
|
A |
|
|
|
B |
|
|
|
C |
|
|
|
D |
|
|
|
E |
|
|
|
F |
|
|
|
G |
|
"Noli foras
ire, in te ipsum redi; in interiore homine habitat veritas."
(De vera religione. 39,72). Ne vas pas au-dehors. Ne te disperse pas à l'extérieur. Rentre en toi-même. C'est en l'homme intérieur qu'habite la vérité. Cet avertissement de saint Augustin est très certainement plus actuel et plus urgent que jamais.
L'homme intérieur... Mais déjà qu'est-ce que l'homme ? Face à cette simple question, notre modernité
se trouve littéralement au rouet. Après avoir désespéré
des essences, le concept d’humanité risque de n’être
jamais que la somme tronquée des perspectives particulières,
partielles et évanescentes. Vibration d’une mode
idéologique. Résonance de l’espace socio-culturel.
Echo du discours dominant. Image émotionnelle. Moyenne
statistique. Plus bas dénominateur commun...
Si on
ne sait plus ce qu'est authentiquement l'homme, pire, si on ne sait
même plus ce qui se tient derrière le vocable, questionner sur
quelque chose comme une 'intériorité' devient
même saugrenu.
A.
L'humain
Paradoxe
humain. L'homme, un être en si grande continuité avec le
‘donné’ naturel. Un être qui pourtant ne
devient réellement compréhensible qu’en rupture
avec lui. L’animal
épuise ses possibilités dans un comportement
symbiotique.
L’homme en tant que animal n’échappe pas à
cette nécessité. Mais il ne s’y enferme pas.
Quelque chose en l’homme refuse l’installation à
l’intérieur de limites. L’homme
est en rupture
d’intelligibilité et en rupture d’être. Il y
a brusquement un seuil, une rupture
de niveau.
L’émergence d’une gigantesque contra-'diction’
au cœur de la grande ‘diction’ naturelle et
logique. Comment, en effet, expliquer qu’une structure puisse
consentir à sa destruction, à sa déstructuration,
pour ‘autre’ chose qu’elle-même, comme dans
le martyre ? Comment expliquer que ce qui est ‘entre les
lignes’ puisse devenir plus important que le texte écrit ?
Comment expliquer que ‘ce qui est’ puisse être nié
au profit de ‘ce qui doit être’ ? Comment
expliquer que l’ ‘absent’ puisse devenir plus
présent que le ‘présent’ ? Comment
expliquer que la réponse puisse s’ouvrir à la
question et à la question de la question à
l’infini ?
L’homme est un être
paradoxal. Il est visiblement le seul être de la nature qui ne
soit pas simplement de la nature. Et il le sait. Il se situe aussi
en face ! Ce n’est jamais la nature qui étudie la
nature. Elle n’accède à son intelligibilité
qu’à partir d’un ‘ailleurs’
d’elle-même. Il faut que d’abord l’homme
surgisse pour que quelque chose comme la science devienne possible.

L’homme est
un animal bizarre que l’animalité n’arrive pas à
contenir. L’animal est fait pour l’équilibre,
l’homme pour le dépassement. L’homme est
l’être en exode qui ouvre à l’infini un
espace de la différence. Il est un animal différentiel
instaurateur de béance dans la plénitude d’un
donné-nature et sans cesse pro-voqué à combler
cette béance tout en instaurant continuellement de nouvelles
béances dans tous les comblements eux-mêmes. L’homme
est l’être en exode qui risque l’autre dans
l’incessante négation du même. Libérant
la différence. Etreignant la différence. Dépassant
la différence.

Ces deux extrémités
de la boucle qui n’arrivent jamais à coïncider...
Ce reste qui jamais ne se range mais toujours dérange. Cet à
peine assez et presque de trop qui sans cesse dit non et sans cesse
reste différent. Qui n’est pas d’ici mais vient
d’ailleurs. Dans un sourire. Dans un geste. A travers une
parole. L’animal a cette extraordinaire faculté d’être
complétement chez soi dans la nature. Il vit en harmonie
absolue avec elle. Il lui dit ‘oui’ sans question et sans
possibilité de question. Sans soupçon et sans
possibilité de soupçon. Dans un ‘dedans’
sans failles. Pourquoi l’homme est-il si
différent de
tous les autres animaux ? Pourquoi l’humain authentique ne
peut-il se réaliser que dans l’exode
d’un 'hors de' ?

Le surgissement du
spécifique humain est en rupture d’évolution.
Il refuse tout simplement d’entrer dans le jeu de la nature et
fait valoir de nouvelles règles. Tout se passe comme si
l’évolution jouait désormais sur un autre plan.
Comme si une page se tournait sur son animalité. Autre
chose prend désormais le relais du génétique.
L’homme est biologiquement ‘arrêté’
pour courir ailleurs une autre aventure.
L’animal a
cette extraordinaire faculté d’être complètement
chez soi dans la nature. Il vit un ’oui’ absolu à
la nature. Il vit en harmonie absolue avec sa condition de naissance.
L’homme, fils du ‘non’, ne peut rester qu'un animal
frustré. Irrémédiablement.

L’homme est
comme une blessure au flanc de la nature. Il pourrait sembler normal
que le couronnement du règne biologique, l’homme, soit
un animal ‘plus’ quelque chose. Nos réflexes
physicalistes et substantialistes ne valorisent que le plein. Comme
si l’essentiel consistait dans l’accumulation
quantitative. Il faut oser le paradoxe. L’homme est un animal
'moins' quelque chose. L’homme est un animal qui existe dans le
vide de
son animalité. Singulier vivant que l’homme, qui n’est
réellement chez soi que là où il n’est pas
encore.
L’homme n’est
pas fils du plein; il est fils de la béance. L’homme est
un animal qui existe dans le vide de son animalité. C’est
dans la béance que surgit le spécifique humain. Misère
et grandeur de l’homme frustré en sa simple animalité,
en sa seule naturalisé, ex-posé à créer,
par médiation symbolique, à travers la parole, un monde
toujours autre, toujours nouveau. L’espace symbolique, espace
de possibilité et de déploiement du spécifique
humain dans la rupture et dans la distance, représente un
véritable scandale au sein de la nature. Comment une telle
émergence du ‘non’ au cœur du grand ‘oui’
que la nature ne cesse de se répéter à elle-même
peut-elle s’expliquer ? L’animal est sans doute trop
plein d’animalité
pour être béant
sur l’esprit... Accéder à un
ordre supérieur implique l’immense traversée d’un
vide.
L’homme, lui, ne cesse de l’expérimenter de mille
manières. Nos béances se pervertissent lorsqu’elles
refusent cette essentielle 'pauvreté'
authentiquement ‘humanisante’.

L’homme
naît inachevé pour être livré à
l’aventure de l’achèvement. L'homme
inachevé entraîne
en son inachèvement tout ce sur quoi il porte sa main ou son
regard. Il le reprend en son projet. Il refuse à la nature le
droit de se clôturer dans son achèvement. Ce refus
s’appelle aussi ‘culture'.
Il ouvre l’espace nouveau d’une possibilité
d’infinie création nouvelle. Mais déjà
l’Esprit n’est pas là où sont les pleins.
Tout se passe comme
si les tâtonnements évolutifs cherchaient fébrilement
la perfection et que, paradoxe, ce soit finalement l’extrême
débilité inachevée et prématurée
qui se trouve livrée à la béance verticale...
Celle-ci renvoie vers la ‘force’ d’un autre ordre.
Non pas en continuité mais en rupture. A travers incertitude
et risque s’ouvre ainsi l’espace du pari. C’est là
que l’authentique humain se décide.
Il pourrait
sembler – et l'étologie
y incite – que le spécifique
humain se réduit en fin de compte à du biologique
simplement transposé ou sublimé. Une efflorescence
évolutivement apparue. Quelque chose comme un épiphénomène
d'une réalité fondamentalement, et de part en part, du
même ordre. L'intelligibilité naturaliste qui se veut
être en stricte continuité avec le même
peut avoir raison à 99%. Le stupéfiant
c’est le un pour cent restant. Du côté de l’autre.
Un petit reste qui pourtant ouvre un infini d’espérance.
Une faible voix prophétique émerge sur les vastes
étendues où prolifère le ‘ça’.
Elle ose commencer par dire ‘je’. Petit David face au
géant Goliath. C’est elle pourtant qui est finalement
victorieuse des réductionnismes totalitaires. La spécificité
humaine, un indicible qui se cache et se révèle en
même temps, se cherche dans la béance des
apparences simplement phénoménales. Le petit reste
du même pas 1% restant. Paradoxale intelligibilité
de l’homme tellement en continuité avec le "donné"
naturel et qui pourtant ne devient réellement compréhensible
qu’en rupture avec lui !
L’homme n’est
possible qu’à partir d’un animal en crise. L'homme
passe infiniment l'homme dit Pascal. L’homme hors de soi.
L’homme en avant de soi. Très, très loin en avant
de soi. C'est l'Autre pro-vocant qui le défie au
dépassement. C’est dans l’extrême tension de
la verticalité sacrale que
naît l’homme en tant que homme. Le sacré est
proprement crise
d’enfantement de l’humain. Personne ne
sait quand cela a commencé. Personne ne le saura sans doute
jamais. Mais l’accession d’un certain primate à
l’humanité reste incompréhensible autrement. Seul
le ‘divin’ ouvre la différence
à travers laquelle l’humanité
peut advenir. Qui d’autre que Dieu pouvait provoquer l’exode
de ce primate vers l’humain ?

B.
Le 'je' illusoire ?
Le "je" semble être la chose la plus évidente du monde. Cependant dès qu'elle est soumise à une réflexion plus critique, cette évidence perd de son assurance. C'est ainsi, par exemple, qu'au-delà
de leurs fondamentales différences, empirisme et bouddhisme se
retrouvent dans une critique convergente d'un 'moi' qui se réduit finalement à
des particules élémentaires de la conscience.
Le
moi atomisé
Dans
son Traité de la nature humaine, David Hume expose le schéma
empiriste en sa pure simplicité. Au départ il y a les
perceptions. Nous en avons de deux sortes, les 'impressions' et les
'idées'. Les impressions sont soit externes, soit internes.
Chacune d’elles peut être simple ou complexe. Le complexe
peut se réduire intégralement à du simple. On
peut donc réduire les impressions complexes à des
impressions simples. Ce sont en quelque sorte les particules
élémentaires de la construction psychologique et
spirituelle de l'homme. Les impressions produisent les 'idées',
elles aussi simples ou complexes. Ces impressions et ces idées
n'appartiennent à rien ni à personne.
Il
s'agit d'une critique de la métaphysique en général
et du rationalisme en particulier. Elle dénonce l'illusion
substantialiste derrière les concepts de matière, d'âme
ou de Dieu, et, partant, la saisie intuitive du moi comme entité
substantielle. La conscience est réduite à une série
d'impressions très diverses et très variables dans un
flux perpétuel. L'esprit est une sorte de scène où
diverses perceptions font successivement leur apparition; il n'est
rien d'autre que ces seules perceptions successives. La rapidité
de leur succession crée l'illusion d'un 'lien' passant à
travers les événements éparpillés d'un
homme pour les rattacher fallacieusement à l'identité
d'un même 'moi'.
Un faux-semblant
Pour
le bouddhisme, tout est douleur parce que formé de la
rencontre transitoire d'éléments voués à
la désagrégation et à la dispersion. Rien n'est
stable ni permanent. Rien ne subsiste. Rien ne se tient. Il n'y a
nulle part quelque chose comme une 'substance' ou un substrat
unifiant une multiplicité en fuite. Le
Principe d’impermanence est absolu. Tout s’écoule
dans un flux douloureux d’apparences insaisissables. Tout est
impermanent. Tout est évanescent. Tout est faux-semblant. Tout
est souffrance.
Qu’est
fondamentalement le réel ? Tous les phénomènes
ont leur origine dans l’esprit,
selon
le principe: un au-delà de ma pensée est impensable; un
au-delà de mon possible est impossible. Les
substances n’ont donc aucune entité spécifique.
Tout n’est que phénomènes
qui naissent les uns des
autres. Le principe d’impermanence gouverne tout. Le
monde n’est dès lors qu’un flux perpétuel
et dénué de sens. Un composé
impermanent
d’agrégats.
Fondamentalement illusoire. Le réel
n'a pas d'autre réalité que celle qui se manifeste dans
la perception et que la
perception épuise. Tout phénomène est seulement
une production de l’esprit. Toute réalité ne peut
être qu’une de ses créations. C’est
donc l’esprit qui gouverne la totalité du monde.
L'esprit lui-même est comme la réflexion des formes dans
un miroir. L’ultime réalité est comme un miroir
magique. Il n’y a pas de troisième réalité
soit d’un esprit soit d’objets existant vraiment entre
l’ultime réalité du miroir et la relative réalité
des images en lui.
'Il
y a' le cosmos. Sans limite. Sans commencement et sans fin. Infini.
Pluriel. Dans un espace-temps discontinu et atomistique. Le tout de
la 'réalité' se
réduit à des sortes de fulgurations instantanées
aussi bien matérielles que mentales. Ces
constellations insubstantielles, fugaces et plus ou moins
fortuites déterminent, à chaque moment, la production,
dans l’instant suivant, de nouvelles configurations également
éphémères. Les
mondes se succèdent comme tous les phénomènes
dans un cycle ininterrompu de naissances et de morts, d'apparitions
et de disparitions. Les commencements sont infiniment renvoyés
en arrière. La fin est infiniment projetée en avant.
