Un espace d’humanité



L’allégorie de la caverne met en relief la condition ‘spatiale’ de l’humain qui est nécessairement ‘logé’ quelque part. Notre espace d’humanité. Aucun d’entre nous ne survit sans s’y désaltérer, sans s’y nourrir, sans y respirer. Pas seulement physiquement !

La perspective de notre étude veut être systémique. La question des limites entre un 'dedans' et un 'dehors', entre un englobé et un englobant, prend donc une importance capitale. Avec le primat de l'englobant où toute réalité, et particulièrement la réalité humaine, trouve ultimement sa raison et son sens.

Notre réflexion sur l'humain commence ainsi par l'espace spécifique qui l'englobe et le porte. Dis-moi quelle maison tu habites et je te dirai qui tu es. Non pas d'abord une construction physique avec ses aménagements matériels mais la maison d'humanité. L'oïkos qui appelle son logos. Oïkologie... Ecologie...


L'humain habite un espace

L’humain n'est pas en l'air ! L'humain habite un espace. Cet espace n'est pas d'abord la simple structure spatiale abstraite et vide de la géométrie, mais un espace-temps concret et vivant. Un espace où les 'contenus' sont en interaction avec le 'contenant'. Un espace qui est en même temps 'plus' que la somme des parties qui l'occupent et qualitativement différent d'elles. Un espace quasi biologique qui a déjà sa densité et son intensité spécifiques. Quelque chose comme un
milieu de vie, un habitat...

Différentes images peuvent s’en donner. Il y a le ‘territoire’ qui délimite l’espace vital. Il y a la ‘sphère’ qui englobe un possible ou une influence. Il y a la ‘bulle’ de la science fiction qui enferme les conditions de survie dans n’importe quelle situation. Il y a la ‘coquille’ dans laquelle se retire une frileuse suffisance. Il y a la ‘maison’ qui abrite un foyer d’intimité. Il y a, enfin et beaucoup plus loin, la shère dont le centre est partout et la circonférence nulle part...  


Une 'maison' ouverte

Le monde humain, à la différence du biotope ou de l'habitat animal, est un monde
ouvert. La perspective d'une telle fondamentale ouverture de l'humain n'a été possible et n'est possible que portée et fécondée par la révolution judéo-chrétienne. A l'encontre de tous les naturalismes et de tous les scientismes qui n'ont de cesse de boucler la réalité humaine et de la réduire en sa clôture. 
 
Ce monde d'humanité, comment le caractériser mieux que par l'audacieuse métaphore ? Une shère dont le centre est partout et la circonférence nulle part...  Image qui remonte à Boèce et s'applique essentiellement à Dieu, comme en témoigne encore, au Moyen-âge, un Alain de Lille. Elle glissera progressivement de Dieu vers l'homme. Avec le cardinal Nicolas de Cues, à l'aube de la Renaissance, une telle 'révolution copernicienne' semble accomplie. Mais un tel glissement est-il aberrant dans un espace où l'homme se reconnaît fondamentalement à l'image et à la ressemblance de Dieu ?

Une sphère, donc, dont le centre est partout et la circonférence nulle part. Le centre est partout; il est donc omniprésent. La circonférence est nulle part; la sphère est donc illimitée. Est dès lors omniprésent le centre d'intérêt, le centre de gravité, le centre de perspective, le centre de convergence... Est dès lors illimité le champ d'action et le domaine du savoir. L'espace de l'humain devenu incontournable au sens premier du mot et son être rendu indéfinissable.


Espace matriciel

Cet espace de l’humain est matriciel. Il porte en gésine. Le petit de l’homme sorti du sein biologique n’est encore, d'une certaine façon, qu’une sorte de ‘matière première’ à hominisation. Son humanité fœtale n’arrive à maturation qu’à travers un long engendrement dans le milieu humain et son dialogue qui, d’une certaine façon, précède la parole.

