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G |
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En
extériorité, l'esprit ne se manifeste qu'à
travers ses reflets. Il n'est réellement vivant qu'en
intériorité. En moi. C'est là qu'il prend son souffle.
Je ne peux pas saisir l’esprit. C’est lui qui, déjà,
me saisit dans mes profondeurs. C’est lui qui me définit.
C’est lui qui ‘englobe’ mes possibilités
intellectuelles. Celles-ci ne sauraient donc pas l’englober à
leur tour. L’esprit ne serait-il donc que fantomatique
illusion ? Certes non. Car l’esprit s’appréhende.
Je fais en permanence l’expérience pertinente de sa
présence et de sa réalité. Je ne peux pas dire
ce qu’il.
Je ne peux pas dire qu’il
n’est pas ! Il appelle une intelligibilité de
l’ouvert.
A.
L'esprit
L’esprit
est là où il n’est pas. Non
pas dans un plein
mais dans un vide.
Un vide qui traverse le plein. Une plénitude vide. Un vide
plein. Proprement insaisissable. Il n’est nulle part en
particulier. Il agit partout en même temps. L’esprit
inter-vient. Plus
on essaye de le dé-finir, d’en faire le tour, de le
‘saisir’, de le comprendre, plus il se retire. Comme s’il
ne devait rester que la pauvreté d’une
absolue nudité.

L’esprit
est ouvert.
Il ne se laisse
pas enfermer. Aussi finit-il toujours par trouver l’issue de la
caverne. L’esprit est distance.
Il ne ‘colle’ pas mais ‘décolle’.
L’esprit est entre.
Entre les compacités matérielles, les solidités
corporelles, les nécessités structurales. L’esprit
sait lire entre les
lignes. Non pas là
où c’est écrit noir sur blanc mais là où
c’est blanc sur noir.
L'esprit
ne se 'définit' donc pas. N'est jamais définissable que
le 'ce que' d'une essence substantielle. Mais le 'CE QUE' de
l'esprit demeure évanescent. Il ne reste jamais qu'un 'QUE'

Sans doute l'esprit
se manifeste-t-il avec le plus de pertinence là où il
manque. Lorsque son absence l'appelle ou que son envers crie son
endroit. La bêtise, par exemple, ou la force brute, ou
l'indifférence, ou l'injustice, ou l'absurde...

B.
A travers la 'matière'
ll
est heureux qu’on n’ait jamais découvert l’esprit
à la pointe d’un scalpel. L’esprit ne vient que
dans la béance de la matière. Comme une négation
au cœur de l’affirmation. Comme une critique au sein des
consistances. Comme une question dans le concert des réponses.
Comme un humour au beau milieu du sérieux des certitudes. Et
si le spécifique humain advenait par autre chose qu'un
'ingrédient' ? L'essentiel de l'humain semble bien émerger
à travers un ‘non’. Tous les naturalismes du monde
voudraient juguler ce scandaleux ‘non’ et le ramener à
la raison du ‘oui’ naturel. Ainsi les
structuralismes...
A
travers
L'esprit
surgit 'à travers'. A travers son antithèse qu'on peut
appeler 'matière'. Mais que veut dire 'matière'?
Materia.
Mater.
Ce ‘à partir de quoi’ tout est construit. Mais
qu’est finalement ce ‘à-partir-de-quoi’ ?
La matière d’une table, par exemple, c’est le bois
avec lequel le menuisier ‘construit’ la table. Mais le
bois lui-même n’est-il pas déjà
‘construit’ ? Quelle est donc la ‘matière'
du bois ? Une réponse possible: ce sont les
‘fibres
ligneuses’.
Mais quelle est la matière de ces
fibres ?
Un recours aux sciences devient inévitable. Le biologiste
répondra que ce sont des grosses molécules de
cellulose. Quelle est la matière des molécules de
cellulose ? Le chimiste répondra que ce sont les atomes
de carbone, d’hydrogène et d’oxygène.
Quelle est la matière des atomes de carbone ? Le
physicien répondra que ce sont les particules atomiques.
Quelle est la matière des particules ? Le micro-physicien
hésitera. Peut-être parlera-t-il de ‘grains
d’énergie’, de ‘charges électriques’,
de ‘champs’, de ‘quanta’, de ‘quarks’,
de ‘particules de charme’... Autant de désignations
qui couvrent des formules de type mathématique. On est
finalement très loin de la 'matière' au sens vulgaire
! Reste l'idée que traduit à sa manière le
préfixe 'cum': composition, construction, complexité,
compacité, etc. Cette idée globale nous suffit
ici.
Rien n’existe concrètement qui ne soit
’construit’, de l’atome aux formes les plus
complexes de la vie, de la pierre éclatée de l’homme
préhistorique aux prouesses de la technique avancée,
des premiers balbutiements du langage aux plus sublimes paroles
poétiques ou mystiques. Tout est articulé, désarticulé,
réarticulé, structuré-ensemble, construit.
Pourtant l’essentiel humain surgit à travers la
destruction
des constructions. Il n’est
pas en continuité mais en rupture. Il advient du côté
de l’autre.
Béance
L’esprit
est béance.
Il n’a ni matière ni dimensions spatio-temporelles.
Est-ce à dire qu’il est sans ‘substance’ ?
Un épiphénomène ? Une illusion ? Un
faux-semblant ? Une simple idéalité conceptuelle ?
Les monismes matérialistes ne peuvent que refuser toute
‘réalité’ propre à l’esprit.
Si, en effet, le réel est d’un seul ordre, à
savoir l’ordre matériel, quelle place pourrait-il rester
à l’esprit ? Celui-ci, en effet, n’est pas de
l’ordre de la matière. Sa réalité doit
être cherchée du côté d’un radical
autre ordre. Quelle est donc cette ‘réalité’
spécifique de l’esprit ? Est-elle simplement
‘virtuelle’, un peu comme dans l’ ‘idéalisme’
bouddhiste où l’esprit, au fond, se réduit à
la non-substance d’une sorte d’état de
conscience ? A l’encontre des approches monistes du
‘réel’, il faut revenir à la dialectique
et voir le réel
total en
tension entre polarités contraires qui s’affrontent.
L’esprit est ainsi l’autre
qui provoque le
même vers
son dépassement. Non pas ‘ce que’ substantiel mais
acte
dynamique.

La matière
fonctionne en bouchant les trous. L'esprit creuse des béances.
L'esprit est béance. N’est jamais définissable
que le ‘ce que’ d’une essence substantielle. Mais
le ‘ce que’
de l’esprit demeure
évanescent. Il reste le ‘que’
béant de l’acte
de son surgissement.
L’esprit est béance. Il
ne peut donc être appréhendé qu’en
béance.
L'esprit est béance. Il ne se ‘définit’
pas. N’est jamais définissable que le ‘ce que’
d’une essence substantielle. Mais le ‘ce
que’ de
l’esprit demeure évanescent. Il reste le ‘que’
béant de l’acte de son
surgissement; Je peux pourtant m’en faire une certaine ‘idée’.
Une idée ‘négative’ seulement. Une
‘idée-à-travers-un-vide’. Une
‘idée-à-la-limite’.

A
travers mon corps
Coupez
le cerveau en aussi petites portions que vous voulez, jamais vous ne
trouverez l’organe de la pensée ! Vous ne trouverez
probablement que le ‘support’ matériel de
l’esprit, quelque chose comme sa ‘béquille’.
L’esprit, lui, est ailleurs.
Il est partout et nulle part en même temps. Il surgit dans la
‘béance’ des réalités simplement
biologiques. Il est ‘entre’. Il est ‘à
travers’. A travers le cerveau. A travers le corps. A travers
tout
le corps.

A travers le corps,
mais pas hors du corps. Qu’est, en effet, l’esprit sans
le corps ? Penser ne va pas sans fatigue ni sans retentissement
corporel. La pensée peut rendre le corps malade comme le corps
malade peut la perturber. L’esprit s’expérimente
physiquement. L’activité spirituelle est vécue
et sentie à travers la corporéité. Aussi
l’esprit ne s’expérimente-t-il pas autrement que
comme esprit incarné. Le corps, tout le corps, est
ainsi comme l’instrument de l’esprit. Un
instrument polyvalent incroyablement expressif. Le corps vibre à
l’unisson de l’esprit. C’est à travers le
corps que l’esprit chante, sourit, accueille ou se retire.
C’est à travers le corps que l’esprit se fait
savant ou technicien, capable de scruter la matière et
de la transformer.
L'activité spirituelle de l'homme
n'est pas abstraite de sa condition d'incarnation. Il n'est
pas de pensée authentique qui ne sache se salir les mains et
trébucher sur les cailloux du sentier.

L’esprit
traverse le corps verticalement.
Par lui le corps, médiateur entre l’horizontalité
et la verticalité, expérimente sa béance et son
‘ouverture’ sur autre chose que lui-même. Par lui
le corps vit sa transcendance.
Jusqu’où ne vont pas ses profondeurs ? Jusqu’où
ne vont pas ses hauteurs ? Etrange animal
spirituel que
l’homme. Et combien merveilleux...