Les textes évoquent des millions de milliards d'éons
passés et à venir. Une sorte d'atomisme phénoménal.
Le monde n'est
finalement qu'une simple
'construction mentale' née de l'illusion du Soi. Il y a les
actes, mais on ne trouve aucun acteur. Où est l'architecte ?
Il ne se
découvre que lorsque la construction s'évanouit,
illusoire, devant la Réalité découverte,
fondamentale déception,
frustration, misère, douleur.
Le
monde est fait de relations interdépendantes. C'est-à-dire
qu'une chose est basée sur une autre elle-même
dépendante d'une autre chose. Rien n'existe donc réellement.
Car pour exister réellement un phénomène doit
avoir une existence propre et être
indépendant. Inutile
par conséquent de chercher une cause au monde puisqu'il n'a
pas d'existence indépendante.
Rien n'existe sans dépendance.
Il n'y a pas de corps qui existe indépendamment de ses
parties. Il n'y a pas d'esprit qui existe indépendamment de
ses moments mentaux. De n'importe quoi, aucune partie n'existe sans
dépendance. Même la plus petite particule, que ce soient
des atomes matériels ou spirituels, ne peut exister sans
dépendance. Toutes
choses ont la même réalité. Mais aucune n'est
indépendante de ses parties. Elle sont donc vides de toute
réalité propre.
Les
phénomènes surgissent ensemble dans un réseau
interdépendant
de cause et d'effet. Un
phénomène 'existe' uniquement à cause de
l'existence
d'autres phénomènes
dans un réseau incroyablement complexe de cause et d'effet
s'étendant sur le passé, le présent et les temps
futurs. Quelque chose comme un 'web' cosmique que symbolise le
filet d'Indra. Une toile d'araignée multidimensionnelle
à laquelle collent une infinité de gouttes de
rosée ou de pierres précieuses qui chacune réfléchit
les réflexions de toutes les autres, à l'infini. Parce
que tout est ainsi conditionné et transitoire, rien n'a
d'identité indépendante et n'existe pas réellement.
Tous les phénomènes sont donc fondamentalement
non-substantiels et vides. Tous les phénomènes sont
composés
et inter-dépendants,
que ce soient les objets physiques, les sensations, les perceptions,
la pensée, la conscience. Ces cinq « aliments »
conditionnent le maintien de « l'existence des êtres
vivants ». Les causes dépendent de leurs effets
pour pouvoir être causes. Les effets dépendent de leurs
causes pour pouvoir être effets. Que veut dire dès lors
'exister séparément' ? Rien n’est créé
par une puissance supérieure. Rien n’est par soi. Rien
ne persiste dans l’existence. Rien n’est sans cause. Rien
n’est absolument. D’autre part rien ne s’identifie
avec le néant. Rien ne s’annihile. Tout
surgit en dépendance de l’un avec l’autre.
Il
n'y a que des processus. Le
Bouddha, assis sous l’arbre de la Bodhi, vit la vérité
du changement. Il vit que tout était processus.
Non seulement dans le monde matériel, mais aussi dans le monde
mental. Il vit qu’il n’y avait rien, nulle part dans le
monde, qui ne soit pas processus. Il vit que les choses apparaissent
puis disparaissent. Il vit qu’il n’y avait dans la
Réalité rien de tel qu’un 'être'. Il vit
également qu'il n'y avait rien de tel qu’un 'non-être'.
Mais
le Bouddha vit aussi que ce changement n’était pas
fortuit. Les choses n’apparaissent ni ne disparaissent pas par
hasard. Tout ce qui apparaît, apparaît en dépendance
de conditions purement
naturelles.
Tout ce qui cesse, cesse parce que ces conditions cessent. Le Bouddha
ne vit donc pas seulement la vérité du changement. Il
vit aussi la loi de la conditionnalité. La
loi de la conditionnalité peut
être exprimée sous une forme très simple: A étant
présent, B apparaît; A étant absent, B n’apparaît
pas. Quand
ceci est, cela est. Ceci apparaissant, cela apparaît. Quand
ceci n'est pas, cela n'est pas. Ceci cessant, cela cesse.
Lorsque
les conditions sont réunies, le phénomène
apparaît et, donc, 'est' pour celui qui le perçoit.
Lorsque les conditions ne sont plus, le phénomène
disparaît. Il n'est plus pour celui qui l'a perçu. Cette
loi est le principe fondamental de la pensée du bouddhisme. Le
bouddhisme postule que 'tous les états conditionnés
sont 'dukkha', douleur et souffrance.
Sans
Etre suprême. Sans Dieu. Sans ‘essence’. Sans
‘âme’. Sans 'Soi’. Tout n’est que
phénomènes
qui naissent les
uns des autres. Tout n’est qu’agrégat de
phénomènes. Rien n'existe qui ne soit composé
d’éléments de perception de durée limitée.
Tout apparaît un jour, se transforme sans cesse et dépérit
inéluctablement. Ainsi
le monde.
Il n’est ni réel ni objectif, n’étant
qu’un flux perpétuel et dénué de sens.
Sans entité
substantielle. Seulement conglomérats d'éléments
multiples rassemblés pour se séparer bientôt
Simple
agrégat d’illusions
et de souffrances. Ainsi
l'homme. Sans principe
personnel, il se réduit à des 'états' d’âme
ou de conscience, simple apparence phénoménale du
moment présent. Ainsi
le Moi. Une illusion. De
même qu’un singe, qui prend ses ébats dans la
forêt saisit une branche puis l’abandonne aussitôt
pour se raccrocher à une autre, puis à d’autres
encore, ainsi, ô moines, ce que vous nommez esprit, pensée,
connaissance, se forme et se dissout sans cesse. Une
simple illusion à partir de la rencontre transitoire des cinq
'agrégats' que sont la matière, la sensation, la
volition, les notions, la connaissance.
Dans
la 'roue de l'existence' omniprésente au Tibet
cette coproduction conditionnée est présentée
comme un ensemble de douze liens ou maillons formant une suite
cyclique. Ignorance
- karma - conscience - formes et noms - six organes des sens -
contact - sensation - désir - attachement - existence -
naissance - vieillesse et mort, Le ‘continuum’ des
phénomènes se poursuit. L’un apparaît.
L’autre disparaît. Et la séquence continue comme
s’il n’y avait ni avant ni après.
Une
'illusion magique'; nous
pensons que nous percevons un ego, mais il n’est pas réellement
là. Un
'défaut de vision'; les
choses ne sont pas ce qu’elles semblent être.
Une 'lampe'; pour
brûler elle a besoin de combustible sans quoi elle s’éteint.
Une
'bulle'; elle
éclate dès qu'on veut la saisir.
Un 'rêve';
c'est
au réveil que l'illusion devient manifeste. Un
'nuage'; jamais
identique à lui-même plus d'une fraction de seconde. Un
'éclair'; aussi
imposantes et admirables puissent apparaître les choses
conditionnées, quand on les voit du point de vue de
l’Inconditionné elles sont toujours aussi brèves
qu’un éclair dans le ciel d’une nuit d’été.
Pour le
bouddhisme la cause de toute la douleur et de toute la misère
du monde se trouve fondamentalement dans la fausse et illusoire
création du 'Moi'. Le
salut n'est donc possible qu'après la découverte
expérimentale de la non-existence
du moi.
Les êtres humains comme tous les phénomènes ne
sont que des collections
de parties auxquelles
on donne une désignation conventionnelle. Mais ils n’ont
aucune entité qui perdure. Quand on examine les éléments
un par un on découvre qu’en un sens absolu il n’y
a pas d’être vivant qui puisse être la base pour
des fictions telles que ‘je suis’ ou ‘moi’.
En d’autres mots, en un sens absolu, il n’y a que des
formes
et des noms.
La personne n’est qu’un nom, une désignation, une
expression conventionnelle. Il n'y a pas d'Ego.
Les notions
d’âme
ou de 'Je'
sont donc de
fausses notions. De
simples dénominations appliquées à une
collection
de parties
en perpétuel changement
qu'on appelle
les cinq agrégats,
à savoir, la
forme
physique de quelqu’un;
la sensibilité
qui réagit de façon
émotionnelle devant les choses perçues; la distinction
entre les expériences
plaisantes, déplaisantes ou neutres; la conscience
et les facteurs
complémentaires en
liaison avec le karma. Aucun de ces ‘agrégats’
ne constitue le Moi. Le
Soi lui-même n'est qu'un assemblage des cinq composants
arbitrairement conçus comme un tout, indépendant et
permanent. Rien d'autre qu'une étiquette collée par
convention. Une simple construction mentale. Ainsi
donc l’ultime réalité n’est qu’un
état
de conscience. Le ‘je’
n’est qu’un état
de conscience. La ‘douleur’
– substance du monde – n’est qu’un état
de conscience. Le salut se
réalise au niveau d’un état
de conscience...
A
l'opposé de l'hindouisme et de ses écoles brahmaniques,
le bouddhisme refuse toute entité permanente. Il n'y a donc
pas de sujet substantiel. Anatman. Mais s'il n'y a pas d'âme,
qu'est-ce qui perçoit ? Qu'est-ce qui connaît ? Il n'y a
que les cinq agrégats. Ils sont vides, n'ont pas de nature
propre et surgissent en dépendance de causes et de conditions.
C'est un de ces cinq agrégats, vijnana,
qui remplit, si on peut dire, la fonction qui est celle de l'âme
ailleurs. Vijnana
est un
moment singulier de conscience conceptuelle. La conscience et son
objet n'y font qu'un. C'est l'objet de la conscience qui est la cause
du surgissement de vijnana. Dans l'activité mentale normale il
y a succession continue d'une infinité de vijnanas. C'est
cette continuité qui tient ensemble, unifie et synthétique
le flot des moments de la connaissance. Cela nous donne
fallacieusement la notion d'un sujet
connaissant. C'est par
ignorance qu'est conçu un monde
extérieur,
séparé et indépendant. Mais ce monde n'est en
réalité qu'une projection de l'esprit ou du
mental.
Idéalisme
et illusionnisme
Comment
la connaissance est-elle possible ? Pour l'idéalisme
conséquent, sujet et objet doivent être de même
nature. A l'extrême, l'esprit peut connaître les objets
parce que les objets sont faits d'esprit. Et encore un pas de plus:
l'esprit donne naissance à l'objet. Voyez le rêve.
Illusionnisme. Dans
le bouddhisme il y a, au départ, 18 écoles qui
s'affrontent sur la question du sujet et de sa rencontre avec l'objet
et, partant, sur la 'réalité' du monde extérieur.
Derrière cette multiplicité on peut retenir deux
grandes orientations.
Dans la pensée bouddhiste il y a
en effet tension entre, d'une part, une certaine orientation
'idéaliste' qui nie toute réalité extérieure
à l'esprit, et, d'autre part, une orientation 'illusionniste'
qui tend à
regarder l’esprit lui-même comme irréel au même
titre que les les choses matérielles qu’il croit
percevoir. Chacune de ces deux grandes orientations a une approche
fondamentalement différente sur la production
conditionnée,
le mécanisme central du bouddhisme.
L’idéalisme
bouddhique (par exemple les écoles de Vijñânavâda
ou de Cittamâtra) veut fonder rationnellement le mécanisme
de la production conditionnée des phénomènes.
Les phénomènes perceptibles sont sans substance. Ils
sont seulement à partir de l'esprit. Etre est être
perçu. Toute
perception est ainsi une projection de l'esprit. Tout 'objet' n'est
qu'un phénomène de la prise de conscience. Le 'réel',
lui, est seulement résultat de l'imagination créatrice.
Quant au monde, il est une construction mentale. Un simple rêve
dans lequel le rêveur lui-même est rêvé.
L’idéalisme
va jusqu'au bout d'une logique qui veut exclure l'illusion. Sous
celle-ci il y a toujours un 'réel' même s'il n'est pas
ce que l'on croyait. Je vois un serpent. En réalité il
y a une corde rayée enroulée dans la pénombre.
Il s'agit de dégager la corde réelle sous la fiction du
serpent. Pour l’idéalisme
n'existe vraiment que ce qui est capable de produire un effet. Ce qui
l'amène à dégager sous les apparence
in-efficientes et imaginaires du 'solide' qui, ici, n'est rien
qu'idée. Il s'agit de dégager le plan réel de la
production
conditionnée sous
la structure illusoire du plan fictif et
de ses causalités fausses. Sous
les pseudo-causalités du plan de l'illusion il y a, sur le
plan réel, une vraie causalité. Là se joue la
véritable production
conditionnée.
La
tendance qu'on peut qualifier d'illusionnisme
prend des formes extrêmes
dans le sûtra de la Perfection de la Sagesse
(Prajñâpâramitâ-sûtra) et dans des
écoles comme le Madhyamaka. Ici il s'agit moins de
'construire' comme le fait l'idéalisme que de 'déconstruire'
le processus de la production conditionnée. Cette orientation
refuse de dégager une strate de réel sous la strate
fictive. Dans ce 'phénoménisme'
les
phénomènes se suffisent à eux-mêmes. Ils
n'ont pas besoin de support, de 'substance' derrière eux. Tous
les phénomènes sont vides d'essence, c'est-à-dire
qu'ils n'ont pas de réalité intrinsèque et
indépendante
des causes et des conditions d'où ils apparaissent. Sont ainsi
mises en équation vacuité et production conditionnée.
Les fantômes et les fantasmes du plan fictif prennent appui les
uns sur les autres et se conditionnent mutuellement, sans qu’il
y ait jamais besoin du point d’appui sous-jacent d’un
plan réel. La production conditionnée, dès lors,
n’est plus la machinerie cachée de l’illusion,
c’est l’illusion elle-même. L'illusion qui se
soutient elle-même de ses illusions.
