Le sacré refoulé


Une des grandes questions que notre modernité ne se pose pas est celle de son essence religieuse. Contre une telle question trop de mécanismes sont érigés en défense. Ne s’est-elle pas conquise elle-même contre le ‘religieux’ ? N’a-t-elle pas libéré une plénitude d’immanence ? N’est-ce pas elle qui a fait triompher son ‘même’ capable de produire sans cesse son ‘autre’, sans l’Autre ?

La schizoïdie moderne est incapable de saisir la vérité du drame dont elle est le théâtre permanent. Sa clôture joue sans cesse l’expulsion de l’essentiel et la marginalisation des témoins de cet essentiel. Paradoxalement, cependant, mille formes de ‘religieux’ prolifèrent aujourd’hui. Du ‘religieux’ sauvage qui, à sa manière, témoigne de l’irréductible ‘autre’.

L’homme serait-il à ce point capable de sauter par-dessus ses enracinements ? L’humain, en effet, n’est qu’à partir de l’originaire crise sacrale. Cette crise n’est pas un moment dépassable dans l’espace et dans le temps. Elle ne cesse de traverser l’humain qui, sans elle, succomberait à son entropie. On peut dépasser le mythe. Peut-on oublier ce vers où il pointe ? La science procède simplement dans l’oubli de ce qui la rend possible et dans la trompeuse irénie de la crise surmontée. Il n’est pas certain que le discours conscient explicite la totalité des profondeurs. On soupçonne un
refoulement.


Négative théologie négative

La théologie niée ne fait pas l’économie de la théologie. Au contraire. Les plus extrêmes efforts de la modernité n’arrivent jamais à occulter l’irréductible dramatique fondamentale de la condition humaine. Seulement le drame sacral s’y joue en béance. A travers quelque chose comme une ‘négative théologie négative’. Car la béance reste incontournable. Il arrive au sacré de se cacher sous cette autre forme de théologie qui s’appelle
anthropologie. Il arrive même à celle-ci d’être doublement théologie. L’une, positive, à la gloire de l’homme qui veut être dieu. L’autre, négative, qui ne cesse de balbutier apophatiquement la transcendance en creux et le chiffre de l’indicible mystère.


Le drame théurgique

Il y a
la tentation derrière la prolixité de toutes les autres. Celle qui, depuis l’origine, susurre à l’humanité: Vous serez comme des dieux. Le seul animal sensible à une telle séduction ne peut être que l’homme. Très profondément l’homme n’est pas sans ‘vouloir-être-dieu’. Ce fondamental ‘vouloir-être’ est à la fois ‘fascinant’ et ‘effrayant’. Fascinant, parce qu’il tend à combler une radicale béance. Effrayant, parce qu’il porte en lui la démesure du péché. Il cache et révèle en même temps la fondamentale faillite de la réconciliation de l’humain avec lui-même. La théologie chrétienne désigne cette faille au cœur de la condition humaine sans pouvoir l’expliciter entièrement. Le ‘péché des origines’ reste aussi de l’ordre du mystère.

Ainsi se joue archéologiquement le premier acte du drame théurgique. L’homme chassé du paradis. L’homme se découvre dieu sans dieu dans la honte, dans le ressentiment et dans la violence. Et depuis lors l’histoire grince... L’inguérissable blessure au flanc de l’humain n’a que deux façons de se dépasser. L’une, de l’ordre de la grâce, tel l’amour blessé, promeut l’Alliance. Nous y reviendrons. L’autre, de l’ordre de l’entropie naturelle, se déploie dans la logique de la rivalité et de l’escalade de la violence.

L’homme, un loup pour l’homme. L’homme, un Dieu pour l’homme. Hobbes. Feuerbach. L’apparente distance est trompeuse. Car en l’homme un loup et un dieu s’étreignent. Premier degré de la violence. Beaucoup plus profondément un dieu se bat avec un dieu. A travers identification et différenciation joue une radicale rivalité et l’escalade d’une fondamentale violence théurgique. Pour l’homme occidental, cependant, le modèle-rival n’est pas la ‘divinité’ abstraite, fruit de la raison et que la raison peut mettre entre parenthèses ou exclure. Il est ‘Je Suis’ concrètement rencontré et existentiellement connu à travers une expérience historique.

Le protagoniste invisible... L’Autre invaincu. Le combat de Jacob avec lui n’en finit pas. Il laisse le protagoniste visible avec la hanche démise... Une rupture des articulations à tous les sens du mot, plus manifeste que jamais aujourd’hui en cette fracture de l’histoire.


Refoulement

Pourquoi refoule-t-on ? On ne refoule pas l’agréable. C’est l’insupportable qu’on essaye d’expulser. Lorsque la situation devient trop gênante, trop pénible ou trop douloureuse. Essentiellement lorsqu’on n’arrive pas à supporter la vérité qui dévoile le mensonge et révèle le péché. N’est-ce pas toujours quelque chose comme une culpabilité qui ainsi, puissamment, se refoule ?

