A

 

Le mystère personnel

B

 

L'âme

C

 

Le cœur

D

 

La certitude intérieure

E

 

L'expression matricielle

F

 

La parole intérieure



L’esprit dit ‘je’ et prend conscience de soi comme unique. Chaque fois qu’un je’ se dit, émerge une présence originale. La personne est cette émergence. Il s’y célèbre l’alliance du ‘dehors’ et du ‘dedans’. La communion entre l’âme, l’esprit et le corps,

La personne surgit là où l'animal humain ne se boucle pas sur lui-même. Elle fait irruption en béance, réfractaire aux classifications et aux étiquettes. Parce qu'elle est essentiellement
liberté. Elle se manifeste souvent là où on l'attend le moins. Liberté personnelle. Donc altérité en infini renouvellement. Donc création permanente de nouveauté. Donc aussi imprévisible – et parfois scandaleuse – originalité. La personne est ouverte sur son mystère qui est à sa manière un tremendum et un fascinosum. Et ce mystère célèbre la rencontre et l’alliance avec l’Autre.



A. Le mystère personnel

Le spécifique humain n’est pas en continuité de part en part. Il est en rupture. Essentiellement sous les espèces de la personne. Ce n’est pas le ‘on’ mais la ‘personne’ qui dote l’humain de son sens existentiel. Celui-ci ne peut venir que d’une liberté personnelle où se décide l’humain. Alors que l’individu ne représente qu’un sous-multiple intervertible d’une espèce naturelle, la personne est existence unique et irremplaçable, non pas abstraction de l’espèce mais concret absolu. Emergence comme nouvelle autonomie dans l'ordre du gratuit.

La personne est dissidence.
La personne n’est pas règle mais exception.
La personne ne se démontre pas, elle se montre.
La personne refuse le masque du per-sonare.
La personne est là où l’homme passe infiniment l’homme.
La personne est en route.
La personne ne se confond pas avec l’individu.
La personne étreint le charnel et le spirituel.
La personne sait dire non à l’hypothalamus.
La personne est imprévisible.
La personne n’arrive jamais à faire le tour complet de sa propre énigme.
La personne est incessant commencement.
La personne est création continue.
La personne n’est jamais épuisée par ce qui l’exprime.
La personne n’est jamais asservie par ce qui la conditionne.
La personne est unique et irremplaçable.
La personne est absolument inutilisable.
La personne résiste aux manipulations.
La personne refuse les mimétismes.
La personne n’est jamais absolument seule.
La personne se sait en communion.
La personne appelle la rencontre.
La personne grandit en réciprocité.
La personne a mal au cœur de l’autre.
La personne sait que tout homme vaut toujours plus que son péché.
La personne n’est jamais méprisable même si sa caricature risque de l’être.
La personne décolle les étiquettes.
La personne assume les oppositions pour les dépasser.
La personne sait les chances de la différence.
La personne veut être libre ‘avec’ et non pas ‘contre’.
La personne pense ‘devoir’ avant de penser ‘droit’.
La personne refuse une liberté payée au prix d’un esclavage.
La personne cherche des excuses pour l’autre.
La personne sait se salir les mains.
La personne ne prononce le mot ‘bonheur’ qu’avec une infinie pudeur.
La personne ne cesse d'espérer.
La personne a le sens des incarnations.
La personne manie les abstractions avec le sourire.
La personne sait être ailleurs.
La personne pressent que le dernier mot est à Agapè.
La personne accepte les limites.
La personne ne craint pas l’utopie.
La personne respire l’humour.
La personne est ce qui en l’homme ne vieillit pas.
La personne s’accomplit dans le choix de valeurs qui valent plus que la vie.
La personne ne craint pas de se trouver en se perdant.
La personne est riche de ce qui lui reste dans la nudité.
La personne est habitée par l’audace de l’impossible.
La personne reste en proximité avec l’enfant qu’elle ne cesse d’être.
La personne n’est pas là où Eros se cherche mais là où Agapè se donne.
La personne est un absolu au cœur de la contingence.
La personne est grâce incarnée.


Incarnation


La personne surgit dans l’étreinte du charnel et du spirituel. Elle célèbre l’alliance du ‘dehors’ et du ‘dedans’, la communion entre l’âme,l’esprit et le corps.:
La personne est esprit incarné. L’esprit devenu ‘je’. Le ‘cœur’ en est le centre. A la croisée de l’horizontale et de la verticale. L’homme judéo-chrétien reste inintelligible sans cette unité qui trouve sa pointe extrême dans la foi en la 'résurrection de la chair’. Derrière des expressions qui semblent parfois dichotomiser l’humain, le ‘dualisme’ n’est jamais ontologique mais simplement méthodologique. On pourra appeler cela ‘matérialisme’ tant qu’on voudra, mais, en perspective chrétienne, la corporéité de l’humain est absolue. Elle est même éternelle.

L’âme prend corps... Le corps épouse l’esprit... La réalité spirituelle s’expérimente en même temps charnelle. Et la dimension charnelle, spirituelle. Le corps se vit comme un microcosme traversé par la béance. Il se fait médiateur entre l’horizontale et la verticale.

Pourrais-je être ‘Je’ sans corps ? Sans ‘mon’ corps à travers lequel je m’identifie. Nous n’avons aucune expérience possible d’un ‘je’ sans corps. Je peux, à la limite, me concevoir avec un corps seulement virtuel, mais ce corps virtuel n’est pas sans mon corps réel !

L’esprit se dit ‘je’ à travers un corps. A travers ‘mon’ corps. Cet esprit qui refuse la définition et ne veut être qu’à travers. L’âme prend corps... Le corps épouse l’esprit... La réalité spirituelle s’expérimente en même temps charnelle. Et la dimension charnelle, spirituelle. Le corps se vit comme un microcosme traversé par la béance. Il se fait médiateur entre l’horizontale et la verticale.


De l'individu à la personne


Chaque lion est en quelque sorte ‘le’ lion. Entre l’individu et l’espèce la distance n’est que numérique. La personne, elle, est en rupture et par là trans-signifie la continuité de la nature. L’homme n’existe pas authentiquement en général. Il est d’autant plus humain qu’il refuse sa généralité pour se reprendre en sa particularité, en sa singularité, en sa personnalité. En continuité et en rupture émerge le je personnel.

Un dynamisme vivant, naturel et biologique que je suis d’abord sans moi, codé, programmé, structuré, organisé, déterminé, typé, sexué, conditionné, marqué... Mais unique. Différent. Depuis l’homo sapiens, sur plus de trois cent milliards d’hommes, jamais deux êtres humains ne se sont retrouvés vraiment identiques. Ce dynamisme est porté par une matrice culturelle spécifique, unique, originale, particulière, située.

Ce dynamisme se reprend activement et s’intègre progressivement dans l’unité du moi. Dans la synthèse de l’inné et de l’acquis. Nouant dans l’unité ma multiplicité et ma diversité physique, physiologique, psychologique. Moi par opposition au non-moi. Corps-propre différent de tous les autres corps. Nouvelle causalité sensorielle et motrice se mesurant avec les autres forces. Sujet face au donné simplement objectif. Projet existentiel. 'Moi' par opposition à 'toi'. Individualité prenant conscience d’elle-même comme différente et singulière. Sujet face aux autres sujets. Avec son type psycho-physiologique son tempérament et son caractère propre. Conditionné aussi par l’avoir qui habille la nudité de son être.

Ce dynamisme s’assume en distance dans l’affirmation originale, autonome et créatrice du je. Affirmation de soi dans l’affirmation d’un vouloir. Affirmation originale, unique, autonome, créatrice, responsable. Je personnel et non plus seulement moi individuel. En nouveauté. Dans la distance. Dans la distance de moi à moi. A travers le dis-cernement. Car si le ‘je’ présuppose le ‘moi’ comme sa condition de possibilité, il n’émerge véritablement qu’en rupture avec lui. Le je se conquiert à travers un 'non'. Ce 'non' à l’hypothalamus. Ce 'non' aux conditionnements. Ce 'non' au mime... Dusse-je être le seul ! Par exigence. Par appel. Pour l’autre oui.


 

 

Individu

Personne

L’individu n’est que le sous-multiple d’une espèce naturelle.

La personne est création unique.

L’individu est le résultat d’un conditionnement.

La personne est l’aboutissement d’une liberté.

L’individu est définissable et, partant, clos en son essence.

La personne ex-siste au-delà de toute définition.

L’individu est de l’ordre de l’objet.

La personne de l’ordre du sujet.

L’individu est soumis au déterminisme.

La personne, sans cesse, refuse les déterminismes.

L’individu n’est finalement qu’un élément d’une structure.

La personne vient irréductiblement d’ailleurs.

L’individu est manipulable.

La personne est réfractaire à toute manipulation.

L’individu se com-pose en immanence.

La personne s’ex-pose à la verticale.

L’individu est un élément d’une masse.

La personne est sujet unique d’une communion.

L’individu cherche son point d’équilibre dans le ‘milieu’.

La personne est ouverte aux extrêmes.

L’individu se défend.

La personne combat pour.

L’individu se crispe dans sa sécurité naturelle.

La personne ose le risque.

L’individu reste dominé par Eros.

La personne ne cesse de s’ouvrir en Agapè.


Originaire relation inter-personnelle


Devenir homme est impossible sans la rencontre avec l’autre. L’émergence de ‘soi’ à partir d’un ‘nous’, si elle se manifeste génétiquement et historiquement, est d’abord essentielle. L’humanité de l’homme se définit par sa relation avec l’autre. L’engendrement de l’humain se fait dans une communauté gestatrice d’humanité. Cette communauté est immédiatement la communauté humaine. Une réalité spécifique et originale, radicalement différente de la société animale. Elle est à la fois plus et autre que l’ensemble des individualités qui la composent, sans lesquels, pourtant, elle ne serait pas. Quelle est cette spécificité ? C’est d’être relationnelle. Elle est d’abord relation. Relation absolument originale par rapport à tous les autres types de relations.

L’expérience de la relation inter-personnelle est originaire. Elle ne peut s’expliquer à partir d’aucune autre expérience parce que toute expérience déjà la suppose. Elle se donne avant tout ce qui à partir d’elle peut se donner. Elle se vit comme la douce chaleur gestatrice de la matrice de l’humain. Un être incapable de vivre cette relation originaire ne peut que rester en marge de l’humanisation. La possibilité d’entrer en relation inter-personnelle est une condition sine qua non de véritable humanisation.

Il n’est pas nécessaire de faire appel uniquement aux cas extrêmes et exceptionnels des enfants-loups. Par rapport à la matrice culturelle, l’être humain peut être ‘enfant sauvage’ de multiples manières et à des degrés divers. Chaque fois que le contact inter-personnel se trouve limité ou perturbé durant la première enfance, l’humanité de l’homme en sort affectée, souvent handicapée, parfois très gravement déficiente. Ici les faits sont tristement éloquents, qu’il s’agisse de cas d’hospitalisme, d’orphelins, d’enfants de divorcés ou tout simplement mal-aimés. D’autre part, quel que soit son âge, l’homme rejeté, incompris, étranger, prisonnier, relégué, ne subit jamais impunément la solitude ou l’isolement.

Tous les troubles psycho-pathologiques s’accompagnent variablement, selon leur nature et leur degré, de pertes de la possibilité de vivre une authentique relation inter-personnelle. Prisonnier de son autisme, le malade devient incapable d’établir des relations et d’entrer en relation avec l’autre. Les cas de schizophrénie sont typiques de ces dissociations entre l’homme et les autres hommes, entre l’homme et le monde, entre l’homme et lui-même.


La communauté est à la fois plus et moins que l’ensemble des personnes qui la forment. Elle n’est rien sans les personnes qui ne sont rien sans elle. Cette inter-relation constitutive du spécifique humain est dialectique. Ici, cependant, se mesure le paradoxe de la rupture humaine. Comme si, contrairement à la logique naturelle, c’était la ‘partie’ qui l’emportait sur le ‘tout’. La ‘partie’ rompant avec le ‘tout’ de l’espèce et reprenant ce tout dans un autre ordre. La ‘partie’ rompant aussi avec elle-même dans le renversement de l’individu vers la personne. C’est la personne qui devient fin et finalise l’espèce elle-même. Ce sont les personnes qui créent la communauté humaine, essentiellement communauté de personnes. L'unique tend à se partager en communion en créant la réciprocité des uniques.

