A

 

Béance

B

 

Béance de la parole

C

 

Béant sur un autre ordre

D

 

La rupture sacrale

E

 

A la verticale

F

 

Béant sur Dieu

G

 

Anthropologie négative



L’humain, l’humain authentique, est ailleurs, plus loin, plus profond que les faciles superficies dans lesquelles nous risquons sans cesse de le cantonner. L’ordre du ‘même’ n’épuise pas, et de loin, la totalité. L’humain est béant sur un
ordre qui n’est pas celui des évidences quotidiennes qui règnent en superficie. Là, les euphories vont au maximum d’être, d’avoir et de paraître.

En intériorité, en profondeur, par contre, s’ouvre l’infini
ordre de la béance. Et cet ordre est d'essence sacrale. Ici d’autres ‘valeurs’ ont cours. Le non-être, le non-avoir, le non-paraître. Cet ordre de la béance n’est pas immédiatement accessible. Pour s’y retrouver quelque peu, il faut quelque chose comme une ‘conversion’ préalable. C’est alors que, derrière un ‘vide’ infini, s’appréhende, en creux, quasi par la négative, une infinie plénitude. De cet ordre de la béance nous pouvons avoir une expérience.



A. Béance

L'expérience originaire de la béance est celle de l'impossibilité de 'boucler' quelque chose sur soi-même. Tel est l'ordre humain face au monde simplement animal.



Ainsi la gratuité. Un mystérieux 'plus' qui est à partir d’un 'moins'. Il vient dans la béance de l’utile, inutile. Il vient dans la négation. Il vient dans la différence. Il vient de surcroît. Il est gratuit, c’est-à-dire que sa valeur est ailleurs. L’humain ne se manifeste jamais sans cette dimension de gratuité par laquelle un autre plus émerge, dans la rupture, au creux d’une béance. Là où la logique ne boucle plus sa clôture mais laisse jubiler le logos. Dire autrement l’indicible. Poïésis. Grâce.



Cette béance du monde, cette gratuité béante au cœur de la nécessité, désigne à sa manière l’universelle sacralité. L’outil préhistorique de l’Acheuléen qu’on appelle ‘amande’ est d’emblée un caillou différent des autres galets de la nature. Il est ‘signe’ de culture, signe d’humanité. Il a été incontestablement fabriqué en vue d’une utilité technique. Sa forme d’outil s’impose en quelque sorte de façon logique; elle s’explique, se justifie et se comprend en fonction de son utilité même. Cette forme pourrait n’être que cela. En fait elle est beaucoup plus. Cette forme en ‘goutte d’eau’ est harmonieuse. Elle est belle. Ce plus est là comme ça, pour rien, pour le plaisir, gratuitement.



Un plein infini remplirait tout l'espace et ne laisserait sa chance à rien d'autre. La possibilité de nouveauté et partant de création ne se trouve qu'à travers les vides. L’essentiel advient là où il n’y a rien. Il surgit dans la béance comme la beauté du Parthénon ou le regard d’un visage... Mais déjà parler, n'est-ce pas faire être une présence à travers son absence? La parole ne dit que dans la faille des compacités. L’essentiel se dit entre les mots. Un texte parle entre les lignes...



L’homme est ce vivant qui vit dans l’exode à travers sa béance. En chemin. Vers l’Autre. Ainsi donc, avant les valeurs constituées du nouveau monde de l’humain, il y a la béance
constituante, dialectiquement constituante, de cette nouvelle création. L’animal est rejeton de la plénitude du donné naturel. Il n’en est pas ainsi de la spécificité humaine. Celle-ci relève d’un radical autre ordre, l’ordre des esprits, qui n’est pas enfant du plein mais fils du vide. Ce paradoxe risque d'être insoutenable. Pourtant sans lui ne passe-t-on pas à côté de l'humain ?



Il pourrait sembler normal que le couronnement du règne biologique, l’homme, soit un animal ‘plus’ quelque chose. Nos réflexes physicalistes et substantialistes ne valorisent que le plein. Comme si l’essentiel consistait dans l’accumulation quantitative. Il faut oser le paradoxe. L’homme est un animal 'moins' quelque chose. L’homme est un animal qui existe dans le vide de son animalité.

L’animal est sans doute trop plein d’animalité pour être béant sur l’esprit... Accéder à un ordre supérieur implique l’immense traversée d’un vide. L’homme, lui, ne cesse de l’expérimenter de mille manières. Pourquoi le chimpanzé ne s’humanise-t-il pas ? Bien des ‘causes’, physiques ou sociologiques, sont tour à tour avancées pour rendre raison de l’émergence du spécifique humain. Prises une à une, ces ‘causes’ peuvent se trouver aussi bien chez tel ou tel vivant sans que pour autant leur présence s’accompagne d’humanisation. L’extraordinaire socialisation des termites ? L’enfance très prolongée du lapin ? Le poids relatif de l’encéphale du ouistiti, deux fois supérieur à celui de l’homme ? Il n’est pas évident que ce qui à l’origine distingue l’homme des autres mammifères anthropoïdes tienne dans un ‘plus’. Comme s’il manquait quelque chose au singe pour devenir homme. C’est plutôt le contraire qui a des chances d’être vrai. C’est en son manque que l’homme est devenu homme. C’est au creux de sa béance qu’a pu surgir l’humain. Ensuite le ‘plus’ peut venir par surcroît.



L’espace matriciel du spécifique humain s’ouvre dans la béance du donné simplement naturel. Cette béance n’est pas vide mais riche d’autre chose. Comme si un ‘non’ y retentissait et y protestait. Et cette protestation témoigne qu’une telle négativité est constructrice. A travers elle, se parle l’autre. Cette béance est comme porteuse d’une fonction originaire, négatrice de ce qui est et instauratrice de ce qui doit être. La chose niée pour que soit la forme. L’objet nié pour qu’apparaisse la fonction. Le fait nié pour que puisse être la loi. Un tel espace est béant sur une infinité de nouvelles possibilités. Mais cette béance est en même temps organisatrice. L’espace est activement ‘formant’, informant, structurant, systémisant, organisant. Il régit pratiquement et théoriquement le spécifique humain depuis ses formes les plus élémentaires et les plus originelles jusqu’aux plus élaborées. A partir d’un même et unique processus fondamental, des chemins divers s’ouvrent.


La béance de l'exister

Entre ce que sont les choses et le fait quelles soient. Le ‘ce que’ – ce quest un cercle, par exemple, – s’explique et se définit. On peut le déduire et le réduire. Il est en quelque sorte logiquement nécessaire une fois donnée sa définition. Le ‘que’, au contraire, ne s’explique ni ne se définit. Il est ‘là’. Logiquement extra-vagant. Exister, c’est surgir en rupture. Gratuitement. Tout questionnement sur l’exister reste donc comme suspendu sur cette incontournable béance qui peut s’appeler ‘facticité’ ou ‘contingence’.



Contingence... Depuis toujours les religions, les philosophies, les sciences ne témoignent-elles pas de l’héroïque effort de l’homme pour nier la contingence ? Et pourtant, au ‘sérieux’ déterministe qui veut tout prévoir et tout comprendre, répond l’ironie de l’événement qui ne cesse d’ad-venir, sans préavis et incompréhensible, dans la béance des constructions. Là où le sol de l’être se dérobe. Reste ce qui refuse de se laisser intégrer dans la cohérence des essences et des structures. Reste ce qui pourrait ne pas être. Cela est de l’ordre de l’acte gratuit. Cela surgit aux antipodes de la nécessité qui ne peut pas ne pas boucler le même sur lui-même. La contingence livre à l’autre.

Nous ne cessons de côtoyer le ‘hasard’. C’est à la liberté qu’il revient de lui donner un nom. Pourquoi le hasard ne serait-il pas l’espace des infinies rencontres de grâce ? L’espace de jeu de cette Sagesse divine qui aime tant jouer avec les enfants des hommes... La raison ne finit jamais de faire le tour de son
même. Il reste toujours de l’autre. Incontournable. De trop. Quelque chose qui est de l’ordre de la contingence. Un espace de gratuité. L’espace de liberté où se décide notre essentiel.