L’esprit
et ses objets croissent ensemble. Il n’y a donc pas de
différence substantielle entre sujet
et objet.
Voilà pourquoi on dit des phénomènes qu’ils
n’ont qu’une réalité cognitive. Tout ce que
nous percevons n’est qu’impressions mentales et non pas
choses en elles-mêmes. L'architecte disparaît en
même temps que disparaît la construction. L'illusion
réside dans le fait de croire que le constructeur demeure
quand la construction est détruite, qu'il y a un acteur
derrière les actes. C'est en vain qu'on cherche l'architecte.
La
construction n'est pas autre que le constructeur. Il n'y a pas de
condition unique à la construction qui serait un constructeur.
Il
n'y a pas un phénomène 'en soi' issu d'un acteur 'en
soi'. Il y a un faisceau de phénomènes, arbitrairement
conçus comme formant un tout unique, la construction. Et ce
faisceau est tout aussi arbitrairement conçu comme issu d'un
unique acteur. Or celui-ci n'est lui-même qu'un faisceau de
phénomènes,
Un
constructeur ne crée rien si ce n'est lui-même en tant
que créateur : c'est parce qu'il pose une création face
à lui comme objet de connaissance qu'il se conçoit
lui-même comme sujet de connaissance. La
construction existe bien, en tant que construction, d'origines
diverses et conditionnées, mais non pas en tant qu'objet de
connaissance 'en soi', immuable et indépendamment de la loi de
coproduction conditionnée. Le constructeur existe bien, lui
aussi, mais comme une étiquette apposée à un
faisceau de phénomènes inter-dépendants, et non
pas en tant que sujet de connaissance 'en soi', demeurant
indépendamment de la construction qui l'a fait naître.
Et non qu'il a fait naître.
Si
l'objet de connaissance
n'existe pas 'en soi', le sujet n'existe pas davantage 'en soi'. Il
en va de cette construction comme d'un mirage.
Tout n'est que
interdépendance.
Dans
la perspective bouddhique, le monde est un système dynamique
en perpétuel changement. Ne
reste dons finalement que
l'interdépendance toute
nue. C'est-à-dire le vide d'existence propre. La vacuité
des
choses désigne leur absence d'être en soi. Elle dit
l'inexistence de toute essence, c'est-à-dire de tout caractère
fixe et non-changeant. La vacuité n'est pas le 'vide de'
quelque chose; elle 'est' la
chose elle-même en tant que vide. Une
fois qu’on a vu pleinement que les choses sont vides,
on n’est plus trompé. L’ignorance cesse. Les douze
rayons de la roue ne tournent plus.
C.
Crise de l'intériorité
L’homme,
aujourd’hui, ne semble plus pouvoir se comprendre autrement
qu’en bouclant la boucle sur son immanence. Celui qui jusque là
était aussi citoyen d’ailleurs va perdre son statut
d’exterritorialité. Cet animal de l’embranchement
des vertébrés et de la classe des mammifères,
apparu évolutivement dans l’histoire naturelle de la
vie, n’est plus marqué de l’intouchable mystère
sacral. Ramené dans les strictes limites de la nature, l’homme
devient objet manipulable d’un savoir et d’un pouvoir.
Ainsi le ‘même’ veut se boucler sur lui-même.
En stricte immanence. Sans ‘hors de’. Sans l’Autre !
Un univers à l’image de l’homme qui, ayant perdu
sa ressemblance avec Dieu, n’est plus qu’à l’image
de son univers.
Celui qui jusque là était aussi
citoyen d’ailleurs va perdre son statut d’exterritorialité.
Cet animal de l’embranchement des vertébrés et de
la classe des mammifères, apparu évolutivement dans
l’histoire naturelle de la vie, n’est plus marqué
de l’intouchable mystère sacral. Ramené dans les
strictes limites de la nature, l’homme devient objet
manipulable d’un savoir et d’un pouvoir.
Le
religieux ‘aliène’ le même !
Pour son malheur. Pour sa transcendance aussi. Si un certain
anthropoïde ne s’était pas ‘aliéné’,
aliéné par rapport au ‘même’ de son
animalité, y aurait-il l’homme ? A l'opposé
de l'approche 'religieuse' qui promeut la différence, la
science, cet épistémè de la réduction, ne
peut pas ne pas réduire l'autre au même. On la croit neutre.
Elle conspire.

L’humain
devenu ‘objet’ de science ne
peut être que l’humain à la limite de l’humain,
l’humain incapable de trouver consistance autrement. C’est
un homme déjà soumis qui devient soumission disponible
à l’objectivité. Dans l’abdication de sa
subjectivité. Et de sa protestance. Un homme déjà
vaincu par spirituelle entropie. Et qui se laisse glisser sur la
pente de l’entropique intelligibilité réductrice.
Car le processus réducteur n’a ses chances que dans
l’oubli de la gigantesque néguentropie qu’est
l’homme lui-même. Et partant du ‘sujet’ de la
possibilité scientifique elle-même. Dans l’oubli
aussi que le parti-pris d’objectivité n’est
lui-même qu’une forme de projectivité ...
Le
monde perd son âme
Ce
que ‘matérialisme’, aujourd’hui, veut dire !
L’étendue infinie du
‘ça’ livré à la pure articulation
fabricatrice de toute signification. Lorsque toute forme de verbe,
ultimement, ne peut plus se conjuguer qu’au neutre: ça
se structure, ça fonctionne, ça s’organise, ça
parle... L’homme réduit à une simple machine
désirante et parlante !
La
révolution mécaniste est d’essence
structurale. Elle est congénitale à la science moderne
telle qu’elle se constitue à partir de la fin du
seizième siècle avec Galilée (1564-1643),
Mersenne (1588-1649), Gassendi (1592-1655), Descartes (1596-1650)...
Elle commence avec un pari sur la rationalité profonde du
réel. Laquelle rationalité s’identifie avec la
transparence des éléments et des rapports articulables
dans la certitude que articulation réelle et articulation
mathématique sont identiques. Ainsi s’opère
l’accord pragmatique entre rationalisme et empirisme. Alors
devient possible en quelque sorte le miracle permanent, puisque tout,
avec l’astuce que les révolutions industrielles se
mettront à promouvoir, peut s’articuler, se désarticuler
et se réarticuler en un monde infiniment nouveau. L’archétype
de l’intelligibilité mécaniste est la machine.
L’ancienne intelligibilité visait à connaître
le mystère du lien ontologique des êtres et des
événements. C’est pourquoi elle spéculait
sur des ‘principes’, des ‘vertus’, des
‘forces’, des ‘influences’, etc. sensés
nouer le monde conçu comme une totalité ‘symbiotique’.
La nouvelle intelligibilité mécaniste n’appréhende
plus un monde ontologiquement lié mais un univers logiquement
structuré selon des rapports mathématiques dans un
espace-temps géométrique. Elle n’est plus centrée
sur l’être mais sur la structure. L’être, en
quelque sorte démystifié, est livré dans sa
nudité à la manipulation.

Le système
épistémologique et pragmatique du mécanisme
implique: a)
Une totale immanence, le système s’expliquant
entièrement par lui-même à l’exclusion de
toute influence extérieure au système. b)
Une parfaite clôture, le système se suffisant
complétement à lui-même. c)
Une visée réductionniste et atomistique où la
partie veut expliquer le tout et le simple le complexe. d)
Une intelligibilité structurale qui ne déborde en rien
la stricte articulation, désarticulation et réarticulation
selon des rapports calculables. e)
Une approche purement quantitative qui, loin de rejeter le
qualitatif, l’intègre en le réduisant. En clair,
ça se
tient et ça fonctionne
SANS intervention extérieure.
L’intelligibilité
mécaniste s’est imposée d’emblée de
façon impérialiste. Rien ne résistait devant
elle. En moins de trois siècles le ‘mystère’
même de la vie semble livré, corps et âme, à
son articulation, à sa désarticulation et à sa
réarticulation. Le ‘vitalisme’ se vide en quelque
sorte de sa substance. Il perd son ‘âme’. Anima, ce
qui donne vie à un ‘animal’, anemon, souffle,
force quasi immatérielle, ‘force vitale’, principe
biologique, principe ontologique, différence pertinente d’avec
la mort... La ‘vie’ est dépouillée de ses
mystérieuses spécificités. Désormais
l’organique fait place au mécanique. Là où
la totalité cosmique s’animait dans un ‘milieu
vital’, elle s’articule à présent dans un
espace géométrique. La causalité n’est
plus participation mais simple articulation structurelle de grandeurs
mesurables. La qualité est mangée par la quantité.
La complexité peut se mettre en équation. Le ‘mystère’
devient calculable.
Structure
L’évanescence
de l’âme
laisse la matière livrée à
elle-même. Et c’est le matérialisme
qui s’en empare. L’âme cependant
colle tellement aux choses qu’il faut longtemps pour l’en
décoller. La ‘matière’ n’émerge
que péniblement du qualitatif. Ce n’est que très
lentement qu’elle prend ses distances par rapport au sentir
humain. En perdant ses 'affects' comme ‘pesante’,
‘dense’, ‘palpable’, ‘tangible’.
Ce qui résiste et ce qui persiste...
Le concept de
'structure',
devenu un concept cardinal dans l’épistémè
moderne, livre toute chose à l’articulation,
à la désarticulation
et à la réarticulation.
Dans la certitude que tout relève d’une vaste
combinatoire et peut se construire et se déconstruire,
théoriquement et pragmatiquement, intelligiblement et
efficacement, dans la stricte extériorité transparente
de l’espace et du temps. A travers la 'psychanalyse' de la
'matière' résiste seule la notion de structure
devenue ainsi une notion-clé de
l’intelligibilité moderne. Dégagée des
projections anthropomorphes, délaissant le plan métaphysique,
elle opère le passage de l’ontologique au logique, de
l’être à la relation intelligible. Rapport
logique, calculable, traduisible en fonction de type mathématique.

Voici
de l’eau. Je peux décrire
cette 'matière' (l’eau est un liquide incolore,
inodore...) ou simplement m’en servir (pour me laver, pour
boire...) ou en évoquer poétiquement la richesse
symbolique (les eaux fécondantes...) ou encore tenter de
l’expliquer en remontant à des parties de plus en plus
petites (composée de gouttelettes d’eau, de particules
d’eau...). Ce faisant je ne quitte pas la tautologique
assertion que l’eau c’est l’eau... simplement
affectée de qualités qui explicitent sa richesse pour
moi. Je l’évoque dans sa complexité. En même
temps son ‘être’ devient pour moi de plus en plus
mystérieux. Cependant que se cache et se dévoile son
insondable essence.
Voici
H-O-H. C’est la même
eau. Mais pour ainsi dire dans sa nudité. Simple formule.
L’eau devenue intelligible. Non plus 'essence' mais pure
structure.
Simple rapport logique qui traduit la structure moléculaire de
l’eau et qui me livre en même temps sa loi de
construction. H et O ne sont pas d’abord de l’hydrogène
et de l’oxygène au sens où ils renverraient à
des ‘composants’ essences ou substances. Ce sont d’abord
des symboles comme d’autres symboles de type mathématique.
Sans doute ces symboles ne sont-ils pas de pures abstractions et se
réfèrent-ils effectivement à ‘quelque
chose’ qui se trouve dans la nature où hydrogène
et oxygène peuvent se rencontrer concrètement comme
deux corps. Mais ce ‘quelque chose’ transcende la ‘chose’
pour se chercher lui-même, au-delà de lui-même,
dans de nouvelles formules, dans de nouvelles structures.

La formule de
l’eau, H-O-H, donne la loi de construction de la molécule
d’eau à partir d’éléments dits corps
‘simples’, l’hydrogène (H) et l’oxygène
(O). Tout ce qui existe matériellement dans le vaste univers,
les milliards et les milliards de composés, qu’ils
soient réels ou simplement possibles, ne sont jamais que des
construits à partir des 103 sortes d’éléments
que recense la chimie moderne. Une telle possibilité
combinatoire est une chose merveilleuse. Grâce à elle
les éléments, loin d’être clos sur
eux-mêmes, peuvent entrer en liaison, en rapport, en synthèse
de nouvelle structure. Leur indéfinie COMBINAISON produit
l’indéfinie multiplicité des choses concrètes
existant dans la nature ou créées artificiellement par
l’homme. Tous les corps, tous les êtres physiques de
l’univers, la nature tout entière sont ainsi comme des
mots, des phrases, un texte gigantesque, écrits à
partir d’un alphabet de 103 signes. L’examen du tableau
de la classification périodique des éléments,
successeur de celui que Mendéleiev dressait dès 1869
avec les 92 éléments alors connus, peut apporter des
joies proches de celles de la contemplation. Comprendre l’écriture
de la Création ! Donc un petit nombre d’éléments
est suffisant pour combiner un infini multiple et complexe. Quelques
dizaines de sons élémentaires produits par l’appareil
phonateur humain suffisent pour articuler toutes les langues du monde
et produire tout ce que tous les hommes ont jamais dit ou diront !
Les dix signes numériques suffisent pour composer l’infini
des nombres. Les 26 lettres de l’alphabet latin, quelques
accents et quelques signes de ponctuation suffisent pour composer
tous les textes passés, présents et futurs de toute
l’humanité. La soixantaine de touches du clavier d’un
ordinateur... Encore s’agit-il là d’une luxueuse
concession à la commodité humaine puisque ce même
clavier transcrit à l’usage de la machine qui, elle,
fonctionne en ‘binaire’, le résultat de ces
quelques touches avec seulement deux
signes différents qu’on peut traduire
numériquement par ‘0’ et ‘1’,
logiquement par ‘oui’ et ‘non’,
électroniquement par ‘0 V’" et ‘+ 5 V’.