Avant même que 'je' ne devienne homme, déjà il y a un espace qui me précède et où le 'çà' du sens de l'humain se déploie. Ainsi, par exemple, de l'espérance. Avant qu'il arrive que 'je' désespère, déjà me précède un espace où 'çà' désespère. L'espérance est présente ou absente d'un 'Umwelt'. Déjà elle affecte qualitativement un milieu. Elle se vit et se respire comme le climat d'une contrée ensoleillée. Il y a des espaces où personne n'en parle, tellement elle va de soi. Il y a des espaces où se fait criante son absence.


Le milieu humain

Le milieu humain est essentiellement social. C’est l’espace d’un ‘nous’ et c’est ce ‘nous’ qui lui confère en même temps sa qualité propre. Ce ‘nous’ n’est pas simplement un ensemble, un pluriel de singuliers, une collection ou un collectif, mais une réalité vivante originale se déployant en tel temps et en tel lieu. Ce ‘nous’ n’est certes pas sans les multiples ‘je’ qui le constituent. Mais en même temps c’est lui qui les précède et les étreint.

L’éthologie peut souligner de nombreuses et troublantes ressemblances entre le règne animal et le règne humain. Reste cependant la différence. Elle est criante. Le chimpanzé demeure grosso modo identique à lui-même à travers les espaces et les temps. L’homme ne cesse de traduire l’humanité au pluriel en une incroyable diversité
culturelle.

Le milieu humain existe chaque fois comme espace de l’humain
constitué en telle région du globe et à tel moment de l’histoire. Espace de la raison constituée avec ses possibilités et ses impossibilités épistémologiques et pragmatiques. Espace de la parole constituée à travers les philosophies et les lettres. Espace du savoir constitué à travers les sciences ou les mythes. Espace de la sensibilité constituée à travers les arts, les modes, les séductions... Espace des constructions. Espace des innovations. Espace des surgissements. Espace des décadences. Espace des techniques. Espace des réseaux et des communications. Espace des affrontements. Espace du désir. Espace des croyances. Espace des rêves. Espace des projets. Espace des valeurs. Espace des utopies...


Culture

Une culture engendre de plus en plus de différences. Mais déjà elle ne se constitue qu’à partir d’une
concentration de différences. A l’origine des multiples cultures historiquement apparues il y a cette condition nécessaire bien que non suffisante de quelque chose comme une ‘oasis’ de densité humaine, le long d’un fleuve nourricier, par exemple, ou bien dans une plaine fertile. Toute culture est inséparable d’une agri-culture qui sédentarise une concentration humaine croissante. Aucune grande culture ne s’est constituée sans céréale, ce concentré miraculeux de glucides, de protides et de lipides avec ses sels minéraux et ses vitamines...  

Ce milieu humain concentré intègre un maximum de différences personnelles, puisque l’homme est la seule espèce où les individualités se différencient fortement et se différencient d’autant plus fortement qu’ils forment une plus grande communauté. C’est une telle communauté étreignant un maximum de différence qui devient source de culture marquante. Une telle concentration communautaire induit toute une série d’autres diversifications et d’autres intensifications comme par exemple la différenciation des tâches ou la production plus intensive de subsistance. C’est toujours une différence concentrée en même temps qu’une concentration différenciée qui fait ce mélange détonnant provocateur d’humanité.


Le discours dominant

Derrière l’infini du dire qui surabonde dans chaque espace culturel se tient un Discours aux prétentions totalitaires. Le Discours dominant. Il ne s’explicite que très rarement et pourtant il est omniprésent. Un Discours derrière les discours. Le grand ‘souffleur’ de nos mises en scène. C’est lui qui dicte ce qui est sortable et ce qui ne l’est pas, ce qui est ‘correct’ et ce qui ne l’est pas. Le non-dit est son expression habituelle. Il ne prolifère que derrière les démissions personnelles. Le ‘on’ est son empire.

