
'Tu
dois'... Une exigence te précède. Et cette exigence
vient d'abord de la plus profonde intériorité de
toi-même. Avant tes désirs et tes préférences,
et plus radicalement qu'eux, elle proteste que l'humain est en avant de
toi.
Le petit de l'homme
vient au monde sans mode d'emploi. L'animal, du moins, naît
avec un instinct qui le met et le maintient sur les rails de son
animalité. L'homme naît incroyablement plus démuni.
Il naît animal à moitié. Mais il naît homme
en promesse. Son humanité est en avant de lui. Un appel qui
vient d'ailleurs, à la fois exigence et devoir. L'humain se
déploie dans un espace normatif radicalement nouveau qui n'est
plus simplement de l'ordre de la nécessité mais de
l'ordre du devoir. L'être s'ouvre au devoir-être.
L'espace de ce devoir-être est marqué par des
référentiels. Ceux-ci, de plus en plus, se
trouvent mis en question. Le laxisme de notre modernité
est devenu allergique aux impératifs en général
at aux impératifs catégoriques en particulier. Pourtant
nous restons sensibles à certaines valeurs et le sens de la
morale ne s'est pas complétement évanoui. Nous
attachons un prix au respect, spécialement au respect des
droits de l'homme, sans pourtant chercher plus avant les fondements
de ces droits et, partant, de ce respect.
A.
Une différence qui proteste
L'animal
reste in-différent
devant l'illusion,
l'éparpillement, la contingence, la confusion, les fausses
évidences, l'incohérence, la contradiction, l'erreur,
l'injustice, Là où, précisément, l'homme
éprouve quelque chose de pénible voire
d'intolérable. Là où en lui une différence
proteste. Ce quelque chose
d'inexistant chez l'animal, ce quelque chose de 'protestant' en
l'homme, c'est la raison en son sens le plus large. Dans le
règne de la nature les valeurs se mesurent à la
sélection
naturelle. Ce qui,
à travers le struggle for life, s'affirme 'valable' pour la
survie. La force brute. La capacité de dominer. L'égoïsme.
L'instinct prédateur. La ruse... La ‘nature’ n’a
ni compréhension ni respect pour les valeurs spécifiquement
humaines qui restent proprement ‘contre-nature’. La
sainteté, par exemple, ou l’exigence morale. D'où
peut venir à ces contre-valeurs leur étonnante
pertinence ?
La raison est ce qui en
nous proteste
contre la déraison. La
raison s’affirme dans cette protestation en tant qu’exigence
de cohérence. Dans cette
affirmation, aucun 'ceci' ou 'cela' n’est encore affirmé
sinon la pure exigence de ce qui 'doit être'. La raison, en
effet, n’est pas productive comme l’intelligence ou la
perception. Elle est purement normative. Directrice, régulatrice,
législative. Avec elle, la réalité ne se
boucle pas dans l’in-différence de 'ce qui est'
simplement là. Au contraire, elle s'ouvre à la
différence de 'ce qui doit être'. Protestation contre la
contradiction et l'erreur. Exigence de l’ordre nécessaire
et de la cohérence non-contradictoire comme fondement de la
vérité: Normativité.
Ce qui doit être... Même si cela ne me plaît pas !
Face aux tendances contraires... On
ne parlerait pas de 'devoir' si les choses allaient de soi. Le devoir
d'humanité affronte d'emblée des puissances négatives.
Une des plus pertinentes analyses de ces négativités
les dévoile comme 'péchés capitaux'. Ces
tendances négatives monnayent
en quelque sorte le péché du monde en toute réalité
humanité aussi bien individuelle que collective.
Traditionnellement
on en compte sept. L'orgueil, l'envie, la colère, l'avarice,
la luxure, l'intempérance, la paresse. On les croit d'un autre
âge. Leur actualité est plus brûlante que jamais.
Ils piègent notre désir. Ils le piègent à
sa racine.
Référentiels
N'importe
quoi n'est pas bien, proteste l'éthique. N'importe quoi n'est
pas cohérent, proteste la logique. N'importe quoi n'est
pas valable, proteste l'axiologie.
L'exigence
d'un devoir-être est active dans les trois dimensions
fondamentales de l'humain que sont le vrai, le beau et le bien. Ces
dimensions normatives sont régies par quelque chose comme
des 'référentiels', c'est-à-dire par un
ensemble de normes, de cadres et de guides à quoi doit se
référer la pensée, l'action et le sentir de
l'homme pour être dignes de l'humain authentique. Il s'agit
identiquement des trois dimensions de la protestation différentielle
du 'je'.

La normativité de ces
référentiels ne s'impose pas avec la même force.
Entre la nécessité logique de la non-contradiction, les
impératifs éthiques et l'appel des valeurs esthétiques
l'exigence joue entre le catégorique et l'hypothétique.
Les unes s'imposent absolument, les autres restent
variablement ouvertes à la liberté créatrice.

Tous
les impératifs d'humanité ne peuvent pas ne pas
converger même si leur urgence joue variablement au gré
de l'histoire et des libertés. C'est cette convergence
qui nous importe ici en tant que massive protestation de l'humain qui
crie l'humain.
Faire
taire la protestation
La
protestation d'humanité fait en quelque sorte partie du
patrimoine humain. Elle est profondément ancrée en
l'homme. Rien, semble-t-il, ne peut la faire taire. Et pourtant...
L'histoire moderne est lourde de dénis d'humanité pour
des millions et des millions d'être humain. Pestes rouges ou
brunes. Du côté des Goulags ou des KZ.
Comment
Auschwitz a-t-il été possible au pays de Bach, de
Goethe ou de Kant ? Mille 'raisons' ont été avancées
pour essayer de comprendre l'incompréhensible. Nul doute que
beaucoup de causes sont ici concourantes. Mais à l'analyse
elles se révèlent seulement adjacentes. Raisons
idéologiques, politiques, historiques, technologiques,
scientifiques, culturelles, conjoncturelles... La variante soviétique
n'est pas d'essence fondamentalement différente. L'immense
territoire dissémine seulement l'abomination
concentrationnaire et le dilue dans l'immensité de l'espace
géographique. Chaque explication cependant semble confiner au
dérisoire sinon à l'indécence. On se retrouve nu
devant le mystère d'iniquité. Et si l'homme lui-même
était l'explication ? Derrière des raisons obscures et
très probablement refoulées par un humanisme
béat.
Aucun des tests effectués à
Nuremberg sur les accusés ne révèle un
quelconque indice de pathologie monstrueuse. Les psychiatres
convoqués au procès de Nuremberg ont échoué
dans leurs tentatives d’interprétation pathologique du
nazisme. Il n'y a que des hommes 'normaux', voire ordinaires. En
général cultivés et intelligents. Soucieux
d'ordre et d'hygiène. Aimant les enfants... Le nazisme n'est
pas une monstruosité spécifique en tel lieu ou à
telle époque de notre histoire. Il faut commencer par le
débusquer au fond des racines obscures de chaque liberté,
de notre liberté. Il débute par le 'on' qui applaudit
ou se bouche les oreilles. Cela peut arriver n'importe où et
n'importe quand. Et la spirale diabolique se met à tourner de
plus en plus vite, avec une incroyable logique et une effrayante
efficacité.
L'homme lui-même, l'explication de
l'inhumain ? Il faut avoir le courage de chercher de ce côté.
L'homme qui se livre à ses sept péchés capitaux,
c'est-à-dire aux racines du mal en lui, et rompt l'alliance
avec l'Autre. Lui restent alors les idoles, oubliant le premier
commandement qui dit: Tu ne te prosterneras pas. De cet oubli émerge
un Führer, sauveur de son peuple fasciné qui consacre son
idole. Maître du monde et de l'histoire jusqu'à la
'solution finale'. Mais un homme, quel qu'il soit, est-il 'outillé'
pour endosser une telle hybris ? Et les idolâtres ne sont-ils
pas autant, sinon plus, coupables encore que leur idole consentante
?
Lorsque la transcendance est évacuée, reste
une 'bulle' naturaliste et matérialiste, ultime englobant,
ultime instance justificatrice de la force, source du pouvoir et de
l'ordre. L'esprit lui-même se confond avec la force vitale.
Priorité est donnée au 'biologique' à la 'race'
à la génétique, à l'hygiène.
L'instinct de puissance se déchaîne. Les 'moyens'
dévorent les 'fins'. L'homme est réduit à de
l'extériorité manipulable et utilisable, sans
intériorité. Surtout sans intériorité !
Restent des structure d'asservissement. De type fasciste. Les
fascismes
se profilent, hélas!, nombreux et multiforme à travers
l'aventure humaine. Lorsqu'un concept devient synonyme d'injure, sa
compréhension s'obscurcit. Il faut donc essayer de revenir à
son essence.
Les types sont connus. Jacobins, Nazis, Soviets... Voici quelques
points communs essentiels. Radical anti-personnalisme. Impérialisme
de la force. Pensée unique. Centralisme. Horreur de la
différence. “Führer befiehl, wir folgen dir!”,
quel que soit le Führer ! Terreur diffuse du `correct'.
Uniformes. Règlements vestimentaires, imposition de l'étoile
jaune, interdiction du voile, etc. Manie de l'ordre et de l'hygiène.
Contrainte par la force. Exclusion et relégation des
déviants... Où l'on voit l'humain mobilisé
jusqu'à l'absurde ! Dans le déploiement de
l'irrationnel. Avec la démission de l'esprit...
Karl
Jaspers, en 1946, à la fin de l'horreur, a eu cette pertinente
réaction: « ce
qui est arrivé constitue un avertissement… cela a pu
arriver et peut encore arriver à tout moment. Ce n’est
qu’en connaissant le passé qu’on peut l’empêcher
de se reproduire ».
Ce n'est qu'en connaissant le passé... J'ajouterais: Ce n'est
qu'en connaissant l'homme...
La
déshumanisation programmée
Voici
un exemple concret de la mécanique à broyer les humains
perfectionnée par les nazis. De nombreux documents sur
Internet relatent les faits. Le
21 Juin 1944 Himmler rencontre un grand nombre de généraux
hitlériens à Sonthofen et leur dévoile le
'secret' du 'principe des organes de l'auto-organisation des
prisonniers dans les camps de concentration. Voici comment ce
fanatique de la propreté, avec son Obergruppenführer
Eicke, se vante d'avoir perfectionné la mécanique
concentrationnaire. Il suffit d'environ 40.000 internés
allemands, des criminels de droit commun mais aussi des politiques,
pour faire tourner l'ensemble du système KZ.
Ces
méritoires agents de déshumanisation s'appellent
'Kapos'. Ceux-ci ont certains avantages. Chacun est surveillant
responsable de 30, 40 ou 100 autres internés. Dès le
moment qu'il est Kapo, il ne travaille plus avec les autres. Il est
responsable de la productivité de son équipe. Il doit
prévenir les sabotages, veiller à la propreté et
aux lits faits au carré. Le système est basé sur
l'efficacité. Celui qui travaille convenablement mange mieux
et profite d'autres gratifications. S'il arrive qu'un Kapo ne stimule
pas suffisamment ses hommes et que la direction SS n'est plus
contente de lui, il va de nouveau dormir avec les autres. Et que
cette nuit-là sera sa dernière, cela il le sait très
bien. Le diabolique se niche là. Compromettre le Kapo avec
l'inhumain au point de l'y contraindre sous peine, pour lui, de vie
ou de mort.
Himmler et Eicke se servent de recettes connues
hélas depuis toujours, basées sur le principe 'diviser
pour régner'. Mais ils les perfectionnent. Le système
se tient. Il s'agit d'une structure articulée dans le moindre
détail, de l'individu à la petite équipe et de
plus en plus nouée jusqu'au sommet, chacun surveillant chacun,
toute interstice de liberté se rétrécissant, à
chaque niveau, jusqu'au point zéro. De proche en proche le KZ
se structure comme l'ensemble de la société et la
société de l'empire millénaire se structure
comme un KZ... La volonté du Führer ne rencontrant plus
aucune contradiction, il ne peut pas ne pas devenir évident
qu'il 'a toujours raison'.
Chaque
camp de concentration se boucle en marge de la justice et du droit.
Lorsqu'il n'y a plus de droit, tout est livré à
l'arbitraire. Jusqu'au sadisme ! Non seulement on absout la
perversion de petit délinquant complice mais on sait
l'exploiter pour le bon fonctionnement du système. Désormais
il n'y a pas de crime contre un interné puisque celui-ci n'a
pas de droits ! Chaque brute SS, de la plus petite à la plus
grande, a tous les droits. Un droit garanti par le Führer qui a
'toujours raison'. L'essai de 'systématiser et de centraliser
la terreur' se perfectionne et tend vers l"absolu.
La
plus grande abomination du vingtième siècle...
Cependant, même s'il arrive que l'homme laisse aller à
la dérive son humanité, un plus fondamental sursaut est
possible. L'invincible protestation de l'humain. Nous l'appelons
raison, exigence morale, valeurs...
B.
La raison
La
raison est ce qui en nous proteste
contre la déraison. La raison s’affirme dans cette
protestation en tant qu’exigence
de cohérence. Dans
cette affirmation, aucun 'ceci' ou 'cela' n’est encore affirmé
sinon la pure exigence de ce qui 'doit être'. La raison, en
effet, n’est pas productive comme l’intelligence ou la
perception. Elle est purement normative. Elle légifère
et dirige.
Raison
constituée et raison constituante
Toute
raison n'est pas 'la' raison. Derrière les variations de
la raison il y a un invariant ultime et radical. André Lalande
propose la distinction – pertinente ! – entre raison
constituante et raison
constituée. La première est pure ‘forme’,
pure exigence de rationalité, de cohérence, d’unité,
pure normativité se traduisant par des principes. En tant que
telle elle s’impose universellement et éternellement
dans son absolue radicalité, nécessité,
évidence, universalité et totalité. La seconde
est cette ‘forme’ informant une ‘matière’
toujours multiple, située et évoluant
spatio-temporellement, diversifiée par les multiples projets
humains, limitée dans ses possibilités d’analyse
et de synthèse, mêlée aux multiples affects
non-rationnels, bref, le laborieux cheminement de la connaissance
qu’est la science.

