II

 

LA MATRICE DE L’HUMAIN

L’humain ne naît pas par génération spontanée.
De quelle nature est donc la matrice
qui l’engendre authentiquement ?



L'humain n'est pas donné tout achevé au départ. Il
s'engendre. Il est en gestation à travers une matrice spécifique. L'espace de l'humain dans sa dynamique créatrice.

A

Les boucles

-   Les approches scientifiques, aujourd'hui, tendent à enfermer l’homme et la matrice de sa genèse dans une intelligibilité de 'réduction'. Vaste essai de le ramener au plus petit dénominateur commun. Commun... C’est-à-dire avec le reste de la nature. La différence escamotée. L'humain désormais bouclé dans le règne du 'même'.

-   
Dans l’espace judéo-chrétien l’homme occupe une place unique parmi tous les êtres de l’univers. Cette place lui est refusée aujourd’hui. Celui qui jusque là était aussi citoyen d’ailleurs va perdre son statut d’exterritorialité. Cet animal de l’embranchement des vertébrés et de la classe des mammifères, apparu évolutivement dans l’histoire naturelle de la vie, n’est plus marqué de l’intouchable mystère sacral. Il ne se comprend plus que ramené dans les strictes limites naturalistes d’un scénario de la continuité.
Fils seulement du hasard et de la nécessité.

-   Les sciences biologiques, opérant dans un espace purement naturaliste ou matérialiste, n'ont d'autre possibilité que de voir surgir la vie dans une grande combinatoire de la matière. Elles sont ainsi tentées de réduire la multiple complexité et la complexe multiplicité du phénomène de la vie à la simplicité chimique. Des cellules aux macromolécules et de celles-ci aux atomes et aux particules.

-   Le concept de 'structure', devenu un concept cardinal dans l’épistémé moderne, livre toute chose à l’articulation, à la désarticulation et à la réarticulation. Dans la certitude que tout relève d’une vaste combinatoire et peut se construire et se déconstruire, théoriquement et pragmatiquement, intelligiblement et efficacement, dans la stricte extériorité transparente de l’espace et du temps. Pourquoi la vie ne se réduirait-elle pas à une 'structure' hautement complexifiée ?

-   De la bactérie à l’homme, derrière une extraordinaire diversité morphologique et physiologique, un même principe structural et un même principe de fonctionnement semblent régir le phénomène de la vie. Les quatre types de nucléotides et les vingt types d’acides aminés sont ainsi l’équivalent logique d’un alphabet qui écrit le programme et qui articule la construction de toute la diversité des structures et des performances des vivants. La réplication de la double séquence de l’ADN assure l’invariance de l’espèce. Sa traduction préside à la construction des protéines. Ses
mutations sont à l’origine du surgissement des multiples formes de la vie. Aussi l'évolution veut-elle expliquer comment toutes les formes de la vie surgissent d'une simplicité première en faisant croître le ‘même’ par lui-’même’.

-   L’ordre souligne la ‘structure’. Le désordre renvoie vers la ‘genèse’. Qu’y a-t-il au départ ? Et si c’était un originaire désordre ?
Mais n’est-ce pas déjà cet agent d’ordre hautement organisé, l’homme lui-même, qui pose la question ? Elle devrait pouvoir se poser hic et nunc à partir de l’absolu désordre... Mais le désordre est muet ou bien fait trop de bruit.

-   Le vivant est non seulement organisé mais il s’organise. Il est néguentropique montée organisationnelle. Derrière chaque niveau d’ordre il y a un ordre de l’ordre. Un
programme de l’organisation qui gère et encore plus étonnement génère. L'information est pour ainsi dire devenue maîtresse des esclaves que sont désormais la matière et l’énergie, si bien qu’il n’est plus de matérialisme possible sans tenir compte de cette révolution.

-   Ce qui porte l’information génétique et qui préside à sa transmission, ce sont les acides nucléïques. Le programme génétique,
codé dans la séquence chimique de l’ADN, est copié et transféré par l’ARN pour être traduit dans la synthèse des protéines. Toute l’information nécessaire pour construire un vivant – et que l’on pense à la prodigieuse complexité de l’organisme humain, par exemple – est renfermée dans ces séquences chimiques.

