Réservoirs du sens


Les réservoirs du sens prennent une importance capitale dans le fonctionnement ‘systémique’ du sens, entre Source chaude et Puits froid. Même si la Source chaude venait à perdre de son énergie, le moteur du sens peut continuer à tourner, au moins durant un certain temps. A condition que les réservoirs ne soient pas vides.


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Aucun système ne peut fonctionner avec des accumulateurs à plat. Le ‘système’ humain moins que tout autre. C’est parce que ses réservoirs d’énergie spirituelle et de ressources d’humanité ne sont pas vides et restent malgré tout encore ‘branchés’ sur la source chaude que l’humain est capable de traverser sans mourir des espaces désertiques où le sens s’étiole et où l’absurde prolifère. Mais si les réserves s’épuisent ? Si les canaux sont laissés à l’abandon ? L’humain peut-il survivre indéfiniment coupé de sa source chaude ?


Illusions

La méconnaissance de l’importance des réservoirs du sens peut entretenir de fallacieuses illusions. Celle, entre autres, de croire à une ‘génération spontanée’ du sens là où c’est en fait le sens ‘accumulé’, peut-être durant de longs siècles précédents, qui continue d’alimenter la
différence de potentiel et d’empêcher ainsi – pour combien de temps ? – l’asphyxie.


Réserves multiples et diverses

Toute culture accumule des réserves de sens sous des formes très diverses et complémentaires. Il suffit d’en évoquer ici quelques-unes.

Ainsi la masse des ‘coutumes’ et des ‘traditions’ d’une famille ou d’un peuple. Les ‘valeurs’ transmises de génération en génération. Les ‘monuments’ laissés par l’histoire. Les ‘modèles’ d’action et de comportement. Les ‘pourvoyeurs de sens’ que sont les ‘sages’, les ‘héros’ ou les ‘saints’. Les ‘œuvres’ d’art et leur rayonnement esthétique. Les ‘paysages’ qui inspirent...

Quelle réserve de sens ne constitue pas la ‘
nature’ ? A la fois sein maternel, terre natale, havre de paix et de silence, permanence d’imperturbabilité, maîtresse de mesure et d’harmonie... Indifférente au stress et à l’éphémère. Capable de panser les blessures de l’existence. Réconciliée avec les grands rythmes de la vie.

Et que dire de nos
enfants ? Si spontanément chez eux dans la maison du sens. En si naturelle proximité avec le sens originaire... N’est-il pas des moments où prendre un petit dans tes bras te fait vivre une intense communion avec le sens total et une infinie réconciliation avec l’univers ?

Sans doute la plus formidable réserve de sens nous accompagne-t-elle dès avant notre naissance. Platon a eu cette approche généreuse. Mais avant lui, déjà, les prophètes d’Israël en appellent aux mystérieuses provocations divines “dès le ventre de la mère” et, après lui, l’Evangile de Jean évoque le Verbe “illuminant tout homme venant en ce monde”.


Anamnèse

Pourquoi oublions-nous ? Et comment opérer la grande anamnèse ?

Avant la modernité et à côté d’elle il n’a jamais existé de culture qui ait, explicitement ou implicitement, méconnu cette nécessité. Partout l’humain se cultive à travers la culture de quelque chose comme une ‘tradition’ au sens premier et fort du terme. A savoir un don d’humanité qui se reçoit et se transmet en s’enrichissant et en se diversifiant. Partout domine le souci des réservoirs d’humanité. Partout fonctionnent les techniques et les pratiques appelées à ressourcer, à partir de son au-delà, à partir de sa source chaude, le potentiel humain.

La schizoïdie moderne a cru s’épanouir en rompant les liens. En fait elle ne survit que grâce aux réservoirs qui ne sont pas vides et aux canaux qui ne sont pas complètement bouchés. Ne cesse d’opérer cette mystérieuse solidarité de grâce dans un monde où les uns ne peuvent jouer les prodigues que parce que d’autres restent ‘branchés’. La ‘communion des saints’... Il suffit qu’il n’en reste que quelques-uns. Mais ils sont beaucoup plus nombreux qu’il n’y paraît aux petites lucarnes de nos médias.

Les sources sont rarement spectaculaires et les conduits le plus souvent souterrains. Les choses essentielles pour notre survie ne prennent réellement de l’importance à nos yeux que le jour où elles se font rares et menacent de manquer. Il n’est pas sûr que ce jour ne tarde... L’urgence se fait criante de nous préoccuper des authentiques ressources d’humanité. Il s’agit de retrouver nos sources et de recharger nos capacités. Disposer d’assez d’authentique humanité ‘en réserve’ pour faire face aux désespérances.