La raison
constituante est tellement discrète qu’elle ne se
manifeste pas habituellement en pleine lumière. Leibniz déjà
disait des principes qu’ils étaient comme les muscles et
les tendons le sont pour marcher, quoiqu’on n’y pense
point. Elle est pauvre en face de la richesse de la raison
constituée. Elle est servante. Elle est outil de tout outil.
Mais elle est reine aussi. Norme suprême de toute pensée
réfléchie et de toute action cohérente. Juge
souverain de ses pouvoirs. Ancillaire et néanmoins souveraine
possibilité d’un non, d’une distance, d’une
rupture, faisant irruption au cœur de la nature.
Toutes
les logies différentielles, à des époques
historiques différentes, dans des cultures différentes,
à travers des moments différents d’une même
culture, fonctionnent à l’intérieur de cet unique
et universel espace du logos constituant. Beaucoup, avec Lévy-Bruhl,
croyaient à un état pré-logique précédant
l’état logique. En fait la logique est de toujours.
Seulement elle fonctionne de façon différente. La
raison s’effectue historiquement en levant les obstacles
épistémologiques et pragmatiques, à travers
l’évolution de l’outilité matérielle
et intellectuelle. Ainsi s’actualise différentiellement
la rationalité scientifique. Et l’histoire voit
apparaître des géométries non-euclidiennes, des
arithmétiques non-archimédiennes, des physiques
non-newtoniennes, des mécaniques non-laplaciennes, des
épistémologies non-cartésiennes. De continue,
l’intelligibilité de la matière devient
discontinue. Les référentiels spatio-temporels se
déplacent de l’absolu vers le relatif. Le déterminisme
lui-même glisse du côté de l’indéterminisme.
Aux logiques bivalentes traditionnelles succèdent des logiques
polyvalentes. La contradiction elle-même devient
rationnellement féconde dans la dialectique.
La raison
constituée à un moment donné n’est que
contingente manifestation de l’éternelle et universelle
raison constituante. Elle se manifeste dans la plasticité
évolutive de ses formes historico-culturelles. Elle
expérimente en soi, selon l’expression de Bouligand, le
"déclin des absolus" logico-mathématiques.
Elle sait qu’un acquis de la science est révisible en
fonction de l’évolution de la connaissance scientifique
elle-même. La raison scientifique se transforme elle-même
pour s’adapter à des conditions de cohérence
nouvelle découlant de sa propre évolution. La raison ne
doit pas seulement transformer les données brutes de
l’expérience, elle doit se transformer elle-même
pour s’adapter à une expérience qui change.
L’expérience scientifique change en ce sens que les
solutions apportées par la science à tel ou tel
problème, à tel moment donné de l’histoire,
modifient les données mêmes du problème. La
science élargit ainsi et modifie continuellement ses propres
cadres. Le progrès des sciences coïncide avec l’évolution
des formes et des principes rationnels.
Est irrationnel
un espace où cohabitent
des évidences contradictoires. Un espace rationnel,
par contre, est un espace où tout converge vers une
radicale non-contradiction. En d'autres termes, un espace cohérent.
L'humanité n'a cessé et ne cesse de conquérir de
tels espaces. Il suffit de rappeler le gigantesque effort
'scientifique' en notre Occident. Avec la cohérence d'un
espace – et même
de plusieurs espaces – reste cependant entier le problème
de l'ensemble
des espaces de la connaissance
et de la praxis de l'humanité. Un espace
absolu, en effet,
ne saurait exclure aucun espace particulier. Il en va de même
avec la cohérence
absolue qui ne
saurait exclure aucune cohérence régionale ou
insulaire. La raison ne peut pas ne pas être absolument
englobante.
Nos rationalités effectivement constituées,
cependant, restent toujours parcellaires et provinciales.
En-deçà d'un tel absolu
absolu.
C'est
dans sa nature d'être conquérante. Elle ne renie son
'impérialisme' qu'en se reniant elle-même. La raison est
pour elle-même juge souverain du possible et de l’impossible.
Norme du possible et de l’impossible, la raison signifie la
limite de la liberté humaines. En elle la liberté
s’ouvre un champ quasi infini, mais elle est elle-même
l’ultime nécessité englobante de la liberté.
C’est entre la double nécessité de l’être
– déjà n’est pas le non-être ! –
et de la raison que s’ouvre l’espace du possible humain,
c’est-à-dire l’espace où peut s’articuler
à l’infini le monde nouveau de l’humain. Ce qui
est absolument remarquable, c’est qu’immergé dans
l’instinctuel, le pulsionnel, l’émotionnel, le
passionnel, le confus, le particulier, le contingent, le multiple, le
subjectif... l’homme est en même temps ouvert à
cet autre "espace" qui transcende la spatio-temporalité
du côté de l’universel du côté de
l’éternel. Ainsi la raison se révèle
essentiellement exigence de transcendance. Hors de... Principielle
victoire sur les subjectivités unilatérales et les
particularités régionales. Deux chiens se disputent
l’os qu’ils viennent de trouver. C’est la pulsion
instinctuelle qui commande et c’est la force qui décide.
Autre est, autre doit être, l’espace où
humainement se rencontrent les différences, et où les
différends se règlent. Dans l’espace rationnel où
les esprits peuvent communier universellement dans la vérité.
Communauté de la parole. La raison est la fonction de l’unité
des choses avec les choses, des choses avec les esprits, des esprits
avec les esprits.
D'où
peut venir cette protestation ?
Exigence
de ce qui 'doit être', la raison est ainsi norme de la pensée
et de l’action cohérentes. Cette norme se traduit par
des propositions habituellement sous-jacentes et implicites que sont
les principes.
Ces principes de la raison sont comme les référentiels,
dynamiquement impératifs, de la pensée, de la parole et
de l’action cohérentes. La raison peut dès lors
se dire aussi faculté des principes. Les principes sont
premiers, ne provenant ni de l’expérience ni de la
déduction à partir d’autres principes puisque
toute expérience est régie par eux et qu’ils
constituent le fondement de tout autre principe. Ultime point de
départ. Ne peuvent être déduits de rien
d’antérieur à eux-mêmes. Ces principes sont
évidents en eux-mêmes. Ils ne peuvent pas être
démontrés. Ils ne sont pas à démontrer
puisque toute démonstration les présuppose. Ils sont
universels. Communs à tous les esprits et régissant
tous les esprits. Conditions sine qua non du dialogue, ils
garantissent l’accord possible entre tous les esprits par-delà
les différences d’âge, de sexe, de race, de
culture... Enfin, ils sont nécessaires. Ils s’imposent
comme norme absolue à toute opération rationnelle.
Déterminant le possible et l’impossible, ils s’imposent
catégoriquement comme condition de possibilité du
discours cohérent et de la vérification. Traduisant
cette fonction unifiante qu’est la raison, les principes
règlent l’accord des pensées entre elles en
réglant l’accord de la pensée, de chaque pensée,
avec elle-même (principes logiques régulateurs de la
déduction) et de la pensée avec le réel
(principes rationnels régulateurs de l’induction).
D'où
peuvent venir ces principes ? Parce que premiers, nécessaires,
évidents par eux-mêmes et universels, ces principes ne
peuvent pas trouver dans l’expérience sensible ou
animale leur raison suffisante, comme le pense l’empirisme. Car
l’expérience empirique est toujours, déjà,
interprétée et construite selon la nécessité,
par-delà la contingence, selon l’objectivité,
par-delà la subjectivité, selon la généralité
par-delà l’individualité. Et puis demeure sans
réponse la question cruciale: pourquoi cette normativité
se manifeste-t-elle chez l’homme et chez l’homme seul
alors que l’animal se trouve situé exactement dans le
même champ d’expérience ? Pourquoi se
manifeste-t-elle tout entière chez l’homme et absolument
pas, même pas inchoativement, chez l’animal ?
Viendraient-ils donc radicalement d’une autre sphère,
absolument transcendante par rapport au monde de l’expérience
sensible, à laquelle l’homme participerait ? Ils
seraient alors innés. Ainsi s’expliquerait leur
radicalité, leur nécessité, leur évidence,
leur universalité, leur totalité. Mais demeure alors
sans réponse la question: qu’est-ce que la raison sans
contenu ? Il faudrait donc logiquement – et Platon l’a
fait – envisager également un contenu inné. On en
arrive ainsi à la superposition de deux mondes hétérogènes,
à un dualisme incapable de résoudre sans artifice le
problème de l’unité de la raison et du réel,
unité qui s’impose à l’évidence dans
le processus même de la démarche rationnelle
scientifique. Pourquoi la raison ne se constitue-t-elle qu’à
travers un affrontement génétiquement dialectique entre
un donné et une exigence ?
Il faut donc distinguer
avec Kant entre une matière et une forme de toute
connaissance. Si toute notre connaissance commence avec l’expérience,
il ne s’en suit pas qu’elle dérive toute de
l’expérience. Une matière, un donné, est
nécessaire, mais à elle seule est insuffisante. Une
forme, une exigence structurale est nécessaire, mais à
elle seule insuffisante. Matière et forme s’appellent
réciproquement. Cette réciprocité se révèle
nécessaire et suffisante. C’est elle qui se traduit
dialectiquement au cœur du processus épistémologique.
Il s’en suit que, d’une part, la raison s’impose et
que, d’autre part, elle se constitue historiquement et
génétiquement. Elle s’impose comme exigence et
comme norme absolue. Elle se constitue comme effectuation relative.
Rationalisme et empirisme ont donc raison tous les deux. Mais aucun
des deux n’a la raison entière pour lui tout seul. Les
deux ont dialectiquement raison. La constitution historique et
génétique de la raison a été
unilatéralement accentuée par les ‘sociologismes’
à la manière de Lévy-Brühl, de Durkheim ou
de Charles Blondel. Dans sa forme extrême, le sociologisme
réduit la raison à une fonction d’origine et de
nature purement sociale, les principes de la raison étant
imposés du dehors à l’homme par la Société.
Et comme la société évolue, la raison ne peut
pas ne pas évoluer. Contre la raison elle-même !
L’expérience sociale est nécessaire. Mais
suffisante, non.