Béante valeur

Cela commence avec éros en son sens le plus large. Le dynamisme tendanciel qui s’identifie à la vie en son multiple foisonnement et en sa prolixe différenciation. Cet éros est, comme l’a admirablement perçu Platon, fils d’abondance et de pauvreté, fils d’un plein et d’un vide. Plus s’étreignent une richesse et une béance, plus grand devient éros. Chez l’animal, le manque est à la mesure de la possible satiété. Le monde suffit à éros. Chez l’homme, la disproportion se fait croissante. L’abondance déborde et la béance se creuse. Le monde ne peut jamais être à la mesure de la démesure d’éros. Le ‘il y a’ du simplement donné ne suffit plus pour loger éros en sa béance. Un espace nouveau s’ouvre à la démesure humaine. En continuité et en rupture avec la nature. L’animal vit ces dimensions tendancielles de son être simplement sur le mode indicatif. Pour l’homme, par contre, cet indicatif reste béant de la distance du non. L’homme se différencie d’avec le reste de l’animalité dans et à travers cette distance. Désormais toute la dynamique physico-biologique va se reprendre différente dans cette distance. Elle va surtout jouer symboliquement.

La valeur n’est pas fille de l’identité mais de la différence. La coïncidence ne désire pas. Tant qu’elle abonde, l’eau reste sans valeur. Celle-ci croît à l'infini pour l’assoiffé du désert. Les distances seules nourrissent les nostalgies. Un objet n’est désirable que dans son absence ou par sa perte menacée. Courir après une chose la rend plus désirable encore. La conquête décuple sa valeur. Ce qui ‘vaut’ émerge d’une béance. La valeur advient dans la négation de l’indifférence. Elle surgit avec la différence. Un caillou au bord du chemin. Il est là, ‘quelconque’ et insignifiant jusqu’au moment où l’archéologue le découvre comme un vestige important. Il ne prend valeur qu’une fois
sorti de son in-différence et situé dans la différence. Telle parole te ‘dit’. Elle sort du brouhaha de l’indifférence. Elle prend valeur. Le démiurge d’une telle transmutation ? Le regard humain, l’écoute humaine, c’est-à-dire le grand ‘différenciateur’ que nous pouvons aussi appeler esprit.



Surgi ‘entre les lignes’, comment l’homme peut-il se retrouver chez lui dans le texte de la nature ? Cet animal frustré est insatiable. Il n’y a d’assez pour le désir que dans l’immédiateté primaire. Il n’y a d’assez que dans un bref instant ou bien dans l’abrutissement. L’instant suivant crie encore ! Le désir humain est insatiable. N’est-ce pas précisément dans cet ‘insatiable’, dans cette béance du désir, que la valeur prend valeur ? Paradoxe d’une autre abondance qui n’est pas sans fondamentale indigence.



B. Béance de la parole

L’in-différence ne parle pas. Le logos crie la différence. Avant la parole n’est que le tohu-bohu. Avec elle l’autre advient. La parole commence avec la négation du néant. Elle fait surgir l’être. Au singulier et au pluriel. Comme aux origines du monde. Tu diras: Et mon ‘corps’ ? Mais qu’est ton ‘corps’ sans l’image de ton corps, sans sa représentation, donc sans la parole intérieure qui le fait être ce qu’il est réellement. D’indifférencié, d’anonyme, de quelconque, la parole le fait accéder à son ‘être’. Le spécifique humain n’est qu’à partir de la différence et ne se déploie qu’à travers la différence. Il se dit et ne se dit qu’à travers la différence. Dès le départ est la différence sans laquelle la pensée et la parole ne seraient pas. L’homme est ouvert à faire être l’autre.

L'humain est fils de la parole

Pour naître ‘humain’ il ne suffit pas d’être engendré dans un sein maternel. Une 'autre'‘matrice qui n’est plus simplement ‘biologique’ est nécessaire. Appelons-la 'culturelle', en donnant le maximum d’extension et d’intensité à ce terme de ‘culture’. L’humain se déploie dans le partage du sens. Au commencement de l'humain est la communion dans le sens et donc la parole.


Tout objet, tout phénomène,tout geste, peut devenir signe. Il accède à la signification en perdant son univocité d’être-simplement-ce-qu’il-est. Dans la mesure où il commence à manifester autre chose dans la rupture du lien naturel qui le lie à du ‘ceci’ particulier. C’est justement dans la béance de cette univocité que s’ouvre la possibilité humaine de créer des liens nouveaux à l’infini. Non pas création de matérialité nouvelle mais de liaisons nouvelles au cœur de la matérialité donnée. Désormais entre signifiant et signifié ne règne plus la nécessité mais la liberté. Et cette liberté ne choisit pas seulement le signifiant et le signifié mais choisit surtout le lien de n’importe quel signifiant avec n’importe quel signifié. Désormais est ouvert le chemin infini de la création de signes et de signes de signes. Un monde nouveau, non plus simplement donné, nature, mais qui se donne, culture.

Le sens est d’autant plus en béance qu’il est plus englobant et plus constituant. L’extrême sens est extrême béance. L’absence de Dieu en témoigne. Les concepts essentiels de notre condition peuvent se diviser en deux classes selon qu’ils sont ‘clos’ ou ‘ouverts’. Les premiers nous permettent de devenir ‘maîtres et possesseurs’. Ils tendent vers un minimum de sens et un maximum de puissance. Les seconds nous ex-posent et nous livrent à l’infinie béance. Ils tendent vers un maximum de sens et nous laissent avec un minimum de pouvoir. Le sens
existentiel de l’humain se cherche à travers des concepts d’extrême béance comme Dieu, l’être, l’éternité, la facticité, l’existence, la mort, l’amour, la liberté, le mal... Concepts ‘incontournables’ au sens premier du terme. On ne peut en faire le tour. On ne peut proprement les com-prendre (cum-prehendere: étreindre, saisir ensemble). L’extrême labilité du sens existentiel, sa béance, sa ‘faiblesse’, renvoient vers la ‘force’ d’un autre ordre. Non pas en continuité mais en rupture. A travers incertitude et risque s’ouvre ainsi l’espace du pari. C’est là que l’authentique humain se décide.

Entre...

L
a pensée n’est pas dans les neurones ni dans le synapses. Elle surgit entre. La parole dit dans les interstices du langage. Elle vient dans la déchirure des textures. Elle s’évade du texte. Elle dit dans l’ouvert. Elle se fait ellipse. Métaphore. Allégorie...

Entre les lignes... Le sens se dit dans la béance. Entre les mots. Entre les lignes... La parole vivante dit dans la faille des compacités. Elle dit dans la destruction des structures. Elle dit dans l’ouvert des clôtures. Elle dit dans la question. Elle dit l’autre. Parler c’est faire être une présence à travers son absence. Parler c’est manifester du sens à travers des signes. Le signe est essentiellement une chose ouverte à son autre. Symbole au sens premier du mot. Le signe n’est pas par lui-même, dans sa clôture. Il n’est que dans et par l’intention de signifier. Lieu-tenant de l’autre. En son absence. Parler c’est traduire intentionnellement des significations. Articuler du possible signifiant pour signifier. Articuler, désarticuler, réarticuler le sens à travers les médiations spatio-temporelles. L’homme est le démiurge des significations. Il n’en est pas cependant le créateur absolu. Et il n’en peut devenir absolument le ’maître et le possesseur’. Au-delà des signifiants en sa maîtrise il y a des signifiés qui le transcendent. Matrice du spécifique humain, la parole, loin de pouvoir s’enfermer en schizo-logie, n’est féconde que grâce au souffle qui lui vient d’ailleurs.



C’est le vide qui nous fait être. Nous ne parlerions pas si nous étions pleins. C’est la distance qui nous fait être. nous ne parlerions pas si nous ne pouvions ‘décoller’. C’est l’altérité qui nous fait être. Nous ne parlerions pas si nous n’étions que ce que nous sommes. L’animal est trop plein d’animalité pour parler. C’est la béance qui instaure en nous la possibilité du logos. Cela commence concrètement par le pouvoir de questionner, c’est-à-dire la formidable capacité de briser la compacité d’un monde pour y faire surgir l’émerveillement du sens. Miracle congénital de la parole que cette incroyable possibilité du plus petit ‘pourquoi ?’. L’animal en est radicalement incapable. Le petit enfant y accède de plein droit. C’est au creux de l’être que surgit la question. C’est dans la béance des réponses que le questionnement rebondit. C’est dans le partage des questions que le dialogue s’instaure. Nous sommes capables de communier infiniment dans la parole parce que nous sommes ouverts à l’infini.

