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D |
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E |
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F |
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G |
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L’humain,
l’humain authentique, est ailleurs, plus loin, plus profond que
les faciles superficies dans lesquelles nous risquons sans cesse de
le cantonner. L’ordre du ‘même’ n’épuise
pas, et de loin, la totalité. L’humain est béant
sur un ordre
qui n’est pas celui des
évidences quotidiennes qui règnent en superficie. Là,
les euphories vont au maximum d’être, d’avoir et de
paraître.
En intériorité, en profondeur, par contre, s’ouvre l’infini
ordre de la béance.
Et cet ordre est d'essence sacrale. Ici d’autres ‘valeurs’ ont cours. Le non-être,
le non-avoir, le non-paraître. Cet ordre de la béance
n’est pas immédiatement accessible. Pour s’y
retrouver quelque peu, il faut quelque chose comme une ‘conversion’
préalable. C’est alors que, derrière un ‘vide’
infini, s’appréhende, en creux, quasi par la négative,
une infinie plénitude. De cet ordre de la béance nous
pouvons avoir une expérience.
A.
Béance
L'expérience
originaire de la béance est celle de l'impossibilité de
'boucler' quelque chose sur soi-même. Tel est l'ordre humain
face au monde simplement animal.

Ainsi la gratuité.
Un mystérieux
'plus' qui est à partir d’un 'moins'. Il vient dans
la béance de l’utile, inutile. Il vient dans la
négation. Il vient dans la différence. Il vient de
surcroît. Il est gratuit, c’est-à-dire que sa
valeur est ailleurs. L’humain ne se manifeste jamais sans cette
dimension de gratuité par laquelle un autre plus émerge,
dans la rupture, au creux d’une béance. Là où
la logique ne boucle plus sa clôture mais laisse jubiler le
logos. Dire autrement l’indicible. Poïésis. Grâce.

Cette béance
du monde, cette gratuité béante au cœur de la
nécessité, désigne à sa manière
l’universelle sacralité. L’outil préhistorique
de l’Acheuléen qu’on appelle ‘amande’
est d’emblée un caillou différent des autres
galets de la nature. Il est ‘signe’ de culture, signe
d’humanité. Il a été incontestablement
fabriqué en vue d’une utilité technique. Sa forme
d’outil s’impose en quelque sorte de façon
logique; elle s’explique, se justifie et se comprend en
fonction de son utilité même. Cette forme pourrait
n’être que cela. En fait elle est beaucoup plus. Cette
forme en ‘goutte d’eau’ est harmonieuse. Elle est
belle. Ce plus est là comme ça, pour rien, pour
le plaisir, gratuitement.

Un plein infini remplirait
tout l'espace et ne laisserait sa chance à rien d'autre. La
possibilité de nouveauté et partant de création
ne se trouve qu'à travers les vides. L’essentiel advient
là où il n’y a rien. Il surgit dans la béance
comme la beauté du Parthénon ou le regard d’un
visage... Mais déjà parler, n'est-ce pas faire être
une présence à travers son absence? La parole ne dit
que dans la faille des compacités. L’essentiel se dit
entre les mots. Un texte parle entre les lignes...

L’homme est ce vivant
qui vit dans l’exode à travers sa béance. En
chemin. Vers l’Autre. Ainsi donc, avant les valeurs
constituées du nouveau monde de l’humain, il y a la
béance constituante,
dialectiquement constituante, de cette nouvelle création.
L’animal est rejeton de la plénitude
du donné naturel. Il n’en
est pas ainsi de la spécificité humaine. Celle-ci
relève d’un radical autre ordre, l’ordre des
esprits, qui n’est pas enfant du plein mais fils du vide.
Ce paradoxe risque d'être insoutenable. Pourtant sans lui ne
passe-t-on pas à côté de l'humain ?

Il
pourrait sembler normal que le couronnement du règne
biologique, l’homme, soit un animal ‘plus’ quelque
chose. Nos réflexes physicalistes et substantialistes ne
valorisent que le plein. Comme si l’essentiel consistait dans
l’accumulation quantitative. Il faut oser le paradoxe. L’homme
est un animal 'moins' quelque chose. L’homme est un animal qui
existe dans le vide
de son animalité.
L’animal
est sans doute trop plein
d’animalité
pour être béant
sur
l’esprit...
Accéder à un ordre supérieur implique l’immense
traversée d’un vide.
L’homme, lui, ne cesse de l’expérimenter de mille
manières. Pourquoi le chimpanzé ne s’humanise-t-il
pas ? Bien des ‘causes’, physiques ou sociologiques,
sont tour à tour avancées pour rendre raison de
l’émergence du spécifique humain. Prises une à
une, ces ‘causes’ peuvent se trouver aussi bien chez tel
ou tel vivant sans que pour autant leur présence s’accompagne
d’humanisation. L’extraordinaire socialisation des
termites ? L’enfance très prolongée du
lapin ? Le poids relatif de l’encéphale du
ouistiti, deux fois supérieur à celui de l’homme ?
Il n’est pas évident que ce qui à l’origine
distingue l’homme des autres mammifères anthropoïdes
tienne dans un ‘plus’. Comme s’il manquait quelque
chose au singe pour devenir homme. C’est plutôt le
contraire qui a des chances d’être vrai. C’est en
son manque que l’homme est devenu homme. C’est au creux
de sa béance qu’a pu surgir l’humain. Ensuite le
‘plus’ peut venir par surcroît.

L’espace matriciel du
spécifique humain s’ouvre dans la béance du donné
simplement naturel. Cette béance n’est pas vide mais
riche d’autre chose. Comme si un ‘non’ y
retentissait et y protestait. Et cette protestation témoigne
qu’une telle négativité est constructrice. A
travers elle, se parle l’autre. Cette béance est comme
porteuse d’une fonction originaire, négatrice de ce qui
est et instauratrice de ce qui doit être. La chose niée
pour que soit la forme. L’objet nié pour qu’apparaisse
la fonction. Le fait nié pour que puisse être la loi. Un
tel espace est béant sur une infinité de nouvelles
possibilités. Mais cette béance est en même temps
organisatrice. L’espace est activement ‘formant’,
informant, structurant, systémisant, organisant. Il régit
pratiquement et théoriquement le spécifique humain
depuis ses formes les plus élémentaires et les plus
originelles jusqu’aux plus élaborées. A partir
d’un même et unique processus fondamental, des chemins
divers s’ouvrent.
La
béance de l'exister
Entre
ce que
sont les choses et le fait
qu’elles
soient. Le ‘ce que’ – ce
qu’est
un cercle, par exemple, – s’explique et se définit.
On peut le déduire et le réduire. Il est en quelque
sorte logiquement nécessaire une fois donnée sa
définition. Le ‘que’, au contraire, ne s’explique
ni ne se définit. Il est ‘là’. Logiquement
extra-vagant. Exister, c’est surgir en rupture. Gratuitement.
Tout questionnement sur l’exister reste donc comme suspendu sur
cette incontournable béance
qui peut s’appeler
‘facticité’ ou ‘contingence’.

Contingence... Depuis toujours
les religions, les philosophies, les sciences ne témoignent-elles
pas de l’héroïque effort de l’homme pour nier
la contingence ? Et pourtant, au ‘sérieux’
déterministe qui veut tout prévoir et tout comprendre,
répond l’ironie
de l’événement
qui ne cesse d’ad-venir, sans préavis et
incompréhensible, dans la béance des constructions. Là
où le sol de l’être se dérobe. Reste ce qui
refuse de se laisser intégrer dans la cohérence des
essences et des structures. Reste ce qui pourrait ne pas être.
Cela est de l’ordre de l’acte
gratuit. Cela surgit aux
antipodes de la nécessité
qui ne peut pas ne pas boucler
le même
sur lui-même. La
contingence livre à l’autre.
Nous ne cessons de côtoyer le ‘hasard’.
C’est à la liberté qu’il revient de lui
donner un nom. Pourquoi le hasard ne serait-il pas l’espace des
infinies rencontres de grâce ? L’espace de jeu de
cette Sagesse divine qui aime tant jouer avec les enfants des
hommes... La raison ne finit jamais de faire le tour de son même.
Il reste toujours de l’autre.
Incontournable. De trop. Quelque chose qui est de l’ordre de la
contingence. Un espace de gratuité. L’espace de liberté
où se décide notre essentiel.
Béante
valeur
Cela
commence avec éros en son sens le plus large. Le dynamisme
tendanciel qui s’identifie à la vie en son multiple
foisonnement et en sa prolixe différenciation. Cet éros
est, comme l’a admirablement perçu Platon, fils
d’abondance et de pauvreté, fils d’un plein et
d’un vide. Plus s’étreignent une richesse et une
béance, plus grand devient éros. Chez l’animal,
le manque est à la mesure de la possible satiété.
Le monde suffit à éros. Chez l’homme, la
disproportion se fait croissante. L’abondance déborde et
la béance se creuse. Le monde ne peut jamais être à
la mesure de la démesure d’éros. Le ‘il y
a’ du simplement donné ne suffit plus pour loger éros
en sa béance. Un espace nouveau s’ouvre à la
démesure humaine. En continuité et en rupture avec la
nature. L’animal vit ces dimensions tendancielles de son être
simplement sur le mode indicatif. Pour l’homme, par contre, cet
indicatif reste béant de la distance du non. L’homme se
différencie d’avec le reste de l’animalité
dans et à travers cette distance. Désormais toute la
dynamique physico-biologique va se reprendre différente dans
cette distance. Elle va surtout jouer symboliquement.
La
valeur n’est pas fille de l’identité mais de la
différence. La coïncidence ne désire pas. Tant
qu’elle abonde, l’eau reste sans valeur. Celle-ci croît
à l'infini pour l’assoiffé du désert. Les
distances seules nourrissent les nostalgies. Un objet n’est
désirable que dans son absence ou par sa perte menacée.
Courir après une chose la rend plus désirable encore.
La conquête décuple sa valeur. Ce qui ‘vaut’
émerge d’une béance. La valeur advient dans la
négation de l’indifférence. Elle surgit avec la
différence. Un caillou au bord du chemin. Il est là,
‘quelconque’ et insignifiant jusqu’au moment où
l’archéologue le découvre comme un vestige
important. Il ne prend valeur qu’une fois sorti
de son in-différence et situé dans la différence.
Telle parole te ‘dit’. Elle sort du brouhaha de
l’indifférence. Elle prend
valeur. Le démiurge
d’une telle transmutation ? Le regard humain, l’écoute
humaine, c’est-à-dire le grand ‘différenciateur’
que nous pouvons aussi appeler esprit.