Deux signes différents au minimum sont nécessaires.
Mais deux sont suffisants pour tout dire et pour tout composer.

Une
articulation sans signification ? La
'forme' (l'idée, le plan, la grammaire, etc.) était
pensée jusque là comme une puissance d'un autre ordre
qui imposait son ordre à la 'matière'. Désormais
surgit la terrible question: Pourquoi la vie ne se réduirait-elle
pas à une 'structure' hautement complexifiée ?
La 'matière' étant sensée engendrer par
elle-même
sa 'forme'... Donnez-moi le
hasard et la nécessité. La structure fait le
reste.
D.
L'homme sans Dieu
Face
à la montée de l'athéisme libertin et de son
optimisme facile, Blaise Pascal entame une réflexion critique
sur les possibilités de l'homme sans Dieu. Non pas à
partir de l'idée mais à partir de l'expérience.
Et le savant Pascal sait de quoi il parle quand il est question
d'expérience. N'a-t-il pas élaboré la seule
méthode scientifique valable pour l'homme dont la connaissance
est toujours tiraillée entre l'idée et le réel
concret ? Dans cette même exigence, le chrétien Pascal
rejoint à plus de mille ans de distance saint Augustin, un
autre grand expérimentateur des choses divines et humaines. Et
une même béance des profondeurs humaines avides des
sources vives de toute réalité.
Entre les
deux il ne faut cependant pas oublier la différence qui est
celle de la distance entre deux espaces historiques et culturels.
Chez saint Augustin l'expérience intérieure révèle
une présence positive. Chez Pascal cette présence est
négative. Pour Augustin le 'vide' est essentiellement 'appel'
du Dieu vivant qui, en-deçà et au-delà,
est toujours déjà là. Chez Pascal le 'vide'
peut être réellement absence ou manque. Une
différence typique de la modernité montante. Dieu peut
désormais se retirer de l'homme au point de laisser en lui un
'gouffre infini' qui marque négativement la créature
d'un creux qu'elle tente - vainement - de remplir de tout ce qui
passe à sa portée.
L'homme? Un être
insignifiant, flottant, perdu...
Car
enfin qu'est-ce que l'homme dans la nature?
Un néant à
l'égard de l'infini, un tout à l'égard du
néant,
un milieu entre rien et tout, infiniment éloigné
de comprendre les extrêmes;
la fin des choses et leurs
principes sont pour lui
invinciblement cachés dans un
secret impénétrable.
(Pascal,
Pensées, Lafuma,199)
Également
incapable de voir le néant d'où il est tiré
et
l'infini où il est englouti.
(199)
Nous
voguons sur un milieu vaste,
toujours incertains et
flottants,
poussés d'un bout vers l'autre;
quelque terme
où nous pensions nous attacher et nous affermir,
il branle,
et nous quitte,
et si nous le suivons il échappe à
nos prises,
nous glisse et fuit d'une fuite éternelle;
rien
ne s'arrête pour nous. (199)
L'homme
n'est qu'un sujet plein d'erreur naturelle,
et ineffaçable
sans la grâce.
Rien ne lui montre la vérité.
Tout l'abuse. (45)
Les
sens abusent la raison par de fausses apparences.
Et cette même
piperie qu'ils apportent à l'âme,
ils la reçoivent
d'elle à leur tour; elle s'en revanche.
Les passions de
l'âme les troublent
et leur font des impressions
fausses.
Ils mentent et se trompent à l'envi. (45)
On
croit toucher des orgues ordinaires en touchant l'homme.
Ce sont
des orgues à la vérité,
mais bizarres,
changeantes, variables.
Ceux qui ne savent toucher que les
ordinaires
ne seraient pas d'accord sur celles-là.
Il
faut savoir où sont les touches.
(55)
Où, désormais, trouver la base solide, le fondement inébranlable, sur lequel ancrer notre construction ?
Nous
brûlons du désir de trouver une assiette ferme,
et
une dernière base constante pour y édifier une tour qui
s'élève à l'infini
mais tout notre fondement
craque
et la terre s'ouvre jusqu'aux abîmes.
(199)
Reste une sorte de relativité généralisée.
Donc
toutes choses étant causées et causantes,
aidées
et aidantes, médiates et immédiates
et toutes
s'entretenant par un lien naturel et insensible
qui lie les plus
éloignées et les plus différentes,
je tiens
impossible de connaître les parties sans connaître le
tout,
non plus que de connaître le tout
sans connaître
particulièrement les parties. (199)
Dans
la vue de ces infinis tous les finis sont égaux.
(199)
L'homme est un être fuyant qui se fuit
Nous
ne nous tenons jamais au temps présent.
Nous errons dans
des temps qui ne sont point nôtres,
et ne pensons point au
seul qui nous appartient.
C'est que
le
présent d'ordinaire nous blesse.
(47)
Que
chacun examine ses pensées.
Il les trouvera toutes occupées
au passé ou à l'avenir.
Nous ne pensons presque
point au présent,
et si nous y pensons
ce n'est que pour
en prendre la lumière pour disposer de l'avenir.
Le présent
n'est jamais notre fin.
Le passé et le présent sont
nos moyens;
le seul avenir est notre fin.
Ainsi
nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre,
et,
nous disposant toujours à être heureux,
il est
inévitable que nous ne le soyons jamais.
(47)
Nous sommes pleins de choses qui nous jettent au-dehors
Et
ainsi les philosophes ont beau dire :
rentrez-vous en
vous-mêmes,vous y trouverez votre bien;
on ne les croit
pas
et ceux qui les croient sont les plus vides et les plus sots.
(143)
Les
stoïques disent : rentrez au-dedans de vous-même,
c'est
là où vous trouverez votre repos.
Et cela n'est pas
vrai. Les autres disent :
sortez dehors et cherchez le bonheur en
un divertissement.
Et cela n'est pas vrai, les maladies
viennent.
Le bonheur n'est ni hors de nous ni dans nous;
il est
en Dieu et hors et dans nous. (407)
La puissance des mouches...
Elles
gagnent des batailles,
empêchent notre âme
d'agir,
mangent notre corps. (22)
L'esprit
de ce souverain juge du monde
n'est pas si indépendant
qu'il ne soit sujet à être troublé
par le
premier tintamarre qui se fait autour de lui.
Il ne faut pas le
bruit d'un canon pour empêcher ses pensées.
Il ne
faut que le bruit d'une girouette ou d'une poulie.
Ne vous étonnez
point s'il ne raisonne pas bien à présent,
une
mouche bourdonne à ses oreilles :
c'en est assez pour le
rendre incapable de bon conseil. (48)<
Si
vous voulez qu'il puisse trouver la vérité
chassez
cet animal qui tient sa raison en échec
et trouble cette
puissante intelligence
qui gouverne les villes et les royaumes.
(48)
Le
plaisant dieu, que voilà. O ridicolosissime heroe!
(48)
Les puissances trompeuses : l'imagination.
L'imagination,
cette
maîtresse d'erreur et de fausseté,
marquant
du même caractère le vrai et le faux.
(44)
Cette
superbe puissance ennemie de la raison,
a établi dans
l'homme une seconde nature. (44)
Elle
ne peut rendre sages les fous mais elle les rend heureux,
à
l'envi de la raison qui ne peut rendre ses amis que misérables,
l'une
les couvrant de gloire, l'autre de honte. (44)
Que
le prédicateur vienne à paraître,
si la nature
lui a donné une voix enrouée et un tour de visage
bizarre,
que son barbier l'ait mal rasé,
si le hasard
l'a encore barbouillé de surcroît,
quelque grandes
vérités qu'il annonce
je parie la perte de la
gravité de notre sénateur. (44)
Le
plus grand philosophe du monde
sur une planche plus large qu'il ne
faut,
s'il y a au-dessous un précipice,
quoique sa
raison le convainque de sa sûreté,
son imagination
prévaudra.
Plusieurs
n'en sauraient soutenir la pensée sans pâlir et suer.
(44)
Le moi réel masqué par un moi virtuel, déguisé, trompeur, charlatan, comédien...
Le
ton de voix impose
aux plus sages
et change un discours et un poème de force.
(44)
L'affection
ou la haine changent la justice de face, (44)
Jamais
la raison ne surmonte totalement l'imagination,
mais le contraire
est ordinaire. (44)
Nos
magistrats et nos médecins...
s'ils
avaient la véritable justice,
et si les médecins
avaient le vrai art de guérir
ils n'auraient que faire de
bonnets carrés. (44)
Les
seuls gens de guerre ne se sont pas déguisés de la
sorte
parce qu'en effet leur part est plus essentielle.
Ils
s'établissent par la force, les autres par grimace. (44)
Qui
ne voit pas la vanité du monde est bien vain lui-même.
(36)
Nous sommes automate autant qu'esprit.
Les
preuves ne convainquent que l'esprit,
la coutume fait nos preuves
les plus fortes et les plus crues.
Elle incline l'automate qui
entraîne l'esprit sans qu'il y pense.
(821)
Quand
on ne croit que par la force de la conviction
et que l'automate
est incliné à croire le contraire ce n'est pas
assez.
Il faut donc faire croire nos deux pièces,
l'esprit
par les raisons qu'il suffit d'avoir vues une fois en sa vie
et
l'automate par la coutume,
et en ne lui permettant pas de
s'incliner au contraire. (821)
La
raison agit avec lenteur et avec tant de vues
sur tant de
principes,
lesquels il faut qu'ils soient toujours présents,
qu'à
toute heure elle s'assoupit ou s'égare
manque d'avoir tous
ses principes présents.
Le sentiment n'agit pas ainsi;
il
agit en un instant et toujours est prêt à agir.
Il
faut donc mettre notre foi dans le sentiment,
autrement elle sera
toujours vacillante. (821)
La
machine d'arithmétique fait des effets
qui approchent plus
de la pensée que tout ce que font les animaux;
mais elle ne
fait rien qui puisse faire dire
qu'elle a de la volonté
comme les animaux. (741)
Entre rêve et réalité.
Qui
sait si cette autre moitié de la vie où nous pensons
veiller
n'est pas un autre sommeil un peu différent du
premier? (131)
Si
nous rêvions toutes les nuits la même chose
elle nous
affecterait autant
que les objets que nous voyons tous les jours.
(803)
Et
si un artisan était sûr
de rêver toutes les
nuits douze heures durant qu'il est roi,
je crois qu'il serait
presque aussi heureux qu'un roi
qui rêverait toutes les
nuits douze heures durant
qu'il serait artisan. (803)
La seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement. Et cependant c'est la plus grande de nos misères.
Le
divertissement
nous amuse
et nous fait arriver insensiblement à la mort.
(414)
Mais
ôtez leur divertissement
vous les verrez se sécher
d'ennui.
Ils
sentent alors leur néant sans le connaître,
car c'est
bien être malheureux
que d'être dans
une tristesse insupportable,
aussitôt qu'on est réduit
à se considérer,
et à n'en être point
diverti. (36)
Les
hommes s'occupent à suivre
une balle et un lièvre :
c'est
le plaisir même des rois. (39)
Les
hommes n'ayant pu guérir la mort, la misère,
l'ignorance,
ils se sont avisés, pour se rendre heureux,
de
n'y
point penser. (133)
Je
sens que je puis n'avoir point été,
car le moi
consiste dans ma pensée;
donc moi qui pense n'aurais point
été,
si ma mère eût été
tuée avant que j'eusse été animé,
donc
je ne suis pas un être nécessaire.
Je ne suis pas
aussi éternel ni infini,
mais je vois bien qu'il y a dans
la nature
un être nécessaire, éternel et
infini. (135)
Tout
le malheur des hommes vient d'une seule chose,
qui est de ne
savoir pas demeurer
en repos dans une chambre.
(136)
Ceux
qui font sur cela les philosophes
et qui croient que le monde est
bien peu raisonnable
de passer tout le jour à courir après
un lièvre
qu'ils ne voudraient pas avoir acheté,
ne
connaissent guère notre nature.
Ce lièvre ne nous
garantirait pas de la vue de la mort
et des misères qui
nous en détournent,
mais la chasse nous en garantit.
(136)
Tel
homme passe sa vie sans ennui
en jouant tous les jours peu de
chose.
Donnez-lui tous les matins
l'argent qu'il peut gagner
chaque jour,
à la charge qu'il ne joue point,
vous le
rendez malheureux. (136)
La
mort est plus aisée à supporter sans y penser
que la
pensée de mort sans péril.
(138)
Rien
n'est si insupportable à l'homme
que d'être dans un
plein repos, sans passions,
sans affaires, sans divertissement,
sans application.
Il sent alors son néant, son abandon, son
insuffisance,
sa dépendance, son impuissance, son
vide.
Incontinent il sortira du fond de
son âme,
l'ennui, la noirceur, la tristesse,
le chagrin,
le dépit, le désespoir. (622)
E.
Les hauteurs soupçonnées
Au
tournant du vingtième siècle. Après le
divin, voici l’humain soupçonné. Freud le
soupçonne dans ses profondeurs. Nietzsche dans ses hauteurs. A
l’encontre de l’euphorie des progressismes militants et
triomphants, un cri de catastrophe. Comme un déchaînement
de folle démesure prise au piège de l’anthropocentrisme
schizoïde. Une passionnée revendication des acuminales
sur-possibilités de la belle bête qui ose se dire homme.
