IV

 

L’AVENTURE DE L’OCCIDENT

D’où peut lui venir cette dynamique ?
Singulière destinée que celle de l’Occident
né de la rencontre et de l’affrontement d’extrême différence.



A

Dynamique

▅   A travers son auto-compréhension, notre modernité joue à cache-cache avec l’énigme de sa propre possibilité. Intervient quelque chose comme un mécanisme de défense contre le père. Avec une profonde nostalgie de parthénogenèse. L’Occident n’a de tendresse que pour sa mère grecque. Il expulse son père judéo-chrétien. La dynamique interne de notre modernité
reste ainsi occultée.

▅   Une approche naïve croit que les valeurs de la 'Renaissance'
sont les valeurs ‘païennes’ des Anciens qui ‘renaissent’ pour se substituer aux valeurs ‘chrétiennes’ du Moyen Age. Une intelligibilité plus profonde dévoile au contraire que ces valeurs ‘nouvelles’ ne sont autres que des valeurs judéo-chrétiennes. Seulement ces valeurs se reprennent en courbure païenne.

▅   Coup de pied de l'âne... On se débarrasse des questions gênantes pour s’installer dans les évidences paresseuses en piétinant les réelles
conditions de possibilité de nos ‘valeurs’.

▅   La dynamique interne de la modernité reste inintelligible sans l’affrontement et l’inter-fécondation dialectiques
de gigantesques différences. L’homme occidental n’est pas né par parthénogenèse ! L’Occident est né de père et de mère. De père et de mère différents  ! Notre mère est païenne. Notre père est judéo-chrétien.

▅   Païen et judéo-chrétien... En continuité
et en rupture avec le judaïsme. En continuité et en rupture avec le paganisme.

▅   Une objection peut se présenter. Ne cédons-nous pas à la tentation de revendiquer unilatéralement le ’meilleur’ des valeurs de notre modernité ? Ne survalorisons-nous pas les significations judéo-chrétiennes ? Ne surestimons-nous pas l’impact de ces significations dans la dynamique historique ? Mais il ne faut pas oublier qu'il s'agit essentiellement pour nous du 'meilleur' crucifié...



B

Père et mère

▅   Faut-il être anti-chrétien à l’extrême pour le comprendre réellement ? Ainsi Nietzsche.
Les hommes des temps modernes dont l’intelligence est si émoussée qu’elle ne comprend plus le sens du langage chrétien ne sentent même plus ce qu’il y avait d’épouvantable pour un esprit antique dans la formule paradoxale: ‘Dieu crucifié’. Jamais dans une conversion il n’y eut rien d’aussi hardi, rien d’aussi terrible, rien qui mît tout en question et posât tant de questions. Cette formule annonçait une transmutation de toutes les valeurs antiques.

▅   La rencontre de différence est féconde. La rencontre d’extrême différence est infiniment féconde. C’est ainsi que se rencontrent Athènes et Jérusalem.
 

▅   La rencontre de la mère Païenne et du père judéo-chrétien représente la plus gigantesque étreinte de différence imaginable ! Et de cette étreinte naît l’Occident. Sous le signe d’éros et de thanatos...

▅   Nous nous crispons dans la défensive face au Père. Nos topiques sont coquilles plus que vastes espaces hostiles à traverser. La transhumance nous effraie. Nos nostalgies sont sédentaires, nos sécurités citadines et nos certitudes fortifiées. Nous nous sentons d’abord 'fils de la même mère
et très peu ‘frères conjurés’.

▅   Nulle part ailleurs autant de différence ne s’est étreinte qu’en notre Occident. Nulle part ailleurs ne fut libéré une plus grande dynamique. L’étreinte dialectique entre com-posantes et ex-posantes.
De son héritage maternel, il tient ses ‘composantes’. De son héritage paternel, ses ‘exposantes’. Tous les meurtres du père, périodiquement et rituellement perpétrés, ne pourront rien contre cette évidence première.

▅   Il faut remonter plus haut dans l’histoire. Deux grandes ruptures
ouvrent fondamentalement de nouvelles possibilités à la pensée et à l’action humaines.

▅   Deux gigantesques
révolutions. Et deux seulement ! La révolution néolithique et la révolution judéo-chrétienne. Toutes les autres s’en nourrissent et s’articulent sur elles. Plus de dix mille ans nous séparent des émergences de la première. Et quatre mille ans des origines de la seconde.