Masse - Communauté - Communion
. Avec Max Sheler on peut distinguer trois niveaux humains, qualitativement très différentes, de l'être-avec et l'être-ensemble. Ils sont situés ici entre d'extrêmes polarités signifiantes. L'approche 'personnaliste' vise la 'communion'. La différence est simplement expérimentale. Entre, par exemple, la 'masse' surchauffée d'un stade de foot-ball et la 'communion' d'une multitude de jeunes lors d'une rencontre JMJ.



L’enfer, c’est les autres ? Sartre, dans Huis clos, marque la possible faillite de la dialectique constructrice du spécifique humain. L’autre devenu aliénation. Engluant, chosifiant, pétrifiant... Violé, manipulé, utilisé... La véritable rencontre inter-personnelle est inquiétante, exigeante, difficile, menacée par l’ambiguïté, l’échec, le péché. Pourtant elle est la condition première d’une authentique humanisation. Elle est é-ducation, dans la douleur des ruptures et l’euphorie des marches en avant. 

La rencontre n’est pas simple présence partagée et l’alliance ne signifie pas simple communion fusionnelle. Rencontre et alliance se créent authentiquement à travers l’affrontement et la tension dialectique. La maturité ne se conquiert que dans la traversée des négativités. L’identité s’affirme dans la rencontre de l’altérité. La présence s’intensifie sur fond d’absence. L’amour grandit dans l’échec vaincu ou la faute pardonnée.

La véritable rencontre inter-personnelle ne scelle pas seulement le ‘nous’ de l’empirie. Elle est créatrice infiniment plus loin. Jusqu’à l’extrême de la communion. Dans le bien comme dans le mal. Jusqu’à l’enfer. Jusqu’au mystère de la communion des saints. Cette singulière solidarité mystique dont le génie d’un Dostoïevski évoque si intensément la réalité.
 
La solitude humaine est négatrice d’humanité si elle ne vit sur fond de communauté. L’homme absolument solitaire est impossible. Il ne deviendrait jamais réellement homme. Jamais il ne pourrait penser ‘je pense’. Jamais il n’arriverait à la prise de conscience de sa propre subjectivité face à de l’objectivité. Le ‘nous’ précède le ‘je’. La conscience commence comme conscience-avec-d’autres-consciences.

La rencontre entre personnes – avec un tout petit enfant déjà – ne peut pas ne pas être empreinte de ces béances réciproques. La connaissance de l'autre reste en suspens sur l'incertitude et le risque d'incompréhension. Le non-dit marque les échanges. Les engagements mutuels sont sujets à révision. Les fidélités promises peuvent être soumises aux fluctuations du temps... La confiance... Un pari qui enjambe souvent un infini.



B. L'âme

Le 'moi' ne peut être que d'essence spirituelle. Seul l'esprit, en effet, peut se réfléchir lui-même de part en part. Quand je dis "je", mon esprit se dit lui-même. Il me dit ce que "je" suis essentiellement, ce que je suis personnellement, sans confusion possible avec un autre que moi. Il déploie mon âme en ce qu'elle a d'unique et d'inaliénable. Il "me" manifeste en tant que 'personne'.

Quand je dis "je", s'affirme et insiste une présence. Une autonomie originale surgit hors de l'omniprésent 'on' anonyme. Ce surgissement est celui d'une dynamique qui vient de "moi" et que j'affirme "mienne". Un projet. Un pro-jet, c'est-à-dire un 'jet' en avant, une intention, une visée, qui mobilise et entraîne avec lui un ensemble d'instances que je peux appeler "miennes". Je suis cet ensemble et en même temps je peux me retrouver tout entier dans chaque partie.
Lorsque je marche, "je" suis dans les pieds. Lorsque je regarde, "je" suis dans les yeux...

Le "je" se trouve ainsi au centre d'instances qui tour à tour passent au premier plan selon la visée dynamique du projet personnel.
Il intègre et noue variablement les différentes instances de son être. Il peut être tout entier mobilisé par tel plan, tel domaine, tel objet, sans se perdre lui-même.



Mémoire

Que serais-"je" sans mémoire ? Quelque chose comme un instantané sans épaisseur. Un 'flash' évanescent. C'est la mémoire qui me donne présence et continuité à travers le temps qui fuit. Bien plus, c'est grâce à ma mémoire que "je" suis en permanence "moi-même". Saint Augustin analyse avec grande pertinence cette identité de mon esprit et de ma mémoire. L'esprit, en effet, se souvient de lui-même. Il se souvient même au-delà et en-deçà de lui-même. Du côté de l'éternité.

Quelle force dans la mémoire ! C’est un je ne sais quoi, digne d’inspirer un effroi sacré, ô mon Dieu, que sa profondeur, son infinie multiplicité ! Et cela c’est mon esprit; et cela, c’est moi-même ! Que suis-je donc, ô mon Dieu ? Quelle est mon essence ? Une vie variée, multiforme, d’une immensité prodigieuse. Voyez, il y a dans ma mémoire des champs, des antres, des cavernes innombrables, peuplées à l’infini d’innombrables choses de toute espèce, qui y habitent, soit en images seulement, comme pour les corps; soit en elles-mêmes, comme pour les sciences; soit sous forme de je ne sais quelles notions ou notations, comme pour les affections de l’âme, que la mémoire retient, alors même que l’âme ne les éprouve plus, quoiqu’il n’y ait rien dans la mémoire qui ne soit dans l’esprit. A travers tout ce domaine, je cours de ci de là, je vole d’un côté puis de l’autre, je m’enfonce aussi loin que je peux: de limites nulle part ! Tant est grande la puissance de la mémoire, tant est grande la puissance de la vie chez l’homme, qui pourtant ne vit que pour mourir ! (St. Augustin, Confessions. X.17).

Saint Augustin et les profondeurs divines en l'homme

Je veux connaître deux choses: Dieu et l’âme. – Rien de plus ? – Non, absolument rien. (Soliloque 1,2,7). C'est à l'intérieur que l'homme trouve en même temps son âme et Dieu. Ce Dieu qui déjà précède, englobe et porte mon ‘je’. Je ne suis pleinement qu’à partir de lui. Cet Autre qui est plus essentiel en moi que je ne le suis moi-même... Ne cherche pas au-dehors. C’est à l’intérieur de l’homme qu’habite la vérité. Et trouverais-tu que ta nature est encore trop inconstante, alors, transcende-toi toi-même. (De vera religione, 39,72).

Nous nous trouvons ici aux absolus antipodes du ‘cogito’ moderne tel qu’il se boucle sur lui-même, et en même temps, paradoxalement, en absolue harmonie avec lui, à condition de rendre à ce ‘cogito’ sa dimension authentique – augustinienne – hors de laquelle il eût été impensable et hors de laquelle il ne peut que rester flottant.


Tu nous as fait pour toi,
et notre cœur est inquiet
jusqu’à ce qu’il repose en toi.

(Confessions, I.1)

Tu étais au-dedans de moi,
et j’étais, moi, en dehors de moi-même !
Et c’est au-dehors que je te cherchais.

(Confessions, X,27)

Toi, ô Dieu, lumière de mon cœur,
pain de la bouche intérieure de mon âme,
force qui féconde mon intelligence et le sein de ma pensée.

(Confessions, I.19)

Tu nous as fait pour toi.
Aussi notre cœur est-il inquiet jusqu’à ce qu’il repose en toi.

(Confessions, I,1)

Ces paroles formées pour un court moment,
c’est l’oreille extérieure qui les transmet à la raison intelligente,
dont l’oreille intérieure est tendue vers ton Verbe éternel.

(Confessions, XI.6)

Quand nous revenons de l’erreur,
c’est naturellement parce que nous connaissons que nous revenons;
cette connaissance nous la devons à son enseignement,
parce qu’il est le ‘Principe’, et que ‘c’est à nous qu’il parle’.

(Confessions, XI.8)

C’est au dedans de moi, dans l’intime habitacle de ma pensée
que la Vérité me parle...”

(Confessions, XI.3)

Moi qui ne serais pas si tu n’étais en moi.
(Confessions, II.2)

Tu m’as prévenu, Seigneur, avant que je ne t’invoque,
et tu m’as appelé avant que je ne t’appelle.

(Confessions, XIII,1)

Tes paroles s’étaient gravées au fond de mon cœur
et tu m’as investi de tous côtés.

(Confessions, VIII.1)

Toi qui es avec moi
avant même que je ne sois avec toi.

(Confessions, X.4)

Et voici que j’arrive aux domaines,
aux vastes palais de la mémoire.
C’est un sanctuaire immense, infini...

(Confessions, X.8)

Je ne puis concevoir intégralement ce que je suis.
L’esprit est donc trop étroit pour se contenir lui-même.

(Confessions, X.8)

Déjà tu me connais...
Pourquoi n’arriverai-je pas à te connaître ?

(Confessions, X.6)

Le plus précieux est en moi est l’élément intérieur.
(Confessions, X.6)

Les beautés du monde restent muettes pour l’un,
tandis qu’elles répondent à l’autre.
Ou pour mieux dire, elles parlent à tous,
mais ceux-là seuls les comprennent,
qui comparent cette voix venue du dehors
avec la vérité qu’ils portent en eux.

(Confessions, X.6)

Pour toi, Seigneur,
aux yeux de qui l’abîme de la conscience humaine reste découvert,
qu’est-ce qui pourrait demeurer secret en moi,
même si je ne voulais pas te le confesser ?
C’est toi que je cacherais à moi-même,
sans réussir à me cacher à toi.

(Confessions, X.2)


Pour Saint Augustin rien n'est
plus présent à l'âme qu'elle-même. Par 'âme' Augustin entend l'intériorité spirituelle du 'je' personnel. Une présence non pas imaginaire mais réelle. L'âme est immédiatement présente à elle-même. L'âme est la première réalité présente à la connaissance. Lorsque l’âme se cherche elle s'est déjà trouvée. Elle se connaît déjà en un certain sens au moment où elle se cherche. La vérité lui est présente et elle est dans la vérité. La connaissance et la certitude de soi sont consubstantielles à l’âme elle-même.



C. Le cœur

Il s'agit ici du ‘cœur’ en son sens à la fois biblique augustinien et pascalien. Il désigne la synergie des instances capitales dans les profondeurs humaines. Là où l'humain se divinise et où le divin s'humanise. Là où l'esprit prend corps et où le corps épouse l'esprit.

La personne est esprit incarné. L’esprit devenu ‘je’. Le ‘cœur’ en est le centre. A la croisée de l’horizontale et de la verticale. Le ‘cœur’ est l’absolue réconciliation de mon esprit avec mon corps et de mon corps avec mon esprit. Dans l’unité du ‘moi’. Le ‘cœur’ est l’instance de cette communion. Le ‘cœur’, loin d’être une ‘partie’ d’un tout, est ce ‘tout’ lui-même en tant qu’il s’exprime dans la réalité de notre condition d’incarnation. Le ‘cœur’ signifie l’essentielle unité de toutes les composantes et de toutes les ‘puissances’ (ou potentialités) de l’homme. Corporelles, psychologiques, intellectuelles, spirituelles, sociales, culturelles... Toutes s’y enracinent et y puisent leur sève.


 


Par nature, naïvement, tel qu’il sort du souffle de Dieu, le ‘cœur’ est bien et parfaitement orienté. Immédiatement cependant, dès le début de l’aventure humaine, l’infidélité non seulement le guette. Il est affecté par la rupture de l’Alliance qui pourtant le constitue si fondamentalement. Cette faille dans l’originelle bonne orientation du "cœur", cette possibilité permanente de perversion radicale, loin de tenir à une nécessité fatale, s’identifient au mystère originaire de la liberté humaine avec son déroutant et inquiétant mysterium iniquitatis, le péché originel.

Cette instance des profondeurs est identifiée de diverses manières par la mystique chrétienne depuis saint Paul à une étincelle divine à la fine pointe de l’âme.