A travers un infini soupçon de tout ce qui, au cours des
temps, s’est arrogé un titre de grandeur. Tragédie
d’un destin qui ne s’ouvre furieusement au sur-humain que
pour se retrouver plus furieusement encore dans la clôture de
l’humain, trop humain. Friedrich
Nietzsche est
tout cela. Et bien plus encore.
Du
vouloir-vivre à la volonté de puissance
En-deçà
de toutes les sophistications accumulées Nietzsche est en
quête d’un ‘brut’ innocent. En-deçà
de toutes les complications mensongères, il veut retrouver un
jaillissement originaire. Il commence par le chercher dans le
‘vouloir-vivre’. Du côté de Schopenhauer. A
travers la critique de Hegel. Où et comment, en-deçà
ou au-delà de la radicale critique kantienne de nos
possibilités de connaissance, trouver un accès à
la totalité
de l’expérience ?
Schopenhauer
croit le saisir dans l’acte
de volonté. Cet acte coïncide avec la naissance du monde
et communie à son essence intime ‘grâce à
son énergie intrinsèque’. Le monde est ma
représentation. Une
totalité qui se donne dans l’expérience totale.
Et cette expérience ne peut être que celle de la
Volonté. Par conséquent le monde comme volonté
se confond avec le monde comme chose en soi.
Kant, Platon et
les Védas semblent, ici, se rencontrer sur terrain
judéo-chrétien. Mais finalement c’est le neutre
‘il y a’ qui triomphe. Car cette Volonté, principe
unique, n’est qu’aveugle et irrationnelle
‘volonté-de-vivre’. Elle se manifeste partout dans
l’univers tout en échappant à la connaissance
claire. Elle se donne dans le brut immédiat de l’empirie.
Quelque chose comme l’expérience immédiate d’une
volonté qui connaît le corps a priori et d’un
corps qui connaît la volonté a posteriori. Le monde se
révèle ainsi comme ‘macranthrope’ dont la
volonté seule nous permet de découvrir le sens et
d’appréhender la réalité intime. Cela n’a
rien à voir avec un vouloir divin. Il s’agit d’un
vouloir tout court. Quelque chose d’omniprésent,
toujours immédiatement donné, libre, sans raison, hors
de l’espace-temps, sans fin, sans fondement. Absurde ?
Il s’agit d’un ‘acte’ pourtant, ce
qui exclue le fatalisme. Mais en même temps est exclue la
création puisque cet acte est aveugle. La prolifération
du mal dans ce monde n’a pas d’autre ‘raison’.
Chaque individu n’est ainsi qu’un miroir éphémère
de l’éternelle Volonté dont la nature ou
l’univers ne représentent eux-mêmes qu’un
plus grand miroir moins éphémère. Car cette
volonté n’a d’éros que pour l’éternité
et de mépris que pour le temps. C’est pourquoi elle ne
s’intéresse qu’à l’espèce,
renvoyant les individus du côté des apparences. La
nature ne considère et ne traite les individus que comme des
moyens, l’espèce seule est sa fin. C’est
ainsi que la sexualité n’est essentiellement que vouloir
obscur de l’espèce
qui prend tous les moyens pour
arriver à ses fins. Les individus,
eux, se laissent prendre à cette duperie. Ils sont laissés
à leurs illusions.
Illusions sans fin pour le pauvre
homme qui rêve d’établir le règne de
l’humain.
La nature est imperturbablement aristocratique. En face d’elle,
l’homme n’est qu’une bête sauvage qui joue la
mascarade de la ‘civilisation’. Ce qu’il appelle
‘progrès’ est illusoire. Son rêve fou
d’immortalité est inconsistant. Il est livré sans
fin à la souffrance qu’engendre sans fin le
vouloir-vivre. Sont ainsi posées les fondations d’un
pessimisme
extrême. Dans la mesure
où tout vouloir personnel est cause de souffrance une telle
philosophie ne peut se fixer d’autre tâche que celle de
dépasser ce vouloir. Vers où ? Du côté
du néant. Là, enfin, se dissipe l’illusion
personnelle. L’art peut sans doute conduire vers une telle
délivrance. La musique surtout. Mais momentanément
seulement. Brefs moments d’extase hors du torrent de la volonté
cosmique. C’est l’éthique qui peut prolonger la
délivrance. La pitié, en effet, identifie et englobe
tous les individus et tous les êtres au sein de la Volonté
Unique. Avec la révélation de la ‘vérité
absolue’. C’est-à-dire de l’absolu
anéantissement de soi.
Nietzsche sera d’abord un
Schopenhauer qui se veut ‘optimiste’. Il part lui aussi
du fondamental vouloir-vivre en l’homme. Il veut simplement le
pousser au-delà de thanatos. Du côté d’éros.
Il s’agit dès lors non plus de renonciation mais de
réalisation et d’exaltation à l’infini. La
vie m’a confié ce secret: Voici, dit-elle, je suis ce
qui doit toujours se dépasser soi-même.
Au
départ, donc, une donnée absolument brute. Quelque
chose comme le ‘deus sive nature’ spinoziste. Impensé
radical que toute pensée ne peut que pervertir. Une animale
pulsion de la vie. Une animale plénitude de vie. Sans but.
Sans cause. Sans ordre. Elle est à elle-même sa valeur.
Sans recours possible à rien d’autre qu’elle-même.
Toute autre ‘valeur’ n’étant qu’une
projection mystificatrice produite par les ‘ratés’
du fonctionnement de cette valeur absolue. Le privilège de
l’homme ? Pouvoir dire cette valeur. L’affirmer
comme ‘Volonté de puissance’. Et s’affirmer
soi-même, avec elle, volonté de puissance. Oser être
fort !
L’innocence
perdue
Comment
le ‘bel animal’ en est-il arrivé à perdre
son innocence ? Cette question hante Nietzsche jusqu’à
la folie. L’innocence perdue... C’est-à-dire la
plénitude animale de la vie oubliée. La volonté
de puissance pervertie. Cela a commencé là-même
où tout était en place pour produire la plus belle race
d’hommes. En Grèce. Au sein de la lumineuse sérénité
se lève le besoin de l’art et de la tragédie. Le
besoin de l’autre
qui voile et dévoile en
même temps le pessimisme. Avant le discours. Dans le sentir de
l’esthétique. L’esthétique... Une double
pulsion originaire antithétique s’y cache. Un clivage,
un affrontement et l’étreinte d’une dualité
hétérogène. Sous le signe d’Apollon et de
Dionysos. Instant ou éternité. Jaillissement ou belle
forme. Nature ou artifice. Instinct ou idée. Exubérance
ou sérénité. Ebriété ou rêve.
Démesure ou mesure. Eros ou Epos. Extrêmes orgiaques ou
harmonie du milieu. Barbares ou civilisés. Titans ou dieux de
l’Olympe...
Apollon se montre comme le génie
transfigurant du principe d’individuation qui seul donne
l’illusion d’une authentique rédemption possible.
Alors que sous la jubilation mystique de Dionysos les limites de
l’individuation sont éclatées et que s’ouvre
le chemin vers les profondeurs maternelles de l’être,
vers le noyau le plus intime des êtres. Reste la lucidité
tragique. Pourquoi la distance apollinienne au cœur de
l’originaire immédiateté dionysiaque ?
Pourquoi n’est-il pas seul, le dionysiaque ? Pourquoi son
‘autre’ ? Pourquoi le pessimisme ? Pourquoi le
supporter jusqu’à son extrême qu’est le
tragique ? Le pessimisme est-il donc nécessairement signe
de décadence ? Mais la décadence n’est-elle
pas justement du côté des défenses et des fuites
devant le pessimisme ? La science. La volonté épicurienne
ou stoïcienne. La morale. La dialectique. Le socratisme. Toutes
les formes ‘esthétiques’ de justification...
Comment toute cette ‘fatigue’ a-t-elle pu suinter de la
plénitude animale ? Pourquoi la race d’homme la
plus joyeuse a-t-elle inventé ces défenses, ces ruses
et ces fuites ? D’où viennent à la santé
ses névroses ?
La conception théorique
du monde n’est qu’une
manifestation secondaire de la conception tragique
du monde. Du tragique
perverti. Le long d’une histoire, celle de l’Occident,
qui est identiquement une histoire de la décadence. Mais
Faust, déjà, n’est-il pas le symbole de cet éros
théorique qui doit aller au diable ? Nietzsche se veut
l’annonciateur d’un nouvel
âge tragique.
Un retour à la lucidité
tragique. Une
redécouverte du plaisir dionysiaque. En deçà des
Grecs que la morale avait rendus aveugles. Un retour, donc, aux
sources païennes. Les Ariens. Et leur plus bel épanouissement
que sont les Grecs. Mais en-deçà du démon de
Socrate qui ne fait qu’interdire et empêcher de danser en
rond. Par-delà, surtout, la sémite contestation de la
païenne plénitude telle qu’en vingt siècles
d’histoire, sous les espèces judéo-chrétiennes,
l’Occident n’a cessé de moraliser. Un gigantesque
combat à mener. Furieusement.
La
perversion socratique
Ce
juif de Socrate. Déjà ! Parce qu’il attente,
sacrilège, à la plénitude créatrice de
l’instinct. Au nom de la conscience. Au nom de la pensée.
Au nom de la personne. Au nom du divin. Une pure perversion ! Face
à Dionysos, un Apollon châtré. La ‘vertu’
socratique ? Un mensonge. Un réflexe de cruauté
déguisé. Une imposture costumée, sortable et
digne d’admiration. La ‘pensée’ socratique ?
Une castration du mythe et de l’art. L’illusion de saisir
l’être de part en part alors qu’elle ne fait
qu’interposer entre l’homme et la vie le monde faux des
mots et du discours. La fausse conscience théorique fuyant la
tragique lucidité. Ce ‘démon’ de Socrate
qui fait mourir la tragédie ! Euripide contre Eschyle.
L’art tué par la philosophie. Exit le chœur. Entre
l’acteur, masque du beau parleur... Le mal est fait. Désormais
la fausse universalité de la pensée conquiert le monde
et le stérilise en même temps. Grande toile filée
par l’araignée de la ‘connaissance’ qui ne
cesse de paralyser les innocents ébats de la vie.
La
perversion de la perversion. Au cœur du ‘oui’ grec,
le ‘non’ socratique. Au cœur du ‘oui’
païen le ‘non’ judéo-chrétien. Un
‘non-affecté’ d’un gigantesque exposant. Est
païen de dire oui à ce qui est naturel, le sentiment
d’innocence au cœur du naturel, la nature. Est chrétien
de dire non à ce qui est naturel, le sentiment d’indignité
au cœur du naturel, la contre-nature. (Nachlass
III,566). Le mythe de Prométhée est arien. Le mythe de
la chute est sémite. Dans celui-ci, la femme
succombe à la
curiosité, à la tentation, au mensonge. Dans celui-là,
l’homme
ose, titanique, le sacrilège
contre Dieu.
D’un côté, l’orgueilleuse
force païenne. De l’autre, la faiblesse de l’humilité
soumise. Ici, l’innocence immédiatement naturelle. Là,
la culpabilité sans fond du péché. Face à
l’infini ‘oui’ de la volonté de puissance,
le ‘non’ contre-nature du ressentiment contre la vie, de
la fatigue et de la décadence. Tel est le judéo-christianisme.
Non-grec. Barbare. Asiatique. De mauvais goût. Il s’agit
de dire non à ce non. Réconcilier l’homme avec la
plénitude du ‘oui’ immédiat. Affirmer la
‘volonté de puissance’. Il faut à cette
insulte aux valeurs païennes une riposte digne des Titans, un
acte du suprême tragique, rien moins que la mise à mort
de Dieu.
Le meurtre du Père une fois consommé,
les fils de la maternelle paganité pourront célébrer
la parousie de l’Antéchrist. Le païen Dionysos. Où
est Dieu ? s’écria-t-il. Je vais vous le dire. Nous
l’avons tué ! Vous et moi... N’entendons-nous
pas encore le bruit des fossoyeurs qui portent Dieu en terre ?
Ne sentons-nous rien encore de la décomposition divine ?
Car les dieux eux aussi pourrissent. Dieu est mort ! Dieu reste
mort ! Comment nous consoler, nous les meurtriers d’entre
les meurtriers ? Ce que le monde a possédé
jusqu’ici de plus sacré et de plus puissant a perdu son
sang sous notre couteau ? Qui nous lavera de ce sang ?
Quelles eaux parviendront à nous purifier ? La grandeur
de cet acte n’est-elle pas disproportionnée à
notre taille ? Ne nous faut-il pas devenir nous-mêmes des
dieux afin d’en paraître dignes ? (Gai
Savoir. 125).
L’avènement de Dionysos sera le
triomphe de la Volonté de Puissance et l’anéantissement
de la volonté de vérité. La
volonté de vérité une fois consciente
d’elle-même, ce sera – la chose ne fait aucun doute
– la mort de la morale. C’est là le spectacle
grandiose en cent actes réservé pour les deux prochains
siècles d’histoire européenne, spectacle
terrifiant entre tous, mais peut-être fécond entre tous
en magnifiques espérances. (Généalogie
de la Morale. III,24). L’anéantissement de la morale
également. Avec la mort de ce ‘mensonge’ qui a le
plus duré, à savoir Dieu.
Depuis Socrate,
l’Occident n’a plus de valeurs que morales. Que de
perversions de la volonté de puissance ! L’instinct
du troupeau contre les forts et les indépendants. L’instinct
des souffrants et des ratés contre les heureux. L’instinct
des médiocres contre les êtres exceptionnels. Une
abominable ‘dévalorisation de toutes les valeurs’.