Signifier

C’est faire surgir au cœur même du donné naturel, poser, donc opposer, des signes, des symboles. Sumbolon, sumballein, mettre ensemble. Les deux moitiés dispersées du tesson brisé qui, mises ensemble, correspondent et se correspondent, devenant signe de reconnaissance. Rupture, dispersion et réunion. Déploiement et reprise. Distance et rassemblement. Différence et réunion dans l’identité. Le
symbole est d’abord un ‘quelque chose’ pris du sein de la nature. A la limite, n’importe quel ‘objet’ ou même n’importe quelle partie d’objet. Tout dans le donné naturel a ‘vocation’ de devenir symbole. Mais il le faut briser. L’objet devient ‘inutile’; il est bon à être jeté. Mais c’est là qu’il devient intéressant pour l’homme ! N’est-ce pas une conduite étrange – étrangère à la nature – de donner ainsi valeur à un objet brisé ? Mais cette valeur est ailleurs. Elle est autre. Elle est nouvelle. Elle est différente. Et cette différence, c’est la signification.

Dans la rupture de ce-qui-est, autre chose devient possible. Ce caillou-que-voici est rompu en tant que pierraille et devient, éclaté, outil-qui-tranche. Et en même temps, il peut devenir tout outil et outilité à l’infini. Un infini possible ! Que n’a-t-on pas fait avec la pierre depuis son premier éclatement ? L’homme seul est capable de cette rupture. Trouver cet éclatement dans la nature est le signe manifeste de présence d’humanité. Etre capable de percevoir ce caillou, ou cette branche d’arbre, ou n’importe quoi, à la fois comme ce-qui-est et comme ce-qui-peut-être-différent. Introduire la distance. Donner corps à la différence. Livrer cette différence à l’articulation manuelle ou intellectuelle. Faire signe. Faire du signe. Tout peut devenir signe. Tout même s’ouvre ainsi autre. Cette fondamentale ouverture est possibilité symbolique.



L’ouvert crucifie le sérieux de tout discours et renvoie la parole à l’ailleurs d’elle-même. Reste un dire à la limite. Allégorie. Parabole. Poème. Avec le symbole comme signifiant. Symbole. Du grec syn-balein. Rapprocher. Mettre ensemble. Les deux morceaux d’un tesson brisé qui, en ‘collant’ parfaitement ensemble, prouvent une identité. Chaque moitié symbolique est ainsi béante sur l’autre moitié. Le sens, fondamentalement, se donne à travers la différence de ses deux moitiés symboliques. L’homme symbole de l’Autre. C’est-à-dire sa moitié visible qui ne cesse d’appeler l’autre moitié, invisible... L’extrême débilité du sens existentiel, sa béance, sa ‘faiblesse’, renvoient vers la ‘force’ d’un autre ordre. Non pas en continuité mais en rupture. A travers incertitude et risque s’ouvre ainsi l’espace du pari. C’est là que l’authentique humain se décide.

Le symbole

P
arler c’est traverser infiniment le champ symbolique. L’animal n’accède pas à la parole parce que le signe reste prisonnier de la chose, de la situation, des liens... L’homme parle grâce au signe libéré, dans l’exode hors d’un monde bouclé en sa compacité. L’ouvert crucifie le sérieux de tout discours et renvoie la parole à l’ailleurs d’elle-même. Reste un dire à la limite. Allégorie. Parabole. Poème. Avec le symbole comme signifiant. Symbole. Du grec syn-balein. Rapprocher. Mettre ensemble. Les deux morceaux d’un tesson brisé qui, en ‘collant’ parfaitement ensemble, prouvent une identité. Chaque moitié symbolique est ainsi béante sur l’autre moitié. Le sens, fondamentalement, se donne à travers la différence de ses deux moitiés symboliques. L’homme symbole de l’Autre. C’est-à-dire sa moitié visible qui ne cesse d’appeler l’autre moitié, invisible...



Le sacré est source active du symbole. Il informe en ses profondeurs les puissances symbolisantes à la racine de tout symbole symbolisé. Là où toute moitié témoigne de l’autre moitié qui toujours se dérobe dans l’infinie différence pour s’y reconnaître quand même. Fascinosum de l’originaire identité d’avant la brisure. Tremendum de la différence béante infiniment. L’axe sacral est l’axe différentiel fondamental de la distance et de la différence qu’est l’homme. Il est l’axe différentiel vertical sur lequel s’articule la possibilité dialectique.


L’homme parle dans l’ouvert infini. Le
dernier mot ne peut jamais être dit une fois pour toutes. Aucune parole n’est définitive. Chaque parole se reprend. Incessamment d’autres perspectives lui sont ouvertes. De nouvelles possibilités la sollicitent. Inlassablement d’autres paroles viennent l’affronter ou la contredire... Cette spécificité humaine resterait inintelligible sans la différence et sans le dépassement de la différence. Cet animal différentiel qu’est l’homme ne cesse de creuser des béances dans la plénitude du ‘donné’ naturel pour inlassablement les combler et inlassablement les creuser encore.



La liberté est fille de la béance. Elle surgit dans la décompression des nécessités et de toutes les structures nécessaires. Sans doute aussi de la nécessité rationnelle.



C. Béant sur un autre ordre

L'homme passe infiniment l'homme. Pascal définit ainsi la béance de l'humain, cet humain authentique qui est ailleurs, plus loin, plus profond que les facilités superficielles dans lesquelles nous risquons sans cesse de le cantonner. Là, les euphories vont au maximum d’être, d’avoir et de paraître. En profondeur, par contre, s’ouvre l’infini ordre de la béance. Ici d’autres ‘valeurs’ ont cours, comme le non-être, le non-avoir, le non-paraître...

L’ordre du ‘même’, en effet, n’épuise pas, et de loin, la totalité. Mais l'autre ordre n’est pas immédiatement accessible. Pour s’y retrouver quelque peu, il faut quelque chose comme une ‘conversion’ préalable. C’est alors que, derrière un ‘vide’ infini, s’appréhende, en creux, quasi par la négative, une infinie plénitude.

De cet 'autre' ordre, il nous arrive de faire l'expérience. A la limite. Face à la mort. Face à la catastrophe. Face à la naissance. Face à l'absolue gratuité... Certain texte peut en approcher. Un texte ‘
parabole’, par exemple, qui dit l’essentiel là-même où s’arrête son dire. Comme ce conte du 'Vallahassa Jataka'
qui porte la trace du ‘Grand Véhicule’ et de l’esprit bodhisattva.

Un certain Maitrakanyaka, riche négociant,
s’était embarqué pour un long voyage d’affaires.
Il fit naufrage et aborda sur une île.
Avant son départ, il eut le malheur de frapper sa mère
qui voulait l’empêcher de partir si loin.

Mais c’était aussi un homme généreux.
N’avait-il pas distribué trente-deux pièces d’or
aux pauvres et aux monastères ?
Aussi fut-il invité dans trente-deux merveilleux châteaux
par de belles princesses, filles de ses aumônes.

Après cela, il arrive en un lieu d’horreur
où il aperçoit un homme
au crâne rongé par un cerceau de fer rougi.
“Mais qu’as-tu donc fait, malheureux ?”
“J’ai commis un grand crime
et je suis condamné à rester ici
jusqu’à ce qu’un criminel tel que moi vienne me remplacer.
Mais je désespère.
Aucun homme, certainement,
n’a jamais frappé sa mère comme je l’ai fait.”

Alors Maitrakanyaka se souvient de son forfait.
Aussitôt le bandeau de feu s’incruste sur sa tête.
La douleur est insupportable.

Mais il a cette prière sublime:
“Qu’aucun homme ne soit jamais assez malheureux
pour venir me remplacer !”

A l’instant même ce vœu le sauve.

(Vallahassa Jataka)

D'où vient que, face à un tel texte, il n'est plus possible de rester les deux pieds sur terre ? On se sent transporté vers un 'ailleurs' qui n'est plus tout-à-fait de ce monde. Une autre dimension. Un autre ordre qui n'est pas celui de nos évidences et de nos utilités quotidiennes. Simplement 'sublime', c'est-à-dire en-deçà et au-delà de nos limites.

Ce qui retentit ainsi dans les profondeurs de nous-mêmes, n’est pas simplement de l’ordre du sentiment. Ce n’est pas non plus de l’ordre de la logique ni de celui de la raison. Nous nous
expérimentons béants sur le mystère.



D. La rupture sacrale

L'humain surgit dans l'ouvert d'une crise sacrale. L’homme n’est possible qu’à travers une grande différence originelle qui coupe en deux le monde. Sans elle, l’indifférence lui ferait côtoyer dangereusement le précipice du néant et de la mort. Cette originaire division sacrale de l’être traverse le monde verticalement, marque sa radicale axiologie et le sauve du néant. Il s’agit là de bien plus que de simples ‘qualités’. Archéologiquement Il s'agit de dynamiques, de 'forces' sacrales qui s’affrontent et luttent. Le pur doit être victorieux. La force sacrale détermine et régit les niveaux ontologiques. Mais cette force est toujours conquête. Sur fond de menace permanente.



