La contingence



Soit la tautologie ‘A=A’. Une assertion ‘logique’. Elle épuise le ‘sens’ qui y est donné en plénitude de façon nécessaire. Il n’y a pas à chercher ailleurs. Tout est dit. Il en va de même pour ‘2+2=4’ ainsi que pour beaucoup d’évidences ‘logiques’ de même nature, même si elles peuvent prendre une forme plus complexe. Mais il n’en va pas de même pour, par exemple, ‘Paul et moi sommes amis’. Beaucoup est dit dans cette phrase. En même temps un infini reste à dire. Ici l’essence n’épuise pas le sens. Elle déborde du côté de l’existence. Le sens existentiel déborde la nécessité logique du côté de la contingence.


Contingence

Ce qui ad-vient sans préavis et ne peut manquer de créer la surprise. Là où le sol de l’être se dérobe. Reste ce qui refuse de se laisser intégrer dans la cohérence des essences et des structures. Reste ce qui pourrait ne pas être. Cela est de l’ordre de l’
acte gratuit. Cela surgit aux antipodes de la nécessité qui ne peut pas ne pas boucler le même sur lui-même. La contingence livre à l’autre.

Depuis toujours les religions, les philosophies, les sciences ne témoignent-elles pas de l’héroïque effort de l’homme pour nier la contingence ? Et pourtant, au ‘sérieux’ déterministe qui veut tout prévoir et tout comprendre, répond l’
ironie de l’événement qui ne cesse d’ad-venir, imprévisible et incompréhensible, dans la béance des constructions.


Hasard

On l’appelle aussi ‘hasard’. El Azar, localité palestinienne où les croisés inventèrent un jeu de dés, a donné son nom à cette notion qui émerge d’abord de l’activité ludique où l’on ‘tombe’ sur des combinaisons inédites. De l’
imprévisible ‘arrive’ sans que l’on puisse déceler ni cause, ni raison, ni finalité. Une tuile tombe du toit (par hasard) et assomme le meilleur des hommes qui passe par là (par hasard)... Je prends (par hasard) tel billet dont le numéro sort (par hasard) au tirage du gros lot... Chance ? Malchance ? On soupçonne une mystérieuse bienveillance ou malveillance. On va jusqu’à l’écrire avec une majuscule. Ce gratuit surgissement se trouve mal à l’aise dans un monde que nous tenons pour logique et cohérent de part en part et où, partant, les événements sont par principe prévisibles, bref, dans un monde où la science est possible.

Ce qui surgit ainsi comme ‘hasard’ est-il indéterminé
en soi ou simplement indéterminable pour nous  ? La question est d’une extrême importance. Est indéterminable pour nous, le ‘hasard’ que nous invoquons lorsque l’événement ne nous est pas indifférent et que cependant ses raisons nous échappent. Ce hasard-pour-nous est-il plus qu’une projection anthropomorphe  ? Il s’agit d’une nouvelle combinaison imprévisible. Le croisement en un certain point de plusieurs séries indépendantes. Pourquoi ce monsieur est-il passé là ’tout juste’ au moment où la tuile est tombée sur sa tête ? Pourquoi n’a-t-il pas marché un peu plus vite ou un peu plus lentement ? Pourquoi la tuile a-t-elle cédé à ce moment-là ? Chaque série peut se remonter très haut en arrière ! Pourquoi ? Pourquoi ?

Cette combinaison imprévisible nous la
privilégions. Parce qu’elle nous intéresse. Une infinité d’autres ‘rencontres’ imprévisibles se recoupent incessamment à l’infini dans la grande complexité du monde. Pourtant nous passons à côté sans les appeler ‘hasards’. Le fait d’avoir heurté tel caillou, d’avoir dérangé tel alignement de grains de sable, d’avoir marché sur tel brin d’herbe ou d’avoir écrasé telle fourmi... Chaque billet non gagnant de la loterie participe autant du hasard que le billet gagnant, bien que nous privilégions la ‘chance’ du gagnant ou la ‘malchance’ seulement de tel perdant qui nous intéresse.

Tant qu’il joue dans un espace déterministe le ‘hasard’ reste intelligible. Dès le départ du jeu de dés, les joueurs savent que les chances sont égales. Seulement aucun joueur ne sait si c’est lui ou son partenaire qui va gagner. Le jeu est déterministe. En jouant indéfiniment, les scores additionnés des joueurs tendent vers l’égalité. Mais chaque coup, chaque résultat intermédiaire, ne l’est pas. Ici le hasard est prévu; tout l’intérêt du jeu réside même en ce que l’on peut compter sur lui. Il se confond avec l’impossibilité des joueurs de prévoir chaque résultat particulier, l’événement singulier, qui reste en suspens... jusqu’à ce que le ‘sort’ en ait ‘décidé’.


Hasard essentiel ?

Il faut revenir à notre question. Y a-t-il un ‘hasard’ essentiel ? Non seulement cette projection anthropomorphe liée à notre impossibilité de prévision, mais
un surgissement à partir de rien sans autre cause ni autre raison que le surgissement lui-même. Un tel hasard essentiel ne peut que renvoyer aux limites de notre pensée. L’invoquer signifie en même temps la démission de l’esprit devant une absolue facticité. Quelque chose comme un acte ‘magique’ sans magicien... ou d’un acte de création sans Dieu. A sa manière il nous renvoie du côté du mystère, donc de l’impensable.

Nous ne cessons de côtoyer le ‘hasard’. C’est à la liberté qu’il revient de lui donner un nom. Pourquoi le hasard ne serait-il pas l’espace des infinies rencontres de grâce ? L’espace de jeu de cette Sagesse divine qui aime tant jouer avec les enfants des hommes... La raison ne finit jamais de faire le tour de son
même. Il reste toujours de l’autre. Incontournable. De trop. Quelque chose qui est de l’ordre de la contingence. Un espace de gratuité. L’espace de liberté où se décide notre essentiel.