Crise sacrale


L’homme n’est possible qu’à partir d’un animal en crise. Tant que la vie coïncide avec elle-même, elle n’est qu’animale. C’est dans la distance de la vie avec elle-même que gît la chance de l’émergence de l’humain. C’est dans la béance qu’elle est pro-voquée au dépassement. Longue histoire d’un certain vivant défié à travers une longue suite de crises différentielles. Cela n’allait pas sans un grand pro-vocateur. Seul le fascinosum et le tremendum sacral pouvaient disloquer l’animal et ouvrir en ce primate la béance de l’infini. Le même était incapable de le défier. Il lui fallait l’autre. Il fallait la grande différence sacrale pour provoquer l’homme à sacrifier son animalité.

C’est donc dans la crise sacrale de la vie que naît l’homme en tant qu’homme. Le sacré est proprement
crise d’enfantement de l’humain. Personne ne sait quand cela a commencé. Personne ne le saura jamais. Mais l’accession d’un certain primate à l’humanité reste incompréhensible autrement.

Par la suite, l’histoire de l’homme est inséparable de l’histoire de ses dieux. De son Dieu dont il se sait l’image. Dès lors ce n’est plus qu’en se divinisant que l’homme s’humanise. Seul le ‘divin’ ouvre la différence à travers laquelle l’humanité advient. Des esprits élémentaires aux divinités minérales, végétales et animales. Des divinités agraires au dieu cosmique. Des idoles fabriquées au Dieu invisible. Des dieux de la tribu au Dieu universel. Du dieu démiurge au Dieu Créateur. De la Divinité au Dieu-Personne...
Qui d’autre que Dieu pouvait provoquer l’
exode de l’homme vers l’humain ?


Différence

La grande différence originelle qui coupe en deux le monde. L’homme n’est possible qu’à travers cette coupure. Sans elle, l’indifférence lui ferait côtoyer dangereusement le précipice du néant et de la mort. Cette originaire division sacrale de l’être traverse le monde verticalement, marque sa radicale axiologie et le sauve du néant. Il s’agit là de bien plus que de simples ‘qualités’. Ce sont des forces. Et ces forces sacrales peuvent être activement antagonistes, s’affronter et lutter. Le pur doit être victorieux. La force sacrale détermine et régit les niveaux ontologiques. Mais cette force est toujours conquête. Sur fond de menace permanente.


Le tabou

Contemporain de l’émergence de l’homme il y a donc le
tabou. Il marque et protège la grande différence sans laquelle l’humain ne serait pas. Le tabou interdit. En même temps il affirme. Il est non au cœur du oui. Il révèle la profonde et fondamentale interdiction d’un oui sans non  ! L’interdiction d’une proximité sans distance. L’interdiction d’une rencontre sans différence. L’interdiction d’une intensité sans béance.

Le lieu du tabou est toujours en un nœud d’intensité sacrale. Là où se rencontrent dangereusement le ciel et la terre. Là où s’actue le drame hiérogamique avec plus d’intensité. Essentiellement en ce nœud de l’originaire sexualité bio-cosmique,
mystère sacral par excellence. La vie à sa source bio-sacrale: le divin, le céleste, le totem, les ancêtres, la femme, le prêtre, le roi, le chef, le sorcier... La vie dans ses extrêmes: les morts, les esprits... La vie menacée: les solstices, les éclipses, les maladies, le héros, le chasseur, le fondeur... La vie en régénération: le cycle menstruel, le guérisseur, l’initiation, la circoncision... Les moments intenses de la vie: la fête, la naissance, la mort, les semailles, la récolte... Les lieux de concentration vitale: l’omphalos, le sexe, les grottes, les pierres sacrées, l’arbre sacré, le temple...


La culture ne commence qu’avec l’originaire culte

C’est le culte qui célèbre et rythme la différence entre la nature et la culture. Si archaïque soit-il, le rite cultuel est praxis d’humanisation. L’homme n’est-il pas cet animal capable d’offrir en sacrifice son animalité pour s’enfanter humain ? Depuis les origines, c’est le
culte qui célèbre et rythme la différence entre nature et culture. Entre la nécessité et la liberté. Entre l’ordre des choses et la création. Le culte actualise rituellement le drame bio-cosmique et la victoire de la vie sur la mort. Les rites structurent l’espace, le temps, l’être et l’action cohérente des hommes. Ainsi les rites de passage qui président au devenir personnel et aux fonctions sociales. Ainsi les rites de la végétation qui donnent naissance à l’agriculture. Ainsi les rites totémiques qui président à la domestication des animaux. Ainsi les rites du feu sans lesquels la métallurgie n’aurait jamais commencé.

C’est dans le rite
sacrificiel – sacrum facere – que la crise sacrale s’actue de façon extrême. Dès ses formes les plus archaïques se rejoue la crise sans laquelle l’humain ne serait pas. Ici se révèle la profonde dialectique sacrale. La traversée de la négation vers l’autre. Du bon est détruit pour qu’un meilleur soit. De la valeur est immolée pour que dans sa béance se manifeste une autre et plus grande valeur. On sacrifie de la vie pour vaincre la mort. Dans l’extrême rupture advient une plus extrême plénitude. Dans la tension paroxysmale de la lutte et de l’étreinte hiérogamique sous le signe d’éros et de thanatos. Le sacrifice actualise cette mystérieuse dialectique à travers laquelle la libre mise à mort d’un vivant devient victorieuse de cette mort elle-même.

Réactualisation de la victoire originaire où la vie passe par la mort pour revivre plus immortelle. L’homme émerge avec le savoir inconscient de cette victoire originaire. Son culte, si ‘primitif’ soit-il, participe de l’originelle bio-gonie et en actualise l’efficace. Le sacrifice, dans toutes ses formes, témoigne de cet inconscient savoir que la vie ne peut être pleinement vie qu’à travers une ‘négation’ sacrificielle. On retrouve toujours la même dynamique si profondément humanisante du
non. Distance. Différence. Non... Pas encore... Pas tout de suite... Plus loin... Plus haut... Un espace négatif s’ouvre. Le sacré est instaurateur d’un tel espace dialectiquement antithétique. Un espace où les vides sont plus pertinents que les pleins. Un espace de l’appel et de la pro-vocation.


L’humain n’est qu’à travers la différence sacrale

Dès lors l’homme ne peut pas ne pas ‘sacraliser’. Le sacral étant si intimement inhérent à l’humain, où va-t-il se loger lorsqu’une ‘culture’ particulière, une ‘époque’, se veut démystificatrice ? A moins d’être repris par l’
autre interpellant de la Foi, le sacré se trouve investi ou réinvesti dans ses mille et un avatars: Raison, Nature, Vie, Histoire, Parti, Science, Evolution, Révolution... Tant il est vrai qu’un dieu ne se chasse qu’au nom d’un autre ! C’est plus fort que l’homme. Que reste-t-il à l’art, à la philosophie, à la science même - la science dans son projet - sans leur dimension si profondément ‘religieuse’ ? Faites l’analyse sémantique de n’importe quel discours ‘athée’. Vous serez stupéfaits de l’investissement sacral et religieux, là même où il est si vivement refoulé.