Quand
je dis ‘je’...
Puis-je
être ‘je’ sans corps ? Puis-je m’identifier
sans mon corps ? Que suis-je
sans mon corps ? Nous
n’avons aucune expérience d’un ‘je’
sans corps. Je peux à la limite me concevoir avec un corps
seulement virtuel, mais ce corps virtuel n’est pas sans mon
corps réel ! L’esprit est concrètement là
où je dis ‘je’. La ‘personne’ que je
suis s’identifie avec le retentissement vertical de l’esprit
à travers MON corps-propre. Séparer le corps
et l’âme
relève d’une
problématique païenne. Pour l’approche
judéo-chrétienne, dans la Bible, l’homme est
fondamentalement un. Jamais l’homme n’est envisagé
sans corps. Il n’est jamais question d’immortalité
mais de résurrection.
Et même de résurrection
de la chair, signifiant
le nouveau surgissement créationnel de tout l’homme,
corps et
esprit.
Traversée
des compacités
L’esprit
n’est pas ‘dans’. Il n’est pas non plus
‘autour’. Il est ‘à travers’. Les
innombrables efforts, inlassablement réitérés,
de trouver à l’esprit un ‘siège’, un
‘centre’, un ‘organe’ ou une circonvolution
d’organe, se sont tous soldés par un échec.
Pourrait-il en être autrement ? L’esprit n’est
pas un ‘objet’ logeable. L’esprit est une dynamique
qui traverse l’humain de part en part. Sans doute faut-il
ajouter: une dynamique irrécupérable. Pourquoi cherche
l’esprit là où il ne peut pas être, là
où il serait en contradiction avec lui-même,
c’est-à-dire du côté de la ‘matière’ ?
Si par impossible on lui trouvait un ‘lieu’ déterminé
à l’intérieur de la réalité
biologique, ce ne serait sûrement pas là l’esprit.

L’esprit ne
traverse pas seulement les corps. Le champ qu’il traverse est
large comme l’esprit lui-même. Traversée des
particularités vers l’universalité. Traversée
de la confusion vers la clarté. Traversée de la
subjectivité vers l’objectivité. Traversée
de la dispersion vers l’unité. traversée de
l’incohérence vers la cohérence. Traversée
de la complication vers la simplicité. Traversée de
l’absurde vers le sens. Traversée de l’in-différence
vers la différence...
Quelle suite de
ruptures et de négations, par exemple, pour que l’intelligible
puisse émerger au cœur du sensible, à travers
sensation, perception, image, symbole, concept, idée ?
Rupture de ce qui est donné sensiblement dans la sensation,
dans l’émotion, dans les impulsions pour ce qui se
donne, intelligible, à l’entendement dans la perception,
dans le langage, dans le jugement, dans le raisonnement. Rupture de
ce qui est donné de façon impliquée, compacte,
globale, confuse, immédiate, multiple, particulière,
individuelle, subjective, qualitative, muette, pour ce qui se donne
de façon explicitée, distinguée, précise,
claire, médiate, unifiée, totalisée, générale,
universelle, objective, mesurée, mathématisée,
articulée. Rupture de ce qui est donné selon la simple
contiguïté contingente, incohérente,
contradictoire, pour ce qui se donne selon des rapports logiquement
articulés, nécessaires, cohérents,
non-contradictoires. L’homme seul est capable de cette rupture.
Trouver cet éclatement dans la
nature est le signe manifeste de présence d’humanité.
Etre capable de percevoir ce caillou, ou cette branche d’arbre,
ou n’importe quoi, à la fois comme ce-qui-est et comme
ce-qui-peut-être-différent. Introduire la distance.
Donner corps à la différence. Livrer cette différence
à l’articulation manuelle ou intellectuelle. Faire
signe. Faire du signe. Tout peut devenir signe. Tout même
s’ouvre ainsi autre. Cette fondamentale ouverture est
possibilité symbolique.

La
nature ne peut que se dire inconditionnellement ‘oui’ à
elle-même. C’est le ‘non’ qui ouvre la
possibilité du logos. Ensuite, un infini se donne à
travers ce ‘non’. Nier
le même
pour que soit l’autre
. Tirer sa
force non pas de l’affirmation mais de cette négation ne
peut être que l’acte de l’esprit.
C.
Dynamique spirituelle
L'énergie
spirituelle ne fait pas exception. L’énergie
est fille de la différence.
Elle fonctionne
sur une différence de potentiel. Entre
une source chaude et un puits froid.
Sa dynamique est fonction de cette différence
de potentiel.

Peu
importe pour le moment de savoir ce qu'est exactement la source
chaude et le puits froid. L'essentiel est la différence
entre deux potentiels énergétiques, entre, par exemple,
un 'plus' (+) et un 'moins' (-), entre un 'haut' et un 'bas' ou
encore entre un 'chaud' et un 'froid'. Sans la différence
il n'est pas d'énergie. L'in-différence signifie la
mort.
Le monde humain est impensable sans différences.
La différence marque l'humain et l'humain marque la
différence. Ouvrez simplement un dictionnaire où vous
trouvez répertoriées par synonymes et
antonymes interposés une infinité de différences
par lesquelles la parole signifie un monde. En tant que différences,
elles fonctionnent pas paires antithétiques, les deux termes
se polarisant différentiellement en fonction des
différents projets humains.
La
vitalité spirituelle surgit
à travers un champ
de tension. Entre
indifférence et différence. Entre entropie et
néguentropie.

Paradigme
thermodynamique
Pourquoi
le ‘mouvement perpétuel’ est-il impossible ?
Pourquoi un système ne peut-il fonctionner indéfiniment
dans sa clôture ? En 1850, Carnot et Clausius ont énoncé
le second principe de la thermodynamique. Depuis nous savons que
toute énergie – et qu’est-ce qui n’est pas
‘énergie’ dans notre univers ? – est
soumise à son inexorable dégradation. Une sorte de
‘faille originelle’ dans l’être même de
notre monde. En prenant forme calorifique – passage obligé
de toute énergie qui se fait ‘utile’ –
l’énergie ne peut plus jamais revenir en sa forme
première. Elle perd une partie de sa capacité
d’effectuer du travail. Cette dégradation est
irréversible. Cela veut dire concrètement qu’un
système clos, où l’énergie est obligée
de se recycler pour ainsi dire en ‘vase clos’, tend vers
un équilibre thermique qui signifie sa mort. Cette dégradation
s’appelle ‘entropie’. L’entropie affecte le
temps d’un indice de dégradation, de dispersion et de
mort. Tout effort de création et de développement se
paye en entropie. Aucun système ne peut se régénérer
dans sa clôture. L’ensemble de notre univers considéré
comme un super-système clos va progressivement se
désorganisant jusqu’à sa mort inéluctable.
Clausius l’étendra à l’ensemble de
l’univers considéré comme un super-système
clos qui va, progressivement, se désorganisant jusqu’à
sa mort inéluctable.
L'entropie est 'naturelle'
descente. N'y a-t-il pas de 'remontée' ? Pour désigner
une telle contrepartie de l'entropie on a forgé le concept de
`néguentropie'.
Celle-ci, cependant, contrairement à l'entropie, ne va pas de
soi. Elle est tâche
laborieuse. Comment vaincre
l'entropie ? Le savant Maxwell invente pour cela un `démon'.
Soit un récipient dans lequel règne l'équilibre
thermique, c'est-à-dire l'entropie maximale. Il faut diviser
ce récipient en deux parties, appelées respectivement
'chaude' et `froide', grâce à une séparation
étanche munie seulement d'un clapet. Le démon doit
surveiller l'agitation au hasard des molécules et ouvrir
chaque fois le clapet pour laisser passer dans la partie `chaude' une
molécule rapide qui se présenterait du côté
`froid' et pousser dans la partie `froide' une molécule lente
qui se présente du côté `chaud'. Peu à peu
toutes les molécules lentes se trouvent dans la partie
`froide' et toutes les molécules rapides, dans la partie
'chaude'. Rétablir une telle différence de potentiel
signifierait incontestablement la victoire sur l'entropie. Mais quel
serait le prix d'un tel travail ? En vertu du second principe de
la thermodynamique la dépense d'énergie nécessaire
serait supérieure à celle qu'on gagnerait! Imaginons
cependant ce démon infatigable et d'un dévouement sans
limite. Soit. Seulement l'existence même d'un tel être
est d'une extrême improbabilité ! Et, dut-il exister,
pour produire de la néguentropie à l'intérieur
du système clos que constitue le récipient, le démon
ne pourrait pas ne pas créer de l'entropie en-dehors de lui,
c'est-à-dire dans l'ensemble du système environnant. Le
système 'récipient-démon-environnement' reste
piégé. Il ne peut échapper à l'entropie.
En fait, pour produire de la néguentropie à l'intérieur
du système clos que constitue le récipient, le démon
crée nécessairement de l'entropie en-dehors de lui,
c'est-à-dire dans l'ensemble du système environnant. Le
système récipient-démon-environnement ne peut pas
ne pas sacrifier à l'entropie.
Bien que d'un autre
ordre, la réalité spirituelle telle que l'humain peut
l'appréhender, ne quitte pas le sein de la nature. Il doit
donc être possible d'appréhender son fonctionnement sur
le modèle de celui des réalités matérielles.
D'où le très grand intérêt de passer par
l'intelligibilité de la systémique spirituelle.
L’énergie spirituelle ne ‘fonctionne’ pas
différemment de l’énergie tout court. Les raisons
profondes de sa vie et de sa mort sont de l’ordre de l’entropie
et de la néguentropie. Le paradigme thermodynamique les met en
lumière. Entre déclins et renaissances. Entre fatigue
et vitalité. La dégradation de l’énergie
spirituelle. Les ressourcements prophétiques d’une ‘foi’
commune. Les capteurs bien ou mal orientés. Les réservoirs
vides ou pleins. Les recyclages possibles ou impossibles. La vitalité
ou les renaissances impliquent haute énergie spirituelle et
grande dynamique néguentropique. Les déclins prennent
la pente en sens inverse. Mortelles in-différences !

