VIII

 

LE FIN-FOND DIVIN EN TOI

Oser descendre. Laisse-toi tomber dans les abruptes profondeurs de toi-même.
Tu tombes en Dieu.



L’homme passe l’homme. Infiniment, ajoute Pascal. Cet infini n’est pas à chercher hors de l’homme. Il traverse l’humain verticalement et s’ouvre en son extrême intériorité. Là où les béances se font plénitude. Il suffit d’oser descendre.


A

Mystiques

▅   Le présent volume VIII se situe dans la convergence des idées-forces et les concepts-clés de toute notre démarche. Il n’est sans doute pas inutile de commencer par les rappeler. De façon schématique.

▅   L’aventure pneumatique,
l’aventure dans l’Esprit, n’est pas un luxe réservé à des nantis spirituels. Elle pro-voque tout homme. Au-delà de lui-même. Vers une plus authentique humanité. Là, en effet, où tout revient à Dieu, là tout est aussi pour l’homme. Et où l'homme pourrait-il être plus grand que là où il est appelé à se diviniser.

▅   Elle s’ouvre dans la fissure de l’être. La béance mystique. La voie propre de la mystique est en effet 
négative. A l’encontre de nos instincts et de notre logique il s'agit d'entrer en convivialité avec le vide pour atteindre la plénitude. Ascèse. Purification. Détachement. Dépouillement. Oubli. Silence. Béance. Néant...

▅   Signe des temps, ce besoin mystique, est aujourd'hui
plus largement ressenti. Mais, faute de référentiel, il risque de tourner en rond ou de s’évaporer. La plus grande menace contre une mystique spécifiquement chrétienne est sans doute cette quête, typiquement gnostique, d’une spiritualité aseptisée. Quelque chose comme une pure idéalité passe-partout et abstraite qui refuse et méprise l’Autre réel. L'Autre à rencontrer.

▅   Le cycle de l’
éternel retour semble définir, depuis toujours et comme allant de soi, le cadre, l’espace, le temps et le mouvement du projet mystique. Rien ne semble pouvoir se dérouler hors de la roue fatale qui, annihilant le temps de l’histoire, ramène en coïncidence la fin avec l’origine, et enferme la dramatique de l’existence dans la répétitivité archétypale. Elle désamorce toute urgence et représente ainsi la plus formidable défense contre le risque de l’aventure existentielle et de l’engagement.

▅   Pourtant il n’y a, il ne peut y avoir, de mystique chrétienne qui ne commence par
briser cette roue. Il ne peut y avoir de mystique chrétienne qui ne soit celle de l’aventure historique de la grâce avec son mystère de la Création, de l’Alliance, de l’Incarnation et de la Rédemption. La mystique, pour devenir chrétienne, doit donc être crucifiée pour ensuite ressusciter. Elle n’est qu’à travers cette rupture. Son profond mystère est pascal.

▅   L’essentiel de ta vie se joue et se décide sur un autre plan qui n’est plus celui des évidences quotidiennes. Un ‘ailleurs’ qui est pourtant plus proche et plus présent que toutes les présences et toutes les proximités mondaines, puisqu’il coïncide avec l'extrême fin-fond de ton intérieur. Cette intériorité verticale n’est pas le petit monde fermé de tes intimités. Elle est un abîme insondable. Elle est un univers infini. Ton mystère, cependant, est déjà plus que tien. Ton mystère est embarqué là où tu n’es plus tout seul maître à bord de toi-même. Là où tu n’existes profondément que dans la traversée de toi, la traversée de ta plus profonde différence, dans la
béance de ton ‘même’ vers l’Autre. En tes extrêmes profondeurs abyssales, l’Autre appelle. Selon la parole du psaume 41: l’Abîme appelle l’abîme. L’autre Abîme, l’Abîme divin, t’appelle en ton abîme.

▅   De cette intériorité béante sur Dieu, Saint Augustin
livre, à travers ses ‘Confessions’, la très profonde expérience de l’âme vivante avec son Dieu vivant. Ce Dieu qui appelle avant que je ne l’appelle. Ce Dieu qui est déjà là avant que je ne l’invoque. Ce Dieu qui est plus intérieur à moi que je ne le suis à moi-même...