Le sacré est proprement crise d’enfantement de l’humain. C’est, dans l'expérience originelle de l'humanité, à travers la crise sacrale de la vie que naît l’homme en tant qu’homme. Personne ne sait quand cela a commencé. Personne ne le saura jamais. Mais l’accession d’un certain primate à l’humanité reste incompréhensible autrement. Par la suite, l’histoire de l’homme est inséparable de l’histoire de ses dieux. De son Dieu dont il se sait l’image. Dès lors ce n’est plus qu’en se divinisant que l’homme s’humanise. Le ‘divin’ seul ouvre la 'différence' à travers laquelle l’humanité advient.



Indissociablement contemporain de l’acte d’hominisation et d’humanisation, bien avant sa constitution en ‘religion’, est l’acte sacral. Un acte essentiellement dialectique et, partant,
instaurateur de différenceTout commence avec Eros, ce dynamisme tendanciel qui s’identifie à la vie en son multiple foisonnement et en sa prolixe différence structurelle. Chez l’animal, Eros reste à la mesure de son ‘Umwelt’ qui, lui-même, est à la mesure d’éros. En l’animal, la boucle biologique se boucle sur elle-même. Tant que la vie coïncide parfaitement avec elle-même elle reste simplement animale. Un certain animal peut devenir homme parce que la boucle purement biologique ne se boucle plus sur elle-même. Cela implique une crise d’éros. le surgissement d’une disproportion entre la démesure d’Eros et son Umwelt. Le ‘il y a’ du simplement ‘donné’ ne suffit plus pour loger Eros en sa béance. Un ‘ailleurs’ s’ouvre. Jamais ‘autre’ chose que la stricte animalité n’aurait pu être si éros n’avait été provoqué dialectiquement par quelque chose comme une négation de la simple animalité.



Aliénation ? Pour Feuerbach et pour Marx, la religion ne peut être qu’une aliénation parce qu’elle instaure une dualité entre le ciel et la terre. Une telle dualité n’est cependant ‘aliénante’ que dans la perspective mécaniste de l’objet brisé. Dans une perspective authentiquement dialectique, la division est chance. L’acte fondamental religieux est instaurateur de différence. Créateur de dualité. Crise. Mais l’irruption de l’autre nouveau est à ce prix.

Trans

Scandale que cette dimension du 'trans' et grandeur pourtant ! Par elle le possible humain est crucifié et provoqué au dépassement de lui-même. Il est simultanément extrême débilité et extrême puissance. A la réalité humaine qu'il affecte, il confère en même temps une singulière faiblesse et une extraordinaire capacité de survie malgré toutes les vicissitudes de l'Histoire. L'histoire d'Israël, depuis quatre mille ans, est là pour en témoigner. Les vitalismes naturalistes en arrivent à considérer l’esprit comme le contradicteur de l’âme. Ce faisant ils ne se méprennent-ils pas totalement sur le sens de cette débilité de la condition humaine, si différente de la tranquille 'certitude' animale. Ce que l’homme, justement, refuse. Et ce refus ne peut pas ne pas situer l’homme dans la non-quiétude d’une dualité entre ce qui est et ce qui doit être. S’ouvre ainsi un espace de dépassement et de progressivité dont le parcours, discursif et dialectique, s’appelle penser. Sans cette fondamentale inquiétude l’homme penserait-il ? L’homme serait-il homme ?



Le sacré est crise du monde pour qu’émerge l’humain

Il est l’infinie béance qui fissure les milieux pour les livrer aux extrêmes. Il est la grande négativité au cœur des faciles positivités. Il est l’originaire différence qui provoque le dialectique déploiement du monde nouveau d’humanité. Avant même que ne s’établisse la distinction entre le profane et le sacré, avant donc que l’homme n’en puisse parler, déjà agit ce fondamental et fondateur acte de la différence. Et même dans les espaces les plus désacralisés, il est encore omniprésent. Qu’un morceau d’étoffe, par exemple, puisse devenir plus que chiffon pour être drapeau !



Exode de l’homme vers l’humain. Accession de l’homme à la conscience de plus pleine humanité, à la conscience morale, à la liberté créatrice et historique, à la personne. Exode. Théorie. Procession vers le divin. La différence sacrale creuse l’infinie béance qui fissure les milieux pour les livrer aux extrêmes de l'Autre. Le
sacré est crise du monde pour qu’émerge l’humain.

Le sacré archéologique

Dans les profondeurs humaines la vie continue de vibrer de l’originaire fascinosum et tremendum sacral. En participation avec la vie, avec la source de la vie, cet originel jaillissement vital n’est autre que le débordement du divin. D’abord est la vie cosmique qui, en son universelle hiérogamie, engendre tous les vivants. Drame sacré originel que le
mythe célèbre en permanence à travers le temps et dont le rite traduit et actualise l’infinie efficacité. Fascinosum d’une force vitale inépuisablement active et efficace, inlassablement victorieuse de la dégradation et de la mort. Tremendum d’un risque possible d’épuisement et de dégradation à partir d’une démesure possible de l’homme.


 


Archéologiquement le 'sacré' est vécu comme le garant de la densité de l'être toujours menacé de déperdition et de 'liquidation' dans le 'profane'. L'effort de l'homme sera donc de ramener inlassablement l'être en son centre sacral où il doit se 'recharger' de sa force. Pour cela se créent diverses techniques cultuelles.

Réactualisation de la victoire originaire où la vie passe par la mort pour revivre plus immortelle. L’homme émerge avec le savoir inconscient de cette victoire originaire. Son culte, si 'primitif' soit-il, participe de l’originelle bio-gonie et en actualise l’efficace. Le sacrifice, dans toutes ses formes, témoigne de cet inconscient savoir que la vie ne peut être pleinement vie qu’à travers sa "négation" sacrificielle.

Exode de l’homme vers l’humain. Accession de l’homme à la conscience de plus pleine humanité, à la conscience morale, à la liberté créatrice et historique, à la personne. Exode. Théorie. Procession vers le divin. Il fallait le fascinosum et le tremendum sacral pour disloquer l’animal et pour ouvrir en ce primate la béance de l’infini. Le fini n’était pas suffisant pour le défier ! Le même non plus. Il lui fallait l’autre. La grande négativité dialectique. L’autre infiniment autre. La grande différence pro-vocatrice.

La culture commence avec l’originaire culte

Si archaïque soit-il, le rite cultuel est archéologique praxis d’humanisation. Continuation, réactualisation efficiente dans le hic et nunc terrestre du drame bio-cosmique sacral qui garantit l’ultime consistance ontologique. C’est le culte qui célèbre et rythme la différence entre la nature et la culture. Entre la nécessité et la liberté, entre l’ordre des choses et la création. Le culte actualise rituellement le drame bio-cosmique et la victoire de la vie sur la mort. Très profondément, l’homme n’est-il pas cet animal capable d’offrir en sacrifice son animalité pour s’enfanter humain ? L'humain est fils de la différence. Le 'sacré' ouvre le nouvel espace de l'humain en instaurant les grandes différences fondatrices. Entre sacré et profane. Entre absolu et contingent. Entre haut et bas. Entre valeur et non-valeur. Entre bien et mal. Entre pur et impur. Entre permis et défendu...



Depuis les origines, c’est le culte qui célèbre et rythme la différence entre nature et culture. Entre la nécessité et la liberté. Entre l’ordre des choses et la création. Le culte actualise rituellement le drame bio-cosmique et la victoire de la vie sur la mort. Les rites structurent l’espace, le temps, l’être et l’action cohérente des hommes. Ainsi les rites de passage qui président au devenir personnel et aux fonctions sociales. Ainsi les rites de la végétation qui donnent naissance à l’agriculture. Ainsi les rites totémiques qui président à la domestication des animaux. Ainsi les rites du feu sans lesquels la métallurgie n’aurait jamais commencé.

Différence provocatrice


Tant que la vie coïncide avec elle-même, elle n’est qu’animale. C’est dans la
distance de la vie avec elle-même que gît la chance de l’émergence de l’humain. C’est dans la béance qu’elle est pro-voquée au dépassement. Longue histoire d’un certain vivant défié à travers une longue suite de crises différentielles. Cela n’allait pas sans un grand pro-vocateur. Seul le fascinosum et le tremendum sacral pouvaient disloquer l’animal et ouvrir en ce primate la béance de l’infini. Le même était incapable de le défier. Il lui fallait l’autre. Il fallait la grande différence sacrale pour provoquer l’homme à sacrifier son animalité. Le sacré est crise du monde pour qu’émerge l’humain. L’humain s’enfante à travers cette crise. C’est le sacré qui signifie cette crise. L’homme naît en tant qu’homme dans la crise sacrale de la vie.