Chaque
'espace' d’humanité – aussi bien personnel,
social, culturel – intègre une multiplicité.
Il ne peut le faire qu'en excluant en même temps. Il
intègre
ce qui est compossible avec ses
préalables. Il exclut
l’inintégrable. Ce qui
est ainsi intégré est de l’ordre de l’englobé.
Mais cet englobé ne trouve son sens et sa raison qu’à
l’intérieur d’un espace d'intégration
englobant.
Entre cette intégration et cette exclusion se joue en fait son
originalité. Dis-moi ce que tu intègres et ce que tu
exclus.
La
raison en marche
Elle
semble sortir de notre sujet et noue entraîner hors de
l'intériorité. Il faut donc la suivre un moment au
dehors pour mieux la saisir en ce qu'elle 'est' au dedans.
La
science est raison en acte et en marche. Scandale pour le fixisme
traditionnel qui tablait sur des contenus absolus et sur de l’acquis
définitif. La raison en marche découvre que ce qui est
absolu en elle, ce n’est jamais son ‘contenu’
toujours variable historiquement mais son pur espace ‘contenant’,
sa pure ‘forme’ normative. Cette pure forme normative ne
peut pas ne pas se donner un contenu. Elle est toujours ‘forme’
d’une ‘matière’, compromission avec le
cheminement laborieux de l’activité rationnelle humaine
qui réalise progressivement l’accord de l’esprit
avec lui-même, l’accord de l’esprit avec l’autre
que lui-même et l’accord des esprits entre eux.
La
‘science’ n’est pas simplement la science
constituée,
c’est-à-dire l’édifice imposant de
l’ensemble des concepts, des connaissances, des méthodes,
des lois et des théories. L’état de la science à
un moment donné de sa démarche n’est jamais qu’un
état relatif et révisable. Derrière les sciences
constituées est à l’œuvre la science
constituante,
c’est-à-dire la conquête
de la raison scientifique. Une
aventure jamais achevée de l’intelligibilité
scientifique.

La
science est une construction logiquement et rationnellement cohérente
qui tient sa vérité et sa certitude de cette cohérence
elle-même. La science est une construction. Elle n’est
pas illumination d’un mystère transcendant. Elle n’est
pas non plus reflet ou photographie du réel. Elle est
construction au sens passif et actif du terme. Non pas entité
absolue mais fruit d’un travail; et d’un travail humain.
La vérité de cette construction ne lui vient ni de sa
conformité au ‘réel’, ni de son efficacité
pratique, mais de sa propre démarche, dialectiquement
progressive, vers la cohérence logique et rationnelle. La
science en marche est à elle-même sa propre
vérification. Il y a donc une démarche critique interne
au processus totalisant qui garantit la vérité du
processus lui-même. La raison scientifique opère ainsi,
critiquement, sa propre validation. La science se construit et se
totalise en postulant – postulare: demander qu’on lui
accorde – un certain espace d’intelligibilité. Cet
espace est totalitaire: rien, en droit, n’échappe à
cette intelligibilité, même si, de fait, provisoirement,
il reste des zones d’ombre ou de mystère. Cet espace est
cohérent: le même type d’intelligibilité le
régit de part en part. Cet espace est homogène: il n’y
a pas de rupture d’intelligibilité. Cet espace est
structural: ne porte pas sur l’être mais sur la
structure; tout est articulable, désarticulable et
réarticulable, analytiquement et synthétiquement,
inductivement et déductivement, selon des rapports
calculables. Cet espace est déterministe: les rapports entre
les parties et entre le tout et les parties sont nécessaires
et se traduisent par des relations logico-mathématiques. Même
l’ ‘indéterminisme’ est traité de
façon déterministe. Cet espace est objectif: il porte
strictement sur un ‘ce que’, exclusif de tout ‘projet’
et de toute ‘intention’. Dans un tel espace les
assertions sont fondamentalement hypothético-déductives.

La
démarche scientifique postule un certain espace
d'intelligibilité. Cet
espace est cohérent;
c’est le même type d’intelligibilité qui le
régit de part en part. Cet espace est homogène;
il ne connaît aucune rupture d’intelligibilité.
Cet espace est structural;
il ne porte pas sur l’être mais sur la structure
seulement. Cet espace est déterministe;
il est exclusivement régi par la nécessité des
liens. Cet espace se veut objectif;
il porte strictement sur un ‘ce que’ dépouillé
de toute projectivité et de toute ‘intention’. Cet
espace que la science ne peut pas ne pas se donner, sous peine de se
nier elle-même, recouvre-t-il la totalité de tout espace
possible de l’intelligibilité ? La totalisation
ainsi construite par la science s’identifie-t-elle à la
totalité absolue ? Une telle prétention a naguère
été revendiquée par les naïfs présupposés
métaphysiques du scientisme. La critique ne peut pas ne pas
dévoiler la totalisation scientifique comme elle-même
englobée dans un englobant qui toujours la déborde et
qu’elle n’arrive jamais à englober. Le
‘régionalisme’ est tentation permanente de
l’esprit humain. Le ‘cosmos’ est toujours à
la mesure de notre possible. Quelle que soit la dimension de notre
totalisation. Qu’il soit limité par l’horizon
visible, etc. Matériellement et épistémologiquement.
Nous partons d’un point, nous imaginons une limite – ou
une illimite ! – en continuité, et nous remplissons
l’entre-deux. Le ‘tout’, en fait à notre
mesure. Notre possible nécessairement totalise. Notre raison
totalise. Notre impossible possible est la critique de la critique à
l’infini.

La science
‘constituante’ provoque sans cesse la science
‘constituée’ en avant d’elle-même.
Dans son évolution d’ensemble, la science progresse
dialectiquement.
L’histoire des sciences est l’histoire mouvementée
de victoires remportées sur la contradiction. Une vérité
scientifique est chaque fois une contradiction (provisoirement)
surmontée. En attendant de rencontrer une nouvelle
contradiction qui l’obligera à se dépasser. La
perspective d’une science qui avancerait en ligne continue par
simple ’accumulation’ répond à une image
naïve. Ce sont les crises
qui sont motrices du progrès
scientifique. Le progrès des sciences signifie quelque chose
comme une révolution permanente.

La
conduite du logos dans l’intelligence du réel
concret procède dialectiquement
entre les deux polarités
hétérogènes que sont d’une part, le donné
naturel et d’autre part,
l’idée.
Un triple moment régit le processus expérimental. Le
fait suggère l’idée. L’idée dirige
l’expérience. L’expérience juge
l’idée.
C’est
grâce à cette articulation dialectique de deux
mouvements de la pensée, le mouvement inductif et le mouvement
déductif, que l’esprit réalise progressivement
l’accord avec le réel naturel. Ce travail est à
l’œuvre dès la simple perception. Pour l’homme
le ’sentir’ et le ’voir’ sont déjà
pétris d’idée parce que déjà
assumés dans la conduite du logos. Avec le langage commence la
science. L’articulation discursive du langage prend de plus en
plus en charge l’articulation rationnelle d’un cosmos
dans l’unité du logos indissociablement parole, calcul
et raison.