Approche
systémique
Pour
comprendre les réalités vivantes il ne faut pas penser
‘structure’. Il faut penser ‘système’.
‘Système vivant. Une ‘structure’, celle du
cristal par exemple, tient dans la clôture
de sa géométrie
chimique. Un ‘système vivant’, par contre, ne
survit que dans l’ouvert.
Un ensemble interactif de micro-systèmes bouclés les
uns sur les autres peut former un système plus complexe. Il
n’y a théoriquement pas de limite à la
complexification. Chacune des trois ‘ouvertures’ d’un
système peut se brancher sur celles du système voisin,
et ainsi de suite, de proche en proche, d’unité
systémique minimale vers la plus grande unité
systémique souhaitée. Du plus simple micro-système
au plus complexe des macro-systèmes, et quel que soit son
degré d’emboîtement systémique, c’est
la fonction
qui caractérise un
système. Et ces fonctions peuvent être d’une
incroyable diversité. Le système en lui-même avec
son fonctionnement interne et toute la complexité de ses
articulations peut être considéré comme une
'boîte noire'.
Le terme dit sa
'mystérieuse' complexité. Il dit aussi que cette
'boîte' peut rester obscure sans pour autant obscurcir
l'intelligence du 'tout'. Son 'contenu' peut donc demeurer dans
l'ombre. Mais absolument pas son environnement 'contenant',
c'est-à-dire sa fonction, ses entrées
et ses sorties.
On peut donc comprendre le tout
sans nécessairement
comprendre les éléments
de ce tout. Il est ainsi
possible de mettre entre
parenthèses les
'contenus'. C'est en effet le 'contenant' qui donne
l'intelligibilité.
Un
système
vivant
ne peut fonctionner qu’en
étant ouvert
sur des échanges. Il ne
survit qu’avec portes et fenêtres, c’est-à-dire
avec des entrées
et des sorties.
Les grandes entrées et les grandes sorties, celles qui
‘branchent’ un système sur ses flux vitaux
d’énergie, de matière et d’information,
peuvent s’appeler ‘source chaude’ et ‘puits
froid’. Il ne peut y avoir de dynamique systémique que
s’il existe entre source chaude et puits froid une différence
de potentiel.

Entre
Source chaude et Puits froid
Une grande
philosophie, par exemple, est celle dont les concepts essentiels
fonctionnent sur une différence de potentiel importante. Il en
va de même pour les religions, les systèmes de salut,
les projets politiques, etc. La source chaude se situe face au puits
froid comme le plein face au vide, le haut face au bas, le positif
face au négatif. Elle est de l’ordre de la néguentropie
face à l’entropie.
En fait il s’agit de concepts dialectiquement antithétiques.
La source chaude n’est
qu’en face d’un
puits froid. Le puits froid n’est
qu’en face d’une source
chaude. Ce qu’est concrètement la source chaude et le
puits froid de l’énergie spirituelle de l’humain
et comment joue le face-à-face de l’entropie et de la
néguentropie se dévoilera progressivement au cours de
notre démarche.
Le puits froid du sens n’est pas
‘négatif’ de façon absolue. Que serait la
vie de l’esprit, par exemple, s’il n’y avait pas de
questions ? Et que serait une question qui ne reposerait pas sur un
vide, en l’occurrence un vide de savoir, une ignorance ? La
dynamique de la recherche et de la connaissance ont autant besoin
d’un vide que d’un plein. Il n’en va pas autrement
avec le moteur de l’action humaine qui ne tournerait pas sans
le désir. Mais qu’est fondamentalement le désir
sinon un manque qui appelle un plein ? Dis-moi ton puits froid et je
te dirai la force qui t’habite.

Mortelle
indifférence... L'énergie
spirituelle, fille de la différence, fonctionne entre une
source chaude et un puits froid. Sa dynamique est fonction de
cette différence
de potentiel. Plus
elle est grande, plus le sens est pertinent. Pourquoi l'énergie
spirituelle meurt-elle ? La réponse est obvie. Elle meurt
lorsque son énergie se dégrade par manque
de différence de potentiel.
Très concrètement, lorsque les défis
ne sont plus relevés.
Mortelles in-différences !
Ouverture
Le
système en tant que système n’est clos qu’à
la limite. Limite inférieure de la simple structure. Limite
supérieure de la totalité. Entre les deux, c’est
l’ouverture qui caractérise le système. Un
système n’est clos que dans son ‘isolement’,
dans son insularité factice d’abstraction. Mal toujours
nécessaire puisque pour pouvoir être étudié
et compris, ‘un’ système, quel que soit son niveau
d’intégration dans la totalité systémique
et son degré de possible relative autonomie, doit être
abstrait de cette totalité et considéré en
lui-même, pour ainsi dire dans sa ‘clôture’.
L’intelligibilité d’un système passe
nécessairement par là et, partant, exige un supplément
d’intelligence qui commande de faire en même temps
abstraction de cette méthodologique ‘clôture’.

Le
système humain peut-il fonctionner en clôture ? Une
certaine modernité se constitue progressivement en bouclant le
règne de l'humain sur lui-même. Le système tout
entier veut fonctionner en clôture.
Pour la première fois depuis que l'homme existe, un système
culturel prétend se fermer en absolue autonomie. C'est en
autosuffisance qu'il veut fonctionner et progresser. C'est par
auto-création même qu'il veut être. Cela veut dire
que, désormais, il croit se faire créateur de l'unique
source chaude de toute son énergie spirituelle. Le sens total
enfermé en immanence. En totale finitude. Dans le complet
oubli de son entropie et de sa nécessaire néguentropie.
Dans l'oubli de son `puits froid'. Dans l'oubli, également, de
ses accumulateurs non complétement déchargés et
sans lesquels ses prétentions elles-mêmes d'autonomie se
liquéfieraient dans le néant. Par quel miracle l'humain
bouclé sur lui-même ne succomberait-il pas à son
entropie ? Notre modernité vit dans l'illusion d'un tel
miracle. Obnubilés par notre possible sans aller jusqu'aux
raisons profondes de ce possible nous croyons que l'humain est à
lui-même sa propre source chaude. Pourquoi l'homme, fabricateur
d'outilité, fabricateur de texture, fabricateur de texte, ne
serait-il pas aussi fabricateur de ce qui lui vient d'ailleurs, par
grâce ?
L'homme
peut-il se donner à soi-même sa source chaude ? Ce
qui est remarquable c'est que toutes les cultures, à
l'exception de la culture moderne, fonctionnaient ou continuent de
fonctionner avec une source chaude puissante et avec des
accumulateurs de sens bien chargés. Source chaude puissante de
signifiants absolus: Dieu, l'Etre, le Cosmos, la Nature, l'Ordre, les
Valeurs... Accumulateurs de sens bien chargés: la
tradition-transmission d'un donné signifiant et signifié
important.
Les
réservoirs
Aucun
système ne peut fonctionner avec des accumulateurs à
plat. Le
`système' humain moins que tout autre. C'est parce que ses
réservoirs d'énergie spirituelle et de ressources
d'humanité ne sont pas vides et restent malgré tout
encore `branchés' sur la source chaude que l'humain est
capable de traverser sans mourir des espaces désertiques où
le sens s'étiole et où l'absurde prolifère. Mais
si les réserves s'épuisent ? Si les canaux sont
laissés à l'abandon ? L'humain peut-il survivre
indéfiniment coupé de sa source chaude ? La
méconnaissance de l'importance des réservoirs d'énergie
spirituelle peut entretenir de fallacieuses illusions. Celle, entre
autres, de croire à une `génération spontanée'
du souffle là où c'est en fait l'énergie
`accumulée', peut-être durant de longs siècles
précédents, qui continue d'alimenter la différence
de potentiel et d'empêcher ainsi - pour combien de temps ?
- l'asphyxie. Toute culture, collective ou personnelle, accumule des
réserves de sens sous des formes très diverses et
complémentaires. Il suffit d'en évoquer ici
quelques-unes. Ainsi la masse des `coutumes' et des `traditions'
d'une famille ou d'un peuple. Les `valeurs' transmises de génération
en génération. Les `monuments' laissés par
l'histoire. Les `modèles' d'action et de comportement. Les
`pourvoyeurs de sens' que sont les `sages', les `héros' ou les
`saints'. Les `œuvres' d'art et leur rayonnement esthétique.
Les `paysages' qui inspirent... Et puis, ne cesse d'opérer
cette mystérieuse solidarité de grâce dans un
monde où les uns ne peuvent jouer les prodigues que parce que
d'autres restent `branchés'. La `communion des saints'... Il
suffit qu'il n'en reste que quelques-uns. Mais sans doute sont-ils
beaucoup plus nombreux qu'il n'y paraît aux petites lucarnes de
nos médias.
Même l’absurde
le plus radical, aujourd’hui, ne succombe pas à sa
propre logique parce que ne sont pas encore à plat les
puissants accumulateurs d’énergie sémantique.
Elle ne peut que vouloir refouler ce sans quoi elle ne pourrait
survivre et qui, pourtant, contredit si diamétralement ses
présupposés. Car nos audaces d’aujourd’hui
ne fonctionneraient pas sans cette formidable réserve de sens,
véritable capital d’énergie spirituelle constitué
au cours des siècles d’intense vie spirituelle de
l’histoire occidentale. Constitué notamment durant ces
longues périodes que nous avions crues obscures et qui étaient
en fait les hivers écologiques où, imperceptiblement,
sûrement, germaient les moissons à venir. Cette
extraordinaire énergie de l’espace occidental dont nous
nous sommes faits les enfants prodigues...
Les
réservoirs d'énergie spirituelle prennent une
importance capitale dans le fonctionnement `systémique' du
Souffle, entre Source chaude et Puits froid. Même si la Source
chaude venait à perdre de son énergie, le moteur peut
continuer à tourner, au moins durant un certain temps. A
condition que les réservoirs ne soient pas vides.
Les sources sont rarement spectaculaires et les conduits le
plus souvent souterrains. Les choses essentielles pour notre survie
ne prennent réellement de l'importance à nos yeux que
le jour où elles se font rares et menacent de manquer. Il
n'est pas sûr que ce jour ne tarde... L'urgence se fait criante
de nous préoccuper des authentiques ressources d'humanité.
Il s'agit de retrouver nos sources et de recharger nos capacités.
Disposer d'assez d'authentique humanité `en réserve'
pour faire face aux désespérances.
Les
trois conditions
Trois
conditions sont donc nécessaires pour créer une forte
dynamique spirituelle. Une
source chaude puissante. Un puits froid profond. Des réservoirs
pleins