Le monde est moins que le monde. Le monde est plus que le monde. L’homme est moins que l’homme. L’homme est plus que l’homme. Le sacré commence avec l’expérience première de cette étrange différence effrayante et fascinante en même temps. Une DIFFERENCE pro-vocatrice qui ne laisse indifférent que l'animal. Le 'divin' ouvre la différence à travers laquelle l’humanité advient. Différence et différence de la différence. Mais déjà le ‘divin’ lui-même s’ouvre à la différence pour accéder progressivement, dialectiquement, à la plénitude. Des esprits élémentaires aux divinités minérales, végétales et animales... Des divinités agraires au dieu cosmique... Des idoles au Dieu invisible... Des dieux familiaux, tribaux, nationaux au Dieu universel... Du dieu démiurge au Dieu Créateur... De la Divinité au Dieu-Personne...

Nous ne savons pas quand cela a commencé.
Personne ne le saura jamais. Mais l’accession d’un certain primate à l’humanité reste incompréhensible autrement. Il fallait le fascinosum et le tremendum sacral pour disloquer l’animal et pour ouvrir en ce primate la béance de l’infini. Le fini n’était pas suffisant pour le défier ! Le même non plus. Il lui fallait l’autre. La grande antithèse. L’autre infiniment autre. La différence pro-vocatrice d’humanité. Par la suite, l’histoire de l’homme est inséparable de l’histoire de ses dieux. L’homme est toujours à l’image de son Dieu. Plus il se divinise, plus l'homme s'humanise. Plus il se divinise, plus l'homme s'humanise. 

Que

Sans doute faut-il distinguer entre le 'sacré' en tant qu'il marque le caractère de tel objet, de tel événement ou de telle institution et le 'sacré' en tant que dynamique provocatrice de l'humain ou sacralisant telle ou telle dimension de l'humain. Dans sa pureté, la 'différence sacrale' est de l'ordre de la pure 'forme' d'un QUE. C'est ainsi que nous l'envisageons ici. Cette forme 'constituante' se trouve ensuite mille CE QUE où se matérialiser.



L'universel sacralisateur

Dès lors l’homme ne peut pas ne pas ‘sacraliser’. Le sacral étant si intimement inhérent à l’humain, où va-t-il se loger lorsqu’une ‘culture’ particulière, une ‘époque’, se veut démystificatrice ? A moins d’être repris par l’autre interpellant de la Foi, le sacré se trouve investi ou réinvesti dans ses mille et un avatars: Raison, Nature, Vie, Histoire, Parti, Science, Evolution, Révolution... Tant il est vrai qu’un dieu ne se chasse qu’au nom d’un autre ! C’est plus fort que l’homme. Que reste-t-il à l’art, à la philosophie, à la science même - la science dans son projet - sans leur dimension si profondément ‘religieuse’ ? Faites l’analyse sémantique de n’importe quel discours ‘athée’. Vous serez stupéfaits de l’investissement sacral et religieux, là même où il est si vivement refoulé.



L'espace du 'sacré' est coextensif à la totalité de l'espace humain. La mentalité schizoïde ambiante, soucieuse d'expulser le 'sacré', voudrait reléguer celui-ci dans une sacristie. Avec une bonne étiquette le cantonnant en sa troublante exception et croyant libérer ainsi une normalité profane. N'en déplaise à Auguste Comte, l'état `positiviste' n'est pas moins `théologique' que les états précédents. Il est même plus théologique que jamais. Mais autrement. L'état `théologique' marquait encore les différences. L'état `positif' les supprime, puisque c'est l'homme, désormais, qui se fait Dieu à la place de Dieu. Il n'est plus de science `humaine' qui ne soit en même temps science `divine'. Cette subtile réciprocité se voit sans cesse occultée. Elle joue sur fond de rivalité conflictuelle qui ne se dit pas. L'obscure dramatique de quelque chose comme une théomachie. L'anthropos n'a pas fini de régler ses comptes avec le theos.



E. A la verticale

D’où peut venir en cet animal humain ce tropisme vers le haut ? Le logos le présuppose. Sans arriver à le fonder parfaitement en raison. Il n’y a que le mythos qui puisse donner à penser son archè. Un fragment du divin perdu dans l’animal humain et qui, au cœur de l’expérience sensible, garde la nostalgie du divin. Une puissance d’aspiration de l’âme vers ce qui est en-haut. A travers une chute, une réminiscence et une ascension. Mythe universel dans sa structure. Toute une tradition pré-platonicienne lui donne un contenu concret. L’Orphisme, par exemple, avec son mythe central de Zagreus (Dionysos) fils de Zeus, dévoré par les Titans que Zeus frappe du feu pour former ensuite de leurs cendres les hommes. D’où l’incoercible besoin de salut en cette double nature à la fois divine et ‘titanique’ de l’homme. Incoercible besoin de salut de la partie divine en l’homme, l’
âme, qui en se libérant du monde sensible, remonte vers sa patrie divine. D’où la sotériologie qui imprègne la piété et célèbre les mystères de l’orphisme en ses rites dionysiaques. Voie de la purification et de l’extase qui tend à la fusion avec le divin.



Il faut à l'homme plus que l'homme pour devenir vraiment humain. Il lui faut l'Autre. Il lui faut le Souffle de Dieu. Il lui faut la grande Différence verticale. Là où s'étale l'in-différence, il est urgent de redonner voix à cette grande Différence.

Dans l’espace judéo-chrétien lhomme occupe une place unique parmi tous les êtres de l’univers. Cette place lui est refusée aujourd’hui. Celui qui jusque là était aussi citoyen d’ailleurs va perdre son statut d’exterritorialité. Cet animal de l’embranchement des vertébrés et de la classe des mammifères, apparu évolutivement dans l’histoire naturelle de la vie, n’est plus marqué de l’intouchable mystère sacral. Il ne se comprend plus que ramené dans les strictes limites naturalistes d’un scenario de la continuité. Fils seulement du hasard et de la nécessité.



C’est dans l’extrême tension de la Verticalité Sacrale que naît l’homme en tant qu’homme. Le sacré est proprement
crise d’enfantement de l’humain. Personne ne sait quand cela a commencé. Personne ne le saura sans doute jamais. Mais l’accession d’un certain primate à l’humanité reste incompréhensible autrement. Seul le ‘divin’ ouvre la différence à travers laquelle l’humanité peut advenir. Qui d’autre que Dieu pouvait provoquer l’exode de ce primate vers l’humain ?



Courbures

En deçà et au delà de l'espace du géomètre ou du menuisier, il y a l'espace de l'humain. Cet espace n'est pas d'abord la simple structure spatiale abstraite et vide de la géométrie, c'est-à-dire celui d'Euclide à 'courbure zéro'. Il s'affecte au contraire d'une
courbure qui peut être positive ou négative.



Dans un espace à courbure 'positive’ les parallèles se rejoignent toujours. D'un point pris hors de l'immanence aucune perspective n'est possible qui ne converge finalement vers l’immanence. Un monde se totalise en clôture immanente. Et la somme de cette totalisation est toujours plus grande que...


 
 


Dans un espace à courbure 'négative’, de type lobatchevskien, les parallèles, loin de se rejoindre, ont plutôt tendance à s'ouvrir. D'un point pris hors de l'immanence, une autre droite, de nombreux vecteurs mêmes, peuvent courir à l'infini. La somme du totalisable n'est jamais plus grande, souvent plus petite, que la Totalité.



L’espace-temps humain n’est pas isotrope. Il est d’abord chargé de ‘force’ bio-sacrale. Celle-ci est concentrée au maximum en un centre absolu. De là, elle irradie la totalité de l’espace-temps en se dégradant à mesure qu’elle s’éloigne du nœud d’extrême intensité centrale et en se dispersant en nodules d’intensité variable dont chacun, devenu centre régional, participe de la charge sacrale du Centre absolu de l’univers. Entre la très haute tension centrale et la dilution périphérique, chaque nodule représente une certaine différence de potentiel sacré. En chaque point l’horizontalité naturelle se trouve en quelque sorte traversée par la verticalité sacrale. Les continuités se discontinuent. La racine tem dans templum, par exemple, ne signifie-t-elle pas couper, séparer ? L’univers vibre ainsi au rythme de la discontinuité sacrale. Il y a des temps forts. Il y a des hauts-lieux. Chaque nœud de force bio-sacrale devient tabou.  Les figures et les symboles se chargent de prégnance sacrale. L’image mythique du monde s’inscrit dans la perfection sphérique. Avec la différence des hémisphères, visible et invisible, ouranienne et chtonienne, céleste et infernale. L’axe sacral ciel-terre, avec son haut absolu et son bas absolu, est primordial et régit toutes les autres dimensions et toutes les orientations. Il traverse cette sphère et en marque le central omphalos. Un univers parfaitement centré et unifié.