Surgi
‘entre les lignes’, comment l’homme peut-il se
retrouver chez lui dans le texte de la nature ? Cet
animal frustré est insatiable.
Il n’y a d’assez
pour le désir que dans
l’immédiateté primaire. Il n’y a d’assez
que dans un bref instant ou bien dans l’abrutissement.
L’instant suivant crie encore !
Le désir humain est insatiable. N’est-ce pas précisément
dans cet ‘insatiable’, dans cette béance du désir,
que la valeur prend valeur ? Paradoxe d’une autre
abondance qui n’est pas sans fondamentale indigence.
B.
Béance de la parole
L’in-différence ne parle pas. Le
logos crie la différence. Avant la parole n’est que le tohu-bohu. Avec elle l’autre advient. La parole commence avec la négation du
néant. Elle fait surgir l’être. Au singulier et au
pluriel. Comme aux origines du monde. Tu diras: Et mon ‘corps’ ?
Mais qu’est ton ‘corps’ sans l’image de ton
corps, sans sa représentation, donc sans la parole intérieure
qui le fait être ce qu’il est réellement.
D’indifférencié, d’anonyme, de quelconque,
la parole le fait accéder à son ‘être’.
Le spécifique humain n’est qu’à partir de
la différence et ne se déploie qu’à
travers la différence. Il se dit et ne se dit qu’à
travers la différence. Dès le départ est la
différence sans laquelle la pensée et la parole ne
seraient pas. L’homme est ouvert à faire être
l’autre.
L'humain
est fils de la parole
Pour naître ‘humain’ il ne
suffit pas d’être engendré dans un sein maternel.
Une 'autre'‘matrice qui n’est plus simplement
‘biologique’ est nécessaire. Appelons-la
'culturelle', en donnant le maximum d’extension et d’intensité
à ce terme de ‘culture’. L’humain
se déploie dans le partage du sens. Au commencement de
l'humain est la communion dans le sens et donc la parole.
Tout
objet, tout phénomène,tout geste, peut devenir signe.
Il accède à la signification en perdant son univocité
d’être-simplement-ce-qu’il-est. Dans la mesure où
il commence à manifester autre chose dans la rupture du lien
naturel qui le lie à du ‘ceci’ particulier. C’est
justement dans la béance de cette univocité que s’ouvre
la possibilité humaine de créer des liens nouveaux à
l’infini. Non pas création de matérialité
nouvelle mais de liaisons nouvelles au cœur de la matérialité
donnée. Désormais entre signifiant et signifié
ne règne plus la nécessité mais la liberté.
Et cette liberté ne choisit pas seulement le signifiant et le
signifié mais choisit surtout le lien de n’importe quel
signifiant avec n’importe quel signifié. Désormais
est ouvert le chemin infini de la création de signes et de
signes de signes. Un monde nouveau, non plus simplement donné,
nature, mais qui se donne, culture.
Le sens est d’autant
plus en béance qu’il est plus englobant et plus
constituant. L’extrême sens est extrême béance.
L’absence de Dieu en témoigne. Les concepts essentiels
de notre condition peuvent se diviser en deux classes selon qu’ils
sont ‘clos’ ou ‘ouverts’. Les premiers nous
permettent de devenir ‘maîtres et possesseurs’. Ils
tendent vers un minimum de sens et un maximum de puissance. Les
seconds nous ex-posent et nous livrent à l’infinie
béance. Ils tendent vers un maximum de sens et nous laissent
avec un minimum de pouvoir. Le sens existentiel
de l’humain se cherche à travers des concepts d’extrême
béance comme Dieu, l’être, l’éternité,
la facticité, l’existence, la mort, l’amour, la
liberté, le mal... Concepts ‘incontournables’ au
sens premier du terme. On ne peut en faire le tour. On ne peut
proprement les com-prendre (cum-prehendere: étreindre, saisir
ensemble). L’extrême labilité du sens existentiel,
sa béance, sa ‘faiblesse’, renvoient vers la
‘force’ d’un autre ordre. Non pas en continuité
mais en rupture. A travers incertitude et risque s’ouvre ainsi
l’espace du pari. C’est là que l’authentique
humain se décide.
Entre...
La pensée
n’est pas dans les neurones ni dans le synapses. Elle surgit
entre.
La parole dit dans les interstices
du langage. Elle vient dans la
déchirure des textures. Elle s’évade du texte.
Elle dit dans l’ouvert. Elle se fait ellipse. Métaphore.
Allégorie...
Entre
les lignes... Le
sens se dit dans la béance. Entre
les mots. Entre
les lignes... La parole vivante dit dans la faille des compacités.
Elle dit dans la destruction des structures. Elle dit dans l’ouvert
des clôtures. Elle dit dans la question. Elle dit l’autre.
Parler c’est faire être une présence à
travers son absence. Parler c’est manifester du sens à
travers des signes. Le signe est essentiellement une chose ouverte à
son autre. Symbole au sens premier du mot. Le signe n’est pas
par lui-même, dans sa clôture. Il n’est que dans et
par l’intention de signifier. Lieu-tenant de l’autre. En
son absence. Parler c’est traduire intentionnellement des
significations. Articuler du possible signifiant pour signifier.
Articuler, désarticuler, réarticuler le sens à
travers les médiations spatio-temporelles. L’homme est
le démiurge des significations. Il n’en est pas
cependant le créateur absolu. Et il n’en peut devenir
absolument le ’maître et le possesseur’. Au-delà
des signifiants en sa maîtrise il y a des signifiés qui
le transcendent. Matrice du spécifique humain, la parole, loin
de pouvoir s’enfermer en schizo-logie, n’est féconde
que grâce au souffle qui lui vient d’ailleurs.

C’est
le vide qui nous fait être. Nous ne parlerions pas si nous
étions pleins. C’est la distance qui nous fait être.
nous ne parlerions pas si nous ne pouvions ‘décoller’.
C’est l’altérité qui nous fait être.
Nous ne parlerions pas si nous n’étions que ce que nous
sommes. L’animal est trop plein d’animalité pour
parler. C’est la béance qui instaure en nous la
possibilité du logos. Cela commence concrètement par le
pouvoir de questionner, c’est-à-dire la formidable
capacité de briser la compacité d’un monde pour y
faire surgir l’émerveillement du sens. Miracle
congénital de la parole que cette incroyable possibilité
du plus petit ‘pourquoi ?’. L’animal en est
radicalement incapable. Le petit enfant y accède de plein
droit. C’est au creux de l’être que surgit la
question. C’est dans la béance des réponses que
le questionnement rebondit. C’est dans le partage des questions
que le dialogue s’instaure. Nous sommes capables de communier
infiniment dans la parole parce que nous sommes ouverts à
l’infini.
Signifier
C’est faire surgir au cœur même du donné
naturel, poser, donc opposer, des signes, des symboles. Sumbolon,
sumballein, mettre ensemble. Les deux moitiés dispersées
du tesson brisé qui, mises ensemble, correspondent et se
correspondent, devenant signe de reconnaissance. Rupture, dispersion
et réunion. Déploiement et reprise. Distance et
rassemblement. Différence et réunion dans l’identité.
Le symbole
est d’abord un ‘quelque
chose’ pris du sein de la nature. A la limite, n’importe
quel ‘objet’ ou même n’importe quelle partie
d’objet. Tout dans le donné naturel a ‘vocation’
de devenir symbole. Mais il le faut briser. L’objet devient
‘inutile’; il est bon à être jeté.
Mais c’est là qu’il devient intéressant
pour l’homme ! N’est-ce pas une conduite étrange
– étrangère à la nature – de donner
ainsi valeur à un objet brisé ? Mais cette valeur
est ailleurs. Elle est autre. Elle est nouvelle. Elle est différente.
Et cette différence, c’est la signification.
Dans
la rupture de ce-qui-est, autre chose devient possible. Ce
caillou-que-voici est rompu en tant que pierraille et devient,
éclaté, outil-qui-tranche. Et en même temps, il
peut devenir tout outil et outilité à l’infini.
Un infini possible ! Que n’a-t-on pas fait avec la pierre
depuis son premier éclatement ? L’homme seul est
capable de cette rupture. Trouver cet éclatement dans la
nature est le signe manifeste de présence d’humanité.
Etre capable de percevoir ce caillou, ou cette branche d’arbre,
ou n’importe quoi, à la fois comme ce-qui-est et comme
ce-qui-peut-être-différent. Introduire la distance.
Donner corps à la différence. Livrer cette différence
à l’articulation manuelle ou intellectuelle. Faire
signe. Faire du signe. Tout peut devenir signe. Tout même
s’ouvre ainsi autre. Cette fondamentale ouverture est
possibilité symbolique.

