Pour une écologie du sens



Notre péché contre l’écosystème ‘matériel’ n’est encore que le corollaire de notre péché contre l’autre écosystème, le ‘spirituel’, celui du sens. Celui du sens donnant sens.


Ouvrir un espace pour l’Espérance

La tâche ne peut être qu’
écologique. Ecologie. Non pas l’idée un peu fade récupérée en faciles idéologies ici et là. Mais la tâche la plus haute et sans doute le plus grand défi lancé à notre post-modernité. On pense d’abord aux simples possibilités de survie matérielle. Les possibilités de survie d’authentique humanité sont encore beaucoup plus menacées.

Ouvrir à l’Espérance le grand
oïkos. C’est-à-dire toute la maison de l’humain. C’est-à-dire la maison de tout l’humain.

C’est lorsque l’air empeste que nous pensons à ouvrir nos fenêtres. C’est lorsque le souffle vient à manquer que nous nous souvenons qu’il y a un dehors. C’est lorsque nous étouffons sous les déchets que nous vient l’idée d’une écologie.

Aujourd’hui, plus que jamais, urge quelque chose comme une écologie du souffle.

Les réalités spirituelles se comprennent à travers le paradigme des réalités naturelles et matérielles. Il faut commencer par réfléchir sur ce qu’est un écosystème et comment il est menacé de mort lorsque lui est refusée l’ouverture.

Ecologie... Il faut l’envisager dans sa totalité, bien au-delà des facilités auxquelles elle se trouve trop souvent réduite. Le ‘logos’ qui met en lumière notre ‘oïkos’.


Le 'logos' invité en notre 'oïkos'

Ecologie... Le logos dans l’oikos. C’est-à-dire le logos invité en notre maison.

Il vient lorsque nous prenons conscience que nos puits sont obstrués et nos sources polluées.

Il vient lorsque les flux énergétiques se font insuffisants et que les réservoirs se vident.

Il vient lorsque les éboueurs ne suffisent plus à la tâche.

Il vient lorsque nous nous sentons vivre au-dessus des possibilités d’approvisionnement et de recyclage de notre terre.

Il vient et nous force à réfléchir sur nos clôtures et nos ouvertures.

Il vient dissiper nos illusions.

Il vient nous faire prendre conscience des frontières et des limites.

Il vient nous rappeler que le ‘dedans’ n’est possible que par le ‘dehors’.

Il vient briser nos chaînes et nous presser à sortir de la caverne.


Ecosystème de l'ordre spirituel

Tout se passe, en effet, comme si, à l’image du monde matériel, l’ordre spirituel se déployait dans un écosystème spécifique d’énergie spirituelle. Dans la biosphère il y a des éléments vitaux comme l’eau ou l’air qui sont pourtant bien communs. Nous n’en prenons réellement conscience que lorsqu’ils viennent à manquer. Ainsi en va-t-il du sens. Jusqu’à aujourd’hui nous ne savions pas son absence mortelle. Nous vivions inconsciemment dans sa surabondance. Nous le produisions tout naturellement plus que nous ne le consommions. Nos réservoirs en débordaient.

Ces gigantesques réserves de sens produites et accumulées par les siècles d’extraordinaire croissance spirituelle de cet Occident où s’étreignent, fécondes, depuis leur première rencontre, les extrêmes différences païennes et judéo-chrétiennes. Ces prodigieuses réserves d’énergie spirituelle rassemblées au cours de l’aventure chrétienne occidentale par de longues générations de foi, de prière, de contemplation, de charité, de travail, de sacrifice, de réflexion, de création, de construction...

Grâce à cette vitalité sémantique, grâce à cette surabondance d’énergie spirituelle, il n’y a rien que nous n’osions entreprendre. N’étions-nous pas assez riches pour nous payer le luxe – quelle autre culture aurait pu se le permettre ? – d’investir dans le jeu somptuaire des contestations et des remises en question ? De plus en plus largement. De plus en plus du côté des athéismes, des nihilismes ou de l’absurde.

Croyant trop facilement le sens infiniment disponible, nous nous laissions aller, insouciants et euphoriques, à le gaspiller toujours plus allègrement. Prodigues du patrimoine du Père !