Ici joue une sorte de
catalyse. On sait que ce phénomène physique a lieu quand un corps met en jeu par sa seule présence certaines affinités qui sans lui resteraient inactives. Un phénomène identique a lieu dans l’espace humain où il prend des proportions inattendues. Bouclant la cause sur l’effet et l’effet sur la cause, il grossit selon la loi de la ‘boule de neige’. Ses mécanismes sont complexes. Il joue les séductions entre la majorité silencieuse et la masse critique. Les media lui fournissent l’orchestration et lui assurent l’amplification et la résonance. L’Audimat le dynamise. Pourtant le phénomène en lui-même reste mystérieux tout comme l’esprit du temps. Pourquoi ça prend ? Pourquoi ici et maintenant, et pas ailleurs ? Pourquoi telles idées sont-elles ‘dans le vent’ ?


Différence

Essayer de comprendre l'infinie multiplicité des différences. Synchroniquement en eux-mêmes. Diachroniquement dans leur évolution historique. Quels critères choisir pour marquer les différences ? Quelles polarités antithétiques ? Et, partant, quelles coordonnées ? Quel espace (au singulier) pour englober les différents espaces culturels (au pluriel) ? Les possibilités sont quasi infinies. A titre d’exemple, voici un système de coordonnées possible. Chaque culture peut y trouver son lieu. Sous forme de point ou de ‘région’ lorsque son rythme historique est plutôt statique. Sous forme de vecteur lorsque ce rythme est plutôt dynamique.

A titre d'exemple, voici une des possibilités de représenter un vecteur essentiel pour la compréhension diachronique de l’Occident. Deux paires de polarités antithétiques sont retenues pour marquer un champ ouvert, on pourrait dire 'distendu', entre les polarités antithétiques que sont 'transcendance' et 'immanence', 'socialité' et 'individualité'. D'autres polarités antithétiques peuvent bien sûr être soulignées, selon l'optique de l'analyse.


I-A-01.jpg


Ici on n’a choisi, toujours à titre d'exemple, que deux paires de polarités. Dans un espace réel leur nombre possible est beaucoup plus grand. Mais on ne comprend le complexe qu’en simplifiant et en schématisant. Quitte à varier et à multiplier les approches. Ce qui ouvre le chemin infini de la compréhension.

 

Le monde d'humanité



La perspective de notre étude veut être systémique. La question des limites entre un 'dedans' et un 'dehors', entre un englobé et un englobant, prend donc une importance capitale. Avec le primat de l'englobant où toute réalité, et particulièrement la réalité humaine, trouve ultimement sa raison et son sens.

Notre réflexion sur l'humain commence ainsi par l'espace spécifique qui l'englobe et le porte. Dis-moi quelle maison tu habites et je te dirai qui tu es. Non pas d'abord une construction physique avec ses aménagements matériels mais la maison d'humanité. L'oïkos qui appelle son logos. Oïkologie... Ecologie...

Le monde humain, à la différence du biotope ou de l'habitat animal, est un monde
ouvert. La perspective d'une telle fondamentale ouverture de l'humain n'a été possible et n'est possible que portée et fécondée par la révolution judéo-chrétienne. A l'encontre de tous les naturalismes et de tous les scientismes qui n'ont de cesse de boucler la réalité humaine et de la réduire en sa clôture. 
 
Ce monde d'humanité, comment le caractériser mieux que par cette audacieuse métaphore ? Une shère dont le centre est partout et la circonférence nulle part...  Une image qui remonte à Boèce et s'applique d'abord essentiellement à Dieu, comme en témoigne encore, au Moyen-âge, un Alain de Lille. Elle glissera progressivement de Dieu vers l'homme. Avec le cardinal Nicolas de Cues, à l'aube de la Renaissance, une telle 'révolution copernicienne' semble accomplie. Mais ce glissement est-il aberrant dans un espace où l'homme se reconnaît fondamentalement à l'image et à la ressemblance de Dieu ?

Une sphère, donc, dont le centre est partout et la circonférence nulle part. Le centre est partout; il est donc omniprésent. La circonférence est nulle part; la sphère est donc illimitée. Est dès lors omniprésent le centre d'intérêt, le centre de gravité, le centre de perspective, le centre de convergence... Est dès lors illimité le champ d'action et le domaine du savoir. L'espace de l'humain devenu incontournable au sens premier du mot et son être rendu indéfinissable.