L’ouvert
crucifie le sérieux de tout discours et renvoie la parole à
l’ailleurs d’elle-même. Reste un dire à la
limite. Allégorie. Parabole. Poème. Avec le symbole
comme signifiant. Symbole. Du grec
syn-balein.
Rapprocher. Mettre ensemble. Les deux morceaux d’un tesson
brisé qui, en ‘collant’ parfaitement ensemble,
prouvent une identité. Chaque moitié symbolique est
ainsi béante sur l’autre moitié. Le sens,
fondamentalement, se donne à travers la différence de
ses deux moitiés symboliques. L’homme symbole de
l’Autre. C’est-à-dire sa moitié visible qui
ne cesse d’appeler l’autre moitié, invisible...
L’extrême débilité du sens existentiel, sa
béance, sa ‘faiblesse’, renvoient vers la ‘force’
d’un autre ordre. Non pas en continuité mais en rupture.
A travers incertitude et risque s’ouvre ainsi l’espace du
pari. C’est là que l’authentique humain se
décide.
Le
symbole
Parler
c’est traverser infiniment le champ symbolique. L’animal
n’accède pas à la parole parce que le signe reste
prisonnier de la chose, de la situation, des liens... L’homme
parle grâce au signe libéré, dans l’exode
hors d’un monde bouclé en sa compacité. L’ouvert
crucifie le sérieux de tout discours et renvoie la parole à
l’ailleurs d’elle-même. Reste un dire à la
limite. Allégorie. Parabole. Poème. Avec le symbole
comme signifiant. Symbole. Du
grec syn-balein.
Rapprocher. Mettre ensemble. Les deux morceaux d’un tesson
brisé qui, en ‘collant’ parfaitement ensemble,
prouvent une identité. Chaque moitié symbolique est
ainsi béante sur l’autre moitié. Le sens,
fondamentalement, se donne à travers la différence de
ses deux moitiés symboliques. L’homme symbole de
l’Autre. C’est-à-dire sa moitié visible qui
ne cesse d’appeler l’autre moitié, invisible...

Le sacré est source
active du symbole. Il informe en ses profondeurs les puissances
symbolisantes à la racine de tout symbole symbolisé. Là
où toute moitié témoigne de l’autre moitié
qui toujours se dérobe dans l’infinie différence
pour s’y reconnaître quand même. Fascinosum de
l’originaire identité d’avant la brisure.
Tremendum de la différence béante infiniment. L’axe
sacral est l’axe différentiel fondamental de la distance
et de la différence qu’est l’homme. Il est l’axe
différentiel vertical sur lequel s’articule la
possibilité dialectique.
L’homme parle dans
l’ouvert infini. Le dernier
mot ne peut jamais être
dit une fois pour toutes. Aucune parole n’est définitive.
Chaque parole se reprend. Incessamment d’autres perspectives
lui sont ouvertes. De nouvelles possibilités la sollicitent.
Inlassablement d’autres paroles viennent l’affronter ou
la contredire... Cette spécificité humaine resterait
inintelligible sans la différence
et sans le
dépassement
de la différence.
Cet animal
différentiel qu’est
l’homme ne cesse de creuser des béances dans la
plénitude du ‘donné’ naturel pour
inlassablement les combler et inlassablement les creuser encore.

La
liberté est fille de la béance. Elle surgit dans la
décompression des nécessités et de toutes les
structures nécessaires. Sans doute aussi de la nécessité
rationnelle.
C.
Béant sur un autre ordre
L'homme
passe infiniment l'homme. Pascal
définit ainsi la béance de l'humain, cet humain
authentique qui est ailleurs, plus loin, plus profond que les
facilités superficielles dans lesquelles nous risquons sans
cesse de le cantonner. Là, les euphories vont au maximum
d’être, d’avoir et de paraître. En
profondeur, par contre, s’ouvre l’infini ordre
de la béance.
Ici d’autres ‘valeurs’ ont cours, comme le
non-être, le non-avoir, le non-paraître...
L’ordre
du ‘même’, en effet, n’épuise
pas, et de loin, la totalité. Mais l'autre ordre
n’est pas immédiatement
accessible. Pour s’y retrouver quelque peu, il faut quelque
chose comme une ‘conversion’ préalable. C’est
alors que, derrière un ‘vide’ infini,
s’appréhende, en creux, quasi par la négative,
une infinie plénitude.
De cet 'autre' ordre, il nous
arrive de faire l'expérience. A la limite. Face à
la mort. Face à la catastrophe. Face à la naissance.
Face à l'absolue gratuité... Certain texte peut en
approcher. Un texte ‘parabole’,
par exemple, qui dit l’essentiel là-même où
s’arrête son dire. Comme ce conte du 'Vallahassa
Jataka' qui porte
la trace du ‘Grand Véhicule’ et de l’esprit
bodhisattva.
Un
certain Maitrakanyaka, riche négociant,
s’était
embarqué pour un long voyage d’affaires.
Il fit
naufrage et aborda sur une île.
Avant son départ, il
eut le malheur de frapper sa mère
qui voulait l’empêcher
de partir si loin.
Mais c’était aussi un homme
généreux.
N’avait-il pas distribué
trente-deux pièces d’or
aux pauvres et aux
monastères ?
Aussi fut-il invité dans
trente-deux merveilleux châteaux
par de belles princesses,
filles de ses aumônes.
Après cela, il arrive en
un lieu d’horreur
où il aperçoit un homme
au
crâne rongé par un cerceau de fer rougi.
“Mais
qu’as-tu donc fait, malheureux ?”
“J’ai
commis un grand crime
et je suis condamné à rester
ici
jusqu’à ce qu’un criminel tel que moi
vienne me remplacer.
Mais je désespère.
Aucun
homme, certainement,
n’a jamais frappé sa mère
comme je l’ai fait.”
Alors Maitrakanyaka se
souvient de son forfait.
Aussitôt le bandeau de feu
s’incruste sur sa tête.
La douleur est
insupportable.
Mais il a cette prière
sublime:
“Qu’aucun homme ne soit jamais assez
malheureux
pour venir me remplacer !”
A
l’instant même ce vœu le sauve.
(Vallahassa
Jataka)
D'où vient
que, face à un tel texte, il n'est plus possible de rester les
deux pieds sur terre ? On se sent transporté vers un
'ailleurs' qui n'est plus tout-à-fait de ce monde. Une autre
dimension. Un autre ordre qui n'est pas celui de nos évidences
et de nos utilités quotidiennes. Simplement 'sublime',
c'est-à-dire en-deçà et au-delà de nos
limites.
Ce qui retentit ainsi dans les profondeurs de
nous-mêmes, n’est pas simplement de l’ordre du
sentiment. Ce n’est pas non plus de l’ordre de la logique
ni de celui de la raison. Nous nous expérimentons
béants sur le
mystère.
D.
La rupture sacrale
L'humain
surgit dans l'ouvert
d'une crise sacrale. L’homme n’est
possible qu’à travers une grande différence
originelle qui coupe en deux le monde. Sans elle, l’indifférence
lui ferait côtoyer dangereusement le précipice du néant
et de la mort. Cette originaire division sacrale de l’être
traverse le monde verticalement, marque sa radicale axiologie et le
sauve du néant. Il s’agit là de bien plus que de
simples ‘qualités’. Archéologiquement Il
s'agit de dynamiques, de 'forces' sacrales qui s’affrontent et
luttent. Le pur
doit être victorieux. La force
sacrale détermine et régit les niveaux ontologiques.
Mais cette force est toujours conquête. Sur fond de menace
permanente.