De la simple
perception subjective à la perception objective des faits,
faits scientifiques, de la perception objective des faits à
l’articulation rationnelle des rapports entre les faits, lois
scientifiques, de l’articulation des rapports entre les faits à
l’articulation de rapports entre les rapports, théories
scientifiques, s’opère une progressive conquête
dialectique de l’intelligible sur le sensible, du rationnel sur
l’empirique, de l’esprit sur la matière. Et cette
conquête évolutive et révolutive est donnée,
inchoativement, dès que le spécifique humain émerge
à la fois en continuité et en rupture avec la nature.

L’expérience
scientifique est conduite du logos. Elle
procède dialectiquement entre les deux polarités
différentielles que sont le donné
naturel et
l’idée.
Claude Bernard dégage le moment ternaire de ce processus
expérimental: le fait suggère l’idée.
L’idée dirige l’expérience. L’expérience
juge l’idée.

L'idée
de derrière... Si... alors. Le processus est
hypothético-déductif. Il faut confronter l’idée
aux faits. L’hypothèse n’a de signification
scientifique que si elle est vérifiable. Il faut donc inventer
les moyens de vérification. Et là encore procéder
hypothético-déductivement. En l’occurrence, on le
sait, c’est Pascal qui a inventé aussi bien le
dispositif expérimental que les conditions d’expérimentation
pour la vérification de l’hypothèse de Toricelli.
L’hypothèse dirige l’expérience.
L’expérience juge l’idée.

L’objet
de la science n’est plus un objet en soi ayant sa vérité
et même sa réalité indépendamment du sujet
connaissant. L’objet de la science c’est le rapport
lui-même entre un sujet et un
objet. Rapport purement logique qui se traduit mathématiquement.
La science constitue donc un dépassement dialectique des deux
perspectives antithétiques premières. Objectivité
et subjectivité se dépassent pour se reprendre en
totalité logico-matérielle que nous appelons ‘univers’.
Cet univers n’est ni simplement donné ni simplement
reçu. Il est construit.
Il est en quelque sorte créé
par la science.

Le
nouvel esprit scientifique relativise son discours comme ‘un’
discours possible sur la totalité. Il vise des relations
plutôt que le ‘réel’. Il procède et
se constitue hypothético-déductivement. Son
‘matérialisme’ n’est plus de substance mais
simplement de structure. La science est une construction. Elle n’est
pas illumination d’un mystère transcendant. Elle n’est
pas non plus reflet ou photographie du réel. Elle est
construction au sens actif et passif de ce terme. C’est-à-dire
à la fois résultat et acte de construction. Œuvre
qui s’achève et ouvrage en cours. Fruit d’un
travail humain. Ce mouvement de totalisation logico-matériel
n’est pas absolue totalisation. La totalisation scientifique
est hypothético-déductive.
La science est hypothético-déductive non seulement dans
son processus interne mais encore dans sa possibilité
constitutive radicale. La partie jouée présuppose en
effet le ‘jeu’ et les ‘règles’ du
jeu !

