A

 

L'esprit

B

 

A travers la matière

C

 

Dynamique spirituelle

D

 

L'esprit dit non

E

 

Dis-cernement

F

 

Neguentropie

G

 

Le souffle de la parole



En extériorité, l'esprit ne se manifeste qu'à travers ses reflets. Il n'est réellement vivant qu'en intériorité. En moi. C'est là qu'il prend son souffle. Je ne peux pas saisir l’esprit. C’est lui qui, déjà, me saisit dans mes profondeurs. C’est lui qui me définit. C’est lui qui ‘englobe’ mes possibilités intellectuelles. Celles-ci ne sauraient donc pas l’englober à leur tour. L’esprit ne serait-il donc que fantomatique illusion ? Certes non. Car l’esprit s’appréhende. Je fais en permanence l’expérience pertinente de sa présence et de sa réalité. Je ne peux pas dire
ce quil. Je ne peux pas dire quil n’est pas ! Il appelle une intelligibilité de l’ouvert.



A. L'esprit

L’esprit est là où il n’est pas.
Non pas dans un plein mais dans un vide. Un vide qui traverse le plein. Une plénitude vide. Un vide plein. Proprement insaisissable. Il n’est nulle part en particulier. Il agit partout en même temps. L’esprit inter-vient. Plus on essaye de le dé-finir, d’en faire le tour, de le ‘saisir’, de le comprendre, plus il se retire. Comme s’il ne devait rester que la pauvreté d’une absolue nudité. 



L’esprit est
ouvert. Il ne se laisse pas enfermer. Aussi finit-il toujours par trouver l’issue de la caverne. L’esprit est distance. Il ne ‘colle’ pas mais ‘décolle’. L’esprit est entre. Entre les compacités matérielles, les solidités corporelles, les nécessités structurales. L’esprit sait lire entre les lignes. Non pas là où c’est écrit noir sur blanc mais là où c’est blanc sur noir.

L'esprit ne se 'définit' donc pas. N'est jamais définissable que le 'ce que' d'une essence substantielle. Mais le 'CE QUE' de l'esprit demeure évanescent. Il ne reste jamais qu'un 'QUE'



Sans doute l'esprit se manifeste-t-il avec le plus de pertinence là où il manque. Lorsque son absence l'appelle ou que son envers crie son endroit. La bêtise, par exemple, ou la force brute, ou l'indifférence, ou l'injustice, ou l'absurde...





B. A travers la 'matière'

ll est heureux qu’on n’ait jamais découvert l’esprit à la pointe d’un scalpel. L’esprit ne vient que dans la béance de la matière. Comme une négation au cœur de l’affirmation. Comme une critique au sein des consistances. Comme une question dans le concert des réponses. Comme un humour au beau milieu du sérieux des certitudes. Et si le spécifique humain advenait par autre chose qu'un 'ingrédient' ? L'essentiel de l'humain semble bien émerger à travers un ‘non’. Tous les naturalismes du monde voudraient juguler ce scandaleux ‘non’ et le ramener à la raison du ‘oui’ naturel. Ainsi les
structuralismes...

A travers

L'esprit surgit 'à travers'. A travers son antithèse qu'on peut appeler 'matière'. Mais que veut dire 'matière'?
Materia. Mater. Ce ‘à partir de quoi’ tout est construit. Mais qu’est finalement ce ‘à-partir-de-quoi’ ? La matière d’une table, par exemple, c’est le bois avec lequel le menuisier ‘construit’ la table. Mais le bois lui-même n’est-il pas déjà ‘construit’ ? Quelle est donc la ‘matière' du bois ? Une réponse possible: ce sont lesfibres ligneuses’. Mais quelle est la matière de ces fibres ? Un recours aux sciences devient inévitable. Le biologiste répondra que ce sont des grosses molécules de cellulose. Quelle est la matière des molécules de cellulose ? Le chimiste répondra que ce sont les atomes de carbone, d’hydrogène et d’oxygène. Quelle est la matière des atomes de carbone ? Le physicien répondra que ce sont les particules atomiques. Quelle est la matière des particules ? Le micro-physicien hésitera. Peut-être parlera-t-il de ‘grains d’énergie’, de ‘charges électriques’, de ‘champs’, de ‘quanta’, de ‘quarks’, de ‘particules de charme’... Autant de désignations qui couvrent des formules de type mathématique. On est finalement très loin de la 'matière' au sens vulgaire ! Reste l'idée que traduit à sa manière le préfixe 'cum': composition, construction, complexité, compacité, etc. Cette idée globale nous suffit ici.

Rien n’existe concrètement qui ne soit ’construit’, de l’atome aux formes les plus complexes de la vie, de la pierre éclatée de l’homme préhistorique aux prouesses de la technique avancée, des premiers balbutiements du langage aux plus sublimes paroles poétiques ou mystiques. Tout est articulé, désarticulé, réarticulé, structuré-ensemble, construit. Pourtant l’essentiel humain surgit à travers la
destruction des constructions. Il n’est pas en continuité mais en rupture. Il advient du côté de l’autre.

Béance

L’esprit est
béance. Il n’a ni matière ni dimensions spatio-temporelles. Est-ce à dire qu’il est sans ‘substance’ ? Un épiphénomène ? Une illusion ? Un faux-semblant ? Une simple idéalité conceptuelle ? Les monismes matérialistes ne peuvent que refuser toute ‘réalité’ propre à l’esprit. Si, en effet, le réel est d’un seul ordre, à savoir l’ordre matériel, quelle place pourrait-il rester à l’esprit ? Celui-ci, en effet, n’est pas de l’ordre de la matière. Sa réalité doit être cherchée du côté d’un radical autre ordre. Quelle est donc cette ‘réalité’ spécifique de l’esprit ? Est-elle simplement ‘virtuelle’, un peu comme dans l’ ‘idéalisme’ bouddhiste où l’esprit, au fond, se réduit à la non-substance d’une sorte d’état de conscience ? A l’encontre des approches monistes du ‘réel’, il faut revenir à la dialectique et voir le réel total  en tension entre polarités contraires qui s’affrontent. L’esprit est ainsi l’autre qui provoque le même vers son dépassement. Non pas ‘ce que’ substantiel mais acte  dynamique.



La matière fonctionne en bouchant les trous. L'esprit creuse des béances. L'esprit est béance. N’est jamais définissable que le ‘ce que’ d’une essence substantielle. Mais le ‘
ce quede l’esprit demeure évanescent. Il reste le ‘quebéant de l’acte de son surgissement.

L’esprit est béance. Il ne peut donc être appréhendé qu’
en béance. L'esprit est béance. Il ne se ‘définit’ pas. N’est jamais définissable que le ‘ce que’ d’une essence substantielle. Mais le ‘ce quede l’esprit demeure évanescent. Il reste le ‘quebéant de l’acte de son surgissement; Je peux pourtant m’en faire une certaine ‘idée’. Une idée ‘négative’ seulement. Une ‘idée-à-travers-un-vide’. Une ‘idée-à-la-limite’.


 


A travers mon corps

Coupez le cerveau en aussi petites portions que vous voulez, jamais vous ne trouverez l’organe de la pensée ! Vous ne trouverez probablement que le ‘support’ matériel de l’esprit, quelque chose comme sa ‘béquille’. L’esprit, lui, est
ailleurs. Il est partout et nulle part en même temps. Il surgit dans la ‘béance’ des réalités simplement biologiques. Il est ‘entre’. Il est ‘à travers’. A travers le cerveau. A travers le corps. A travers tout le corps.



A travers le corps, mais pas hors du corps. Qu’est, en effet, l’esprit sans le corps ? Penser ne va pas sans fatigue ni sans retentissement corporel. La pensée peut rendre le corps malade comme le corps malade peut la perturber. L’esprit s’expérimente physiquement. L’activité spirituelle est vécue et sentie à travers la corporéité. Aussi l’esprit ne s’expérimente-t-il pas autrement que comme esprit incarné. Le corps, tout le corps, est ainsi comme l’instrument de l’esprit. Un instrument polyvalent incroyablement expressif. Le corps vibre à l’unisson de l’esprit. C’est à travers le corps que l’esprit chante, sourit, accueille ou se retire. C’est à travers le corps que l’esprit se fait savant ou technicien, capable de scruter la matière et de la transformer.

L'activité spirituelle de l'homme n'est pas abstraite de sa condition d'incarnation. Il n'est pas de pensée authentique qui ne sache se salir les mains et trébucher sur les cailloux du sentier.



L’esprit traverse le corps
verticalement. Par lui le corps, médiateur entre l’horizontalité et la verticalité, expérimente sa béance et son ‘ouverture’ sur autre chose que lui-même. Par lui le corps vit sa transcendance. Jusqu’où ne vont pas ses profondeurs ? Jusqu’où ne vont pas ses hauteurs ? Etrange animal spirituel que l’homme. Et combien merveilleux...