Le 'cœur' est comme la ‘source chaude’ de notre dynamique spirituelle, riche d’une réserve d’énergie résiduelle qui lui reste de son originaire surgissement créationnel. Il est profonde fidélité à la grande spiration des origines. Comme le petit enfant qu’on ne cesse jamais d’être au fond de soi-même le ‘cœur' vit et agit en très grande proximité avec sa ‘nativité’ première. Il dit comme ‘naturellement’, comme ‘naïvement’, un ‘oui’ serein à l’être, en accord fondamental avec la nature vraie des choses. Avant les mille ‘complications’ postérieures de l’existence.



De cette intériorité béante sur Dieu, Saint Augustin livre, à travers ses ‘Confessions’, la très profonde expérience de l’âme vivante avec son Dieu vivant. Ce Dieu qui appelle avant que je ne l’appelle. Ce Dieu qui est déjà là avant que je ne l’invoque. Ce Dieu qui est plus intérieur à moi que je ne suis à moi-même...

Le mystère de Dieu commence, pour toi, avec ton mystère. Ici il faut immédiatement marquer la grande différence chrétienne. Le mystère divin s’identifie avec ton mystère, certes. Cependant ton mystère est déjà plus que tien. Ton mystère est embarqué là où tu n’es plus tout seul maître à bord de toi-même. Là où tu n’existes profondément que dans la traversée de toi, la traversée de ta plus profonde différence, dans la béance de ton ‘même’ vers l’Autre. L’absolue transcendance rejoint ici l’absolue immanence. C’est l’homme, en effet, qui est cet abîme qu’appelle l’Abîme divin. Le mystère de Dieu commence pour lui avec son propre mystère qui est toujours, déjà, plus que le sien, embarqué là où l’humain n’est plus tout seul maître à bord de lui-même.


 


Béant sur la Béance des insondables profondeurs divines, le ‘fin-fond’ de ton ‘cœur’ est ton être même
à sa source, tel que sorti des mains de Dieu, à son image et à sa ressemblance, au premier matin de la création et tel que vagissant dans l’Esprit sa divine filiation de grâce. Ton ‘cœur’ n’est pas à soi-même ni son propre principe ni son maître absolu. Naturellement, nativement, naïvement, tel qu’il sort du Souffle créateur, le ‘cœur’ est donné en alliance et en profonde et fondamentale fidélité. Il est parfaitement orienté. Immédiatement cependant, dès le début de l’aventure humaine, l’infidélité le guette. Il peut boucher sa béance et se fermer à l’Autre qui le fonde. Déroutant mystère de la liberté humaine... Inquiétant mystère du péché...  Le ‘cœur’ est transparent à la Lumière du Verbe qui illumine tout homme. Ton ‘cœur’ est le lieu de la vérité en toi. Que tu en prennes conscience ou non, lorsque ton ‘cœur’ est perverti, tout est perverti ! Lorsque la grande relation verticale de divine humanisation est dénaturée, tout est dénaturé.



Au milieu du chahut de l’existence, d’où peut venir en toi cette sérénité ? Au creux des incertitudes du temps, d’où peut surgir en toi une plus profonde certitude ? Au bord des désespérances du monde, d’où peut sourdre en toi l’espérance ? Même ébranlé le ‘cœur’ ne cesse de faire l’expérience de l’inébranlable. Le ‘cœur’ est vigie à travers les longues nuits. Il est ce qui, au plus fort de la tourmente, ne cesse de dire le plus simplement du monde: “tout est grâce”.Le fin-fond de ton ‘cœur’ te rend témoignage que l’amour de Dieu est répandu en toi. Comme ailleurs ‘il vente’ ou ‘il fait beau’, ici, ‘il prie’. Un état de la divine météorologie. Un état de grâce. Ici, 'il fait Dieu' !

Le ‘cœur’ dans la Bible


Entre les mystérieuses profondeurs divines de l’homme et sa réalité plus phénoménale, à la pointe extrême de ce qui est encore humain et déjà divin, doit jouer une instance spécifique, quelque chose comme une ‘interface’ entre Dieu et l’homme créé à son image. Cette instance à la racine d’authentique humanité, la Bible l’appelle le ‘cœur’.

Le ‘cœur’ – ce terme revient plus de mille fois dans la Bible – n’est pas une instance séparée qui s’ajouterait aux autres comme le ‘corps’, l’ ‘âme’ ou l’ ‘esprit’. Le ‘cœur’ signifie tout l’homme dans son orientation face à sa vérité. Il est ce qui dans les profondeurs humaines décide de l’essentiel. Il est ton centre de gravité. Là se décide l’essentiel. C’est dans son ‘cœur’ que l’homme décide ultimement pour ou contre cette parenté.

Le ‘cœur’, loin d’être un concept abstrait, traduit d’une façon très concrète, très expérimentale, la profondeur humaine face à son Dieu et face aux autres hommes. Le ‘cœur’, à travers les textes bibliques, a d’abord une dimension ‘incarnée’. Il s’afflige. Il s’attache. Il se réjouit. Il est en joie. Il exulte. Il jubile. Il peut te manquer. Il peut se retourner en toi. Il peut se tordre en toi. Parfois il reste inerte. Il aime. Il tremble. Il a peur. Il déborde de haine. Il se laisse toucher. Il se fond. Il est serré. Il est troublé. il est abattu. Il a du ressentiment. Il se consume. Il est en liesse. Mais cette dimension émotionnelle renvoie plus loin.

Tous ces cœurs à l’opposé du
"cœur humble", "brisé", "broyé". Le cœur "endurci" de celui qui "raidit sa nuque" et qu’il court le danger de ne jamais plus pouvoir se dégager de sa pétrification. Le cœur "orgueilleux", "arrogant", "altier", "gonflé", "enflé", devenu "épais comme la graisse", lourd de son "impénitence"... Le cœur "incirconcis", "loin du Seigneur" et qui "s’adonne au mal". Le cœur "prostitué", "dévoyé et rebelle", qui "médite des projets coupables" et "s’obstine".

Toute décision commence toujours par "dire en son cœur". Les "dispositions" profondes de ton cœur. Les "désirs" de ton cœur... Les "passions" de ton cœur. Ce qui "tient à" ton cœur. Ce vers quoi ton cœur "te porte". Ce vers quoi il "se tourne". Ce dont il se "détourne". Ce dont il "est proche". Ce dont il "est loin". Ce vers quoi il "incline". Ce à quoi il "s’attache". Ce dont il "se laisse séduire"

Dieu "connaît" les cœurs. Dieu connaît le cœur de tous. Il "sait le secret" des cœurs. Il "sonde" les cœurs. Il "scrute" les cœurs. Il "connaît le fond" du cœur. Il "pèse" les cœurs.


J’avais beau me dire que
je ne penserai plus à lui
et que
je ne parlerai plus en son nom.
Mais
c’était en mon cœur,
au plus profond de moi-même,
comme un feu dévorant.

(Jérémie 20,8-9).

Mon cœur se brise en moi,
je
tremble de tous mes membres.
Je
suis comme un homme ivre,
comme quelqu’un grisé par le vin.
(Jérémie 23,9).

Et ils se dirent l’un à l’autre:
notre cœur n’était-il pas tout brûlant au-dedans de nous,
quand il nous parlait en chemin ?

(Luc 24,32).

L’homme bon tire le bien du trésor de son cœur qui est bon;
et l’homme mauvais tire le mal de son cœur qui est mauvais.
Car
ce que dit la bouche, c’est ce qui déborde du cœur.
(Luc 6,45).

Là où est votre trésor, là aussi sera votre cœur.
(Luc 12,33-34).

Marie conservait avec soin toutes ces choses,
les
méditant en son cœur.
(Luc 2,19).

Je poserai ma loi au fond d’eux-mêmes.
Je la graverai dans leur cœur.
(Jérémie 31,34).

La racine des pensées, c’est le cœur.
(Ben Sirac 37,17-18).

Mon cœur au fond de moi s’épouvante.
(Psaume 143,4).

Dieu a resplendi dans nos cœurs.
(2 Corinthiens 4,6).

Je
poserai ma loi au fond d’eux-mêmes.
je la graverai dans leur cœur.
(Jérémie 31,32).

J’extirperai de votre chair le cœur de pierre
et
je vous donnerai un cœur de chair.
(Ezéchiel 11,19).

Je vais la séduire, je la conduirai au désert
et
je parlerai à son cœur.
(Osée 2,16).

La parole est tout près de toi,
sur tes lèvres et dans ton cœur.

(Romains 10,8-).

Celui qui croit du fond de son cœur devient juste
.
(Romains 10,10).

Yahvé, ma force et mon bouclier,
en lui mon cœur a foi.
(Psaume 28,7).

La racine des pensées, c’est le cœur.
(Ben Sirac 37,18)

Je dors, mais mon cœur veille.
(Cantique 5,2).

S’il n’hésite pas dans son cœur,
mais croit que ce qu’il dit va arriver,
cela lui sera accordé.

(Marc 11,23).

Mon cœur est prêt, ô Dieu...
(Psaume 108,2).

Car la parole est tout près de toi,
elle est dans ton cœur pour que tu la mettes en pratique.
(Deutéronome 30,14).

Dieu est plus grand que notre cœur.
(1 Jean 3,20).


L’artifice leur déborde du cœur

(Psaume 73,7).

Ils ont rendu leur cœur dur comme diamant...
(Zacharie 7,2).

Nous avons péché...
Voilà pourquoi
notre cœur est malade.
(Lamentations 5,16-17).

Tout ce mal vient du dedans, et rend l’homme impur.
(Marc 7,23).

Pourquoi des doutes montent-ils dans votre cœur ?
(Luc 24,38).

Pourquoi Satan a-t-il rempli ton cœur,
que tu mentes à l’Esprit Saint ?

(Actes 5,3).

Ces gens-là ont mis leurs ordures dans leur cœur...
(Ezéchiel 14,3).

Il a sondé les profondeurs de l’abîme et du cœur humain
et il a découvert leurs calculs
.
(Ben Sirac 42,18).

Déchirez votre cœur, et non pas vos vêtements...
(Joël 2,13).

... un voile est posé sur leur cœur.
(2 Corinthiens 3,15).

Faites-vous un cœur nouveau et un esprit nouveau.
(Ezéchiel 18,31).

J’ôterai de votre chair le
cœur de pierre
et
je vous donnerai un cœur de chair...
(Ezéchiel 36,27).

Dieu a mis dans nos cœurs les arrhes de l’Esprit.
(2 Corinthiens 1,22).

Celui qui sonde les cœurs sait quel est le désir de l’Esprit.
(Romains 8,26-27).

Dieu a envoyé dans nos cœurs l’Esprit de son Fils.
(Galates 4,6).

L’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs
par le saint Esprit qui nous fut donné.

(Romains 5,5).

Dieu est plus grand que notre cœur.
(1 Jean 3,20).

Moi, Yahvé, je scrute le cœur, je sonde les reins,
(Jérémie 17,9-10).

Il a sondé les profondeurs de l’abîme et du cœur humain.
(Ben Sirac 42,18).

Il mettra en lumière tout se qui se cache dans l’obscurité
et
dévoilera les pensées secrètes des cœurs.
(1 Corinthiens 4,5).

Scrute mon cœur, Seigneur. Scrute-moi, Yahvé,
éprouve-moi,
passe au feu mes reins et mon cœur.
(Psaume 26,2).

Elle
juge des intentions et des pensées du cœur.
Rien n’échappe à ses yeux.

(Hébreux 4,12-13).

Ma bouche énonce la sagesse
et
le murmure de mon cœur, l’intelligence.
(Psaume 49,4).

Comme votre cœur est lent à croire...
(Luc 24,25).

Leur cœur inintelligent s’est enténébré.
(Romains 1,21).

En Lui, la joie de notre cœur.
(Psaume 33,21).

Ton cœur tressaillira et se dilatera.
(Isaïe 60,5).

Mon cœur et ma chair crient de joie vers le Dieu vivant.
(Psaume 84,3).

Tu as mis mon cœur au large.
(Psaume 119,32).

La multitude des croyants n’avait qu’un cœur et qu’une âme.
(Actes 4,32).


