Crise spirituelle



La crise à laquelle on pense trop souvent ne fait que cacher une autre beaucoup plus profonde. Notre crise est moins matérielle que spirituelle. Nous aurons à y revenir au Volume V, lorsqu’il sera question de nos ‘impasses’.


Lorsque le sens vient à manquer

Tout se passe comme si, à l’image du monde matériel, l’ordre spirituel se déployait dans un écosystème spécifique d’énergie spirituelle. Dans la biosphère il y a des éléments vitaux comme l’eau ou l’air qui sont pourtant bien communs. Nous n’en prenons réellement conscience que lorsqu’ils viennent à manquer. Ainsi en va-t-il du sens. Jusqu’à aujourd’hui nous ne savions pas son absence mortelle. Nous vivions inconsciemment dans sa surabondance. Nous le produisions tout naturellement plus que nous ne le consommions. Nos réservoirs en débordaient.

Ces gigantesques réserves de sens produites et accumulées par les siècles d’extraordinaire croissance spirituelle de cet Occident où s’étreignent, fécondes, depuis leur première rencontre, les extrêmes différences païennes et judéo-chrétiennes. Ces prodigieuses réserves d’énergie spirituelle rassemblées au cours de l’aventure chrétienne occidentale par de longues générations de foi, de prière, de contemplation, de charité, de travail, de sacrifice, de réflexion, de création, de construction...

Grâce à cette vitalité sémantique, grâce à cette surabondance d’énergie spirituelle, il n’y a rien que nous n’osions entreprendre. Croyant trop facilement le sens infiniment disponible, nous nous laissions aller, insouciants et euphoriques, à le gaspiller toujours plus allègrement. Prodigues du patrimoine du Père !

Mais jusqu’où peut-on ainsi se livrer au jeu gratuit et brûler ses réserves avant d’atteindre le point mort du non-sens absolu ?


Le sens peut-il fonctionner en clôture ?

Là encore le péché le plus grave contre l’écosystème du souffle a été de nier son essentielle ouverture. Nous avons cru pouvoir le faire fonctionner en clôture, crispé sur lui-même, bouclé en schizoïde autonomie autoproductrice.

Nous nous voulions maîtres et possesseurs du système total lui-même. Bien plus, maîtres et possesseurs aussi de sa source chaude et de son puits froid. Maîtres et possesseurs donc de toute sa différence de potentiel, c’est-à-dire de toute son énergie spirituelle créatrice.

Ce n’est que pour un temps seulement que le système fermé peut ainsi se donner l’illusion de tourner quand même. Parce que les élans se prolongent par inertie cinétique. Parce que les réservoirs ne sont pas encore vides. Parce qu’il reste les prophètes. Mais inexorablement joue l’entropie. Mortelle.

Il est impossible que de l’immanence bouclée en stricte immanence puisse sortir autre chose que du tautologique trop humain. Il faut à l’homme plus que l’homme pour devenir vraiment humain. Il lui faut l’Autre. Il lui faut la grande Différence verticale. Il lui faut le Souffle de Dieu.

Nous qui, désertant la maison du Père, nous voulions maîtres de l’universel, nous nous sommes retrouvés clochards des insignifiances. Jusqu’où faudra-t-il traîner nos faméliques illusions pour, à nouveau, être touchés par la nostalgie des espaces paternels ?