Quand je dis ‘je’...

Puis-je être ‘je’ sans corps ? Puis-je m’identifier sans mon corps ? Que suis-
je sans mon corps ? Nous n’avons aucune expérience d’un ‘je’ sans corps. Je peux à la limite me concevoir avec un corps seulement virtuel, mais ce corps virtuel n’est pas sans mon corps réel ! L’esprit est concrètement là où je dis ‘je’. La ‘personne’ que je suis s’identifie avec le retentissement vertical de l’esprit à travers MON corps-propre. Séparer le corps et l’âme relève d’une problématique païenne. Pour l’approche judéo-chrétienne, dans la Bible, l’homme est fondamentalement un. Jamais l’homme n’est envisagé sans corps. Il n’est jamais question d’immortalité mais de résurrection. Et même de résurrection de la chair, signifiant le nouveau surgissement créationnel de tout l’homme, corps et esprit.

Traversée des compacités

L’esprit n’est pas ‘dans’. Il n’est pas non plus ‘autour’. Il est ‘à travers’. Les innombrables efforts, inlassablement réitérés, de trouver à l’esprit un ‘siège’, un ‘centre’, un ‘organe’ ou une circonvolution d’organe, se sont tous soldés par un échec. Pourrait-il en être autrement ? L’esprit n’est pas un ‘objet’ logeable. L’esprit est une dynamique qui traverse l’humain de part en part. Sans doute faut-il ajouter: une dynamique irrécupérable. Pourquoi cherche l’esprit là où il ne peut pas être, là où il serait en contradiction avec lui-même, c’est-à-dire du côté de la ‘matière’ ? Si par impossible on lui trouvait un ‘lieu’ déterminé à l’intérieur de la réalité biologique, ce ne serait sûrement pas là l’esprit.



L’esprit ne traverse pas seulement les corps. Le champ qu’il traverse est large comme l’esprit lui-même. Traversée des particularités vers l’universalité. Traversée de la confusion vers la clarté. Traversée de la subjectivité vers l’objectivité. Traversée de la dispersion vers l’unité. traversée de l’incohérence vers la cohérence. Traversée de la complication vers la simplicité. Traversée de l’absurde vers le sens. Traversée de l’in-différence vers la différence...

Quelle suite de ruptures et de négations, par exemple, pour que l’intelligible puisse émerger au cœur du sensible, à travers sensation, perception, image, symbole, concept, idée ? Rupture de ce qui est donné sensiblement dans la sensation, dans l’émotion, dans les impulsions pour ce qui se donne, intelligible, à l’entendement dans la perception, dans le langage, dans le jugement, dans le raisonnement. Rupture de ce qui est donné de façon impliquée, compacte, globale, confuse, immédiate, multiple, particulière, individuelle, subjective, qualitative, muette, pour ce qui se donne de façon explicitée, distinguée, précise, claire, médiate, unifiée, totalisée, générale, universelle, objective, mesurée, mathématisée, articulée. Rupture de ce qui est donné selon la simple contiguïté contingente, incohérente, contradictoire, pour ce qui se donne selon des rapports logiquement articulés, nécessaires, cohérents, non-contradictoires. L’homme seul est capable de cette
rupture. Trouver cet éclatement dans la nature est le signe manifeste de présence d’humanité. Etre capable de percevoir ce caillou, ou cette branche d’arbre, ou n’importe quoi, à la fois comme ce-qui-est et comme ce-qui-peut-être-différent. Introduire la distance. Donner corps à la différence. Livrer cette différence à l’articulation manuelle ou intellectuelle. Faire signe. Faire du signe. Tout peut devenir signe. Tout même s’ouvre ainsi autre. Cette fondamentale ouverture est possibilité symbolique.



La nature ne peut que se dire inconditionnellement ‘oui’ à elle-même. C’est le ‘non’ qui ouvre la possibilité du logos. Ensuite, un infini se donne à travers ce ‘non’.
Nier le même pour que soit l’autre . Tirer sa force non pas de l’affirmation mais de cette négation ne peut être que l’acte de l’esprit.



C. Dynamique spirituelle

L'énergie spirituelle ne fait pas exception. L’énergie est fille de la différence. Elle fonctionne sur une différence de potentiel. Entre une source chaude et un puits froid. Sa dynamique est fonction de cette différence de potentiel.



Peu importe pour le moment de savoir ce qu'est exactement la source chaude et le puits froid. L'essentiel est la différence entre deux potentiels énergétiques, entre, par exemple, un 'plus' (+) et un 'moins' (-), entre un 'haut' et un 'bas' ou encore entre un 'chaud' et un 'froid'. Sans la différence il n'est pas d'énergie. L'in-différence signifie la mort.

Le monde humain est impensable sans différences. La différence marque l'humain et l'humain marque la différence. Ouvrez simplement un dictionnaire où vous trouvez répertoriées par synonymes et antonymes interposés une infinité de différences par lesquelles la parole signifie un monde. En tant que différences, elles fonctionnent pas paires antithétiques, les deux termes se polarisant différentiellement en fonction des différents projets humains.


La vitalité spirituelle surgit à travers un champ de tension. Entre indifférence et différence. Entre entropie et néguentropie. 



Paradigme thermodynamique


Pourquoi le ‘mouvement perpétuel’ est-il impossible ? Pourquoi un système ne peut-il fonctionner indéfiniment dans sa clôture ? En 1850, Carnot et Clausius ont énoncé le second principe de la thermodynamique. Depuis nous savons que toute énergie – et qu’est-ce qui n’est pas ‘énergie’ dans notre univers ? – est soumise à son inexorable dégradation. Une sorte de ‘faille originelle’ dans l’être même de notre monde. En prenant forme calorifique – passage obligé de toute énergie qui se fait ‘utile’ – l’énergie ne peut plus jamais revenir en sa forme première. Elle perd une partie de sa capacité d’effectuer du travail. Cette dégradation est irréversible. Cela veut dire concrètement qu’un système clos, où l’énergie est obligée de se recycler pour ainsi dire en ‘vase clos’, tend vers un équilibre thermique qui signifie sa mort. Cette dégradation s’appelle ‘entropie’. L’entropie affecte le temps d’un indice de dégradation, de dispersion et de mort. Tout effort de création et de développement se paye en entropie. Aucun système ne peut se régénérer dans sa clôture. L’ensemble de notre univers considéré comme un super-système clos va progressivement se désorganisant jusqu’à sa mort inéluctable. Clausius l’étendra à l’ensemble de l’univers considéré comme un super-système clos qui va, progressivement, se désorganisant jusqu’à sa mort inéluctable.

L'entropie est 'naturelle' descente. N'y a-t-il pas de 'remontée' ? Pour désigner une telle contrepartie de l'entropie on a forgé le concept de `
néguentropie'. Celle-ci, cependant, contrairement à l'entropie, ne va pas de soi. Elle est tâche laborieuse. Comment vaincre l'entropie ? Le savant Maxwell invente pour cela un `démon'. Soit un récipient dans lequel règne l'équilibre thermique, c'est-à-dire l'entropie maximale. Il faut diviser ce récipient en deux parties, appelées respectivement 'chaude' et `froide', grâce à une séparation étanche munie seulement d'un clapet. Le démon doit surveiller l'agitation au hasard des molécules et ouvrir chaque fois le clapet pour laisser passer dans la partie `chaude' une molécule rapide qui se présenterait du côté `froid' et pousser dans la partie `froide' une molécule lente qui se présente du côté `chaud'. Peu à peu toutes les molécules lentes se trouvent dans la partie `froide' et toutes les molécules rapides, dans la partie 'chaude'. Rétablir une telle différence de potentiel signifierait incontestablement la victoire sur l'entropie. Mais quel serait le prix d'un tel travail ? En vertu du second principe de la thermodynamique la dépense d'énergie nécessaire serait supérieure à celle qu'on gagnerait! Imaginons cependant ce démon infatigable et d'un dévouement sans limite. Soit. Seulement l'existence même d'un tel être est d'une extrême improbabilité ! Et, dut-il exister, pour produire de la néguentropie à l'intérieur du système clos que constitue le récipient, le démon ne pourrait pas ne pas créer de l'entropie en-dehors de lui, c'est-à-dire dans l'ensemble du système environnant. Le système 'récipient-démon-environnement' reste piégé. Il ne peut échapper à l'entropie. En fait, pour produire de la néguentropie à l'intérieur du système clos que constitue le récipient, le démon crée nécessairement de l'entropie en-dehors de lui, c'est-à-dire dans l'ensemble du système environnant. Le système récipient-démon-environnement ne peut pas ne pas sacrifier à l'entropie.