▅   Chacune de ces deux révolutions radicales, dans et à partir de son acte anti-thétique fondamental, décide de valeurs. Et ces valeurs caractérisent antithétiquement l’espace propre de chacune de ces deux révolutions. Devient nécessaire une intelligibilité différentielle.
Elle sera au prix de dichotomies, car il n’y a de pertinence qu’à travers la différence. Mais ces dichotomies doivent à leur tour être relativisées. Ainsi ’néolithique’ et ’judéo-chrétien’ n’existent, concrètement, nulle part à l’état pur. Il s’agit plutôt d’essences ou de concepts-polaires au service d’une typologie différentielle créatrice, dialectiquement, d’intelligibilité.

▅   Quelle est
l’essence de la révolution néolithique ? Elle tient essentiellement dans le projet de la construction d’une ’bulle’ de sécurité ou d’une ’cité’ de bien-portance. Déjà ce projet de l’homme qui le veut rendre, comme dira Descartes au seuil des temps modernes, maître et possesseur de la nature. A travers la concentration sédentaire d’une multiple diversité d’hommes, de talents, de possibilités, de ressources, de biens, d’outils, de techniques, de moyens de production, de réserves. Le génie néolithique crée ainsi des concentrés de différences et ces concentrés sont féconds. Ainsi un nouveau monde fait par art commence à se déployer au cœur du vaste monde donné de la nature et progressivement à s’y substituer.

▅   Contrairement à la révolution néolithique qui se conjugue au pluriel à travers des temps, des lieux et des modalités différentes, la révolution judéo-chrétienne
est unique. Elle est en quelque sorte insolite. Elle commence non par une nécessité évolutive commune mais par un nom propre, Abraham, et une décision personnelle. Son universalité n’est pas de fait mais de droit.

▅   La révolution néolithique dit profondément oui. Elle va pour ainsi dire de soi. Elle a toute la ’raison’ pour elle. Au contraire, la révolution judéo-chrétienne renvoie tout ‘oui’ vers un plus fondamental ‘non’, pro-vocateur d’un ‘oui’
autre. La révolution qui commence avec Abraham dit 'non'. Pro-voquant ainsi dialectiquement l’essentiel des acquis de la révolution néolithique.

▅   Etonnante dialectique entre thesis et antithesis...
De l’interfécondation des acquis thétiques de la révolution néolithique et des exposantes antithétiques de la révolution judéo-chrétienne naîtra, après une très longue gestation, un extraordinaire déploiement de croissance et d’accélération.

▅   Tout se passe comme si les ’mécanismes’ néolithiques se mettaient à fonctionner de façon exponentielle. Par rapport à l'absolu.
Par rapport au monde. Par rapport à l'homme. Par rapport à l'espace-temps. Par rapport à la mesure et la démesure. Par rapport au mal et au salut. Par rapport au possible et à l'impossible...


C

Dialectique genèse

▅   Singulière aventure que celle de l’Occident ! Extraordinaire aventure.
Le reste du monde, de gré ou de force, pour son bonheur ou pour son malheur, n’est resté et n’a pu rester étranger à cette aventure. Qu’on le regrette ou qu’on s’en réjouisse, c’est un fait incontournable de l’histoire.

▅   Le moteur de l'aventure de l'Occident
est dialectique. Le génie païen avait bouclé en harmonie la plénitude immanente de l’humain. C’est cette positivité de la perfection ’thétique’ qu’affronte la négativité ’anti-thétique’ des significations judéo-chrétiennes.

▅   Pourquoi l’Occident ? Pourquoi l’extraordinaire dynamique de cette aventure ? Il ne semble y avoir qu’une seule réponse. C’est la dynamique dialectique
du défi réciproque, de l’affrontement et de l’interfécondation de la gigantesque rencontre de différence entre la composante grecque et l’exposante judéo-chrétienne.

▅   Nous restons étrangers à nous-mêmes si nous ne remontons pas jusqu’aux origines de notre génétique culturelle, à savoir cette aventure extraordinaire à partir d’une rencontre unique, à travers des affrontements violents, en une furieuse étreinte.
Sous le signe d’éros et de thanatos. Sous le signe, aussi, du péché et de la grâce.

▅   De l'étreinte de ce maximum de différence
naît l’Occident. Une singulière dynamique se libère ainsi. Elle ne deviendra cependant réellement explosive qu'après de longs siècles de gestation.