L’homme n’existe authentiquement que dans l’abrupt de sa verticale béance... Appelé par un abîme de plénitude. Il ne peut y avoir d’humanité vraie sans cet appel. Même si personne ne voulait l’écouter, même si personne ne voulait l’entendre, il n’en serait pas moins la fondamentale et constitutive pro-vocation de l’humain. L’homme, simplement, inconsciemment ou consciemment, se constituerait en négative inversion contre lui. Personne ne pourrait savoir quel animal l’homme serait sans lui. Avec lui, et à partir de lui seulement, est aussi donnée la possibilité de ne l’écouter point.



Au cœur de l'originaire drame sacral de la vie, est l’
homme, le vivant centré dans la différence. Microcosme en participation avec le macrocosme. L’originaire sacralisateur sacralisé. L’axe des valeurs. Signifiant qui se signifie. Béance ouverte à l’infini d’un monde différent. L’homme démesure. Et mesure pourtant. Première mesure de l’orbe cosmique et de la proportion harmonieuse. Chiffre du monde.

L’homme, animal debout ! Sa station signifie et réalise la verticalité sacrale. L’homme est l’originaire référentiel de l’espace sacral et de son centre sacré. La physiologie est d’abord, avec plus de pertinence, symbole. En l’homme la vie vibre de l’originaire fascinosum et tremendum sacral. Dans la verticalité sacrale se joue archéologiquement le drame des protagonistes antagonistes éros et thanatos. La grande différence verticale entre le ciel et la terre qui dans son étreinte engendre les vivants. La grande différence verticale entre la terre et les enfers sous-terrestres qui dans son étreinte engendre les morts. Double engendrement qui s’articule sur les puissances ouraniennes et chtoniennes des esprits célestes et des esprits telluriques, des forces du bien et du mal, de la lumière et des ténèbres...



F. Béant sur Dieu

St. Augustin. La vérité est sa passion et son angoisse. A l’inverse de la philosophie antique, il ne la cherche pas du côté des vérités transcendantes. Comme Descartes, plus de dix siècles après lui, il veut la tirer d’évidences immédiates données à la conscience. Tu doutes ? Mais peux-tu douter du doute ? Non. Si enim fallor, sum. La vérité appelle. Il faut la chercher. Elle ne se fabrique pas. Elle se laisse trouver.
Entre en toi-même. C’est à l’intérieur de l’homme qu’habite la vérité. Et si tu éprouves que ta propre nature est encore changeante, alors transcende-toi toi-même.

La vérité en toi-même ? Oui. Mais elle n’est pas ta propriété. Elle ne vient pas de toi-même. Tu la trouves à condition que tu restes ouvert sur l’Autre. Elle te vient d’une sorte d’irradiation naturelle de la vérité divine en toi. Elle resplendit en toi. Elle active ton esprit. C’est à sa lumière que tu comprends et que tu penses. En même temps tu fais l’expérience de l’intemporel et de l’absolu. Tu te sens émerger dans le monde de la vérité.

Cette vérité n’est pas abstraite. Elle est ‘loi éternelle’ du plan de Dieu sur le monde. Elle s’identifie à l’Amour. Les lois du Bien sont inscrites de façon ineffaçable dans le cœur de tout homme. Il y a comme une pesanteur du cœur, quelque chose comme une loi de gravitation vers les valeurs divines. Tu ne coïncides avec elles qu’en tombant en leur lieu naturel. En communiant à l’Amour. Le reste n’a plus tellement d’importance. Dilige, et quod vis fac.

Deux choses seulement... “
Je désire connaître deux choses: Dieu et l’âme. – Rien de plus ? – Non, absolument rien.” (Soliloque. 1,2,7). Dieu, c'est-à-dire le Dieu vivant pour l’âme vivante. Dieu expérimenté non pas comme un ‘objet’ mais comme mon englobant originaire et ultime. Déjà je suis en Dieu. Déjà tu me connais, pourquoi n’arriverai-je pas à te connaître ? “Toi qui es avec moi avant même que je ne sois avec toi.” (Confessions. X.4). — “Tu m’as prévenu, Seigneur, avant que je ne t’invoque, et tu m’as appelé avant que je ne t’appelle.” (Confessions. XIII,1). L’âme. Il s’agit de l’âme vivante et non pas d’une simple conscience transcendantale. L’image de Dieu en nous, l'mage absolument transparente à Dieu, douée de la ‘capacité’ de Dieu. Homme, qui es-tu ? Je suis corps et âme. Extérieur et intérieur. “Mais le plus précieux est en moi l’élément intérieur
.” (Confessions. X.6).

Pour toi, Seigneur,
aux yeux de qui l’abîme de la conscience humaine reste découvert,
qu’est-ce qui pourrait demeurer secret en moi,
même si je ne voulais pas te le confesser ?
C’est toi que je cacherais à moi-même,
sans réussir à me cacher à toi.
(Confessions. X.2).

Nous ouvrions avec avidité les lèvres de notre âme
aux courants célestes de ta source, la source de vie.
Et nous montions, méditant, célébrant,
admirant tes œuvres au dedans de nous-mêmes.
Et nous parvînmes jusqu’à nos âmes
et nous les dépassâmes
pour atteindre cette région d’inépuisable abondance
où tu rassasies éternellement Israël de l’aliment de vérité,
là où la vie est la Sagesse,
principe de tout ce qui est, a été, sera.
(Confessions. IX. 10).

Que se passe-t-il donc dans l’âme,
pour qu’elle sente plus de joie
à trouver ou à recouvrer ce qu’elle aime
qu’à le garder constamment ?
(Confessions. VIII.3).

Parce que Tu nous as faits pour toi.
En attendant de reposer définitivement en Toi,
mon ‘cœur’ ne peut que te chercher
sans trouver de repos.
(Confessions. I,1)

Ne cherche pas au-dehors.
C’est à l’intérieur de l’homme qu’habite la vérité.
Et trouverais-tu que ta nature est encore trop inconstante,
alors, transcende-toi toi-même.
(De vera religione, 39,72).

Toi, ô Dieu, lumière de mon cœur,
pain de la bouche intérieure de mon âme,
force qui féconde mon intelligence
et le sein de ma pensée.
(Confessions. I.19).

Dans l’éternité seule règne la concentration qui intensifie l’être. En son contraire, dans l’extension spatio-temporelle de l’extériorité, règne la dispersion et, partant, la déconcentration. L’être authentique ne peut donc être qu’éternel. Et ce n’est que dans cette éternité que l’homme trouve sa vérité. L’homme y trouve en même temps son âme et Dieu. Ce Dieu qui déjà précède, englobe et porte mon ‘je’. Je ne suis pleinement qu’à partir de lui. Cet Autre qui est plus essentiel en moi que je ne le suis moi-même...

Nous nous trouvons ici aux absolus antipodes de la ‘modernité’. A l’extrême opposé du ‘cogito’ cartésien tel qu’il se boucle sur lui-même, et en même temps, paradoxalement, en absolue harmonie avec lui, à condition de rendre à ce ‘cogito’ sa dimension authentique – augustinienne – hors de laquelle il eût été impensable et hors de laquelle il ne peut que rester flottant. A l’extrême opposé également de la dialectique hégélienne du ‘maître et de l’esclave’ où l’ ‘autre’ ne me précède que pour m’aliéner. L’Autre me libère. A l’extrême opposé, encore, de la critique kantienne qui fait de ‘mon’ esprit le fabricateur et le garant de toute possible vérité. La vérité me précède.

Tout amour est un amour de Dieu qui s’ignore. Tout désir tend obscurément vers Dieu. Toute recherche est déjà une prière ! Déjà le Verbe t’illumine. Lui qui 
éclaire tout homme...
(Jean I). Lui qui parle au cœur de chacun. Lui qu'il faut écouter de l’intérieur.

Ces paroles formées pour un court moment,
c’est l’oreille extérieure qui les transmet à la raison intelligente,
dont l’oreille intérieure est tendue
vers ton Verbe éternel.
(Confessions. XI.6).

Il ne s’agit pas ici de la révélation ‘surnaturelle’. Il s’agit d’une illumination immédiate ‘naturelle’, aussi naturelle que la saisie du monde extérieur. Nous voyons toutes choses dans une lumière causée ‘naturellement’ en nous par Dieu.