Le plus grand crime commis contre la plénitude de la force
vitale. Peut-on imaginer plus grande immoralité ?
Même
laïcisée, la modernité reste prisonnière de
cette perversion que l’Aufklärung et les socialismes n’ont
pas renversée mais simplement aménagée. Il
suffit de creuser derrière les mots comme ‘tolérance’,
‘liberté’, ‘vérité’,
‘égalité’, ‘fraternité’...
C’est la même perversion qui fait croire à la
justice et jouer au justicier, qui ne connaît d’amour que
comme don de soi, qui condamne l’orgueil comme impie, qui
soupçonne le plaisir de péché, qui sanctifie le
raté... La transcendance
toujours ! Morale des faibles,
des esclaves et des masses qui bloque le déploiement en
splendeur de la Volonté de Puissance. Narcotique et défense
en même temps. Mimétisme de la bête qui se fait
petite et se tapit pour échapper au danger. Mimétisme
féminin qui rend la force sortable en la déguisant en
‘poli’ et en ‘raffiné’.
Revanche
des faibles... Si la morale est dégénérescence,
comment la vie a-t-elle ainsi pu prendre goût à ce qui
lui est si contraire ? Le problème fondamental: d’où
vient l’omni-puissance de la croyance ? De la croyance en
la morale ? Mon
principe, dit Nietzsche, il n’y a pas de phénomènes
moraux mais seulement une interprétation morale de ces
phénomènes. Cette interprétation elle-même
tire son origine hors de la morale.
(Nachlass. III, 484-485).
Est-elle autre chose qu’une forme déguisée,
dégénérée, de la Volonté de
Puissance ? Comme une ruse du vouloir-vivre qui a besoin d’un
détour pour arriver ainsi à ses fins. Comme si la bête
en l’homme avait besoin de ce mensonge sous peine de rester
bête. Que signifient ascèse, sainteté, altruisme,
pitié, renoncement, devoir, démocratie, socialisme et
ainsi de suite... sinon ce qui reste au faible pour récupérer
une impossible ‘volonté de puissance’ ? La
morale est la revanche des faibles auxquels elle apporte une
illusoire forme esthétique d’illusoire justification. A
la manière des singes, les enfants imitent leurs parents. Et
comme il faut bien justifier, ayant jugé comme nous sentons
nous finissons par ne plus sentir que comme nous jugeons.
C’est-à-dire très mal. Nos pensées s’étant
chargées de mauvaises pensées.
Pourtant elle a
la vie dure, la morale ! Même l’immoraliste succombe
subrepticement à ses illusions. Car la force du préjugé
se nourrit de la durée. Depuis toujours l’homme a
affublé le monde de significations éthiques. Or tout ce
qui vit longtemps tend à s’imbiber de raisons. Si bien
que son origine irrationnelle non seulement s’estompe mais se
donne de plus en plus raison. Faussement. D’autre part le monde
réel est toujours plus petit que le monde fantastique !
L’un chasse ‘scientifiquement’ la peur. L’autre,
dans le mépris des causes et des effets, fait revenir au galop
le fascinosum et le tremendum des ‘Hinterwelten’ d’une
‘transcendance’ sans fin vers laquelle ne cesse de
renvoyer la supercherie. Enfin toute critique de la morale ne
risque-t-elle pas encore d’être menée au nom d’une
morale ? Piège suprême que Nietzsche pressent et
qu’il désamorce aussitôt. La morale ne peut pas
être dépassée ‘au nom de’. Elle se
dépasse dans l’acte même de dépassement,
refusant les raisons et se posant, Volonté de Puissance, sans
recours, dans l’affirmation du moi qui ose être fort.
C’est en nous que la morale se dépasse elle-même.
Les
effrayantes énergies – ce qu’on appelle le mal –
sont les architectes cyclopéens et les constructeurs routiers
de l’humanité. Tout le reste n’est que ruse,
prolifération de médiocrité interstitielle,
mensonge, utilité, moyen, pour que puisse être
l’individu fort. Ainsi parla Zarathoustra: O mes frères,
je place au-dessus de vous cette table d’une alliance nouvelle:
devenez durs ! L’homme réellement libre et fort ne
peut être qu’immoral. Il refuse de dépendre d’une
‘autre’ puissance que celle, sur-puissante, qui s’affirme
en lui.
Surhomme ?
L’homme
est "ce qui toujours se dépasse".
Malheureusement il est aussi "ce qui s’est faussement
dépassé jusqu’à aujourd’hui". A
cause du mécanisme perverti de la morale. La
sur-bête. – La bête en nous a besoin de mensonge.
La morale est un mensonge de défense contre les griffes de la
bête. Sans les faussetés qui sont charriées dans
la morale, l’homme serait resté bête. Ainsi, par
contre, il s’est pris lui-même pour quelque chose de
supérieur et s’est imposé de sévères
commandements. (Humain,
trop humain. I,481). Non, l’homme actuel n’est pas encore
homme. Il est seulement ‘embryon de l’homme futur’
vers lequel tendent toutes les forces constructrices de la vie. La
grande loi
de la nature qui se vérifie
partout est que le plus fort l’emporte toujours. Le but de la
nature ne peut être que le ‘surhomme’ !
Le
destin de l’humanité consiste en la réussite de
son type supérieur. Reconnaître
cela, c’est durcir son regard au point de dévisager le
tragique en face. C’est ‘être fort’ de
l’infini égoïsme dionysien. J’écris
pour une race d’hommes qui n’existe pas encore: à
savoir les ’Seigneurs de la Terre’.
La chance de l’homme
arien. Si profondément réfractaire aux prédications
de soumission ! Malheureusement encore atteint de la peste
chrétienne. Mais bientôt immunisé pour
toujours... Une
déclaration de guerre des hommes supérieurs à la
masse est nécessaire ! Nous voulons exercer des
représailles et amener à la lumière et devant le
tribunal toute cette industrie qui commence en Europe avec le
christianisme. (Nachlass.
III,430-431).
A la morale qui veut sauver la multitude, le
surhomme oppose l’immoral
qui proclame qu’un seul
être d’exception justifie le sacrifice d’une
multitude de médiocres. Aux causalités fantastiques, le
surhomme oppose la seule causalité authentique qui est celle
de volonté à volonté. Aux valeurs rabougries de
la morale, le surhomme oppose l’affirmation divine à
soi-même et à la plénitude animale créatrice
de ses valeurs. Aux peurs pusillanimes, le surhomme oppose le droit à
être méchant. Aux ‘sciences humaines’ et au
‘social’, le surhomme oppose la ‘science des
Seigneurs’. A la distinction entre le bien et le mal, le
surhomme oppose un ‘au-delà du bien et du mal’. A
l’optimisme facile, le surhomme oppose le pessimisme tragique.
A la métaphysique, le surhomme oppose la science de l’Eternel
Retour. Au cri de Zarathoustra: Tous
les dieux sont morts. Nous voulons à présent que vive
le surhumain !
Quelle
lucidité pour quel tragique ?
Faut-il
être anti-chrétien à l’extrême pour
le comprendre réellement ? Et qui l'a mieux compris que
Nietzsche ? Les
hommes des temps modernes dont l’intelligence est si émoussée
qu’elle ne comprend plus le sens du langage chrétien ne
sentent même plus ce qu’il y avait d’épouvantable
pour un esprit antique dans la formule paradoxale: ‘Dieu
crucifié’. Jamais dans une conversion il n’y eut
rien d’aussi hardi, rien d’aussi terrible, rien qui mît
tout en question et posât tant de questions. Cette formule
annonçait une transmutation de toutes les valeurs antiques.
(Jenseits von Gut
und Böse’, 3,46)
La
lucidité nietzschéenne perce d’emblée le
secret de la dramatique fondamentale de l’Occident: le
gigantesque affrontement d’un hétérogène
extrême, l’étreinte presque deux fois millénaire,
sous le signe d’éros et de thanatos, d’une
COM-posante et d’une EX-posante. Pour le malheur de l’Occident
cependant, selon Nietzsche ! Car ce mariage contre nature entre
Athènes et Jérusalem, ce sang d’arien et de
sémite mêlé, n’a eu et ne peut avoir de
fécondité que douteuse. Une prolifération de
bâtards !
En Nietzsche proteste le fauve blessé.
La dionysiaque explosion de vie frustrée. La païenne
volonté de puissance impuissante. Une protestation qui se veut
prophétique. Annonciatrice d’une proche résurrection
de Dionysos. Et partant le retour du tragique. Et partant le possible
avènement du surhomme. Lucidité ou illusion ? Car
la destinée de l’Occident, né de mère
grecque et de père judéo-chrétien, peut-elle
jamais revenir à la maternelle innocence de Dionysos ?
Est-il possible de se retrouver indemne après une longue nuit
de lutte avec l’Autre ? Jacob non boitillant ?
Comment,
à partir de la synthèse, revenir en quelque sorte en
arrière, évacuer la négativité promotrice
de l’antithèse pour retrouver dans sa pureté la
thèse païenne ? Sinon dans la négation de la
dialectique elle-même. L’Eternel Retour... C’est-à-dire
fondamentalement la négation du projet de transcendance. Sans
lequel l’Occident est impensable. Sans lequel la ‘modernité’
est inintelligible. Et, partant, sans lequel Nietzsche lui-même
est impossible. Car enfin quelle chance pourrait avoir le ‘pur’
espace grec de produire un Nietzsche lui-même ? Explosant
littéralement de ‘transcendance’. Devenue folle,
peut-être. Mais transcendance
quand même ! Ce que
dit si admirablement ce philosophe ne fait jamais que confirmer de
mille voix que la possibilité même d’un tel
discours est une possibilité post-chrétienne. Ce que
veut être ce dissident ne fait jamais que témoigner que
Nietzsche lui-même est un produit historique du
judéo-christianisme !
Dionysos parle moins. Et ses
capacités de protestation sont infiniment moindres. Animant
les masses chorales de la scène éternelle du tragique.
Nietzsche, au contraire, se détache, masqué et costumé,
sur fond de masse dionysiaque. Acteur. Acteur historique. Acteur
personnel. Surencombré de soi. Hyper individualisé.
Super-Socrate. Proclamant au monde et à l’histoire son
Devoir-être ! La démesure d’un vouloir est si
peu grecque que son moindre balbutiement inchoatif se voit laminé
par l’éternelle roue de l’ordre cosmique. Et si la
concurrence entre les hommes et les dieux eux-mêmes, à
l’image de l’homme, restent soumis à l’ultime
mesure de la roue fatale. Tout autre est la nietzschéenne
possibilité du surhomme. Le sur-possible de l’homme, par
judéo-chrétienne grâce, révélé
vouloir créateur à l’image de Dieu. Tout-Autre à
l’infini. La protestation nietzschéenne se fait donc sur
fond d’un gigantesque malentendu. De même que l’ensemble
de la protestation moderne qui vit en lui son acmé.
L’impossible païen du judéo-chrétien
paganisé ! Devenu historiquement ‘autre’,
grâce à la rencontre de l’Autre, et refusant
l’Autre. Le tragique n’est-il pas là ? Avoir
compris et ne pas pouvoir vouloir... Ne pas vouloir vouloir. La
paranoïa se donne alors l’infini fictif meublé de
rêve exacerbé. Où divague l’exposante
schizoïde fantastifiée. Mais piégée !
Le cri sauvage de l’animal blessé dans la païenne
caverne peut-il être autre chose que l’impuissante
éructation d’un ressentiment ?
La
subjectivité, par grâce de JE SUIS infiniment ouverte,
se reprend, schizoïde, en l’autonomie d’une
immanence absolue. Mais sa principielle transcendance toujours
refuse. Voilà pourquoi l’immanence occidentale n’a
cessé de se ‘transcendantaliser’. Mettant en même
temps en place un massif mécanisme de défense. Pour
sauver l’innocence de sa mythique parthénogenèse.
Dans l’expulsion permanente de son géniteur. Dès
lors, il faut bien inventer mille raisons pour étayer sa
généalogie. Pour expliquer aussi les bâtards de
la famille et les troublantes manifestations qui détonnent sur
le grand portrait. Ici, Nietzsche s’en donne à cœur
joie. Mais la ‘raison’ schizoïde peut-elle faire
autrement ? N’est-ce pas fatalement qu’elle
caricature en ‘déraison’ ce qui refuse ses
‘raisons’ ? D’autant plus que la perception
panesthétique de Nietzsche en arrive à identifier ces
"raisons" avec la toute-puissance d’un volontarisme
phénoménaliste.
La rencontre par la paganité
de l’altérité judéo-chrétienne
n’est ni accidentelle contingence ni transitoire facticité.
Elle est irréversible. Perversion tant qu’on voudra –
et qui plus qu’elle-même en a une conscience plus aiguë ?
– mais perversion rendant vain tout retour, fût-il
éternel. Parce que désormais la boucle ne peut plus se
boucler ! La clôture est béante sur la
transcendance. Toute clôture de la plénitude païenne
sur elle-même est éclatée dans l’infini
ouvert de l’Autre. La glorieuse affirmation du ‘oui’
païen est mortellement malade du ‘non’
judéo-chrétien.
Le tragique nietzschéen
est-il finalement autre chose que le drame de l’esprit moderne
prisonnier de la caverne ? Au moment même où les
euphories esthétiques soupçonnent leur dérision ?