Bien que d'un autre ordre, la réalité spirituelle telle que l'humain peut l'appréhender, ne quitte pas le sein de la nature. Il doit donc être possible d'appréhender son fonctionnement sur le modèle de celui des réalités matérielles. D'où le très grand intérêt de passer par l'intelligibilité de la systémique spirituelle. L’énergie spirituelle ne ‘fonctionne’ pas différemment de l’énergie tout court. Les raisons profondes de sa vie et de sa mort sont de l’ordre de l’entropie et de la néguentropie. Le paradigme thermodynamique les met en lumière. Entre déclins et renaissances. Entre fatigue et vitalité. La dégradation de l’énergie spirituelle. Les ressourcements prophétiques d’une ‘foi’ commune. Les capteurs bien ou mal orientés. Les réservoirs vides ou pleins. Les recyclages possibles ou impossibles. La vitalité ou les renaissances impliquent haute énergie spirituelle et grande dynamique néguentropique. Les déclins prennent la pente en sens inverse. Mortelles in-différences !



Approche systémique

Pour comprendre les réalités vivantes il ne faut pas penser ‘structure’. Il faut penser ‘
système. ‘Système vivant. Une ‘structure’, celle du cristal par exemple, tient dans la clôture de sa géométrie chimique. Un ‘système vivant’, par contre, ne survit que dans l’ouvert. Un ensemble interactif de micro-systèmes bouclés les uns sur les autres peut former un système plus complexe. Il n’y a théoriquement pas de limite à la complexification. Chacune des trois ‘ouvertures’ d’un système peut se brancher sur celles du système voisin, et ainsi de suite, de proche en proche, d’unité systémique minimale vers la plus grande unité systémique souhaitée. Du plus simple micro-système au plus complexe des macro-systèmes, et quel que soit son degré d’emboîtement systémique, c’est la fonction qui caractérise un système. Et ces fonctions peuvent être d’une incroyable diversité. Le système en lui-même avec son fonctionnement interne et toute la complexité de ses articulations peut être considéré comme une 'boîte noire'. Le terme dit sa 'mystérieuse' complexité. Il dit aussi que cette 'boîte' peut rester obscure sans pour autant obscurcir l'intelligence du 'tout'. Son 'contenu' peut donc demeurer dans l'ombre. Mais absolument pas son environnement 'contenant', c'est-à-dire sa fonction, ses entrées et ses sorties. On peut donc comprendre le tout sans nécessairement comprendre les éléments de ce tout. Il est ainsi possible de mettre entre parenthèses les 'contenus'. C'est en effet le 'contenant' qui donne l'intelligibilité.

Un système  vivant  ne peut fonctionner qu’en étant ouvert  sur des échanges. Il ne survit qu’avec portes et fenêtres, c’est-à-dire avec des entrées  et des sorties. Les grandes entrées et les grandes sorties, celles qui ‘branchent’ un système sur ses flux vitaux d’énergie, de matière et d’information, peuvent s’appeler ‘source chaude’ et ‘puits froid’. Il ne peut y avoir de dynamique systémique que s’il existe entre source chaude et puits froid une différence de potentiel.



Entre Source chaude et Puits froid

Une grande philosophie, par exemple, est celle dont les concepts essentiels fonctionnent sur une différence de potentiel importante. Il en va de même pour les religions, les systèmes de salut, les projets politiques, etc. La source chaude se situe face au puits froid comme le plein face au vide, le haut face au bas, le positif face au négatif. Elle est de l’ordre de la
néguentropie face à l’entropie. En fait il s’agit de concepts dialectiquement antithétiques. La source chaude n’est qu’en face d’un puits froid. Le puits froid n’est qu’en face d’une source chaude. Ce qu’est concrètement la source chaude et le puits froid de l’énergie spirituelle de l’humain et comment joue le face-à-face de l’entropie et de la néguentropie se dévoilera progressivement au cours de notre démarche.

Le puits froid du sens n’est pas ‘négatif’ de façon absolue. Que serait la vie de l’esprit, par exemple, s’il n’y avait pas de questions ? Et que serait une question qui ne reposerait pas sur un vide, en l’occurrence un vide de savoir, une ignorance ? La dynamique de la recherche et de la connaissance ont autant besoin d’un vide que d’un plein. Il n’en va pas autrement avec le moteur de l’action humaine qui ne tournerait pas sans le désir. Mais qu’est fondamentalement le désir sinon un manque qui appelle un plein ? Dis-moi ton puits froid et je te dirai la force qui t’habite.



Mortelle indifférence... 
L'énergie spirituelle, fille de la différence, fonctionne entre une source chaude et un puits froid. Sa dynamique est fonction de cette différence de potentiel. Plus elle est grande, plus le sens est pertinent. Pourquoi l'énergie spirituelle meurt-elle ? La réponse est obvie. Elle meurt lorsque son énergie se dégrade par manque de différence de potentiel. Très concrètement, lorsque les défis ne sont plus relevés. Mortelles in-différences ! 

Ouverture

Le système en tant que système n’est clos qu’à la limite. Limite inférieure de la simple structure. Limite supérieure de la totalité. Entre les deux, c’est l’ouverture qui caractérise le système. Un système n’est clos que dans son ‘isolement’, dans son insularité factice d’abstraction. Mal toujours nécessaire puisque pour pouvoir être étudié et compris, ‘un’ système, quel que soit son niveau d’intégration dans la totalité systémique et son degré de possible relative autonomie, doit être abstrait de cette totalité et considéré en lui-même, pour ainsi dire dans sa ‘clôture’. L’intelligibilité d’un système passe nécessairement par là et, partant, exige un supplément d’intelligence qui commande de faire en même temps abstraction de cette méthodologique ‘clôture’.


 


Le système humain peut-il fonctionner en clôture ? Une certaine modernité se constitue progressivement en bouclant le règne de l'humain sur lui-même. Le système tout entier veut fonctionner en clôture. Pour la première fois depuis que l'homme existe, un système culturel prétend se fermer en absolue autonomie. C'est en autosuffisance qu'il veut fonctionner et progresser. C'est par auto-création même qu'il veut être. Cela veut dire que, désormais, il croit se faire créateur de l'unique source chaude de toute son énergie spirituelle. Le sens total enfermé en immanence. En totale finitude. Dans le complet oubli de son entropie et de sa nécessaire néguentropie. Dans l'oubli de son `puits froid'. Dans l'oubli, également, de ses accumulateurs non complétement déchargés et sans lesquels ses prétentions elles-mêmes d'autonomie se liquéfieraient dans le néant. Par quel miracle l'humain bouclé sur lui-même ne succomberait-il pas à son entropie ? Notre modernité vit dans l'illusion d'un tel miracle. Obnubilés par notre possible sans aller jusqu'aux raisons profondes de ce possible nous croyons que l'humain est à lui-même sa propre source chaude. Pourquoi l'homme, fabricateur d'outilité, fabricateur de texture, fabricateur de texte, ne serait-il pas aussi fabricateur de ce qui lui vient d'ailleurs, par grâce ?

L'homme peut-il se donner à soi-même sa source chaude ? Ce qui est remarquable c'est que toutes les cultures, à l'exception de la culture moderne, fonctionnaient ou continuent de fonctionner avec une source chaude puissante et avec des accumulateurs de sens bien chargés. Source chaude puissante de signifiants absolus: Dieu, l'Etre, le Cosmos, la Nature, l'Ordre, les Valeurs... Accumulateurs de sens bien chargés: la tradition-transmission d'un donné signifiant et signifié important.

Les réservoirs

Aucun système ne peut fonctionner avec des accumulateurs à plat.
Le `système' humain moins que tout autre. C'est parce que ses réservoirs d'énergie spirituelle et de ressources d'humanité ne sont pas vides et restent malgré tout encore `branchés' sur la source chaude que l'humain est capable de traverser sans mourir des espaces désertiques où le sens s'étiole et où l'absurde prolifère. Mais si les réserves s'épuisent ? Si les canaux sont laissés à l'abandon ? L'humain peut-il survivre indéfiniment coupé de sa source chaude ? La méconnaissance de l'importance des réservoirs d'énergie spirituelle peut entretenir de fallacieuses illusions. Celle, entre autres, de croire à une `génération spontanée' du souffle là où c'est en fait l'énergie `accumulée', peut-être durant de longs siècles précédents, qui continue d'alimenter la différence de potentiel et d'empêcher ainsi - pour combien de temps ? - l'asphyxie. Toute culture, collective ou personnelle, accumule des réserves de sens sous des formes très diverses et complémentaires. Il suffit d'en évoquer ici quelques-unes. Ainsi la masse des `coutumes' et des `traditions' d'une famille ou d'un peuple. Les `valeurs' transmises de génération en génération. Les `monuments' laissés par l'histoire. Les `modèles' d'action et de comportement. Les `pourvoyeurs de sens' que sont les `sages', les `héros' ou les `saints'. Les `œuvres' d'art et leur rayonnement esthétique. Les `paysages' qui inspirent... Et puis, ne cesse d'opérer cette mystérieuse solidarité de grâce dans un monde où les uns ne peuvent jouer les prodigues que parce que d'autres restent `branchés'. La `communion des saints'... Il suffit qu'il n'en reste que quelques-uns. Mais sans doute sont-ils beaucoup plus nombreux qu'il n'y paraît aux petites lucarnes de nos médias.