▅   Il va être beaucoup question de Johan Tauler. Maître Eckhart fut son maître et son frère dans l’ordre de saint Dominique. Retenons ici une série d’
extraits tirés de ses ‘Sermons allemands’. Le choix a été fait en fonction de notre approche des profondeurs de l’âme et de son lien ontologique avec Dieu. En attendant de pouvoir les traduire un jour, je les livre ici en allemand.


B

Johan Tauler

▅   Descendre... Laisse seulement Dieu tomber en toi. Et laisse-toi tomber en Dieu. C’est ainsi que peut se formuler, abrupte, l’urgence spirituelle de Johan Tauler
(1300-1361). Il faut sans doute commencer par situer ce mystique dans son temps.

▅   On ne prête qu’aux riches... De la vie elle-même de Tauler nous savons peu de choses. Mais il nous reste un étonnant écrit, Le 'Livre du Maître'.
Légende ? Soit. Durant cinq siècles elle a meublé le vide que laisse l’histoire de la vie de Tauler. Mais si cette légende contenait cependant une parcelle de vérité ? Ou du moins si, à défaut de parcelle, elle s’obstinait à renvoyer obscurément vers quelque chose qui ne serait pas insignifiant par rapport à la profonde expérience du mystique ?

▅   L’idée d’une possible amitié de l’homme avec Dieu n’est pas absente des courants platoniciens, stoïciens, mandéistes et manichéens. Mais c’est l’Alliance telle qu’elle est vécue à travers les fidélités et les infidélités de l’histoire biblique qui lui donne la réalité consistante qu’elle prend dans la théologie et dans la vie spirituelle chrétienne. Au quatorzième siècle cette réalité prend une résonance particulière dans l’espace intellectuel et spirituel de la vallée du Rhin. Très vite, en effet, c’est un véritable mouvement, prenant parfois l’allure de société secrète, qui se noue autour de ce vocable des 'Amis de Dieu'.
La stature spirituelle de Johan Tauler y tiendra une place importante.

▅   A l’inflation des écrits attribués à Tauler au cours des temps, succède, à partir de la fin du dix-neuvième siècle, une sélection plus sobrement critique. On trouvera ici la liste des oeuvres de Tauler
. Il s’agit essentiellement de 80 sermons auxquels s’ajoutent cinq textes plus courts.

 
▅   Ces 80 sermons représentent-ils la totalité des sermons de Tauler ? Certainement pas. La simple classification selon l’ordre liturgique révèle en effet des ‘trous’ importants qui se situent curieusement aux moments les plus significatifs de l'année liturgique comme l’Avent, le Carême, Pâques... moments où le prédicateur devait se sentir particulièrement inspiré. D'où un soupçon. Les plus belles pages du mystique n'ont-elles pas disparu des liasses de manuscrits, subtilisées pour leur simple usage personnel par la gourmandise de pieux égoïsmes ?

▅   Pour que les arbres ne cachent pas la forêt, voici, pour commencer, une perspective synthétique
sur l’expérience mystique taulérienne.

▅   Tauler aujourd'hui. Comment faire face à la décadence ? Une telle question crée un lien entre notre actualité et celle de Tauler. Elle nous provoque à la même nécessité d’une autre dimension. Six siècles de différence ne suppriment pas la possible exemplarité. A notre monde qui perd l’homme parce qu’il n’en décolle pas assez, Tauler rappelle que pour embrasser les vastes rivages de l’humain il s'agit d'oser aller au large. Oser rencontrer l’Autre.

▅   Il n'est certainement pas inutile de prendre la mesure de la distance
qui nous sépare, nous modernes, d’une parole comme celle de Tauler. Quelle peut être sa pertinence aujourd'hui ? Une telle parole, l’avons-nous dépassée ? Ou bien est-ce elle qui nous dépasse ?

▅   On ne rencontre pas Tauler sans que se fasse encore plus criante, aujourd’hui, la nécessité d’une écologie du sens.


▅   Là où se déployait précédemment l’harmonie ecclésiale du visible et de l’invisible, de l’intérieur et de l’extérieur, du charnel et du spirituel, prolifère aujourd’hui le soupçon contre la plénitude objective. Et dans ce rétrécissement, les perspectives les plus fondamentales du christianisme risquent de se dénaturer en jouant de façon unilatérale et unidimensionnelle. Le discernement, ici, passe par les réalités d'incarnation.


