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F |
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L’esprit
dit ‘je’ et prend conscience de soi comme unique.
Chaque fois qu’un ‘je’
se dit, émerge une
présence originale. La personne
est cette émergence. Il
s’y célèbre l’alliance du ‘dehors’
et du ‘dedans’. La communion entre l’âme,
l’esprit et le corps,
La
personne surgit là où l'animal humain ne se boucle pas
sur lui-même. Elle fait irruption en béance,
réfractaire aux classifications et aux étiquettes.
Parce qu'elle est essentiellement liberté.
Elle se manifeste souvent là où on l'attend le
moins. Liberté personnelle. Donc altérité
en infini renouvellement. Donc création permanente de
nouveauté. Donc aussi imprévisible – et
parfois scandaleuse – originalité. La
personne est ouverte sur son mystère qui est à sa
manière un tremendum et un fascinosum. Et ce mystère
célèbre la rencontre et l’alliance avec l’Autre.
A.
Le mystère personnel
Le
spécifique humain n’est pas en continuité de part
en part. Il est en rupture. Essentiellement sous les espèces
de la personne. Ce n’est pas le ‘on’ mais la
‘personne’ qui dote l’humain de son sens
existentiel. Celui-ci ne peut venir que d’une liberté
personnelle où se décide l’humain. Alors que
l’individu ne représente qu’un sous-multiple
intervertible d’une espèce naturelle, la personne est
existence unique et irremplaçable, non pas abstraction de
l’espèce mais concret absolu. Emergence comme nouvelle
autonomie dans l'ordre du gratuit.
La
personne est dissidence.
La personne n’est pas règle
mais exception.
La personne ne se démontre pas, elle se
montre.
La personne refuse le masque du per-sonare.
La personne
est là où l’homme passe infiniment l’homme.
La
personne est en route.
La personne ne se confond pas avec
l’individu.
La personne étreint le charnel et le
spirituel.
La personne sait dire non à l’hypothalamus.
La
personne est imprévisible.
La personne n’arrive
jamais à faire le tour complet de sa propre énigme.
La
personne est incessant commencement.
La personne est création
continue.
La personne n’est jamais épuisée par
ce qui l’exprime.
La personne n’est jamais asservie
par ce qui la conditionne.
La personne est unique et
irremplaçable.
La personne est absolument inutilisable.
La
personne résiste aux manipulations.
La personne refuse les
mimétismes.
La personne n’est jamais absolument
seule.
La personne se sait en communion.
La personne appelle la
rencontre.
La personne grandit en réciprocité.
La
personne a mal au cœur de l’autre.
La personne sait
que tout homme vaut toujours plus que son péché.
La
personne n’est jamais méprisable même si sa
caricature risque de l’être.
La personne décolle
les étiquettes.
La personne assume les oppositions pour
les dépasser.
La personne sait les chances de la
différence.
La personne veut être libre ‘avec’
et non pas ‘contre’.
La personne pense ‘devoir’
avant de penser ‘droit’.
La personne refuse une
liberté payée au prix d’un esclavage.
La
personne cherche des excuses pour l’autre.
La personne
sait se salir les mains.
La personne ne prononce le mot ‘bonheur’
qu’avec une infinie pudeur.
La personne ne cesse
d'espérer.
La personne a le sens des incarnations.
La
personne manie les abstractions avec le sourire.
La personne sait
être ailleurs.
La personne pressent que le dernier mot est à
Agapè.
La personne accepte les limites.
La personne ne
craint pas l’utopie.
La personne respire l’humour.
La
personne est ce qui en l’homme ne vieillit pas.
La personne
s’accomplit dans le choix de valeurs qui valent plus que la
vie.
La personne ne craint pas de se trouver en se perdant.
La
personne est riche de ce qui lui reste dans la nudité.
La
personne est habitée par l’audace de l’impossible.
La
personne reste en proximité avec l’enfant qu’elle
ne cesse d’être.
La personne n’est pas là
où Eros se cherche mais là où Agapè se
donne.
La personne est un absolu au cœur de la
contingence.
La personne est grâce incarnée.
Incarnation
La
personne surgit dans l’étreinte du charnel et du
spirituel. Elle célèbre l’alliance du ‘dehors’
et du ‘dedans’, la communion entre l’âme,l’esprit
et le corps.:La
personne
est esprit incarné.
L’esprit devenu ‘je’. Le ‘cœur’
en est le centre. A la croisée de l’horizontale et de la
verticale. L’homme
judéo-chrétien
reste inintelligible sans cette unité qui trouve sa pointe
extrême dans la foi en la 'résurrection de la chair’.
Derrière des expressions qui semblent parfois dichotomiser
l’humain, le ‘dualisme’ n’est jamais
ontologique mais simplement méthodologique. On pourra appeler
cela ‘matérialisme’ tant qu’on voudra, mais,
en perspective chrétienne, la corporéité de
l’humain est absolue. Elle est même éternelle.
L’âme
prend corps... Le corps épouse l’esprit... La réalité
spirituelle s’expérimente en même temps charnelle.
Et la dimension charnelle, spirituelle. Le corps se vit comme un
microcosme traversé par la béance. Il se fait médiateur
entre l’horizontale et la verticale.
Pourrais-je être
‘Je’ sans corps ? Sans ‘mon’ corps à
travers lequel je m’identifie. Nous n’avons aucune
expérience possible d’un ‘je’ sans corps. Je
peux, à la limite, me concevoir avec un corps seulement
virtuel, mais ce corps virtuel n’est pas sans mon corps
réel !
L’esprit se dit ‘je’ à
travers un corps. A travers ‘mon’ corps. Cet esprit qui
refuse la définition et ne veut être qu’à
travers. L’âme prend corps... Le corps épouse
l’esprit... La réalité spirituelle s’expérimente
en même temps charnelle. Et la dimension charnelle,
spirituelle. Le corps se vit comme un microcosme traversé par
la béance. Il se fait médiateur entre l’horizontale
et la verticale.
De
l'individu à la personne
Chaque
lion est en quelque sorte ‘le’ lion. Entre l’individu
et l’espèce la distance n’est que numérique.
La personne, elle, est en rupture et par là trans-signifie la
continuité de la nature. L’homme n’existe pas
authentiquement en général. Il est d’autant plus
humain qu’il refuse sa généralité pour se
reprendre en sa particularité, en sa singularité, en sa
personnalité. En continuité et en rupture émerge
le je personnel.
Un dynamisme vivant, naturel et biologique
que je suis d’abord sans moi, codé, programmé,
structuré, organisé, déterminé, typé,
sexué, conditionné, marqué... Mais unique.
Différent. Depuis l’homo sapiens, sur plus de trois cent
milliards d’hommes, jamais deux êtres humains ne se sont
retrouvés vraiment identiques. Ce dynamisme est porté
par une matrice culturelle spécifique, unique, originale,
particulière, située.
Ce dynamisme se reprend
activement et s’intègre progressivement dans l’unité
du moi. Dans la synthèse de l’inné et de
l’acquis. Nouant dans l’unité ma multiplicité
et ma diversité physique, physiologique, psychologique. Moi
par opposition au non-moi. Corps-propre différent de tous les
autres corps. Nouvelle causalité sensorielle et motrice se
mesurant avec les autres forces. Sujet face au donné
simplement objectif. Projet existentiel. 'Moi' par opposition à
'toi'. Individualité prenant conscience d’elle-même
comme différente et singulière. Sujet face aux autres
sujets. Avec son type psycho-physiologique son tempérament et
son caractère propre. Conditionné aussi par l’avoir
qui habille la nudité de son être.
Ce dynamisme
s’assume en distance dans l’affirmation originale,
autonome et créatrice du je. Affirmation de soi dans
l’affirmation d’un vouloir. Affirmation originale,
unique, autonome, créatrice, responsable. Je personnel et non
plus seulement moi individuel. En nouveauté. Dans la distance.
Dans la distance de moi à moi. A travers le dis-cernement. Car
si le ‘je’ présuppose le ‘moi’ comme
sa condition de possibilité, il n’émerge
véritablement qu’en rupture avec lui. Le je se conquiert
à travers un 'non'. Ce 'non' à l’hypothalamus. Ce
'non' aux conditionnements. Ce 'non' au mime... Dusse-je être
le seul ! Par exigence. Par appel. Pour l’autre oui.
|
Individu |
Personne |
|
L’individu n’est que le sous-multiple d’une espèce naturelle. |
La personne est création unique. |
|
L’individu est le résultat d’un conditionnement. |
La personne est l’aboutissement d’une liberté. |
|
L’individu est définissable et, partant, clos en son essence. |
La personne ex-siste au-delà de toute définition. |
|
L’individu est de l’ordre de l’objet. |
La personne de l’ordre du sujet. |
|
L’individu est soumis au déterminisme. |
La personne, sans cesse, refuse les déterminismes. |
|
L’individu n’est finalement qu’un élément d’une structure. |
La personne vient irréductiblement d’ailleurs. |
|
L’individu est manipulable. |
La personne est réfractaire à toute manipulation. |
|
L’individu se com-pose en immanence. |
La personne s’ex-pose à la verticale. |
|
L’individu est un élément d’une masse. |
La personne est sujet unique d’une communion. |
|
L’individu cherche son point d’équilibre dans le ‘milieu’. |
La personne est ouverte aux extrêmes. |
|
L’individu se défend. |
La personne combat pour. |
|
L’individu se crispe dans sa sécurité naturelle. |
La personne ose le risque. |
|
L’individu reste dominé par Eros. |
La personne ne cesse de s’ouvrir en Agapè. |
Originaire
relation inter-personnelle
Devenir
homme est impossible sans la rencontre avec l’autre.
L’émergence de ‘soi’ à partir d’un
‘nous’, si elle se manifeste génétiquement
et historiquement, est d’abord essentielle. L’humanité
de l’homme se définit par sa relation avec l’autre.
L’engendrement de l’humain se fait dans une communauté
gestatrice d’humanité. Cette communauté est
immédiatement la communauté humaine. Une réalité
spécifique et originale, radicalement différente de la
société animale. Elle est à la fois plus et
autre que l’ensemble des individualités qui la
composent, sans lesquels, pourtant, elle ne serait pas. Quelle est
cette spécificité ? C’est d’être
relationnelle. Elle est d’abord relation. Relation absolument
originale par rapport à tous les autres types de
relations.
L’expérience de la relation
inter-personnelle est originaire. Elle ne peut s’expliquer à
partir d’aucune autre expérience parce que toute
expérience déjà la suppose. Elle se donne avant
tout ce qui à partir d’elle peut se donner. Elle se vit
comme la douce chaleur gestatrice de la matrice de l’humain. Un
être incapable de vivre cette relation originaire ne peut que
rester en marge de l’humanisation. La possibilité
d’entrer en relation inter-personnelle est une condition sine
qua non de véritable humanisation.
Il
n’est pas nécessaire de faire appel uniquement aux cas
extrêmes et exceptionnels des enfants-loups. Par rapport à
la matrice culturelle, l’être humain peut être
‘enfant sauvage’ de multiples manières et à
des degrés divers. Chaque fois que le contact inter-personnel
se trouve limité ou perturbé durant la première
enfance, l’humanité de l’homme en sort affectée,
souvent handicapée, parfois très gravement déficiente.
Ici les faits sont tristement éloquents, qu’il s’agisse
de cas d’hospitalisme, d’orphelins, d’enfants de
divorcés ou tout simplement mal-aimés. D’autre
part, quel que soit son âge, l’homme rejeté,
incompris, étranger, prisonnier, relégué, ne
subit jamais impunément la solitude ou l’isolement.
Tous les troubles psycho-pathologiques s’accompagnent
variablement, selon leur nature et leur degré, de pertes de la
possibilité de vivre une authentique relation
inter-personnelle. Prisonnier de son autisme, le malade devient
incapable d’établir des relations et d’entrer en
relation avec l’autre. Les cas de schizophrénie sont
typiques de ces dissociations entre l’homme et les autres
hommes, entre l’homme et le monde, entre l’homme et
lui-même.
La
communauté est à la fois plus et moins que l’ensemble
des personnes qui la forment. Elle n’est rien sans les
personnes qui ne sont rien sans elle. Cette inter-relation
constitutive du spécifique humain est dialectique. Ici,
cependant, se mesure le paradoxe de la rupture humaine. Comme si,
contrairement à la logique naturelle, c’était la
‘partie’ qui l’emportait sur le ‘tout’.
La ‘partie’ rompant avec le ‘tout’ de
l’espèce et reprenant ce tout dans un autre ordre. La
‘partie’ rompant aussi avec elle-même dans le
renversement de l’individu vers la personne. C’est la
personne qui devient fin et finalise l’espèce elle-même.
Ce sont les personnes qui créent la communauté humaine,
essentiellement communauté de personnes. L'unique tend à
se partager en communion en créant la réciprocité
des uniques.
Masse
- Communauté - Communion.
Avec Max Sheler on peut distinguer trois niveaux humains,
qualitativement très différentes, de l'être-avec
et l'être-ensemble.
Ils sont situés ici entre
d'extrêmes polarités signifiantes. L'approche
'personnaliste' vise la 'communion'. La différence est
simplement expérimentale. Entre, par exemple, la 'masse'
surchauffée d'un stade de foot-ball et la 'communion'
d'une multitude de jeunes lors d'une rencontre JMJ.