Même l’absurde le plus radical, aujourd’hui, ne succombe pas à sa propre logique parce que ne sont pas encore à plat les puissants accumulateurs d’énergie sémantique. Elle ne peut que vouloir refouler ce sans quoi elle ne pourrait survivre et qui, pourtant, contredit si diamétralement ses présupposés. Car nos audaces d’aujourd’hui ne fonctionneraient pas sans cette formidable réserve de sens, véritable capital d’énergie spirituelle constitué au cours des siècles d’intense vie spirituelle de l’histoire occidentale. Constitué notamment durant ces longues périodes que nous avions crues obscures et qui étaient en fait les hivers écologiques où, imperceptiblement, sûrement, germaient les moissons à venir. Cette extraordinaire énergie de l’espace occidental dont nous nous sommes faits les enfants prodigues...

Les réservoirs d'énergie spirituelle prennent une importance capitale dans le fonctionnement `systémique' du Souffle, entre Source chaude et Puits froid. Même si la Source chaude venait à perdre de son énergie, le moteur peut continuer à tourner, au moins durant un certain temps. A condition que les réservoirs ne soient pas vides.  Les sources sont rarement spectaculaires et les conduits le plus souvent souterrains. Les choses essentielles pour notre survie ne prennent réellement de l'importance à nos yeux que le jour où elles se font rares et menacent de manquer. Il n'est pas sûr que ce jour ne tarde... L'urgence se fait criante de nous préoccuper des authentiques ressources d'humanité. Il s'agit de retrouver nos sources et de recharger nos capacités. Disposer d'assez d'authentique humanité `en réserve' pour faire face aux désespérances.

Les trois conditions

Trois conditions sont donc nécessaires pour créer une forte dynamique spirituelle.
Une source chaude puissante. Un puits froid profond. Des réservoirs pleins





D. L'esprit dit non

L'esprit, à sa manière, est une force qui va. Une dynamique qui traverse, une puissance qui affronte. L'esprit témoigne, confesse, professe, convainc... Pour les mystiques rhénans, par exemple, l'esprit est très éloigné d'une fonction qui serait simplement réflexive ou réflective. Maître Eckhart parle de 'Kraft', c'est-à-dire de force. Johan Tauler l'identifie avec le 'gemut', un terme de l'ancien allemand où transparaît très fort 'Mut', c'est-à-dire le courage. L'esprit sait dire courageusement 'oui'. Pour cela il sait dire tout aussi courageusement 'non'.

L’homme est le lieu de cet acte négateur.
Et l’homme seul. La nature ne peut être dialectique que dans sa reprise dans l’espace dialectique de l’humain. Tout commence avec éros, l’éros spécifiquement humain où les débordements se reprennent en leur béance. Cet éros qui, par opposition à l’éros simplement animal, déjà se dynamise et sans cesse se re-dynamise dialectiquement. Ce n’est qu’à travers la négation des massives affirmations naturelles, dans la béance d’éros, que peut surgir, dialectiquement, la nouveauté humaine. C’est dans l’espace dialectique du champ dynamique de la fonction symbolique que le projet humain s’ouvre le chemin infini de la signification. Il ne s’agit encore que de l’ouverture d’une possibilité. En tant que telle vide. Un vide qui appelle un plein.

Paradoxale efficience de la négativité ! Paradoxale efficience de ce moment de refus, de distance, de différence, béant sur l’autre ! Depuis le premier outil. Depuis les premiers balbutiements. Tout commence avec la dés-articulation ! L’articulation se désarticule pour que soit possible une nouvelle, une autre articulation. Articulation croissante comblant une béance croissante de signification. Signification croissante comblant une béance croissante d’articulation. Ce privilège du "plus faible des roseaux", la pensée, s’identifie avec l’originaire NEGATION qui creuse infiniment la béance du monde pour la combler infiniment. Comme un ver dans le fruit de la rondeur du monde. Comme une maladie dans la plénitude animale. Jusqu’au possible pessimisme... Un Ludwig Klages ne va-t-il pas jusqu’à dénoncer cet esprit contradicteur des vitales euphories, Geist als Widersacher der Seele ?



Dialectique au cœur de l’articulation. Dialectique entre l’articulation et la signification. Dialectique au cœur de la signification... La matrice gestatrice du spécifique humain, la matrice culturelle, qu’est-elle au fond sinon cette in-finie efficience de la béance ?

La pensée s’affirme comme autonomie au cœur de cette affirmation hétéronome qu’est la nature en tant que simple donné. Et cette affirmation s’affirme en même temps comme désaccord, comme protestation, comme refus. Par exemple, ne penser le vrai pour rien d’autre que pour le vrai, même si cela me fait mal, même si cela m’est désavantageux, même si je dois penser
contre tous les autres ! La pensée est acte révolutionnaire. Acte instaurateur de distance et dans cette distance d’un espace différent. Désormais deux mondes se côtoient et se juxtaposent. Le monde tel qu’il est dans son simple être-là. L’autre monde, d’un autre ordre, avec d’autres valeurs, qui se déploie, articulant des significations, signifiant des articulations, à travers les esprits des hommes et les fait communier dans la parole. Le chemin de la critique est in-fini.

Le moment essentiel de la dialectique est de
négation. D’un plein clos dans sa plénitude, jamais rien d’autre ne peut surgir. La nouveauté autre n’est possible qu’à travers un vide béant au cœur de ce plein.
Paradoxale efficience de ce moment de négation, de refus, de distance, de différence. Depuis le premier outil, depuis les premiers balbutiements, tout ne commence-t-il pas avec la
dés-articulation ? ‘Casser’ les choses et les mots. L’enfant déjà ! Pour ‘construire’ autre chose ! Force du ‘plus faible des roseaux’ ! Comme un ver dans le fruit de la rondeur du monde. Comme une maladie dans la plénitude animale. Ce n’est pourtant qu’à travers la négation des massives affirmations naturelles que peut surgir, dialectiquement, la nouveauté humaine. Car l’homme seul est le lieu de cet acte négateur. La nature ne peut l’être que dans sa reprise dans l’espace dialectique de l’humain.

C’est l’esprit, et l’esprit seul, qui est capable de réelle négation. Celle-ci est acte spirituel. Elle n’est dialectiquement motrice que parce que l’esprit a toujours quelque chose de nouveau à dire... Par-delà tout déjà-dit. Il a toujours quelque chose de nouveau à créer au-delà de tout déjà-créé. L’esprit contre-dit pour dire autre chose. L’esprit nie en vue de...

La négation nie sur fond d’affirmation. L’esprit est non. Il refuse, nie, conteste, proteste. L’esprit est oui. Son ‘non’ est sur fond d’un ‘oui’ plus originaire. L’aventure historique de la connaissance humaine est exode. De certitudes devenues incertaines en certitudes plus critiques, plus larges et plus fondées. Débat. Conquête incessante. A travers crises et ruptures. La critique est l’instance de crise au cœur de toute certitude donnée. Elle creuse les ‘vérités’ en béance pour que soit une plus vraie vérité. Toute certitude constituée est sans cesse niée. Mais pas dans l’absolu. Elle est niée par une plus profonde certitude constituante. Le ‘non’ de l’esprit n’est pas le tout de l’esprit qui est plus profondément encore ‘oui’. Mais ce ‘oui’ n’est pas pour le milieu. Il est pour les extrêmes. Si le logos dit non, c’est essentiellement pour pouvoir dire un ‘oui’ ailleurs et plus loi. Un ‘oui’ différent de celui du départ. Le logos, donc, dit à travers affirmation et négation. Il est dialectique. C’est dans la tension de la différence que se nouent dialectiquement les rapports qui font être la connaissance. Et ce processus n’est pas différent de celui du langage. La mise en forme linguistique, par exemple, n’implique-t-elle pas ces deux moments qui se conditionnent réciproquement que sont différenciation et construction  ? Toute connaissance se réalise à travers une distinction et une rencontre, à travers une analyse et une synthèse. Penser veut dire en même temps distinguer et relier. L’esprit à la fois discerne et met en forme. Il désarticule un monde pour le reprendre en articulation conceptuelle.

A l’encontre de tous les naturalismes, la pensée rend témoignage à elle-même qu’elle est
moins et plus qu’une fonction simplement vitale. Qu’elle est autre que tout ce que nous avons en partage avec la simple animalité et différente d’un simple ajustement pragmatique au monde tel qu’il est, en vue de sa meilleure utilisation possible. Au-delà de sa continuité avec la nature la pensée est infini exode. Vers l’autre. Quelque chose en l’homme refuse les limites. Quelque chose en l’homme exige l’autre. Cette rupture affecte tout le possible humain. Dès lors toutes les polarités humaines se constituent antithétiquement. L’homme ouvre un espace de la différence et s’y ouvre. Il faut au spécifique humain cette traversée de la différence pour que l’autre puisse être. Et l’autre de l’autre. A l’infini.