▅   L’aventure spirituelle n'est pas chrétiennement possible hors de la divine triangulation entre Dieu, l’homme et l’Eglise. L’Ecriture dit la profonde compromission de Dieu avec l’homme et de l’homme avec son Dieu à travers l'ensemble de l’aventure humano-divine d'une histoire qui est sainte. Les glissements sont possibles après. Et les unilatéralités. On peut perdre le sens de Dieu au point de laisser l’homme seul conquérir sa plénitude, allant par là jusqu’à perdre le sens de l’homme. On peut désespérer de l’homme au point d’en faire un objet de divine manipulation, allant par là jusqu’à désespérer de Dieu lui-même. On peut mépriser l’Eglise au point de s’enfermer dans une ‘pure’ spiritualité subjective, allant par là jusqu’à se noyer dans les plus troubles débordements. Ce faisant, on pèche chaque fois contre Agapè qui aime l’Alliance jusqu’à la folie, jusqu’à l’Incarnation. Le critère, ici, s’identifie à l’Amour. Et Agapè se nie en niant la sacramentalité ecclésiale du Corps total du Christ.

▅   L’approche mystique de Tauler va de soi comme la chose la plus surnaturellement naturelle. Elle part de plein pied avec l’expérience concrète de chaque jour. Elle va droit à l’essentiel sans complication. Elle n’exige pas de prouesses. Elle fuit le spectaculaire. Elle a horreur du merveilleux. Elle n’aime pas les visions ni les extases. Elle n’a pas besoin de longues explications. Elle est accessible à chacun et à chacune. Sans doute peut-on l'appeler une mystique du peuple de Dieu.
Si proche du mystère personnel de tout homme. Elle fait appel à tous, même si tous ne répondent pas. N’importe qui peut l’épouser, si démuni soit-il par ailleurs et si laissé pour compte. Elle rend témoignage que le Royaume de Dieu est en nous et qu’il est plus grand que nos grandeurs et nos misères. Elle assume aussi nos pesanteurs, nos faiblesses, nos échecs et notre mal. Mystique de la miséricorde, elle recycle nos négativités. Il suffit de s’ouvrir. Et laisser faire l’Esprit.

▅   En contrepoint, voici l’étonnante suite des figures contraires.
C’est par contraste qu’il faut regarder cette galerie de portraits que Tauler dresse tout au long de ses sermons. La fidélité défigurée. C’est par la négative qu’ils dévoilent le visage des vrais amis de Dieu.

▅   L’homme n’existe que dans l’abrupt de la verticale béance où l’Abîme appelle... Il ne peut y avoir d’humanité vraie sans cet appel. Même si personne ne l’écoutait, même si personne ne l’entendait, il n’en serait pas moins la fondamentale et constitutive dimension de l’humain. L’homme, simplement, inconsciemment ou consciemment, se constituerait en négative inversion contre lui. Personne ne pourrait savoir quel animal l’homme serait sans lui. Avec lui, et à partir de lui seulement, est aussi donnée la possibilité de ne l’écouter point. Dans la réciprocité de l’appel et de la réponse fait irruption l’originaire liberté et l’originaire parole du spécifique humain. D’emblée, pour Tauler, la ‘vocation’ n’est pas une question de chapelle ni de sacristie mais d’humanité.

▅   Nous sommes créés pour des choses démesurément grandes. L'entrée dans la vie mystique
est le commencement d’une étonnante aventure. Restent ensuite de longues étapes à franchir.

▅   Cette aventure relève du possible de l'homme et en même temps de son impossible. C'est, en effet,
au-delà de l'intelligence que se joue l'essentiel de cette aventure.

▅   Sans doute faut-il être quelque peu terrien spirituel
pour être accordé en profondeur avec l’exigence mystique. Le terrien est le contraire de l’idéologue. Il est responsable. Il a le sens des racines. Il a l’instinct du sol. Il se mesure à la résistance des éléments. Il ne sous-estime jamais les concrètes médiations. Il recommence toujours avec opiniâtreté.