L'émotion spirituelle


L’
émotion est de l’ordre de la vibration. Avec ses longueurs d’onde et ses harmoniques. Comme ce qui fait résonner un instrument de musique, Ici, il s’agit de la ‘vibration’ de l’être humain dans ses profondeurs. Le retentissement somato-psycho-pneumato-logique de l’unité corps-âme-esprit de l’homme. Une unité absolument spécifique et si éloignée de l’animal. Car, ici, le retentissement joue plus à la verticale qu’à l'horizontale. La différence ‘spécifique’ s’appelant ‘esprit’.

La résonance de l’esprit dans ‘mon’ corps s’appelle ‘personne’. Et la personne s’identifie avec mon ‘cœur’. Le ‘cœur’ fait résonner
charnellement la totalité spirituelle de l’homme. Ceci prend une singulière pertinence dans l’émotion profonde. Par exemple dans ce qu’on peut appeler une ‘sainte colère’. Lorsque ça déborde et explose...

Ce n’est pas le corps mais l’esprit qui proteste véhémentement face à une injustice ou une valeur bafouée. Mais le corps s’y reconnaît comme l’absolu complice de l’âme en révolte. C'est dans l'émotion spirituelle profonde que se fait l’expérience
charnelle de la dimension spirituelle de l’homme. Par exemple dans ce qu’on peut appeler une ‘sainte colère’. Lorsque ça déborde et explose... Ce n’est pas le corps mais l’esprit qui proteste véhémentement face à une injustice ou une valeur bafouée. Mais le corps s’y reconnaît comme l’absolu complice de l’âme en révolte.

Face au sublime, face au mystère, face à la mort, face à la grâce, face à ce qui le dépasse absolument, l’homme expérimente sa transcendance avec toutes les fibres de sa totalité pneumo-psycho-somatique. Dans l’émotion spirituelle, si spécifiquement humaine, la transcendance traverse tout l’humain et le fait vibrer dans sa verticale. Qu’est fondamentalement le ‘fascinosum’ et le ‘tremendum’ de l’expérience du ‘sacré’ sinon un retentissement en très grande profondeur ‘charnelle’ d’un infini ?

L’intelligence du cœur

Ton ‘cœur’ est le lieu de la vérité en toi.
Que tu en prennes conscience ou non,
lorsque ton ‘cœur’ est perverti, tout est perverti !
Lorsque la grande relation verticale de divine humanisation est dénaturée,
tout est dénaturé.

Ton ‘cœur’ est le lieu d’une parole vraie.
Ta parole naît avec les pensées de ton cœur.
Tu la médites en ton cœur. Tu réfléchis en ton cœur.
Avant qu’elle ne soit intelligible, déjà elle s’y murmure.
Avant qu’elle ne soit prononcée, déjà elle se dit dans le secret de ton cœur.
Ensuite tu la profères selon ton cœur.

Le ‘cœur’ est transparent à la Lumière du Verbe qui illumine tout homme.

Le ‘cœur’ est le lieu de la sagesse.
C’est-à-dire qu’il a, au-delà de l’intelligence, le goût profond de l’authentique.

Du ‘fond’ de ton ‘cœur’ se dit comme naturellement un ‘oui’ serein à l’être.
Il est accord fondamental avec l’essence profonde des choses.

Ton ‘cœur’ ne cesse de t’affirmer que l’essentiel de ta vie se joue et se décide
sur un autre plan que celui des évidences quotidiennes.

Le ‘cœur’ n’est jamais dupe. Il lit entre les lignes.
Il sait prendre ses distances. Il cultive l’humour.
Il a toujours une ‘pensée de derrière’...

Ton ‘cœur’ proteste contre l’absurde.
Il proteste que tu es éternel.

Le ‘cœur’ perçoit l’autre moitié symbolique du monde.

Le ‘cœur’ est paisible clarté au milieu des ambiguïtés.
Il est certitude que derrière tous les envers du monde il y a un endroit.

Le ‘cœur’ sent que l’être, dans ses ultimes profondeurs
n’est pas de l’ordre de la ‘chose’,
mais de l’ordre de l'Esprit’.

C’est en ton ‘cœur’ que se tient la sagesse.
C’est-à-dire, au-delà de l’intelligence,
le goût profond de l’authentique et le sens de l’invisible.

Le ‘cœur’ pressent qu’il y a une infinité de choses
qui demandent à être cherchées plus loin.

Le ‘cœur’ reconnaît la Présence.
C’est lui qui te souffle:"C’est le Seigneur !"

Le ‘cœur’, au plus fort de la tourmente,
ne cesse de dire le plus simplement du monde: "tout est grâce".




D. La certitude intérieure

Le 'je' personnel n'a jamais été autant mis en question qu'aujourd'hui. De partout on proclame non seulement sa mort mais son essentielle inanité. Mais que reste-til de l'humain sans 'sujet' d'humanité ?  Il y a une logique interne à ce vaste mouvement de clôture du possible humain sur lui-même. Mais cette logique elle-même ne se met à fonctionner qu’à partir de l’originaire ouverture de ce possible humain par judéo-chrétienne grâce.

Cogito

Où l'on assiste à l'extrême radicalisation,
en trois actes, en trois actes historiques, du ’je pense’ de plus en plus schizoïde. — Premier acte. Descartes. Je pense donc je suis. L’arkhè philosophique, le point de départ fondateur, n’est plus ontologique mais seulement logique. Renversement ’copernicien’ du centre et de la périphérie, ce n’est plus la pensée qui gravite autour de l’être, c’est l’être, désormais, qui gravite autour de la pensée. Non seulement le ’sujet’ pensant a barre sur l’objet pensé mais il devient le médiateur universel de la vérité sur l’être. Sans doute celui-ci garde-t-il une priorité ontologique indépendante des possibilités logiques de l’esprit humain. L’être existe encore indépendamment de ma pensée. Dieu existe. Encore. Le monde existe. Encore. Mais leur pertinence passe par mon possible sur eux. — Deuxième acte. Kant. L’être, l’être-en-soi, s’estompe. Il est relégué du côté de l’inconnaissable. Son existence n’est plus que postulée. C’est le sujet qui occupe toute la scène. Il me donne l’être-pour-moi. Avec désormais la question centrale, critique, à savoir quelles sont les exactes possibilités du Cogito et ses strictes limites. — Troisième acte. Hegel. Le Cogito s’identifie avec l’Absolu où coïncident Etre et Pensée. Il y a identité entre la pensée et le possible de l’homme et la pensée et le possible de l’Absolu. Tout le rationnel est réel et tout le réel est rationnel. Une Totalité sans altérité irréductible. Toute altérité se reprend comme moment intégrant dans le processus de la pensée dialectique qui est identiquement création. Le Cogito s’absolutise finalement en immanence absolue.

Il faut remonter plus de dix siècles en arrière pour découvrir d'autres fécondités à travers le cogito. Ainsi avec saint Augustin.

La certitude non seulement résiste au doute, mais le doute lui-même la renforce.
On peut en effet douter de tout. « Par contre, nul ne doute qu'il ne se souvienne, qu'il ne comprenne, qu'il ne veuille, qu'il ne pense, qu'il ne sache, qu'il ne juge. Puisque, même s'il doute, il vit ; s'il doute d'où vient son doute, il se souvient ; s'il doute, il comprend qu'il doute ; s'il doute, il veut arriver à la certitude ; s'il doute, il pense ; s'il doute, il sait qu'il ne sait pas ; s'il doute, il sait qu'il ne faut pas donner son assentiment à la légère. On peut donc douter du reste, mais de tous ces actes de l'esprit, on ne doit pas douter ; si ces actes n'étaient pas, impossible de douter de quoi que ce soit. » (Trinité X,14)

Ces 'actes de l'esprit' sont indubitables. Le doute lui-même rend témoignage que l'âme se connaît, lors même qu'elle se cherche. Ces actes de l'esprit témoignent que l'âme se connaît avec certitude et qu'elle connaît sa substance avec certitude. Elle peut avoir recours à des représentations imaginatives. Mais il est absolument impossible qu'elle pense ce qu'elle est comme elle pense ce qu'elle n'est pas.


L
e cogito augustinien est là pour rendre raison à la fois de cette connaissance de soi et de l'ignorance de soi. Il a pour fonction d'argumenter là où cette connaissance n'est pas assurée face à l'ignorance, notamment les errements sceptiques et matérialistes. Il faut immédiatement souligner la différence fondamentale d'avec le 'cogito' de Descartes.
 

Descartes

 

Augustin

La pensée est prisonnière de la bulle de la schizoïdie moderne.

 

La pensée pense dans l'ouvert.

Cherche un fondement absolu.

 

Existe déjà dans un englobant absolu.

Je pense comme origine absolue.

 

Avant que je ne pense je suis déjà pensé.

Le doute hyperbolique précède le cogito.

 

La certitude de soi, la certitude de son existence comme soi précède le doute.

Le 'je pense' est fondateur. Ensuite viennent les 'longues chaînes de raisons'.

 

Le 'je pense' est fondé sur un préalable.

La réflexion philosophique se boucle sur elle-même.

 

La réflexion philosophique est béante sur sur un 'réel' plus originaire.

La conscience de soi précède la connaissance de soi.

 

La connaissance de soi précède la conscience de soi.

La recherche précède la découverte.

 

La découverte précède la recherche. Un néant ne cherche pas.

A travers le doute hyperbolique il veut trouver une première certitude absolue, fondement inébranlable de toutes les autres certitudes.

 

Le doute est au service d'une réflexion sur l^être et sur l'absolu.

La pensée est centrale et le réel gravite autour d'elle.

 

Le réel est central et la pensée gravite autour de lui.

Je pense donc je suis.

 

Je suis donc je pense.

Le cogito cartésien est un cogito de la pensée.

 

Le cogito augustinien est un cogito spirituel,

Le cogito révèle une pensée menacée de n'être qu'elle-même.

 

Le cogito pense l’absolu comme sujet à soi et intériorité substantielle,

La pensée étant l'absolu, l'argument devient base de certitude en lui-même.

 

Il s'agit de toujours pour Augustin de distinguer ses certitudes de sa recherche d'arguments pour convaincre.


Se penser

L'âme n'a pas besoin d'être invitée à se connaître elle-même, puisqu’elle se connaît toujours. Mais, en revanche, elle doit être invitée à se penser (cogitare) elle-même, car cet acte de conscience dépend d’une activité qu’elle ne fait pas toujours, et que, partant, elle peut se tromper elle-même en ne la faisant pas. "Pourquoi donc lui ordonne-t-on de se connaître? C’est, je crois, pour qu’elle pense à elle-même et pour qu’elle vive conformément à sa nature, c’est-à-dire pour qu’elle désire être réglée selon sa nature, au-dessous de celui à qui elle doit être soumise, au dessus des êtres qu’elle doit dominer; au-dessous de celui par qui elle doit être gouvernée, au dessus des êtres qu’elle doit gouverner." (Trinité, Livre X, 5)

Autre chose est de ne pas se connaître, autre chose de ne pas penser à soi, L'insistance d'Augustin sur la distinction entre connaissance et pensée, entre connaissance de soi et cogitation, est ici capitale. La connaissance de soi par l’âme est une certitude toujours déjà là, Il ne s’agit donc pas de se connaître soi-même, mais de se penser soi-même. Il s'agit de redevenir conscient de soi, en retrouvant en soi cette connaissance de l’âme par elle-même qui ne l'a jamais quittée et que seule la pensée a pu déranger.

La connaissance, pour Saint Augustin, est indiscernable de la mémoire. Connaître, c’est reconnaître. La connaissance peut s'éloigner de la pensée actuelle en se dispersant dans la mémoire. Il y a donc un hiatus entre la connaissance et la pensée, une distance intérieure à l'esprit.