L’enfer,
c’est les autres ? Sartre, dans Huis clos, marque la
possible faillite de la dialectique constructrice du spécifique
humain. L’autre devenu aliénation. Engluant, chosifiant,
pétrifiant... Violé, manipulé, utilisé... La
véritable rencontre inter-personnelle est inquiétante,
exigeante, difficile, menacée par l’ambiguïté,
l’échec, le péché. Pourtant elle est la
condition première d’une authentique humanisation. Elle
est é-ducation, dans la douleur des ruptures et l’euphorie
des marches en avant.
La rencontre n’est pas
simple présence partagée et l’alliance ne
signifie pas simple communion fusionnelle. Rencontre et alliance se
créent authentiquement à travers l’affrontement
et la tension dialectique. La maturité ne se conquiert que
dans la traversée des négativités. L’identité
s’affirme dans la rencontre de l’altérité.
La présence s’intensifie sur fond d’absence.
L’amour grandit dans l’échec vaincu ou la faute
pardonnée.
La véritable rencontre
inter-personnelle ne scelle pas seulement le ‘nous’ de
l’empirie. Elle est créatrice infiniment plus loin.
Jusqu’à l’extrême de la communion. Dans le
bien comme dans le mal. Jusqu’à l’enfer. Jusqu’au
mystère de la communion des saints. Cette singulière
solidarité mystique dont le génie d’un
Dostoïevski évoque si intensément la réalité.
La
solitude humaine est négatrice d’humanité si elle
ne vit sur fond de communauté. L’homme absolument
solitaire est impossible. Il ne deviendrait jamais réellement
homme. Jamais il ne pourrait penser ‘je pense’. Jamais il
n’arriverait à la prise de conscience de sa propre
subjectivité face à de l’objectivité. Le
‘nous’ précède le ‘je’. La
conscience commence comme conscience-avec-d’autres-consciences.
La
rencontre entre personnes – avec un tout petit enfant
déjà – ne peut pas ne pas être
empreinte de ces béances réciproques. La
connaissance de l'autre reste en suspens sur l'incertitude et le
risque d'incompréhension. Le non-dit marque les échanges.
Les engagements mutuels sont sujets à révision. Les
fidélités promises peuvent être soumises aux
fluctuations du temps... La confiance... Un pari qui enjambe souvent
un infini.
B.
L'âme
Le
'moi' ne peut être que d'essence spirituelle. Seul l'esprit, en
effet, peut se réfléchir lui-même de part en
part. Quand je dis "je", mon esprit se dit lui-même.
Il me dit ce que "je" suis essentiellement, ce que je suis
personnellement, sans confusion possible avec un autre que moi. Il
déploie mon âme en ce qu'elle a d'unique et
d'inaliénable. Il "me" manifeste en tant que
'personne'.
Quand je dis "je", s'affirme et insiste
une présence. Une autonomie originale surgit hors
de l'omniprésent 'on' anonyme. Ce surgissement est celui
d'une dynamique qui vient de "moi" et que j'affirme
"mienne". Un projet. Un pro-jet, c'est-à-dire un
'jet' en avant, une intention, une visée, qui mobilise et
entraîne avec lui un ensemble d'instances que je peux appeler
"miennes". Je suis cet ensemble et en même temps je
peux me retrouver tout entier dans chaque partie. Lorsque
je marche, "je" suis dans les pieds. Lorsque je regarde,
"je" suis dans les yeux...
Le
"je" se trouve ainsi au centre d'instances qui tour à
tour passent au premier plan selon la visée dynamique du
projet personnel. Il intègre
et noue variablement les différentes instances de son
être. Il peut être
tout entier mobilisé par tel plan, tel domaine, tel objet,
sans se perdre lui-même.

Mémoire
Que
serais-"je" sans mémoire ? Quelque chose comme un
instantané sans épaisseur. Un 'flash' évanescent.
C'est la mémoire qui me donne présence et continuité
à travers le temps qui fuit. Bien plus, c'est grâce à
ma mémoire que "je" suis en permanence
"moi-même". Saint Augustin analyse avec grande
pertinence cette identité de mon esprit et de ma mémoire.
L'esprit, en effet, se souvient de lui-même. Il se souvient
même au-delà et en-deçà de lui-même. Du
côté de l'éternité.
Quelle
force dans la mémoire ! C’est un je ne sais quoi,
digne d’inspirer un effroi sacré, ô mon Dieu, que
sa profondeur, son infinie multiplicité ! Et cela c’est
mon esprit; et cela, c’est moi-même ! Que suis-je
donc, ô mon Dieu ? Quelle est mon essence ? Une vie
variée, multiforme, d’une immensité prodigieuse.
Voyez, il y a dans ma mémoire des champs, des antres, des
cavernes innombrables, peuplées à l’infini
d’innombrables choses de toute espèce, qui y habitent,
soit en images seulement, comme pour les corps; soit en elles-mêmes,
comme pour les sciences; soit sous forme de je ne sais quelles
notions ou notations, comme pour les affections de l’âme,
que la mémoire retient, alors même que l’âme
ne les éprouve plus, quoiqu’il n’y ait rien dans
la mémoire qui ne soit dans l’esprit. A travers tout ce
domaine, je cours de ci de là, je vole d’un côté
puis de l’autre, je m’enfonce aussi loin que je peux: de
limites nulle part ! Tant est grande la puissance de la mémoire,
tant est grande la puissance de la vie chez l’homme, qui
pourtant ne vit que pour mourir ! (St.
Augustin, Confessions. X.17).
Saint
Augustin et les profondeurs divines en l'homme
Je
veux connaître deux choses: Dieu et l’âme. –
Rien de plus ? – Non, absolument rien.
(Soliloque 1,2,7).
C'est à
l'intérieur que l'homme trouve en
même temps son
âme et Dieu. Ce Dieu qui déjà précède,
englobe et porte mon ‘je’. Je ne suis pleinement qu’à
partir de lui. Cet Autre qui est plus essentiel en moi que je ne le
suis moi-même... Ne
cherche pas au-dehors. C’est
à l’intérieur de l’homme qu’habite la
vérité. Et trouverais-tu que ta nature est encore trop
inconstante, alors, transcende-toi toi-même.
(De vera religione, 39,72).
Nous
nous trouvons ici aux absolus antipodes du ‘cogito’
moderne tel qu’il se boucle sur lui-même, et en même
temps, paradoxalement, en absolue harmonie avec lui, à
condition de rendre à ce ‘cogito’ sa dimension
authentique – augustinienne – hors de laquelle il eût
été impensable et hors de laquelle il ne peut que
rester flottant.
Tu
nous as fait pour toi,
et notre cœur est inquiet
jusqu’à
ce qu’il repose en toi.
(Confessions,
I.1)
Tu étais
au-dedans de moi,
et j’étais, moi, en dehors de
moi-même !
Et c’est au-dehors que je te
cherchais.
(Confessions,
X,27)
Toi, ô
Dieu, lumière de mon cœur,
pain de la bouche
intérieure de mon âme,
force qui féconde mon
intelligence et le sein de ma pensée.
(Confessions,
I.19)
Tu nous
as fait pour toi.
Aussi notre cœur est-il inquiet jusqu’à
ce qu’il repose en toi.
(Confessions,
I,1)
Ces
paroles formées pour un court moment,
c’est l’oreille
extérieure qui les transmet à la raison intelligente,
dont l’oreille intérieure est tendue vers ton Verbe
éternel.
(Confessions,
XI.6)
Quand
nous revenons de l’erreur,
c’est naturellement parce
que nous connaissons que nous revenons;
cette connaissance nous la
devons à son enseignement,
parce qu’il est le
‘Principe’, et que ‘c’est à nous qu’il
parle’.
(Confessions,
XI.8)
C’est
au dedans de moi, dans l’intime habitacle de ma pensée
que
la Vérité me parle...”
(Confessions,
XI.3)
Moi qui
ne serais pas si tu n’étais en moi.
(Confessions,
II.2)
Tu m’as
prévenu, Seigneur, avant que je ne t’invoque,
et tu
m’as appelé avant que je ne t’appelle.
(Confessions,
XIII,1)
Tes
paroles s’étaient gravées au fond de mon cœur
et
tu m’as investi de tous côtés.
(Confessions,
VIII.1)
Toi qui
es avec moi
avant même que je ne sois avec
toi.
(Confessions,
X.4)
Et voici
que j’arrive aux domaines,
aux vastes palais de la
mémoire.
C’est un sanctuaire immense,
infini...
(Confessions,
X.8)
Je ne
puis concevoir intégralement ce que je suis.
L’esprit
est donc trop étroit pour se contenir lui-même.
(Confessions,
X.8)
Déjà
tu me connais...
Pourquoi n’arriverai-je pas à te
connaître ?
(Confessions,
X.6)
Le plus
précieux est en moi est l’élément
intérieur.
(Confessions,
X.6)
Les
beautés du monde restent muettes pour l’un,
tandis
qu’elles répondent à l’autre.
Ou pour
mieux dire, elles parlent à tous,
mais ceux-là seuls
les comprennent,
qui comparent cette voix venue du dehors
avec
la vérité qu’ils portent en eux.
(Confessions,
X.6)
Pour
toi, Seigneur,
aux yeux de qui l’abîme de la
conscience humaine reste découvert,
qu’est-ce qui
pourrait demeurer secret en moi,
même si je ne voulais pas
te le confesser ?
C’est toi que je cacherais à
moi-même,
sans réussir à me cacher à
toi.
(Confessions,
X.2)
Pour
Saint Augustin rien n'est plus
présent à l'âme qu'elle-même. Par
'âme' Augustin entend l'intériorité spirituelle
du 'je' personnel. Une présence non pas imaginaire mais
réelle. L'âme
est immédiatement présente à elle-même.
L'âme est la première réalité présente
à la connaissance. Lorsque l’âme
se cherche elle s'est déjà trouvée. Elle se
connaît déjà en un certain sens au moment où
elle se cherche. La vérité lui est présente et
elle est dans la vérité. La connaissance et la
certitude de soi sont consubstantielles à l’âme
elle-même.
C.
Le cœur
Il
s'agit ici du ‘cœur’ en son sens à la
fois biblique augustinien et pascalien. Il désigne la synergie
des instances capitales dans les profondeurs humaines. Là où
l'humain se divinise et où le divin s'humanise. Là où
l'esprit prend corps et où le corps épouse l'esprit.
La
personne
est
esprit incarné. L’esprit devenu ‘je’. Le
‘cœur’ en est le centre. A la croisée de
l’horizontale et de la verticale. Le ‘cœur’
est l’absolue réconciliation de mon esprit avec mon
corps et de mon corps avec mon esprit. Dans l’unité du
‘moi’. Le ‘cœur’ est l’instance
de cette communion. Le ‘cœur’, loin d’être
une ‘partie’ d’un tout, est ce ‘tout’
lui-même en tant qu’il s’exprime dans la réalité
de notre condition d’incarnation.
Le ‘cœur’ signifie l’essentielle unité
de toutes les composantes et de
toutes les ‘puissances’ (ou potentialités) de
l’homme. Corporelles, psychologiques, intellectuelles,
spirituelles, sociales, culturelles... Toutes s’y enracinent et
y puisent leur sève.

Par nature,
naïvement, tel qu’il sort du souffle de Dieu, le ‘cœur’
est bien et parfaitement orienté. Immédiatement
cependant, dès le début de l’aventure humaine,
l’infidélité non seulement le guette. Il est
affecté par la rupture de l’Alliance qui pourtant le
constitue si fondamentalement. Cette faille dans l’originelle
bonne orientation du "cœur", cette possibilité
permanente de perversion radicale, loin de tenir à une
nécessité fatale, s’identifient au mystère
originaire de la liberté humaine avec son déroutant et
inquiétant mysterium iniquitatis, le péché
originel.
Cette instance des profondeurs est identifiée
de diverses manières par la mystique chrétienne depuis
saint Paul à une étincelle divine à la fine pointe
de l’âme.