1812.
Avec un optimisme sans limites Laplace avait imaginé un
‘démon’ omniscient, observateur idéal qui
embrasserait les
mouvements des plus grands corps de l’univers et ceux du plus
léger atome.
Pour une telle intelligence rien
ne serait incertain et
l’avenir comme
le passé serait présent à ses yeux.
Notre savant avait pensé à tout, excepté à
l’essentiel ! C’est-à-dire au prix de
l’information ! En fait, comme le montre Brillouin, une
telle observation exhaustive nécessiterait une information
infinie requérant une énergie infinie coûtant une
néguentropie infinie. De quoi dilapider tout l’univers
avant de pouvoir le connaître en son entier ! Mais si la
science n’arrive même pas à se boucler elle-même,
comment pourrait-elle boucler l’humain ? La science est
dépassement
dialectique du dogmatisme et du scepticisme.
Les deux trouvent la vérité dans leur dépassement.
Il y a là un tournant épistémologique d’une
importance capitale qui ouvre la perspective moderne sur la vérité
scientifique. Celle-ci ne peut plus se constituer en absolu
dogmatique; elle se fait critiquement relative. Ce relativisme n’est
pas sceptique puisque l’esprit en rend raison.
A
travers ces aventures historiques, la raison reste cependant immuable
dans ses exigences. Quelles que soient les formes concrètes de
son application, la raison demeure imperturbablement ouverture
critique et exigence de rationalité. En tant que constituante,
la raison reste immuablement exigence axiologique. Et c’est
cette raison activement constituante, raison de toute raison
historiquement constituée, qui régit universellement
l’espace matriciel de l’humain, l’espace du
logos.
C.
Tu dois
Le
devoir d'humanité. Un impératif catégorique. Ce
n'est pas toi qui donne l'ordre. Il vient d'avant toi et de plus loin
de toi. Cela ne dépend plus de toi. Tu peux simplement dire oui
ou non. Comment formuler cet impératif ? Il peut s'énoncer
de beaucoup de manières différentes. Mais toutes
convergent, formulé ou informulé, vers un
impératif central: 'Tu dois' être à
la hauteur de ton humanité.
Respect
'Tu dois' appelle
un verbe et un complément sous peine de rester comme suspendu
dans le vide. Le verbe qui s'impose d'emblée, quelle que soit
sa formulation, veut dire 'respecter'. Mais le respect n'est pas
un concept simplement logique. Le respect mobilise d'autres
dimensions humaines que la seule rationalité. Il s'éprouve
avant qu'il ne se pense. Il s'expérimente à travers
toutes les fibres de la personne. Le respect est de l'ordre du
sentiment, mais un sentiment qui déborde le psychique ou
l'affectif. Un sentiment d'ordre rationnel et moral.
Le
respect est toujours respect
de. Le
sentiment du respect n'est pas clos sur lui-même. Il appelle un
face-à-face. Il se vit en relation. Votre voisin vous répugne,
vous devez le respecter cependant car quelles que soient ses manières
ou son apparence c'est un homme. Il n'est peut-être pas
respectable en tant qu'individu. Il est respectable en tant qu'homme.
Tu dois respecter la
dignité humaine partout où tu la trouves, en toi et
hors de toi. C'est une exigence de la dignité.
Et celle-ci ne se définit pas. Elle est immédiatement
donnée comme un fascinosum et un tremendum, comme une
dimension de l'ordre du sacré. Elle traduit la sacralité
d'un être et en même temps le sacralise.
Le
respect est ainsi promoteur d'humanité. Il apporte une infinie
'valeur ajoutée' à ce mammifère de l'ordre des
primates que nous appelons homo sapiens. Et cette valeur ajoutée
transforme ce qui pourrait n'être qu'un simple individu de
notre espèce en 'personne'. Il s'agit bien de 'valeur'
spirituelle et non pas de 'prix' marchand. Car la personne n'a
pas de prix. Reconnaître l’humanité en l’autre,
c’est lui accorder son attention. Dès lors le respect
interdit de considérer l’autre, tout autre, même
l’étranger, l’ennemi ou le criminel, comme
s’il n’appartenait pas à l’espèce
humaine. C'est ce concept de 'dignité
humaine', de 'sacralité humaine', qui fonde les
'droits de l'homme'. C'est une exigence 'catégorique'. Elle
s'appelle aussi 'conscience'.
La
protestation éthique vient de moi, du plus profond de moi, et
en même temps elle n'est pas de moi. Avant que 'je' ne proteste
déjà 'ça' proteste en moi. Il
ne s'agit pas de quelque neutre fatalité psychologique. Il
s'agit du 'je' qui quitte sa petite subjectivité pour grandir
en objectivité. En ma subjectivité de l'objectivité
proteste. Une objectivité qui n'est pas sans moi. Et cette
objectivité s'impose souveraine à la subjectivité
quels que soient ses états psychologiques. La
protestation de l'humain au plus profond de toi-même te crie
ainsi que tu n'es
pas maître absolu et arbitraire au bord de toi-même.
L'humain, en toi, te dépasse. Tu expérimentes
existentiellement ce que veut dire "l'homme passe
l'homme".
D'où
peut venir cette exigence ?
Toutes
les philosophies du monde tournent autour de cette question qui se
confond avec la question du sens de ce bipède aberrant et hors
normes qu'est l'homme. Cette question ne se décide qu'à
la croisée de deux axes: l'axe horizontal de l'immanence et
l'axe vertical de la transcendance. Il n'est pas nécessaire,
ici, d'expliquer plus avant. L'ensemble de notre recherche
se situe-t-elle ailleurs ?
Le
"tu dois" dans toute sa pureté
L'humain
fait l’expérience d’un absolu radical.
Tu dois.
Pour
Emmanuel Kant le "tu dois" est un absolu. Il est aussi
rationnel et s'impose avec autant de force que les principes de la
raison logique ou 'théorique' qui interdisent
toute contradiction. Il relève cependant d'une autre face
de la raison, à savoir la raison 'pratique' qui régit
non pas ce qui est mais ce qui doit être. Le devoir est le
respect pur et simple de la loi
morale.
Le devoir s’impose sans autre justification que lui-même.
Donc sans calculer, sans argumenter, sans ergoter. Simplement 'tu
dois' en son plus simple appareil. Il s'agit d'un impératif et
cet impératif est catégorique, non pas hypothétique,
c'est-à-dire qu'il s'impose sans 'si' préalable. La
morale n’a pas à être subordonnée à
une quelconque utilité. Elle se justifie absolument en
elle-même et par elle-même. Cette obligation morale n’est
pas en contradiction avec notre liberté. Au contraire, elle
exprime notre liberté.
La raison pratique régit
la bonne volonté, c'est-à-dire la volonté
morale, c'est-à-dire une volonté qui se détermine
par
devoir et
non pas par
intérêt. Agir
par devoir, c'est agir non pas en prenant en compte ses propres
intérêts subjectifs, mais en voyant à chaque fois
ses actes objectivement sur un plan universel. Par contre, agir
conformément
au devoir n'est pas agir pas par
devoir, le but de la conformité peut encore être un
intérêt bien compris.
Le devoir
suppose la bonne volonté et la bonne volonté repose sur
la pureté des intentions de l’homme, c'est-à-dire
sur la conscience morale elle-même, dégagée de
tout facteur extérieur. Ainsi les qualités
telles que le courage, l’intelligence ou la perspicacité
ne valent que par l’usage
que l’on en fait. Le courage, investi par une volonté
mauvaise, n'est que la témérité
d'un truand. L’intelligence ou l’habileté
peuvent servir le mal. Ce qui compte, ce ne sont pas les qualités,
c’est ce qui est à la racine de l’action, la bonne
volonté de
l’acteur et la pureté de ses intentions. Ce n’est
pas non plus le succès
dans l’action qui importe. On peut avoir la meilleure
volonté du monde et échouer, avoir les meilleures
intentions et être mal compris. On peut échouer,
tout en essayant de faire le bien. La réputation d'un homme,
bonne ou mauvaise n'est pas un indice sûr de sa valeur
morale.
|
Intérêt |
Devoir |
|
Au niveau de l'expérience sensible |
Au niveau de la raison |
|
Régi par des conseils de prudence |
Régi par les règles morales |
|
Recherche un moyen efficace |
Vise une fin morale |
|
L'impératif
de l'intérêt est hypothétique |
L'impératif
du devoir est catégorique |
|
Maxime
subjective |
Loi
objective donc universelle |
|
Individu |
Personne |
|
Besoins |
Valeurs |
|
Hétéronomie |
Autonomie |
|
On reste esclave de... |
Liberté |
|
Légalité: conformité à la loi |
Moralité: par devoir |
|
Habileté, utilité, efficacité |
Rectitude morale |
En
soulignant l'absolue pureté de la volonté morale, la
distinction kantienne entre "agir par intérêt"
et "agir par pur devoir" a incontestablement une grande
portée éthique. Et cependant, si sublime soit-il,
le pur énoncé "tu dois" reste comme suspendu
dans un vide. Il ne peut se suffire à lui-même. Il
appelle non
seulement un complément mais une complétude.
En
tant que tel, le "tu dois" n'est encore qu'une 'forme', une
pure et noble forme d'exigence et d'acte. Cette forme peut suffire à
l'exigence rationnelle d'une pure et noble morale. Mais suffit-elle à
'réaliser' ce qu'exige l'accomplissement de l'humain ? Kant
lui-même sent la nécessité de jeter un pont entre
la sphère du possible et le réel. Pour lui ce pont ne
peut être qu'un 'postulat', c'est-à-dire non pas une
continuité logique mais quelque chose comme un saut
au-delà. Il postule donc au-dehors
de la sphère du possible un réel. A savoir Dieu, la
liberté. l’immortalité. Concrètement cela
veut dire que le "tu dois" ne tient pas sans ces trois
concepts qui sont pourtant d'un autre ordre que lui. Ils sont exigés
