Fils de la différence



L’indifférence est stérile et insignifiante. L’indifférence tend vers le sens zéro. Le sens est fils de la différence. On peut même affirmer d’emblée que plus est forte la différence, plus fort est le sens. En même temps c’est le sens qui provoque inlassablement la différence. Sans lui, dans la nature, régnerait l’absolue équivalence.


C’est l’homme qui sort la nature de son in-différence

Le plus étonnant chez les prisonniers de la caverne, jusqu’au jour d’audace de l’un d’entre eux, c’est leur incroyable docilité. Pas de suicide collectif. Pas de révolte contre l’absurde. On s’occupe. On passe le temps. On s’amuse. Le train-train quotidien suffit. Tant il est vrai qu’on ne prend pas conscience du ‘dedans’ sans un ‘dehors’. C’est le ‘dehors’ qui manifeste le ‘dedans’ !

La protestation du sens est identiquement la protestation de la différence. Là où ça ne proteste plus, il n’y a plus de sens. C’est le règne de l’indifférence. C’est en traversant la différence que l’humain se décide.

Il n’y a pas de valeur qui ne soit fondamentalement exigence de différence. Que serait, en effet, le Bien en soi, le Vrai en soi, le Beau en soi, le Juste en soi... s’il n’y avait pas en face, antagoniste provocateur, le mal, le faux, le laid, l’injuste ? Or le sens implique que les valeurs ‘valent’.

Toutes les cultures, toutes les philosophies et toutes les religions du monde fonctionnent sur des
différences pour elles radicales et essentielles. Quelques exemples suffisent. Pour les prophètes de l’Ancien Testament, l’infidélité et l’idolâtrie face à l’Alliance. Pour Bouddha, la souffrance universelle du karma face à la certitude d’une possible libération. Pour Blaise Pascal, la misère de l’homme face à sa grandeur. Pour Platon, l’oubli face au ressouvenir des idées innées. Pour l’hermétisme, le salut de l’âme face à sa chute dans un corps matériel. Pour Marx, la libération de l’homme face à son aliénation.

Que serait le christianisme sans les extrêmes différences qu’il traverse et lui donnent sa pertinence ?

La liberté n’est qu’en traversant la différence. A sa racine pourtant gît la tentation de l’in-différence. La non-différence du
même absolu. Etre-dieu. Avoir dépassé toute différence pour être ‘tout-tout-seul’. Symétrique inversion de l’in-différence du ‘rien-pour-personne’. Ces deux extrêmes se touchent. La surabondance du Tout rejoint la simplicité du Rien dans l’in-différence. Prométhée et le Nirvana exercent pareillement sur l’homme leur étrange séduction. Mais l’homme ne peut pas être tout puisqu’il n’est pas seul. Il ne peut pas être rien puisqu’il veut !


Entre  polarités antithétiques

Cherchez dans votre lexique habituel tous les mots qui y ont également leur contraire, comme par exemple construire/détruire, etc. N’en oubliez pas. Supprimez ces nombreux couples antithétiques. Avec les mots restants, essayez de dire des choses pertinentes. Vous mesurerez combien cela s’avère impossible. Tant il est vrai que, directement ou indirectement, nous parlons et nous pensons sur fond de différence. Parler et penser c’est pro-voquer des différences et les dépasser en avant.

S’ouvre ainsi un nouvel espace de nouvelle possibilité. Radicalement différent de la clôture de l’espace animal. L’espace de la différence indéfiniment affrontée et surmontée. L’espace spécifique d’une dynamique d’affrontement et de dépassement dialectique.

Cette dynamique est celle de la pensée. Celle-ci, certes, reste tentée par la statique symbiotique, en quelque sorte comme son tropisme naturel, en tant que pensée incarnée dans un bios. Sa fine pointe, cependant, le logos, proteste de la différence. Car le logos se nie lui-même s’il n’est permanent affrontement victorieux sur la simple biologie.

La pensée peut être soumise mais elle n’est pas prisonnière d’un donné. Le donné naturel signifie pour l’animal limite et soumission. Pour l’homme, il signifie affrontement et dépassement. Précisément parce qu’autre chose est possible. Autre chose que le oui inconditionnel à la nature et à la force des choses. Autre chose, c’est-à-dire un non de protestation, une distance vers l’intelligible, une ouverture sur l’éternel...


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Paradoxale intelligibilité de l’homme tellement en continuité avec le "donné" naturel et qui pourtant ne devient réellement compréhensible qu’en rupture avec lui. L’intelligibilité naturaliste qui se veut être en stricte continuité avec la nature a sans doute raison à 99%. L’inquiétant c’est le un pour cent restant.
 

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Ce procédé est souvent le nôtre au cours de notre démarche. Une telle opposition des antinomies signifiantes peut donner l’impression que nous dichotomisons le réel en une sorte de dualisme. Et le recours fréquent au schématisme du double tableau ne peut que renforcer cette impression. Mais tout autre est notre intention. En dégageant les significations antinomiques, nous voulons essentiellement dégager l’ouverture d’un espace de tension dialectique entre des polarités antithétiques. Dès lors l’essentiel se passe non pas de chaque côté où les termes sont marqués, idées polaires, dans leur exclusive, mais entre les deux, là où rien n’est marqué et où se joue l’essentiel, lieu de l’affrontement dialectique.