Le
'cœur' est comme la ‘source chaude’ de notre
dynamique spirituelle, riche d’une réserve d’énergie
résiduelle qui lui reste de son originaire surgissement
créationnel. Il est profonde fidélité à
la grande spiration des origines. Comme le petit enfant qu’on
ne cesse jamais d’être au fond de soi-même le
‘cœur' vit et agit en très grande proximité avec
sa ‘nativité’ première. Il dit comme
‘naturellement’, comme ‘naïvement’, un
‘oui’ serein à l’être, en accord
fondamental avec la nature vraie des choses. Avant les mille
‘complications’ postérieures de l’existence.

De
cette intériorité béante sur Dieu, Saint
Augustin livre, à travers ses ‘Confessions’, la
très profonde expérience de l’âme vivante
avec son Dieu vivant. Ce Dieu qui
appelle avant que je ne l’appelle.
Ce Dieu qui est déjà
là avant que je ne l’invoque.
Ce Dieu qui est plus
intérieur à moi que je ne suis à moi-même...
Le
mystère de Dieu commence, pour toi, avec ton mystère.
Ici il faut immédiatement marquer la grande différence
chrétienne. Le mystère divin s’identifie avec ton
mystère, certes. Cependant ton mystère est déjà
plus que tien. Ton mystère est embarqué là où
tu n’es plus tout seul maître à bord de toi-même.
Là où tu n’existes profondément que dans
la traversée de toi, la traversée de ta plus profonde
différence, dans la béance de ton ‘même’
vers l’Autre. L’absolue transcendance rejoint ici
l’absolue immanence. C’est l’homme, en effet, qui
est cet abîme qu’appelle l’Abîme divin. Le
mystère de Dieu commence pour lui avec son propre mystère
qui est toujours, déjà, plus que le sien, embarqué
là où l’humain n’est plus tout seul maître
à bord de lui-même.

Béant sur la
Béance des insondables profondeurs divines, le ‘fin-fond’
de ton ‘cœur’ est ton être même à
sa source, tel que
sorti des mains de Dieu, à son image et à sa
ressemblance, au premier matin de la création et tel que
vagissant dans l’Esprit sa divine filiation de grâce. Ton
‘cœur’ n’est pas à soi-même ni
son propre principe ni son maître absolu. Naturellement,
nativement, naïvement, tel qu’il sort du Souffle créateur,
le ‘cœur’ est donné en alliance et en
profonde et fondamentale
fidélité.
Il est parfaitement orienté. Immédiatement cependant,
dès le début de l’aventure humaine, l’infidélité
le guette. Il peut boucher sa béance et se fermer à
l’Autre qui le fonde. Déroutant mystère de la
liberté humaine... Inquiétant mystère du
péché... Le ‘cœur’ est
transparent à la Lumière du Verbe qui illumine tout
homme. Ton ‘cœur’ est le lieu
de la vérité en
toi. Que tu en prennes conscience ou non, lorsque ton ‘cœur’
est perverti, tout est perverti ! Lorsque la grande relation
verticale de divine humanisation est dénaturée, tout
est dénaturé.