Le sacré est proprement
crise d’enfantement de l’humain. C’est, dans l'expérience originelle de l'humanité, à travers la crise
sacrale de la vie que naît
l’homme en tant qu’homme. Personne ne sait quand
cela a commencé. Personne ne le saura jamais. Mais l’accession
d’un certain primate à l’humanité reste
incompréhensible autrement. Par la suite, l’histoire de
l’homme est inséparable de l’histoire de ses
dieux. De son Dieu dont il se sait l’image. Dès lors ce
n’est plus qu’en se divinisant que l’homme
s’humanise. Le ‘divin’ seul ouvre la 'différence'
à travers laquelle l’humanité advient.

Indissociablement contemporain de l’acte d’hominisation
et d’humanisation, bien avant sa constitution en ‘religion’, est l’acte sacral. Un acte essentiellement dialectique et, partant, instaurateur de différence. Tout commence avec Eros, ce dynamisme tendanciel qui s’identifie
à la vie en son multiple foisonnement et en sa prolixe
différence structurelle. Chez l’animal, Eros reste à
la mesure de son ‘Umwelt’ qui, lui-même, est à
la mesure d’éros. En l’animal, la boucle
biologique se boucle sur elle-même. Tant que la vie coïncide
parfaitement avec elle-même elle reste simplement animale. Un
certain animal peut devenir homme parce que la boucle purement
biologique ne se boucle plus sur elle-même. Cela implique une
crise d’éros. le surgissement d’une disproportion
entre la démesure d’Eros et son Umwelt. Le ‘il y
a’ du simplement ‘donné’ ne suffit plus pour
loger Eros en sa béance. Un ‘ailleurs’ s’ouvre.
Jamais ‘autre’ chose que la stricte animalité
n’aurait pu être si éros n’avait été
provoqué dialectiquement par quelque chose comme une négation
de la simple animalité.

Aliénation
? Pour Feuerbach
et pour Marx, la religion ne peut être qu’une aliénation
parce qu’elle instaure une dualité entre le ciel et la
terre. Une telle dualité n’est cependant ‘aliénante’
que dans la perspective mécaniste de l’objet brisé.
Dans une perspective authentiquement dialectique, la division est
chance. L’acte fondamental religieux est instaurateur de
différence. Créateur de dualité. Crise.
Mais l’irruption de l’autre nouveau est à ce
prix.
Trans
Scandale que cette dimension
du 'trans' et grandeur pourtant ! Par elle le possible
humain est crucifié et provoqué au dépassement
de lui-même. Il est simultanément extrême débilité
et extrême puissance. A la réalité humaine qu'il
affecte, il confère en même temps une singulière
faiblesse et une extraordinaire capacité de survie malgré
toutes les vicissitudes de l'Histoire. L'histoire d'Israël,
depuis quatre mille ans, est là pour en témoigner. Les
vitalismes naturalistes en arrivent à considérer
l’esprit comme le contradicteur de l’âme. Ce
faisant ils ne se méprennent-ils pas totalement sur
le sens de cette débilité de la condition humaine, si
différente de la tranquille 'certitude' animale. Ce que
l’homme, justement, refuse. Et ce refus ne peut pas ne pas
situer l’homme dans la non-quiétude d’une dualité
entre ce qui est et ce qui doit être. S’ouvre ainsi un
espace de dépassement et de progressivité dont le
parcours, discursif et dialectique, s’appelle penser. Sans
cette fondamentale inquiétude l’homme penserait-il ?
L’homme serait-il homme ?

Le
sacré est crise du monde pour qu’émerge
l’humain
Il
est l’infinie béance qui fissure les milieux pour les
livrer aux extrêmes. Il est la grande négativité
au cœur des faciles positivités. Il est l’originaire
différence qui provoque le dialectique déploiement du
monde nouveau d’humanité. Avant même que ne
s’établisse la distinction entre le profane et le sacré,
avant donc que l’homme n’en puisse parler, déjà
agit ce fondamental et fondateur acte de la différence. Et
même dans les espaces les plus désacralisés, il
est encore omniprésent. Qu’un morceau d’étoffe,
par exemple, puisse devenir plus que chiffon pour être
drapeau !

Exode de l’homme vers
l’humain. Accession de l’homme à la conscience de
plus pleine humanité, à la conscience morale, à
la liberté créatrice et historique, à la
personne. Exode. Théorie. Procession vers le divin. La
différence sacrale creuse l’infinie béance qui
fissure les milieux pour les livrer aux extrêmes de l'Autre. Le
sacré
est crise du monde pour qu’émerge
l’humain.
Le
sacré archéologique
Dans les profondeurs humaines la vie continue de vibrer de l’originaire fascinosum et
tremendum sacral. En participation avec la vie, avec la source de la vie,
cet originel jaillissement vital n’est autre que le
débordement du divin. D’abord est la vie cosmique qui,
en son universelle hiérogamie, engendre tous les vivants.
Drame sacré originel que le mythe
célèbre en
permanence à travers le temps et dont le rite
traduit et actualise l’infinie
efficacité. Fascinosum
d’une force vitale
inépuisablement active et efficace, inlassablement victorieuse
de la dégradation et de la mort. Tremendum
d’un risque possible
d’épuisement et de dégradation à partir
d’une démesure possible de l’homme.

Archéologiquement
le 'sacré' est vécu comme le garant de la densité
de l'être toujours
menacé de déperdition et de 'liquidation' dans
le 'profane'. L'effort de l'homme sera donc de ramener inlassablement
l'être en son centre sacral où il doit se
'recharger' de sa force. Pour cela se créent diverses
techniques cultuelles.
Réactualisation de la victoire originaire où la vie passe par la mort pour revivre plus immortelle. L’homme
émerge avec le savoir inconscient de cette victoire
originaire. Son culte, si 'primitif' soit-il, participe de
l’originelle bio-gonie
et en actualise l’efficace.
Le sacrifice, dans toutes ses formes, témoigne de cet
inconscient savoir que la vie ne peut être pleinement vie qu’à
travers sa "négation" sacrificielle.
Exode de l’homme vers
l’humain. Accession de l’homme à la conscience de
plus pleine humanité, à la conscience morale, à
la liberté créatrice et historique, à la
personne. Exode. Théorie. Procession vers le divin. Il fallait
le fascinosum et le tremendum sacral pour disloquer l’animal et
pour ouvrir en ce primate la béance de l’infini. Le fini
n’était pas suffisant pour le défier ! Le
même non plus. Il lui fallait l’autre. La grande
négativité dialectique. L’autre infiniment autre.
La grande différence pro-vocatrice.
La culture commence
avec l’originaire culte
Si archaïque soit-il, le rite cultuel est archéologique praxis d’humanisation.
Continuation, réactualisation efficiente dans le hic et nunc
terrestre du drame bio-cosmique sacral qui garantit l’ultime
consistance ontologique. C’est le culte qui célèbre
et rythme la différence entre la nature et la culture. Entre
la nécessité et la liberté, entre l’ordre
des choses et la création. Le culte actualise rituellement le
drame bio-cosmique et la victoire de la vie sur la mort. Très
profondément, l’homme n’est-il pas cet animal
capable d’offrir en sacrifice son animalité pour
s’enfanter humain ? L'humain est fils de la différence.
Le 'sacré' ouvre le nouvel espace de l'humain en instaurant
les grandes différences fondatrices. Entre sacré et
profane. Entre absolu et contingent. Entre haut et bas. Entre valeur
et non-valeur. Entre bien et mal. Entre pur et impur. Entre permis et
défendu...

Depuis les origines, c’est
le culte qui
célèbre et rythme la différence
entre nature
et culture.
Entre la nécessité
et la liberté. Entre l’ordre des choses et la création.
Le culte actualise rituellement le drame bio-cosmique et la victoire
de la vie sur la mort. Les rites
structurent l’espace, le
temps, l’être et l’action cohérente des
hommes. Ainsi les rites de passage qui président au devenir
personnel et aux fonctions sociales. Ainsi les rites de la végétation
qui donnent naissance à l’agriculture. Ainsi les rites
totémiques qui président à la domestication des
animaux. Ainsi les rites du feu sans lesquels la métallurgie
n’aurait jamais commencé.
Différence
provocatrice
Tant que la
vie coïncide avec elle-même, elle n’est qu’animale.
C’est dans la distance
de la vie avec elle-même que gît la
chance de l’émergence de l’humain. C’est
dans la béance qu’elle
est pro-voquée
au dépassement. Longue histoire d’un certain vivant
défié à
travers une longue suite de crises différentielles. Cela
n’allait pas sans un grand pro-vocateur.
Seul le fascinosum et le tremendum sacral pouvaient disloquer
l’animal et ouvrir en ce primate la béance de l’infini.
Le même était
incapable de le défier. Il lui fallait l’autre.
Il fallait la grande différence sacrale pour provoquer
l’homme à sacrifier
son animalité. Le sacré est crise du
monde pour qu’émerge l’humain. L’humain
s’enfante à travers cette crise. C’est le sacré
qui signifie cette crise. L’homme naît en tant qu’homme
dans la crise sacrale de la vie.