non pas théoriquement mais pratiquement. La raison pratique
exige cette sorte de nouménal pratique qui ne peut plus être
objet de connaissance mais uniquement de foi. — J’ai
dû dépasser la connaissance pour gagner un espace pour
la foi. Un 'réel',
mais un réel inconnaissable sans lequel pourtant la
connaissance seule ne se boucle pas.
D.
La valeur
Avec
Nietzsche
on
peut être tenté
par
le soupçon sur tout
ce qui, au cours des temps, s’est arrogé un titre de
grandeur. Comment le ‘bel animal’ en est-il arrivé
à perdre son innocence, c’est-à-dire l’exubérante
plénitude animale de la vie ? Comment s’est opérée
la perversion de ce ‘brut’ innocent et originaire,
en-deçà de toutes les sophistications accumulées
et de toutes les complications mensongères, à savoir la
‘volonté de puissance’ ? Comment cette valeur
absolue s’est pervertie en pseudo-valeurs qui ne sont plus que
‘morales’, simple projection mystificatrice produite par
les ‘ratés’ de la vie ? Cette perversion qui
fait croire à la justice et jouer au justicier, qui ne connaît
d’amour que comme don de soi, qui condamne l’orgueil
comme impie, qui soupçonne le plaisir de péché,
qui sanctifie le raté... et qui se tapit, même laïcisée,
derrière les mots comme ‘tolérance’,
‘liberté’, ‘vérité’,
‘égalité’, ‘fraternité’...
Au nom de la conscience. Au nom de la pensée. Au nom de la
personne. Au nom du divin. Une imposture costumée, sortable et
digne d’admiration. En fait une abominable ‘dévalorisation
de toutes les valeurs’. Le sommet de l’immoralité !
Les
‘Béatitudes’... Mimétisme de la bête
qui se fait petite et se tapit pour échapper au danger ?
Simple expression des faibles, des médiocres, des souffrants
et des ratés contre ceux en qui se déploie la Volonté
de Puissance ?
Face
à l’infini ‘oui’ païen de la volonté
de puissance, le ‘non’ contre-nature, judéo-chrétien,
du ressentiment contre la vie, de la fatigue et de la décadence.
D’un côté l’orgueilleuse force païenne.
De l’autre, la faiblesse de l’humilité soumise.
Ici, l’innocence immédiatement naturelle. Là, la
culpabilité sans fond du péché. Pourquoi ne pas
dire non à ce ‘non’ et réconcilier l’homme
avec la plénitude du ‘oui’ immédiat ?
Que
signifient ascèse, sainteté, altruisme, pitié,
renoncement, devoir, démocratie, socialisme et ainsi de
suite... sinon ce qui reste au faible pour récupérer
une impossible ‘volonté de puissance’ ?
S’agit-il d’autre chose que de formes déguisées,
dégénérées, de la Volonté de
Puissance ? Une ruse du vouloir-vivre qui a besoin d’un
détour pour arriver ainsi à ses fins. Comme si la bête
en l’homme avait besoin de ce mensonge sous peine de rester
bête.
Qu’est-ce
que la valeur ?
Soit
un caillou quelconque. Il est là, neutre ‘sistance’
dans la neutralité du ‘là’. Admettons que
ce caillou soit diamant. Que veut dire qu’il ‘est’
diamant et donc qu’il le ‘vaut’ tant qu’il
n’est pas rencontré, repéré, trouvé,
sorti de son in-différence, situé dans la différence ?
Il lui faut ‘prendre’ de la valeur.
Une
réflexion sur la valeur se heurte immédiatement à
une antinomie paradoxale. D’une part, la pensée ne peut
penser qu’à partir de l’originaire affirmation:
l’être est. D’autre part, la pensée ne pense
que dans la différence de la négation, en tant que
l’être n’est pas. L’homme pense à
partir de cette différence originaire. Il pense dans cette
crise. La valeur est contemporaine de cette crise. La tradition
philosophique classique envisageait la valeur dans son lien avec
l’être. L’être fondateur de la valeur. L’être
est, et cet être de l’être s’identifie avec
la valeur. La valeur est ainsi d’emblée sous le signe de
l’identité. Affirmer l’être c’est
affirmer la valeur dans la même affirmation. La valeur,
cependant, n’est pas fille de l’identité mais de
la différence. La valeur n’est qu’en sortie hors
de l’in-différence. La valeur est entrée dans la
différence. La valeur est option pour et donc nécessairement
contre. Quel sens peut-elle dès lors avoir sans un quelqu’un
qui se reprend lui-même dans la différence ? La
valeur n’advient réellement dans notre monde qu’avec
l’homme. Avec la béance qu’est l’homme. La
valeur surgit avec le non. La valeur n’émerge pas de
l’identité mais de la différence. Il n’y a
de valeur, quelle qu’elle soit, qu’en sortie hors de
l’in-différence et qu’en entrée dans la
différence. Elle surgit dans la béance du désir.
Il
n’y a d’assez pour le désir que dans l’immédiateté
primaire. Il n’y a d’assez que dans un bref instant ou
bien dans l’abrutissement. L’instant suivant crie
encore ! Le désir humain est insatiable. Et c’est
précisément dans cet ‘insatiable’, dans
cette béance du désir, que la valeur prend valeur.
Paradoxe d’une abondance qui n’est pas sans fondamentale
indigence.
La
valeur est
fille de la béance de l’être. C’est dans la
négation différentielle qu’advient la valeur.
Elle ad-vient. Elle n’est
pas. Elle est scandaleuse rencontre dans la contingence. L’ad-venir
de valeur à un être n’est pas de l’ordre de
son être-même mais de son ouverture à l’autre.
La valeur advient dans la différence. La valeur n’est
pas réaliste mais surréaliste. L’acte de
valorisation sort l’être de son in-différence et
le situe dans la différence. La valeur est dans la tension de
l’être vers un plus. La valeur est dans le dépassement.
Là où l’être n’est plus. En exode.
La
béance de l’être se manifeste chez le vivant comme
béance du désir. Et c’est dans cette béance
que surgit concrètement la valeur. Tant que l’air ou
l’eau sont à profusion quelle valeur ont-ils ? Il
suffit qu’ils viennent à manquer, ou même qu’ils
soient seulement menacés de manque ! Quelle fortune ne
donnerait l’assoiffé dans le désert pour un verre
d’eau ? La rareté aiguise le besoin. La publicité
sait susciter un manque pour que s’exacerbe le désir.
La
valeur révèle la triple béance du désirant,
du désiré et de la distance entre les deux. Il n’y
a de sujet désirant que dans l’ouvert; une structure
close ne désire pas. C’est ouvert à une indéfinie
resignification
et transignification
symbolique que l’objet devient infiniment désirable.
Dans la distance inlassablement ouverte entre le désir ouvert
et son objet ouvert s’exacerbe la valeur.
C’est
la béance qui valorise la valeur. Paradoxe d’une
richesse qui n’est pas sans fondamentale pauvreté.
Paradoxe de cet éros platonicien fils d’abondance et
d’indigence !
Il
n'y a rien
d'humain qui ne soit et valorisé et valorisateur. L’homme
est cet être hautement incomplet livré à la
valorisation ! Il ne peut y avoir réellement valeur que
lorsque la béance accède à la reprise
d’elle-même dans la conscience et dispose d’elle-même
dans la liberté. Alors seulement la valeur peut accéder
à elle-même et exister pour elle-même. Il n’y
a réellement valeur qu’avec l’irruption de
l’humain. Parce que l’humain ouvre un infini et que la
valeur implique cette rupture du fini, c’est-à-dire, de
la délimitation en clôture, pour s’ouvrir à
l’infini. Le non-fini. Le jamais-fini. Le toujours-ouvert.
Avec
l’irruption de l’humain cette intensification passe, par
rupture, le seuil du fini à l’infini. Rupture,
ouverture, à l’infini, du désir, de l’objet
désiré, et entre les deux, de la distance, de la
différence. Ouverture de ce monde sans cesse nouveau du
spécifique humain. Ouverture d’un espace d’infinie
distance et de différence. Ouverture d’un exode
infini.
L'espace
symbolique comme espace de valeur
La
parole se déploie dans l’espace des valeurs, précédée
par leur exigence et accompagnée de leur urgence. La valeur
est différence et la parole n’est pas sans différence.
Aucun concept n’est neutre. Tout concept est choix. Une idée
se précise et se pose en op-position et dans cette position
active elle défend une pertinence différentielle. La
valeur affecte cette pertinence. Déjà la
différenciation sémantique dans son interaction avec
l’articulation différentielle joue, embrayée sur
la différence axiologique.
L’espace symbolique
est identiquement champ de valeur. La sémantique symbolique
coïncide avec l’axiologie. Chaque symbole est valorisé
et valorise variablement. Une automobile, par exemple, n’est
jamais simplement un objet matériel et mécanique.
Enlevez à l’automobile sa charge de ‘prestige’,
de ‘puissance’, de ‘liberté’.
Débarrassez-la de sa symbolique inconsciente, par exemple de
sa féminité sécurisante et sa masculinité
agressive. Videz-la de toutes les charges émotionnelles et de
toutes les surcharges mythiques. Que reste-il ? Une carcasse
mécanique roulante simplement utile ? Bien moins encore
puisque ‘carcasse’, ‘rouler’, ‘utile’
ne sont plus rien une fois déchargés de toute
valeur !
Hiérarchie
La
valeur est polyvalente. Les valeurs sont plurielles. Il faut
commencer par distinguer entre, d’une
part, 'ce qui a' de la valeur, un acte de courage par exemple,
c'est-à-dire la 'valeur constituée', et, d’autre
part, 'ce qui fait' la valeur de ce qui prend valeur, 'ce qui fait'
que tel acte soit un acte 'courageux', à savoir la 'valeur
constituante'. Derrière chaque valeur concrètement
constituée se tient ainsi, constituante,
la valeur valorisante. Une communauté humaine se constitue
avec son échelle des valeurs. Il en va de même de chaque
personne spirituelle. Dis-moi ton échelle des valeurs et je te
dirai qui tu es.