Au
milieu du chahut de l’existence, d’où peut venir
en toi cette sérénité ? Au creux des
incertitudes du temps, d’où peut surgir en toi une plus
profonde certitude ? Au bord des désespérances du
monde, d’où peut sourdre en toi l’espérance ?
Même ébranlé le ‘cœur’ ne cesse
de faire l’expérience de l’inébranlable. Le
‘cœur’ est vigie
à travers les longues nuits.
Il est ce qui, au plus fort de la tourmente, ne cesse de dire le plus
simplement du monde: “tout est grâce”.Le fin-fond
de ton ‘cœur’ te rend témoignage que l’amour
de Dieu est répandu en toi. Comme ailleurs ‘il vente’
ou ‘il fait beau’, ici, ‘il prie’. Un état
de la divine météorologie. Un état de grâce.
Ici, 'il fait Dieu'
!
Le
‘cœur’ dans la Bible
Entre
les mystérieuses profondeurs divines de l’homme et sa
réalité plus phénoménale, à la
pointe extrême de ce qui est encore humain et déjà
divin, doit jouer une instance spécifique, quelque chose comme
une ‘interface’ entre Dieu et l’homme créé
à son image. Cette instance à la racine d’authentique
humanité, la Bible l’appelle le ‘cœur’.
Le ‘cœur’ – ce terme revient plus de
mille fois dans la Bible – n’est pas une instance séparée
qui s’ajouterait aux autres comme le ‘corps’, l’
‘âme’ ou l’ ‘esprit’. Le ‘cœur’
signifie tout l’homme dans son orientation face à sa
vérité. Il est ce qui dans les profondeurs humaines
décide de l’essentiel. Il est ton centre de gravité.
Là se décide l’essentiel. C’est dans son
‘cœur’ que l’homme décide ultimement
pour ou contre cette parenté.
Le ‘cœur’,
loin d’être un concept abstrait, traduit d’une
façon très concrète, très expérimentale,
la profondeur humaine face à son Dieu et face aux autres
hommes. Le ‘cœur’, à travers les textes
bibliques, a d’abord une dimension ‘incarnée’.
Il s’afflige. Il s’attache. Il se réjouit. Il est
en joie. Il exulte. Il jubile. Il peut te manquer. Il peut se
retourner en toi. Il peut se tordre en toi. Parfois il reste inerte.
Il aime. Il tremble. Il a peur. Il déborde de haine. Il se
laisse toucher. Il se fond. Il est serré. Il est troublé.
il est abattu. Il a du ressentiment. Il se consume. Il est en liesse.
Mais cette dimension émotionnelle renvoie plus loin.
Tous
ces cœurs à l’opposé du
"cœur humble",
"brisé",
"broyé".
Le cœur
"endurci" de
celui qui "raidit
sa nuque" et qu’il
court le danger de ne jamais plus pouvoir se dégager de sa
pétrification. Le cœur
"orgueilleux",
"arrogant",
"altier",
"gonflé",
"enflé",
devenu "épais
comme la graisse", lourd
de son "impénitence"...
Le cœur
"incirconcis",
"loin du Seigneur" et
qui "s’adonne
au mal". Le
cœur "prostitué",
"dévoyé et rebelle",
qui "médite
des projets coupables" et
"s’obstine".
Toute décision
commence toujours par "dire
en son cœur". Les
"dispositions" profondes
de ton cœur. Les "désirs"
de ton cœur...
Les "passions" de
ton cœur. Ce
qui "tient à"
ton cœur.
Ce vers quoi ton cœur
"te porte".
Ce vers quoi il
"se tourne".
Ce dont il se
"détourne".
Ce dont il "est
proche". Ce
dont il "est
loin". Ce
vers quoi il "incline".
Ce à quoi il
"s’attache".
Ce dont il
"se laisse séduire"
Dieu
"connaît"
les cœurs. Dieu connaît
le cœur de tous. Il "sait le
secret" des cœurs.
Il "sonde"
les cœurs. Il
"scrute" les
cœurs. Il "connaît
le fond" du cœur.
Il "pèse"
les cœurs.
J’avais beau me dire que je
ne penserai plus à lui
et que je
ne parlerai plus en son nom.
Mais c’était
en mon cœur,
au plus profond de moi-même,
comme un
feu dévorant.
(Jérémie
20,8-9).
Mon cœur se brise en
moi,
je tremble
de tous mes membres.
Je suis
comme un homme ivre,
comme quelqu’un grisé par le
vin.
(Jérémie 23,9).
Et
ils se dirent l’un à l’autre:
“notre
cœur n’était-il pas tout brûlant
au-dedans de nous,
quand il nous parlait en chemin ?
(Luc
24,32).
L’homme bon tire le bien
du trésor de son cœur qui est bon;
et l’homme
mauvais tire le mal de son cœur qui est mauvais.
Car ce
que dit la bouche, c’est ce qui déborde du cœur.
(Luc
6,45).
Là où est votre
trésor, là aussi sera votre cœur.
(Luc
12,33-34).
Marie conservait avec soin
toutes ces choses,
les méditant
en son cœur.
(Luc 2,19).
Je
poserai ma loi au fond d’eux-mêmes.
Je la
graverai dans leur cœur.
(Jérémie 31,34).
La
racine des pensées, c’est le cœur.
(Ben
Sirac 37,17-18).
Mon cœur au
fond de moi s’épouvante.
(Psaume
143,4).
Dieu a resplendi dans
nos cœurs.
(2 Corinthiens
4,6).
Je poserai ma loi au fond
d’eux-mêmes.
je la
graverai dans leur cœur.
(Jérémie
31,32).
J’extirperai de votre
chair le cœur de pierre
et je
vous donnerai un cœur de
chair.
(Ezéchiel 11,19).
Je
vais la séduire, je la
conduirai au désert
et je
parlerai à son cœur.
(Osée
2,16).
La parole est tout près
de toi,
sur tes lèvres et
dans ton cœur.
(Romains
10,8-).
Celui qui croit du fond de
son cœur devient juste.
(Romains
10,10).
Yahvé, ma force et mon
bouclier,
en lui mon cœur a
foi.
(Psaume 28,7).
La
racine des pensées, c’est le cœur.
(Ben
Sirac 37,18)
Je dors,
mais mon cœur veille.
(Cantique
5,2).
S’il n’hésite
pas dans son cœur,
mais croit
que ce qu’il dit va arriver,
cela lui sera accordé.
(Marc
11,23).
Mon
cœur est prêt, ô
Dieu...
(Psaume 108,2).
Car
la parole est tout près de toi,
elle
est dans ton cœur pour que tu la
mettes en pratique.
(Deutéronome
30,14).
Dieu est plus grand que
notre cœur.
(1 Jean 3,20).
L’artifice
leur déborde du cœur
(Psaume
73,7).
Ils ont rendu leur cœur
dur comme diamant...
(Zacharie
7,2).
Nous avons péché...
Voilà
pourquoi notre
cœur est malade.
(Lamentations
5,16-17).
Tout ce mal vient du
dedans, et rend l’homme
impur.
(Marc 7,23).
Pourquoi
des doutes montent-ils dans votre
cœur ?
(Luc
24,38).
Pourquoi Satan
a-t-il rempli ton cœur,
que
tu mentes à l’Esprit Saint ?
(Actes
5,3).
Ces gens-là ont
mis leurs ordures dans leur cœur...
(Ezéchiel
14,3).
Il a sondé
les profondeurs de l’abîme et du cœur humain
et
il a découvert leurs calculs.
(Ben
Sirac 42,18).
Déchirez votre
cœur, et non pas vos
vêtements...
(Joël 2,13).
...
un voile est posé sur leur cœur.
(2 Corinthiens 3,15).
Faites-vous
un cœur nouveau
et un esprit nouveau.
(Ezéchiel
18,31).
J’ôterai de votre
chair le cœur de pierre
et
je vous donnerai un cœur
de chair...
(Ezéchiel
36,27).
Dieu a mis dans nos cœurs
les arrhes de l’Esprit.
(2
Corinthiens 1,22).
Celui qui sonde
les cœurs sait quel est le désir
de l’Esprit.
(Romains
8,26-27).
Dieu a envoyé dans
nos cœurs l’Esprit de son Fils.
(Galates
4,6).
L’amour de Dieu a été
répandu dans nos cœurs
par le saint Esprit qui nous fut donné.
(Romains
5,5).
Dieu est plus grand que notre
cœur.
(1 Jean 3,20).
Moi,
Yahvé, je scrute
le cœur, je sonde
les reins,
(Jérémie
17,9-10).
Il a sondé les
profondeurs de l’abîme et du cœur humain.
(Ben
Sirac 42,18).
Il mettra en lumière
tout se qui se cache dans l’obscurité
et dévoilera
les pensées secrètes des cœurs.
(1
Corinthiens 4,5).
Scrute mon cœur,
Seigneur. Scrute-moi, Yahvé,
éprouve-moi,
passe au
feu mes reins et mon cœur.
(Psaume
26,2).
Elle juge
des intentions et des pensées du cœur.
Rien
n’échappe à ses yeux.
(Hébreux
4,12-13).
Ma bouche énonce la
sagesse
et le murmure de mon cœur,
l’intelligence.
(Psaume
49,4).
Comme votre
cœur est lent à croire...
(Luc
24,25).
Leur cœur
inintelligent s’est enténébré.
(Romains
1,21).
En Lui, la
joie de notre cœur.
(Psaume
33,21).
Ton cœur tressaillira
et se dilatera.
(Isaïe
60,5).
Mon cœur et ma chair
crient de joie vers le Dieu
vivant.
(Psaume 84,3).
Tu
as mis mon cœur au large.
(Psaume
119,32).
La multitude des croyants
n’avait qu’un cœur et
qu’une âme.
(Actes 4,32).
L'émotion
spirituelle
L’émotion
est de l’ordre de la
vibration. Avec ses longueurs d’onde et ses harmoniques. Comme
ce qui fait résonner un instrument de musique, Ici, il s’agit
de la ‘vibration’ de l’être humain dans ses
profondeurs. Le retentissement somato-psycho-pneumato-logique de
l’unité corps-âme-esprit
de l’homme. Une unité
absolument spécifique et si éloignée de
l’animal. Car, ici, le retentissement joue plus à la
verticale qu’à l'horizontale. La différence
‘spécifique’ s’appelant ‘esprit’.
La
résonance de l’esprit dans ‘mon’ corps
s’appelle ‘personne’. Et la personne s’identifie
avec mon ‘cœur’. Le ‘cœur’ fait
résonner charnellement
la totalité spirituelle
de l’homme. Ceci prend
une singulière pertinence dans l’émotion
profonde. Par
exemple dans ce qu’on peut appeler une ‘sainte colère’.
Lorsque ça déborde et explose...
Ce n’est
pas le corps mais l’esprit qui proteste véhémentement
face à une injustice ou une valeur bafouée. Mais le
corps s’y reconnaît comme l’absolu complice de
l’âme en révolte. C'est dans l'émotion
spirituelle profonde que se fait l’expérience charnelle
de la dimension spirituelle
de l’homme. Par exemple dans ce
qu’on peut appeler une ‘sainte colère’.
Lorsque ça déborde et explose... Ce n’est pas le
corps mais l’esprit qui proteste véhémentement
face à une injustice ou une valeur bafouée. Mais le
corps s’y reconnaît comme l’absolu complice de
l’âme en révolte.
Face au sublime, face au
mystère, face à la mort, face à la grâce,
face à ce qui le dépasse absolument, l’homme
expérimente sa transcendance avec toutes les fibres de sa
totalité pneumo-psycho-somatique. Dans l’émotion
spirituelle, si spécifiquement humaine, la transcendance
traverse tout l’humain et le fait vibrer dans sa verticale.
Qu’est fondamentalement le ‘fascinosum’ et le
‘tremendum’ de l’expérience du ‘sacré’
sinon un retentissement en très grande profondeur ‘charnelle’
d’un infini ?
L’intelligence
du cœur
Ton ‘cœur’
est le lieu de la vérité en toi.
Que tu en prennes
conscience ou non,
lorsque ton ‘cœur’ est
perverti, tout est perverti !
Lorsque la grande relation
verticale de divine humanisation est dénaturée,
tout
est dénaturé.
Ton ‘cœur’ est
le lieu d’une parole vraie.
Ta parole naît avec les
pensées de ton cœur.
Tu la médites en ton
cœur. Tu réfléchis en ton cœur.
Avant
qu’elle ne soit intelligible, déjà elle s’y
murmure.
Avant qu’elle ne soit prononcée, déjà
elle se dit dans le secret de ton cœur.
Ensuite tu la
profères selon ton cœur.
Le ‘cœur’
est transparent à la Lumière du Verbe qui illumine tout
homme.
Le ‘cœur’ est le lieu de la
sagesse.
C’est-à-dire qu’il a, au-delà
de l’intelligence, le goût profond de l’authentique.
Du
‘fond’ de ton ‘cœur’ se dit comme
naturellement un ‘oui’ serein à l’être.
Il
est accord fondamental avec l’essence profonde des choses.
Ton
‘cœur’ ne cesse de t’affirmer que l’essentiel
de ta vie se joue et se décide
sur un autre plan que celui
des évidences quotidiennes.
Le ‘cœur’
n’est jamais dupe. Il lit entre les lignes.
Il sait prendre
ses distances. Il cultive l’humour.
Il a toujours une
‘pensée de derrière’...
Ton ‘cœur’
proteste contre l’absurde.
Il proteste que tu es
éternel.
Le ‘cœur’ perçoit
l’autre moitié symbolique du monde.
Le ‘cœur’
est paisible clarté au milieu des ambiguïtés.
Il
est certitude que derrière tous les envers du monde il y a un
endroit.
Le ‘cœur’ sent que l’être,
dans ses ultimes profondeurs
n’est pas de l’ordre
de la ‘chose’,
mais de l’ordre de
l'Esprit’.
C’est en ton ‘cœur’
que se tient la sagesse.
C’est-à-dire, au-delà
de l’intelligence,
le goût profond de l’authentique
et le sens de l’invisible.
Le ‘cœur’
pressent qu’il y a une infinité de choses
qui
demandent à être cherchées plus loin.
Le
‘cœur’ reconnaît la Présence.
C’est
lui qui te souffle:"C’est le Seigneur !"
Le
‘cœur’, au plus fort de la tourmente,
ne
cesse de dire le plus simplement du monde: "tout est grâce".
D.
La certitude intérieure
Le
'je' personnel n'a jamais été autant mis en question
qu'aujourd'hui. De partout on proclame non seulement sa mort
mais son essentielle inanité. Mais que reste-til de l'humain sans
'sujet' d'humanité ? Il
y a une logique interne à ce vaste mouvement de clôture
du possible humain sur lui-même. Mais cette logique elle-même
ne se met à fonctionner qu’à partir de
l’originaire ouverture de ce possible humain par
judéo-chrétienne grâce.
Cogito
Où
l'on assiste à l'extrême radicalisation, en
trois actes,
en trois actes historiques, du ’je pense’ de plus en plus
schizoïde. — Premier
acte. Descartes.
Je pense donc je suis. L’arkhè philosophique, le point
de départ fondateur, n’est plus ontologique mais
seulement logique. Renversement ’copernicien’ du centre
et de la périphérie, ce n’est plus la pensée
qui gravite autour de l’être, c’est l’être,
désormais, qui gravite autour de la pensée. Non
seulement le ’sujet’ pensant a barre sur l’objet
pensé mais il devient le médiateur universel de la
vérité sur l’être. Sans doute celui-ci
garde-t-il une priorité ontologique indépendante des
possibilités logiques de l’esprit humain. L’être
existe encore indépendamment de ma pensée. Dieu existe.
Encore. Le monde existe. Encore. Mais leur pertinence passe par mon
possible sur eux. — Deuxième
acte. Kant.
L’être, l’être-en-soi, s’estompe. Il
est relégué du côté de l’inconnaissable.
Son existence n’est plus que postulée. C’est le
sujet qui occupe toute la scène. Il me donne l’être-pour-moi.
Avec désormais la question centrale, critique, à savoir
quelles sont les exactes possibilités du Cogito et ses
strictes limites. — Troisième
acte. Hegel.
Le Cogito s’identifie avec l’Absolu où coïncident
Etre et Pensée. Il y a identité entre la pensée
et le possible de l’homme et la pensée et le possible de
l’Absolu. Tout le rationnel est réel et tout le réel
est rationnel. Une Totalité sans altérité
irréductible. Toute altérité se reprend comme
moment intégrant dans le processus de la pensée
dialectique qui est identiquement création. Le Cogito
s’absolutise finalement en immanence absolue.
Il
faut remonter plus de dix siècles en arrière pour
découvrir d'autres fécondités à travers
le cogito. Ainsi avec saint Augustin.
La certitude non
seulement résiste au doute, mais le doute lui-même la
renforce. On
peut en effet douter de tout. « Par
contre, nul ne doute qu'il ne se souvienne, qu'il ne comprenne, qu'il
ne veuille, qu'il ne pense, qu'il ne sache, qu'il ne juge. Puisque,
même s'il doute, il vit ; s'il doute d'où vient son
doute, il se souvient ; s'il doute, il comprend qu'il doute ; s'il
doute, il veut arriver à la certitude ; s'il doute, il pense ;
s'il doute, il sait qu'il ne sait pas ; s'il doute, il sait qu'il ne
faut pas donner son assentiment à la légère. On
peut donc douter du reste, mais de tous ces actes de l'esprit, on ne
doit pas douter ; si ces actes n'étaient pas, impossible de
douter de quoi que ce soit.
»
(Trinité
X,14)
Ces
'actes de l'esprit' sont indubitables. Le doute lui-même rend
témoignage que l'âme se connaît, lors même
qu'elle se cherche. Ces actes de l'esprit témoignent que l'âme
se connaît avec certitude et qu'elle connaît sa substance
avec certitude. Elle peut avoir recours à des représentations
imaginatives. Mais il est absolument impossible qu'elle pense ce
qu'elle est comme elle pense ce qu'elle n'est pas.
Le
cogito augustinien est là pour rendre raison à la fois
de cette connaissance de soi et de l'ignorance de soi. Il a pour
fonction d'argumenter là où cette connaissance n'est
pas assurée face à l'ignorance, notamment les errements
sceptiques et matérialistes. Il
faut immédiatement souligner la différence fondamentale
d'avec le 'cogito' de Descartes.
|
Descartes |
|
Augustin |
|
La pensée est prisonnière de la bulle de la schizoïdie moderne. |
|
La pensée pense dans l'ouvert. |
|
Cherche un fondement absolu. |
|
Existe déjà dans un englobant absolu. |
|
Je pense comme origine absolue. |
|
Avant que je ne pense je suis déjà pensé. |
|
Le doute hyperbolique précède le cogito. |
|
La certitude de soi, la certitude de son existence comme soi précède le doute. |
|
Le 'je pense' est fondateur. Ensuite viennent les 'longues chaînes de raisons'. |
|
Le 'je pense' est fondé sur un préalable. |
|
La réflexion philosophique se boucle sur elle-même. |
|
La réflexion philosophique est béante sur sur un 'réel' plus originaire. |
|
La conscience de soi précède la connaissance de soi. |
|
La connaissance de soi précède la conscience de soi. |
|
La recherche précède la découverte. |
|
La découverte précède la recherche. Un néant ne cherche pas. |
|
A travers le doute hyperbolique il veut trouver une première certitude absolue, fondement inébranlable de toutes les autres certitudes. |
|
Le doute est au service d'une réflexion sur l^être et sur l'absolu. |
|
La pensée est centrale et le réel gravite autour d'elle. |
|
Le réel est central et la pensée gravite autour de lui. |
|
Je pense donc je suis. |
|
Je suis donc je pense. |
|
Le cogito cartésien est un cogito de la pensée. |
|
Le cogito augustinien est un cogito spirituel, |
|
Le cogito révèle une pensée menacée de n'être qu'elle-même. |
|
Le cogito pense l’absolu comme sujet à soi et intériorité substantielle, |
|
La pensée étant l'absolu, l'argument devient base de certitude en lui-même. |
|
Il s'agit de toujours pour Augustin de distinguer ses certitudes de sa recherche d'arguments pour convaincre. |
Se
penser
L'âme
n'a pas besoin d'être invitée à se connaître
elle-même, puisqu’elle se connaît toujours. Mais,
en revanche, elle doit être invitée à se penser
(cogitare) elle-même, car cet acte de conscience dépend
d’une activité qu’elle ne fait pas toujours, et
que, partant, elle peut se tromper elle-même en ne la faisant
pas. "Pourquoi
donc lui ordonne-t-on de se connaître? C’est, je crois,
pour qu’elle pense à elle-même et pour qu’elle
vive conformément à sa nature, c’est-à-dire