C

En verticale béance

▅   L’homme est le seul animal qui fait l’expérience qu’il est éternel.


▅   Homme qui es-tu donc pour que Dieu puisse tomber en toi ? Qui es-tu donc pour que tu puisses tomber en Dieu ? Tu es béance béante
sur un Infini.

▅   L’homme authentique, c'est-à-dire l'homme qui veut vivre la plénitude de son humanité, peut-il exister ailleurs que dans l’abrupt de cette verticale béance ?


▅   Tous les naturalismes du monde veulent enfermer l'humain et le boucler dans l'ordre du 'même', c'est-à-dire dans le vaste règne du 'il y a' neutre, aseptisé, passe-partout, naturel, 'scientifique'. Cela est sans doute possible pour un large évantail du phénomène humain. Résiste cependant la dimension essentielle, cette béance sur un autre ordre.


▅   Un profond tropisme, quelque chose comme un secret instinct divin vers sa dimension essentielle, appelle l'humain vers l'Autre.

▅   Dans les extrêmes profondeurs abyssales, l’Autre appelle. Selon la parole du psaume 41
Abyssus abyssum invocat. L'Abîme appelle l'abîme. L’autre Abîme, l’Abîme divin, t’appelle en ton abîme. L’évidence des choses que tu quittes est bien portante. Celle des choses que tu dois trouver est toujours évidence crucifiée. Il te faut traverser des étendues obscures et sauvages. Il te faut traverser ta propre angoisse. Tu iras de déchirement en déchirement. La terre promise n’est que plus loin en avant.

▅   On s’engouffre dans un abîme. Un fond sans fond.
Et dans cet abîme est l’habitation propre de Dieu.

▅   Le Seigneur m’a appelé dès le sein de ma mère.
Déjà... Toujours déjà... Je suis connu avant de connaître. Je suis compris avant de comprendre. Je suis aimé avant d'aimer.

▅   Tauler voit l'homme à l’image de Dieu, à la fois un et trine.
Dans une perspective authentiquement judéo-chrétienne, l’homme est fondamentalement un. Toutes les composantes de son être, aussi bien matérielles que spirituelles, aussi bien animales que divines, forment l’unité substantielle de la personne. Cette unité substantielle, cependant, n’a réellement de sens que dans l’unité d’une visée. Ce qui importe au mystique, c’est la personne dans son intention foncière, dans son orientation essentielle, dans l’unité de son projet. Cette fondamentale unité noue une trinité. Etagés sur la verticale, de l’extérieur vers l’intérieur, de la superficie vers la profondeur, se superposent trois niveaux d’humanité. Il s’agit moins de stratifications de substance que d’instances où s’actue le projet d’humanité. A chacun de ces niveaux règnent des facultés particulières et s’origine un vouloir spécifique.

▅   Tu es trop grand pour ne t’appartenir qu’à toi-même ! Tel est le radicalisme théocentrique de cette mystique qui prend si violemment nos schizoïdies modernes à contre-courant. Descendre... Descendre dans tes profondeurs transcendantes. T’abandonner au vertical mouvement qui te livre à l’Autre. Qui te livre en même temps à ta vérité profonde. Dès que tu commences ta descente, cependant, se présentent mille raisons de ne pas descendre.

▅   Cet essentiel, nous l’ignorons... En même temps nous
savons que nous ignorons. Ou du moins nous pouvons savoir. S’il n’y avait pas ce savoir qui englobe notre ignorance, nous pourrions vivre, comme l’animal, libres de toute inquiétude métaphysique. Mais cela nous est refusé. Notre ignorance n’est donc pas radicale ! Notre ignorance est de l’ordre de l’oubli. Face à cette amnésie, devient nécessaire quelque chose comme une 'anamnèse'.

▅   L’aventure mystique n’est pas pour apporter un supplément ou un perfectionnement. Elle est pour constituer l’humain dans son authenticité. En découvrant la vérité de Dieu, elle fait la vérité de l'homme.
Elle a d’emblée une signification ontologique.