▅   Les protagonistes...
Ces hommes des premières générations chrétiennes qu’on appelle aussi ‘Pères’, sont des lutteurs. Témoins du mystère indicible qui veut quand même se dire à travers le logos intellectuel. Parce que déjà il s’est dit dans sa manifestation comme Logos fait chair. Ils affrontent la thesis païenne en face. Certes, ils ne sont pas les premiers. Cet affrontement commence deux mille ans avant le christianisme déjà, avec Abraham et l’étrange tribu de croyants issue de lui.

▅   L’Occident ne pourra pas ne pas rester très profondément marqué par son traumatisme de naissance



D

Lente gestation

▅   Durant des siècles la démesure judéo-chrétienne reste contenue
Parce qu’essentiellement verticalisée. Elle joue en Alliance. Ses prouesses sont mystiques. Ses audaces culminent dans les flèches des cathédrales. Elle joue peu dans le spectaculaire horizontal. Sur la scène du monde elle reste à sa façon ‘mesure’. Mais de façon radicalement différente de la ’mesure’ grecque. Celle-ci est accord avec la nécessité du ’il y a’. Celle-la est convivialité avec la liberté de ’Je suis’. Celle-ci est lien nécessaire avec la rationalité de la totalité théo-cosmo-anthropologique. Celle-la est alliance avec l’Infini Personnel dans la communauté ecclésiale humano-divine.

▅   Le long temps de gestation était inévitablement à la mesure de l’énormité des différences qui se sont étreintes. Un très long hiver, en somme. Prélude obligé de grandes moissons.

▅   En apparence, durant longtemps, cette union semble promise à la stérilité sinon à la catastrophe. Que n’a-t-on dit des ‘ténèbres du Moyen Age’ ! Pourquoi cette relative lenteur, voire cette apparente ’régression’ du procès historique ? Il ne peut y avoir à cela que des raisons profondes
L’énormité de la différence ainsi rencontrée ne peut pas ne pas être traumatisante. L’Occident ne sort ni facilement ni rapidement de son traumatisme de naissance.


E

Explosion

▅   L’explosivité judéo-chrétienne ne reste cependant pas indéfiniment contenue. Le fils de la mère grecque revendique pour soi l’héritage paternel. L’homme révélé divin par grâce veut devenir dieu sans le Père. L’homme manifesté divin à travers l’expérience judéo-chrétienne veut poursuivre seul cette expérience sans Dieu.

▅   La judéo-chrétienne démesure, jusque là verticalisée, rompt la ’mesure’ de l’Alliance et, chargée d’une dynamique qui lui vient de l’Autre, se reprend en autonomie et explose à l'horizontale. Alors commence l’aventure de la grande schizoïdie qui boucle le divin possible de l’homme sur lui-même et le déploie, anthropocentrique, en son immense caverne d’Utopie.

▅   Tentation de l'ange Luci-fer. Le ‘porte-lumières’... Vous serez comme des dieux ! A qui peut-il susurrer cela ? A celui qui a oublié de qui il était réellement fils et de quel royaume il était déjà héritier. 
Tout cela je te le donne, si tu te prosternes ! L’euphorie occulte alors ce qui un jour, nécessairement, adviendra. C’est écrit: Ils virent qu’ils étaient nus... Les dessous du jeu du Prince de ce monde n’ont probablement jamais été autant soupçonnés qu’en nos jours où cette folle aventure commence à tourner mal.

▅   L'humain connaît sa première révolution. Extraordinaire aventure. Et paradoxale aussi ! En ses profondeurs se joue quelque chose comme une négative théologie négative. C’est donc une liberté radicalement ouverte par la rencontre existentielle avec l’infini JE SUIS qui va historiquement se reprendre en elle-même et sur elle-même en autonomie anthropocentrique totalisante. L’homme divinisé par grâce clôt sa divinisation sur elle-même et veut devenir Dieu sans Dieu. A la place de Dieu. Dès lors Dieu doit mourir pour que l’homme puisse être absolument.

▅   Il faut certainement remonter bien plus haut qu’on ne le fait habituellement pour percevoir dans notre histoire occidentale les débuts d’un long
cycle euphorique. Sans doute vers 1100, lorsqu’avec quelque chose comme le ‘nominalisme’ émergent les premières revendications à la puissance et à l’autonomie du possible humain. Jusque là les coordonnées de l’espace du possible humain étaient données, indubitables, dans la certitude d’un ordre objectif. Désormais l’homme découvre ses possibilités explosives et les projette à l’infini.