pour qu’elle désire être réglée
selon sa nature, au-dessous de celui à qui elle doit être
soumise, au dessus des êtres qu’elle doit dominer;
au-dessous de celui par qui elle doit être gouvernée, au
dessus des êtres qu’elle doit gouverner."
(Trinité, Livre X, 5)
Autre
chose est de ne pas se connaître, autre chose de ne pas penser
à soi, L'insistance d'Augustin sur la distinction
entre
connaissance
et pensée, entre connaissance de soi et cogitation, est ici
capitale. La connaissance de soi par l’âme est une
certitude toujours déjà là, Il ne s’agit
donc pas de se connaître soi-même, mais de se penser
soi-même. Il s'agit de redevenir conscient de soi, en
retrouvant en soi cette connaissance de l’âme par
elle-même qui ne l'a jamais quittée et que seule la
pensée a pu déranger.
La
connaissance, pour Saint Augustin, est indiscernable de la mémoire.
Connaître, c’est reconnaître.
La
connaissance peut s'éloigner de la pensée actuelle en
se
dispersant dans la mémoire. Il y a donc un
hiatus entre la connaissance et la pensée, une distance
intérieure à l'esprit.
Il
s'agit de penser ce qui est connu mais oublié. L'acte de
penser est un acte de rassemblement. Ramener
ce qui était dispersé dans la mémoire à
une conscience présente, réunir en son moi présent
ce qui était implicitement connu dans la mémoire mais à
quoi on ne pensait pas. "Si
je reste un peu de temps sans les évoquer, elles se replongent
et se dispersent dans leurs mystérieuses retraites; force est
alors, pour la pensée, d’aller les y chercher –
elles n’ont pas d’autres habitacles – comme si
elles étaient nouvelles et de les réunir une seconde
fois (cogenda) pour qu’elles puissent faire l’objet d’un
savoir;
c'est-à-dire qu’il faut les tirer de leur état de
dispersion et les rassembler. De là l’expression
cogitare, car cogo et cogito sont entre eux comme ago et agito, facio
et factito; cependant, l’intelligence a revendiqué ce
mot (cogito) en propre; si bien que cette opération de
rassembler, de
réunir dans l’esprit et non ailleurs, c’est
proprement ce qu’on nomme penser (cogitare)."
(Confessions, Livre X, chapitre XI)
L'errance
'chosiste' de l'âme
Lorsque
l'âme se prend pour une 'chose'. Une telle erreur serait
impossible dans une âme entièrement revenue à
soi. D’où peut-elle venir ? Elle vient d’une
réflexivité,
mais d’une mauvaise réflexivité. L'âme se
tourne vers les
choses extérieures. Ces choses sensibles qu’elle veut
connaître, elles les aime à travers la connaissance et
la pensée qu’elle en a. La concupiscence. Pour Augustin
l'amour est toujours ce qui rend raison de l’agir même de
l’intelligence. Par cet amour des choses autres qu’elle-même,
l'âme s’éloigne de soi, "Or,
l’âme se trompe quand elle s’unit à ces
images avec tant de passion qu’elle s’imagine être
de même nature qu’elles. Elle s’y assimile en
quelque sorte, non réellement, mais par la pensée; non
qu’elle se croie une image, mais elle se confond avec l’objet
dont elle porte l’image en elle-même."
(Trinité X, VI)
Un
premier cogito réflexe de l'âme est un mauvais retour à
soi. Elle rentre en elle-même avec les images sensibles des
choses qu'elle a connues. Elle se prend pour une image, se pense
comme une image. "La
puissance de l’amour est telle que, même quand l’âme
rentre en quelque sorte chez elle pour
s’occuper. d’elle-même, elle attire à elle
les objets qu’elle a étudiés avec passion et
auxquels elle s’est pour ainsi dire collée par la glu du
souci. Et comme les objets qu’elle a goûtés par
les sens corporels et dans lesquels une longue familiarité l’a
enchevêtrée, sont des corps, et qu’elle ne peut,
en rentrant chez elle, introduire des corps dans une région
immatérielle, elle recueille et emporte avec elle leurs
images, créées d’elle-même et en elle-même.
Elle leur leur communique pour les former quelque chose de sa propre
substance,"
(Trinité,
X,5,)
Nous
sommes donc capables de nous
penser comme un corps ou comme une chose.
Pour que l’âme retrouve sa vérité, il
suffirait qu’elle retourne en elle-même en écartant
les représentations imaginaires, "Que l’âme
ne cherche donc pas à se voir comme absente, mais qu’elle
s’attache à se bien discerner comme présente.
Qu’elle ne se connaisse pas comme ne se connaissant pas, mais
qu’elle se distingue elle-même de tout objet étranger
qu’elle connaît." (Trinité X,9)
"Elle
verra bientôt qu’elle s’est toujours aimée,
qu’elle s’est toujours connue; mais qu’en aimant
quelque autre chose avec elle, elle s’est confondue avec cet
élément étranger, elle s’est, en quelque
sorte, grossie; et qu’en embrassant comme une seule chose des
choses différentes, elle a pris ces choses différentes
pour une seule chose." (Trinité X,8)
La
pensée trompeuse
Face
à une authentique approche de l'âme, scepticisme et
matérialisme ont
une même origine. Il s'agit de la pensée
elle-même, à savoir la
réflexion par laquelle le moi peut se réfléchit
sur autre chose que soi.
L’image
est une des formes possibles de l’activité pervertie de
l’âme. La
pensée représentative est donc une menace pour la
connaissance réflexive du savoir vrai. «
L'erreur de l'âme sur elle-même vient de ce qu'elle
s'identifie à ces images avec un si grand amour qu'elle en
vient à se juger elle-même comme quelque chose de tel.
Elle s'assimile à ces images, non par son être, mais par
la pensée : elle se figure qu'elle est ce dont elle porte
l'image en elle. » (Trinité, VI,8 )
Pour Augustin le savoir
est confronté à des formes de pensées très
puissantes, bien que fausses en tant que pensées. C'est que
l’âme a donné une partie de sa substance à
ces pensées si bien que le moi se laisse tromper. Il s'agit
donc de trouver au cœur même de la pensée seule, un
critère de démarcation entre la vérité et
l’erreur, entre le savoir et la pensée. Il s'agit de
discriminer, parmi les pensées, celles qui sont la
connaissance de celles qui ne sont que des représentations, ce
qui, dans la cogitation, relève de la croyance, et ce qui
relève du savoir. L'âme doit rejeter ce qu'elle se
figure pour voir ce qu'elle sait. Dans la pensée elle-même
la distance de soi à soi est possible, La pensée
représentative, et même réflexive, est en même
temps faculté de doute, d’imagination et de croyance.
C'est au cœur même de cette pensée qu'il s'agit de
trouver une source de savoir indubitable, une forme de pensée
qui soit indubitablement connaissance.
Si
tous les actes de l’âme son des pensées, des
cogitations, c'est-à-dire des représentations hors de
la réalité de ce qu’elle est, n’est-il pas
inévitable que le doute subsiste quand elle pense qu’elle
est quand elle doute ? Si tout est pensée, aucune
connaissance, qui suppose le rapport à l’être
réel, n’échappe au risque
de n’être qu’une croyance. Il est donc essentiel de
distinguer une pensée représentative et une pensée
'substantielle'.
Face
au matérialisme il s'agit pour Saint Augustin de montrer que
la pensée est l’activité de l’âme et
non celle d’un corps, Face au scepticisme il s'agit de montrer
que la
pensée est de l’être. Dans les deux cas
l'argumentation
de Saint Augustin est fondamentalement la même.
Le
doute matérialiste
Il
faut distinguer avec Augustin les thèses matérialistes
qui font de l’âme un corps, à l’image, par
exemple d’Anaximène qui pense que l’âme est
air, affirmant que l’âme est une substance corporelle,
d'avec les thèses qui font de l’âme non un corps
mais une relation du corps, par exemple une harmonie et une cohérence
du corps, à l’image des épicuriens qui
considèrent que l’âme est l’unité des
atomes matériels qui leur confère la sensibilité.
Ce dernier matérialisme fait de l’âme un accident
du corps, et lui fait perdre la substantialité même :
l’âme devient une simple relation, qui n’existe que
par les corps qui la composent, et qui se détruit avec eux. En
même temps se perd la certitude du cogito car l'âme ne
peut plus être connue en soi par sa pure présence. L'âme
redevient un inconnaissable. Pour saisir son être et son
essence il faut aller chercher derrière ses activités
de pensée le substrat qui la fonde, le support qui lui donne
l’être. Comme si elle n’était plus cause et
fondement d’elle-même. Comme si sa substance était
ailleurs la laissant obscure à elle-même.
La
sensation est toujours transitive, et ignore son intériorité.
Cette distinction entre le sujet et l’objet, entre l’objet
imagé et la faculté imaginante, cette
extériorisation de la connaissance sensible, est la cause de
l’erreur de l’âme sur elle-même. L'âme
matérialiste s’objectivise elle-même et s’oublie
comme pouvoir subjectif de pensée. Elle
se figure qu’elle est ce dont elle porte l’image en elle.
Le cogito s’oublie comme activité de pensée pour
ne plus voir que l’objet de sa pensée. Ainsi se perd
la
notion d’intériorité.
Les
matérialistes ne nient
pas que l’âme doute, ou qu’elle juge ou qu’elle
comprenne. Mais pour eux ces différentes facultés ou
activités sont liées aux objets qu’elles
représentent ou bien produites et causées par ces
objets. Ils se figurent donc que l’âme est un corps, à
l’image des objets corporels qu’ils se représentent.
Ils ne voient pas que ces activités de la pensée
supposent la pensée même en tant que son premier objet.
Lorsque la pensée connaît un corps, elle connaît
un objet en même temps qu'elle se connaît comme
connaissante. Elle se donne toujours comme se pensant dans tous les
actes de sa pensée. Elle est donc toujours donnée comme
intériorité,
Le matérialiste pense que
l’âme est un corps parce qu’il objective les
activités de l’âme, en les définissant par
leurs objets. Pourquoi donc l’âme ne serait-elle pas
d’abord une âme sensitive, consciente de soi par les sens
comme chez l'animal ? Saint Augustin répond que le corps sent
qu’il vit, mais il ne le sait pas, c'est-à-dire qu’il
ne le comprend pas. Il ne sait pas qu’il est le sujet de la
perception qu’il a. Un corps n'a pas la faculté
d’intériorité, c'est-à-dire cette
certitude de soi, cette connaissance de soi-même, cette
connaissance spirituelle de sa vie.
Le matérialiste
reste dans la particularité d'un point de vue. La conscience
de soi, par contre, est absolument universelle. C’est sa
lumière universelle, sa manière de s’approcher de
la vérité de l’être qui est déposée
en elle depuis toujours sous la forme même de la conscience de
soi. Cette universalité de la conscience de soi ne peut donc
pas ne pas être aussi celle de l’âme des
matérialistes. Ils ne peuvent nier qu’ils pensent,
qu’ils jugent, qu’ils sentent et qu’ils le savent,
bref qu’ils sont des sujets conscients de soi. Penser
autrement, ce n’est pas penser, mais seulement sentir.
"En
effet, toute âme ne pense pas qu'elle est air: il en est qui
pensent qu'elle est feu, d'autres cerveau, d'autres tel corps,
d'autres tel autre, comme nous l'avons dit ci-dessus. Par contre,
toute âme sait qu'elle comprend, qu'elle est, qu'elle vit :
mais elle rapporte l'acte de comprendre à l'objet qu'elle
comprend, l'acte d'être et de vivre à elle-même."
(Trinité, X,13)
Penser,
se penser ainsi en vérité, ce n’est pas une des
activités de l’âme, c’est l’essence
même de l’âme. Dès que l'âme retranche
d’elle tout ce qui n’est pas elle, à savoir les
images, les corps, les objets, elle-même pensée comme
objet, elle se retrouve spontanément et immédiatement
comme sujet pensant.
Son intériorité est son essence. Il suffit qu’elle
se retourne vers elle-même qu’immédiatement elle
se connaît pour ce qu’elle est.
Indubitable
On
peut douter de tout aussi bien des réalités extérieures
que des réalités intérieures. Toute sensation
est trompeuse. Nos représentations ne sont jamais que
probables et simplement vraisemblables. Nous n’avons rien
d’autre que des croyances, ou des opinions, y compris quant à
l’existence de l’âme. Et peut-être celle-ci
n'est elle-même qu’un songe. Face au matérialisme
il s'agit pour Saint Augustin de montrer que la pensée est
l’activité de l’âme et non celle d’un
corps, Face au scepticisme il s'agit de montrer que la pensée
est de l’être. Dans les deux cas l'argumentation de Saint
Augustin est fondamentalement la même. L’âme est
spiritualité. Elle ne peut douter de son être, car elle
est tout aussi certaine de son être que de sa pensée.
En
doutant
nul ne doute
qu'il ne se souvienne,
qu'il ne
comprenne,
qu'il ne veuille,
qu'il ne pense,
qu'il ne
sache,
qu'il ne juge.
Puisque, même
s'il doute, il
vit;
s'il doute d'où vient son doute, il se souvient;
s'il
doute, il comprend qu'il doute;
s'il doute, il veut arriver à
la certitude;
s'il doute, il pense;
s'il doute, il sait qu'il
ne sait pas;
s'il doute, il sait qu'il ne faut pas donner son
assentiment à la légère.
On peut donc
douter du reste,
mais de tous ces actes de l'esprit,
on ne doit
pas douter.
Si ces actes n'étaient pas,
impossible de
douter
de quoi que ce soit.
(Traité
de la Trinité X,14)
On ne peut pas douter des
actes de l’esprit. Le doute, en effet, est l’acte de
l’esprit par excellence. Plus on doute, plus on affirme
l'esprit. La pensée est cogitatio au sens fort, c'est-à-dire
cogo (rassembler) et agito (action). activité de synthèse,
un pouvoir d’unification, une substance unifiante. est
l’activité entière de toutes ses facultés.
L’esprit est un
acte et
non pas une chose. Le doute est l’acte le plus pur de l’âme
consciente de soi. Dans le doute, l’âme reste en soi et
face à soi. Elle exprime le plus purement son intériorité
essentielle. Elle se révèle comme lumière de soi
au coeur de sa suspension. En même temps elle révèle
l’image de Dieu en nous.
Il est absolument impossible
que l'âme pense ce qu’elle est comme elle pense ce
qu’elle n’est pas.
L’intériorité
non discursive
Au
cœur même de la pensée se distinguent deux formes de
pensée: la pensée intérieure dans laquelle l’âme
se connaît elle-même et la pensée discursive et
attributive par laquelle l’âme connaît et pense les
autres choses. Reste à se demander si le cogito est une
proposition discursive comme une autre, une connaissance comme une
autre. Le cogito est-il l'objet d'un savoir logique ? Y a-t-il une
logique de l’intériorité du moi ?
Dans le
cogito de Descartes le moi du cogito se définit à
partir de ses attributs. Or quels sont les attributs qui peuvent être
attribués à la seule pensée ? Descartes découvre
que la pensée est le seul attribut de cette pensée. Il
conclut donc en disant qu’il est précisément une
chose qui pense. Le moi est donc un substrat. Celui-ci se définit
par son attribut. (Le corps se définit par l’autre
attribut qu’est celui de l’étendue). Il y a donc
quelque chose de non-immédiat dans le cogito cartésien
puisqu'il faut passer par l’attribut pour connaître
l’essence de sa substance. La substance du 'je' pensant ne se
connaît pas de soi. La certitude du cogito, indubitable par
rapport aux actes de pensée, ne l’est pas quant à
l’essence de la chose pensante.
Pour Saint Augustin
l’âme se connaît nécessairement comme une
âme lorsqu’elle se cherche. Car se cherchant, elle
s’aime. Et si elle s’aime en se cherchant, c’est
qu’elle se connaît déjà. La connaissance de
soi est donc antérieure à la conscience ou à la
pensée. Celle-ci n’est possible que par cette
antériorité même. En vertu de cette antériorité
absolue de la connaissance de soi sur la pensée et la
conscience de soi, l'âme connaît donc sa substance. Si,
en effet, elle ne connaissait pas sa substance, elle ne se
connaîtrait pas du tout. Elle n'aurait aucune certitude,
puisqu’elle ne connaîtrait que les attributs de cette
substance dont il faudrait encore chercher le support.
Elle
ne peut se connaître qu’en totalité, c'est-à-dire
substantiellement, autrement elle ne peut se chercher. On ne peut
connaître la substance à partir de l’attribut.
Seule la substance peut connaître la substance. Seule la
totalité de l’âme peut connaître la totalité
de l’âme, "Que dire ? L'âme se connaît
elle partiellement, s'ignore-t-elle partiellement ? Mais il est
absurde de dire qu'elle n'est pas tout entière à
connaître qu'elle connaît. Je ne dis pas : elle connaît
la totalité d’elle-même, mais toute l'âme
connaît qu'elle connaît. Lors donc qu'elle connaît
quelque chose de soi, elle ne le peut qu'en étant tout entière
sujet de sa connaissance : elle est donc tout entière à
se connaître. Or, elle se connaît connaissant quelque
chose et cela n'est possible que si toute l'âme connaît.
Elle se connaît donc tout entière. Enfin lorsque l'âme
cherche à se connaître, elle sait déjà
qu'elle est une âme : autrement, elle ignorerait qu'elle se
cherche et risquerait de chercher une chose pour une autre. Il
pourrait se faire en effet qu'elle ne soit pas âme et alors,
lorsqu'elle chercherait à connaître l'âme, ce
n'est pas elle qu'elle chercherait. " (Trinité X,4,6)
Le
cogito n’est pas la connaissance d’un objet par un sujet.
Il est la connaissance d’un sujet par un sujet. C’est la
substance elle-même qui produit sa propre connaissance. En
elle,
la connaissance et l’être sont une seule et même
chose.
Intériorité
spirituelle
L’intériorité
du cogito augustinien est une intériorité spirituelle.
L'expérience spirituelle de ce cogito donne à la pensée
la puissance de dépasser les différentes séparations,
montrant que l’âme est toujours à la fois pensée
de et objet de sa pensée. Pensée de quelque chose et
pensée de soi. La volonté doit être vouloir soi
pour être une volonté. L’intelligence doit se