Le
monde est moins que le monde. Le monde est plus que le monde. L’homme
est moins que l’homme. L’homme est plus que l’homme.
Le sacré commence avec l’expérience première
de cette étrange différence
effrayante et fascinante en
même temps. Une DIFFERENCE pro-vocatrice qui ne laisse
indifférent que l'animal. Le 'divin' ouvre la différence
à travers laquelle l’humanité advient. Différence
et différence de la différence. Mais déjà
le ‘divin’ lui-même s’ouvre à la
différence pour accéder progressivement,
dialectiquement, à la plénitude. Des esprits
élémentaires aux divinités minérales,
végétales et animales... Des divinités agraires
au dieu cosmique... Des idoles au Dieu invisible... Des dieux
familiaux, tribaux, nationaux au Dieu universel... Du dieu démiurge
au Dieu Créateur... De la Divinité au Dieu-Personne...
Nous ne
savons pas quand cela a commencé.
Personne ne le saura
jamais. Mais l’accession d’un certain primate à
l’humanité reste incompréhensible autrement. Il
fallait le fascinosum et le tremendum sacral pour disloquer l’animal
et pour ouvrir en ce primate la béance de l’infini. Le
fini n’était pas suffisant pour le défier !
Le même non plus. Il lui fallait l’autre. La grande
antithèse. L’autre infiniment autre. La différence
pro-vocatrice d’humanité. Par la suite,
l’histoire de l’homme est inséparable de
l’histoire de ses dieux. L’homme est toujours à
l’image de son Dieu. Plus il se divinise, plus l'homme s'humanise. Plus il se divinise, plus l'homme s'humanise.
Que
Sans doute faut-il distinguer entre le
'sacré' en tant qu'il marque le caractère de tel objet,
de tel événement ou de telle institution et le 'sacré'
en tant que dynamique provocatrice de l'humain ou sacralisant telle
ou telle dimension de l'humain. Dans sa pureté,
la 'différence sacrale' est de l'ordre de la pure 'forme'
d'un QUE. C'est ainsi que nous l'envisageons ici. Cette forme
'constituante' se trouve ensuite mille CE QUE où se
matérialiser.

L'universel sacralisateur
Dès
lors l’homme ne peut pas ne pas ‘sacraliser’. Le
sacral étant si intimement inhérent à l’humain,
où va-t-il se loger lorsqu’une ‘culture’
particulière, une ‘époque’, se veut
démystificatrice ? A moins d’être repris par
l’autre
interpellant de la Foi, le
sacré se trouve investi ou réinvesti dans ses mille et
un avatars: Raison, Nature, Vie, Histoire, Parti, Science, Evolution,
Révolution... Tant il est vrai qu’un dieu ne se chasse
qu’au nom d’un autre ! C’est plus fort que
l’homme. Que reste-t-il à l’art, à la
philosophie, à la science même - la science dans son
projet - sans leur dimension si profondément ‘religieuse’ ?
Faites l’analyse sémantique de n’importe quel
discours ‘athée’. Vous serez stupéfaits de
l’investissement sacral et religieux, là même où
il est si vivement refoulé.

L'espace
du 'sacré' est coextensif à la totalité de
l'espace humain. La
mentalité schizoïde ambiante, soucieuse d'expulser le
'sacré', voudrait reléguer celui-ci dans une
sacristie. Avec une bonne étiquette le cantonnant en sa
troublante exception et croyant libérer ainsi une
normalité profane.
N'en déplaise à Auguste Comte, l'état
`positiviste' n'est pas moins `théologique' que les états
précédents. Il est même plus théologique
que jamais. Mais autrement. L'état `théologique'
marquait encore les différences. L'état `positif' les
supprime, puisque c'est l'homme, désormais, qui se fait Dieu à
la place de Dieu. Il n'est plus de science `humaine' qui ne soit en
même temps science `divine'. Cette subtile réciprocité
se voit sans cesse occultée. Elle joue sur fond de rivalité
conflictuelle qui ne se dit pas. L'obscure dramatique de quelque
chose comme une théomachie. L'anthropos
n'a pas fini de
régler ses comptes avec le theos.
E.
A la verticale
D’où
peut venir en cet animal humain ce tropisme vers le haut ? Le
logos le présuppose. Sans arriver à le fonder
parfaitement en raison. Il n’y a que le mythos qui puisse
donner à penser son archè. Un fragment du divin perdu
dans l’animal humain et qui, au cœur de l’expérience
sensible, garde la nostalgie du divin. Une puissance d’aspiration
de l’âme vers ce qui est en-haut. A travers une chute,
une réminiscence et une ascension. Mythe universel dans sa
structure. Toute une tradition pré-platonicienne lui donne un
contenu concret. L’Orphisme, par exemple, avec son mythe
central de Zagreus (Dionysos) fils de Zeus, dévoré par
les Titans que Zeus frappe du feu pour former ensuite de leurs
cendres les hommes. D’où l’incoercible besoin de
salut en cette double nature à la fois divine et ‘titanique’
de l’homme. Incoercible besoin de salut de la partie divine en
l’homme, l’âme,
qui en se libérant du monde sensible, remonte
vers sa patrie divine. D’où
la sotériologie qui imprègne la piété et
célèbre les mystères de l’orphisme en ses
rites dionysiaques. Voie de la purification et de l’extase qui
tend à la fusion avec le divin.

Il faut à l'homme plus
que l'homme pour devenir vraiment humain. Il lui faut l'Autre. Il lui
faut le Souffle de Dieu. Il lui faut la grande Différence
verticale. Là où s'étale l'in-différence,
il est urgent de redonner voix à cette grande
Différence.
Dans
l’espace judéo-chrétien l’homme
occupe une place unique parmi tous les êtres de l’univers.
Cette place lui est refusée aujourd’hui. Celui qui
jusque là était aussi citoyen d’ailleurs va
perdre son statut d’exterritorialité. Cet animal de
l’embranchement des vertébrés et de la classe des
mammifères, apparu évolutivement dans l’histoire
naturelle de la vie, n’est plus marqué de l’intouchable
mystère sacral. Il ne se comprend plus que ramené dans
les strictes limites naturalistes d’un scenario de la
continuité. Fils seulement du hasard et de la nécessité.

C’est dans
l’extrême tension de la Verticalité Sacrale que
naît l’homme en tant qu’homme. Le sacré est
proprement crise
d’enfantement de
l’humain. Personne ne sait quand cela a commencé.
Personne ne le saura sans doute jamais. Mais l’accession d’un
certain primate à l’humanité reste
incompréhensible autrement. Seul le ‘divin’ ouvre
la différence
à travers laquelle
l’humanité peut advenir. Qui d’autre que Dieu
pouvait provoquer l’exode
de ce primate vers l’humain ?

Courbures
En
deçà et au delà de l'espace du géomètre
ou du menuisier, il y a l'espace de l'humain. Cet espace n'est
pas d'abord la simple structure spatiale abstraite et vide de la
géométrie, c'est-à-dire celui d'Euclide
à 'courbure zéro'. Il s'affecte au contraire d'une
courbure
qui peut être positive ou
négative.

Dans un espace à
courbure 'positive’ les parallèles se rejoignent
toujours. D'un point pris hors de l'immanence aucune perspective
n'est possible qui ne converge finalement vers l’immanence. Un
monde se totalise en clôture immanente. Et la somme de cette
totalisation est toujours plus grande que...
Dans un espace à
courbure 'négative’, de type lobatchevskien, les
parallèles, loin de se rejoindre, ont plutôt tendance à
s'ouvrir. D'un point pris hors de l'immanence, une autre droite, de
nombreux vecteurs mêmes, peuvent courir à l'infini. La
somme du totalisable n'est jamais plus grande, souvent plus petite,
que la Totalité.

L’espace-temps
humain n’est pas isotrope. Il est d’abord chargé
de ‘force’ bio-sacrale. Celle-ci est concentrée au
maximum en un centre
absolu. De là, elle
irradie la totalité de l’espace-temps en se dégradant
à mesure qu’elle s’éloigne du nœud
d’extrême intensité centrale et en se dispersant
en nodules d’intensité variable dont chacun, devenu
centre régional, participe de la charge sacrale du Centre
absolu de l’univers. Entre la très haute tension
centrale et la dilution périphérique, chaque nodule
représente une certaine différence de potentiel sacré.
En chaque point l’horizontalité naturelle se trouve en
quelque sorte traversée par la verticalité sacrale. Les
continuités se discontinuent.
La racine tem
dans templum,
par exemple, ne signifie-t-elle pas couper,
séparer ? L’univers vibre ainsi au rythme de la
discontinuité
sacrale. Il y a des temps
forts. Il y a des hauts-lieux. Chaque nœud de force bio-sacrale
devient tabou.
Les figures et les symboles se chargent de prégnance
sacrale. L’image mythique du monde s’inscrit dans la
perfection sphérique. Avec la différence des
hémisphères, visible et invisible, ouranienne et
chtonienne, céleste et infernale. L’axe sacral
ciel-terre, avec son haut
absolu et son bas
absolu, est primordial et
régit toutes les autres dimensions et toutes les orientations.
Il traverse cette sphère et en marque le central omphalos. Un
univers parfaitement centré et unifié.