▅   La judéo-chrétienne démesure, jusque là verticalisée, rompt la ’mesure’ de l’Alliance et, chargée d’une dynamique qui lui vient de l’Autre, se reprend en autonomie et explose à l'horizontale.


▅   L’
acte de naissance de la modernité rompt la communion originaire et instaure l’homme dans son autonomie anthropocentrique. Alors commence l’aventure de la grande schizoïdie qui boucle le divin possible de l’homme sur lui-même et le déploie, anthropocentrique, en son immense caverne d’Utopie. La schizoïdie des filles et des fils de Dieu n’a cessé de nouer sa cohérence dans l’autistique constitution d’un espace de pure immanence.

▅   Substitut de l’Espérance chrétienne, la nouvelle espérance moderne se dit 'Progrès'.
Avec une Majuscule. Elle déborde largement le fait du progrès pour se faire idéologie. Et même idéologie dominante. La croyance au progrès est la croyance cardinale de la modernité. Que durant des siècles la seule forme de mécréance que ne tolère pas la modernité soit justement celle qui met en question cette foi au progrès prouve bien où s’est réfugié le croyable disponible de l’homme moderne.


F

Anthropo-centré

▅   
Devenir maître et possesseur de la nature. Ce rêve cartésien ne pourrait se formuler s’il n’avait été précédé, plus de cinq siècles auparavant, de cet autre rêve de devenir maître et possesseur du sens. Est-il possible de maîtriser la nature avant de s’être rendu maître des essences et du verbe ? Cela commence vers l’an 1100. Très timidement encore. Et de façon quasi innocente. Parmi les protagonistes nous trouvons un homme à la destinée singulière, Abelard, un des premiers ‘modernes’. Chez ce ‘maître de la dialectique’ un drame se joue entre la raison et la foi. C’est la crise nominalisteen effet, qui révèle que l’intelligence occidentale commence à succomber à la tentation schizoïde.

▅   L’âge précédent avait procédé à un recentrement en courbure de l’espace épistémologique. Il s’agit à présent de constituer le nouveau système interplanétaire du possible de l’homme. Une sorte de satellisation du centre et une centration du satellite. Dans le renversement du rapport entre 'être' et 'connaître'. Révolution copernicienne épistémologique. Désormais le connaître gravite moins autour de l’être que l’être autour du connaître. Ce qui était centre est mis en orbite. Ce qui était satellite devient centre.

▅   Dès lors se fait l’extrême radicalisation,
en trois actes, en trois actes historiques, du 'cogito' – ’je pense’ – de plus en plus schizoïde.

▅   Cette ‘révolution’ est infiniment lourde de conséquence. Elle assigne au pensable et au possible de l’homme son nouvel espace de gravitation et son nouveau centre
de gravité. De proche en proche une multitude de renversements. De la transcendance à l’immanence. De l’infini à la finitude. De l’absolu au relatif. De l’être à la phénoménalité. Du logos à la discursivité. De la valeur à l’affect. De l’objectivité à la subjectivité. Du sens à la structure. De l’essence au mot. De la vérité à la simple non-contradiction. De la lumière à la lucidité...

▅   L’
autonomie du sujet connaissant est le point de départ de tout 'idéalisme' pour qui un au-delà de la connaissance est inconnaissable, un au-delà de la pensée, impensable, un au-delà de l’idée, impossible. Exit la ‘transcendance’. Reste peut-être encore une simple ‘visée transcendantale’.

▅   Le recentrement sur l’homme se radicalise lorsque les ponts avec la métaphysique sont brûlés et que le possible de l’homme se reprend en stricte immanence. C’est ce que parachève l'empirisme.
De la mise en question de l’entendement à l’insistance sur la sensation. Le possible humain se boucle sur la seule empirie physique et la facticité spatio-temporelle. Expurgé de toute ‘métaphysique’, l’être et la connaissance sont ramenés dans les limites d’une stricte ‘physique’. Reste un monisme. Matérialiste et réductionniste.


G

Le grand enfermement

▅   Pour prendre la mesure de l’étendue de cette schizoïdie conquérante et de la perte des liens ontologiques, il faut, par contraste, revenir aux possibilités de l’espace culturel qui précède. Par exemple, saint Augustin. Par exemple, saint Anselme.