comprendre soi pour être une intelligence. La mémoire
doit être savoir de soi pour être réellement
savoir.
La distinction entre la subjectivité et
l’objectivité est la marque d’une âme qui
s’est oubliée dans son essence et sa pure présence,
dans sa révélation intérieure de substance
indivisible. C'est le matérialisme qui rouvre à sa
manière la scission entre le sujet et ses actes, entre le moi
et l’intelligence. Pourquoi le moi ne pourrait-il pas être
matériel, et ses activités spirituelles, comme des
accidents et des modifications de sa substance ?
Dans une
perspective de logique aristotélicienne l’âme
serait le sujet, ou substrat, de ses activités spirituelles.
Le sujet-substance est inconnaissable; il n'est connue que dans la
mesure où il est défini par les attributs et les
qualités qui le déterminent mais sans lui donne l'être.
Une telle théorie peut s'accorder avec les hypothèses
matérialistes. Si le sujet n'est qu'un substrat indéterminé
et inconnaissable en lui-même, pourquoi ne pourrait-on pas
attribuer les actes de l’esprit à n’importe quel
sujet, donc à n'importe quelle substance corporelle ? Dès
lors le cogito perd son intériorité voire sa
spiritualité.
Le doute lui-même requiert la
pensée comme acte et partant comme être et première
certitude. Si les activités de l’esprit ne sont que des
accidents d’une substance, l’être du cogito ne rend
pas indubitable son essence, c'est-à-dire son essence
spirituelle. S’il n’est pas douteux que je suis quand je
pense, ou doute ou juge ou veux etc.., il peut rester douteux que je
sois une substance pensante, que mon essence soit d’être
une pensée, si la pensée elle-même n’est
qu’un accident d’un sujet. Si la pensée est connue
seulement comme une substance pensante, elle est seulement connue par
ses attributs de pensée.
La
certitude
La
certitude est donnée dans une 'représentation
compréhensive' c'est-à-dire accompagnée de la
nécessité d’être vraie. Lorsque nous savons
que la pensée que nous avons n’est pas produite par
nous, mais par la chose même qui est pensée. Lorsque la
chose pensée se pense elle-même en nous.
Si, par
exemple, la pensée pense qu’elle est air ou feu, elle ne
peut pas être certaine que le feu pense. Au contraire, étant
une pensée, elle est certaine qu’elle pense. Car dans
cette pensée, elle est à la fois la cause et l’effet
de la représentation. La certitude vient du fait que ce à
quoi elle pense est en même temps cause de cette. En d'autres
termes, comme objet elle est certaine d’être ce qu’elle
est et en même temps certaine d’être en tant que
sujet. «Il
est absolument impossible qu’elle pense ce qu’elle est
comme elle pense ce qu’elle n’est pas. »
(Trinité x, 10,16). Le cogito n’est pas une pensée
comparable aux pensées des autres choses, une pensée
'attributive'. En elle, la substance et l’attribut ne se
distinguent pas. En elle, la connaissance et l’objet connu
deviennent une seule et même chose. La certitude est
substantielle.
Au-delà de ses errements, l'âme
revient à elle-même. Elle se retrouve comme un soi,
c'est-à-dire un sujet. L'âme n’est pas un
quelque chose. Elle n'est même pas une substance pensante. Elle
n'est pas un substrat de pensée ou de représentation.
Présent lui-même à lui-même, le cogito
n’est pas produit par la pensée ou le jugement, il est
ma pensée en tant qu’elle est le sujet qui se donne à
soi sa réflexivité comme son essence. L'âme est
intime
à soi, Elle est sujet de son être, sujet
de la connaissance que nous en avons.
La
ressemblance trinitaire
La
Trinité est le thème central du livre de Saint Augustin
où il est si étonnement question de l'âme
humaine,elle aussi une et trine à l'image et à la
ressemblance de Dieu. L'unité d'un 'je' dans la trinité
des facultés essentielles, la mémoire, l'intelligence
et la volonté. Ce rapport
entre unité et trinité est en Dieu d'une incroyable
complexité. En l'homme il ne l'est pas moins. La réflexion
sur le modèle divin permet à Augustin de mieux
comprendre l'âme humaine. En
retour, l'expérience lucide du 'je' humain apporte des
lumières à l'intelligence du mystère divin.
L'intelligibilité est en quelque sorte réciproque.
Les
trois personnes de la sainte Trinité ne sont pas comme trois
attributs d'une substance divine unique. Le Fils n'est pas un
attribut du père. Sa divinité ne lui est pas
extérieure. Elle n'est pas de l'ordre de la qualité. Au
contraire le Fils est identique au Père en tant qu'il est
toute sa substance. Mystère d'une substance une qui est à
la fois elle-même comme
essence et qui en même temps s'engendre en trois personnes sans
jamais se diviser. Une relation qui ne cesse pas d'être en
absolue intériorité avec elle-même. Dieu est pour
ainsi dire une substance qui engendre d'elle-même ses
qualités sans cesser de rester intérieurement et
intimement identique à elle-même. En Dieu il n'y a
aucune extériorité entre le sujet et ses
prédicats. Dieu s'engendre lui-même en engendrant le
Fils sans jamais introduire de distance de soi à soi..
C'est
la théologie qui a permis à Saint Augustin de
construire une véritable philosophie de la substance-sujet et
de comprendre à travers elle l'essence de l'intériorité
de l'âme humaine. Un
même conscience qui se retrouve chaque fois tout entière
dans la mémoire, dans l'intelligence, dans la volonté
sans être divisée en passant de l'une des facultés
à l'autre.
A l'inverse de Dieu dont elle est pourtant
l'image et la ressemblance, l'âme humaine peut, contrairement à
son essence, s'éloigner d'elle-même et de la certitude
absolue d'elle-même. Elle peut ainsi se prendre pour une chose,
ou pour un objet, ou pour une qualité, ou pour un attribut.
Cette errance de la pensée hors de sa connaissance est la
marque de sa finitude. L'âme se cherche et, en se cherchant,
peut se perdre. Elle se cherche mal. Elle se cherche comme une
chose.
E.
L'expression matricielle
Sortir
de la caverne... C'est le mouvement profond de l'esprit. Et la
parole, elle aussi n'est qu'en sortant. De la confusion à
l'articulation. De l'impliqué à l'explicité.
De la complication à la clarté et à la
distinction.
L'esprit s'ex-prime. Il n'est réellement
que dans cette expression à travers un "je"
incarné. Et il s'exprime par le logos, c'est-à-dire par
la parole au sens le plus large. "Je" m'accomplis à
travers ma parole. Ce processus peut être dit 'matriciel'. Il
est comme un sein maternel qui porte en gésine les mille
formes concrètes de l'esprit incarné. L'originelle
'langue maternelle'. Au commencement, en effet, est le verbe qui
engendre l'humain. Le verbe 'constituant' donnant
naissance inlassablement à l'infini les verbes
'constitués'.
L’homme est un animal qui parle. Il
est seul à parler. Nous serions pris de stupeur devant un
singe qui parle !
Par la voix, la parole humaine se souffle.
Elle se souffle sur les choses. Elle se souffle entre les choses.
Elle se souffle entre les souffles. Ne pas pouvoir accéder à
la parole c’est rester en marge de l’humain. Les maladies
du langage affectent très profondément non seulement
les facultés intellectuelles mais la personnalité tout
entière.
Ça
parle ?
Ce que "je"
parle ne veut plus dire... Devenue structuraliste objet de science,
la réalité linguistique ne peut pas ne pas se
constituer méthodologiquement en autonomie. Au constat
‘l’homme parle’ se substitue vite l’axiome
‘il y a du langage’. Ce glissement, apparemment
inoffensif, attente cependant à l’homme s’il se
déplace de la méthodologie scientifique vers la
philosophie. Et ce glissement n’a pas tardé à se
produire. La parole ramenée et réduite au langage. Le
langage ramené et réduit à la structure. L’autre
enfin radicalement ramené et réduit au même !
Curieux flirt avec le néant ! Signe d’un
temps où l’homme ne peut plus survivre après
avoir rompu les liens ontologiques, après avoir perdu le
signifié et proclamé le déclin des absolus, du
sens et de la valeur. Signe d’un temps où l’homme
ne peut pas ne pas mourir après avoir fait mourir Dieu... Il
reste le signifiant. Nu. Insensé. Tournant à vide dans
la finitude. Lorsqu’on démissionne de l’homme,
lorsqu’on perd le sens de l’homme, on est prêt à
se prostituer aux résidus idéologiques d’une
simple méthode. Ici la perte de foi en l’homme se trouve
l’alibi ’en béton’ de la neutralité
structurale. Lorsque le souffle manque, on fait avec ce qu’on
peut. Seulement, ici, il s’agit de faire ou de défaire
l’homme lui-même. Et le pouvoir refuse d’être
autre que celui de la méthode. Lorsque la possibilité
de l’homme sur l’homme ne dépasse plus celle de
l’outil, la méthodologie se prend pour un absolu et se
boucle sur elle-même, idéologie. Il y a extension de ce
qui est valable à un niveau du phénomène à
l’ensemble du réel. La réduction méthodologique,
scientifique, s’absolutise en réduction idéologique.
L’homme n’est que... Paradoxalement cette clôture
noue en projet un tel antiprojet !
L'Eros
de signifier
Signifier relève
d'abord d'un vouloir. Et ce vouloir est celui de l'esprit. Il se
partage partout où l'esprit se dit "je" dans
l'autonomie de la personne. A la base de ce vouloir il y a un désir
irrépressible. Le bébé humain commence à
le balbutier très tôt. Incessant miracle de l'émergence
d'humanité.
Il doit y avoir une fonction signifiante,
un acte spécifique de signification dépendant d’un
éros spécifique. Cet éros est une faim et une
soif absolument nouvelle au sein de la nature. Un éros
méta-phorique au sens premier et plénier du terme. Un
éros méta-phorique, c'est-à-dire qui porte
plus loin, veut inlassablement dire plus et au-delà. Dans la
béance de tout éros naturel surgit ce nouvel éros
qui ouvre l’espace d’un questionnement in-fini. Espace où
le sens ad-vient. Cet éros affecter toutes choses d'un
coefficient de transcendance. Il veut donner sens. Le sens...
proprement indéfinissable puisque toute définition le
présuppose et n’est là que pour le délimiter.
Le sens est à la fois origine et fin de la fonction
signifiante. Il l’englobe et la déborde. Comme la main
englobe et déborde l’outil. Le sens est l’acte de
la signification ouverte à la création indéfinie.
L’homme
n'est pas créateur ex nihilo d'un monde. L’homme est le
démiurge des significations. A partir du monde tel qu’il
est donné, nature, il a la possibilité de re-créer
à l’infini le nouveau monde de la culture. Cette
re-création s’accomplit à travers une
re-structuration. A partir des structures données. Tout ce que
donne la nature, en effet, du plus simple au plus complexe, est
toujours, déjà, construction, structuration. Or l’homme
a cette extraordinaire capacité de pouvoir disposer des
structures et des rapports structuraux de la nature. C’est en
jouant avec des structures données que le chasseur
préhistorique fabrique son arc. Il commence par couper,
c’est-à-dire par destructurer. Couper tel arbre, telle
branche, telle liane, choisis en fonction de leur élasticité,
de leur souplesse et de leur résistance. Puis couper encore,
décortiquer, cliver, tailler... Donner peu à peu une
autre forme à ces matériaux. Ensuite nouer, tendre,
nouer l’autre extrémité. Restructurer. L’arc
fini, quelque chose entièrement nouveau apparaît
au sein de la nature. Une création originale de l’homme
et de l’homme seul. Aucun autre animal n’est capable de
disposer ainsi de façon créatrice des structures
naturelles. L’arc appelle la flèche. Et les deux
s’entraînent sur la voie des perfectionnements et des
innovations. L’homme ira très loin. Il apprendra à
dé-structurer plus radicalement encore les structures de la
nature pour re-structurer un monde de plus en plus complexe à
partir d’éléments structuraux de plus en plus
simples. L’ensemble du progrès scientifique et technique
est ainsi conditionné par ce double mouvement dialectiquement
réciproque de l’analyse et de la synthèse, aussi
bien théorique que pratique, dans l’unité
indissociable d’homo faber et d’homo sapiens. Double
‘outilité’ à la fois technologique et
sémantique qui fait que l’outil n’est jamais sans
être aussi langage et que le langage n’est jamais sans
être aussi outil.
L’homme est le
démiurge du don et du partage du sens. C’est l’homme
qui 'sort' la nature de son in-différence. Avant cet exode, la
nature est proprement insignifiante. Elle tend vers le sens zéro.
Le sens véritable est fils de la différence. Aucune
culture, aucune religion, aucune philosophie ne fonctionne sans
différences pour elles radicales et essentielles. L'homme n’en
est pas cependant le créateur absolu. Et il n’en peut
devenir absolument le ’maître et le possesseur’.
Au-delà des signifiants en sa maîtrise il y a des
signifiés qui le transcendent. Matrice du spécifique
humain, la parole, loin de pouvoir s’enfermer en schizo-logie,
n’est féconde que grâce au souffle qui lui vient
d’ailleurs.
A
travers une matérialité
Pour
l'esprit incarné, c'est-à-dire pour l'esprit en
symphonie avec un corps, 'signifier' ne va pas sans 'traverser' C'est
à travers une matière que l'esprit s'ex-prime.
Toute signification doit s'articuler.
Articuler des
significations est le propre du spécifique humain. Et du
spécifique humain exclusivement. Si animal qu’il soit,
l’homme est un animal parlant. Le chimpanzé possède
quasiment la même matérialité phonétique
que l’homme. Mais il n’en dispose pas ! Même
pas inchoativement en premiers balbutiements de langage ! Alors
que l’animal existe en convivialité avec les structures
du monde, l’homme est créateur de dis-tance.
Il se trouve ainsi livré à l'aventure dis-cursive.
Cette capacité discursive le dote de l’outilité
originaire pour articuler un monde nouveau.
N’importe
quelle matérialité est susceptible, théoriquement,
d'articuler des significations. Ainsi, la fumée modulée
de multiples façons peut-elle traduire un certain nombre de
significations. Seulement le champ des possibles est très vite
épuisé. Et si l’on tente de l’étendre,
il devient vite incroyablement compliqué. Il faudrait donc,
toujours théoriquement, un très grand nombre de
matérialités, les possibilités d’articulation
de chacune complétant les limites de l’autre. La
complication ne ferait qu’augmenter. L’idéal
serait une matérialité unique, indéfiniment
articulable, facilement manipulable, la plus immédiatement
disponible pour celui qui veut signifier, la plus immédiatement
accessible à celui qui lit la signification. Bref, une
matérialité qui réalise un maximum
d’économie.
Où trouver une telle
matérialité ? N’est-ce pas précisément
dans cette matérialité de l’homme lui-même,
dans sa corporéité ? Et qu’est-ce qui, dans
la corporéité, est articulable à volonté,
articulatoirement disponible à l’infini ? Ne
sont-ce pas le geste corporel et manuel ainsi que la mimique
faciale ? Immédiatement expressifs de significations.
Immédiatement donneurs de significations à la
perception. Mais dans cet immédiat gît encore un
obstacle immense. La signification y est encore trop prisonnière
de la matérialité et de la particularité et,
partant, ne peut pas encore être réellement ouverte à
une indéfinie possibilité de signification. Le signe
reste prisonnier de la particularité corporelle avec ses
variétés sexuelles, raciales, culturelles. Il reste
trop dépendant du qualitatif et de l’affectif. D’autre
part, ses possibilités expressives restent limitées;
elles manquent de différence pertinente et de précision.
Déjà trop caractérisé, il lui manque la
neutralité pour être disponible. Il reste trop lent,
trop encombrant et trop compliqué. Enfin, et surtout, ses
possibilités combinatoires sont infimes et difficiles. Il se
laisse très difficilement désarticuler en éléments
plus simples capables d’être réarticulés,
combinés, en structures signifiantes nouvelles. Il fallait au
cœur même du mime et du geste dans leur globalité
une dimension moins immédiate qui puisse, dans son
abstraction, garder une autonomie matérielle. Assez simple
pour être utilisable économiquement. Assez neutre pour
accéder à l’outilité universelle et
objective. Assez modulable différentiellement pour pouvoir
signifier avec précision. Assez combinable articulatoirement
pour pouvoir créer un nombre indéfini de signes
signifiants. Une telle possibilité n’est-elle pas donnée
dans cette dimension du geste et du mime qu’est la sonorité ?
Non pas tellement le mime et le geste en tant que sonores mais la
sonorité elle-même. Et plus précisément
l’ensemble des sonorités que peut émettre
l’appareil vocal. C’est la matérialité des
sons vocaux que la fonction signifiante va assumer et articuler selon
une incroyable richesse. La langue. Les
langues.
Discursivité
Courir
de-ci de-là. Cela implique à la fois mouvement et
différence. Mouvement
à travers la différence.
Le logos lève les différences à l’infini.
Il ouvre donc un espace infini à la discursivité. La
pensée
est d’abord discursive. Elle se
constitue par structuration, destructuration et restructuration de
concepts, de jugements et de raisonnements. Elle procède par
articulation, désarticulation et réarticulation
d’éléments et de complexes structurels selon des
médiations reliantes ou des enchaînements.
Structurations, articulations et médiations définissent
une sorte de mécanisme mental toujours plus ou moins formel et
ayant un certain degré de généralité.
L'aventure
intérieure de la pensée procède ainsi
dialectiquement entre
construction et destruction entre structure et rupture.