D.
L'esprit dit non
L'esprit,
à sa manière, est une force qui va. Une dynamique qui
traverse, une puissance qui affronte. L'esprit témoigne,
confesse, professe, convainc... Pour les mystiques rhénans,
par exemple, l'esprit est très éloigné
d'une fonction qui serait simplement réflexive ou
réflective. Maître Eckhart parle de 'Kraft',
c'est-à-dire de force. Johan Tauler l'identifie avec le
'gemut', un terme de l'ancien allemand où transparaît
très fort 'Mut', c'est-à-dire le courage. L'esprit sait
dire courageusement 'oui'. Pour cela il sait dire tout aussi
courageusement 'non'.
L’homme est le lieu de cet acte
négateur. Et
l’homme seul. La nature ne peut être dialectique que dans
sa reprise dans l’espace dialectique de l’humain. Tout
commence avec éros, l’éros spécifiquement
humain où les débordements se reprennent en leur
béance. Cet éros qui, par opposition à l’éros
simplement animal, déjà se dynamise et sans cesse se
re-dynamise dialectiquement. Ce n’est qu’à travers
la négation des massives affirmations naturelles, dans la
béance d’éros, que peut surgir, dialectiquement,
la nouveauté humaine. C’est dans l’espace
dialectique du champ dynamique de la fonction symbolique que le
projet humain s’ouvre le chemin infini de la signification. Il
ne s’agit encore que de l’ouverture d’une
possibilité. En tant que telle vide. Un vide qui appelle un
plein.
Paradoxale
efficience de la négativité ! Paradoxale
efficience de ce moment de refus, de distance, de différence,
béant sur l’autre ! Depuis le premier outil. Depuis
les premiers balbutiements. Tout commence avec la dés-articulation !
L’articulation se désarticule pour que soit possible une
nouvelle, une autre articulation. Articulation croissante comblant
une béance croissante de signification. Signification
croissante comblant une béance croissante d’articulation.
Ce privilège du "plus faible des roseaux", la
pensée, s’identifie avec l’originaire NEGATION qui
creuse infiniment la béance du monde pour la combler
infiniment. Comme un ver dans le fruit de la rondeur du monde. Comme
une maladie dans la plénitude animale. Jusqu’au possible
pessimisme... Un Ludwig Klages ne va-t-il pas jusqu’à
dénoncer cet esprit contradicteur des vitales euphories, Geist
als Widersacher der Seele ?

Dialectique
au cœur de l’articulation. Dialectique
entre l’articulation et la signification. Dialectique au cœur
de la signification... La matrice gestatrice du spécifique
humain, la matrice culturelle, qu’est-elle au fond sinon cette
in-finie efficience de la béance ?
La
pensée s’affirme comme autonomie au cœur de
cette affirmation hétéronome qu’est la nature en
tant que simple donné. Et cette affirmation s’affirme en
même temps comme désaccord, comme protestation, comme
refus. Par exemple, ne penser le vrai pour rien d’autre que
pour le vrai, même si cela me fait mal, même si cela
m’est désavantageux, même si je dois penser contre
tous les autres ! La pensée est acte révolutionnaire.
Acte instaurateur de distance et dans cette distance d’un
espace différent. Désormais deux mondes se côtoient
et se juxtaposent. Le monde tel qu’il est dans son simple
être-là. L’autre monde, d’un autre ordre,
avec d’autres valeurs, qui se déploie, articulant des
significations, signifiant des articulations, à travers les
esprits des hommes et les fait communier dans la parole. Le chemin de
la critique est in-fini.
Le moment essentiel de
la dialectique est de négation.
D’un plein
clos dans sa plénitude,
jamais rien d’autre ne peut surgir. La nouveauté autre
n’est possible qu’à
travers un vide
béant au cœur de
ce plein.
Paradoxale efficience de ce moment de négation,
de refus, de distance, de différence. Depuis le premier outil,
depuis les premiers balbutiements, tout ne commence-t-il pas avec la
dés-articulation ?
‘Casser’ les choses et les mots. L’enfant déjà !
Pour ‘construire’ autre
chose ! Force du ‘plus
faible des roseaux’ ! Comme un ver dans le fruit de la
rondeur du monde. Comme une maladie dans la plénitude animale.
Ce n’est pourtant qu’à travers la négation
des massives affirmations
naturelles que peut surgir, dialectiquement, la nouveauté
humaine. Car l’homme seul est le lieu de cet acte négateur.
La nature ne peut l’être que dans sa reprise dans
l’espace dialectique de l’humain.
C’est
l’esprit, et l’esprit seul, qui est capable de réelle
négation.
Celle-ci est
acte spirituel. Elle n’est dialectiquement motrice
que parce que l’esprit
a toujours quelque chose de
nouveau à dire... Par-delà
tout déjà-dit.
Il a toujours quelque chose de nouveau à créer au-delà
de tout déjà-créé.
L’esprit contre-dit pour
dire autre chose.
L’esprit nie en
vue de...
La
négation nie sur fond d’affirmation. L’esprit
est non.
Il refuse, nie, conteste, proteste. L’esprit est oui.
Son ‘non’ est sur
fond d’un ‘oui’ plus originaire. L’aventure
historique de la connaissance humaine est exode. De certitudes
devenues incertaines en certitudes plus critiques, plus larges et
plus fondées. Débat. Conquête incessante. A
travers crises et ruptures. La critique est l’instance de crise
au cœur de toute certitude donnée. Elle creuse les
‘vérités’ en béance pour que soit
une plus vraie vérité. Toute certitude constituée
est sans cesse niée. Mais pas dans l’absolu. Elle est
niée par une plus profonde certitude constituante. Le ‘non’
de l’esprit n’est pas le tout de l’esprit qui est
plus profondément encore ‘oui’. Mais ce ‘oui’
n’est pas pour le milieu. Il est pour les extrêmes. Si le
logos dit non, c’est essentiellement pour pouvoir dire un ‘oui’
ailleurs et plus loi. Un ‘oui’ différent de celui
du départ. Le logos, donc, dit à
travers affirmation
et négation. Il est dialectique.
C’est dans la tension de la différence que se nouent
dialectiquement les rapports qui font être la connaissance. Et
ce processus n’est pas différent de celui du langage.
La mise en forme linguistique, par exemple, n’implique-t-elle
pas ces deux moments qui se conditionnent réciproquement que
sont différenciation
et construction ?
Toute connaissance se réalise à travers une distinction
et une rencontre,
à travers une analyse
et une synthèse.
Penser veut dire en même temps distinguer et relier. L’esprit
à la fois discerne et
met en forme. Il désarticule
un monde pour le reprendre en articulation conceptuelle.
A
l’encontre de tous les naturalismes, la pensée rend
témoignage à elle-même qu’elle est moins
et plus
qu’une fonction simplement
vitale. Qu’elle est autre
que tout ce que nous avons en partage
avec la simple animalité et différente
d’un simple ajustement
pragmatique au monde tel qu’il est, en vue de sa meilleure
utilisation possible. Au-delà
de sa continuité avec la
nature la pensée est infini exode. Vers l’autre.
Quelque chose en l’homme refuse les limites. Quelque chose en
l’homme exige l’autre. Cette rupture affecte tout le
possible humain. Dès lors toutes les polarités humaines
se constituent antithétiquement. L’homme ouvre un espace
de la différence et s’y ouvre. Il faut au spécifique
humain cette traversée
de la différence pour
que l’autre puisse être. Et l’autre de l’autre.
A l’infini.