▅   Et Dieu ? L’homme divinisé par historique grâce, clôt sa divinisation sur elle-même et veut devenir Dieu sans Dieu. A la place de Dieu. Dès lors Dieu doit mourir pour que l’homme puisse être absolument. Dieu n'est plus l'ultime englobant. Il est lui-même englobé dans ce qui veut être plus grand que lui. Il relève désormais du seul possible humain. Et ce possible le relègue de plus en plus dans l'impossible.


H

Modernité

▅   A partir de 1600 on assiste à un grand déploiement euphorique.
 La période d’effervescence entre l’âge médiéval et l’âge classique situe le centre de la philosophie partout et ne trouve sa circonférence nulle part. Il s’agit désormais de lui trouver un centre et de lui assigner une circonférence. Le nouvel âge ‘classique’ se propose-t-il autre chose ? Avec très profondément l’intention de ramener ‘à la raison’ la judéo-chrétienne démesure. Le centre ne peut plus être désormais que le centre décentré du possible de l’homme lui-même. La circonférence ne peut pas ne pas être la circonférence circonscriptible du possible de l’homme ‘sur’ lui-même.

▅   La nouvelle intelligibilité mécaniste
abandonne l’être à la métaphysique. Délaissant progressivement sa visée ontologique, elle finira par ne plus retenir que les structures articulables, désarticulables et réarticulables selon des rapports mathématiques sans un espace-temps purement géométrique.

▅   L'archétype de cette intelligibilité mécaniste est la machine.


▅   Le renversement mécaniste signifie le renversement du métaphysique au géométrique. Substitution des rapports entre les parties au lien total de tout avec le Tout. L’être n’est plus essentiellement don mais structure. L’articulation se met à la place de la participation. Ce n’est plus le sens qui est premier mais l’articulation des raisons. La compréhension du sens cède devant la réduction à la fabrication. Une rationalité unidimensionnelle s’impose contre la rationalité pluridimensionnelle. Substitution des rapports explicites aux liens organiquement impliqués, des rapports quantitatifs aux liens qualitatifs, des rapports abstraits aux liens concrets, des rapports logiques aux liens mystérieux. La nécessité hypothétique des rapports remplace la nécessité catégorique des liens.

▅   Quel est le premier chaînon des ‘longues chaînes de raisons’ cartésiennes ? Quel est leur anneau d’ancrage ? Il faut commencer par le vide. Il faut que soit méthodologiquement le
doute pour que métaphysiquement puisse être l'absolu fondement. Puisque tout commence à partir de l’homme. Maître désormais non seulement des significations mais aussi de la substance et de la causalité. Articulables archéologiquement et téléologiquement en infinie outilité. La Genèse devenue totalement anthropocentrique. ‘Au commencement’, le ‘poïète’ désormais strictement dans les limmites humaines. Au commencement sera le DOUTE.

▅   Une fois le lien rompu, tout se passe comme si la tâche philosophique par excellence ne pouvait plus être que la
critique. Tâche infinie de la connaissance nue de l’homme nu.

▅   Si l’aventure de la modernité peut être considérée, très profondément, comme une négative théologie négative, un chapitre s’ouvrirait ici sur une négative démonologie négative dévoilant les ruses du Prince de ce monde.
Qui osera écrire un tel chapitre ?

▅   La schizoïdie
s’absolutise. De l’absolu divin vers l’absolu en immanence anthropocentrique. A la place du Verbe de Dieu qui éclaire tout homme, lumière constituante de toute lumière, le verbe de l’homme s’auto-éclairant...

▅   Ce dix-huitième siècle mécréant a une ‘foi’ illimitée en les ‘Lumières’ de la Raison et une certitude absolue que rien ne résistera à sa conquête triomphante. Une grande ‘foi’, un peu naïve cependant, qui croit que désormais vertu et science s’embrassent en vue du bonheur croissant de l’homme. Grâce au ‘progrès’ des auto-proclamées ‘Lumières'. Idéologie essentiellement 'bourgeoise'.
Celle d’un certain type d’homme – presque un archétype d’homme – ‘bien portant’ et ‘bien-pensant’ au sens quasi ontologique. Se sentant investi d’une mission en dehors de laquelle il n’est plus de bonne conscience possible !