-   Il semble bien que la science d’aujourd’hui tienne le principe explicatif de la vie. Pourquoi, finalement, la boucle ne se bouclerait-elle pas ?
La boucle complètement bouclée... C’est-à-dire expliquant et réalisant, théoriquement et pratiquement, par son bouclage même, aussi bien l’auto-organisation que l’auto-création. Comment elle se structure, comment elle fonctionne, en continuité logique avec l’ordre matériel du cosmos. Pourquoi ne pas boucler complétement cette logique sur elle-même et prolonger ce type d’intelligibilité là où demeurent encore de profondes et inquiétantes zones d’obscurité, notamment du côté des extrêmes, en arkhè et en télos ?

-   Les
réponses que la science peut donner pour expliquer l’émergence du phénomène humain à partir de lui-même restent cependant béantes sur un nombre impressionnant de questions rebelles. On fait appel à la ‘boucle’ comme à une puissance quasi magique capable de nouer à la fois le désordre et l’ordre en interaction organisatrice. Ce bouclage, censé être victorieux du désordre et donc de l’entropie, serait la cause première de toute organisation et, partant, de la montée et du déploiement munificent de la vie ! Mais par quel miracle le pourrait-elle ?

-   La vérité ‘scientifique’ sur l’homme est-elle infaillible? Il faut commencer par réfléchir sur ce qu'est réellement la 'science'. La science
est-elle autre chose qu' une construction logiquement et rationnellement cohérente qui tient sa vérité et sa certitude de cette cohérence elle-même. La science est une construction. Elle n’est pas illumination d’un mystère transcendant. Elle n’est pas non plus reflet ou photographie du réel. Elle est construction au sens passif et actif du terme. Non pas entité absolue mais fruit d’un travail; et d’un travail humain. La vérité de cette construction lui vient de sa propre démarche, dialectiquement progressive, vers la cohérence logique et rationnelle. L’espace que la science se donne recouvre-t-il la totalité de tout espace possible de l’intelligibilité ? N’existe-t-il pas des questions qui résistent à l’exigence critique absolue du questionnant, et qui, sans pouvoir se loger logiquement dans l’espace d’intelligibilité de la science, s’imposent pourtant avec ténacité ? Ainsi, ce que la science ne peut pas englober et qui, au contraire, englobe la science...

-   On en arrive à ce que l’homme ne ne se comprenne plus lui-même que bouclé dans le 'même' et réduit au 'même'. Cet épistémé du
bouclage et de la réduction prend le nom prestigieux de ‘science’. On la croit neutre. Elle conspire. Mais peut-elle expliquer autrement ? La science ne retient que le même. Elle n’aborde l’autre que pour l’intégrer. C’est sa force. Mais c’est d’abord sa loi. Elle se nierait elle-même en accueillant l’autre en tant qu’autre. Par exemple, l’étrange, la liberté, les valeurs, le mystère, le sens, la transcendance...

-   La
réduction de l’homme présuppose cependant l’homme non-réduit. Pour pouvoir vérifier objectivement l’hypothèse matérialiste, il faudrait que personne ne pense ! Avec l’existence de la moindre pensée le jeu est faussé. Mais déjà nous sommes embarqués dans le logos. Déjà nous sommes et pensons à partir de la différence. Déjà il y a un 'avant' et un 'après' des boucles...

-   Tous les systèmes que nous pouvons concevoir se trouvent
déjà englobés dans un méta-système anthropologique. Un constituant plus large porte les constitués au pluriel.
Déjà nos intelligibilités sont situées dans une 
plus englobante possibilité d'intelligibilité.
On croit l’explication évolutionniste aller de l’élémentaire vers le complexe, du ‘moins’ vers le ‘plus’. En réalité, c’est déjà le ‘plus’ qui est au départ et sans lequel cette ‘explication’ serait impossible ! Au commencement est la possibilité d’explication. C’est de ce ‘plus’ qu’est l’homme lui-même qu’il devient possible de remonter au départ et de refaire pour ainsi dire fictivement le chemin censé avoir été accompli par l’évolution.