Les
mille valeurs constituées à travers l'espace humain
sont crées par un petit nombre de valeurs constituantes.
D'où viennent ces valeurs constituantes de nos systèmes
de valeurs ? Elles ne peuvent venir que de la même exigence qui
est celle de l'impératif devoir-être humain venant
du plus profond de la liberté humaine. La
protestation contre le quelconque. Le refus des équivalences
irresponsables. L'infini appel d'un plus. L'impossibilité
d'être moralement indifférent. En un mot, l'exigence de
la grande différence verticale.

L'expérience
de cette différence est de l'ordre du sacré. Le
sublime mène la sensibilité jusqu'au bord de l'abîme.
Du côté du beau, du grand, du vrai, du bien. Mais aussi
du côté du mal, de l'abject, de la mort, de
l'abominable, du catastrophique. Comme si après, il n'y avait
plus rien. Tout affect peut ainsi passer au sublime. Ainsi la colère,
le désespoir, la tristesse, l’admiration, voire même
l’absence d’affect. Il s'agit d'un mouvement de la
sensibilité profonde. Une émotion au sens le plus fort
du terme. Un étonnement qui te laisse sans voix, le souffle
coupé.
Le
sublime n’est pas seulement le surélevé mais
l’au-delà de toute élévation. On ne peut
que s'en approcher. Le sublime lui-même reste hors d'atteinte.
Sub-limis: c'est-à-dire en-deçà de la limite
au-delà de laquelle règne l'indicible. Le sublime est
où l'on ne peut aller plus loin. Un peu avant on trouve le
superbe, l'impressionnant, le renversant, le grandiose,
l'extraordinaire, l'éminent, le sur-éminent, le
suprême... L'absolu superlatif. Le 'sublime' n'est pas
habitable. Il n'est d'aucune utilité. On ne peut en attendre
aucun résultat éthique. Il nous ex-pose simplement à
la valeur. Il est de l'ordre du gratuit.
Le
'sublime' n'est pas du milieu. Il est de l'ordre des extrêmes.
On pense aux extrêmes acuminales, mais les extrêmes
abyssales peuvent pareillement être 'sublimes'. Les affects du
milieu se déploient largement à l'horizontale de notre
destinée. Ainsi en va-t-il du plaisir esthétique ou de
la satisfaction éthique. Ces affects peuvent être
traversés par les surgissements du sublime qui les emporte
vers les extrêmes. Ces moments d'extrême verticalité
sont ponctuels et évanescents. Le désespoir découragé
n’est pas sublime, seul l’est le désespoir
révolté, l’énergie du désespoir.
Violent et fragile, le sublime suscite un trouble et un ébranlement
de tout l'être. Mais tout tumulte de l’esprit n’est
pas sublime. Le grand ne se confond pas avec le grandiloquent ou le
pathétique, cette "singerie des hautes marées de
l’âme" comme dit. Nietzsche.
Il n'y a qu'un
pas du sublime au grotesque. Le sublime a horreur de l'enflure ou du
kitsch. Il est du côté de la litote. Tendu, mais simple
et sobre. Dans le sublime l'imagination se perd, elle n'imagine plus
rien et s'effondre. Kant dira du sublime qu’il est un 'plaisir
négatif', un minimum de sentiment pur. Proche de l'indicible,
le sublime côtoie la béance. Pour
quoi,
pour qui,
l'homme est-il prêt à mourir ? Les désignations
peuvent être variables. Mais au fond se tient toujours une
réalité posée au-dessus de tout le reste et qui
nous dépasse d'une certaine façon. Et cette réalité
est d'ordre sacral.
La
personne
Derrière
les valeurs, derrière les valorisations, derrière 'la'
valeur, se tient non pas une forme abstraite, si noble soit-elle,
mais un concret, un 'concret absolu', la personne. C'est elle et non
pas la valeur qui est respectable. C'est elle, fondamentalement, qui
est visée par
le devoir et à qui s’adresse le respect . Parce que
c'est elle qui, ultimement, est sacrée.
Face à
la personne la décision des valeurs n'est pas
rationnelle, elle est affective. C’est le cœur qui est
déchiré. C'est le cœur qui se laisse saisir par
la pitié. C’est le cœur qui porte le poids de la
faute et du remords. C’est le cœur qui a soif
de justice. C'est le
cœur qui sent que tu es fait pour la solidarité. C'est le
cœur qui sait que l'absolu s'appelle amour. Et l'amour se suffit. Et
l'amour suffit. "Ama
et quod vis fac",
dit saint Augustin. Aime seulement. Si ton amour est authentique tu
peux alors faire tout ce que tu veux.
E.
L'ouvert
Nous
naissons 'dedans'. Dans un sein maternel. Dans une certaine
communauté historique et culturelle. Dans un espace mental et
moral déterminé. Nous nous y habituons. Nous y faisons
notre vie. Nous nous y enfermons. Face à cet enfermement
Platon, au Livre Septième de la République, lève
un gigantesque soupçon. Il le fait à travers une
allégorie. Agoreuo-allos.
Une parole qui crie un ‘ailleurs’ sur la place
publique.
Cela commence par une curieuse mise en scène.
Une demeure souterraine en forme de caverne. Des hommes sont
enchaînés là depuis leur naissance, le dos tourné
contre l’unique entrée d’où vient la
lumière. De solides liens les empêchent de bouger et de
tourner la tête. Ils ne peuvent donc voir que devant eux. La
lumière vient d’un feu allumé sur une hauteur, au
loin derrière eux. Entre le feu et les prisonniers passe une
route élevée et le long de cette route est construit un
petit mur pareil aux cloisons que les montreurs de marionnettes
dressent devant eux, et au-dessus desquels ils font voir leurs
merveilles. Il faut maintenant se figurer le long de cette route,
derrière ce mur, des porteurs d’objets divers. Ces
porteurs parlent ou se taisent et leurs voix se répercutent en
écho. Seuls les objets qu’ils portent dépassent
le mur. Leurs ombres se projettent au fond de la caverne. Il faut
encore imaginer ces prisonniers s’entretenir entre eux. Etrange
mise en scène! Etranges prisonniers! Eh bien, ils nous
ressemblent! Ces cavernicoles enfermés depuis leur
naissance peuvent-ils avoir le moindre doute sur ce qui leur
paraît être le ‘réel’ ? Manquant de
toute référence à l’autre,
ce même
s’impose à eux comme un
absolu. Il est seul à faire la loi sans la différence.
Ainsi donc la réalité de la fiction peut-elle être
pour l’homme plus réelle que le réel !
Qu’arrivera-t-il si l’on délivre un de ces
prisonniers de ses chaînes et qu’on le délivre de
son ignorance? Détachez-le. Vous le ferez souffrir. Il se
plaindra de ces violences. Cet éblouissement lui sera
intolérable. Les ombres qu’il voyait tout à
l’heure lui paraissaient beaucoup plus claires et distinctes
que les objets qu’on lui montre maintenant. Et que dire de la
lumière elle-même ? Imaginons-le encore, ce prisonnier
libéré, se souvenant de son ancienne caverne, de la
sagesse que l’on y professait et de ceux qui y furent ses
compagnons de captivité. Ayant connu la différence, ne
se réjouirait-il pas du changement ? Ne plaindra-t-il pas ses
anciens compagnons ? Toute cette vanité des honneurs, des
louanges et des récompenses qu’on se décernait
alors. Pour celui qui saisissait de l’œil le plus vif le
passage des ombres, qui se rappelait le mieux celles qui avaient
coutume de venir les premières ou les dernières, ou de
marcher ensemble et qui, par là, était le plus habile à
deviner leur apparition... Jaloux de ces distinctions et de ces
honneurs ?
ll faut encore imaginer cet homme redescendre dans
la caverne et s’asseoir à son ancienne place.
N’aura-t-il pas les yeux aveuglés par les ténèbres
en venant brusquement du plein soleil ? Imaginons-le entrer à
nouveau en compétition pour juger ces ombres, avec les
prisonniers qui n’ont point quitté leurs chaînes,
dans l’état où sa vue est encore confuse et avant
que ses yeux se soient remis. Ne prêtera-t-il pas à rire
à ses dépens ? Ne diront-ils pas qu’étant
allé là-haut il en est revenu avec la vue ruinée
? Et donc que ce n’est même pas la peine d’essayer
d’y monter ! Tu reviens comme étranger. Ton retour dans
la caverne te laisse ridicule trouble-fête dans le petit monde
des certitudes naturelles. Bien plus, tu risques la mort.
La
portée de l’allégorie est infinie. L’humain
n’a pas fini de sortir de la caverne. L’humain n’a
pas fini de faire son exode. Aujourd’hui plus que jamais.
Heureux es-tu si tu as appris à lire entre les lignes et à
discerner entre les ombres. Car les ombres sont incapables de se
discerner elles-mêmes. Ces temps devenus si critiques sur les
méthodes sont devenus si peu critiques sur ce qu’ils
sont et comment ils fonctionnent. On n’a pas fini de livrer
sournoisement à la dérision les témoins
d’ailleurs, prophètes de l’Alliance avec
l’Autre.
Hors
de
L'esprit,
nous l'avons vu, est fils de la béance. Béant sur un
‘ailleurs’. Béant sur une éternité.
Béant sur un autre ordre. Béant sur un ‘pourquoi’
infini. Béant sur un exode incessant. Béant sur une
gratuité absolue. Le sens existentiel de l’humain se
cherche à travers des concepts d’extrême béance
comme l’être, l’éternité, la
facticité, l’existence, la mort, l’amour, la
liberté, le mal... Concepts ‘incontournables’ au
sens premier du terme. On ne peut en faire le tour. On ne peut
proprement les com-prendre (cum-prehendere: étreindre, saisir
ensemble). Le
sens est d’autant plus en béance
qu’il
est plus englobant et plus constituant. L’extrême sens
est en même temps extrême béance. Le silence de
Dieu en témoigne.
La béance
crucifie
le sérieux de tout discours et renvoie la parole à
l’ailleurs d’elle-même. Reste un dire à la
limite. Allégorie. Parabole. Poème. Avec le symbole
comme
signifiant. Symbole. Du grec syn-balein.
Rapprocher. Mettre ensemble. Les deux morceaux d’un tesson
brisé qui, en ‘collant’ parfaitement ensemble,
prouvent une identité. Chaque moitié symbolique est
ainsi béante sur l’autre moitié.
Le
sens, fondamentalement, se donne à travers la différence
de ses deux moitiés symboliques. L’homme symbole de
l’Autre. C’est-à-dire sa moitié visible qui
ne cesse d’appeler l’autre moitié,
invisible...
Les concepts essentiels de notre condition
peuvent se diviser en deux classes selon qu’ils sont ‘clos’
ou ‘ouverts’. Les premiers nous permettent de devenir
‘maîtres et possesseurs’. Ils tendent vers un
minimum de sens et un maximum de puissance. Les seconds nous
ex-posent et nous livrent à l’infinie béance. Ils
tendent vers un maximum de sens et nous laissent avec un minimum de
pouvoir.
L’extrême
béance du
sens existentiel, sa ‘faiblesse’, renvoient vers la
‘force’ d’un autre ordre. Non pas en continuité
mais en rupture. A travers incertitude et risque s’ouvre ainsi
un espace où l’authentique humain se décide.
Béance
de nos sécurités fortifiées
Même
nos bastions les plus assurés et les mieux défendus
recèlent des failles gigantesques. Ainsi la science. On la
croit solide à toute épreuve et capable de nous
garantir une citadelle inébranlable face à toutes les
béances du monde. La science est loin de pouvoir combler notre
invincible exigence de l'Autre.
Déjà l'homme
précède la science. Celle-ci est toujours science de
l'homme. La science ne peut pas ne pas être projet humain. Elle
est projet qui se veut négateur de la projectivité en
vue de la pure objectivité. Dès lors une telle
’objectivité’ peut-elle être absolue ?
Et tout d’abord, le sujet de ce projet, le sujet de la science,
l’homme, peut-il, déjà du seul point de vue
scientifique, devenir pur objet de science ? Contrairement à
tous les autres objets possibles, l’homme lui-même, en
qui objectivité et subjectivité coïncident, ne
peut pas devenir pour lui-même ’pur’ objet.
Pourtant l’homme dispose de la possibilité critique de
situer cette coïncidence dans la distance. Le sujet humain
arrive à prendre assez de distance par rapport à
lui-même pour devenir ’objet’. Cependant, même
dans la distance la plus critique, demeure irréductiblement le
cercle herméneutique. Le phénomène se donne à
la connaissance à travers l’interprétation que
déjà le sujet en donne. Le donné se donne à
un ‘je’ qui donne l’interprétation de ce
donné. Toute définition de l’objectivité
est toujours, déjà, une définition à
partir d’une projectivité subjective. Tout phénomène
humain, tout texte, est déjà un phénomène
connu, re-connu. Le coefficient subjectif, même à la
limite, et par-delà une critique infinie, ne peut jamais être
réduit à zéro. Lorsqu’il appréhende
l’homme lui-même comme objet de science possible, le
projet scientifique se heurte donc à quelque chose comme une
impossibilité. L’impossible objectivité absolue.
Mais comme d’autre part tout objet reste nécessairement
objet d’un sujet et que la science ne peut pas mettre le sujet
humain hors circuit sous peine de se nier elle-même –
qu’est-ce qu’une science de personne pour personne ?
– la question s’élargit à l’ensemble
des objets de la science. Un objet, quel qu’il soit, peut-il
jamais devenir absolument ’pur’ objet ?
L’objectivité peut-elle finalement être autre
chose que possibilité à la limite, visée,
toujours recherchée et jamais atteinte de façon
absolue ?
L’objectivité que se donne la
science se veut quantitativement totalitaire, c’est-à-dire
qu’elle vise la Totalité absolue des objets possibles.
Certes tout projet humain porte en lui une tendance vers l’exclusive,
et le projet technico-scientifique est particulièrement
affecté par le ’naturel’ impérialisme
rationnel. Mais la raison scientifique ne peut pas s’identifier
avec la raison totale. Elle n’est qu’une des manières
qu’a la raison de se constituer. Elle ne représente
qu’un des régimes du logos. La tendance consciente ou
inconsciente de son projet pré-suppose que tout peut devenir
objet de science et, partant, devenir intelligible en relevant de la
seule intelligibilité scientifique. Mais le champ total de
l’expérience humaine peut-il se ’boucler’
dans la totalisation scientifique ? L’expérience
humaine totale ne reste-t-elle pas radicalement et irréductiblement
béante sur autre chose que la stricte et froide articulation
logico-matérielle ? Autre chose comme le sens, la valeur,
la création... Avec l’émergence de l’humain
– faut-il le redire ? – jamais la boucle ne se
boucle totalement.
La
science ne comprend jamais qu’entre.
Entre Alpha et Oméga seulement. En-deçà et
au-delà règne un large englobant
indicible. La science comprend au
‘milieu’. Les ‘extrêmes’ lui échappent.
La totalisation scientifique n’est donc pas la totalité
absolue. Une telle prétention a naguère été
revendiquée par les naïfs présupposés
métaphysiques du scientisme.
L’erreur fondamentale de celui-ci a été de
succomber à l’illusion d’autosuffisance en
méconnaissant l’écosystème
de la science, toujours englobée
par un plus large englobant. La science occupe un immense espace,
sans doute. Mais cet espace est lui-même logé
dans un plus grand
espace encore. La science sait que sa cohérence fonctionne
comme cohérence insulaire
au milieu d’autres cohérences
possibles. La
science est une construction logiquement et rationnellement cohérente
qui tient sa vérité et sa certitude de cette cohérence
elle-même. Cette certitude n’est cependant qu’interne.
Elle n’affecte qu’un contenu
insulaire. Celui-ci reste en quelque
sorte ’flottant’ dans un englobant
qui lui permet d’être et
sur lequel il n’a lui-même aucune prise, comme la raison,
la nécessité, l’existence.
Les
conditions de possibilité de la science échappent à
la science. Cet englobant
que la science pré-suppose
sans pouvoir en rendre raison constitue l’originaire postulat
de la science. La
science n’est pas seulement hypothético-déductive
dans son processus, elle est hypothético-déductive dans
sa constitution. Le savant est, comme dit Einstein, animé
de la croyance en l’harmonie interne de notre monde.
Il fait comme un acte de foi en l’ordre de l’univers sans
pouvoir le justifier.
Ce
que la science ne loge pas et qui, au contraire, loge la science.
Premièrement,
la science
elle-même.
Les conditions de possibilité de la science échappent à
la science. Pourquoi quelque chose comme une science est-elle
possible ? Ce
qu’il y a de plus incompréhensible, constate
Einstein, c’est
que la science soit possible. Deuxièmement,
la raison.
La science n’est jamais que la raison constituée
à telle époque donnée.
Ce qui fonde cette raison constituée, c’est la raison
constituante.
L’absolue exigence elle-même de non-contradiction, de
totalité et de cohérence. Troisièmement,
l’acte d’être.
L’irréductible facticité d’être... La
science part nécessairement d’un ‘il y a’
qu’elle ne crée pas. Reste que
ce ‘il y a’ soit !
La matière, l’énergie, l’espace-temps...
Pourquoi ,
se demande Leibniz, y
a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Quatrièmement,
la rationalité
du réel.
Tout n’est pas possible, tout n’est pas compossible,
n’importe où, n’importe quand, ni n’importe
comment. L’univers est régi par des lois. Sinon la
science serait impossible. Cette ‘contrainte’ détermine
un ordre des choses et des successions. Les êtres et les
phénomènes sont déterminés. Même le
‘hasard’, car il n’y a pas seulement l’espace
du jeu (aléatoire), pas seulement les règles du jeu
(lois) mais fondamentalement les règles qui régissent
l’espace du jeu lui-même ! Le savant ne peut pas ne
pas être animé, selon le mot d’Einstein,
de la croyance en l’harmonie
interne de notre monde.
Le postulat du déterminisme est postulat en la rationalité
absolue de l’univers.