L’homme
n’existe authentiquement que dans l’abrupt de sa
verticale béance... Appelé par un abîme de
plénitude. Il ne peut y avoir d’humanité vraie
sans cet appel. Même si personne ne voulait l’écouter,
même si personne ne voulait l’entendre, il n’en
serait pas moins la fondamentale et constitutive pro-vocation de
l’humain. L’homme, simplement, inconsciemment ou
consciemment, se constituerait en négative inversion contre
lui. Personne ne pourrait savoir quel animal l’homme serait
sans lui. Avec lui, et à partir de lui seulement, est aussi
donnée la possibilité de ne l’écouter
point.

Au cœur de l'originaire
drame sacral de la vie, est l’homme,
le vivant centré
dans la différence.
Microcosme en participation avec le macrocosme. L’originaire
sacralisateur sacralisé. L’axe des valeurs. Signifiant
qui se signifie. Béance ouverte à l’infini d’un
monde différent. L’homme démesure. Et mesure
pourtant. Première mesure de l’orbe cosmique et de la
proportion harmonieuse. Chiffre du monde.
L’homme,
animal debout ! Sa
station signifie et réalise la verticalité sacrale.
L’homme est l’originaire référentiel de
l’espace sacral et de son centre sacré. La physiologie
est d’abord, avec plus de pertinence, symbole. En l’homme
la vie vibre de l’originaire fascinosum et tremendum sacral.
Dans la verticalité sacrale se joue archéologiquement
le drame des protagonistes antagonistes éros et thanatos. La
grande différence verticale entre le ciel et la terre qui dans
son étreinte engendre les vivants. La grande différence
verticale entre la terre et les enfers sous-terrestres qui dans son
étreinte engendre les morts. Double engendrement qui
s’articule sur les puissances ouraniennes et chtoniennes des
esprits célestes et des esprits telluriques, des forces du
bien et du mal, de la lumière et des ténèbres...
F.
Béant sur Dieu
St.
Augustin. La vérité est sa passion et son angoisse. A
l’inverse de la philosophie antique, il ne la cherche pas du
côté des vérités transcendantes. Comme
Descartes, plus de dix siècles après lui, il veut la
tirer d’évidences immédiates données à
la conscience. Tu doutes ? Mais peux-tu douter du doute ?
Non. Si enim fallor, sum. La vérité appelle. Il faut la
chercher. Elle ne se fabrique pas. Elle se laisse trouver. Entre
en toi-même. C’est à l’intérieur de
l’homme qu’habite la vérité. Et si tu
éprouves que ta propre nature est encore changeante, alors
transcende-toi toi-même.
La
vérité en toi-même ? Oui. Mais elle n’est
pas ta propriété. Elle ne vient pas de toi-même.
Tu la trouves à condition que tu restes ouvert sur l’Autre.
Elle te vient d’une sorte d’irradiation naturelle de la
vérité divine en toi. Elle resplendit en toi. Elle
active ton esprit. C’est à sa lumière que tu
comprends et que tu penses. En même temps tu fais l’expérience
de l’intemporel et de l’absolu. Tu te sens émerger
dans le monde de la vérité.
Cette vérité
n’est pas abstraite. Elle est ‘loi éternelle’
du plan de Dieu sur le monde. Elle s’identifie à
l’Amour. Les lois du Bien sont inscrites de façon
ineffaçable dans le cœur de tout homme. Il y a comme une
pesanteur du cœur, quelque chose comme une loi de gravitation
vers les valeurs divines. Tu ne coïncides avec elles qu’en
tombant en leur lieu naturel. En communiant à l’Amour.
Le reste n’a plus tellement d’importance. Dilige, et quod
vis fac.
Deux
choses seulement... “Je
désire connaître deux choses: Dieu et l’âme.
– Rien de plus ? – Non, absolument rien.”
(Soliloque. 1,2,7).
Dieu, c'est-à-dire le Dieu vivant pour l’âme
vivante. Dieu expérimenté non pas comme un ‘objet’
mais comme mon englobant originaire et ultime. Déjà je
suis en Dieu. Déjà tu me connais, pourquoi
n’arriverai-je pas à te connaître ? “Toi
qui es avec moi avant même que je ne sois avec toi.”
(Confessions. X.4). —
“Tu
m’as prévenu, Seigneur, avant que je ne t’invoque,
et tu m’as appelé avant que je ne t’appelle.”
(Confessions. XIII,1). L’âme.
Il s’agit de l’âme
vivante et
non pas d’une simple conscience transcendantale. L’image
de Dieu en nous, l'mage absolument transparente à Dieu, douée
de la ‘capacité’ de Dieu. Homme, qui es-tu ?
Je suis corps et âme. Extérieur et intérieur.
“Mais le plus
précieux est en moi l’élément intérieur.”
(Confessions. X.6).
Pour
toi, Seigneur,
aux yeux de qui l’abîme de la
conscience humaine reste découvert,
qu’est-ce qui
pourrait demeurer secret en moi,
même si je ne voulais pas
te le confesser ?
C’est toi que je cacherais à
moi-même,
sans réussir à me cacher à
toi. (Confessions.
X.2).
Nous
ouvrions avec avidité les lèvres de notre âme
aux
courants célestes de ta source, la source de vie.
Et nous
montions, méditant, célébrant,
admirant tes
œuvres au dedans de nous-mêmes.
Et nous parvînmes
jusqu’à nos âmes
et nous les dépassâmes
pour
atteindre cette région d’inépuisable abondance
où
tu rassasies éternellement Israël de l’aliment de
vérité,
là où la vie est la
Sagesse,
principe de tout ce qui est, a été, sera.
(Confessions. IX. 10).
Que
se passe-t-il donc dans l’âme,
pour qu’elle
sente plus de joie
à trouver ou à recouvrer ce
qu’elle aime
qu’à le garder constamment ?
(Confessions. VIII.3).
Parce
que Tu nous as faits pour toi.
En attendant de reposer
définitivement en Toi,
mon ‘cœur’ ne peut
que te chercher
sans trouver de repos.
(Confessions. I,1)
Ne
cherche pas au-dehors.
C’est à l’intérieur
de l’homme qu’habite la vérité.
Et
trouverais-tu que ta nature est encore trop inconstante,
alors,
transcende-toi toi-même. (De
vera religione, 39,72).
Toi,
ô Dieu, lumière de mon cœur,
pain de la bouche
intérieure de mon âme,
force qui féconde mon
intelligence
et le sein de ma pensée.
(Confessions. I.19).
Dans l’éternité
seule règne la
concentration qui intensifie l’être. En son contraire,
dans l’extension spatio-temporelle de l’extériorité,
règne la dispersion et, partant, la déconcentration.
L’être authentique ne peut donc être qu’éternel.
Et ce n’est que dans cette éternité que l’homme
trouve sa vérité. L’homme y trouve
en même temps
son âme et Dieu. Ce Dieu
qui déjà précède, englobe et porte mon
‘je’. Je ne suis pleinement qu’à partir de
lui. Cet Autre qui est plus essentiel en moi que je ne le suis
moi-même...
Nous nous trouvons ici aux absolus antipodes
de la ‘modernité’. A l’extrême opposé
du ‘cogito’ cartésien tel qu’il se boucle
sur lui-même, et en même temps, paradoxalement, en
absolue harmonie avec lui, à condition de rendre à ce
‘cogito’ sa dimension authentique – augustinienne –
hors de laquelle il eût été impensable et hors de
laquelle il ne peut que rester flottant. A l’extrême
opposé également de la dialectique hégélienne
du ‘maître et de l’esclave’ où l’
‘autre’ ne me précède que pour m’aliéner.
L’Autre me libère. A l’extrême opposé,
encore, de la critique kantienne qui fait de ‘mon’ esprit
le fabricateur et le garant de toute possible vérité.
La vérité me précède.
Tout amour
est un amour de Dieu qui s’ignore. Tout désir tend
obscurément vers Dieu. Toute recherche est déjà
une prière ! Déjà le Verbe t’illumine.
Lui qui éclaire
tout homme...
(Jean I).
Lui qui parle au cœur de chacun. Lui qu'il faut écouter
de l’intérieur.
Ces
paroles formées pour un court moment,
c’est l’oreille
extérieure qui les transmet à la raison
intelligente,
dont l’oreille intérieure est
tendue
vers ton Verbe éternel.
(Confessions. XI.6).
Il ne s’agit pas ici de la révélation ‘surnaturelle’. Il s’agit d’une illumination immédiate ‘naturelle’, aussi naturelle que la saisie du monde extérieur. Nous voyons toutes choses dans une lumière causée ‘naturellement’ en nous par Dieu.
C’est
ainsi que, dans l’Evangile,
il nous parla par la voix de la
chair
– et cette parole a retenti extérieurement aux
oreilles des hommes –
afin qu’on crût en lui,
que chacun le cherchât au
dedans de lui-même,
et
le trouvât dans l’éternelle Vérité
où le bon,
l’unique Maître instruit tous ses
disciples. (Confessions.
XI.8).