-   L’homme, aujourd’hui, ne semble plus pouvoir se comprendre autrement qu’en bouclant la boucle sur elle-même. En stricte immanence. Sans ‘hors de’. Sans l’Autre ! Un univers à l’image de l’homme qui, ayant perdu sa ressemblance avec Dieu, n’est plus qu’à l’image de son univers. Ce que ‘matérialisme’, aujourd’hui, très fondamentalement, veut dire ! L’étendue infinie du ‘ça’ livré à la pure articulation fabricatrice des significations. Lorsque toute forme de verbe, ultimement, ne peut plus se conjuguer qu’au neutre:
ça se structure, ça fonctionne, ça s’organise, ça parle... Il devient dès lors urgent de redécouvrir l’émergence de cette gigantesque ‘contradiction’ au cœur de la grande ‘diction’ naturelle et logique, à savoir l’homme, ce fils de la différence

B

Matriciel

-   Pour naître humain suffit-il d’être engendré dans le sein d’une femme ? La nature engendre chaque vivant selon son espèce dans une matrice spécifique. Mais une telle matrice 'naturelle'
suffit-elle à engendrer authentiquement cet ‘enfant d’ailleurs’ qu’est l’homme ?

-   La matrice ‘biologique’ n’engendre encore que quelque chose comme un préalable. Une autre matrice
doit être nécessaire pour donner naissance à l’authentique spécifique humain.

-   A la grande différence d'avec les autres vivants du règne animal, l’homme est un être en exode qui s’engendre à l’infini. A travers un espace de la différence.


-   C'est dans l’incessante négation du
même que cet être en exode qu'est l'homme risque l’autre. Libérant la différence. Etreignant la différence. Dépassant la différence. A travers un champ dialectique.

-   Toutes les chances sont du côté de la différence. Cependant rien ne se construit sans cohérence. En l’
animal raisonnable – le zoôn logikon – qu'est l'homme différence et accord s’étreignent.

-   Ce qui introduit le
non au cœur du oui naturel, c'est l'esprit. Car l'esprit, essentiellement, dis-cerne. Il dis-tend proprement la compacité naturelle. Dans cette dis-tance il fait surgir un texte nouveau. C'est-à-dire un monde nouveau.

-   S'ouvrant dans la
béance du donné simplement naturel et y instaurant sa radicale nouveauté, il y a l'espace spécifique de l'humain. Il s'identifie avec l'espace du logos.  

-   Alors que l’animal existe en convivialité avec les structures du monde, l’homme, dans la dis-tance, ne cesse de créer de la 
dis-tance. Livré infiniment à l'aventure dis-cursive. La possibilité discursive le dote de l'originaire outil de l'outil grâce auquel peut s'articuler un monde toujours nouveau.

-   L’animal reste indifférent devant l’illusion, l’éparpillement, la contingence, la confusion, les fausses évidences, l’incohérence, la contradiction, l’erreur. Là où précisément quelque chose proteste en l’homme. Ce quelque chose de protestant en l’homme, c’est l'exigence rationnelle.


-   Toute l’aventure historique de la connaissance humaine est marche en avant d'un
exodeCritique et certitude en sont comme les deux pas qui se répondent tour à tour. Dans le dépassement des certitudes devenues incertaines pour conquérir des certitudes plus critiques, plus larges et plus fondées. A travers crises et ruptures où toute certitude constituée est sans cesse reprise par la contestation permanente de la certitude constituante.

-   Le monde nouveau de l’humain se donne à travers la
parole qui médiatise symboliquement le réel et réellement les symboles. Sumbolon, sumballein, mettre ensemble. Les deux moitiés dispersées du tesson brisé qui, rapprochées, correspondent et se correspondent, devenant signe de reconnaissance.

-   Les symboles catalysent concrètement, au-delà des abstractions, les dynamiques profondes. Voyez, par exemple, l'étonnante prégnance des archétypes maternels
en notre modernité. Nous nous crispons dans la défensive face au Père. Nos topiques sont coquilles plus que vastes espaces hostiles à traverser. La transhumance nous effraie. Nos nostalgies sont sédentaires, nos sécurités citadines et nos certitudes fortifiées. Nous nous sentons d’abord ‘fils de la même mère’ et très peu ‘frères conjurés’. L’harmonie nous rassemble, l’aventure nous divise. Nous n’avons aucun goût pour célébrer la geste du Père. Au contraire, notre désir rêve d’éternel retour dans le sein maternel. Terriens habités par la phobie des nomades, nous passons notre temps à construire des enceintes protectrices et à consolider nos défenses. Comment, dès lors, être ouvert à l’Autre ?