Il s'agit de penser ce qui est connu mais oublié. L'acte de penser est un acte de rassemblement. R
amener ce qui était dispersé dans la mémoire à une conscience présente, réunir en son moi présent ce qui était implicitement connu dans la mémoire mais à quoi on ne pensait pas. "Si je reste un peu de temps sans les évoquer, elles se replongent et se dispersent dans leurs mystérieuses retraites; force est alors, pour la pensée, d’aller les y chercher – elles n’ont pas d’autres habitacles – comme si elles étaient nouvelles et de les réunir une seconde fois (cogenda) pour qu’elles puissent faire l’objet d’un savoir; c'est-à-dire qu’il faut les tirer de leur état de dispersion et les rassembler. De là l’expression cogitare, car cogo et cogito sont entre eux comme ago et agito, facio et factito; cependant, l’intelligence a revendiqué ce mot (cogito) en propre; si bien que cette opération de rassembler, de réunir dans l’esprit et non ailleurs, c’est proprement ce qu’on nomme penser (cogitare)." (Confessions, Livre X, chapitre XI)

L'errance 'chosiste' de l'âme

Lorsque l'âme se prend pour une 'chose'. Une telle erreur serait impossible dans une âme entièrement revenue à soi. D’où peut-elle venir ? Elle vient d’une réflexivité, mais d’une mauvaise réflexivité. L'âme se tourne vers les choses extérieures. Ces choses sensibles qu’elle veut connaître, elles les aime à travers la connaissance et la pensée qu’elle en a. La concupiscence. Pour Augustin l'amour est toujours ce qui rend raison de l’agir même de l’intelligence. Par cet amour des choses autres qu’elle-même, l'âme s’éloigne de soi, "Or, l’âme se trompe quand elle s’unit à ces images avec tant de passion qu’elle s’imagine être de même nature qu’elles. Elle s’y assimile en quelque sorte, non réellement, mais par la pensée; non qu’elle se croie une image, mais elle se confond avec l’objet dont elle porte l’image en elle-même." (Trinité X, VI)

Un premier cogito réflexe de l'âme est un mauvais retour à soi. Elle rentre en elle-même avec les images sensibles des choses qu'elle a connues. Elle se prend pour une image, se pense comme une image. "La puissance de l’amour est telle que, même quand l’âme rentre en quelque sorte chez elle pour s’occuper. d’elle-même, elle attire à elle les objets qu’elle a étudiés avec passion et auxquels elle s’est pour ainsi dire collée par la glu du souci. Et comme les objets qu’elle a goûtés par les sens corporels et dans lesquels une longue familiarité l’a enchevêtrée, sont des corps, et qu’elle ne peut, en rentrant chez elle, introduire des corps dans une région immatérielle, elle recueille et emporte avec elle leurs images, créées d’elle-même et en elle-même. Elle leur leur communique pour les former quelque chose de sa propre substance," (Trinité, X,5,)

Nous sommes donc capables de
nous penser comme un corps ou comme une chose. Pour que l’âme retrouve sa vérité, il suffirait qu’elle retourne en elle-même en écartant les représentations imaginaires, "Que l’âme ne cherche donc pas à se voir comme absente, mais qu’elle s’attache à se bien discerner comme présente. Qu’elle ne se connaisse pas comme ne se connaissant pas, mais qu’elle se distingue elle-même de tout objet étranger qu’elle connaît." (Trinité X,9)

"Elle verra bientôt qu’elle s’est toujours aimée, qu’elle s’est toujours connue; mais qu’en aimant quelque autre chose avec elle, elle s’est confondue avec cet élément étranger, elle s’est, en quelque sorte, grossie; et qu’en embrassant comme une seule chose des choses différentes, elle a pris ces choses différentes pour une seule chose." (Trinité X,8)

La pensée trompeuse

Face à une authentique approche de l'âme, scepticisme et matérialisme ont une même origine. Il s'agit de la pensée elle-même, à savoir la réflexion par laquelle le moi peut se réfléchit sur autre chose que soi. L’image est une des formes possibles de l’activité pervertie de l’âme. La pensée représentative est donc une menace pour la connaissance réflexive du savoir vrai. « L'erreur de l'âme sur elle-même vient de ce qu'elle s'identifie à ces images avec un si grand amour qu'elle en vient à se juger elle-même comme quelque chose de tel. Elle s'assimile à ces images, non par son être, mais par la pensée : elle se figure qu'elle est ce dont elle porte l'image en elle. » (Trinité, VI,8 )

Pour Augustin le savoir est confronté à des formes de pensées très puissantes, bien que fausses en tant que pensées. C'est que l’âme a donné une partie de sa substance à ces pensées si bien que le moi se laisse tromper. Il s'agit donc de trouver au cœur même de la pensée seule, un critère de démarcation entre la vérité et l’erreur, entre le savoir et la pensée. Il s'agit de discriminer, parmi les pensées, celles qui sont la connaissance de celles qui ne sont que des représentations, ce qui, dans la cogitation, relève de la croyance, et ce qui relève du savoir. L'âme doit rejeter ce qu'elle se figure pour voir ce qu'elle sait. Dans la pensée elle-même la distance de soi à soi est possible, La pensée représentative, et même réflexive, est en même temps faculté de doute, d’imagination et de croyance. C'est au cœur même de cette pensée qu'il s'agit de trouver une source de savoir indubitable, une forme de pensée qui soit indubitablement connaissance.

Si tous les actes de l’âme son des pensées, des cogitations, c'est-à-dire des représentations hors de la réalité de ce qu’elle est, n’est-il pas inévitable que le doute subsiste quand elle pense qu’elle est quand elle doute ? Si tout est pensée, aucune connaissance, qui suppose le rapport à l’être réel, n’échappe au
risque de n’être qu’une croyance. Il est donc essentiel de distinguer une pensée représentative et une pensée 'substantielle'.

Face au matérialisme il s'agit pour Saint Augustin de montrer que la pensée est l’activité de l’âme et non celle d’un corps, Face au scepticisme il s'agit de montrer que
la pensée est de l’être. Dans les deux cas l'argumentation de Saint Augustin est fondamentalement la même.

Le doute matérialiste

Il faut distinguer avec Augustin les thèses matérialistes qui font de l’âme un corps, à l’image, par exemple d’Anaximène qui pense que l’âme est air, affirmant que l’âme est une substance corporelle, d'avec les thèses qui font de l’âme non un corps mais une relation du corps, par exemple une harmonie et une cohérence du corps, à l’image des épicuriens qui considèrent que l’âme est l’unité des atomes matériels qui leur confère la sensibilité. Ce dernier matérialisme fait de l’âme un accident du corps, et lui fait perdre la substantialité même : l’âme devient une simple relation, qui n’existe que par les corps qui la composent, et qui se détruit avec eux. En même temps se perd la certitude du cogito car l'âme ne peut plus être connue en soi par sa pure présence. L'âme redevient un inconnaissable. Pour saisir son être et son essence il faut aller chercher derrière ses activités de pensée le substrat qui la fonde, le support qui lui donne l’être. Comme si elle n’était plus cause et fondement d’elle-même. Comme si sa substance était ailleurs la laissant obscure à elle-même.

La sensation est toujours transitive, et ignore son intériorité. Cette distinction entre le sujet et l’objet, entre
l’objet imagé et la faculté imaginante, cette extériorisation de la connaissance sensible, est la cause de l’erreur de l’âme sur elle-même. L'âme matérialiste s’objectivise elle-même et s’oublie comme pouvoir subjectif de pensée. Elle se figure qu’elle est ce dont elle porte l’image en elle. Le cogito s’oublie comme activité de pensée pour ne plus voir que l’objet de sa pensée. Ainsi se perd la notion d’intériorité.

Le
s matérialistes ne nient pas que l’âme doute, ou qu’elle juge ou qu’elle comprenne. Mais pour eux ces différentes facultés ou activités sont liées aux objets qu’elles représentent ou bien produites et causées par ces objets. Ils se figurent donc que l’âme est un corps, à l’image des objets corporels qu’ils se représentent. Ils ne voient pas que ces activités de la pensée supposent la pensée même en tant que son premier objet. Lorsque la pensée connaît un corps, elle connaît un objet en même temps qu'elle se connaît comme connaissante. Elle se donne toujours comme se pensant dans tous les actes de sa pensée. Elle est donc toujours donnée comme intériorité,

Le matérialiste pense que l’âme est un corps parce qu’il objective les activités de l’âme, en les définissant par leurs objets. Pourquoi donc l’âme ne serait-elle pas d’abord une âme sensitive, consciente de soi par les sens comme chez l'animal ? Saint Augustin répond que le corps sent qu’il vit, mais il ne le sait pas, c'est-à-dire qu’il ne le comprend pas. Il ne sait pas qu’il est le sujet de la perception qu’il a. Un corps n'a pas la faculté d’intériorité, c'est-à-dire cette certitude de soi, cette connaissance de soi-même, cette connaissance spirituelle de sa vie.

Le matérialiste reste dans la particularité d'un point de vue. La conscience de soi, par contre, est absolument universelle. C’est sa lumière universelle, sa manière de s’approcher de la vérité de l’être qui est déposée en elle depuis toujours sous la forme même de la conscience de soi. Cette universalité de la conscience de soi ne peut donc pas ne pas être aussi celle de l’âme des matérialistes. Ils ne peuvent nier qu’ils pensent, qu’ils jugent, qu’ils sentent et qu’ils le savent, bref qu’ils sont des sujets conscients de soi. Penser autrement, ce n’est pas penser, mais seulement sentir.
"En effet, toute âme ne pense pas qu'elle est air: il en est qui pensent qu'elle est feu, d'autres cerveau, d'autres tel corps, d'autres tel autre, comme nous l'avons dit ci-dessus. Par contre, toute âme sait qu'elle comprend, qu'elle est, qu'elle vit : mais elle rapporte l'acte de comprendre à l'objet qu'elle comprend, l'acte d'être et de vivre à elle-même." (Trinité, X,13)

Penser, se penser ainsi en vérité, ce n’est pas une des activités de l’âme, c’est l’essence même de l’âme. Dès que l'âme retranche d’elle tout ce qui n’est pas elle, à savoir les images, les corps, les objets, elle-même pensée comme objet, elle se retrouve spontanément et immédiatement comme sujet pensant. Son intériorité est son essence. Il suffit qu’elle se retourne vers elle-même qu’immédiatement elle se connaît pour ce qu’elle est.

Indubitable

On peut douter de tout aussi bien des réalités extérieures que des réalités intérieures. Toute sensation est trompeuse. Nos représentations ne sont jamais que probables et simplement vraisemblables. Nous n’avons rien d’autre que des croyances, ou des opinions, y compris quant à l’existence de l’âme. Et peut-être celle-ci n'est elle-même qu’un songe. Face au matérialisme il s'agit pour Saint Augustin de montrer que la pensée est l’activité de l’âme et non celle d’un corps, Face au scepticisme il s'agit de montrer que la pensée est de l’être. Dans les deux cas l'argumentation de Saint Augustin est fondamentalement la même. L’âme est spiritualité. Elle ne peut douter de son être, car elle est tout aussi certaine de son être que de sa pensée.

En doutant
nul ne doute
qu'il ne se souvienne,
qu'il ne comprenne,
qu'il ne veuille,
qu'il ne pense,
qu'il ne sache,
qu'il ne juge.

Puisque, même
s'il doute, il vit;
s'il doute d'où vient son doute, il se souvient;
s'il doute, il comprend qu'il doute;
s'il doute, il veut arriver à la certitude;
s'il doute, il pense;
s'il doute, il sait qu'il ne sait pas;
s'il doute, il sait qu'il ne faut pas donner son assentiment à la légère.

On peut donc douter du reste,
mais de tous ces actes de l'esprit,
on ne doit pas douter.
Si ces actes n'étaient pas,
impossible de douter
de quoi que ce soit.


(Traité de la Trinité X,14)

On ne peut pas douter des actes de l’esprit. Le doute, en effet, est l’acte de l’esprit par excellence. Plus on doute, plus on affirme l'esprit. La pensée est cogitatio au sens fort, c'est-à-dire cogo (rassembler) et agito (action). activité de synthèse, un pouvoir d’unification, une substance unifiante. est l’activité entière de toutes ses facultés. L’esprit est un acte et non pas une chose. Le doute est l’acte le plus pur de l’âme consciente de soi. Dans le doute, l’âme reste en soi et face à soi. Elle exprime le plus purement son intériorité essentielle. Elle se révèle comme lumière de soi au coeur de sa suspension. En même temps elle révèle l’image de Dieu en nous.

Il est absolument impossible que l'âme pense ce qu’elle est comme elle pense ce qu’elle n’est pas.