▅   L’expérience abyssale n’est pas pour un nirvana. Elle est pour une
rencontre. A travers la béance, l’Autre appelle à la communion. L’Autre qui se dévoile Personne et dont la mystérieuse Présence s’éclaire en accord avec ce qui se donne dans la foi. Tu fais l’expérience de la Source Vivante. Tu fais l’expérience de la communion avec Dieu. En même temps tu te découvres toi-même en plénitude. Ton être dans sa ‘naïveté’ première, dans sa ‘nativité’, tel que sorti des mains de Dieu, à son image et à sa ressemblance, au premier matin de la création et tel que vagissant dans l’Esprit sa divine filiation de grâce. Cet Esprit du Fils qui se joint à notre esprit pour crier: Abba, Papa.


D

Le fin-fond

▅   La plus profonde profondeur humaine est béante sur un abîme insondable.
Il est à craindre que nos évidences contemporaines ne puissent plus suivre. Ne tablent-elles pas sur la radicale finitude, la stricte immanence et la totale clôture de l’humain ? Reste alors un ‘je’, simplement virtuel, apparition épiphénoménale d’un ‘ça’ logé en cul de sac. Radicalement différente est la vision du mystique chrétien. Pour lui l’humain ne se situe pas en horizontale clôture mais en verticale béance. Infiniment ouvert. Béant sur un fin-fond sans fond.

▅   Ce fin-fond appartient à Dieu seul. C’est là que Dieu Trinité veut habiter et agir. C’est là que le Père, dans l’unité de l’Esprit, ne cesse d’engendrer son Fils. C’est là, qu’avec son Fils et en son Fils, il nous engendre filles et fils.

▅   C’est là, qu’avec lui, nous sommes appelés à devenir lumière dans la lumière. C’est là que se trouve la vraie cause de notre noblesse.


▅   L’homme, par lui-même, ne peut pas préparer 
ce fond. Dieu seul le peut. Il veut le trouver vide pour venir y demeurer et pour y trouver sa joie. C'est l'Esprit de Dieu qui vient rompre les barrages et culbuter les obstacles. Il vient parfois avec grande violence. Le plus souvent, cependant, il œuvre incognito.

▅   Hélas ! Beaucoup ont dégradé leur noblesse intérieure. Leur fond s’est dépravé.
Nombreux sont ceux qui délaissent la fontaine d’eau vive pour s’en tenir à leurs citernes où fermente une telle corruption que Dieu n’a plus aucune envie de venir.

▅   Heureux donc l'homme qui sait ouvrir son ‘œil intérieur' sur l’étonnant mystère de son intériorité et se recueillir
en son fond.  


E

Le ‘cœur’

▅   L'anthropologie biblique
ne s’intéresse pas à la façon dont l’homme est composé ou articulé, mais comment il se signifie dans son projet existentiel. La question devient alors de savoir dans quelle dimension l’homme se réalise. En la fondamentale unité de la personne.

▅   Le 'coeur'
, dans la Bible, – ce terme y revient plus de mille fois – signifie la personne humaine telle qu’elle s’expérimente et se vit concrètement comme totalité. Il ne s’agit donc pas d’une instance séparée qui s’ajouterait aux autres comme le ‘corps’, l’ ‘âme’ ou l’ ‘esprit’. Le ‘cœur’ signifie tout l’homme dans son orientation originaire face à sa vérité. Il est en quelque sorte le centre de gravité de la personne. Il est ce qui, dans les profondeurs humaines, décide de l’essentiel.

▅   C’est en ton ‘cœur’ que la Parole
est semée. C'est là qu’elle germe ou qu'elle se laisse piétiner. C'est là qu'elle demeure stérile ou porte du fruit. C'est en ton cœur que la Parole te provoque au-delà de toi-même.

▅   L’homme est fait pour de vertigineuses profondeurs de grâce. Il préfère souvent rester en surface. Se complaisant à végéter dans l'humain inauthentique.
Refusant de grandir au-delà du simple 'individu' comme authentique 'personne'.

▅   Le ‘cœur’, loin d’être une ‘partie’ d’un tout, est ce ‘tout’ lui-même en tant qu’il s’exprime dans la réalité de notre condition d'incarnation.
Le ‘cœur’ fait l’expérience charnelle de la dimension spirituelle de la personne. L’âme prend corps... Le corps épouse l’esprit... La réalité spirituelle s’expérimente en même temps charnelle. Et la dimension charnelle, spirituelle. Le corps se vit comme un microcosme traversé par la béance. Il se fait médiateur entre l’horizontale et la verticale.