-   L’espace symbolique est en ses profondeurs un champ de valeur
La valeur est ce qui surgit dans la béance du désir. L’homme est cet être hautement incomplet et 'troué' de part en part livré à la valorisation...

-   Cette béance, cette gratuité béante au cœur de la nécessité humaine, désigne à sa manière l’universelle sacralité. L’
axe sacral est l’axe différentiel fondamental de la distance et de la différence qu’est l’homme. Sur cet axe différentiel vertical s’articule la possibilité dialectique.

-   En l’humain la vie
vibre de l’originaire fascinosum et tremendum sacral. En participation avec la vie, la source de la vie, l'originel jaillissement vital qui n’est autre que le débordement du divin. La structure de l’homme reprend et traduit en son microcosme la cosmographie des forces vitales. La dynamique psychique entre le spirituel et le corporel. Ici tout est participation au tout, dans l’inouïe richesse symbolique.

-   Au cœur du drame sacral de la vie, l’homme, le vivant central. Microcosme en participation avec le macrocosme. L’originaire sacralisateur sacralisé. Axe de l’être et des valeurs. Signifiant qui se signifie. Béance ouverte à l’infini d’un monde différent. L’homme démesure. Et mesure pourtant. Première mesure de l’orbe cosmique et de la proportion harmonieuse. Chiffre du monde. En l’homme, le dicible ne se boucle pas sur lui-même. Il reste toujours de l’indicible. Qui se balbutie à la limite du symbole et du mythe. La construction de l’humain n’est jamais achevée. Elle reste tâche infinie. Et pourtant l’essentiel humain est déjà au départ. Comme enveloppé. De façon germinale. Non encore totalement explicité. Mais déjà inchoativement constituant.


C

La différence sacrale

-   D'où peut venir en cet animal humain ce tropisme vers le haut ? Le
logos le présuppose, sans arriver à le fonder parfaitement en raison. Il n’y a que le mythos qui donne à penser son archè. Un fragment du divin perdu dans l’animal humain et qui, au cœur de l’expérience sensible, garde la nostalgie du divin. Une puissance d’aspiration de l’âme vers ce qui est en-haut. A travers une chute, une réminiscence et une ascension...

-   L’homme n’est possible qu’à partir d’un animal en
crise. En crise face à l’altérité pro-vocante qui le défie au dépassement. Longue et progressive histoire d’un certain vivant à travers une suite indéfinie de crises différentielles. Il faut à ce processus un grand pro-vocateurL’homme est défié par le sacré qui le provoque à sacrifier son animalité.

-   Nous ne savons pas quand cela a commencé. Personne ne le saura jamais. Mais l’accession d’un certain primate à l’humanité reste incompréhensible autrement. Il fallait le fascinosum et le tremendum sacral pour disloquer l’animal et pour ouvrir en ce primate la béance de l’infini. Le fini n’était pas suffisant pour le défier ! Le même non plus. Il lui fallait l’
autre. La grande négativité dialectique. La grande différence pro-vocatrice. L’autre infiniment autre.

-   Le monde est moins que le monde. Le monde est plus que le monde. L’homme est moins que l’homme. L’homme est plus que l’homme. Le sacré commence avec l’expérience première de cet étrange ‘autre’ effrayant et fascinant en même temps. La différence sacrale creuse l’infinie béance qui fissure les milieux pour les livrer aux extrêmes. Le
sacré est crise du monde pour qu’émerge l’humain.

-   En l'humain ‘vivre pour vivre’ est incapable de se boucler sur lui-même. La vie déborde et se transcende du côté de l'autre. L'originaire dynamique profonde de toutes différence, la
différence sacrale, éclate le donné simplement naturel. A travers la crise sacrale se conquiert la spécificité humaine .

-   Pour Feuerbach comme pour Marx, la religion ne peut être qu’une aliénation parce qu’elle instaure une dualité entre le ciel et la terre. Une telle dualité n’est cependant ‘aliénante’ que dans la perspective mécaniste de l’objet brisé. Dans une perspective authentiquement dialectique, la division est chance. Telle est l'instauration de différence – de dualité – qu'est l'acte fondamental religieux. Crise
Mais l’irruption de l’autre nouveau est à ce prix.