La nature se dit inconditionnellement ‘oui’ à elle-même. L’humain – le spécifique humain qui est verbe actif avant d’être substantif – émerge dans un ‘non’. Avec lui s’ouvre une fissure qui va s’élargissant en gigantesque faille. Une distance se creuse entre. Entre immédiat et différé, entre présent et passé, entre présent et futur, entre le désir et son effectuation, entre l’être et l’apparaître, entre le possible et l’impossible, entre le dit et le non-dit, entre ce qui est et ce qui doit être... Dans cette faille entre le même et l’autre s’ouvre l’espace de la différence, l’espace d’une nouvelle nature et la chance d’un monde nouveau que nous pouvons aussi appeler ‘culture’. Tout est donné en ce ‘non’ originaire. Tout reste en même temps à conquérir et à se déployer. Le ‘non’ de l’esprit n’est certes pas le tout de l’esprit qui, plus profondément encore, est ‘oui’. Un ‘oui’ cependant qui n’est pas pour le milieu mais pour les extrêmes.

La ‘dialectique’ au sens moderne du mot signifie conquête de positivité à travers la négativité. D’un plein, quel qu’il soit, clos dans sa plénitude, jamais rien d’autre ne peut surgir. La nouveauté autre n’est possible qu’à travers un vide béant au cœur de ce plein. Si le ‘même’ n’est pas éclaté par l’ ‘autre’, il ne reste que lui-même et jamais rien d’autre ne sera. La traversée de la différence est accroissement. L’affrontement d’altérité enrichit. A travers la distance une plus authentique proximité se gagne. C’est à travers la rupture qu’advient la plénitude. C’est en surmontant une opposition que la position se consolide. C’est dans son passage à travers la négation que l’affirmation accède à sa vérité.

Tout est donné en ce ‘non’.Tout reste à conquérir et à se déployer. Progressivement. Dialectiquement. Si le
même jamais ne dit non à lui-même, jamais rien d’autre ne sera. S’il refuse de s’ouvrir à l’autre, de l’affronter, de le traverser, il ne restera éternellement que lui-même. Clos en soi. Piégé, fut-ce en sa perfection. C’est la faille qui le sauve de lui-même. C’est la béance qui l’ouvre à l’autre possible. C’est sa vulnérabilité qui lui donne chance d’altérité. S’ouvrir à l’autre et l’étreindre. Mourir dans cette étreinte pour surgir nouveau. Et ne se boucler pas sur ce nouveau même. Mais encore s’ouvrir. Affronter encore l’autre. Et l’autre de l’autre. Infiniment.


 


L'esprit dit non et prend du recul. Il n’y a pas de discernement sans refus. L’esprit est ce qui en l’homme dit non. Ce qui prend ses distances. Ce qui s’ouvre dans la différence. L’esprit est là où les massives compacités naturelles se fissurent et s’ouvrent en béance. La pensée porte le 'non' au cœur du 'oui' naturel. La pensée ouvre un espace où se dis-tend la compacité naturelle pour faire advenir et instaurer à travers la discursivité le logos et dans cette distance un texte nouveau, un monde nouveau.

Le surgissement du non au sein de l’inconditionnel ‘oui’ de la nature à elle-même représente une fissure qui va s’élargissant en gigantesque faille. La distance se creuse entre. Entre immédiat et différé, entre présent et passé, entre présent et futur, entre le désir et son effectuation, entre le même et l’autre, entre l’apparaître et l’être, entre la présence et l’absence, entre ce qui est et ce qui doit être... Et dans cette distance s’ouvre un espace nouveau et s’instaure la possibilité d’un monde nouveau. Celui de la culture. Avec la possibilité de ce non est donnée, nouvelle nature, la possibilité de l’homme non pas d’abord comme substantif mais comme verbe actif. Hominiser. Humaniser. S’ouvrir à l’autre et l’étreindre. Mourir dans cette étreinte pour surgir nouveau. Et ne se boucler pas sur ce nouveau même. Mais encore s’ouvrir. Affronter encore l’autre. Et l’autre de l’autre. Infiniment.

Tout est donné en ce ‘non’. Tout reste à conquérir et à se déployer. Progressivement. Dialectiquement. Si le ‘même’ jamais ne dit non à lui-même, jamais rien d’ ‘autre’ ne sera. S’il refuse de s’ouvrir à l’autre, de l’affronter, de le traverser, il ne restera éternellement que lui-même. Clos en soi. Piégé, fût-ce en sa perfection. C’est la faille qui le sauve de lui-même. C’est la béance qui l’ouvre à l’autre possible. C’est sa vulnérabilité qui lui donne chance d’altérité.



L’esprit, grand antagoniste, dit ‘non’. ‘Protestant’ au cœur de l’
homo animalis en exode vers son dépassement. Le 'non' cependant n'est pas le dernier mot de l'humain. Plus fondamentalement se tient un 'oui' plus originaire. Pascal l'a bien vu. Laissez la raison à elle-même, elle dérive comme spontanément vers le scepticisme. Mais la nature le prévient. On n'en peut venir là, et je mets en fait qu'il n'y a jamais eu de pyrrhonien effectif parfait. La nature soutient la raison impuissante et l'empêche d'extravaguer jusqu'à ce point. (Pascal, Pensées, Lafuma, 131). C'est un plus englobant 'oui' qui sauve l'esprit.

Existentiellement, cependant, l'homme ne cesse de traverser les étendues entre certitude et incertitude... 
Quelle chimère est-ce donc que l'homme? quelle nouveauté, quel monstre, quel chaos, quel sujet de contradictions, quel prodige? Juge de toutes choses, imbécile ver de terre, dépositaire du vrai, cloaque d'incertitude et d'erreur, gloire et rebut de l'univers.  —  Qui démêlera cet embrouillement? Certainement cela passe le dogmatisme et pyrrhonisme, et toute la philosophie humaine. L'homme passe l'homme. (Pascal, Pensées, Lafuma, 131).



E. DIS-cernement

Entre le visible et l’invisible, le fini et l’infini, le même et l’autre. L’esprit
dis-cerne. Inlassablement critique et critique de la critique à l’infini. Il décrypte l’autre  moitié symbolique du monde. L’esprit relativise. Il rend à l’absolu ce qui appartient à l’absolu. Il ne cesse de vibrer à l’unisson avec le mystère. L’esprit est question. Il va de béance en béance en ne cessant de ‘creuser’. L’esprit est humour. Il sait cultiver la distance de soi-même à soi-même.

Dis. Comme discernement.
Ce qui en l’homme porte le non au cœur du oui naturel, c'est l'esprit. L'esprit dis-cerne. C'est-à-dire, étymologiquement, qu'il fait sauter des verrous. Ouvrant un espace où se dis-tend la compacité naturelle pour faire advenir à travers la dis-tance un texte nouveau, un monde nouveau. Il y a donc un espace spécifique de l'humain. La pensée est essentiellement acte critique. Elle commence par dis-cerner. C’est-à-dire par refuser les limites et les enfermements. “Tout était mêlé, dit Anaxagore, mais vint l’entendement qui sépara tout pour le mettre en ordre.Au Livre de la Genèse, c’est l’Esprit qui plane sur le tohu-bohu... Pour séparer. Pour créer. C’est ainsi que le logos se fait poïète - créateur - d’infinie nouveauté.



Dis. Comme distance... Alors que l’animal ne fait jamais que composer avec le donné naturel, l’homme, lui, dis-pose de la nature. L’homme dispose de la nature par une maîtrise qui implique une prise de dis-tance par rapport à elle. Ainsi, une dynamique autre fait irruption dans la nature, s’en différencie, pour la reprendre, hors d’elle, au-dessus d’elle, dans l’autre. Cette dynamique est la pensée.

Dis. Comme différence. Nous ne parlerions pas si nous étions pleins. Nous ne parlerions pas si nous n’étions que ce que nous sommes. L’animal est trop plein d’animalité et de lui-même pour pouvoir parler. L’in-différence ne parle pas. La parole commence avec la distance et avec la différence.

La pensée est essentiellement acte
critique. Elle commence par dis-cerner, c’est-à-dire par décompacter la massive solidité du monde, c'est-à-dire par crier 'non' à l'indistincte confusion. Tout était mêlé, dit Anaxagore, mais vint l’entendement qui sépara tout pour le mettre en ordre. C'est le souffle vivant de l'Esprit qui, au Livre de la Genèse, plane sur le tohu-bohu primordial pour séparer. Se faisant logos poïète. Créateur.