Toute la philologie du monde ne peut rien contre la désespérante
montée de l’absurde. lorsque la caverne refuse les
prophètes et que s’amplifient les vociférations
d’une vaste tautologie. Lorsqu’il n’y a plus
d’autre ‘raison’ possible que l’écho
renvoyé des schizoïdes clôtures.
Le
surhomme ? Mais quel ‘sur’
et quel ‘homme’ ?
Puisqu’à l’entrée se tient le singe et à
la sortie le néant. Extrêmes avec lesquelles Nietzsche
triche. Avec lesquelles toute clôture ne peut pas ne pas
tricher. En esthète. Mais jusqu’à un certain
point seulement. Notre modernité médite peu sur le
dernier acte d’une démesure. Il est des rictus qui vous
renvoient trop scandaleusement la grimace de votre propre démence.
Alors on presse le pas. En faisant beaucoup de bruit pour ne rien
entendre. Et si l’ironie de Zarathoustra était encore
plus glacée que celle du destin ? Et si c’était
Nietzsche fou qui avait le plus à dire à
notre modernité. Sur
la modernité...
On
aura compris que dans un tel espace idéologique toute
intériorité et avec elle l'esprit en son sens le plus
profond sont condamnés comme radicalement
illusoires. L'intériorité est un accident, le
sujet un point de vue, Poser
comme cause de la vue une perspective de la vue ; c'est le coup de
maître par lequel on a inventé le "sujet", le
"moi". (La
Volonté de Puissance, Livre I, 100) 'Je' ne pense pas.
Le cogito est une espèce d'accident de parcours, de
contingence historique. Simplement 'ça' pense au milieu d'un
ordre énergétique ponctué de faits. Quelque
chose comme un je transcendantal ne peut être qu'une
impression mensongère au cœur d'une
dispersion d'énergies pulsionnelles. Tous
les instincts qui ne se déchargent pas vers l'extérieur
se tournent vers l'intérieur — c'est là ce que
j'appelle l'intériorisation de l'homme : c'est alors seulement
que pousse en l'homme ce qu'on appellera son "âme".
Tout le monde intérieur, aussi mince à l'origine que
s'il était tendu entre deux membranes, s'est élargi et
gonflé, a acquis de la profondeur ; de la largeur, de la
hauteur à mesure que la décharge vers l'extérieur
des pulsions de l'homme a été inhibée. (La
Généalogie de la Morale,
Second traité, 16)
F.
Les profondeurs soupçonnées
Nietzsche
soupçonne l’humain en ses hauteurs. La psychanalyse le
soupçonne en ses profondeurs. Toute la perspective classique
pense l’homme à partir de la conscience maîtresse
d’elle-même. A la fois norme et critère de la
connaissance vraie, de la création belle et de l’action
bonne. La théorie psychanalytique mine cette belle certitude,
englobant la conscience dans un plus vaste
inconscient
et livrant l’euphorie
humaniste aux mystérieuses forces des profondeurs obscures.
Freud
n’a pas découvert l’inconscient qui hantait déjà
la pensée classique. Mais, de marginal qu’il était
jusque là, il se veut désormais central. Freud en a
fait l’instance dynamique décisive de l’ensemble
des possibilités humaines. Tu crois ta décision tienne.
En fait elle est déjà décidée ailleurs.
Les raisons que nous donnons ne sont pas les raisons qui nous
animent. Et si celles-ci restent occultées, c’est
qu’elles sont très peu avouables. Ici encore le même
point de départ philosophique qu’un Schopenhauer ou
qu’un Nietzsche. A l’origine il y a la ‘vie’.
Une force qui va et évolue. Une dynamique pulsionnelle en
conflit. L’homme représente une de ses extrémités.
Une réussite de l’évolution ? Peut-être,
mais une réussite fragile menacée d’échecs
incessants. L’homme enfermé dans la stricte clôture
du biologique ne peut être, fondamentalement, que le jouet des
pulsions aveugles et obscures de la vie inconsciente. L’humain
en réduction du côté de l’objectivité,
du non-moi, de la nécessité, de la matière...
Tout commence par l’effet scandale. Quelque chose comme
un crime de lèse-humanité. Contre toute la tradition
humaniste. Signe de la crise de conscience occidentale tout entière.
Le grand soupçon. Réflexe d’hygiène.
Réflexe de peur. Celui de l’homme désormais
‘bourgeois’, homme bien-portant, maître du discours
bien-portant. Aseptique. Entre le ‘normal’ et le
‘pathologique’, il faut se donner une frontière
sûre. Verbale à défaut de réelle. Une
mythologie habillée de raison et conciliable avec le croyable
disponible de la modernité. Grande sotériologie à
la mesure de la moderne schizoïdie. Et dans ses limites !
Désormais il n’y a de salut que dans la psychanalyse. Et
à quiconque ne cultive pas sa petite névrose, il ne
reste qu’à traîner un peu honteusement son
‘complexe’... Rendre sortable... Sous les espèces
du petit-bourgeois viennois de la ‘belle époque’.
Un homme qui se veut bien portant dans les clôtures de son
petit monde. Un homme qui a le culte des façades cossues et
peut payer pour leur restauration. Quelque chose comme une
sotériologie laïque à la mesure de la schizoïdie.
Et dans ses limites ! Désormais il n’y a de salut
que dans la cure de l’inconscient. Car la théorie est
d’abord pratique médicale. Il s’agit d’expliquer
le mal en le guérissant. De le guérir en
l’expliquant.
Freud n’a pas découvert
l’inconscient mais l’a enfermé. Trois siècles
après l’enfermement des fous. Et sans doute dans la même
logique. Il fallait bien l’enfermer ce vagabond de l’infini
chargé de tant de méfaits. Il fallait l’enfermer
dans les strictes limites d’une ‘science’ pour
qu’il cesse de nous chanter l’ailleurs. Freud enferme
donc l’inconscient. Dans l’espace épistémologique
et pragmatique de la modernité. A savoir l’espace de la
‘science’ qui n’est que
celui
du donné naturel. A l’une de ses extrémités,
l’homme. Une réussite menacée d’échecs
incessants. Identifié au mouvement pulsionnel de la vie en
conflit. Point de départ philosophique d’un Schopenhauer
ou d’un Nietzsche. Point de départ psycho-médical
d’un Freud. L’humain ainsi enfermé dans la stricte
clôture du biologique ne peut que se voir réduit à
l’aveugle pulsionnel. Le subjectif à l’objectif.
Le moi au non-moi. La liberté à la nécessité,
le spirituel au matériel. le personnel à l’universel.
Réduit. Donc explicable. Articulable, désarticulable,
réarticulable. De part en part analysable.
Enfant
des pulsions obscures
Dis-moi
ta généalogie. Depuis longtemps tu as oublié que
tu es fils ou fille de Dieu. On ne cesse de te redire que tu es
simplement l’enfant d’une dynamique évolutive de
la vie et de forces pulsionnelles primaires. Au départ, donc,
bien avant que ‘je’ ne désire, déjà
‘ça’ désire en moi. Et ‘ça’
désire quoi ? Essentiellement deux objets sexuels
originaires: moi-même et la (maternelle)
femme-qui-prend-soin-de-moi. L’aventure d’une vie
s’identifie finalement avec l’aventure de la libido. Une
libido évolutive dont un certain nombre de stades ponctuent le
destin. Depuis le berceau du petit de l’homme. La sexualité
est une puissance redoutable qu’on ne peut ni ignorer ni
annihiler. Rien ne s’oublie de ces luttes originelles.
L’histoire de la libido recèle la clé du destin
d’un être humain lié aux vicissitudes de
l’évolution libidinale.
La différence
entre l’animal simplement animal et l’animal humain tient
à la différence de destin de ces dynamiques. Du côté
humain, en effet, la dynamique pulsionnelle de la libido ne peut pas
s’effectuer directement. Le ‘je’ ne l’assume
pas sans problème et se trouve écartelé. La
libido se heurte, en effet, à une instance qui la refuse. Une
sorte de ‘barrière’ de nature socio-historique. Il
y a ce qu’elle laisse passer. Il y a ce qu’elle ne laisse
absolument pas passer. Il y a ce qu’elle laisse passer avec
plus ou moins de réserves, quitte à l’obliger de
changer d’identité. Bref, il y a une censure. Parce que
cette instance représente les conscientes et surtout
inconscientes exigences et aspirations de la personnalité,
Freud l’appelle, par opposition au ‘moi’, le
‘sur-moi’.
C’est donc entre le ‘je’
et le ‘ça’, entre le conscient et l’inconscient,
entre les pulsions libidinales inconscientes et la vie consciente
d’un individu que se situe la censure. Elle divise le psychisme
humain. Comme pour un iceberg il y a la partie émergée
du conscient et la plus grande masse immergée de
l’inconscient.
Il n’est pas possible d’anéantir
un désir insupportable. Il peut simplement être refoulé.
Mais le désir refoulé ne cesse de subsister dans
l’inconscient et n’attend qu’une occasion pour
réapparaître. Déguisé désormais.
Méconnaissable. Et d’autant plus pernicieux !
Chaque personne humaine est le résultat plus ou moins heureux
d’une histoire conflictuelle de l’inconscient entre les
pulsions et leurs refoulements. Histoire conflictuelle qui, dans
l’évolution de la personnalité, passe par des
‘stades’. Les vicissitudes d’Œdipe !
Lorsqu’un symptôme pathogène apparaît, sa
cause ne peut se situer qu’en arrière dans le temps.
Pour guérir, il faut ‘remonter’ le temps. Il faut
essentiellement chercher dans le passé de l’individu la
cause de son mal. Lorsque la pulsion libidinale ne peut pas être
désarmée, qu’elle est renvoyée en son
inconscient originel par le refoulement et qu’il ne lui reste
d’autre destin que la frustration, alors elle s’organise
en ‘complexe’ actif autour de son objet libidinal
archaïque. Sa nouvelle façon de se manifester sera la
névrose.
Sous son déguisement, cependant, le
symptôme risque de se trahir. Ici intervient la ‘ruse’
psychanalytique qui consiste à démonter les mécanismes
de formation des substituts et, en remontant leur filière, à
mettre le doigt sur le refoulé lui-même. La cure
psychanalytique n’a pas d’autre secret. Il s’agit
d’amener à la lumière du conscient le non-résolu
ou le mal-résolu de l’inconscient, source profonde des
troubles. Car rien ne se perd dans l’inconscient. Mais beaucoup
s’oppose à leur manifestation. Il y a les résistances.
Il faut ruser avec les forces du mal. Vous ne savez plus ?
Parlez ! Parlez ! Laissez les mots s’associer
librement. N’opposez pas de résistance. C’est
ainsi que les scènes pathogènes et leurs symptômes
résiduels ont des chances d’accéder à la
lumière salvatrice.
Il s’agit de descendre dans
le passé du sujet jusqu’aux lieux des combats perdus de
la libido. Cela ne va pas sans mal puisqu’il faut ruser avec
les résistances et forcer les mécanismes de défense
mis en place par la libido refoulée, assiégée et
retranchée en son complexe. Une fois la libido désarmée
on la prend en quelque sorte par la main pour la conduire,
prudemment, là vers où elle aurait ‘normalement’
dû évoluer d’elle-même. Une descente donc et
une remontée. Si la descente est lutte et ruse avec les
défenses, la remontée avec une libido indocile réserve
parfois bien des surprises !
La libidinale dynamique
pulsionnelle aux nombreux avatars possibles entre le pathologique et
le normal se veut être explicative de la totalité de
l’humain. Œdipe ne préside pas seulement au destin
individuel. Son caractère fondateur ne peut être que
celui de l’humanité historique tout entière.
L’hypothèse de ‘Totem et Tabou’ est à
ce titre significative. Le drame œdipien aboutissant au meurtre
du père primitif. Les fils meurtriers prolongeant leur
conjuration assassine en sociale institution. L’horreur du
crime se surmontant par les mécanismes de défense des
interdits et des lois. Le père sacrifié se trouvant par
sublimation divinisé. Tout un enchaînement. Moïse.
Le monothéisme...
L’inconscient
orphelin
En archè nous
avions un ‘Je suis’; il nous reste un ‘ça’.
Nous avons troqué le mystère du Père contre la
fiction d’Œdipe. Et celle-ci, à son tour, se
révèle superflue. Invités à oublier de
qui nous sommes fils. Devenus orphelins du néant. Car
désormais nous n’avons plus besoin de père.
Puisque ‘ça’ marche tout seul ! La
question du père est comme celle de Dieu; née de
l’abstraction, elle suppose rompu le lien de l’homme à
la nature, le lien de l’homme et du monde... Œdipe ne
sert strictement plus à rien. Autant, donc, ‘désœdipianiser’
l’inconscient. Œdipe, c’est comme Dieu: le père
c’est comme Dieu; le problème n’est résolu
que lorsqu’on supprime et le problème et la solution...
Ce sont Deleuze et Guattari
qui s’expriment ainsi dès 1972 dans Anti-Œdipe. Et
de poursuivre que désormais c’est un corps in-engendré
qui s’auto-engendre.
Tout est sur le corps sans
organes, et ce qui est inscrit, et l’énergie qui
s’inscrit. Fils du ‘ça’ en circulaire
auto-engendrement. L’auto-production de l’inconscient
surgit au point même où le sujet du cogito cartésien
se découvrait sans parents. Une telle schizo-analyse
veut être à la
fois une analyse transcendantale et matérialiste. Elle est
critique, en ce sens qu’elle mène la critique d’Œdipe,
ou mène Œdipe au point de sa propre auto-critique. Elle
se propose d’explorer un inconscient transcendantal au lieu de
métaphysique; matériel au lieu d’idéologique;
schizophrénique au lieu d’œdipien; non figuratif
au lieu d’imaginaire; réel au lieu de symbolique;
machinique au lieu de structural; moléculaire, micropsychique
et micrologique au lieu de molaire ou grégaire; productif au
lieu d’expressif.