-   C’est dans le sacrifice – sacrum facere – que la crise sacrale se fait extrême. Depuis ses formes les plus archaïques le sacrifice est donc à la pointe de la crise sans laquelle l’humain ne serait pas. Ici se révèle la profonde dialectique sacrale. La traversée de la négation vers l’autre. Du bon est détruit pour qu’un meilleur soit. De la valeur est immolée pour que dans sa béance se manifeste une autre et plus grande valeur. On sacrifie de la vie pour vaincre la mort. Dans l’extrême rupture advient une plus extrême plénitude. Dans la tension paroxysmale de la lutte et de l’étreinte hiérogamique sous le signe d’éros et de thanatos. Le sacrifice actualise cette mystérieuse dialectique à travers laquelle la libre mise à mort d’un vivant devient victorieuse de cette mort elle-même.

-   L’humain authentique s’accomplit dans cette dissidence absolue qu'est la personne.


-   Une des grandes questions que la modernité ne se pose pas est celle de son essence religieuse.
Contre une telle question, trop de mécanismes sont érigés en défense. Ne s’est-elle pas conquise elle-même ‘contre’ le religieux ? N’a-t-elle pas libéré une plénitude d’immanence ? Ne s’est-elle pas constituée dans le triomphe du ‘même’, sans l’Autre ? Il n’est pas certain que le discours conscient explicite la totalité des profondeurs. Il est même évident – et cette évidence ne cesse de croître là où jusqu’à aujourd’hui régnaient des certitudes contraires – que se manifeste de plus en plus l’Autre invaincu. Ironie de l’histoire. Humour de Dieu. La mort pour Lui annoncée, revendiquée, proclamée, surprend ses annonciateurs, ses revendicateurs et ses proclamateurs. Et, paradoxe, jamais il ne fut plus étonnamment question de Dieu. Fut-ce négativement.


D

La parole

-   L’homme est un animal qui parle. Et il est seul à parler.
Nous serions pris de stupeur devant un singe qui parle !

-   Eternellement pourrait régner une infinie in-différence. Ceci n'est pensable qu'à la limite puisque la moindre pensée n’est possible qu’à partir de la différence. Avant la parole
n’est que le tohu-bohu. La parole commence avec la négation du néant. Avec elle, surgit infiniment la différence. Comme aux origines du monde.

-   L’homme n'est pas le créateur absolu du sens et il ne peut pas en devenir absolument le ’maître et le possesseur’. Il n'est que le démiurge des significations.
Au-delà des signifiants en sa maîtrise, il y a des signifiés qui le transcendent. La parole, loin de pouvoir s’enfermer en schizo-logie, n’est féconde que grâce au souffle qui lui vient d’ailleurs.

-   Le langage parlé ne se libère que difficilement de son lien affectif au souffle du sujet locuteur. Comme le souffle, la parole s’évanouit. Elle n’est retenue et transmise qu’imparfaitement par une mémoire limitée, faillible et subjective. La parole devait se trouver sa prothèse. Un complément et un supplément victorieux des subjectivités et des évanescences, capable de franchir les limites de l’espace et du temps. Et cette victoire est celle du langage écrit.
Laisser une trace signifiante est un geste qui précède le premier outil. Tracer le dire pour lui faire franchir la distance spatiale et temporelle a dû être le souci de l’homme dès son accession à la parole.

-   Fascinées par la possible réduction du phénomène humain, les recherches sur l’homme se sont mises fébrilement en quête d’un statut scientifique. Le modèle structuraliste a immédiatement séduit par sa simplicité mécaniste. Trop mécaniste, sans aucun doute, et insuffisamment systémique. L’autre enfin radicalement ramené et réduit au même ! L’indéfinie richesse de la création de l’homme, de la parole, de la culture, de l’histoire, dissoute dans le quasi-néant de la pure structure linguistique. La
 parole vivante, elle, dit dans la faille des compacités. Elle dit dans la destruction des structures. Elle dit dans l’ouvert des clôtures. Elle dit dans la question. Elle dit l’autre.

-   Devenu objet de science, la réalité linguistique ne peut pas ne pas se constituer méthodologiquement en autonomie. Refusant le primat du
sujet qui parle et qui signifie, la linguistique nouvelle veut approcher le ‘langage’ de façon purement scientifique. La parole enfin réduite et bouclée en neutre structure. Où simplement 'ça parle'.  