Esprit de finesse

Les esprits sont différemment doués. Les uns raisonnent bien à partir de peu de principes. Les autres raisonnent bien à partir de beaucoup de principes. Il y a ainsi deux sortes d'esprit: l'esprit de géométrie et l'esprit de finesse. L'un peut être sans l'autre. Le premier, ample mais pas forcément profond, est capable de distinguer et de comprendre un grand nombre de principes. Le second, fort et pointu, est capable de pénétrer vivement et profondément les conséquences d'un petit nombre de principes. Ce qui fait donc que certains esprits fins ne sont pas géomètres c'est qu'ils ne peuvent du tout se tourner vers les principes de géométrie, mais ce qui fait que des géomètres ne sont pas fins, c'est qu'ils ne voient pas ce qui est devant eux et qu'étant accoutumés aux principes nets et grossiers de géométrie et à ne raisonner qu'après avoir bien vu et manié leurs principes, ils se perdent dans les choses de finesse, où les principes ne se laissent pas ainsi manier. (512).  Ces principes, on les voit à peine, on les sent plutôt qu'on ne les voit et on a des peines infinies à les faire sentir à ceux qui ne les sentent pas d'eux-mêmes. Ce sont choses tellement délicates, et si nombreuses, qu'il faut un sens bien délicat et bien net pour les sentir et juger droit et juste, selon ce sentiment, sans pouvoir le plus souvent le démontrer par ordre comme en géométrie, parce qu'on n'en possède pas ainsi les principes, et que ce serait une chose infinie de l'entreprendre. (Pascal, Pensées, Lafuma, 512)

L'esprit de finesse procède par saisie globale et intuitive et non pas par enchaînement linéaire. Et ainsi il est rare que les géomètres soient fins et que les fins soient géomètres, à cause que les géomètres veulent traiter géométriquement ces choses fines et se rendent ridicules, voulant commencer par les définitions et ensuite par les principes, ce qui n'est pas la manière d'agir en cette sorte de raisonnement. (512). Les esprits faux cependant ne sont jamais ni fins, ni géomètres. Les géomètres, qui ne sont que géomètres ont donc l'esprit droit, mais pourvu qu'on leur explique bien toutes choses par définitions et principes; autrement ils sont faux et insupportables, car ils ne sont droits que sur les principes bien éclaircis. Et les fins qui ne sont que fins ne peuvent avoir la patience de descendre jusques dans les premiers principes des choses spéculatives et d'imagination qu'ils n'ont jamais vues dans le monde, et tout à fait hors d'usage. (Pascal, Pensées, Lafuma, 512)<;

Le cœur et la raison.

L'exigence de vérité habite notre esprit. Elle est inscrite comme exigence préalable à tout acte de pensée dans l'intériorité humaine. En même temps l'esprit peine à faire la vérité. L'aventure spirituelle oscille entre dogmatisme et scepticisme. Nous avons une impuissance de prouver, invincible à tout le dogmatisme. Nous avons une idée de la vérité invincible à tout le pyrrhonisme.  (Pascal, Pensées, Lafuma, 406).  Nous avons beau accumuler preuve sur preuve, il reste toujours une possibilité de doute. En même temps un secret instinct de l'esprit nous crie une possibilité de vérité.

Pascal introduit une distinction capitale entre deux sources de vérité en l'homme.
Nous connaissons la vérité non seulement par la raison mais encore par le cœur, C'est de cette dernière sorte que nous connaissons les premiers principes et c'est en vain que le raisonnement, qui n'y a point de part essaie de les combattre. (Pascal, Pensées, Lafuma, 110). Il y a les vérités de la 'raison' qui nous viennent par raisonnement, c'est-à-dire par induction ou par déduction. Il y a les vérités du 'cœur' qui nous viennent comme par instinct. La certitude des premières tient à leur enchaînement logique. Voyez par exemple les "longues chaînes de raisons" par lesquelles Descartes voudrait tout démontrer. La certitude des secondes vient d'une donnée immédiate.

Les principes se sentent, les propositions se concluent — Nous savons que nous ne rêvons point. Quelque impuissance où nous soyons de le prouver par raison, cette impuissance ne conclut autre chose que la faiblesse de notre raison, mais non pas l'incertitude de toutes nos connaissances, comme ils le prétendent. — Car les connaissances des premiers principes : espace, temps, mouvement, nombres, sont aussi fermes qu'aucune de celles que nos raisonnements nous donnent et c'est sur ces connaissances du cœur et de l'instinct qu'il faut que la raison s'appuie et qu'elle y fonde tout son discours. — Le cœur sent qu'il y a trois dimensions dans l'espace et que les nombres sont infinis et la raison démontre ensuite qu'il n'y a point deux nombres carrés dont l'un soit double de l'autre.(Pascal, Pensées, Lafuma, 110)

La discursivité de la logique rationnelle reste en l'air si elle ne s'appuie sur un en-deçà plus originaire. La limite des vérités de raison tient à leur premier chaînon, c'est-à-dire à leur point d'ancrage. Mais sur quelle vérité peuvent-elles s'appuyer sinon sur une donnée première, un 'premier principe' comme dit Pascal, Et cette donnée première ne peut être qu'une vérité du cœur. C'est la vérité du cœur qui est
englobante. La vérité de raison n'est jamais qu'englobée. Et c'est pourquoi elle n'est par originairement fondatrice (excepté la raison elle-même en tant que constituante à la racine des raisons constituées).

Ainsi donc, la dernière démarche de la raison est de reconnaître qu'il y a une infinité de choses qui la surpassent. (Pascal, Pensées, Lafuma, 188). En effet, tout ce qui est incompréhensible ne laisse pas d'être. (230)

'Cœur' et 'raison' procèdent chacun avec certitude bien que selon des voies différentes. La raison ne demande pas de preuves au cœur; le cœur ne demande pas de sentiments à la raison.
La raison n'est pas la seule capable de nous instruire ni de juger de tout. Pourquoi d'ailleurs en avons-nous besoin se demande Pascal ? Ne serait-il pas de loin préférable de pouvoir nous passer d'elle et de connaître toutes choses par instinct et par sentiment ? Mais la nature nous a refusé ce bien, ne nous ayant donné que très peu de connaissances de cette sorte, la plupart de nos connaissances ne pouvant être acquises que par raisonnement.

Et c'est pourquoi ceux à qui Dieu a donné la religion par sentiment de cœur sont bienheureux et bien légitimement persuadés, mais ceux qui ne l'ont pas nous ne pouvons la donner que par raisonnement, en attendant que Dieu la leur donne par sentiment de cœur.
(Pascal, Pensées, Lafuma, 110).

Pour accéder aux choses divines la voie du cœur est dès lors la plus courte et la plus sûre. Voilà pourquoi
Dieu veut plus disposer la volonté que l'esprit, la clarté parfaite servirait à l'esprit et nuirait à la volonté. (Pascal, Pensées, Lafuma, 234).

C'est le cœur qui sent Dieu et non la raison. Voilà ce que c'est que la foi. Dieu sensible au cœur, non à la raison.
(Pascal, Pensées, Lafuma, 424).

Il y a assez de clarté pour éclairer les élus et assez d'obscurité pour les humilier. Il y a assez d'obscurité pour aveugler les réprouvés et assez de clarté pour les condamner et les rendre inexcusables.
(Pascal, Pensées, Lafuma, 236).



F. Néguentropie

Paresse... Oublis... Asthénies... Lâchetés...Démissions... L'
entropie guette universellement. Aussi la tâche néguentropique de l'esprit humain est-elle infinie. L'esprit humain – le 'système' spirituel tel qu'il fonctionne dans son incarnation dans la réalité humaine – n'échappe pas à la 'nécessité' naturelle qui est celle de tout système. Il est soumis à l'entropie. L’entropie affecte le temps d’un indice de dégradation, de dispersion et de mort. Tout effort de création et de développement se paye en entropie. Aucun système ne peut se régénérer dans sa clôture. L’ensemble de notre univers considéré comme un super-système clos va progressivement se désorganisant jusqu’à sa mort inéluctable. Clausius l’étendra à l’ensemble de l’univers considéré comme un super-système clos qui va, progressivement, se désorganisant jusqu’à sa mort inéluctable. L’entropie est ‘naturelle’ descente. N’y a-t-il pas de ‘remontée’ ? Pour désigner une telle contrepartie de l’entropie on a forgé le concept de 'néguentropie'. Celle-ci, cependant, contrairement à l’entropie, ne va pas de soi. Elle est tâche laborieuse. Restera toujours, cependant, l'incontournable question: quelle est la Source chaude capable de faire face à tant d'entropie ? 