Seigneur, dans ta lumière nous voyons la lumière. Il s’agit, au-delà de la vérité logique, de la vérité ontologique. Le fondement en sont les Idées éternelles ou les archétypes dans l’esprit de Dieu. Est dès lors vrai ce qui ‘est’ en vérité, c’est-à-dire ce qui ‘est’ archétype dans l’esprit de Dieu.
Au
dedans de moi,
dans l’intime habitacle de ma pensée
la
Vérité me parle... (Confessions.
XI.3).
Tes
paroles s’étaient gravées au fond de mon cœur
et
tu m’as investi de tous côtés.
(Confessions. VIII.1).
Après
avoir cherché du côté de toutes les
‘philosophies’...
Alors averti de revenir à
moi,
j’entrai dans l’intimité de mon cœur,
et
c’était toi mon guide....
J’y entrai et je vis
avec l’œil de mon âme,
si trouble
fût-il,
au-dessus de l’œil de mon âme,
au-dessus
de mon intelligence,
a lumière immuable.
Ce n’était
pas cette lumière ordinaire
qui est visible à toute
chair,
non plus qu’une lumière de même
nature,
mais qui eût semblé seulement plus
puissante,
avec un éclat bien plus vif,
projetant sur
toutes choses la force de ses rayons.
Non, cette lumière
n’était pas cela.
Elle était autre chose, tout
autre chose... (Confessions.
VII.10)
Et
cependant il est une lumière,
une voix, un parfum, une
nourriture,
une étreinte que j’aime,
quand j’aime
mon Dieu:
c’est la lumière, la voix, le parfum,
’étreinte de l’homme intérieur qui est
en moi,
là où resplendit pour mon âme
une
lumière que ne limite aucune étendue,
où se
déroulent des mélodies que n’emportent pas le
temps,
où s’exhalent des parfums qui ne se dissipent
pas au vent,
où l’on goûte un aliment que nulle
voracité ne fait disparaître,
et des étreintes
que nulle satiété ne désenlace;
voilà
ce que j’aime quand j’aime mon Dieu. (Confessions.
X.6).
La foi
précède... “Crede
ut intelligas: praecedit fides, sequitur intellectus.”
(Sermo 118,1). Il ne s’agit pas
de ‘fidéisme’. La foi ne prend pas la place de
l’intelligence. Simplement l’intelligence reconnaît
qu’avant qu’elle ne puisse comprendre, déjà
elle est com-prise.
G.
Anthropologie négative
La
théologie dite ‘négative’ reste sans doute
l’approche qui fait le moins violence à la vérité
du mystère divin. Elle professe que ce que nous nions
de Dieu est plus éloigné
de l’erreur que ce que nous en affirmons. La ‘béance’
divine se refuse à nos concepts et résiste à nos
possibilités intellectuelles. Seule une approche ‘mystique’,
une approche par le vide, permet de rencontrer, à la limite,
l’indicible et inexprimable mystère. Analogiquement,
pourquoi ne pas oser l’expression d’anthropologie
‘négative’ ? Une telle analogie se justifie
et se fonde sur la parenté de l’homme avec Dieu, créé
qu’il est ‘à son image et à sa
ressemblance’, et révélé ‘divin’
par grâce. Mais on peut parler également, et dans la
logique de toute notre approche, d’anthropologie de la
‘béance’. 'L’homme passe l’homme’,
dit Pascal avec infiniment de pertinence. A sa manière le
mystère humain est indicible et reste proprement inexprimable.
Nous ne pouvons réellement en parler qu’à la
limite. L’essentiel de l’humain étant ‘à
travers’. L’anthropologie
négative est
en profonde intelligence avec le ‘non’ sans lequel
l’humain n’est pas et avec lequel toute culture commence.
Elle n’est que dans la rupture de cet animal qui seul se fait
violence à lui-même et qui devient homme à
travers cette violence. L’anthropologie négative dit
‘oui’ à travers un ‘non’. Sa vérité
passe entre les mots et dans l’éclatement de la
nominaliste et défensive clôture des étiquettes.
Par-delà la masse accumulative des articulations, elle pointe
vers... Encore ne faut-il pas suivre l’imbécile qui,
selon le proverbe chinois, ne regarde que le doigt lorsque le sage
pointe l’index vers le ciel !
Comme
l’humour, l’anthropologie négative commence par
lire entre les lignes du phénomène humain. Là où
c’est blanc entre les signes. Là où l’homme
‘passe’ l’homme. Une telle approche ne peut que
fuir le flot de paroles si incroyablement sûres d’elles-mêmes
telles que proférées par les pseudo-sciences du
'bla-bla-bla’ en quoi se résume hélas trop
souvent ce que devraient être d’authentiques ‘sciences
humaines’. Une anthropologie ‘de la béance’
ne peut que situer dans l’humour radical les positivistes
consistances. C’est en leur cœur qu’elle surgit. Et
c’est dans leur négation qu’elle procède.
Dialectiquement.
La raison la plus profonde de
l'uni-dimensionnalité des sciences humaines qui ne peuvent
révéler qu'une des faces du mystère humain c'est
que, de fait, elles se constituent comme négative théologie.
L'endroit
d'un envers. L'envers
d'un endroit. Le refoulement
massif témoigne négativement du refoulé. Le même
crie négativement
l'autre.
Un vide de Dieu se remplit étrangement de substituts inversés
du divin. Là où la totalisation schizoïde
expérimente l'ultime rétrécissement de la
finitude et où elle croit rencontrer l'absolu neutre côtoyant
l'absolu néant se situe un point décisif. Un point de
rupture. Mais d'intersection aussi. Et de symétrique
inversion. Ce sur quoi toute notre recherche sans cesse converge, la
béance,
trouve là son lieu propre. Comme un `trou noir' qui happe les
trompeuses consistances. La béance semble s'abîmer dans
le néant. En fait elle ouvre aux sources. Elle accule
l'anthropo-logos
aux extrêmes. Non pas
pour sa mort. Mais pour sa résurrection. Une anthropologie
négative ne
peut que situer dans l'humour radical les positivistes consistances.
C'est en leur cœur qu'elle surgit. Et c'est dans leur négation
qu'elle procède. Dialectiquement.
L’anthropologie
négative a plus volontiers partie liée avec le silence.
Et pourtant elle doit se dire aussi. Tout en sachant qu’elle ne
peut jamais arriver à s’articuler dans la clôture
d’un discours bouclé sur lui-même. Il lui reste à
parler autour.
Elle parle dans les béances
du plein. En ne cessant
d’entretenir cette étonnante pensée
de derrière. Elle
cultive le non-sérieux. Elle se prend elle-même avec un
sourire. Est-ce si différent du jeu de la grâce ?
Plus
loin que la 'science'... L’anthropologie
de la béance ne peut donc pas ne pas être contestatrice
des clôtures de l’humain sur lui-même telles que
célébrées par les ‘sciences’ dites
‘humaines’. Et en premier lieu de ce qu’elles
refoulent avec une si constante insistance, à savoir le
judéo-chrétien ‘autre’, le grand ‘non’
qui fait irruption dans l’histoire par la révolution
judéo-chrétienne. L’anthropologie négative
n’a pas peur de dévoiler le mécanisme du
refoulant refoulé. Dut-elle pour cela opérer une
psychanalyse de la psychanalyse elle-même. Les mécanismes
de la psychanalyse, leur fonctionnement et leur impact dans la
modernité sont parfaitement significatifs de ces enfermements.
D’avoir enclos l’inconscient dans la caverne en faisant
croire aux hommes que leurs profondeurs et, partant, leurs béances
ne vont pas au-delà de la finitude, tel est bien la pertinence
de cette sotériologie en gnosticisme inversée. L’expérience
humaine totale ne reste-t-elle pas radicalement et irréductiblement
béante
sur autre
chose que la
stricte articulation scientifique ? Autre
chose... Comme
l’acte d’être. Le mystère
de notre être. Le fascinosum et
le tremendum de l’expérience sacrale. Les surgissements
existentiels. La création. L’infini. La liberté.
Les rencontres. Les mystiques solidarités du monde. La valeur.
L’amour. Le beau. Le bien. Le mal. Le temps. L’éternité.
Le sens. Le sens du sens. Dieu...

Nous
ne savons que sur fond de mystère.
Nous ignorons
encore beaucoup de choses sur l’univers. Et encore plus sur
l’homme. Nous
ne savons que sur fond de mystère. Et
les questions se posent béantes à l'infini. Pourquoi,
fondamentalement, l’homme est-il à respecter ? Sur quoi,
essentiellement, fonder les 'droits de l'homme' ? Et si l’homme
n’était qu’un
animal de la nature, même le plus bel animal ? Et s’il
n’était que
le résultat d’une
combinatoire structurale de la matière, fut-elle la plus
merveilleuse des constructions ? Et s’il n’était
que
la complexification d’une
structure devenue consciente d’elle-même ? Et s’il
n’était que
l’émergence de la vie en
sa perfection ? Et si... ?