-   Nous ne parlerions pas si nous étions pleins. Nous ne parlerions pas si nous n’étions que ce que nous sommes. L’animal est trop plein de lui-même pour parler. L’in-différence ne parle pas. La parole commence avec le refus. La parole commence avec la distance. La parole commence avec la différence. C’est la béance qui instaure en nous la possibilité du logos. L’homme parle dans l’exode d’un monde qui, lui, tend à rester bouclé en son ‘même’. L’homme est ouvert à dire l'autre
et à faire être l’autre.

-   Entre logique et poïétique
se distinguent deux paroles différentes. La première est dense de la rationalité du monde. La seconde chante l’exubérance et l’indicible.

-   L’expérience première de l’
esprit est celle du souffle qui anime un être vivant en même temps que celle du vent qui balaye la terre. Esprit: spirare, respirer, souffler. Le souffle de la parole...

-   L’originaire ne serait que tohu-bohu s’il n’y avait le logos créateur. La parole est démiurge d'un monde
Cependant la création ex nihilo n'appartient qu'à Dieu. La poïésis de l'homme, elle, fait être un monde nouveau non pas selon la matière mais selon la forme. Cette forme se déploie en infinie diversité. En même temps elle unifie et organise. Elle informe. C'est-à-dire qu'elle met en ordre et en lumière. Elle organise. Elle articule et signifie un monde multiple en cohérence.

-   Tout pourrait être mélangé, noyé dans une indistinction obscure. Mais déjà tout n’est pas mêlé! Au cœur du donné naturel surgit un acte qui
met en forme. Parler. A travers le concept et les mots se met en forme la penséeEn faisant accéder toute chose à la clarté et à la distinction, la parole met en forme un monde.

-   Pour émerger de la confusion, le langage déploie les choses dans la
distance et dans la différence. Dès ses premiers balbutiements le langage est déjà géométrie. C’est-à-dire dis-position, mise en ordre, de l'ex-tension spatiale et temporelle. L’ordre temporel appelle la mesure. Et la mesure implique le nombre. L’acte numérateur est ainsi congénital du langage.

-   Un ‘objet’ n’est pas un en-soi massif qui se trouverait ‘en face’ de l’activité du sujet connaissant. Il est le résultat d’une ‘construction’ qui lui confère son statut d'objectivité
en le choisissant, en le retenant, en le situant, en le déterminant, en l’articulant, le désarticulant et le réarticulant analytiquement et synthétiquement, en le mettant en relation, en l’expliquant...

-   La rationalité des temps modernes se replie frileusement devant ce qui précède ou dépasse la science. Le logos de l’anthropos, l'anthropo-logos,
risque ainsi de n’être que le reflet des simples articulations. Dans le vide du sens. Il faut au regard de l’homme sur l’homme un supplément de lumière. Il faut le situer dans la lumière du Logos, Alpha et Oméga de toutes nos ‘logies’. La tâche même d’une anthropologie chrétienne. L’humain n’est qu’à partir de la parole. Oui. Mais la parole, elle, n’est qu’à partir du Verbe de Dieu.

-   N’en déplaise à Auguste Comte, l’état ‘positiviste’ n’est pas moins ‘théologique’ que les états précédents. Il est même plus théologique que jamais. Mais autrement. L’Occident n’en finit pas de chasser Dieu de son paradis. Depuis que l’homme se fait dieu à la place de Dieu, s’opère ainsi quelque chose comme une inversion de la
théologie. Prenant nom, désormais, d’anthropologie. Face à cette inversion urge une autre parole anthropogène... Elle relève sans doute d’une anthropologie négative.


E

La parole de Dieu

-   Elle vient d’ailleurs. Elle vient de l’Autre. Il faut savoir reléguer dans le relatif le ‘Discours du Même’ pour pouvoir écouter en toute simplicité cette autre parole.


-   Il y a le langage utile. Le langage technique et scientifique. Il doit être neutre. Il doit être aseptisé. Le mot ne doit avoir qu’une signification passe-partout, figée, établie, cataloguée, codifiée. Bref, le mot ne doit pas déborder hors de sa clôture. Mais les choses infiniment grandes refusent cet enfermement. Elles se disent
autrementEn parabole. A travers l’ouvert du symbole, de la figure et de l’allégorie.

-   Ce n'est qu'à l'intérieur de la caverne que la Parole de Dieu semble perdre son élan. Dans l'ouvert, cependant, elle est souffle puissant. Le souffle vivant
du Dieu vivant. Une dynamique qui transcende les puissances intra-mondaines.