Mais jusqu’où peut-on ainsi se livrer au jeu gratuit et brûler ses réserves avant d’atteindre le point mort du non-sens absolu ?


Essentielle ouverture

Cependant le péché le plus grave contre l’écosystème du sens a été de nier son essentielle ouverture. Nous avons cru pouvoir le faire fonctionner en clôture, comme une simple mécanique, crispé sur lui-même, bouclé en schizoïde autonomie auto productrice.

Nous nous voulions maîtres et possesseurs du système total lui-même. Bien plus, maîtres et possesseurs aussi de sa source chaude et de son puits froid. Maîtres et possesseurs donc de toute sa différence de potentiel, c’est-à-dire de toute son énergie spirituelle créatrice.

Ce n’est que pour un temps seulement que le système peut ainsi se donner l’illusion de tourner quand même. Parce que les élans se prolongent par inertie cinétique. Parce que les réservoirs ne sont pas encore vides ! Mais inexorablement joue l’entropie. Mortelle.

Il est impossible que de l’immanence bouclée en stricte immanence puisse sortir autre chose que du tautologique trop humain. Il faut à l’homme plus que l’homme pour devenir vraiment humain. Il lui faut l’Autre. Il lui faut la grande Différence verticale. Il lui faut Dieu.


Ecologie du sens

Une tâche immense ! Des dizaines et des dizaines de volumes à écrire. Des millions et des millions d’énergies à mobiliser. Simplement ici, – pour terminer ?, pour ouvrir ? – quelques fragments lapidaires.

Sous peine d’inanition spirituelle, il nous faut restaurer la ‘maison’ du sens. Pour cela nous devons commencer par ne pas tricher avec les sources chaudes et les puits froids du souffle de notre verbe.

Quelle valeur a l’eau lorsqu’elle surabonde ? Elle peut prendre un prix infini lorsque tu es perdu dans le désert. Nous n’avons pas fini de traverser notre désert spirituel. Pour étancher nos soifs essentielles nous risquons de ne plus trouver que les puits obstrués et les sources polluées par nos maîtres penseurs. Pourtant elles doivent bien exister ces “sources d’eau jaillissantes pour la vie éternelle” !

Homo faber ne cesse de s’enorgueillir de ses outils et de ne valoriser que ce qu’il fabrique. Il oublie que l’essentiel ne se fabrique pas. Le sens ne se fabrique pas. Il se donne. Il se donne, inutile et inutilisable, gratuitement. Il est grâce. Nous ne l’accueillons qu’en retrouvant une très grande humilité.


Humilité

Comme humus. Comme terre. Il faut devenir ‘terrien’. Le ‘terrien spirituel’ se méfie de l’idéologue. Il sent les racines. Il a l’instinct du sol. Il se mesure à la résistance des éléments. Le terrien spirituel a longuement appris à planter avant de récolter. Il a le sens des lentes germinations hivernales et des patientes maturations. Il sait qu’il suffit d’une minute de grêle pour anéantir l’effort d’une année, d’un moment de folie pour déchirer ce qui a été précieusement tissé durant des siècles. Il recommence toujours avec opiniâtreté. Il accepte de semer dans les larmes avec l’espoir de moissonner en chantant. Il garde l’humour. Sa parole est fruit de silence.


Sagesse

Dans la nature, tous les systèmes tendent vers l’homéostasis, c’est-à-dire vers l’équilibre. Equilibre entre entrées et sorties. Equilibre entre flux positifs et flux négatifs. Cela se réalise ‘naturellement’. Dans l’espace du spécifique humain il n’en va pas ainsi. L’équilibre n’est pas donné. Mais il peut se conquérir. Il faut pour cela lucidité et courage. Cela s’appelle sagesse.

Il arrive à la sagesse de jouer. Tu prends une bande de papier. Tu colles ensemble les deux extrémités en ayant soin de faire faire un demi-tour à l’une d’entre elles. Essaye de colorer une des surfaces. Tu t’aperçois qu’elle est seule. Cela s’appelle une ‘bande de Moebius’. Elle t’apprend qu’il suffit d’un retournement pour réconcilier l’endroit et l’envers.