Restent les machines désirantes...
Derrière ‘je désire’ il y a ‘ça
désire’. Du côté du ‘corps sans
organes’. En-deçà de ce ‘corps plein’ et de
cet ‘appareil répressif’ qu’est la société.
Qu’y a-t-il derrière ‘ça désire’ ?
Là, partout provoquées, partout répandues,
multiples et disparates, fonctionnent des ‘mécaniques’.
Ensembles de pièces
réellement distinctes qui fonctionnent ensemble en tant que
réellement distinctes. Les
rêves, par exemple. Ces mécaniques sont alimentées
par les produits des ‘machines désirantes’. La
machine désirante n’est pas autre chose: une
multiplicité d’éléments distincts ou de
formes simples et qui sont liés sur le corps plein d’une
société. Les
machines désirantes sont là. Elles fonctionnent et nous
fonctionnons avec elles. Ensemble fonctionnel qui marche après
que toutes les associations aient été cassées.
Hétéroclites. Librement mécaniques. Comme les
poulies et les bielles des machines absurdes. Telle cette machine de
Tinguely où une grand-mère hilare haut perchée
sur une mécanique ne cesse de pédaler, sans faire
avancer l’engin, mais en actionnant une seconde structure qui
scie du bois...
Le seul lien entre les désirs au
pluriel ne peut être que ‘le’ désir
lui-même, à savoir la libido. A partir d’un
inconscient ‘sans père ni mère’. A partir
d’un inconscient orphelin qui se produit lui-même dans
l’identité de la nature et de l’homme.
Les machines désirantes
fonctionnent pour
fonctionner. Elles
fonctionnent au
pluriel. Elles
fonctionnent en tous
sens. Aléatoires.
Absurdes. A partir du désir
insensé. Mais
peut-il être autre chose qu’insensé ? Ça
ne représente rien, mais ça produit, ça ne veut
rien dire, mais ça fonctionne. C’est dans l’écroulement
général de la question ‘qu’est-ce que ça
veut dire ?’ que le désir fait son entrée.
Un
inconscient sans Père. Un inconscient qui s'enlise dans la
clôture du `ça' pulsionnel ou structural. A la place des
profondeurs humaines ouvertes à l'Autre plus intime que nous
ne le sommes jamais à nous-mêmes. Un père
mythique qui n'a plus de substance ni de réalité,
laissant un inconscient orphelin. A la place du Père de qui
vient toute paternité et qui, par agapè, dit son Verbe,
engendrant son Fils et une multitude de ses frères.
Où
l’on coupe les ailes aux anges
Les anges ?
Essentiellement les messagers d’ailleurs. Lorsqu’on leur
coupe les ailes, il ne reste plus à l’homme d’autre
message que celui venant de larves rampantes et grouillantes. Voilà
l’homme sans dimension verticale. Réduit à sa
biologie. Il n’est plus qu’un animal un peu bizarre qui
évolue autrement que ses congénères. Et
désormais livré corps et âme à la
manipulation étriquée de praticiens. L’impérialisme
freudien du pan-sexualisme veut occuper le champ total de l’épistémè.
A la racine de ce qui est spécifiquement humain, il ne doit y
avoir désormais plus rien d’autre que la dynamique
tendancielle des forces obscures de l’originaire libidinal. Le
reste n’étant qu’aventure des vicissitudes de la
libido. Que reste-t-il à la transcendance ? Rien sinon
l’illusion. Le ‘sur-moi’ lui-même se tenant
si peu au-dessus de la mêlée. La censure qu’il
désigne n’étant au fond qu’une nécessité
de l’ordre matérialiste des choses.
Tu te crois
chantre de l’infini ? Modère tes illusions. Ta
parole est piégée. La multitude des symboles est
prisonnière d’un enclos du symbolisé, dans les
limites de cette ‘langue fondamentale’ à travers
laquelle toujours se dit, de mille manières, la sexualité.
Déjà le tout petit enfant lui-même... un ‘pervers
polymorphe’ sous le signe d’Œdipe....
Si la
perversité est fondamentale à ta source il ne reste
plus que le mensonge pour te rendre sortable. Quel autre pont jeter
par-dessus le clivage entre ce que tu crois généreux en
toi et tes réels mobiles inavouables ? Ou bien entre
l’affirmation de ce que tu crois être ta foi sincère
et tes problèmes non-résolus... Un monde de
déguisements. Toute une ‘psychopathologie de la vie
quotidienne’ faite d’oublis, de lapsus, de méprises,
d’actes manqués, de rêves... infiniment moins
‘innocents’ que ce qu’en disent tes excuses ou tes
explications. Ces sublimations, enfin, simples travestis d’éros,
à quoi se réduit finalement le meilleur de toi-même.
Ton amour. Ta foi. Tes révoltes. Ton dévouement. Tes
créations. Ton besoin d’absolu. Ta quête
incessante...
Mais comment les enfants des forces obscures et
du mensonge pourraient-ils trouver au fond d’eux-mêmes la
source d’espérance ? Jean Tauler, cinq siècles
avant Freud, éclaire les épaisses `instances' qui
stratifient l'inconscient. Il en compte jusqu'à quarante, les
comparant à des peaux d'ours noires et gluantes. Avec
infiniment plus de perspicacité, il dévoile les
profonds mécanismes de méconnaissance et de défense
qui s'interposent entre ces fausses profondeurs dans lesquelles
l'homme farfouille avec complaisance et les plus profondes
profondeurs où le Père, dans l'éternel
maintenant, engendre son Fils, et avec lui, tous ses fils.
Mais
le schizoïde enfermement méconnaît ces mécanismes
de méconnaissance et défend ces mécanismes de
défense. Voilà donc cet homme qui, pourtant, "passe
infiniment l'homme" enlisé dans les `peaux' nauséabondes.
Il a beau en soulever, il en reste d'autres. Peut-être ne
tient-il pas du tout à les soulever toutes ! Comme s'il
avait l'appréhension qu'en soulevant la dernière il ne
tombe, horrifié, dans un abîme de lumière, devant
abandonner ses nyctalopes `certitudes'. Il vaut sans doute mieux les
hanter de mythes. Œdipe suffit à son
divertissement.
Contre le vertical enracinement créateur
d’humanité, antagonisme radical de la schizoïdie,
l’acharnement s’est fait extrême. Là, de
cette intériorité, Dieu devait être chassé
avec beaucoup plus de violence que de toutes les extériorités.
Mais de là, justement, Dieu ne se laisse pas chasser. C’est
ontologiquement impossible. La raison la plus profonde de
l’uni-dimensionnalité des sciences humaines qui ne
peuvent révéler qu’une des faces du mystère
humain c’est que, de fait, elles se constituent comme négative
théologie. L’endroit
d’un envers. L’envers
d’un endroit.
Le
refoulement massif témoigne négativement du refoulé.
Le même
crie négativement
l’autre.
Un vide de Dieu se remplit étrangement de substituts inversés
du divin. Là où la totalisation schizoïde
expérimente l’ultime rétrécissement de la
finitude et où elle croit rencontrer l’absolu neutre
côtoyant l’absolu néant se situe un point décisif.
Un point de rupture. Mais d’intersection aussi. Et de
symétrique inversion.
Ce sur quoi toute notre recherche
sans cesse converge, la béance,
trouve là son lieu propre. Comme un ‘trou noir’
qui happe les trompeuses consistances. La béance semble
s’abîmer dans le néant. En fait elle ouvre aux
sources. Elle accule l’anthropo-logos
aux extrêmes. Non pas
pour sa mort. Mais pour sa résurrection. Une anthropologie
négative ne
peut que situer dans l’humour radical les positivistes
consistances. C’est en leur cœur qu’elle surgit. Et
c’est dans leur négation qu’elle procède.
Dialectiquement.
G.
De qui es-tu fils et fille ?
Nous
risquons, aujourd’hui, de ne plus le savoir. Nous nous croyons
tellement sortis de la cuisse de Jupiter que nous avons oublié
notre généalogie vraie. Alors nous restons flottants
dans les conjectures. Orphelins du Hasard et de la Nécessité ?
Orphelins de l’Absurde ? L'espérance moderne
s’était nouée sur l’homme
en son autonomie souveraine.
Puis vint le soupçon. Jusqu’aux affirmations de la ‘mort
de l’homme’. Moins d’un siècle après
la proclamation de la ‘mort de Dieu’. Et si l’humain
n’était qu’une illusion trompeuse ? Et si
l’homme se réduisait à une ’rationalité
sans sujet’ ? Et si la conscience n'était
qu'une ‘illusion de stabilité’ répondant à
notre illusoire ‘besoin d'absolu’ ?
Dès
lors que faire de cette ‘illusion métaphysique’ ?
Nietzsche la soupçonne de n'être qu'invention
sophistique, effet du langage trompeur, factice substantification
d'actes psychologiques, bref, une ‘fiction’. A évacuer !
Psychanalyse et structuralisme, par ‘inconscient’
interposé, s'en occuperont avec acharnement. Voilà le
sujet personnel réduit à n'être plus que l'écume
devenue consciente de plus fondamentales pulsions, de plus
fondamentales structures, de plus fondamentaux mécanismes
inconscients. Le ‘je’ lui-même n'a plus que la
consistance du phénomène flottant, fictif et illusoire,
sur un magma d'épaisses solidités telluriennes.
Simplement ‘ça’. Ça
désire. Ça
parle. Ça
fonctionne. Neutre structure
et aveugle mécanique in-engendrée qui s'auto-engendre !
Là où Freud situait une dynamique pulsionnelle comme
originaire motricité humaine, un plus en-deçà se
découvre: le règne du pur discursif et des lois
aveugles de la discursivité. Point zéro du manque.
Fonctionnement du désir insensé
dans le vide du sens évacué. L'homme révélé
divin par grâce ne refuse pas cette grâce sans faire la
bête. Lorsque l'homme se détourne de la Source de son
être, fatalement lui reste sa radicale facticité. Une
étendue d'absurde.
Tu
es mon fils
La
joie de Dieu surabonde dans l'engendrement. Il trouve ses délices
dans le débordement de la famille trinitaire vers une
multitude de filles et de fils. Fils et filles de Dieu non par nature
mais par grâce. Plus que la biologie, c’est l’alliance
qui décide de
l’authentique filiation. Elle se dit.
De toute éternité le Père lui dit: Tu
es mon fils.
(Psaume 2,7). Il dit cela au premier-né des fils d’homme.
Il le dit à l’archétype de toute humanité.
Il le dit donc à tout homme qui naît en cet univers.
Vous avez reçu
un Esprit qui fait de vous des fils. Et la preuve que vous êtes
des fils, c'est que Dieu a envoyé dans nos cœurs
l'Esprit de son Fils qui crie: Abba, Père ! (Galates.
4,6).
Refoulement
Contre
ce vertical enracinement créateur d'humanité,
antagonisme radical de la schizoïdie, l'acharnement s'est fait
extrême. Là, de cette intériorité, Dieu
devait être chassé avec beaucoup plus de violence que de
toutes les extériorités. Mais de là, justement,
Dieu ne se laisse pas chasser. C'est ontologiquement impossible. Vous
ne pourrez jamais l'expulser. De même qu'un arbre ne peut se
séparer de ses racines. De même qu'une rivière ne
peut nier sa source. C'est impossible. Vous pouvez seulement le
refouler.
Et l'entreprise de refoulement s'est mise à fonctionner, à
travers notre Histoire, avec l'implacable logique et la farouche
énergie des désespérés. La gloire de
l'homme était en cause, et sa puissance, et sa liberté.
Aux massives mécaniques de refoulement et aux lourds
mécanismes de défense on s'est efforcé de prêter
la solidité scientifique. Une méta-histoire des
‘sciences’ dites humaines, depuis leurs plus lointaines
origines, révélerait sans doute la finalité
occulte de leurs lucidités et l'ampleur de l'acharnement
thérapeutique pour ‘sauver’ l'homme de lui-même,
c'est-à-dire pour le ‘sauver’ de sa filiation
divine.
De guérison point, cependant. On croyait que
l'homme enfin délivré de son mystère
retrouverait son innocence. On croyait que l'homme enfin rendu, sans
illusions, à la pure immanence s'épanouirait comme le
plus bel animal dans le plus beau jardin zoologique. C'est seulement
un étrange mal qui se mit à proliférer... On ne
refoule pas impunément Dieu. On refoule encore moins
impunément ce refoulement lui-même. Ce péché
contre l'Esprit est promis à la mort. L'homme est sans doute
trop grand pour être offert aux augures des maîtres
penseurs de ce temps. Le mystère des profondeurs humaines,
même barricadées, est trop saint pour être livré
aux trafiquants du temple. Alors qui nous sauvera ? Et si
l'homme d'aujourd'hui, l'homme occidental, malade comme un chien,
malade de Dieu, savait ne pas désespérer ! Et
suivre le mince fil d'eau qui, au travers de l'incroyable
amoncellement de défenses obstruant ses divines profondeurs,
continue à sourdre, témoin de la Source.
a u t r e s s e c t i o n s
1 - Le mystère de l'humain
2 - Béance sacrale
3 - Réalité spirituelle
4 - Intériorité personnelle
5 - Tu dois être humain
6 - La descente mystique
7 - La traversée de la différence
8 - Le clos et l'ouvert
9 - En alliance