La
nature se dit inconditionnellement ‘oui’ à
elle-même. L’humain – le spécifique humain
qui est verbe actif
avant d’être
substantif – émerge dans un ‘non’. Avec lui
s’ouvre une fissure qui va s’élargissant en
gigantesque faille. Une distance se creuse entre.
Entre immédiat et différé, entre présent
et passé, entre présent et futur, entre le désir
et son effectuation, entre l’être et l’apparaître,
entre le possible et l’impossible, entre le dit et le non-dit,
entre ce qui est et ce qui doit être... Dans cette faille entre
le même
et l’autre
s’ouvre l’espace
de la différence,
l’espace d’une nouvelle nature et la chance d’un
monde nouveau que nous pouvons aussi appeler ‘culture’.
Tout est donné en ce ‘non’ originaire. Tout reste
en même temps à conquérir et à se
déployer. Le ‘non’ de l’esprit n’est
certes pas le tout de l’esprit qui, plus profondément
encore, est ‘oui’. Un ‘oui’ cependant qui
n’est pas pour le milieu mais pour les extrêmes.
La ‘dialectique’
au sens moderne du mot signifie conquête de positivité à
travers la négativité. D’un plein, quel qu’il
soit, clos dans sa plénitude, jamais rien d’autre ne
peut surgir. La nouveauté autre n’est possible qu’à
travers un vide béant au cœur de ce plein. Si le ‘même’
n’est pas éclaté par l’ ‘autre’,
il ne reste que lui-même et jamais rien d’autre ne sera.
La traversée de la différence est accroissement.
L’affrontement d’altérité enrichit. A
travers la distance une plus authentique proximité se gagne.
C’est à travers la rupture qu’advient la
plénitude. C’est en surmontant une opposition que la
position se consolide. C’est dans son passage à travers
la négation que l’affirmation accède à sa
vérité.
Tout est donné
en ce ‘non’.Tout reste à conquérir et à
se déployer. Progressivement. Dialectiquement. Si le même
jamais ne dit non à
lui-même, jamais rien d’autre
ne sera. S’il refuse de
s’ouvrir à l’autre, de l’affronter, de le
traverser, il ne restera éternellement que lui-même.
Clos en soi. Piégé, fut-ce en sa perfection. C’est
la faille qui le sauve de lui-même. C’est la béance
qui l’ouvre à l’autre possible. C’est sa
vulnérabilité qui lui donne chance d’altérité.
S’ouvrir à l’autre et l’étreindre.
Mourir dans cette étreinte pour surgir nouveau. Et ne se
boucler pas sur ce nouveau même. Mais encore s’ouvrir.
Affronter encore l’autre. Et l’autre de l’autre.
Infiniment.

L'esprit
dit non et prend du recul.
Il
n’y a pas de discernement sans refus. L’esprit est ce qui
en l’homme dit non. Ce qui prend ses distances. Ce qui s’ouvre
dans la différence. L’esprit est là où les
massives compacités naturelles se fissurent et s’ouvrent
en béance. La pensée porte le 'non' au cœur du
'oui' naturel. La pensée ouvre un espace où se dis-tend
la compacité naturelle pour faire advenir et instaurer à
travers la discursivité le logos et dans cette distance un
texte nouveau, un monde nouveau.
Le surgissement du non au
sein de l’inconditionnel ‘oui’ de la nature à
elle-même représente une fissure qui va s’élargissant
en gigantesque faille. La distance se creuse entre. Entre immédiat
et différé, entre présent et passé, entre
présent et futur, entre le désir et son effectuation,
entre le même et l’autre, entre l’apparaître
et l’être, entre la présence et l’absence,
entre ce qui est et ce qui doit être... Et dans cette distance
s’ouvre un espace nouveau et s’instaure la possibilité
d’un monde nouveau. Celui de la culture. Avec la possibilité
de ce non est donnée, nouvelle nature, la possibilité
de l’homme non pas d’abord comme substantif mais comme
verbe actif. Hominiser. Humaniser. S’ouvrir à l’autre
et l’étreindre. Mourir dans cette étreinte pour
surgir nouveau. Et ne se boucler pas sur ce nouveau même. Mais
encore s’ouvrir. Affronter encore l’autre. Et l’autre
de l’autre. Infiniment.
Tout
est donné en ce ‘non’. Tout
reste à conquérir et à se déployer.
Progressivement. Dialectiquement. Si le ‘même’
jamais ne dit non à lui-même, jamais rien d’
‘autre’ ne sera. S’il refuse de s’ouvrir à
l’autre, de l’affronter, de le traverser, il ne restera
éternellement que lui-même. Clos en soi. Piégé,
fût-ce en sa perfection. C’est la faille qui le sauve de
lui-même. C’est la béance qui l’ouvre à
l’autre possible. C’est sa vulnérabilité
qui lui donne chance d’altérité.

L’esprit,
grand antagoniste, dit ‘non’. ‘Protestant’
au cœur de l’homo
animalis en exode
vers son dépassement. Le 'non' cependant n'est pas le dernier
mot de l'humain. Plus fondamentalement se tient un 'oui' plus
originaire. Pascal l'a bien vu. Laissez
la raison à elle-même, elle dérive comme
spontanément vers le scepticisme. Mais
la nature le prévient. On
n'en peut venir là, et je mets en fait qu'il n'y a jamais eu
de pyrrhonien effectif parfait. La nature soutient la raison
impuissante et l'empêche d'extravaguer jusqu'à ce point.
(Pascal,
Pensées, Lafuma, 131). C'est
un plus englobant 'oui' qui sauve l'esprit.
Existentiellement,
cependant, l'homme ne cesse de traverser les étendues entre
certitude et incertitude... Quelle
chimère est-ce donc que l'homme? quelle nouveauté, quel
monstre, quel chaos, quel sujet de contradictions, quel prodige? Juge
de toutes choses, imbécile ver de terre, dépositaire du
vrai, cloaque d'incertitude et d'erreur, gloire et rebut de
l'univers. — Qui
démêlera cet embrouillement? Certainement cela passe le
dogmatisme et pyrrhonisme, et toute la philosophie humaine. L'homme
passe l'homme.
(Pascal,
Pensées, Lafuma, 131).
E.
DIS-cernement
Entre
le visible et l’invisible, le fini et l’infini, le même
et l’autre. L’esprit dis-cerne.
Inlassablement critique et critique de la critique à l’infini.
Il décrypte l’autre
moitié symbolique
du monde. L’esprit relativise.
Il rend à l’absolu ce qui appartient à l’absolu.
Il ne cesse de vibrer à l’unisson avec le mystère.
L’esprit est question.
Il va de béance en béance en ne cessant de ‘creuser’.
L’esprit est humour.
Il sait cultiver la distance de soi-même à
soi-même.
Dis.
Comme discernement. Ce
qui en l’homme porte le non
au cœur du oui
naturel, c'est l'esprit.
L'esprit dis-cerne.
C'est-à-dire,
étymologiquement, qu'il fait sauter des verrous. Ouvrant un
espace où se dis-tend
la compacité naturelle pour faire advenir à travers la
dis-tance
un texte nouveau, un monde nouveau. Il y a donc un espace spécifique
de l'humain. La pensée est essentiellement acte critique.
Elle commence par dis-cerner. C’est-à-dire par refuser
les limites et les enfermements. “Tout
était mêlé,
dit Anaxagore, mais
vint l’entendement qui sépara tout pour le mettre en
ordre.” Au
Livre de la Genèse, c’est l’Esprit qui plane sur
le tohu-bohu... Pour séparer. Pour créer. C’est
ainsi que le logos se fait poïète
- créateur - d’infinie
nouveauté.

Dis.
Comme distance... Alors
que l’animal ne fait jamais que composer avec le donné
naturel, l’homme, lui, dis-pose
de la nature. L’homme dispose de la nature par une maîtrise
qui implique une prise de dis-tance
par rapport à elle. Ainsi, une dynamique autre fait irruption
dans la nature, s’en différencie,
pour la reprendre, hors d’elle, au-dessus d’elle, dans
l’autre. Cette dynamique est la pensée.
Dis.
Comme différence. Nous
ne parlerions pas si nous étions pleins.
Nous ne parlerions pas si nous n’étions que
ce que nous sommes.
L’animal est trop plein d’animalité et de lui-même
pour pouvoir parler. L’in-différence ne parle pas. La
parole commence avec la distance
et avec la différence.
La
pensée est essentiellement acte critique.
Elle commence par dis-cerner, c’est-à-dire par
décompacter la
massive solidité du monde, c'est-à-dire par crier 'non'
à l'indistincte confusion. Tout
était mêlé,
dit Anaxagore, mais
vint l’entendement qui sépara tout pour le mettre en
ordre. C'est le
souffle vivant de l'Esprit qui, au Livre de la Genèse,
plane sur le tohu-bohu primordial pour séparer. Se faisant
logos poïète.
Créateur.