Les cultures sont peut-être capables d’un plus grand refoulement encore que les individus. Le refoulé de la modernité est monstrueux. Il s’agit essentiellement du refoulement du Père de l’exposante judéo-chrétienne. Et, en symétrique inversion, le refoulement de celui qui, depuis les origines, est le père du mensonge.

La lucidité moderne prétend vivre ‘seulement avec ce que l’on sait’. Mais on ne sait jamais que ce que l’on
veut savoir ! Sur fond de refoulement. En fait la modernité en sait bien plus qu’elle ne sait. Elle sait sur fond de savoir refoulé. Elle ne peut pas, en effet, ne pas savoir ! Dès le sein matriciel, elle a connu. Au sens biblique où l’homme ‘connaît’ la femme en la fécondant. L’homme moderne a beau protester. Il ne pourra jamais faire comme s’il était seulement sorti de la cuisse de Jupiter.

Jusqu’à quel point ‘Je Suis’ peut-il être refoulé ? Barbey d’Aurevilly a cette phrase lourde de signification: “
Les hommes n’ont jamais eu le choix qu’entre deux religions: le judéo-christianisme et le panthéisme”. Mais ‘Je Suis’ résiste infiniment à la mortalité. L’homme ne peut pas le faire mourir. Il peut simplement le refouler. Refoulez ‘Je Suis’ et voici que se mettent à proliférer les panthéismes avec les majuscules. Dieu refoulé, tout veut devenir ‘dieu’, c’est-à-dire idole. Qu’il est donc difficile d’être athée !


Une psychose de la culture

Une fois Dieu refoulé, une fois l’Alliance rejetée, reste la souveraineté schizophrène. Le repli autistique de l’humain sur soi-même. La raison enfermée sur elle-même jusqu’à la déraison. Cette schizoïdie moderne n’est pas un fait neutre. Il s’agit d’une schizophrénie
coupable. C’est justement cette culpabilité qui se refoule.

Un mal de la culture est infiniment plus grave qu’un mal de civilisation. Celui-ci ne met en péril qu’une somme d’articulations accumulées. Celui-là atteint le spécifique humain lui-même en sa matrice, là où ce spécifique se signifie dans sa gestation. Et puisque l’humain est toujours moins en ce qui est donné qu’en ce qui se donne, le mal n’est pas sans faute. Et la faute n’est pas sans péché.

Il y a un redoutable mystère à la racine de la culturalité elle-même. Et l’archè de la modernité ne doit pas lui être étranger. Le livre de la Genèse lève un pan du voile sur l’originaire péché. La théurgique tentation. Son déchaînement de violence. Babel confondue. Mais Noé sauvé. Avec l’Alliance promise...

Des choses cachées depuis l’origine du monde... La formule est de René Girard. Antithèse aux interdits par lesquels la modernité protège ses mensonges et ses illusions. Ces ‘choses cachées depuis la fondation du monde’ sont pourtant révélées. Ecrites noir sur blanc dans le texte judéo-chrétien.

Tout est écrit. Tout n’est pas encore compris ! La révélation judéo-chrétienne en sait beaucoup plus sur l’homme que la modernité schizoïde. Et en plus elle sait pourquoi la modernité ne sait pas. Et, comble de tout, elle sait pourquoi il lui est interdit de savoir.


L'homme nu

Ils virent qu’ils étaient nus... Si l’homme est responsable sans recours, qui nous pardonnera questionne le moderne Camus. S’il n’y a plus de radical pardon possible, il ne reste que la honte ou la fuite. Et souvent les deux en même temps. Fuite honteuse qu’on décèle jusque dans les idéologies les plus séduisantes. Avec leur fausse mauvaise conscience qui choisit chaque fois l’explication qui ne la met en question que fictivement. Avec leur mécanisme de défense contre l’angoisse inhérente à la réelle décision, là où ce n’est qu’un idéel ‘ça’ qui ultimement décide. Avec leur réflexe manichéen de dissocier le bien et le mal en pure extériorité. Avec leur réflexe infantile de toujours rejeter la faute sur l’autre... A moins d’assumer son péché du côté de la grâce, l’homme, consciemment et beaucoup plus inconsciemment encore, ne peut qu’avoir honte.

Que reste-t-il à l’homme honteux sinon de se réfugier dans la caverne ? Et là, ayant perdu le sens de sa raison, de tourner désespérément en rond. Appelez-le comme vous voulez. Grand enfermement. Ile d’Utopia. Société parfaite. Jardin zoologique. Asile d’aliéné. Archipel du Goulag...

Le paradis aux limites de l’
horizon indépassable  ? La forêt peut bien représenter l’horizon indépassable du chimpanzé. Mais l’homme est plus grand que les horizons qu’on veut lui assigner. Aucune clôture n’est à la mesure de la démesure du bonheur de l’homme.