▅   Radicalisation du ‘je pense’. Pour Descartes, le ‘cogito’ restait malgré tout encore ontologiquement en relation. Avec Kant
le ‘cogito’ se clôt en son absolue autonomie, se faisant ultime législateur de la totalité.

▅   Dialectique du Maître et du disciple... Alors que Hegel
croyait avoir proféré le discours Absolu, la postérité hégélienne ne cessera d’articuler une pluralité de discours se voulant chacun aussi totalitaire. Dans la clôture d’un champ désormais assez riche, assez complexe et assez large où puissent se faire des reprises à partir de schizoïdies différentes. Ludwig Feuerbach. Max Stirner. Karl Marx... Début du grand règne des idéologies qui, l’une après l’autre, ne manqueront pas de se casser lamentablement la figure.

▅   Notre modernité... Non pas un destin mais une aventure. Car rien n’était écrit d’avance et rien ne ‘devait’ arriver de la façon dont ‘c’est arrivé’. Et pourtant à partir d’un certain point d’arrivée une intelligibilité se profile. Une convergence apparaît.

▅   L’acte de naissance de la modernité scelle la rupture de l'Alliance.
La modernité, encore trop éblouie par ses propres prouesses, n’a pas encore pris la mesure exacte de son impasse. Peut-être l’enfant prodigue n’a-t-il pas encore touché le fond de l’angoisse de sa solitaire condition ? Mais déjà les réponses trop facilement optimistes et les dérobades d’une fuite en avant se sentent moins sûres d’elles-mêmes et même un peu ridicules devant la montée d’une remise en question radicale.

▅   Vers la postmodernité. La plus grande chance de la modernité est sans doute dans la possibilité de se dépasser elle-même. Une chance qui appelle de l'audace. ‘Post-modernité’ peut signifier cette
traversée. Non pas une suite simplement temporelle de ce qui viendrait ‘après’. Mais authentique dépassement dialectique. Vers ce qui doit venir.


I

Science

▅   Elle s’était voulue substitut de la foi. Elle découvre elle-même qu’elle est d'un ordre différent.

▅   La science est démarche discursive cohérente.
Son domaine est totalitaire ou n’est pas. Son espace est régi de part en part par la logique d’un seul et même ordre. Sa visée profonde est d'articuler le 'même' en cohérence. L’ ‘autre’ ne pouvant être que réduit et intégré.

▅   Du mythos au logos... Ce sont les Grecs qui, les premiers, ont dégagé la science de la
complication du mythos pour la déployer dans l’explication et la distinction du logos. Ce n’était pas encore suffisant pour aboutir à la ’science’ telle que l’Occident la développera. Mais c’était une condition nécessaire et, par la suite, quel que soit l’espace culturel qui la porte, le passage obligé vers la science.

▅   La science est critique par rapport à son objet et par rapport à sa méthode. Mais elle doit surtout être critique par rapport à sa propre possibilité. La critique scientifique présuppose la critique épistémologique et celle-ci implique quelque chose comme une psychanalyse. La connaissance scientifique doit s’opérer ‘contre’.

▅   Il faut commencer par cette très importante distinction entre science constituante et science constituée.
La ‘science’ n’est pas simplement la science constituée, c’est-à-dire l’édifice imposant de l’ensemble des concepts, des connaissances, des méthodes, des lois et des théories. L’état de la science à un moment donné de sa démarche n’est jamais qu’un état relatif et révisable. Derrière les sciences constituées est à l’œuvre la science constituante, c’est-à-dire la conquête de la raison scientifique. Une aventure jamais achevée de l’intelligibilité scientifique.

▅   La démarche scientifique postule un certain espace d'intelligibilité.
Cet espace est cohérent; c’est un type unique d’intelligibilité qui le régit de part en part. Cet espace est homogène; il ne connaît aucune rupture d’intelligibilité. Cet espace est structural; il ne porte pas sur l’être mais sur la structure seulement. Cet espace est déterministe; il est exclusivement régi par la nécessité des liens. Cet espace se veut objectif; il porte strictement sur un ‘ce que’ dépouillé de toute projectivité et de toute ‘intention’.

▅   Le nouvel esprit scientifique relativise son discours comme ‘un’ discours possible sur la totalité. Il vise des relations plutôt que le ‘réel’. Il procède et se constitue hypothético-déductivement en totalité hypothético-déductive. Son ‘matérialisme’ n’est plus de substance mais simplement de structure et de méthode.

