Le mystère



Au commencement

L’énigme est l’habit du mystère. Et le mystère est au commencement. Archè redoutable. La science ne vient que par après. Elle valorise cet ‘après’ sous les espèces du ‘progrès’. Ce faisant, elle ne peut que dévaloriser l’avant. Elle en arrive ainsi à méconnaître sa propre condition de possibilité. Car la science elle-même ne serait pas sans l’originaire mystère.

La science ne parle jamais qu’
autour du mystère qui ne se laisse ni intégrer ni réduire. Ce qu’elle croit avoir ‘réduit’ n’est en fait que contourné. Ensuite, comme un corps étranger, nécessairement expulsé. Mécanisme de méconnaissance et mécanisme de défense se renforcent ainsi mutuellement pour jouer l’in-différence. Contre l’autre qui toujours renvoie l’homme à la différence. Le mystère a mille manières de se balbutier. Mais plus particulièrement c’est dans l’espace du ‘religieux’ qu’il s’exprime. Ce ‘religieux’ qu’on ne finit pas de chasser et qui ne finit pas de revenir au galop !

L’outil préhistorique de l’Acheuléen appelé ‘amande’ n’est qu’une pierre, mais différente des autres galets de la nature. A elle seule cette pierre témoigne. Elle crie l’humain. Une intention d’utilité technique s’y révèle et lui donne forme d’outil qui s’impose en quelque sorte de façon logique et se comprend en fonction de son utilité même. Cette forme pourrait n’être que cela. Mais elle est en même temps beaucoup plus. Cette forme en ‘goutte d’eau’ est harmonieuse. Elle est belle. Un
plus pour rien, ou presque. Gratuitement.

Ce mystérieux
plus est à partir d’un moins. Il vient dans la béance de l’utile. Inutile. Il vient dans la négation. Il vient dans la différence. Il vient de surcroît. Il est gratuit. Sa valeur renvoie ailleurs. L’humain ne se manifeste jamais sans cette dimension de gratuité par laquelle un autre plus émerge, dans la rupture, au creux d’une béance. Là où la logique ne se boucle pas sur elle-même mais laisse jubiler le logos pour dire, autrement, l’indicible. Poïésis... Cette gratuité béante au cœur de la nécessité du monde ne désigne-t-elle pas à sa manière l’universelle sacralité ?


Le sacré

Avant même que ne s’établisse la distinction entre le profane et le sacré, déjà une mystérieuse différence traverse le vécu. Cette gratuité qui double le geste utile... Cet indicible qui côtoie la vie... Le ‘sacré’ avant même qu’il ne se constitue en objet. Le ‘sacré’ encore comme simple forme d’expérience humaine. Forme active. Déjà fondamental et fondateur acte de la différence. Cela se prolongera jusque dans les espaces les plus désacralisés. Qu’une pièce d’étoffe, par exemple, puisse devenir plus que chiffon pour être drapeau !

L’absolu de l’
autre. La grande différence verticale sans laquelle l’humain n’aurait jamais quitté le ‘même’ animal. L’expérience du sacré commence avec l’expérience de cette étrange différence. Elle est inquiétante et envoûtante en même temps. Tremendum et fascinosum, selon la définition de R. Otto.


Tu reviens toujours à ton enfance

Comme à ta source. En amont des larges plaines de tes sophistications. C’est là que tu retrouves ton humanité en ses premiers jaillissements. A force de soupçonner le mythe on perd la vérité qu’à sa manière il chante. Le mythe est logos – parole et raison – en son régime
naïf, natif. Le logos encore dans les langes. Enveloppé. Génuine. Vagissant une sémantique sauvage. Si près encore de la source. D’une certaine façon source lui-même. Source des logies. Source de l’homme en son émergence. Et d’emblée, comme lui, sous le signe de la crise. Le mythe témoigne que la boucle de l’animalité ne se boucle pas sur elle-même, qu’elle loge en ses interstices cet autre qu’est le sens.

Si ‘scientifique’ se veuille-t-il, l’homme n’arrive jamais à réduire l’originaire
différence à travers laquelle il est advenu et ne cesse d’advenir en tant qu’homme. Consciemment par moments, inconsciemment le plus souvent, il vit en participation avec l’originel acte de son humanisation. En-deçà et au-delà de ses rationalisations se déploie, comme plus englobant, le vaste monde symbolique où la vie se signifie, se re-signifie et se trans-signifie.