L’antagoniste


Entre le même et l’autre le rapport n’est pas sans violence. Le même, en effet, ne s’affirme que dans la négation de l’autre. Mais sans l’autre le même n’est rien. L’autre ne s’affirme que dans la négation du même. Mais sans le même l’autre n’est rien. Les deux ne sont que par fondamentale rivalité. L’avec les nie. Le contre les affirme. L’affrontement les néantise. La négation les fait exister.


Seulement l'homme

L’animal ne connaît pas la violence. Seulement l’agressivité qui fait jouer le rapport du même et de l’autre dans les limites du besoin et de la nécessité, donc en homéostasis systémique. La violence est propre à l’homme parce qu’elle n’existe qu’à partir de l’illimité du désir et de la gratuité. Là où la profonde dialectique du même et de l’autre est livrée à l’infini.

Dans l’espace humain une profonde
ambiguïté régit le rapport du même et de l’autre. René Girard a magistralement analysé ce rapport. Le même est autre par rapport à d’autres mêmes. L’autre est même par rapport à d’autres 'autres'. Chaque homme est tour à tour en même temps même et autre. Par une sorte de rotation multiple de la signification et de la désignation de l’identité et de l’altérité. Dans un monde incroyablement divers et complexe de sujets. Chacun est donc, sous un certain rapport, modèle et rival. Le modèle me renvoie l’image de ma propre négativité. L’anti-modèle me renvoie négativement l’image de ma positivité. Le rapport de rivalité, dans un sens, valorise par identification et néantise par différenciation, et, dans l’autre sens, néantise par identification et valorise par différenciation.

Ainsi jouent les paradoxes d’une triangulation entre Moi-même, l’Autre-plus et l’Autre-moins. Face à l’Autre-plus, je m’identifie comme modèle et je me différencie comme rival. L’autre me différencie comme modèle et m’identifie comme rival. Plus je m’identifie à lui, plus il me différencie. Il n’est qu’en me niant. Je ne suis qu’en l’affirmant. Face à l’Autre-moins, je m’identifie comme rival. Et je me différencie comme modèle. L’autre m’identifie comme modèle et me différencie comme rival. Plus je me différencie de lui, plus il m’identifie. Il n’est qu’en m’affirmant. Je ne suis qu’en le niant. Un tel scénario de conflictualité est en fait multiforme et se module dans la réalité à l’infini. A travers l’ambiguïté essentielle des sommets du triangle, leur fluctuation et leur rotation. En dépendance des rencontres et de la nouveauté historique. Dans une interactivité incessante avec d’autres triangulations et de permutation des sommets. Un ensemble dynamique de conflictualité.

Tant que je ne suis pas dieu, tant que je n’ai pas atteint l’in-différence du tout – ou du rien – je reste écartelé dans ce rapport fondamentalement ambivalent du même et de l’autre. Entre
tout et rien, un être n’est que par identification et par différence. Le même s’identifie à ce qui le différencie et en même temps il se différencie de ce qui l’identifie. L’autre n’est que par ce que je ne suis pas; il n’est pas par ce que je suis. La multiplicité triangulaire des rivalités joue ultimement dans une ultime triangulation où l’ensemble de la différence conflictuelle humaine est aux prises avec l’in-différence du Tout dans la différence antagoniste avec l’in-différence du Rien. La violence, très fondamentalement, est théurgique.


Exponentiellement

Dans cette ultime triangulation, l’ensemble dynamique de la conflictualité humaine fonctionne de façon
exponentielle. Une sorte de course accélérée à être-tout qui exaspère à la fois l’identité et la différence, l’affirmation de soi et la création d’altérité. Fondamentalement une escalade de la violence... L’impérialisme de la croissance exponentielle de l’outilité de la modernité, par exemple, ne doit-elle pas trouver là son essentielle motricité ?

Cette violence sans laquelle aucune culture ne serait... Cette escalade de la violence sans laquelle aucune culture ne grandirait... Quelque chose comme une faille originelle au cœur de la matrice à travers laquelle l’humain advient. La dramatique de l’existence historique est ainsi tissée d’une très grande multiplicité et d’une très grande complexification de rapports conflictuels qui se cachent en se manifestant et qui se manifestent en se cachant. Mais sans cette dramatique pourrait-il y avoir le poète, le philosophe, le dramaturge ou le mystique ?