L’intériorité non discursive

Au cœur même de la pensée se distinguent deux formes de pensée: la pensée intérieure dans laquelle l’âme se connaît elle-même et la pensée discursive et attributive par laquelle l’âme connaît et pense les autres choses. Reste à se demander si le cogito est une proposition discursive comme une autre, une connaissance comme une autre. Le cogito est-il l'objet d'un savoir logique ? Y a-t-il une logique de l’intériorité du moi ?

Dans le cogito de Descartes le moi du cogito se définit à partir de ses attributs. Or quels sont les attributs qui peuvent être attribués à la seule pensée ? Descartes découvre que la pensée est le seul attribut de cette pensée. Il conclut donc en disant qu’il est précisément une chose qui pense. Le moi est donc un substrat. Celui-ci se définit par son attribut. (Le corps se définit par l’autre attribut qu’est celui de l’étendue). Il y a donc quelque chose de non-immédiat dans le cogito cartésien puisqu'il faut passer par l’attribut pour connaître l’essence de sa substance. La substance du 'je' pensant ne se connaît pas de soi. La certitude du cogito, indubitable par rapport aux actes de pensée, ne l’est pas quant à l’essence de la chose pensante.

Pour Saint Augustin l’âme se connaît nécessairement comme une âme lorsqu’elle se cherche. Car se cherchant, elle s’aime. Et si elle s’aime en se cherchant, c’est qu’elle se connaît déjà. La connaissance de soi est donc antérieure à la conscience ou à la pensée. Celle-ci n’est possible que par cette antériorité même. En vertu de cette antériorité absolue de la connaissance de soi sur la pensée et la conscience de soi, l'âme connaît donc sa substance. Si, en effet, elle ne connaissait pas sa substance, elle ne se connaîtrait pas du tout. Elle n'aurait aucune certitude, puisqu’elle ne connaîtrait que les attributs de cette substance dont il faudrait encore chercher le support.

Elle ne peut se connaître qu’en totalité, c'est-à-dire substantiellement, autrement elle ne peut se chercher. On ne peut connaître la substance à partir de l’attribut. Seule la substance peut connaître la substance. Seule la totalité de l’âme peut connaître la totalité de l’âme, "Que dire ? L'âme se connaît elle partiellement, s'ignore-t-elle partiellement ? Mais il est absurde de dire qu'elle n'est pas tout entière à connaître qu'elle connaît. Je ne dis pas : elle connaît la totalité d’elle-même, mais toute l'âme connaît qu'elle connaît. Lors donc qu'elle connaît quelque chose de soi, elle ne le peut qu'en étant tout entière sujet de sa connaissance : elle est donc tout entière à se connaître. Or, elle se connaît connaissant quelque chose et cela n'est possible que si toute l'âme connaît. Elle se connaît donc tout entière. Enfin lorsque l'âme cherche à se connaître, elle sait déjà qu'elle est une âme : autrement, elle ignorerait qu'elle se cherche et risquerait de chercher une chose pour une autre. Il pourrait se faire en effet qu'elle ne soit pas âme et alors, lorsqu'elle chercherait à connaître l'âme, ce n'est pas elle qu'elle chercherait. " (Trinité X,4,6)

Le cogito n’est pas la connaissance d’un objet par un sujet. Il est la connaissance d’un sujet par un sujet. C’est la substance elle-même qui produit sa propre connaissance. En elle,
la connaissance et l’être sont une seule et même chose.

Intériorité spirituelle

L’intériorité du cogito augustinien est une intériorité spirituelle. L'expérience spirituelle de ce cogito donne à la pensée la puissance de dépasser les différentes séparations, montrant que l’âme est toujours à la fois pensée de et objet de sa pensée. Pensée de quelque chose et pensée de soi. La volonté doit être vouloir soi pour être une volonté. L’intelligence doit se comprendre soi pour être une intelligence. La mémoire doit être savoir de soi pour être réellement savoir.

La distinction entre la subjectivité et l’objectivité est la marque d’une âme qui s’est oubliée dans son essence et sa pure présence, dans sa révélation intérieure de substance indivisible. C'est le matérialisme qui rouvre à sa manière la scission entre le sujet et ses actes, entre le moi et l’intelligence. Pourquoi le moi ne pourrait-il pas être matériel, et ses activités spirituelles, comme des accidents et des modifications de sa substance ?

Dans une perspective de logique aristotélicienne l’âme serait le sujet, ou substrat, de ses activités spirituelles. Le sujet-substance est inconnaissable; il n'est connue que dans la mesure où il est défini par les attributs et les qualités qui le déterminent mais sans lui donne l'être. Une telle théorie peut s'accorder avec les hypothèses matérialistes. Si le sujet n'est qu'un substrat indéterminé et inconnaissable en lui-même, pourquoi ne pourrait-on pas attribuer les actes de l’esprit à n’importe quel sujet, donc à n'importe quelle substance corporelle ? Dès lors le cogito perd son intériorité voire sa spiritualité.

Le doute lui-même requiert la pensée comme acte et partant comme être et première certitude. Si les activités de l’esprit ne sont que des accidents d’une substance, l’être du cogito ne rend pas indubitable son essence, c'est-à-dire son essence spirituelle. S’il n’est pas douteux que je suis quand je pense, ou doute ou juge ou veux etc.., il peut rester douteux que je sois une substance pensante, que mon essence soit d’être une pensée, si la pensée elle-même n’est qu’un accident d’un sujet. Si la pensée est connue seulement comme une substance pensante, elle est seulement connue par ses attributs de pensée.

La certitude

La certitude est donnée dans une 'représentation compréhensive' c'est-à-dire accompagnée de la nécessité d’être vraie. Lorsque nous savons que la pensée que nous avons n’est pas produite par nous, mais par la chose même qui est pensée. Lorsque la chose pensée se pense elle-même en nous.

Si, par exemple, la pensée pense qu’elle est air ou feu, elle ne peut pas être certaine que le feu pense. Au contraire, étant une pensée, elle est certaine qu’elle pense. Car dans cette pensée, elle est à la fois la cause et l’effet de la représentation. La certitude vient du fait que ce à quoi elle pense est en même temps cause de cette. En d'autres termes, comme objet elle est certaine d’être ce qu’elle est et en même temps certaine d’être en tant que sujet. «
Il est absolument impossible qu’elle pense ce qu’elle est comme elle pense ce qu’elle n’est pas. » (Trinité x, 10,16). Le cogito n’est pas une pensée comparable aux pensées des autres choses, une pensée 'attributive'. En elle, la substance et l’attribut ne se distinguent pas. En elle, la connaissance et l’objet connu deviennent une seule et même chose. La certitude est substantielle.

Au-delà de ses errements, l'âme revient à elle-même. Elle se retrouve comme un soi, c'est-à-dire un sujet. L'âme n’est pas un quelque chose. Elle n'est même pas une substance pensante. Elle n'est pas un substrat de pensée ou de représentation. Présent lui-même à lui-même, le cogito n’est pas produit par la pensée ou le jugement, il est ma pensée en tant qu’elle est le sujet qui se donne à soi sa réflexivité comme son essence. L'âme est
intime à soi, Elle est sujet de son être, sujet de la connaissance que nous en avons.

La ressemblance trinitaire

La Trinité est le thème central du livre de Saint Augustin où il est si étonnement question de l'âme humaine,elle aussi une et trine à l'image et à la ressemblance de Dieu. L'unité d'un 'je' dans la trinité des facultés essentielles, la mémoire, l'intelligence et la volonté.
Ce rapport entre unité et trinité est en Dieu d'une incroyable complexité. En l'homme il ne l'est pas moins. La réflexion sur le modèle divin permet à Augustin de mieux comprendre l'âme humaine. En retour, l'expérience lucide du 'je' humain apporte des lumières à l'intelligence du mystère divin. L'intelligibilité est en quelque sorte réciproque.

Les trois personnes de la sainte Trinité ne sont pas comme trois attributs d'une substance divine unique. Le Fils n'est pas un attribut du père. Sa divinité ne lui est pas extérieure. Elle n'est pas de l'ordre de la qualité. Au contraire le Fils est identique au Père en tant qu'il est toute sa substance. Mystère d'une substance une qui est à la fois elle-même
comme essence et qui en même temps s'engendre en trois personnes sans jamais se diviser. Une relation qui ne cesse pas d'être en absolue intériorité avec elle-même. Dieu est pour ainsi dire une substance qui engendre d'elle-même ses qualités sans cesser de rester intérieurement et intimement identique à elle-même. En Dieu il n'y a aucune extériorité entre le sujet et ses prédicats. Dieu s'engendre lui-même en engendrant le Fils sans jamais introduire de distance de soi à soi..

C'est la théologie qui a permis à Saint Augustin de construire une véritable philosophie de la substance-sujet et de comprendre à travers elle l'essence de l'intériorité de l'âme humaine.
Un même conscience qui se retrouve chaque fois tout entière dans la mémoire, dans l'intelligence, dans la volonté sans être divisée en passant de l'une des facultés à l'autre.

A l'inverse de Dieu dont elle est pourtant l'image et la ressemblance, l'âme humaine peut, contrairement à son essence, s'éloigner d'elle-même et de la certitude absolue d'elle-même. Elle peut ainsi se prendre pour une chose, ou pour un objet, ou pour une qualité, ou pour un attribut. Cette errance de la pensée hors de sa connaissance est la marque de sa finitude. L'âme se cherche et, en se cherchant, peut se perdre. Elle se cherche mal. Elle se cherche comme une chose.




E. L'expression matricielle

Sortir de la caverne... C'est le mouvement profond de l'esprit. Et la parole, elle aussi n'est qu'en sortant. De la confusion à l'articulation. De l'impliqué à l'explicité. De la complication à la clarté et à la distinction.

L'esprit s'ex-prime. Il n'est réellement que dans cette expression à travers un "je" incarné. Et il s'exprime par le logos, c'est-à-dire par la parole au sens le plus large. "Je" m'accomplis à travers ma parole. Ce processus peut être dit 'matriciel'. Il est comme un sein maternel qui porte en gésine les mille formes concrètes de l'esprit incarné. L'originelle 'langue maternelle'. Au commencement, en effet, est le verbe qui engendre l'humain. Le verbe 'constituant' donnant naissance inlassablement à l'infini les verbes 'constitués'.

L’homme est un animal qui parle.
Il est seul à parler. Nous serions pris de stupeur devant un singe qui parle !
Par la voix, la parole humaine se souffle. Elle se souffle sur les choses. Elle se souffle entre les choses. Elle se souffle entre les souffles. Ne pas pouvoir accéder à la parole c’est rester en marge de l’humain. Les maladies du langage affectent très profondément non seulement les facultés intellectuelles mais la personnalité tout entière.

Ça parle ?

Ce que "je" parle ne veut plus dire... Devenue structuraliste objet de science, la réalité linguistique ne peut pas ne pas se constituer méthodologiquement en autonomie. Au constat ‘l’homme parle’ se substitue vite l’axiome ‘il y a du langage’. Ce glissement, apparemment inoffensif, attente cependant à l’homme s’il se déplace de la méthodologie scientifique vers la philosophie. Et ce glissement n’a pas tardé à se produire. La parole ramenée et réduite au langage. Le langage ramené et réduit à la structure. L’autre enfin radicalement ramené et réduit au même !

Curieux flirt avec le néant ! Signe d’un temps où l’homme ne peut plus survivre après avoir rompu les liens ontologiques, après avoir perdu le signifié et proclamé le déclin des absolus, du sens et de la valeur. Signe d’un temps où l’homme ne peut pas ne pas mourir après avoir fait mourir Dieu... Il reste le signifiant. Nu. Insensé. Tournant à vide dans la finitude. Lorsqu’on démissionne de l’homme, lorsqu’on perd le sens de l’homme, on est prêt à se prostituer aux résidus idéologiques d’une simple méthode. Ici la perte de foi en l’homme se trouve l’alibi ’en béton’ de la neutralité structurale. Lorsque le souffle manque, on fait avec ce qu’on peut. Seulement, ici, il s’agit de faire ou de défaire l’homme lui-même. Et le pouvoir refuse d’être autre que celui de la méthode. Lorsque la possibilité de l’homme sur l’homme ne dépasse plus celle de l’outil, la méthodologie se prend pour un absolu et se boucle sur elle-même, idéologie. Il y a extension de ce qui est valable à un niveau du phénomène à l’ensemble du réel. La réduction méthodologique, scientifique, s’absolutise en réduction idéologique. L’homme n’est que... Paradoxalement cette clôture noue en projet un tel antiprojet !

