Le même et l’autre



Il est possible de penser le concept d'altérité. Sa réalité cependant se refuse. Elle ex-pose. Cela persiste à se tenir en face. Cela résiste à l’intégration. Cela refuse de se laisser englober. Je peux seulement entrer en relation avec.

Dis-moi ton rapport avec l’autre. Je te dis ton espérance ou ta désespérance.

L’exode te fait quitter l’espace du
même pour courir l’aventure du côté de l’autre. Non pas l’autre comme simple ‘catégorie’ abstraite inoffensive encore prisonnière de la sphère du même. Mais l’autre comme autre avec tout ce que cela a d’indigeste. L’autre qui fait bande à part et refuse de se laisser apprivoiser. L’autre qui refuse d’entrer dans le cercle de la compréhension. L’autre qui dérange. Il lui arrive de se manifester tantôt dans le registre euphorique tantôt dans celui de la catastrophe. De trop et déconcertant. L’autre qui comble ou l’autre qui crucifie. Naissance ou mort. Echec ou réussite. Joie ou peine. Péché ou grâce... Au beau milieu de nos établissements l’autre ne cesse de faire irruption sous les espèces de l’inédit, de l’imprévu, de la surprise, de la rencontre, de l’accident, de la ‘chance’ ou de la ‘malchance’.

Les tendances profondes de notre corps et de notre esprit vont vers l’intégration. Il n’est pas de vie sans assimilation. Comprendre ne va pas sans étreindre les différences. L’autre qui refuse le giron du même ne peut que se voir expulsé. Mille mécanismes de défense jouent contre lui. Sans lui, pourtant, l’existence perdrait sa dimension essentielle. Ce ‘de trop’ expose nos certitudes et nos sécurités dans l’exode de la liberté. A travers le risque.

Le but de nos buts est en
exode. Les choses très importantes pour nous ne sont-elles pas toujours exposées à l’incertitude et au risque ? Vivre. Mourir. Aimer. Créer. Entreprendre. Engendrer... Comme si l’essentiel devait se jouer aux limites où notre ‘même’ ne peut que se rendre à l’autre du mystère qui nous porte.


La chance de l’autre.

Les faits convergent nombreux. L’
autre est chance. Et c’est l’homme qui la saisit. Déjà il y a la reproduction sexuée qui permet l’engendrement d’une infinie diversité. Ces chances de l’autre ne font encore que précéder celles, beaucoup plus nombreuses encore, qui viendront de la sexualité devenue humaine. Sans oublier celles qui tiennent à la naissance prématurée et à la malléabilité d’une structure toujours inachevée. Plus merveilleuses encore toutes ces chances données par la parole et ses possibilités culturelles permettant la création d’altérité pratiquement infinie. Et que dire de la temporalité historique qui, en situant l’homme dans l’ailleurs du maintenant, l’expose, à travers incertitude et risque, à l’aventure des rencontres.

Ces chances de l’autre sont identiquement chances du même. Puisque sans rencontre de l’autre, le même ne peut que rester moins que lui-même. Aucune nouveauté ne surgit du même solitaire. Il n’existe pas de culture humaine qui ne commence après une rencontre de grande différence. Notre Occident s’explique-t-il autrement ?


L’autre de l’idée.

L’idée aime se retrouver avec l’idée dans le monde du
même. Là règne l’ordre homogène de la transparence, de la clarté et de la distinction, et, partant, de la compréhension et de la prévisibilité. Les choses sont appelées à s’ordonner logiquement les unes aux autres et à se tenir solidement par la main. Dans ce réseau de liens serrés la surprise ne peut être que passagère, vite arraisonnée par la nécessité de l’ordre du même qui tend à se faire totalitaire.

Quelque chose, cependant, ne se laisse jamais complètement intégrer dans la sphère idéelle. C’est le
réel. Non pas l’idée du réel, mais le réel-réel. L’idée fait très vite le tour de toute l’étendue de son domaine. Le réel, lui, déborde toujours les compréhensions. Il ne se livre pas entièrement. Il ne se laisse prendre que par un bout de lui-même. Ce qu’il a d’unique et de particulier résiste aux généralités. Sa dimension de facticité déborde les nécessités logiques.

Cet
autre de l’idée provoque l’idée à ériger ses défenses et à se réfugier dans l’espace apprivoisé de son possible ‘idéel’. C’est là qu’elle construit ses citadelles idéologiques. Mais combien de temps ces fortifications restent-elles imprenables ? L’autre se révèle toujours, à terme, plus fort que les sécurités du même. Les idéologies ne tiennent que pour un temps, vaincues par les morsures de l’expérience, les béances de l’histoire et les négativités qu’elles-mêmes ne cessent d’engendrer.

Par manque d’ouverture à l’autre, par absence de référentiel qui la transcende, l’idée bouclée sur elle-même en
idéologie ne peut que s’enfermer sur sa propre auto-justification. Cercle vicieux de la logique qui tourne en rond jusqu’à se trouver condamnée à justifier l’injustifiable. Idée... En ton nom que de terreurs engendrées !

La liberté naît dans les failles des totalisations. L’idéologie, en voulant l’apprivoiser, ne peut que la malmener. Heureusement pour un petit temps seulement. Car c’est elle, la liberté, qui sort finalement victorieuse. Ne fallait-il pas cultiver une singulière étroitesse de l’intelligence pour croire le marxisme stade final de l’évolution de l’humanité et porteur de libération absolue ? Enfermée dans le strict horizon du ‘même’ moniste et matérialiste, la liberté ne peut être que pour une infinie manipulation. C’est dans l’
autre de l’idée qu’est la chance réelle de la liberté. Du côté du concret absolu. Du côté de la personne.