C’est ainsi que, dans l’Evangile,
il nous parla par la voix de la chair
– et cette parole a retenti extérieurement aux oreilles des hommes –
afin qu’on crût en lui, que chacun le cherchât
au dedans de lui-même,
et le trouvât dans l’éternelle Vérité où le bon,
l’unique Maître instruit tous ses disciples.
(Confessions. XI.8).

Seigneur, dans ta lumière nous voyons la lumière. Il s’agit, au-delà de la vérité logique, de la vérité ontologique. Le fondement en sont les Idées éternelles ou les archétypes dans l’esprit de Dieu. Est dès lors vrai ce qui ‘est’ en vérité, c’est-à-dire ce qui ‘est’ archétype dans l’esprit de Dieu.

Au dedans de moi,
dans l’intime habitacle de ma pensée
la Vérité me parle...
(Confessions. XI.3).

Tes paroles s’étaient gravées au fond de mon cœur
et tu m’as investi de tous côtés.
(Confessions. VIII.1).

Après avoir cherché du côté de toutes les ‘philosophies’...
Alors averti de revenir à moi,
j’entrai dans l’intimité de mon cœur,
et c’était toi mon guide....
J’y entrai et je vis avec l’œil de mon âme,
si trouble fût-il,
au-dessus de l’œil de mon âme,
au-dessus de mon intelligence,
a lumière immuable.
Ce n’était pas cette lumière ordinaire
qui est visible à toute chair,
non plus qu’une lumière de même nature,
mais qui eût semblé seulement plus puissante,
avec un éclat bien plus vif,
projetant sur toutes choses la force de ses rayons.
Non, cette lumière n’était pas cela.
Elle était autre chose, tout autre chose...
(Confessions. VII.10)

Et cependant il est une lumière,
une voix, un parfum, une nourriture,
une étreinte que j’aime,
quand j’aime mon Dieu:
c’est la lumière, la voix, le parfum,
’étreinte de l’homme intérieur qui est en moi,
là où resplendit pour mon âme
une lumière que ne limite aucune étendue,
où se déroulent des mélodies que n’emportent pas le temps,
où s’exhalent des parfums qui ne se dissipent pas au vent,
où l’on goûte un aliment que nulle voracité ne fait disparaître,
et des étreintes que nulle satiété ne désenlace;
voilà ce que j’aime quand j’aime mon Dieu.
(Confessions. X.6).

La foi précède... Crede ut intelligas: praecedit fides, sequitur intellectus.” (Sermo 118,1). Il ne s’agit pas de ‘fidéisme’. La foi ne prend pas la place de l’intelligence. Simplement l’intelligence reconnaît qu’avant qu’elle ne puisse comprendre, déjà elle est com-prise.



G. Anthropologie négative
 
La théologie dite ‘négative’ reste sans doute l’approche qui fait le moins violence à la vérité du mystère divin. Elle professe que ce que nous nions de Dieu est plus éloigné de l’erreur que ce que nous en affirmons. La ‘béance’ divine se refuse à nos concepts et résiste à nos possibilités intellectuelles. Seule une approche ‘mystique’, une approche par le vide, permet de rencontrer, à la limite, l’indicible et inexprimable mystère. Analogiquement, pourquoi ne pas oser l’expression d’anthropologie ‘négative’ ? Une telle analogie se justifie et se fonde sur la parenté de l’homme avec Dieu, créé qu’il est ‘à son image et à sa ressemblance’, et révélé ‘divin’ par grâce. Mais on peut parler également, et dans la logique de toute notre approche, d’anthropologie de la ‘béance’. 'L’homme passe l’homme’, dit Pascal avec infiniment de pertinence. A sa manière le mystère humain est indicible et reste proprement inexprimable. Nous ne pouvons réellement en parler qu’à la limite. L’essentiel de l’humain étant ‘à travers’. L’anthropologie négative est en profonde intelligence avec le ‘non’ sans lequel l’humain n’est pas et avec lequel toute culture commence. Elle n’est que dans la rupture de cet animal qui seul se fait violence à lui-même et qui devient homme à travers cette violence. L’anthropologie négative dit ‘oui’ à travers un ‘non’. Sa vérité passe entre les mots et dans l’éclatement de la nominaliste et défensive clôture des étiquettes. Par-delà la masse accumulative des articulations, elle pointe vers... Encore ne faut-il pas suivre l’imbécile qui, selon le proverbe chinois, ne regarde que le doigt lorsque le sage pointe l’index vers le ciel !

Comme l’humour, l’anthropologie négative commence par lire entre les lignes du phénomène humain. Là où c’est blanc entre les signes. Là où l’homme ‘passe’ l’homme. Une telle approche ne peut que fuir le flot de paroles si incroyablement sûres d’elles-mêmes telles que proférées par les pseudo-sciences du 'bla-bla-bla’ en quoi se résume hélas trop souvent ce que devraient être d’authentiques ‘sciences humaines’. Une anthropologie ‘de la béance’ ne peut que situer dans l’humour radical les positivistes consistances. C’est en leur cœur qu’elle surgit. Et c’est dans leur négation qu’elle procède. Dialectiquement.

La raison la plus profonde de l'uni-dimensionnalité des sciences humaines qui ne peuvent révéler qu'une des faces du mystère humain c'est que, de fait, elles se constituent comme négative théologie. L'
endroit d'un envers. L'envers d'un endroit. Le refoulement massif témoigne négativement du refoulé. Le même crie négativement l'autre. Un vide de Dieu se remplit étrangement de substituts inversés du divin. Là où la totalisation schizoïde expérimente l'ultime rétrécissement de la finitude et où elle croit rencontrer l'absolu neutre côtoyant l'absolu néant se situe un point décisif. Un point de rupture. Mais d'intersection aussi. Et de symétrique inversion. Ce sur quoi toute notre recherche sans cesse converge, la béance, trouve là son lieu propre. Comme un `trou noir' qui happe les trompeuses consistances. La béance semble s'abîmer dans le néant. En fait elle ouvre aux sources. Elle accule l'anthropo-logos aux extrêmes. Non pas pour sa mort. Mais pour sa résurrection. Une anthropologie négative ne peut que situer dans l'humour radical les positivistes consistances. C'est en leur cœur qu'elle surgit. Et c'est dans leur négation qu'elle procède. Dialectiquement.

L’anthropologie négative a plus volontiers partie liée avec le silence. Et pourtant elle doit se dire aussi. Tout en sachant qu’elle ne peut jamais arriver à s’articuler dans la clôture d’un discours bouclé sur lui-même. Il lui reste à parler
autour. Elle parle dans les béances du plein. En ne cessant d’entretenir cette étonnante pensée de derrière. Elle cultive le non-sérieux. Elle se prend elle-même avec un sourire. Est-ce si différent du jeu de la grâce ?

Plus loin que la 'science'... L’anthropologie de la béance ne peut donc pas ne pas être contestatrice des clôtures de l’humain sur lui-même telles que célébrées par les ‘sciences’ dites ‘humaines’. Et en premier lieu de ce qu’elles refoulent avec une si constante insistance, à savoir le judéo-chrétien ‘autre’, le grand ‘non’ qui fait irruption dans l’histoire par la révolution judéo-chrétienne. L’anthropologie négative n’a pas peur de dévoiler le mécanisme du refoulant refoulé. Dut-elle pour cela opérer une psychanalyse de la psychanalyse elle-même. Les mécanismes de la psychanalyse, leur fonctionnement et leur impact dans la modernité sont parfaitement significatifs de ces enfermements. D’avoir enclos l’inconscient dans la caverne en faisant croire aux hommes que leurs profondeurs et, partant, leurs béances ne vont pas au-delà de la finitude, tel est bien la pertinence de cette sotériologie en gnosticisme inversée. L’expérience humaine totale ne reste-t-elle pas radicalement et irréductiblement béante sur autre chose que la stricte articulation scientifique ? Autre chose... Comme l’acte d’être. Le mystère de notre être. Le fascinosum et le tremendum de l’expérience sacrale. Les surgissements existentiels. La création. L’infini. La liberté. Les rencontres. Les mystiques solidarités du monde. La valeur. L’amour. Le beau. Le bien. Le mal. Le temps. L’éternité. Le sens. Le sens du sens. Dieu...



Nous ne savons que sur fond de mystère. Nous ignorons encore beaucoup de choses sur l’univers. Et encore plus sur l’homme. Nous ne savons que sur fond de mystère. Et les questions se posent béantes à l'infini. Pourquoi, fondamentalement, l’homme est-il à respecter ? Sur quoi, essentiellement, fonder les 'droits de l'homme' ? Et si l’homme n’était quun animal de la nature, même le plus bel animal ? Et s’il n’était que le résultat d’une combinatoire structurale de la matière, fut-elle la plus merveilleuse des constructions ? Et s’il n’était que la complexification d’une structure devenue consciente d’elle-même ? Et s’il n’était que l’émergence de la vie en sa perfection ? Et si... ?



