peut pas ne pas se poser lorsqu’il prend conscience de sa condition.

Raison de vivre, certes, mais pas seulement abstraite et intellectuelle. Il faut rendre au ‘sens’ existentiel toutes ses dimensions
concrètes. Par analogie avec ce qui rend possible la vie déjà simplement biologique. Le sens n’est-il pas aussi indispensable à la noosphère que l’air, par exemple, ou l’eau le sont à la biosphère ? Il est vrai que l’importance de l’air et de l’eau ne s’apprécie vraiment que lorsque ces éléments se font rares ou sont pollués. Il n’en va pas autrement du sens. Il faut qu’il soit menacé d’extinction ou de pollution pour qu’on prenne conscience de sa valeur et même de son existence.

La
maison du sens est l’espace où l’esprit réalise que ‘ça fait sens’. Un milieu familier où l’on respire le sens même sans le savoir. Une atmosphère où l’humain peut s’épanouir en vérité. Dans cette maison, le sens te précède. Tu le trouves en entrant.

L’air que les corps respirent... L’air que l’âme et l’esprit respirent... Le sens. Sous peine d’asphyxie. Il arrive aux étymologies de dévoiler des pertinences. Ainsi entre l’esprit et l’air. Spiritus. Spirare. Respirer. L’air de l’inspire et de l’expire. Le souffle chargé d’énergie spirituelle. Le souffle de l’esprit.

Le sens est le
souffle de la parole. Une parole qui, sans cesse, reprend son souffle pour ne pas s’essouffler. Nous verrons, au Volume II, que l’homme est fils de la parole. La parole par excellence est donc matrice de l’humain. Et le sens en sa plénitude peut être dit souffle de la parole humanisante.