Esprit
de finesse
Les
esprits sont différemment doués. Les uns raisonnent
bien à partir de peu de principes. Les autres raisonnent bien
à partir de beaucoup de principes. Il y a ainsi deux
sortes d'esprit: l'esprit de géométrie et l'esprit de
finesse. L'un peut être sans l'autre. Le premier, ample mais
pas forcément profond, est capable de distinguer et de
comprendre un grand nombre de principes. Le second, fort et pointu,
est capable de pénétrer vivement et profondément
les conséquences d'un petit nombre de principes. Ce
qui fait donc que certains esprits fins ne sont pas géomètres
c'est qu'ils ne peuvent du tout se tourner vers les principes de
géométrie, mais ce qui fait que des géomètres
ne sont pas fins, c'est qu'ils ne voient pas ce qui est devant eux et
qu'étant accoutumés aux principes nets et grossiers de
géométrie et à ne raisonner qu'après
avoir bien vu et manié leurs principes, ils se perdent dans
les choses de finesse, où les principes ne se laissent pas
ainsi manier. (512).
Ces
principes, on les voit à peine, on les sent plutôt qu'on
ne les voit et on a des peines infinies à les faire sentir à
ceux qui ne les sentent pas d'eux-mêmes. Ce
sont choses tellement délicates, et si nombreuses, qu'il faut
un sens bien délicat et bien net pour les sentir et juger
droit et juste, selon ce sentiment, sans pouvoir le plus souvent le
démontrer par ordre comme en géométrie, parce
qu'on n'en possède pas ainsi les principes, et que ce serait
une chose infinie de l'entreprendre. (Pascal,
Pensées, Lafuma, 512)
L'esprit
de finesse procède par saisie globale et intuitive et non pas
par enchaînement linéaire. Et
ainsi il est rare que les géomètres soient fins et que
les fins soient géomètres, à cause que les
géomètres veulent traiter géométriquement
ces choses fines et se rendent ridicules, voulant commencer par les
définitions et ensuite par les principes, ce qui n'est pas la
manière d'agir en cette sorte de raisonnement.
(512).
Les esprits
faux cependant ne sont jamais ni fins, ni géomètres.
Les géomètres,
qui ne sont que géomètres ont donc l'esprit droit, mais
pourvu qu'on leur explique bien toutes choses par définitions
et principes; autrement ils sont faux et insupportables, car ils ne
sont droits que sur les principes bien éclaircis. Et les fins
qui ne sont que fins ne peuvent avoir la patience de descendre
jusques dans les premiers principes des choses spéculatives et
d'imagination qu'ils n'ont jamais vues dans le monde, et tout à
fait hors d'usage. (Pascal,
Pensées, Lafuma, 512)<;
Le
cœur et la raison.
L'exigence
de vérité habite notre esprit. Elle
est inscrite comme exigence préalable à tout acte de
pensée dans l'intériorité humaine. En
même temps l'esprit peine à faire la vérité.
L'aventure spirituelle oscille entre dogmatisme et scepticisme.
Nous avons une
impuissance de prouver, invincible à tout le dogmatisme. Nous
avons une idée de la vérité invincible à
tout le pyrrhonisme. (Pascal,
Pensées, Lafuma, 406). Nous avons beau accumuler preuve
sur preuve, il reste toujours une possibilité de doute. En
même temps un secret instinct de l'esprit nous crie une
possibilité de vérité.
Pascal introduit
une distinction capitale entre deux sources de vérité
en l'homme. Nous
connaissons la vérité non seulement par la raison mais
encore par le cœur, C'est de cette dernière sorte que nous
connaissons les premiers principes et c'est en vain que le
raisonnement, qui n'y a point de part essaie de les combattre.
(Pascal,
Pensées, Lafuma, 110). Il y a les vérités de la
'raison' qui nous viennent par raisonnement, c'est-à-dire
par induction ou par déduction. Il y a les vérités
du 'cœur' qui nous viennent comme par instinct. La certitude des
premières tient à leur enchaînement logique.
Voyez par exemple les "longues chaînes de raisons"
par lesquelles Descartes voudrait tout démontrer. La certitude
des secondes vient d'une donnée immédiate.
Les
principes se sentent, les propositions se concluent — Nous
savons que nous ne rêvons point. Quelque impuissance où
nous soyons de le prouver par raison, cette impuissance ne conclut
autre chose que la faiblesse de notre raison, mais non pas
l'incertitude de toutes nos connaissances, comme ils le prétendent. —
Car les connaissances des premiers principes : espace, temps,
mouvement, nombres, sont aussi fermes qu'aucune de celles que nos
raisonnements nous donnent et c'est sur ces connaissances du cœur et
de l'instinct qu'il faut que la raison s'appuie et qu'elle y fonde
tout son discours. — Le cœur sent qu'il y a trois dimensions
dans l'espace et que les nombres sont infinis et la raison démontre
ensuite qu'il n'y a point deux nombres carrés dont l'un soit
double de l'autre.(Pascal,
Pensées, Lafuma, 110)
La
discursivité de la logique rationnelle reste en l'air si elle
ne s'appuie sur un en-deçà plus originaire. La limite
des vérités de raison tient à leur premier
chaînon, c'est-à-dire à leur point d'ancrage.
Mais sur quelle vérité peuvent-elles s'appuyer sinon
sur une donnée première, un 'premier principe' comme
dit Pascal, Et cette donnée première ne peut être
qu'une vérité du cœur. C'est la vérité
du cœur qui est englobante.
La vérité de raison n'est jamais qu'englobée.
Et c'est pourquoi elle n'est par originairement fondatrice (excepté
la raison elle-même en tant que constituante à la racine
des raisons constituées).
Ainsi
donc, la
dernière démarche de la raison est de reconnaître
qu'il y a une infinité de choses qui la surpassent.
(Pascal, Pensées,
Lafuma, 188). En effet, tout
ce qui est incompréhensible ne laisse pas d'être.
(230)
'Cœur'
et 'raison' procèdent chacun avec certitude bien que selon des
voies différentes. La raison ne demande pas de preuves au
cœur; le cœur ne demande pas de sentiments à la raison. La
raison n'est pas la seule capable de nous instruire ni de juger de
tout. Pourquoi d'ailleurs en avons-nous besoin se demande Pascal ?
Ne serait-il pas de loin préférable de pouvoir nous
passer d'elle et de connaître toutes choses par instinct et par
sentiment ? Mais
la nature nous a refusé ce bien, ne nous ayant donné
que très peu de connaissances de cette sorte, la plupart de
nos connaissances ne pouvant être
acquises
que par raisonnement.
Et
c'est pourquoi ceux à qui Dieu a donné la religion par
sentiment de cœur sont bienheureux et bien légitimement
persuadés, mais ceux qui ne l'ont pas nous ne pouvons la
donner que par raisonnement, en attendant que Dieu la leur donne par
sentiment de cœur. (Pascal,
Pensées, Lafuma, 110).
Pour
accéder aux choses divines la voie du cœur est dès
lors la plus courte et la plus sûre. Voilà pourquoi Dieu
veut plus disposer
la volonté que l'esprit, la clarté parfaite servirait à
l'esprit et nuirait à la volonté. (Pascal,
Pensées, Lafuma, 234).
C'est
le cœur qui sent Dieu et non la raison. Voilà ce que c'est
que la foi. Dieu sensible au cœur, non à la raison.
(Pascal, Pensées,
Lafuma, 424).
Il
y a assez de clarté pour éclairer les élus et
assez d'obscurité pour les humilier. Il y a assez d'obscurité
pour aveugler les réprouvés et assez de clarté
pour les condamner et les rendre inexcusables.
(Pascal, Pensées,
Lafuma, 236).
F.
Néguentropie
Paresse...
Oublis... Asthénies... Lâchetés...Démissions...
L'entropie
guette universellement. Aussi la tâche néguentropique de
l'esprit humain est-elle infinie. L'esprit humain – le
'système' spirituel tel qu'il fonctionne dans son incarnation
dans la réalité humaine – n'échappe
pas à la 'nécessité' naturelle qui est celle de
tout système. Il est soumis à l'entropie.
L’entropie
affecte le temps d’un
indice de dégradation, de dispersion et de mort. Tout effort
de création et de développement se paye en entropie.
Aucun système ne peut se régénérer dans
sa clôture. L’ensemble de notre univers considéré
comme un super-système clos va progressivement se
désorganisant jusqu’à sa mort inéluctable.
Clausius l’étendra à l’ensemble de
l’univers considéré comme un super-système
clos qui va, progressivement, se désorganisant jusqu’à
sa mort inéluctable. L’entropie est ‘naturelle’
descente. N’y a-t-il pas de ‘remontée’ ?
Pour désigner une telle contrepartie de l’entropie on a
forgé le concept de 'néguentropie'.
Celle-ci, cependant, contrairement à l’entropie, ne va
pas de soi. Elle est tâche
laborieuse. Restera toujours,
cependant, l'incontournable question: quelle est la Source
chaude capable
de faire face à tant d'entropie ?