▅   Derrière toutes les logies constituées est à l’œuvre le logos scientifique
constituant. Identique à lui-même, il traverse les vicissitudes de l’aventure scientifique comme son exigence absolue. Dans la distance et dans la rupture d’avec la connaissance spontanée.

▅   Le pari audacieux des Grecs sur le logos mathématique
comme principe et fin de toute intelligibilité scientifique se révélera d’une prodigieuse fécondité. Mais le défi majeur restera la conquête rationnelle de ce logiquement opaque qu’est le réel concret. De l’astrologie à l’astronomie... De l’alchimie à la chimie...

▅   La conduite du logos dans l'expérience scientifique
procède dialectiquement entre les deux polarités hétérogènes que sont d’une part, le donné naturel et d’autre part, l’idée. Un triple moment – dialectique – régit le processus expérimental. Le fait suggère l’idée. L’idée dirige l’expérience. L’expérience juge l’idée.

▅   La science n'est qu'à travers le dépassement dialectique du dogmatisme et du scepticisme.
Les deux trouvent la vérité dans leur dépassement. Il y a là un tournant épistémologique d’une importance capitale qui ouvre la perspective moderne sur la vérité scientifique. Celle-ci ne peut plus se constituer en absolu dogmatique; elle se fait critiquement relative. Ce relativisme n’est pas sceptique puisque l’esprit en rend raison.

▅   La science est une construction. Elle n’est pas illumination d’un mystère transcendant. Elle n’est pas non plus reflet ou photographie du réel. Elle est construction au sens actif et passif de ce terme. C’est-à-dire à la fois résultat et acte de construction. Oeuvre qui s’achève et ouvrage en cours. Fruit d’un travail humain.

▅   Ce mouvement de totalisation logico-matériel n’est pas absolu. La totalisation scientifique est hypothético-déductive.
Cela veut dire qu'elle se construit entre un 'si' et un 'alors'. La science est hypothético-déductive non seulement dans son processus interne mais encore dans sa possibilité constitutive radicale. La partie jouée présuppose en effet le ‘jeu’ et les ‘règles’ du jeu !

▅   L’objet de la science n’est plus un objet en soi ayant sa vérité et même sa réalité indépendamment du sujet connaissant. L’objet de la science c’est le
rapport lui-même entre un sujet et un objet. Rapport purement logique qui se traduit mathématiquement. La science moderne constitue donc un dépassement dialectique des deux perspectives antithétiques premières. Objectivité et subjectivité se dépassent pour se reprendre en totalité logico-matérielle que nous appelons ‘univers’. Cet univers n’est ni simplement donné ni simplement reçu. Il est construit. Il est en quelque sorte créé par la science.

▅   Sous peine de n’être qu'une entreprise de personne pour personne, la science est nécessairement projet humain.
Un projet parmi d’autres projets, même s’il se distingue par sa réussite et son efficacité. L’idéologie ‘scientiste’ avait cru ce projet absolu. Il n’est que relatif.

▅   Les ‘sciences humaines’, par logique nécessité, ont tendance à oublier leur qualificatif, à savoir l'humain. Reste la ‘science’ qui ne peut pas ne pas fonctionner selon ses principes propres de possibilité. On commence par enfermer l’humain dans les 'sciences humaines'.
Ensuite on enferme celles-ci dans la ‘science’ tout court. L’humain enfin enfermé dans le grand Neutre du même d’un unique modèle épistémologique.

▅   Les conditions de possibilité de la science échappent à la science. Elles rejoignent l’étonnant mystère de l’esprit humain. L'homme est plus grand que la science
et déborde le possible scientifique. La science n’arrive pas à rendre radicalement raison de ce qui la rend elle-même possible. Le compréhensible scientifique s’édifie à partir d’un incompréhensible. Ce qu’il y a de plus incompréhensible, dit Einstein, c’est que la science soit possible.


 

 a n t h r o p o l o g i e      c h r é t i e n n e    —    v o l u m e s

volume I   La maison du sens
volume II   La matrice de l'humain
volume III   La traversée de la différence
volume IV   L'aventure de l'Occident
volume V   Impasses
volume VI   Béance
volume VII   L'homme passe l'homme
volume VIII   Le fin-fond divin en toi
volume IX   Etat de grâce
volume X   Création nouvelle