▅   Ce que Tauler appelle 'gemut' est incontestablement l’instance cardinale de son anthropologie mystique. Il faut sans doute conserver tel quel ce terme
quasiment intraduisible et en même temps assez éloigné de son homonyme de l’Allemand moderne. C’est pour cette raison également que nous l’écrivons avec une minuscule, comme c’était la règle en ‘mittelhochdeutsch’. Si on veut traduire à tout prix, le terme de ‘cœur’ – en son sens à la fois biblique et pascalien – ne trahit sans doute pas trop l'expression taulérienne.

▅   Le ‘gemüt’ est quelque chose comme une divine ‘interface’ dans les profondeurs de l’homme. Sans doute faut-il laisser à Tauler lui-même le soin d’expliciter ce qu'est réellement ce 'gemut'. Une réalité d’expérience.

▅   Dans le fin-fond de ton ‘gemüt’, tu es appelé à célébrer la grande Alliance. A l’exclusion de toutes les idoles. Avec ton Dieu seul.
L'esprit de l'homme et l'Esprit de Dieu entrent alors en grande fusion.

▅   Il y a en effet une étonnante parenté entre ton esprit et l'Esprit de Dieu. 
Dès lors, tout péché contre l’Esprit est aussi un péché contre l’homme. Et tout péché contre l'homme, aussi un péché contre l'Esprit. Cette dimension divine en l’homme se désigne encore, dans l'anthropologie biblique et chrétienne par le terme de pneuma  qui veut dire 'souffle', 'souffle spirituel'. Ce souffle divin emporte l’humain dans la différence. Que serait l’homme, en effet, sans cette ‘autre’ dimension ?

▅   Le profond appel de chaque homme est de totale humanité, d’humanité d’avant les enfermements, de divine humanité. Telle que créée à l’image et à la ressemblance de Dieu. Telle que rassemblée dans le plérôme christique. Cet appel prend voix d’homme. Il prend voix de Dieu. Dans l’Incarnation du Verbe. Il se fait clameur, en nous, de l’Esprit qui crie
Abba ! et atteste que, loin d’être orphelins, nous sommes de race divine et de famille Trinitaire.

▅   Béant sur la Béance des insondables profondeurs divines, le ‘fin-fond’ de ton ‘cœur’ est ton être même à sa source,
tel que sorti des mains de Dieu, à son image et à sa ressemblance, au premier matin de la création et tel que vagissant dans l’Esprit sa divine filiation de grâce.

▅   Ton ‘cœur’ n’est pas à soi-même ni son propre principe ni son maître absolu. Naturellement, nativement, naïvement, tel qu’il sort du Souffle créateur, le ‘cœur’ est donné en alliance et en profonde et fondamentale fidélité.
Il est parfaitement orienté. Immédiatement cependant, dès le début de l’aventure humaine, l’infidélité le guette. Il peut boucher sa béance et se fermer à l’Autre qui le fonde. Déroutant mystère de la liberté humaine... Inquiétant mystère du péché...

▅   Le ‘cœur’ est transparent à la Lumière du Verbe qui illumine tout homme. Il est donc le lieu de la vérité
en toi. Que tu en prennes conscience ou non, lorsque ton ‘cœur’ est perverti, tout est perverti ! Lorsque la grande relation verticale de divine humanisation est dénaturée, tout est dénaturé.

▅   Au milieu du chahut de l’existence, d’où peut venir en toi cette sérénité ? Même ébranlé le ‘cœur’ ne cesse de faire l’expérience de l’inébranlable. Sur une mer déchaînée il reste la vigie 
imperturbable. Il est ce qui, au plus fort de la tourmente, ne cesse de dire le plus simplement du monde: “tout est grâce”.

▅   Le fin-fond de ton ‘cœur’ te rend témoignage que l’amour de Dieu est répandu en toi. Comme ailleurs ‘il vente’ ou ‘il fait beau’, ici, ‘il prie’. Un état de la divine météorologie. Un état de grâce. Ici, 'il fait Dieu' !