Pour provoquer
‘réellement’ et efficacement le même
de la nature comme le
fait cet autre
que nous appelons
esprit, il faut bien que cet ‘autre’ ait une ‘réalité’
au moins aussi pertinente. Or cette réalité s’impose
avec puissance. Le grand ‘protestant’ au cœur de
l‘homo animalis ne peut pas être simplement idéel.
Il ne s’oppose pas simplement comme une idée qui
contredit une autre idée, mais sa protestation transforme
‘réellement’ du ‘réel’. Sa
contradiction n’est pas simplement logique mais ‘réellement’
efficace. Cette contradiction et cette protestance agissent comme une
‘réalité’ dans les profondeurs du
‘physique’ de l’homme. L’esprit s’expérimente
comme puissance de domination de l’homo animalis. Cette énergie
s’impose aussi fort, souvent même plus fort, que celle du
corps. Sa force est capable de se faire ‘violence’. Le
sacrifice, par exemple, d’un Père Maximilien Kolbe à
Auschwitz, en témoigne. Cette dynamique ‘réelle’
est celle d’un ‘je’. La puissance d’une
‘réalité’ personnelle
qui résiste à
la ‘chosification’ et ‘veut’ d’une
volonté qui peut être plus forte que la vie et que la
mort. J’expérimente en moi l’esprit non seulement
comme une résistance, mais comme un
résistant.
L’Esprit est là
avant que tu puisses avoir la moindre idée. Comme le soleil
est là avant le premier germe de vie sur terre. Source chaude.
Un processus énergétique n’a lieu qu’entre
une ‘source chaude’ et un ‘puits froid’. Il
faut cette différence de potentiel. La source chaude de tes
énergies spirituelles, c’est l’Esprit de Dieu. Tu
peux ignorer ta source chaude. Elle, elle ne t’ignore pas. Sous
peine de mort !
Pourquoi, alors que les corps sont
multiples et divers, alors que les expériences sont
indéfiniment variées à travers l’espace et
le temps, alors que les goûts et les désirs prennent
mille tournures, oui, pourquoi les ‘esprits’, tous les
esprits, sont-ils en si grande communion, même derrière
des désaccords de surface, avec un essentiel constituant ?
D’où peuvent venir à notre esprit ses
extraordinaires possibilités ? D’où lui
viennent la fondamentale insatisfaction devant ce qui n’est pas
éternel et infini ? D’où lui viennent son
fondamental besoin de chercher toujours en avant de lui-même ?
D’où lui viennent ses élans de
générosité ?
Toutes
les philosophies du monde balbutient autour de ce mystère. Les
réponses qu’elles peuvent donner restent trop souvent
prisonnières des tautologies. Là où notre esprit
est incapable de rendre raison de lui-même nous savons, par don
d’intelligence, par Révélation, d’où
il vient et d’où lui viennent ses merveilleuses
possibilités. Du Souffle divin qui lui insuffle vie depuis les
origines en créant l’homme à son image et à
sa ressemblance. Tu peux dès lors revenir dans la caverne. Tu
n’y seras plus comme auparavant. A présent tu sais.
L’Esprit, trouble-fête des évidences cavernales,
t’inspire une autre parole. Tu seras prophète.
Autre
ordre
Un
mystère de pauvreté qui nous fait peur. Et comment ne
le ferait-il pas à nous qui avons appris, depuis Descartes,
que notre possible est appelé à ‘devenir maître
et possesseur’ ? Depuis leur récente naissance, les
sciences dites ‘humaines’ n’ont pas oublié
cet impératif. Il faut à tout prix se rendre ‘maître
et possesseur’ de l’humain.
Dès lors les nouveaux ‘propriétaires’ de
l’humain n’ont de cesse d’accumuler une masse de
consistances positivistes. Mais peut-on jamais devenir propriétaire
d’autre chose que de l’avoir ?
L’être
échappe aux
Harpagon de l’humain. Et avec lui la béance du mystère.
Il ne leur reste que des ‘positivités’
unidimensionnelles. Et finalement du manipulable et du
commercialisable...
L’homme, aujourd’hui, ne
semble plus pouvoir se comprendre autrement qu’en bouclant la
boucle sur son immanence. Celui qui jusque là était
aussi citoyen d’ailleurs perd son statut d’exterritorialité.
Cet animal de l’embranchement des vertébrés et de
la classe des mammifères, apparu évolutivement dans
l’histoire naturelle de la vie, n’est plus marqué
de l’intouchable mystère sacral. Ramené dans les
strictes limites de la nature, l’homme risque de n’être
plus qu’un ‘animal’ relevant de la simple biologie.
Il s'agit pourtant d'un animal différent
qui crie sa différence
à travers le vaste règne des vivants. Cette différence
on est tenté de la chercher du côté d’un
‘plus’. L’homme serait un animal ‘plus’
quelque chose. Ce ‘plus’ ne pouvant être que de
l’ordre des réalités naturalistes. Un tel 'plus',
cependant, se révèle singulièrement inopérant,
incapable de combler notre radicale pauvreté face à
un autre ordre
qui nous
dépasse ?
L’intelligibilité
naturaliste qui se veut être en stricte continuité avec
le même
peut avoir raison à
99%. Le stupéfiant c’est le 1% restant. Du côté
de l’autre.
Un petit reste
qui pourtant ouvre un infini d’espérance. Une faible
voix prophétique émerge sur les vastes étendues
où prolifère le ‘ça’. Elle ose
commencer par dire ‘je’. Petit David face au géant
Goliath. Cet apparent 'rien' de l’esprit cache et révèle
en même temps une autre
plénitude.
Les
monismes matérialistes ne peuvent que refuser toute ‘réalité’
propre à l’esprit. Pour qui ne connaît qu'un seul
ordre du réel, à savoir l’ordre matériel,
quelle place pourrait-il rester à l’esprit qui est
radicale contradiction de ce monisme ? La réalité
de l'esprit doit être cherchée du côté d’un
radical autre ordre.
Comment expliquer l'activité
intellectuelle de l'homme réduit à sa simple immanence
matérielle ? Au départ on suppose une possibilité
vide. La fameuse statue de Condillac. Tabula
rasa in qua nihil scriptum. Il
suffit de doter cette statue d'ouvertures.
Ce seront les sens, aussi bien externes qu'internes. Rien n'entre
dans la statue sinon à travers les sens. Tout ce qui s'écrit
sur la table rase ne vient donc que de l'expérience. Et
uniquement de l'expérience sensible,
source unique de nos représentations. Nihil
est in intellectu quod non prius fuerit in sensu. Reste
à expliquer comment la statue en vient à avoir des
`idées', à penser et à construire son univers
spirituel. Ici il ne reste à la possibilité
matérialiste que le recours au mécanisme. Avec ses
propres présupposés. D'abord, que tout complexe
s'explique à partir d'éléments simples, en
l'occurrence les impressions sensualistes élémentaires,
et suffisent. Ensuite, que ces éléments se combinent
par simple contiguïté et par simple `association'. Toute
la vie spirituelle de l'homme se trouve ainsi réduite à
une simple affaire de combinaisons et renvoyée du côté
de la statue nue.
A
l’encontre de tous les naturalismes, la pensée rend
témoignage à elle-même qu’elle est moins
et plus
qu’une fonction
simplement vitale. Qu’elle est autre
que tout ce que nous
avons en partage avec la simple animalité et différente
d’un simple ajustement
pragmatique au monde tel qu’il est, en vue de sa meilleure
utilisation possible. Au-delà
de sa continuité avec
la nature la pensée est infini exode. Vers l’autre.
Quelque chose en l’homme refuse les limites. Quelque chose en
l’homme exige l’autre. Cette rupture affecte tout le
possible humain. Dès lors toutes les polarités humaines
se constituent antithétiquement. L’homme ouvre un espace
de la différence et s’y ouvre. Il faut au spécifique
humain cette traversée de la différence pour que
l’autre puisse être. Et l’autre de l’autre. A
l’infini.
G.
Le souffle de la parole
L’expérience
première de l’esprit est celle du souffle qui anime un
être vivant en même temps que celle du vent qui balaye la
terre. Esprit: spirare: respirer: souffler. Le souffle de la vie et
le souffle de la terre... La Parole de Dieu signifie cet élément
pris à la limite de la matière solide dans son ‘autre’
dimension.
Le souffle est fils de la différence. Il
`fonctionne' comme toute réalité énergétique
entre
une source chaude et un puits
froid. Sa dynamique est fonction de cette différence
de potentiel. Plus
elle est grande, plus le souffle est puissant. Comment cette
différence de potentiel entre source
chaude et
puits froid
se traduit-elle concrètement
dans l'existence humaine ? Le puits froid de notre souffle mine en
quelque sorte, en permanence, nos énergies spirituelles. Il
est présent de mille façons. Ainsi la lassitude. Le
vieillissement. Le doute, L'oubli. La routine, et bien d'autres
encore, sans oublier les péchés
capitaux qui
monnayent en quelque sorte le péché du monde en toute
humanité individuelle ou collective. L'orgueil. L'envie. La
colère. L'avarice. La luxure. L'intempérance. La
paresse. L'entropie
au cœur de l'humain.