Pour provoquer ‘réellement’ et efficacement le même  de la nature comme le fait cet autre  que nous appelons esprit, il faut bien que cet ‘autre’ ait une ‘réalité’ au moins aussi pertinente. Or cette réalité s’impose avec puissance. Le grand ‘protestant’ au cœur de l‘homo animalis ne peut pas être simplement idéel. Il ne s’oppose pas simplement comme une idée qui contredit une autre idée, mais sa protestation transforme ‘réellement’ du ‘réel’. Sa contradiction n’est pas simplement logique mais ‘réellement’ efficace. Cette contradiction et cette protestance agissent comme une ‘réalité’ dans les profondeurs du ‘physique’ de l’homme. L’esprit s’expérimente comme puissance de domination de l’homo animalis. Cette énergie s’impose aussi fort, souvent même plus fort, que celle du corps. Sa force est capable de se faire ‘violence’. Le sacrifice, par exemple, d’un Père Maximilien Kolbe à Auschwitz, en témoigne. Cette dynamique ‘réelle’ est celle d’un ‘je’. La puissance d’une ‘réalité’ personnelle  qui résiste à la ‘chosification’ et ‘veut’ d’une volonté qui peut être plus forte que la vie et que la mort. J’expérimente en moi l’esprit non seulement comme une résistance, mais comme un résistant.

L’Esprit est là avant que tu puisses avoir la moindre idée. Comme le soleil est là avant le premier germe de vie sur terre. Source chaude. Un processus énergétique n’a lieu qu’entre une ‘source chaude’ et un ‘puits froid’. Il faut cette différence de potentiel. La source chaude de tes énergies spirituelles, c’est l’Esprit de Dieu. Tu peux ignorer ta source chaude. Elle, elle ne t’ignore pas. Sous peine de mort !

Pourquoi, alors que les corps sont multiples et divers, alors que les expériences sont indéfiniment variées à travers l’espace et le temps, alors que les goûts et les désirs prennent mille tournures, oui, pourquoi les ‘esprits’, tous les esprits, sont-ils en si grande communion, même derrière des désaccords de surface, avec un essentiel constituant ? D’où peuvent venir à notre esprit ses extraordinaires possibilités ? D’où lui viennent la fondamentale insatisfaction devant ce qui n’est pas éternel et infini ? D’où lui viennent son fondamental besoin de chercher toujours en avant de lui-même ? D’où lui viennent ses élans de générosité ?


Toutes les philosophies du monde balbutient autour de ce mystère. Les réponses qu’elles peuvent donner restent trop souvent prisonnières des tautologies. Là où notre esprit est incapable de rendre raison de lui-même nous savons, par don d’intelligence, par Révélation, d’où il vient et d’où lui viennent ses merveilleuses possibilités. Du Souffle divin qui lui insuffle vie depuis les origines en créant l’homme à son image et à sa ressemblance. Tu peux dès lors revenir dans la caverne. Tu n’y seras plus comme auparavant. A présent tu sais. L’Esprit, trouble-fête des évidences cavernales, t’inspire une autre parole. Tu seras prophète.

Autre ordre

Un mystère de pauvreté qui nous fait peur. Et comment ne le ferait-il pas à nous qui avons appris, depuis Descartes, que notre possible est appelé à ‘devenir maître et possesseur’ ? Depuis leur récente naissance, les sciences dites ‘humaines’ n’ont pas oublié cet impératif. Il faut à tout prix se rendre ‘maître et possesseur’ de l’humain. Dès lors les nouveaux ‘propriétaires’ de l’humain n’ont de cesse d’accumuler une masse de consistances positivistes. Mais peut-on jamais devenir propriétaire d’autre chose que de l’avoir ? L’être échappe aux Harpagon de l’humain. Et avec lui la béance du mystère. Il ne leur reste que des ‘positivités’ unidimensionnelles. Et finalement du manipulable et du commercialisable...

L’homme, aujourd’hui, ne semble plus pouvoir se comprendre autrement qu’en bouclant la boucle sur son immanence. Celui qui jusque là était aussi citoyen d’ailleurs perd son statut d’exterritorialité. Cet animal de l’embranchement des vertébrés et de la classe des mammifères, apparu évolutivement dans l’histoire naturelle de la vie, n’est plus marqué de l’intouchable mystère sacral. Ramené dans les strictes limites de la nature, l’homme risque de n’être plus qu’un ‘animal’ relevant de la simple
biologie. Il s'agit pourtant d'un animal différent qui crie sa différence à travers le vaste règne des vivants. Cette différence on est tenté de la chercher du côté d’un ‘plus’. L’homme serait un animal ‘plus’ quelque chose. Ce ‘plus’ ne pouvant être que de l’ordre des réalités naturalistes. Un tel 'plus', cependant, se révèle singulièrement inopérant, incapable de combler notre radicale pauvreté face à un autre ordre qui nous dépasse ?

L’intelligibilité naturaliste qui se veut être en stricte continuité avec le
même peut avoir raison à 99%. Le stupéfiant c’est le 1% restant. Du côté de l’autre. Un petit reste qui pourtant ouvre un infini d’espérance. Une faible voix prophétique émerge sur les vastes étendues où prolifère le ‘ça’. Elle ose commencer par dire ‘je’. Petit David face au géant Goliath. Cet apparent 'rien' de l’esprit cache et révèle en même temps une autre plénitude.

Les monismes matérialistes ne peuvent que refuser toute ‘réalité’ propre à l’esprit. Pour qui ne connaît qu'un seul ordre du réel, à savoir l’ordre matériel, quelle place pourrait-il rester à l’esprit qui est radicale contradiction de ce monisme ? La réalité de l'esprit doit être cherchée du côté d’un radical autre ordre.

Comment expliquer l'activité intellectuelle de l'homme réduit à sa simple immanence matérielle ? Au départ on suppose une possibilité vide. La fameuse statue de Condillac.
Tabula rasa in qua nihil scriptum. Il suffit de doter cette statue d'ouvertures. Ce seront les sens, aussi bien externes qu'internes. Rien n'entre dans la statue sinon à travers les sens. Tout ce qui s'écrit sur la table rase ne vient donc que de l'expérience. Et uniquement de l'expérience sensible, source unique de nos représentations. Nihil est in intellectu quod non prius fuerit in sensu. Reste à expliquer comment la statue en vient à avoir des `idées', à penser et à construire son univers spirituel. Ici il ne reste à la possibilité matérialiste que le recours au mécanisme. Avec ses propres présupposés. D'abord, que tout complexe s'explique à partir d'éléments simples, en l'occurrence les impressions sensualistes élémentaires, et suffisent. Ensuite, que ces éléments se combinent par simple contiguïté et par simple `association'. Toute la vie spirituelle de l'homme se trouve ainsi réduite à une simple affaire de combinaisons et renvoyée du côté de la statue nue.

A l’encontre de tous les naturalismes, la pensée rend témoignage à elle-même qu’elle est
moins et plus qu’une fonction simplement vitale. Qu’elle est autre  que tout ce que nous avons en partage avec la simple animalité et différente d’un simple ajustement pragmatique au monde tel qu’il est, en vue de sa meilleure utilisation possible. Au-delà de sa continuité avec la nature la pensée est infini exode. Vers l’autre. Quelque chose en l’homme refuse les limites. Quelque chose en l’homme exige l’autre. Cette rupture affecte tout le possible humain. Dès lors toutes les polarités humaines se constituent antithétiquement. L’homme ouvre un espace de la différence et s’y ouvre. Il faut au spécifique humain cette traversée de la différence pour que l’autre puisse être. Et l’autre de l’autre. A l’infini.



G. Le souffle de la parole

L’expérience première de l’esprit est celle du souffle qui anime un être vivant en même temps que celle du vent qui balaye la terre. Esprit: spirare: respirer: souffler. Le souffle de la vie et le souffle de la terre... La Parole de Dieu signifie cet élément pris à la limite de la matière solide dans son ‘autre’ dimension.

Le souffle est fils de la différence. Il `fonctionne' comme toute réalité énergétique
entre une source chaude et un puits froid. Sa dynamique est fonction de cette différence de potentiel. Plus elle est grande, plus le souffle est puissant. Comment cette différence de potentiel entre source chaude et puits froid se traduit-elle concrètement dans l'existence humaine ? Le puits froid de notre souffle mine en quelque sorte, en permanence, nos énergies spirituelles. Il est présent de mille façons. Ainsi la lassitude. Le vieillissement. Le doute, L'oubli. La routine, et bien d'autres encore, sans oublier les péchés capitaux qui monnayent en quelque sorte le péché du monde en toute humanité individuelle ou collective. L'orgueil. L'envie. La colère. L'avarice. La luxure. L'intempérance. La paresse. L'entropie au cœur de l'humain. Face au puits froid, le surplombant en quelque sorte, se tient la source chaude de nos énergies spirituelles. Ses manifestations sont elles aussi infinies. La foi. La certitude. La lucidité. L'espérance. La paix. La joie. Agapè. La générosité. L'inspiration. La conversion. L'enthousiasme... Cette source chaude peut-elle être ultimement ailleurs qu'en Dieu ? Tu peux certes vivre en ignorant ta source chaude. Elle, elle ne t'ignore pas. Sous peine de mort !