F

Laisse-toi tomber

▅   Descends simplement... Cherche Dieu à la verticale de toi-même. Franchis tes distances intérieures. Tu te livres à ta vérité profonde. Tu te livres à l’Autre. Tu crois tomber dans le vide. C’est une mystérieuse présence qui t’accueille.
En traversant ta distance c’est Dieu que tu rencontres .

▅   Laisse-toi tomber. Tu tombes en Dieu. C'est quasiment physique comme un tropisme, une pesanteur, une gravitation.
 

▅   Difficile abandon... Mais aussitôt se présentent mille raisons de ne pas descendre. Il te faut abandonner tes euphories unidimensionnelles. L’évidence des choses que tu quittes est bien portante. Celle des choses que tu dois trouver est toujours évidence crucifiée. Il te faut traverser des étendues obscures et sauvages. A travers incertitude et risque. Vers l’
Autre inconnu.

▅   Deus absconditus... Pourquoi Dieu est-il à travers une si longue distance ? Pourquoi Dieu est-il à travers un si large incognito ?
Pourquoi cette descente vers lui n’est-elle pas plus immédiatement évidente ?

▅   Tu ne rencontres le Dieu vivant qu'à travers ces divines ténèbres.
Ce n'est que dans leur traversée qu'elles se révèlent étonnantes  lumières.

▅   Dieu tombe en l’homme et l’homme tombe en Dieu. Selon une gravitation quasi ‘naturelle’. Pourquoi, alors, ne tombons-nous pas spontanément en sainteté ? Pourquoi la ‘native’ béance de notre 'cœur' se bouche-t-elle ? La raison profonde tient à nos encombrements. Elle tient surtout à notre orgueil.


▅   Il faut donc crever les peaux
C’est de façon très concrète que Tauler les évoque. Ces peaux multiples, épaisses, noires, gluantes, nauséabondes, qui, dans l’incroyable enchevêtrement de leurs excroissances, recouvrent et obstruent les profondeurs de l’homme. Ainsi se trouve bouché l’accès aux sources d’authentique divinité en même temps que d’authentique humanité.

▅   Veux-tu que Dieu parle ? Commence par faire silence.


▅   Il s'agit essentiellement de faire le vide. Sa nécessité s’impose à la mesure de l’énormité de la masse des encombrements. Et Tauler d’insister à temps et à contretemps sur cette immense tâche ‘purgative’. Cela va à l’encontre de notre impératif catégorique le plus fondamental qui consiste à combler les vides et à faire le plein. Hantés par le manque, nous pensons spontanément ‘progrès’ par construction et par accumulation. C’est dans leur contraire, dans la déconstruction et dans le dépouillement, que la mystique voit l’essentiel de notre ‘progrès’.

▅   Précipite-toi, avec ton néant, dans l’abîme de Dieu. C’est à travers ton non-être
que tu t’accomplis dans la plénitude de l’Etre.

▅   Laisse-toi tomber... Abandonne même ton abandon ! Comme le Christ, livre-toi. La vie mystique chrétienne est profonde identification au Christ dans le mystère de sa
kénose.

▅   Cet abandon, cependant, s’il est authentiquement chrétien, ne peut être qu'aux antipodes des quiétismes.


▅   Laisse Dieu faire. Laisse toi faire. N'aie pas peur. Avec Dieu on ne peut rien perdre. Laisse-toi tomber... Tu ne peux pas tomber plus bas que Dieu. Tu tombes en Agapè. Tu tombes en Dieu.


▅   Le Saint Esprit fait deux choses en l’homme. D’abord il le vide. Ensuite il remplit ce vide autant et dans la mesure où il le trouve. Ce vide n’est pas pour lui-même. Il est pour l’Autre. Il est pour la Rencontre. Alors ta béance devient plénitude.
Tu entres en grâce.


Annexe

1000 extraits des sermons de Tauler



 

 a n t h r o p o l o g i e      c h r é t i e n n e    —    v o l u m e s

volume I   La maison du sens
volume II   La matrice de l'humain
volume III   La traversée de la différence
volume IV   L'aventure de l'Occident
volume V   Impasses
volume VI   Béance
volume VII   L'homme passe l'homme
volume VIII   Le fin-fond divin en toi
volume IX   Etat de grâce
volume X   Création nouvelle