-   Ta parole est infiniment plus que simple outil de réflexion et de communication. Ta parole te constitue. Ta parole décide de toi. Ta parole est pour l'Alliance.


-   Qu'est-ce qui nous constitue humain ? Le hasard ? La nécessité ? N'est-ce pas profondément la communion dans le même souffle
du Verbe ?

-   Ce Souffle, la Parole de Dieu, est en même temps crise du monde.


F

Logos

-   La
différence spécifique de l’humain: le logos. Entendu avec toute la densité du mot grec qui embrasse en même temps la parole, le calcul et la raison.

-   Il est authentiquement
logos anthropogène, c'est-à-dire 'qui engendre' l'humain. Réelle matrice de l’humain en tant qu’humain. Il n’existe pas d'être humain qui ne soit enfant du logos

-   L’animal est incapable d’accéder au langage parce que pour lui le
signe, loin de pouvoir se libérer, reste prisonnier de la chose, de la situation, des liens... En l'homme le logos crie la différence. L’homme parle dans l’exode d’un monde bouclé en son même. Il ne cesse de traverser infiniment le champ symbolique.

-   L’in-différence absolue signifierait l’impensable absolu et partant le silence absolu. Le logos est le grand différenciateur.
La moindre pensée et la moindre parole se nourrissent de différence qu’à la fois elles engendrent et dépassent.

-   La science n’est devenue 'science' que dégagée de la
complication du mythos pour se déployer dans l’explication et la dis-tinction du logos. Il n'est donc pas étonnant que la science commence par être contre... Par là elle s'engage sur le chemin d'une dialectique infinie.

-   En balbutiant son plus petit ‘pourquoi’ le petit de l'homme témoigne puissamment du logos et, partant, de l’humain. La catégorie de causalité
pourra ensuite se traduire et s'élaborer à travers une série de concepts plus ‘scientifiques’. Mais l’originaire exigence rationnelle se retrouve identique en chaque homme, quel que soit l’outillage intellectuel à travers lequel elle s’exprime.

-   Il faut souligner très fort l'unité de l'esprit humain 
et la profonde rationalité en tout ’dire’.

-   Derrière ses régimes différents – ‘scientifique’ ou 'poïétique'
par exemple – se tient identiquement le logos in-entamé. Les différentes pensées fonctionnent selon les mêmes catégories. La différence entre elles n’est pas de nature mais simplement de modalité. Derrière la différence de processus il y a une même exigence de cohérence.

-   La crise, aujourd’hui, affecte assez largement et assez profondément le Discours de notre modernité pour que tombent rapidement les dernières illusions. Il ne s’agit pas d’une crise simplement régionale ne touchant que tel ou tel discours particulier. Il ne s’agit même pas d’une crise qui atteindrait chacun de ces discours et seulement leur ensemble accumulé. Plus profondément est en crise, aujourd’hui, l’espace même qui englobe toutes les régions, la possibilité même de tous ces discours. Très profondément est en crise ‘le’ Discours – le discours de base – de la modernité.

-   Nouveau logos anthropogène,
substitut schizoïde à la Parole, il s’est cru, comme elle, créateur d’humanité. Et plus qu’elle, créateur de sur-humanité. C’est pourtant aux antipodes d’une crise possible que ‘le’ Discours s’était mis à fonctionner en autonomie. Depuis ses premiers balbutiements nominalistes vers 1100, à travers ses jubilations renaissantes, jusqu’à sa puissance et sa gloire, ce n’était qu’euphorique certitude de croissance et de progrès à l’infini.

-   C’est entre Alpha et Omega
de la Parole éternelle que le Discours fallacieusement ‘anthropogène’ se révèle en sa radicale inanité.

-   Car l’authentique humain le déborde infiniment. Lui qui est engendré du Verbe premier, le Logos de Dieu.
 

 

 

 a n t h r o p o l o g i e      c h r é t i e n n e    —    v o l u m e s

volume I   La maison du sens
volume II   La matrice de l'humain
volume III   La traversée de la différence
volume IV   L'aventure de l'Occident
volume V   Impasses
volume VI   Béance
volume VII   L'homme passe l'homme
volume VIII   Le fin-fond divin en toi
volume IX   Etat de grâce
volume X   Création nouvelle