Il n'existe pas de grande culture qui ne se soit constituée sans une source chaude puissante de signifiants absolus: Dieu, l'Etre, le Cosmos, les Valeurs, le Sens... Egalement avec des accumulateurs sémantiques bien chargés comme la tradition, la religion, l'éducation, la sagesse commune, les monuments de l'art et de l'esprit... Jusqu'à son déclin un système culturel fonctionne grâce à son
ouverture sur l'écosystème du sens total. C'est ainsi qu'il peut être vivant. C'est ainsi que sa vitalité spirituelle, c'est-à-dire sa néguentropie, ne cesse de défier victorieusement la fatalité entropique de la dégradation du sens.

Une parole qui, sans cesse,reprend son souffle pour ne pas s’essouffler. L’homme est fils de la parole. La parole par excellence est donc matrice de l’humain. Et le sens en sa plénitude peut être dit
souffle de la parole humanisante. Contrairement à l’animal à qui le sens est pour ainsi dire donné d'emblée, l'homme est l'être en qui le sens se décide. L’animal ne ‘perd’ jamais le sens. Seul l’homme peut le perdre. Il lui appartient de se trouver le sens. Le sens, si difficile à se concevoir en lui-même, se comprend en contre-point face à ses contraires: l’absurde, la déraison, l’insensé, la folie, l’aberrant, le dément, l’inepte...

L’ouvert crucifie le sérieux de tout discours et renvoie la parole à l’ailleurs d’elle-même. Reste un dire à la limite. Allégorie. Parabole. Poème. Avec le
symbole comme signifiant. Symbole. Du grec syn-balein. Rapprocher. Mettre ensemble. Les deux morceaux d’un tesson brisé qui, en ‘collant’ parfaitement ensemble, prouvent une identité. Chaque moitié symbolique est ainsi béante sur l’autre moitié. Le sens, fondamentalement, se donne à travers la différence de ses deux moitiés symboliques. L’homme symbole de l’Autre. C’est-à-dire sa moitié visible qui ne cesse d’appeler l’autre moitié, invisible... L’extrême débilité du sens existentiel, sa béance, sa ‘faiblesse’, renvoient vers la ‘force’ d’un autre ordre. Non pas en continuité mais en rupture. A travers incertitude et risque s’ouvre ainsi l’espace du pari. C’est là que l’authentique humain se décide.

Archétype

En archè... Au principe... L’Esprit de Dieu. Le Souffle de Dieu. L’inspire et l’expire de Dieu. La Parole de Dieu. Les liens sémantiques sont puissants. Les liens théologiques plus puissants encore. Centré sur la Parole se met en lumière le Mystère Trinitaire. La nouveauté chrétienne commence par cette vertigineuse affirmation: Au principe est le Logos. (Jean 1:1). L’archéologique absolu. Par rapport à l’espace. Par rapport au temps. Par rapport à la logique. Par rapport à l’ontologie... C’est-à-dire la Parole avant toute parole. C’est-à-dire la Raison avant toute raison. C’est-à-dire le Sens avant tout sens. C’est-à-dire la Cohérence avant toute cohérence.

Au principe était le Logos. Le Logos était avec Dieu et le Logos était Dieu. Il était au principe avec Dieu. Par lui tout fut créé, et rien de ce qui existe ne fut créé sans lui. En lui était la vie et cette vie était la lumière des hommes. La lumière brille dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont pas obscurcie. Le Logos était la vraie Lumière, qui éclaire tout homme en venant dans ce monde. Il était dans le monde, lui par qui le monde s’est fait, mais le monde ne l’a pas reconnu. Il est venu chez les siens, et les siens ne l’ont pas reçu. Mais tous ceux qui l’ont reçu, ceux qui croient en son nom, il leur a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu. Ils ne sont pas nés de la chair et du sang, ni d’une volonté charnelle, ni d’une volonté d’homme: ils sont nés de Dieu. Et le Logos s’est fait chair et il a habité parmi nous, et nous avons vu sa gloire, la gloire qu’il tient de son Père comme Fils unique plein de grâce et de vérité. (Jean 1:1-5, 9-14).

Le Logos – en grec: tout ensemble parole, calcul, science, raison, intelligibilité – non pas seulement ‘au commencement’ spatio-temporel mais ‘au principe’. ‘En archè’. C’est-à-dire à la racine absolue de toute chose et de toute raison. Avec Dieu. Dieu lui-même. Le Souffle de Dieu. Verbe fait chair qui habite parmi nous. Ce Logos n’est pas de l’ordre de la nécessité, mais de l’ordre de la
personne. Il n’est pas un neutre ‘il y a’. Il est un ‘je suis’. L’absolu ‘Je Suis’. Toutes les mystiques du monde convergent vers Lui. Une seule le désigne, le reconnaît, le nomme, le rencontre en personne. Logos fait chair. Jésus Christ. Fils de Dieu. Fils de l’Homme.

Parole créatrice.

Au principe le Logos... Tu as dit et les êtres furent. Tout est créé par la Parole et le Souffle de ‘Je Suis’. La Parole de Dieu, une Parole qui a du souffle. Une Parole qui a tellement de souffle qu’elle fait être à partir de rien.

Comment concevoir ce surgissement créationnel de la réalité matérielle à partir du Logos divin ? Mais peut-on le concevoir ? N’est-il pas de l’ordre – radicalement inconcevable – de la rupture infinie qu’est le surgissement créationnel qui fait être à partir de rien ? C’est après la rupture, à partir du créé, que des convergences se dessinent. La matière se dévoile moins réfractaire à l’esprit qu’il ne paraît. Autrement, la science serait-elle possible ? Pourrait-elle se constituer en ‘discours’ cohérent sur le monde – en ‘logie’ – si la réalité matérielle était radicalement opaque au logos ? En-deçà de son “épaisseur” empirique, la matière se révèle pétrie de verbe. Le tableau de la ‘classification périodique des éléments’... Ces 103 syllabes physico-chimiques du verbe créationnel ! Et, derrière ces syllabes, l’alphabet des particules... Quelle infinie source de prière !

Au-delà du langage

Pourquoi la Parole de Dieu serait-elle incapable de passer
outre le langage ? Etre en communion dans le Souffle de l’Esprit n’est pas limité par le langage articulé ni par les possibilités de compréhension simplement ‘intellectuelles’.

Singulière harmonie entre la
musique et le fin-fond de l’âme ! Faites l’expérience face à une personne qui souffre d’autisme. Parlez-lui normalement. Autant parler à un meuble. Si maintenant, vous lui ‘dites’ la même chose mais en le chantant comme à l’opéra, il serait bien étonnant que vous ne soyez gratifiés d’une réaction et même d’un sourire. Abandonnant son scientisme matérialiste avec ses théories organicistes et mécanistes la médecine elle-même, aujourd’hui, redécouvre l’approche psychosomatique pour voir en l’homme une ‘réalité originale’. La musique peut prendre une dimension thérapeutique, étant capable de réconcilier l’esprit et le corps. Les sons, en effet, s’adressent directement aux centres sympathiques. En agissant sur les émotions là où les mots échouent, la musique passe outre le langage pour atteindre les couches profondes de la personnalité non touchées par la maladie. Les pas-encore-nés, eux aussi, doivent déjà, d'une certaine façon se sentir en communion d'humanité. L’étude de leurs possibilités intra-utérines ne fait que balbutier. Mais déjà nous savons qu’ils sont très loin d’être sourds et muets.

L’Esprit se révèle progressivement à travers l’expérience biblique. Sa manifestation traverse elle-même l’ambiguïté. Ce ‘souffle’, cet ‘esprit’, ne s’écrira pas toujours avec une majuscule. Dans tel contexte s’agit-il d’une manifestation sur-naturelle ou simplement naturelle ? Où commence le Souffle de Dieu, où s’arrête le souffle de l’homme ? Mais cette ambiguïté est elle-même signifiante; elle témoigne de la si profonde compromission de notre esprit avec l’Esprit de Dieu, du souffle de la terre avec le Souffle Créateur. Là où notre esprit est incapable de rendre raison de lui-même nous savons, par don d’intelligence, par Révélation, d’où il vient et d’où lui viennent ses merveilleuses possibilités. Du Souffle divin qui lui insuffle vie depuis les origines en créant l’homme à l’image et à la ressemblance de Dieu.

 

a u t r e s     s e c t i o n s

1 - Le mystère de l'humain
2 - Béance sacrale
3 - Réalité spirituelle
4 - Intériorité personnelle
5 - Tu dois être humain
6 - La descente mystique
7 - La traversée de la différence
8 - Le clos et l'ouvert
9 - En alliance