Comme
un navire sur l’immense océan des questions...
Jusqu’où
va notre possible épistémologique ? L’univers
est-il système ou bien pluralité éparpillée ?
Notre possible par rapport à l’univers est-il total ou
simplement régional ? L’univers est-il intelligible
de façon homogène ou hétérogène ?
Qu’est-ce que réellement la matière ?
Qu’est-ce que l’énergie ? Qu’est-ce que
l’espace-temps ? Le temps est-il absolument irréversible ?
Qu’est-ce que la nécessité ? Qu’est-ce
que le hasard ? Le cosmos est-il un ou bien y a-t-il pluralité
des mondes ? S’il y a pluralité, est-elle
fondamentalement complémentaire ou antagoniste ?
Existe-t-il des anti-univers ? Les interactions que nous
connaissons et que nous arrivons à unifier sont-elles les
seules interactions ? Les principes d’intelligibilité
scientifique d’aujourd’hui sont-ils absolus ou
transitoires ? L’espace d’intelligibilité
est-il homogène ? Quelle est la probabilité de
nouvelles révolutions épistémologiques ? Y
a-t-il un seul ordre d’intelligibilité ou bien une
pluralité d’ordres ? Etc.
Nous
n’existons jamais qu’entre.
Entre des
frontières qui délimitent nos possibilités
épistémologiques et pragmatiques. C’est là,
en notre ‘milieu’, entre
des ‘extrêmes’,
entre
Alpha et Oméga, que
nous existons. C'est là que nous connaissons et agissons.
C’est là que se déploient notre science et notre
technique. C’est là que nous construisons et organisons
notre monde.

La
science peut être inconsciente de ses béances. A
l’intérieur de
son espace une réponse peut être valable, indépendamment
des béances
qui s’ouvrent derrière
ses objets, derrière ses méthodes et derrière la
logique de ses énoncés. On peut être savant sans
angoisse métaphysique par rapport à son domaine
scientifique. La science peut continuer à fonctionner même
lorsqu’une crise affecte ses fondements. Ces béances
sont pourtant infiniment
pertinentes dès lors que l'esprit s'éveille de son
sommeil dogmatique.
Ce
que la science ne loge pas et qui, au contraire, loge la science.
Premièrement,
la
science elle-même.
Les conditions de possibilité de la science échappent à
la science. Pourquoi quelque chose
comme une science est-elle possible ? Ce
qu’il y a de plus incompréhensible, constate
Einstein, c’est
que la science soit possible.
Deuxièmement,
la raison.
La science n’est jamais que la raison constituée
à telle époque
donnée. Ce qui fonde cette raison constituée, c’est
la raison constituante.
L’absolue exigence elle-même de non-contradiction, de
totalité et de cohérence. Troisièmement,
l’acte d’être.
L’irréductible facticité d’être... La
science part nécessairement d’un ‘il y a’
qu’elle ne crée pas. Reste que
ce ‘il y a’ soit !
La matière, l’énergie, l’espace-temps...
Pourquoi ,
se demande Leibniz, y
a-t-il quelque chose plutôt que rien ?
Quatrièmement,
la rationalité
du réel.
Tout n’est pas possible, tout n’est pas compossible,
n’importe où, n’importe quand, ni n’importe
comment. L’univers est régi par des lois. Sinon la
science serait impossible. Cette ‘contrainte’ détermine
un ordre des choses et des successions. Les êtres et les
phénomènes sont déterminés. Même le
‘hasard’, car il n’y a pas seulement l’espace
du jeu (aléatoire), pas seulement les règles du jeu
(lois) mais fondamentalement les règles qui régissent
l’espace du jeu lui-même ! Le savant ne peut pas ne
pas être animé, selon le mot d’Einstein, de
la croyance en l’harmonie interne de notre monde.
Le postulat du déterminisme est postulat en la rationalité
absolue de l’univers.
Et
la raison de notre raison ? Derrière
sa souveraineté auto-affirmée est-elle
réellement l'absolu fondement de notre possible
certitude ? Est-elle l'ultime englobant
de nos totalisations ? Et s'il se
trouvait qu'elle est elle-même englobée... Mais par qui
et par quoi ? Questions terribles qui ouvrent du côté de
la Béance. Du côté du Tout-Autre.

A travers ton néant
La béance mystique s’ouvre dans
la fissure de l’être. La voie propre de la mystique est
négative. A l’encontre de nos instincts et de
notre logique il s’agit de faire le vide, le vide à
tous les sens du mot et sous tous les aspects du possible, pour
atteindre la plénitude. Ascèse. Purification.
Détachement. Dépouillement. Oubli. Silence. Béance.
Néant. Un lien, très mystérieux et très
fort, noue mystique chrétienne et kénose.
Celle-ci signifie la ‘descente’ comme dynamique
fondamentale d’une ‘montée’. Peut-il en être
autrement face au mystère du Christ qui s’abîme
dans la mort pour ressusciter ? Le mystère de la Kénose
est identiquement le mystère d’Agapè. Agapè
te fait mourir avec le Christ. Agapè te fait ressusciter avec
lui. L’expérience mystique est communion à ce
mystère dans l’extrême profondeur de toi-même.

La
vie de l’Esprit commence non par un plein mais par un vide.
Nous ne trouvons au milieu de nos surabondances factices que des
trous à boucher... là où l’Esprit, à
partir de la surabondance de Dieu en nous, ne voit qu’encombrements
à écarter. Tous nos réflexes naturels traduisent
l’horreur de ce vide-là, et notre modernité ne
fait qu’accentuer cette horreur. Quand on perd l’essentiel
il faut bien couvrir sa nudité avec des expédients de
fortune.

Tu ne trouves pas
Dieu à travers tes plénitudes. Tu trouves Dieu à
travers ton néant.
C’est comme un leitmotiv chez Tauler. Il est impossible de se
perdre en Dieu sans opérer d’abord un radical
désencombrement du ‘cœur’. Jusqu’aux abords
de la néantisation. Une secrète loi, profonde
dialectique du renversement des contraires, régit la vie
spirituelle. Plus tu approches de ton propre néant, plus tu
atteins ce point de rupture où tu bascules dans l’absolu
de l’être. Deviens rien et tu deviens tout. Vide-toi et
la plénitude te sera donnée par surcroît.
Homme,
qui es-tu donc pour que Dieu puisse tomber en toi ? Qui es-tu
donc pour que tu puisses tomber en Dieu ? Qui es-tu donc pour
que l’Agapè de Dieu puisse être répandu en
toi ? Tu es béance
béante sur
un infini. Il est à craindre qu’ici nos évidences
contemporaines ne puissent plus suivre. Ne tablent-elles pas sur la
radicale finitude,
la stricte immanence
et la totale clôture
de l’humain ? Reste
un ‘je’, simplement virtuel, apparition épi-phénoménale
d’un ‘ça’ logé en cul de sac. Le ‘ça
désire’ des pulsions biologiques. Le ‘ça
parle’ des structures aveugles. Le ‘ça fonctionne’
des absurdes mécaniques. Telle n’est pas l’évidence
de départ d’un Johannes Tauler. Sa psychologie des
profondeurs ou sa spiritualité des profondeurs ne connaît
pas de clôture. L’humain est infiniment ouvert, béant
sur un fin-fond sans fond. Et c’est dans cette ouverture que se
joue la décisive aventure de l’homme avec Dieu et de
Dieu avec l’homme. Saint Augustin, à travers ses
‘Confessions’, ne cesse de se poser la question: Où,
en nous, pouvons-nous rencontrer Dieu ? Et il ne cesse de
répondre: ‘transibo’...
Il faut aller plus loin. Il faut aller plus profond. En allant
toujours plus loin et plus profond l’homme expérimente
toujours plus de vide. Et en même temps toujours plus de
plénitude.

L’homme
n’existe que dans l’abrupt de la verticale béance
où l’Abîme appelle... Il ne peut y avoir
d’humanité vraie sans cet appel. Même si personne
ne l’écoutait, même si personne ne l’entendait,
il n’en serait pas moins la fondamentale et constitutive
dimension de l’humain. L’homme, simplement,
inconsciemment ou consciemment, se constituerait en négative
inversion contre lui. Personne ne pourrait savoir quel animal l’homme
serait sans lui. Avec lui, et à partir de lui seulement, est
aussi donnée la possibilité de ne l’écouter
point. Dans la réciprocité de l’appel et de la
réponse fait irruption l’originaire liberté et
l’originaire parole du spécifique humain.

a u t r e s s e c t i o n s
1 - Le mystère de l'humain
2 - Béance sacrale
3 - Réalité spirituelle
4 - Intériorité personnelle
5 - Tu dois être humain
6 - La descente mystique
7 - La traversée de la différence
8 - Le clos et l'ouvert
9 - En alliance