Le
dialogue intérieur est riche en proportion de la richesse de
la différence rencontrée et étreinte. Une
multiplicité de plus en plus multiple s’articule selon
l’exigence d’une unité de plus en plus une.
Il
est vrai que rien n'existe concrètement qui ne soit
'construit', de l'atome aux formes les plus complexes de la vie, de
la pierre éclatée de l'homme préhistorique aux
prouesses de la technique avancée, des premiers balbutiements
du langage aux plus sublimes paroles poétiques ou mystiques.
Tout est articulé, désarticulé, réarticulé,
structuré-ensemble, construit. Pourtant l'essentiel passe 'à
travers' la construction et surgit en sa béance. Comme la
beauté du Parthénon. Comme le regard d'un visage.
L'essentiel, ce qui est spécifiquement humain précisément.
Ce qui n'est pas en continuité d'identité. L'autre. Ce
qui est en rupture. Ce qui émerge de l'ouvert.
Articuler
et signifier
'Articuler'
et 'signifier' jouent en interaction dialectique. Cette interaction
représente l’originaire possibilité de tout outil
au service de la création humaine. Elle s'investit
immédiatement dans l'outil par excellence, l’outil le
plus universel, le langage.

Articulation
ET signification. Deux dimensions caractérisent la démarche
de l’esprit humain: le processus articulatoire et la visée
significatrice. Le premier articule son objet selon la structuralité
nécessaire de la cohérence d’un système
qui tend vers la clôture. La seconde est créatrice de
significations dans l’ouverture du sens. Concrètement
ces dimensions se distinguent comme deux polarités
divergentes. Elles sont interactivement et dialectiquement
complémentaires. Pourtant telle ou telle activité de
l’esprit privilégie plutôt l’une ou l’autre,
la science, par exemple, plutôt le logos articulant, la
philosophie, plutôt le logos signifiant.