L'Eros de signifier

Signifier relève d'abord d'un vouloir. Et ce vouloir est celui de l'esprit. Il se partage partout où l'esprit se dit "je" dans l'autonomie de la personne. A la base de ce vouloir il y a un désir irrépressible. Le bébé humain commence à le balbutier très tôt. Incessant miracle de l'émergence d'humanité.

Il doit y avoir une fonction signifiante, un acte spécifique de signification dépendant d’un éros spécifique. Cet éros est une faim et une soif absolument nouvelle au sein de la nature. Un éros méta-phorique au sens premier et plénier du terme. Un éros méta-phorique, c'est-à-dire qui porte plus loin, veut inlassablement dire plus et au-delà. Dans la béance de tout éros naturel surgit ce nouvel éros qui ouvre l’espace d’un questionnement in-fini. Espace où le sens ad-vient. Cet éros affecter toutes choses d'un coefficient de transcendance. Il veut donner sens. Le sens... proprement indéfinissable puisque toute définition le présuppose et n’est là que pour le délimiter. Le sens est à la fois origine et fin de la fonction signifiante. Il l’englobe et la déborde. Comme la main englobe et déborde l’outil. Le sens est l’acte de la signification ouverte à la création indéfinie.


L’homme n'est pas créateur ex nihilo d'un monde. L’homme est le démiurge des significations. A partir du monde tel qu’il est donné, nature, il a la possibilité de re-créer à l’infini le nouveau monde de la culture. Cette re-création s’accomplit à travers une re-structuration. A partir des structures données. Tout ce que donne la nature, en effet, du plus simple au plus complexe, est toujours, déjà, construction, structuration. Or l’homme a cette extraordinaire capacité de pouvoir disposer des structures et des rapports structuraux de la nature. C’est en jouant avec des structures données que le chasseur préhistorique fabrique son arc. Il commence par couper, c’est-à-dire par destructurer. Couper tel arbre, telle branche, telle liane, choisis en fonction de leur élasticité, de leur souplesse et de leur résistance. Puis couper encore, décortiquer, cliver, tailler... Donner peu à peu une autre forme à ces matériaux. Ensuite nouer, tendre, nouer l’autre extrémité. Restructurer. L’arc fini, quelque chose entièrement nouveau apparaît au sein de la nature. Une création originale de l’homme et de l’homme seul. Aucun autre animal n’est capable de disposer ainsi de façon créatrice des structures naturelles. L’arc appelle la flèche. Et les deux s’entraînent sur la voie des perfectionnements et des innovations. L’homme ira très loin. Il apprendra à dé-structurer plus radicalement encore les structures de la nature pour re-structurer un monde de plus en plus complexe à partir d’éléments structuraux de plus en plus simples. L’ensemble du progrès scientifique et technique est ainsi conditionné par ce double mouvement dialectiquement réciproque de l’analyse et de la synthèse, aussi bien théorique que pratique, dans l’unité indissociable d’homo faber et d’homo sapiens. Double ‘outilité’ à la fois technologique et sémantique qui fait que l’outil n’est jamais sans être aussi langage et que le langage n’est jamais sans être aussi outil.

L’homme est le démiurge du don et du partage du sens. C’est l’homme qui 'sort' la nature de son in-différence. Avant cet exode, la nature est proprement insignifiante. Elle tend vers le sens zéro. Le sens véritable est fils de la différence. Aucune culture, aucune religion, aucune philosophie ne fonctionne sans différences pour elles radicales et essentielles. L'homme n’en est pas cependant le créateur absolu. Et il n’en peut devenir absolument le ’maître et le possesseur’. Au-delà des signifiants en sa maîtrise il y a des signifiés qui le transcendent. Matrice du spécifique humain, la parole, loin de pouvoir s’enfermer en schizo-logie, n’est féconde que grâce au souffle qui lui vient d’ailleurs.

A travers une matérialité

Pour l'esprit incarné, c'est-à-dire pour l'esprit en symphonie avec un corps, 'signifier' ne va pas sans 'traverser' C'est à travers une matière que l'esprit s'ex-prime. Toute signification doit s'articuler.

Articuler des significations est le propre du spécifique humain. Et du spécifique humain exclusivement. Si animal qu’il soit, l’homme est un animal parlant. Le chimpanzé possède quasiment la même matérialité phonétique que l’homme. Mais il n’en dispose pas ! Même pas inchoativement en premiers balbutiements de langage ! Alors que l’animal existe en convivialité avec les structures du monde, l’homme est créateur de
dis-tance. Il se trouve ainsi livré à l'aventure dis-cursive. Cette capacité discursive le dote de l’outilité originaire pour articuler un monde nouveau.

N’importe quelle matérialité est susceptible, théoriquement, d'articuler des significations. Ainsi, la fumée modulée de multiples façons peut-elle traduire un certain nombre de significations. Seulement le champ des possibles est très vite épuisé. Et si l’on tente de l’étendre, il devient vite incroyablement compliqué. Il faudrait donc, toujours théoriquement, un très grand nombre de matérialités, les possibilités d’articulation de chacune complétant les limites de l’autre. La complication ne ferait qu’augmenter. L’idéal serait une matérialité unique, indéfiniment articulable, facilement manipulable, la plus immédiatement disponible pour celui qui veut signifier, la plus immédiatement accessible à celui qui lit la signification. Bref, une matérialité qui réalise un maximum d’économie.

Où trouver une telle matérialité ? N’est-ce pas précisément dans cette matérialité de l’homme lui-même, dans sa corporéité ? Et qu’est-ce qui, dans la corporéité, est articulable à volonté, articulatoirement disponible à l’infini ? Ne sont-ce pas le geste corporel et manuel ainsi que la mimique faciale ? Immédiatement expressifs de significations. Immédiatement donneurs de significations à la perception. Mais dans cet immédiat gît encore un obstacle immense. La signification y est encore trop prisonnière de la matérialité et de la particularité et, partant, ne peut pas encore être réellement ouverte à une indéfinie possibilité de signification. Le signe reste prisonnier de la particularité corporelle avec ses variétés sexuelles, raciales, culturelles. Il reste trop dépendant du qualitatif et de l’affectif. D’autre part, ses possibilités expressives restent limitées; elles manquent de différence pertinente et de précision. Déjà trop caractérisé, il lui manque la neutralité pour être disponible. Il reste trop lent, trop encombrant et trop compliqué. Enfin, et surtout, ses possibilités combinatoires sont infimes et difficiles. Il se laisse très difficilement désarticuler en éléments plus simples capables d’être réarticulés, combinés, en structures signifiantes nouvelles. Il fallait au cœur même du mime et du geste dans leur globalité une dimension moins immédiate qui puisse, dans son abstraction, garder une autonomie matérielle. Assez simple pour être utilisable économiquement. Assez neutre pour accéder à l’outilité universelle et objective. Assez modulable différentiellement pour pouvoir signifier avec précision. Assez combinable articulatoirement pour pouvoir créer un nombre indéfini de signes signifiants. Une telle possibilité n’est-elle pas donnée dans cette dimension du geste et du mime qu’est la sonorité ? Non pas tellement le mime et le geste en tant que sonores mais la sonorité elle-même. Et plus précisément l’ensemble des sonorités que peut émettre l’appareil vocal. C’est la matérialité des sons vocaux que la fonction signifiante va assumer et articuler selon une incroyable richesse. La langue. Les langues.

Discursivité

Courir de-ci de-là. Cela implique à la fois mouvement et différence.
Mouvement à travers la différence. Le logos lève les différences à l’infini. Il ouvre donc un espace infini à la discursivité. La pensée est d’abord discursive. Elle se constitue par structuration, destructuration et restructuration de concepts, de jugements et de raisonnements. Elle procède par articulation, désarticulation et réarticulation d’éléments et de complexes structurels selon des médiations reliantes ou des enchaînements. Structurations, articulations et médiations définissent une sorte de mécanisme mental toujours plus ou moins formel et ayant un certain degré de généralité.

L'aventure intérieure de la pensée procède ainsi
dialectiquement entre construction et destruction entre structure et rupture.



Le dialogue intérieur est riche en proportion de la richesse de la différence rencontrée et étreinte. Une multiplicité de plus en plus multiple s’articule selon l’exigence d’une unité de plus en plus une.

Il est vrai que rien n'existe concrètement qui ne soit 'construit', de l'atome aux formes les plus complexes de la vie, de la pierre éclatée de l'homme préhistorique aux prouesses de la technique avancée, des premiers balbutiements du langage aux plus sublimes paroles poétiques ou mystiques. Tout est articulé, désarticulé, réarticulé, structuré-ensemble, construit. Pourtant l'essentiel passe 'à travers' la construction et surgit en sa béance. Comme la beauté du Parthénon. Comme le regard d'un visage. L'essentiel, ce qui est spécifiquement humain précisément. Ce qui n'est pas en continuité d'identité. L'autre. Ce qui est en rupture. Ce qui émerge de l'ouvert.


Articuler et signifier

'Articuler' et 'signifier' jouent en interaction dialectique. Cette interaction représente l’originaire possibilité de tout outil au service de la création humaine. Elle s'investit immédiatement dans l'outil par excellence, l’outil le plus universel, le langage.



Articulation ET signification. Deux dimensions caractérisent la démarche de l’esprit humain: le processus articulatoire et la visée significatrice. Le premier articule son objet selon la structuralité nécessaire de la cohérence d’un système qui tend vers la clôture. La seconde est créatrice de significations dans l’ouverture du sens. Concrètement ces dimensions se distinguent comme deux polarités divergentes. Elles sont interactivement et dialectiquement complémentaires. Pourtant telle ou telle activité de l’esprit privilégie plutôt l’une ou l’autre, la science, par exemple, plutôt le logos articulant, la philosophie, plutôt le logos signifiant.



Dia... A travers

L’essentiel humain passe à travers. Parler c’est traverser in-finiment le champ symbolique. L’animal n’accède pas à la parole parce que le signe reste prisonnier de la chose, de la situation, des liens... L’homme parle grâce au signe libéré, dans l’exode hors d’un monde bouclé en sa compacité. L’essentiel passe à travers les structures et les constructions pour surgir en leur béance.

Entre les lignes. Entre les mots. L’éros animal tend toujours vers un ’quelque chose’ de déjà donné. L’éros humain peut tendre vers là où il n’y a encore rien. Comme si l’essentiel du monde était dans les interstices du monde. Comme si l’essentiel des choses était entre les choses. Comme si l’essentiel du texte se lisait entre les lignes. Un monde articulable, désarticulable et réarticulable à l’infini selon des significations infiniment nouvelles devient disponible à l’infini. En ce qu’il est et ce qu’il peut être. Dans sa matérialité immédiate et dans l’ouverture de cette matérialité comme symbole et comme signe.



Parler, c’est aussi traverser inlassablement le langage lui-même. Car celui-ci n’est que l’outil de la parole. Outil merveilleux, mais outil seulement. Donc 'au service de'. La parole le traverse comme la création traverse les codages. La parole véritable parle contre le langage.


A travers la négation


Alors que l’animal vit dans un monde enchaîné où les choses se donnent nouées sur elles-mêmes et liées entre elles par des liens univoques, l’homme se donne un monde en rupture de liens. Et dans ce monde aux liens rompus tout peut se relier de façon nouvelle. Cette capacité de destructurer et de restructurer, de désarticuler et de réarticuler, est la possibilité autant manuelle qu’intellectuelle de l’homme un, spirituellement matériel et matériellement spirituel. Jeu interactif entre le geste et l’idée dans l’unité du travail créateur. Jeu de cache-cache... Présence sur fond d’absence, absence sur fond de présence où ce qui n’est pas peut être dans la béance de ce qui est. L’arc est d’abord absent là où sont trop présentes la branche et la liane. Pourtant il doit déjà hanter cette absence pour pouvoir imposer sa pertinence là où d’abord il n’est pas. Sans cette absente présence, il ne serait jamais. Pour fabriquer un arc, il faut nier la branche et en même temps la récupérer comme bois. Il faut nier la liane et en même temps la reprendre comme corde. Récupérer et reprendre dans l’autre. C’est la possibilité même de la signification. La signification est la possibilité spécifiquement humaine de nier le même présent au profit d’un autre absent, et de rendre cet absent présent. Ainsi apparaît la liaison indissociable entre nouvelle ’stucturation’ et nouvelle ’signification’, entre homo faber et homo sapiens, entre science qui déchiffre le monde et technique qui restructure les chiffres ainsi libérés, chaque signification en marche appelant de nouvelles structurations et chaque structuration acquise se destructurant et se restructurant pour de nouvelles significations... A l’infini.