Face au puits froid, le surplombant en quelque sorte, se tient la
source chaude
de nos énergies
spirituelles. Ses manifestations sont elles aussi infinies. La foi.
La certitude. La lucidité. L'espérance. La paix. La
joie. Agapè. La générosité.
L'inspiration. La conversion. L'enthousiasme... Cette source chaude
peut-elle être ultimement ailleurs qu'en Dieu ? Tu peux certes
vivre en ignorant ta source chaude. Elle, elle ne t'ignore pas. Sous
peine de mort !
Il n'existe pas de grande culture qui ne
se soit constituée sans une source chaude puissante de
signifiants absolus: Dieu, l'Etre, le Cosmos, les Valeurs, le Sens...
Egalement avec des accumulateurs sémantiques bien chargés
comme la tradition, la religion, l'éducation, la sagesse
commune, les monuments de l'art et de l'esprit... Jusqu'à son
déclin un système culturel fonctionne grâce à
son ouverture
sur l'écosystème
du sens total. C'est ainsi qu'il peut être vivant. C'est ainsi
que sa vitalité spirituelle, c'est-à-dire sa
néguentropie, ne cesse de défier victorieusement la
fatalité entropique de la dégradation du sens.
Une
parole qui, sans cesse,reprend son souffle pour ne pas s’essouffler.
L’homme est fils de la parole. La parole par excellence est
donc matrice de l’humain. Et le sens en sa plénitude
peut être dit souffle
de la parole humanisante.
Contrairement à l’animal à qui le sens est pour
ainsi dire donné d'emblée, l'homme est l'être
en qui le sens se décide. L’animal ne ‘perd’
jamais le sens. Seul l’homme peut le perdre. Il lui appartient
de se trouver le sens. Le sens, si difficile à se concevoir en
lui-même, se comprend en contre-point face à ses
contraires: l’absurde, la déraison, l’insensé,
la folie, l’aberrant, le dément, l’inepte...
L’ouvert crucifie le sérieux de tout discours et
renvoie la parole à l’ailleurs d’elle-même.
Reste un dire à la limite. Allégorie. Parabole. Poème.
Avec le symbole
comme signifiant. Symbole. Du grec syn-balein.
Rapprocher. Mettre ensemble. Les deux morceaux d’un tesson
brisé qui, en ‘collant’ parfaitement ensemble,
prouvent une identité. Chaque moitié symbolique est
ainsi béante sur l’autre moitié. Le sens,
fondamentalement, se donne à travers la différence de
ses deux moitiés symboliques. L’homme symbole de
l’Autre. C’est-à-dire sa moitié visible qui
ne cesse d’appeler l’autre moitié, invisible...
L’extrême débilité du sens existentiel, sa
béance, sa ‘faiblesse’, renvoient vers la ‘force’
d’un autre ordre. Non pas en continuité mais en rupture.
A travers incertitude et risque s’ouvre ainsi l’espace du
pari. C’est là que l’authentique humain se
décide.
Archétype
En
archè... Au
principe...
L’Esprit de Dieu. Le Souffle de Dieu. L’inspire et
l’expire de Dieu. La Parole de Dieu. Les liens sémantiques
sont puissants. Les liens théologiques plus puissants encore.
Centré sur la Parole se met en lumière le Mystère
Trinitaire. La nouveauté chrétienne commence par cette
vertigineuse affirmation: Au principe est le Logos. (Jean 1:1).
L’archéologique absolu. Par rapport à l’espace.
Par rapport au temps. Par rapport à la logique. Par rapport à
l’ontologie... C’est-à-dire la Parole avant toute
parole. C’est-à-dire la Raison avant toute raison.
C’est-à-dire le Sens avant tout sens. C’est-à-dire
la Cohérence avant toute cohérence.
Au
principe était le Logos. Le Logos était avec Dieu et le
Logos était Dieu. Il était au principe avec Dieu. Par
lui tout fut créé, et rien de
ce qui existe ne fut
créé sans lui. En lui était la
vie et cette vie
était la
lumière des
hommes. La lumière
brille dans les ténèbres et les ténèbres
ne l’ont pas obscurcie. Le Logos était la
vraie Lumière,
qui éclaire tout homme en venant dans ce monde. Il était
dans le monde, lui par qui le monde s’est fait, mais le monde
ne l’a pas reconnu. Il est venu chez les siens, et les siens ne
l’ont pas reçu. Mais tous ceux qui l’ont reçu,
ceux qui croient en son nom, il leur a donné de
pouvoir devenir
enfants de Dieu.
Ils ne sont pas nés de
la
chair et du sang, ni
d’une volonté charnelle, ni d’une volonté
d’homme: ils sont nés de
Dieu. Et le Logos
s’est fait chair et il a habité parmi nous, et nous
avons vu sa gloire, la
gloire qu’il
tient de son
Père comme Fils unique plein de
grâce et de
vérité.
(Jean 1:1-5, 9-14).
Le Logos – en grec: tout ensemble
parole, calcul, science, raison, intelligibilité – non
pas seulement ‘au commencement’ spatio-temporel mais ‘au
principe’. ‘En archè’. C’est-à-dire
à la racine absolue de toute chose et de toute raison. Avec
Dieu. Dieu lui-même. Le Souffle de Dieu. Verbe fait chair qui
habite parmi nous. Ce Logos n’est pas de l’ordre de la
nécessité, mais de l’ordre de la personne.
Il n’est pas un neutre ‘il y a’. Il est un ‘je
suis’. L’absolu ‘Je Suis’. Toutes les
mystiques du monde convergent vers Lui. Une seule le désigne,
le reconnaît, le nomme, le rencontre en personne. Logos fait
chair. Jésus Christ. Fils de Dieu. Fils de l’Homme.
Parole
créatrice.
Au principe le Logos... Tu as dit et les êtres furent.
Tout est créé par la Parole et le Souffle de ‘Je
Suis’. La Parole de Dieu, une Parole qui a du souffle. Une
Parole qui a tellement de souffle qu’elle fait être à
partir de rien.
Comment concevoir ce surgissement créationnel
de la réalité matérielle à partir du
Logos divin ? Mais peut-on le concevoir ? N’est-il
pas de l’ordre – radicalement inconcevable – de la
rupture infinie qu’est le surgissement créationnel qui
fait être à partir de rien ? C’est après
la rupture, à partir du créé, que des
convergences se dessinent. La matière se dévoile moins
réfractaire à l’esprit qu’il ne paraît.
Autrement, la science serait-elle possible ? Pourrait-elle se
constituer en ‘discours’ cohérent sur le monde –
en ‘logie’ – si la réalité matérielle
était radicalement opaque au logos ? En-deçà
de son “épaisseur” empirique, la matière se
révèle pétrie de verbe. Le tableau de la
‘classification périodique des éléments’...
Ces 103 syllabes physico-chimiques du verbe créationnel !
Et, derrière ces syllabes, l’alphabet des particules...
Quelle infinie source de prière !
Au-delà
du langage
Pourquoi
la Parole de Dieu serait-elle incapable de passer outre
le langage ?
Etre en communion dans le Souffle de l’Esprit n’est pas
limité par le langage articulé ni par les possibilités
de compréhension simplement ‘intellectuelles’.
Singulière harmonie entre la musique
et le fin-fond de l’âme ! Faites l’expérience
face à une personne qui souffre d’autisme. Parlez-lui
normalement. Autant parler à un meuble. Si maintenant, vous
lui ‘dites’ la même chose mais en le chantant comme
à l’opéra, il serait bien étonnant que
vous ne soyez gratifiés d’une réaction et même
d’un sourire. Abandonnant son scientisme matérialiste
avec ses théories organicistes et mécanistes la
médecine elle-même, aujourd’hui, redécouvre
l’approche psychosomatique pour voir en l’homme une
‘réalité originale’. La musique peut
prendre une dimension thérapeutique, étant capable de
réconcilier l’esprit et le corps. Les sons, en effet,
s’adressent directement aux centres sympathiques. En agissant
sur les émotions là où les mots échouent,
la musique passe
outre le langage
pour atteindre les couches profondes de la personnalité non
touchées par la maladie. Les pas-encore-nés, eux aussi,
doivent déjà, d'une certaine façon se sentir en
communion d'humanité. L’étude de leurs
possibilités intra-utérines ne fait que balbutier. Mais
déjà nous savons qu’ils sont très loin
d’être sourds et muets.
L’Esprit se révèle
progressivement à travers l’expérience biblique.
Sa manifestation traverse elle-même l’ambiguïté.
Ce ‘souffle’, cet ‘esprit’, ne s’écrira
pas toujours avec une majuscule. Dans tel contexte s’agit-il
d’une manifestation sur-naturelle ou simplement naturelle ?
Où commence le Souffle de Dieu, où s’arrête
le souffle de l’homme ? Mais cette ambiguïté
est elle-même signifiante; elle témoigne de la si
profonde compromission de notre esprit avec l’Esprit de Dieu,
du souffle de la terre avec le Souffle Créateur. Là où
notre esprit est incapable de rendre raison de lui-même nous
savons, par don d’intelligence, par Révélation,
d’où il vient et d’où lui viennent ses
merveilleuses possibilités. Du Souffle divin qui lui insuffle
vie depuis les origines en créant l’homme à
l’image et à la ressemblance de Dieu.
a u t r e s s e c t i o n s
1 - Le mystère de l'humain
2 - Béance sacrale
3 - Réalité spirituelle
4 - Intériorité personnelle
5 - Tu dois être humain
6 - La descente mystique
7 - La traversée de la différence
8 - Le clos et l'ouvert
9 - En alliance