Comme un navire sur l’immense océan des questions... Jusqu’où va notre possible épistémologique ? L’univers est-il système ou bien pluralité éparpillée ? Notre possible par rapport à l’univers est-il total ou simplement régional ? L’univers est-il intelligible de façon homogène ou hétérogène ? Qu’est-ce que réellement la matière ? Qu’est-ce que l’énergie ? Qu’est-ce que l’espace-temps ? Le temps est-il absolument irréversible ? Qu’est-ce que la nécessité ? Qu’est-ce que le hasard ? Le cosmos est-il un ou bien y a-t-il pluralité des mondes ? S’il y a pluralité, est-elle fondamentalement complémentaire ou antagoniste ? Existe-t-il des anti-univers ? Les interactions que nous connaissons et que nous arrivons à unifier sont-elles les seules interactions ? Les principes d’intelligibilité scientifique d’aujourd’hui sont-ils absolus ou transitoires ? L’espace d’intelligibilité est-il homogène ? Quelle est la probabilité de nouvelles révolutions épistémologiques ? Y a-t-il un seul ordre d’intelligibilité ou bien une pluralité d’ordres ? Etc.


Nous n’existons jamais qu’
entre. Entre des frontières qui délimitent nos possibilités épistémologiques et pragmatiques. C’est là, en notre ‘milieu’, entre des ‘extrêmes’, entre Alpha et Oméga, que nous existons. C'est là que nous connaissons et agissons. C’est là que se déploient notre science et notre technique. C’est là que nous construisons et organisons notre monde.


 


La science peut être inconsciente de ses béances. A
l’intérieur de son espace une réponse peut être valable, indépendamment des béances qui s’ouvrent derrière ses objets, derrière ses méthodes et derrière la logique de ses énoncés. On peut être savant sans angoisse métaphysique par rapport à son domaine scientifique. La science peut continuer à fonctionner même lorsqu’une crise affecte ses fondements. Ces béances sont pourtant infiniment pertinentes dès lors que l'esprit s'éveille de son sommeil dogmatique.

Ce que la science ne loge pas et qui, au contraire, loge la science.
 Premièrement, la science elle-même. Les conditions de possibilité de la science échappent à la science. Pourquoi quelque chose comme une science est-elle possible ? Ce qu’il y a de plus incompréhensible, constate Einstein, c’est que la science soit possible. Deuxièmement, la raison. La science n’est jamais que la raison constituée à telle époque donnée. Ce qui fonde cette raison constituée, c’est la raison constituante. L’absolue exigence elle-même de non-contradiction, de totalité et de cohérence. Troisièmement, l’acte d’être. L’irréductible facticité d’être... La science part nécessairement d’un ‘il y a’ qu’elle ne crée pas. Reste que ce ‘il y a’ soit ! La matière, l’énergie, l’espace-temps... Pourquoi , se demande Leibniz, y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Quatrièmement, la rationalité du réel. Tout n’est pas possible, tout n’est pas compossible, n’importe où, n’importe quand, ni n’importe comment. L’univers est régi par des lois. Sinon la science serait impossible. Cette ‘contrainte’ détermine un ordre des choses et des successions. Les êtres et les phénomènes sont déterminés. Même le ‘hasard’, car il n’y a pas seulement l’espace du jeu (aléatoire), pas seulement les règles du jeu (lois) mais fondamentalement les règles qui régissent l’espace du jeu lui-même ! Le savant ne peut pas ne pas être animé, selon le mot d’Einstein, de la croyance en l’harmonie interne de notre monde. Le postulat du déterminisme est postulat en la rationalité absolue de l’univers.

Et la raison de notre raison ? Derrière sa souveraineté auto-affirmée est-elle réellement l'absolu fondement de notre possible certitude ? Est-elle l'ultime englobant de nos totalisations ? Et s'il se trouvait qu'elle est elle-même englobée... Mais par qui et par quoi ? Questions terribles qui ouvrent du côté de la Béance. Du côté du Tout-Autre.


 


A travers ton néant

La béance mystique s’ouvre dans la fissure de l’être. La voie propre de la mystique est négative. A l’encontre de nos instincts et de notre logique il s’agit de faire le vide, le vide à tous les sens du mot et sous tous les aspects du possible, pour atteindre la plénitude. Ascèse. Purification. Détachement. Dépouillement. Oubli. Silence. Béance. Néant. Un lien, très mystérieux et très fort, noue mystique chrétienne et kénose. Celle-ci signifie la ‘descente’ comme dynamique fondamentale d’une ‘montée’. Peut-il en être autrement face au mystère du Christ qui s’abîme dans la mort pour ressusciter ? Le mystère de la Kénose est identiquement le mystère d’Agapè. Agapè te fait mourir avec le Christ. Agapè te fait ressusciter avec lui. L’expérience mystique est communion à ce mystère dans l’extrême profondeur de toi-même.



La vie de l’Esprit commence non par un plein mais par un vide. Nous ne trouvons au milieu de nos surabondances factices que des trous à boucher... là où l’Esprit, à partir de la surabondance de Dieu en nous, ne voit qu’encombrements à écarter. Tous nos réflexes naturels traduisent l’horreur de ce vide-là, et notre modernité ne fait qu’accentuer cette horreur. Quand on perd l’essentiel il faut bien couvrir sa nudité avec des expédients de fortune.



Tu ne trouves pas Dieu à travers tes plénitudes. Tu trouves Dieu
à travers ton néant. C’est comme un leitmotiv chez Tauler. Il est impossible de se perdre en Dieu sans opérer d’abord un radical désencombrement du ‘cœur’. Jusqu’aux abords de la néantisation. Une secrète loi, profonde dialectique du renversement des contraires, régit la vie spirituelle. Plus tu approches de ton propre néant, plus tu atteins ce point de rupture où tu bascules dans l’absolu de l’être. Deviens rien et tu deviens tout. Vide-toi et la plénitude te sera donnée par surcroît.

Homme, qui es-tu donc pour que Dieu puisse tomber en toi ? Qui es-tu donc pour que tu puisses tomber en Dieu ? Qui es-tu donc pour que l’Agapè de Dieu puisse être répandu en toi ? Tu es
béance béante sur un infini. Il est à craindre qu’ici nos évidences contemporaines ne puissent plus suivre. Ne tablent-elles pas sur la radicale finitude, la stricte immanence et la totale clôture de l’humain ? Reste un ‘je’, simplement virtuel, apparition épi-phénoménale d’un ‘ça’ logé en cul de sac. Le ‘ça désire’ des pulsions biologiques. Le ‘ça parle’ des structures aveugles. Le ‘ça fonctionne’ des absurdes mécaniques. Telle n’est pas l’évidence de départ d’un Johannes Tauler. Sa psychologie des profondeurs ou sa spiritualité des profondeurs ne connaît pas de clôture. L’humain est infiniment ouvert, béant sur un fin-fond sans fond. Et c’est dans cette ouverture que se joue la décisive aventure de l’homme avec Dieu et de Dieu avec l’homme. Saint Augustin, à travers ses ‘Confessions’, ne cesse de se poser la question: Où, en nous, pouvons-nous rencontrer Dieu ? Et il ne cesse de répondre: ‘transibo... Il faut aller plus loin. Il faut aller plus profond. En allant toujours plus loin et plus profond l’homme expérimente toujours plus de vide. Et en même temps toujours plus de plénitude.



L’homme n’existe que dans l’abrupt de la verticale béance où l’Abîme appelle... Il ne peut y avoir d’humanité vraie sans cet appel. Même si personne ne l’écoutait, même si personne ne l’entendait, il n’en serait pas moins la fondamentale et constitutive dimension de l’humain. L’homme, simplement, inconsciemment ou consciemment, se constituerait en négative inversion contre lui. Personne ne pourrait savoir quel animal l’homme serait sans lui. Avec lui, et à partir de lui seulement, est aussi donnée la possibilité de ne l’écouter point. Dans la réciprocité de l’appel et de la réponse fait irruption l’originaire liberté et l’originaire parole du spécifique humain.


 

 

a u t r e s     s e c t i o n s

1 - Le mystère de l'humain
2 - Béance sacrale
3 - Réalité spirituelle
4 - Intériorité personnelle
5 - Tu dois être humain
6 - La descente mystique
7 - La traversée de la différence
8 - Le clos et l'ouvert
9 - En alliance