A travers des significations antinomiques

L'intelligence vient de l'affrontement et du dépassement des contraires. Il est vrai que l'opposition d'antinomies signifiantes peut donner l’impression de dichotomiser le réel jusqu'au dualisme. En fait il s'agit d'une approche d'intelligibilité de l'infiniment complexe sans se noyer dans le provisoirement inutile. En dégageant les significations antinomiques, on veut essentiellement dégager l’ouverture d’un espace de tension dialectique entre des polarités antithétiques. Dès lors l’essentiel se passe non pas de chaque côté où les termes sont marqués, idées polaires, dans leur exclusive, mais
entre les deux, là où rien n’est marqué et où se joue l’essentiel, lieu de l’affrontement dialectique.



La pensée peut être soumise mais elle n’est pas prisonnière d’un donné. Le donné naturel signifie pour l’animal limite et soumission. Pour l’homme, il signifie affrontement et dépassement. Précisément parce qu’autre chose est possible. Autre chose que le oui inconditionnel à la nature et à la force des choses. Autre chose, c'est-à-dire un non de protestation, une distance vers l’intelligible, une ouverture sur l’éternel...



Dire l'autre

Avant la parole n’est que le tohu-bohu. Avec elle l’autre advient. La parole commence avec la négation du néant. Elle fait surgir l’être. Au singulier et au pluriel. Comme aux origines du monde, c’est le logos qui ne cesse d’être créateur. Que serait le simple donné naturel, que serait l’être du monde, s’il restait prisonnier du silence ? Accéder à la parole, c’est d’abord rompre l’éternel silence du monde. Et l’émergence de l’homme signifie cette rupture. Avec lui tout se met à parler. Et tout en lui, geste, main, regard, posture, attitude, démarche, rythme, devient parlant. L’humain signifie déploiement d’un espace où tout parle.



Tout parle puisque tout peut être symbole. Tout peut devenir signe, hanter l’ailleurs, faire signe. Le dit appelle le non-dit et celui-ci veut se dire. Dans la rupture et le dépassement de la rupture se dit autre chose. Les signifiants sans cesse se brisent et se recollent, s’éloignent et s’embrassent, pour que surgisse du signifié. Le symbole, ainsi, dit un infini. Mais il ne le dit jamais que dans la nostalgie de l’autre moitié. Il n’existe aucun mot qui ne reste affecté de matérialité et de naturalité. Même les termes les plus abstraits collent à la terre. Leurs étymologies témoignent de leurs racines tangibles. L’esprit, par exemple, respiration, souffle, vent... Et en même temps plus. Une moitié seulement reste déplacement d’air. L’autre moitié, sym-bole, souffle ailleurs et autre chose. Elle est libérée. elle est disponible. L’homme n’est pas seulement celui par qui le symbole arrive. Il est lui-même vivant symbole. Moitié symbolique à la recherche de l’autre moitié sans laquelle elle est livrée à l’impossible auto-compréhension d’elle-même. L’humain ne se comprend pas en schizoïdie. Il ne se déchiffre lui-même que dans la rencontre de l’autre moitié.



La simple transparence du monde n’est qu’en surface. Derrière les évidences scientifiques, et dans une autre lumière, le monde est à deux moitiés. Une présente et une absente. Le monde a mal à la moitié qui lui manque. Toutes les philosophies du monde ne font que balbutier ce manque.

L’autre moitié

Le sens que dit la symbolique pointe
entre les lignes de l’articulation du langage. Car le symbole dit profondément lautre. Il renvoie au-delà de lui-même. La fonction symbolique est essentiellement métaphoriquedu grec meta-phorein, porter au-delà, transporter, transposer. Lorsque, par exemple, le mot dans une phrase prend un sens différent de celui qu’il possède dans l’usage courant. Lorsque, par exemple, la narration métaphorique que sont l’allégorie ou la parabole ‘transpose’ dans un récit d’accès facile un enseignement qui porte loin.



De même que deux moitiés d’un tesson brisé, en montrant la parfaite correspondance de leur brisure, peuvent être signe de reconnaissance,
symbole au sens étymologique. Sumbolon, sumballein, mettre ensemble. Aucune des deux moitiés ne se suffit à elle-même. Chacune ne prend sens qu’avec l’autre. La visible avec l’invisible. N'est-ce pas chaque fois une étonnante expérience que de rencontrer l’autre moitié du symbole et de découvrir comment ‘colle’ la vertigineuse fracture du monde ?



Le symbole est d’abord n’importe quoi. Tout dans le donné naturel a ‘vocation’ de devenir symbole. Mais il faut briser l’objet. Il devient inutile. Bon à être jeté ? Non, car c’est maintenant qu’il prend valeur.  N’est-ce pas une conduite étrange – étrangère à la nature – de donner ainsi valeur à un objet brisé ? Mais cette paradoxale valeur est ailleurs. Elle est nouvelle. Elle est autre. Cette différence s’appelle signification. Il n’existe aucun mot qui ne reste affecté de matérialité et de naturalité. Même les termes les plus abstraits collent à la terre. Leurs étymologies témoignent de leurs racines tangibles. C'est l'esprit qui leur donne de 'décoller' de la terre. Une moitié seulement reste déplacement d’air. L’autre moitié, sym-bole, souffle ailleurs et autre chose. Elle est libérée. elle est disponible.



L’espérance se rencontre dans l’autre moitié.
C’est ta parole qui peut la dire. Elle peut aussi crier la désespérance. C’est ta parole qui décide de toi en même temps que tu décides d’elle. Où ailleurs chercherais-tu ta liberté ? Elle dit ton amour, cette parole. Elle peut aussi dire ta haine. Elle est faite pour la communion et en même temps elle peut refuser le dialogue. Elle dit ton projet. Elle peut également s’enliser dans ton vide et tourner en rond. Elle dit tes raisons. Elle peut aussi formuler tes doutes. Elle dit ta prière. Elle peut pareillement proférer la malédiction. Elle peut blesser aussi bien que guérir les blessures. Elle chante la vie. Elle peut aussi marmonner tes rancœurs. Elle te réconcilie avec les autres et avec toi-même. Elle peut aussi refuser le pardon. N’est-ce pas la parole qui sauve le fils prodigue ? Lorsqu’il commence par balbutier dans le secret de son cœur: “Oui, je me lèverai...”



F. La parole intérieure

Que serait une intériorité qui ne parle pas, que serait un 'je' absolument muet ? Sans doute quelque chose comme un sommeil sans rêve. Un grand silence vide. En même temps la négation de l'intériorité. Mais d'un tel vide on ne saurait rien dire. Le 'je' se dit.

L’endophasie - le 'discours' intérieur - relève de la linguistique. Ce n'est pas d'elle qu'il est explicitement question ici, encore qu'elle soit présupposée. Il s'agit ici non du 'discours' mais de la 'parole', de la pensée, du sens, bref de l’activité mentale encore libre de la dimension linguistique du phénomène. Il s'agit de ce qui précède et l'enveloppe le 'discours', a savoir la 'parole' nouveau-née dans son vagissement et à travers ses balbutiements.


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Nous pensons en effet tout ce que nous disons, même avec cette parole intérieure qui n’appartient à aucune langue." (St. Augustin, Confessions, XIV, 10)

Elle est là, cette parole, et elle nous précède et nous accompagne avant même que le "je" ne puisse se prononcer explicitement lui-même. Elle n'est pas étrangère à la littérature, à la psychologie et à la psychanalyse. Ici, cependant, les messages restent sans trace acoustique décelable. Il ne s'agit plus de 'parler' au sens ordinaire du mot. Il s'agit plutôt d'une parole muette.

A l'encontre des sciences du langage et des théories linguistiques contemporaines qui privilégient le 'locuteur', ici le principal acteur est 'auditeur'.
Et en fait de parole, il y a plutôt ici un dialogue où l'écoute l'emporte sur le dire. Ce dialogue intérieur est essentiel pour qu'un 'je' puisse se former, se développer et s'épanouir. Il est authentiquement créateur d'un 'moi'.

Sans mémoire que pourrait être un 'je' ? La mémoire est donc l'espace effectif de la parole intérieure. C'est elle qui noue ce qui a été dit, ce qui va se dire et ce qui est en train de se dire. Elle rassemble dans l'unité les points dispersés et évanescents. Elle actualise. En même temps elle garantit la permanence de l'identité personnelle à travers l'écoulement du temps. Elle garantit la fidélité de soi à soi.

Il n'est pas de parole humaine qui ne soit en résonance avec un corps. Plus que toute autre, la parole intérieure est 'incarnée', c'est-à-dire qu'elle vibre à l'unisson avec un tempérament et ses réactions émotionnelles et affectives. Et que de réactions 'primus primi' avant même qu'une censure n'intervienne. Exclamations, jurons, prières, appel, cris... La parole intérieure crée quelque chose comme un climat intérieur et en même temps elle est dépendante de ce climat. Une tonalité de base propre à chaque personne. Un 'temps variable' entre orageux et beau, selon les moments de l'existence. La gamme est infinie entre rumination doloriste ou jubilation intérieure.

La décision se prend d'abord par un 'oui' ou par un 'non' intérieur. A travers une délibération ou un débat, parfois court, souvent très long, entre un pour et un contre. Le long de la parole intérieure mûrissent ainsi les engagements et les projets, fruits d'une réflexion et d'une mobilisation de la volonté. La réflexion peut se fatiguer et s'endormir, laissant libre champ aux décisions irréfléchies !

La parole intérieure connaît de multiples régimes de fonctionnement. Tantôt elle se réduit à un fond de murmure. Tantôt elle se prolonge en rumination, Tantôt elle déroule inlassablement les séquences de son cinéma intérieur. Tantôt elle vagabonde au rythme d'un imaginaire débridé. Tantôt elle tourne en rond simplement pour le plaisir de tourner. Tantôt elle se crispe sur une idée fixe. Tantôt elle se focalise sur une recherche précise. Tour à tour elle oscille entre le monologue, le monologue dialogué et le dialogue avec le partenaire virtuel qui peut être aussi bien elle-même. Bref la parole intérieure se confond avec les mille facettes du "je" en ses mille possibilités.


Si intérieure soit-elle, la parole intérieure reste une parole humaine et, partant, incarnée.
Il n'y a pas de possibilité d'être, de penser et d'agir pour l'homme hors de l'interaction dialectique entre articulation et signification. La parole intérieure articule donc elle aussi des significations et signifie des articulations. Elle le fait à sa manière 'silencieuse'. En 'mâchant' la parole, les significations se mâchent. 'Ruminer' ne veut rien dire d'autre.

Lorsqu'elle s'accomplir dans la matrice vivante du logos, cette rumination est promise à une riche fécondité. Lorsque, loin de se boucler en schizoïde ronronnement, elle s'ouvre au souffle de l'Autre et entre en dialogue avec lui, elle devient infiniment créatrice de signification. Alors elle donne sens. La personne devient riche en proportion de cette donation. Ainsi augmente son souffle. Ainsi peut se déployer sa plénitude intérieure. La parole intérieure, alors, devient identique avec une 'vie intérieure'. Elle se confond avec la prière.

 

a u t r e s     s e c t i o n s

1 - Le mystère de l'humain
2 - Béance sacrale
3 - Réalité spirituelle
4 - Intériorité personnelle
5 - Tu dois être humain
6 - La descente mystique
7 - La traversée de la différence
8 - Le clos et l'ouvert
9 - En alliance