Dia...
A travers
L’essentiel
humain passe à
travers. Parler
c’est traverser in-finiment le champ symbolique. L’animal
n’accède pas à la parole parce que le signe reste
prisonnier de la chose, de la situation, des liens... L’homme
parle grâce au signe libéré, dans l’exode
hors d’un monde bouclé en sa compacité.
L’essentiel passe à travers les structures et les
constructions pour surgir en leur béance.
Entre les
lignes. Entre les mots. L’éros animal tend toujours vers
un ’quelque chose’ de déjà donné.
L’éros humain peut tendre vers là où il
n’y a encore rien. Comme si l’essentiel du monde était
dans les interstices du monde. Comme si l’essentiel des choses
était entre les choses. Comme si l’essentiel du texte se
lisait entre les lignes. Un monde articulable, désarticulable
et réarticulable à l’infini selon des
significations infiniment nouvelles devient disponible à
l’infini. En ce qu’il est et ce qu’il peut être.
Dans sa matérialité immédiate et dans
l’ouverture de cette matérialité comme symbole et
comme signe.

Parler, c’est
aussi traverser inlassablement le langage lui-même. Car
celui-ci n’est que l’outil de la parole. Outil
merveilleux, mais outil seulement. Donc 'au service de'. La parole le
traverse comme la création traverse les codages. La parole
véritable parle contre le langage.
A
travers la négation
Alors que l’animal vit dans un monde enchaîné
où les choses se donnent nouées sur elles-mêmes
et liées entre elles par des liens univoques, l’homme se
donne un monde en rupture de liens. Et dans ce monde aux liens rompus
tout peut se relier de façon nouvelle. Cette capacité
de destructurer et de restructurer, de désarticuler et de
réarticuler, est la possibilité autant manuelle
qu’intellectuelle de l’homme un, spirituellement matériel
et matériellement spirituel. Jeu interactif entre le geste et
l’idée dans l’unité du travail créateur.
Jeu de cache-cache... Présence sur fond d’absence,
absence sur fond de présence où ce qui n’est pas
peut être dans la béance de ce qui est. L’arc est
d’abord absent là où sont trop présentes
la branche et la liane. Pourtant il doit déjà hanter
cette absence pour pouvoir imposer sa pertinence là où
d’abord il n’est pas. Sans cette absente présence,
il ne serait jamais. Pour fabriquer un arc, il faut nier la branche
et en même temps la récupérer comme bois. Il faut
nier la liane et en même temps la reprendre comme corde.
Récupérer et reprendre dans l’autre. C’est
la possibilité même de la signification. La
signification est la possibilité spécifiquement humaine
de nier le même présent au profit d’un autre
absent, et de rendre cet absent présent. Ainsi apparaît
la liaison indissociable entre nouvelle ’stucturation’ et
nouvelle ’signification’, entre homo faber et homo
sapiens, entre science qui déchiffre le monde et technique qui
restructure les chiffres ainsi libérés, chaque
signification en marche appelant de nouvelles structurations et
chaque structuration acquise se destructurant et se restructurant
pour de nouvelles significations... A l’infini.
A
travers des significations antinomiques
L'intelligence
vient de l'affrontement et du dépassement des contraires. Il
est vrai que l'opposition d'antinomies signifiantes peut donner
l’impression de dichotomiser le réel jusqu'au dualisme.
En fait il s'agit d'une approche d'intelligibilité de
l'infiniment complexe sans se noyer dans le provisoirement inutile.
En dégageant les significations antinomiques, on veut
essentiellement dégager l’ouverture d’un espace de
tension dialectique entre des polarités antithétiques.
Dès lors l’essentiel se passe non pas de chaque côté
où les termes sont marqués, idées polaires, dans
leur exclusive, mais entre
les deux, là où rien
n’est marqué et où se joue l’essentiel,
lieu de l’affrontement dialectique.

La
pensée peut être soumise mais elle n’est pas
prisonnière d’un donné. Le donné naturel
signifie pour l’animal limite et soumission. Pour l’homme,
il signifie affrontement et dépassement. Précisément
parce qu’autre chose est possible. Autre chose que le oui
inconditionnel à la nature et à la force des choses.
Autre chose, c'est-à-dire un non de protestation, une distance
vers l’intelligible, une ouverture sur l’éternel...

Dire
l'autre
Avant
la parole n’est que le tohu-bohu. Avec elle l’autre
advient. La parole commence avec la négation du néant.
Elle fait surgir l’être. Au singulier et au pluriel.
Comme aux origines du monde, c’est le logos qui ne cesse d’être
créateur. Que serait le simple donné
naturel, que serait l’être
du monde, s’il restait
prisonnier du silence ? Accéder à la parole, c’est
d’abord rompre l’éternel silence du monde. Et
l’émergence de l’homme signifie cette rupture.
Avec lui tout se met à parler. Et tout en lui, geste, main,
regard, posture, attitude, démarche, rythme, devient parlant.
L’humain signifie déploiement d’un espace où
tout parle.

Tout
parle puisque tout peut être symbole. Tout peut devenir signe,
hanter l’ailleurs, faire signe. Le dit appelle le non-dit et
celui-ci veut se dire. Dans la rupture et le dépassement de la
rupture se dit autre chose. Les signifiants sans cesse se brisent et
se recollent, s’éloignent et s’embrassent, pour
que surgisse du signifié. Le symbole, ainsi, dit un infini.
Mais il ne le dit jamais que dans la nostalgie de l’autre
moitié. Il n’existe aucun mot qui ne reste affecté
de matérialité et de naturalité. Même les
termes les plus abstraits collent à la terre. Leurs
étymologies témoignent de leurs racines tangibles.
L’esprit, par exemple, respiration, souffle, vent... Et en même
temps plus. Une moitié seulement reste déplacement
d’air. L’autre moitié, sym-bole, souffle ailleurs
et autre chose. Elle est libérée. elle est disponible.
L’homme n’est pas seulement celui par qui le symbole
arrive. Il est lui-même vivant symbole. Moitié
symbolique à la recherche de l’autre moitié sans
laquelle elle est livrée à l’impossible
auto-compréhension d’elle-même. L’humain ne
se comprend pas en schizoïdie. Il ne se déchiffre
lui-même que dans la rencontre de l’autre moitié.

La
simple transparence du monde n’est qu’en surface.
Derrière les évidences scientifiques, et dans une autre
lumière, le monde est à deux moitiés. Une
présente et une absente. Le monde a mal à la moitié
qui lui manque. Toutes les philosophies du monde ne font que
balbutier ce manque.
L’autre
moitié
Le
sens que dit la symbolique pointe entre
les lignes de
l’articulation du langage. Car le symbole dit profondément
l’autre.
Il renvoie au-delà de lui-même. La fonction symbolique
est essentiellement métaphorique
– du grec meta-phorein,
porter au-delà, transporter, transposer. Lorsque, par exemple,
le mot dans une phrase prend un sens
différent de
celui qu’il possède dans l’usage courant. Lorsque,
par exemple, la narration métaphorique que sont l’allégorie
ou la parabole ‘transpose’ dans un récit d’accès
facile un enseignement qui porte loin.

De même que
deux moitiés d’un tesson brisé, en montrant la
parfaite correspondance de leur brisure, peuvent être signe de
reconnaissance, symbole
au sens étymologique.
Sumbolon,
sumballein,
mettre ensemble. Aucune des deux moitiés ne se suffit à
elle-même. Chacune ne prend sens qu’avec l’autre.
La visible avec l’invisible. N'est-ce pas chaque fois une
étonnante expérience que de rencontrer l’autre
moitié du symbole et de découvrir comment ‘colle’
la vertigineuse fracture du monde ?

Le
symbole est d’abord n’importe quoi. Tout dans le donné
naturel a ‘vocation’ de devenir symbole. Mais il faut
briser l’objet. Il devient inutile.
Bon à être jeté ? Non, car c’est
maintenant qu’il prend valeur. N’est-ce pas une
conduite étrange – étrangère à la
nature – de donner ainsi valeur à un objet brisé ?
Mais cette paradoxale valeur est ailleurs. Elle est nouvelle. Elle
est autre.
Cette différence s’appelle signification. Il n’existe
aucun mot qui ne reste affecté de matérialité et
de naturalité. Même les termes les plus abstraits
collent à la terre. Leurs étymologies témoignent
de leurs racines tangibles. C'est l'esprit qui leur donne de
'décoller' de la terre. Une moitié seulement reste
déplacement d’air. L’autre moitié,
sym-bole,
souffle ailleurs et autre chose. Elle est libérée. elle
est disponible.

L’espérance
se rencontre dans l’autre moitié. C’est
ta parole qui peut la dire. Elle peut aussi crier la désespérance.
C’est ta parole qui décide
de toi en même temps que tu décides d’elle. Où
ailleurs chercherais-tu ta liberté ? Elle dit ton amour,
cette parole. Elle peut aussi dire ta haine. Elle est faite pour la
communion et en même temps elle peut refuser le dialogue. Elle
dit ton projet. Elle peut également s’enliser dans ton
vide et tourner en rond. Elle dit tes raisons. Elle peut aussi
formuler tes doutes. Elle dit ta prière. Elle peut
pareillement proférer la malédiction. Elle peut blesser
aussi bien que guérir les blessures. Elle chante la vie. Elle
peut aussi marmonner tes rancœurs. Elle te réconcilie
avec les autres et avec toi-même. Elle peut aussi refuser le
pardon. N’est-ce pas la parole qui sauve le fils prodigue ?
Lorsqu’il commence par balbutier dans le secret de son cœur:
“Oui, je me lèverai...”
F.
La parole intérieure
Que
serait une intériorité qui ne parle pas, que serait un
'je' absolument muet ? Sans doute quelque chose comme un sommeil sans
rêve. Un grand silence vide. En même temps la négation
de l'intériorité. Mais d'un tel vide on ne saurait rien
dire. Le 'je' se dit.
L’endophasie - le 'discours'
intérieur - relève de la linguistique. Ce n'est pas
d'elle qu'il est explicitement question ici, encore qu'elle soit
présupposée. Il s'agit ici non du 'discours' mais de la
'parole', de la pensée, du sens, bref de l’activité
mentale encore libre de la dimension linguistique du phénomène.
Il s'agit de ce qui précède et l'enveloppe le
'discours', a savoir la 'parole' nouveau-née dans son
vagissement et à travers ses balbutiements.
"Nous
pensons en effet tout ce que nous disons, même avec cette
parole
intérieure qui
n’appartient à aucune langue."
(St.
Augustin, Confessions, XIV, 10)
Elle
est là, cette parole, et elle nous précède et
nous accompagne avant même que le "je" ne puisse se
prononcer explicitement lui-même. Elle n'est pas étrangère
à la littérature, à la psychologie et à
la psychanalyse. Ici, cependant, les messages restent sans trace
acoustique décelable. Il ne s'agit plus de 'parler' au
sens ordinaire du mot. Il s'agit plutôt d'une parole muette.
A
l'encontre des sciences du langage et des théories
linguistiques contemporaines qui privilégient le 'locuteur',
ici le principal acteur est 'auditeur'. Et
en fait de parole, il y a plutôt ici un dialogue où
l'écoute l'emporte sur le dire. Ce dialogue intérieur
est essentiel pour qu'un 'je' puisse se former, se développer
et s'épanouir. Il est authentiquement créateur d'un
'moi'.
Sans mémoire que pourrait être un 'je' ?
La mémoire est donc l'espace effectif de la parole intérieure.
C'est elle qui noue ce qui a été dit, ce qui va se dire
et ce qui est en train de se dire. Elle rassemble dans l'unité
les points dispersés et évanescents. Elle actualise. En
même temps elle garantit la permanence de l'identité
personnelle à travers l'écoulement du temps. Elle
garantit la fidélité de soi à soi.
Il
n'est pas de parole humaine qui ne soit en résonance avec un
corps. Plus que toute autre, la parole intérieure est
'incarnée', c'est-à-dire qu'elle vibre à
l'unisson avec un tempérament et ses réactions
émotionnelles et affectives. Et que de réactions
'primus primi' avant même qu'une censure n'intervienne.
Exclamations, jurons, prières, appel, cris... La parole
intérieure crée quelque chose comme un climat intérieur
et en même temps elle est dépendante de ce climat. Une
tonalité de base propre à chaque personne. Un 'temps
variable' entre orageux et beau, selon les moments de l'existence. La
gamme est infinie entre rumination doloriste ou jubilation
intérieure.
La décision se prend d'abord par un
'oui' ou par un 'non' intérieur. A travers une délibération
ou un débat, parfois court, souvent très long, entre un
pour et un contre. Le long de la parole intérieure mûrissent
ainsi les engagements et les projets, fruits d'une réflexion
et d'une mobilisation de la volonté. La réflexion peut
se fatiguer et s'endormir, laissant libre champ aux décisions
irréfléchies !
La parole intérieure
connaît de multiples régimes de fonctionnement. Tantôt
elle se réduit à un fond de murmure. Tantôt elle
se prolonge en rumination, Tantôt elle déroule
inlassablement les séquences de son cinéma intérieur.
Tantôt elle vagabonde au rythme d'un imaginaire débridé.
Tantôt elle tourne en rond simplement pour le plaisir de
tourner. Tantôt elle se crispe sur une idée fixe. Tantôt
elle se focalise sur une recherche précise. Tour à tour
elle oscille entre le monologue, le monologue dialogué et le
dialogue avec le partenaire virtuel qui peut être aussi bien
elle-même. Bref la parole intérieure se confond avec les
mille facettes du "je" en ses mille possibilités.
Si
intérieure soit-elle, la parole intérieure reste une
parole humaine et, partant, incarnée. Il
n'y a pas de possibilité d'être, de penser et d'agir
pour l'homme hors de l'interaction dialectique entre articulation et
signification. La
parole intérieure articule donc elle aussi des significations
et signifie des articulations.
Elle le fait à sa manière 'silencieuse'. En 'mâchant'
la parole, les significations se mâchent. 'Ruminer' ne veut
rien dire d'autre.
Lorsqu'elle s'accomplir dans la matrice
vivante du logos, cette rumination est promise à une riche
fécondité. Lorsque, loin de se boucler en schizoïde
ronronnement, elle s'ouvre au souffle de l'Autre et entre en dialogue
avec lui, elle devient infiniment créatrice de signification.
Alors elle donne sens. La personne devient riche en proportion de
cette donation. Ainsi augmente son souffle. Ainsi peut se déployer
sa plénitude intérieure. La parole intérieure,
alors, devient identique avec une 'vie intérieure'. Elle se
confond avec la prière.
a u t r e s s e c t i o n s
1 - Le mystère de l'humain
2 - Béance sacrale
3 - Réalité spirituelle
4 - Intériorité personnelle
5 - Tu dois être humain
6 - La descente mystique
7 - La traversée de la différence
8 - Le clos et l'ouvert
9 - En alliance