La
science ne procède qu’en bouclant les boucles. Pourtant
elle ne se boucle pas elle-même sur elle-même. La
totalisation logico-matérielle part en effet d’un triple
’il y a ’ qui la fonde mais qu’elle n’arrive
pas à fonder à son tour. Il y a la totalité
logique, l’ordre logique, la nécessité
rationnelle, le déterminisme, la structure, les lois...
Pourquoi y a-t-il de l’ordre plutôt que du désordre ?
Il y a l’espace-temps, la matière, la nature... Pourquoi
y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Il y a la
science, l’intelligibilité structurale, les possibilités
analytiques et synthétiques de l’esprit... Pourquoi y
a-t-il une science possible ? Un triple ’il y a ’
béant sur un en-deçà et un au-delà de la
science elle-même.
Comme
une ‘bulle’ qui flotte sur un infini, telle est la raison
scientifique. Sa cohérence sphérique occupe le vaste
espace du milieu.
Les extrêmes
en sont exclus. Pourtant, il est
impossible de les réduire au silence. Quelle est la raison de
la raison ? Une telle question prend la critique de court. Elle
marque un arrêt impuissant car une telle question déborde
le possible de la raison elle-même et ouvre un infini béant.
Voici la raison saisie de vertige. Pourtant une telle question n’a
rien d’irrationnel. Chercher la raison est pourtant un
questionnement qui s’identifie à la raison elle-même.
Pourquoi alors ce vertige impuissant ? La raison, en effet,
touche ici une antinomie radicale. Elle est questionnement de
raison à l’infini, critique et critique de la critique à
l’infini, possibilité conquérante ouverte à
l’infini. En même temps l’ouverture infinie de son
acte bute sur la clôture tautologique de son être-même:
la raison de la raison c’est la raison. Il y a la raison.
L’archè résiste à la naturelle clôture
rationnelle. Comme son irréductible altérité. La
raison de la raison. Mais aussi la raison de l’être. Et
l’être de l’être...
La
raison scientifique n’arrive pas à s’identifier
avec la raison
totale. En fait,
elle ne représente qu’un
des régimes du logos. Aussi,
le champ total de l’expérience humaine refuse-t-il de se
’boucler’ dans la totalisation scientifique. Il reste
béant
sur autre chose que la
stricte articulation logico-matérielle. Autre
chose... Comme
l’acte d’être. Le mystère
de notre être. Le fascinosum et
le tremendum de l’expérience sacrale. Les surgissements
existentiels. La création. L’infini. La liberté.
Les rencontres. Les mystiques solidarités du monde. La valeur.
L’amour. Le beau. Le bien. Le mal. Le temps. L’éternité.
Le sens. Le sens du sens. Dieu...

La
science ne peut intégrer que le même.
C’est sa force. Mais c’est d’abord sa loi. Elle se
nierait elle-même en accueillant l’autre
en tant qu’autre. Par exemple,
l’étrange, la liberté, les valeurs, le mystère,
le sens, la transcendance... La science se construit et se
totalise en postulant un certain espace d’intelligibilité.
Cet espace est nécessairement totalitaire;
rien ne doit lui échapper. Cet espace doit être
cohérent;
c’est le même type d’intelligibilité qui le
régit de part en part. Cet espace est homogène;
il ne connaît aucune rupture d’intelligibilité.
Cet espace est structural;
il ne porte pas sur l’être mais sur la structure
seulement. Cet espace est déterministe;
il est exclusivement régi par la nécessité des
liens. Cet espace se veut objectif;
il porte strictement sur un ‘ce que’ dépouillé
de toute projectivité et de toute ‘intention’. Ce
n’est que dans la clôture d’un tel espace que la
cohérence peut se conquérir. La science ne peut pas
affirmer au-delà d’elle-même. Sa cohérence
étant interne
et interne seulement, elle s’interdit
de porter sur l’absolu. Ses vérités sont
fondamentalement hypothético-déductives.
C’est-à-dire suspendues à un conditionnel. Si...
alors... Si notre univers correspond effectivement aux
représentations et aux théories que nous pouvons en
avoir, alors...
A l’intérieur
de son espace, la science est
démarche discursive logiquement et rationnellement cohérente.
C’est cette cohérence qui est garante de sa vérité.
Elle n’est pas illumination d’un mystère
transcendant. Elle n’est pas non plus reflet ou photographie du
réel. Elle est un ‘discours’ construit, fruit d’un
travail rationnel. La vérité de cette construction ne
lui vient ni de sa conformité au ‘réel’, ni
de son efficacité pratique, mais de sa propre démarche,
progressive, vers la cohérence. La science en marche,
c’est-à-dire la science ‘constituante’
derrière la science ‘constituée’, est à
elle-même sa propre vérification. La raison scientifique
opère ainsi, critiquement, sa propre validation. A l’intérieur
de son espace la science peut fonctionner valablement, indépendamment
des béances
qui s’ouvrent derrière
ses matériaux, derrière ses méthodes et derrière
ses lois de construction. Bref, on peut être savant sans
angoisse métaphysique par rapport à son domaine
scientifique. La science peut continuer à fonctionner même
lorsqu’une crise affecte ses fondements. Ces béances
sont pourtant infiniment
pertinentes.
De part en part cet espace est régi par
un seul et même ordre. Il ne peut qu’exclure,
c’est-à-dire renvoyer hors de la science, comme
non-scientifique, toute diversité d’ordres
différents.
C’est ansi que le savant Pascal transcende la science en
parlant de la distance
infinie des corps aux esprits... et
de la distance
infiniment plus infinie des esprits à la charité... A
l’intérieur
de son espace, la science est
démarche discursive logiquement et rationnellement cohérente.
C’est cette cohérence qui est garante de sa vérité.
Elle n’est pas illumination d’un mystère
transcendant. Elle n’est pas non plus reflet ou photographie du
réel. Elle est un ‘discours’ construit, fruit d’un
travail rationnel. La vérité de cette construction ne
lui vient ni de sa conformité au ‘réel’, ni
de son efficacité pratique, mais de sa propre démarche,
progressive, vers la cohérence. La science en marche,
c’est-à-dire la science ‘constituante’
derrière la science ‘constituée’, est à
elle-même sa propre vérification. La raison scientifique
opère ainsi, critiquement, sa propre validation. A l’intérieur
de son espace la science peut fonctionner valablement, indépendamment
des béances
qui s’ouvrent derrière
ses matériaux, derrière ses méthodes et derrière
ses lois de construction. Bref, on peut être savant sans
angoisse métaphysique par rapport à son domaine
scientifique. La science peut continuer à fonctionner même
lorsqu’une crise affecte ses fondements. Ces béances
sont pourtant infiniment pertinentes.
Comme
un radeau sur l’immense océan des questions...
Jusqu’où va notre
possible épistémologique ? L’univers est-il
système ou bien pluralité éparpillée ?
Notre possible par rapport à l’univers est-il total ou
simplement régional ? L’univers est-il intelligible
de façon homogène ou hétérogène ?
Qu’est-ce que réellement la matière ?
Qu’est-ce que l’énergie ? Qu’est-ce que
l’espace-temps ? Le temps est-il absolument irréversible ?
Qu’est-ce que la nécessité ? Qu’est-ce
que le hasard ? Le cosmos est-il un ou bien y a-t-il pluralité
des mondes ? S’il y a pluralité, est-elle
fondamentalement complémentaire ou antagoniste ?
Existe-t-il des anti-univers ? Les interactions que nous
connaissons et que nous arrivons à unifier sont-elles les
seules interactions ? Les principes d’intelligibilité
scientifique d’aujourd’hui sont-ils absolus ou
transitoires ? L’espace d’intelligibilité
est-il homogène ? Quelle est la probabilité de
nouvelles révolutions épistémologiques ? Y
a-t-il un seul ordre d’intelligibilité ou bien une
pluralité d’ordres ? Etc.
La science sait
aujourd’hui que sa cohérence fonctionne comme cohérence
insulaire au milieu d’autres cohérences. Elle fait
scientifiquement l’expérience de sa radicale
incomplétude. L’impossible totalisation est désormais
hors de la science. A moins de se vouloir inhumaine la science ne
peut pas être une fin en elle-même. Elle ne peut jamais
être que moyen. Moyen au service des fins de l’homme. La
science est outil. Merveilleux et efficace outil. Mais outil
seulement. Outil au service de l’homme. Sous peine de n’être
la science de personne pour personne, la science demeure
nécessairement projet humain. Un projet prestigieux et
efficace. Projet d’objectivité mais projet quand même.
Le plus universel des projets et néanmoins projet. Non
seulement la science est projet mais elle n’est qu’un
projet parmi d’autres projets humains. Ce projet n’est
pas absolu mais relatif. Relatif à un espace-temps de
l’évolution de l’humanité. Relatif au monde
tel qu’il se présente effectivement. Relatif aux
possibilités épistémologiques et pragmatiques de
l’homme. Il y a un questionnement préalable à la
science et sans lequel la science ne questionnerait pas.
La
science est objective; l’homme est projet. La science se
constitue autour du ‘comment’; l’homme est
insatiable de ‘pourquoi’. La science est constitutrice de
clôture logique; l’homme veut exister dans l’infini
ouvert. La science articule une structure; l’homme cherche
désespérément le sens. L’homme a soif de
vérité absolue; la science ne peut chaque fois donner
que des certitudes relatives. La science sauve les apparences;
l’homme veut sauver l’être. La science réduit
les faits à la généralité de l’abstrait
universel; l’homme n’est réellement chez lui que
dans l’événementiel du concret personnel. La
science s’occupe de l’être-là des choses;
l’homme est créateur de nouveauté et de valeur.
La science reste prisonnière de la positive nécessité;
l’homme s’engage et risque l’acte de liberté.
La science est neutre discursivité; l’homme a besoin
d’une parole de vie...
Sous peine de n’être
la science de personne pour personne, la science demeure
nécessairement projet
humain. La science
est ‘un’ projet parmi d’autres projets humains. Son
privilège tient à sa réussite et à son
efficacité. Mais ce n’est qu’abusivement qu’elle
s’érige elle-même en idéologie scientiste
de projet humain ‘absolu’. Le projet scientifique est un
projet relatif. Relatif à un espace-temps de l’évolution
de l’humanité; relatif au monde tel qu’il se
présente effectivement; relatif aux possibilités
humaines de connaissance. La raison est ‘naturellement’
totalitaire. La science ne peut pas ne pas être tentée
par l’impérialisme. Toute la question est cependant de
savoir si la raison scientifique épuise tous les possibles de
la raison jusqu’à se confondre avec la raison totale. La
science ne peut pas être une fin en elle-même. Elle est
‘moyen’, moyen au service des fins de l’homme. la
science est outil, merveilleux et efficace outil. Mais outil
seulement. Outil au service de l’homme.
La science
démythologisée redevient pure outilité.
On ne demande pas à un outil, un marteau ou un langage, par
exemple, d’être ‘pour ou contre Dieu’. On
leur demande d’être de bons outils. En tant que tels ils
sont ‘a-thées’ par nature. La foi est d’un
radical autre ordre.
Certains reprochent au christianisme de ne pas être
‘scientifique’. Seulement le christianisme ne s’est
jamais voulu ‘science’. La foi est même
essentiellement ce qui dépasse sans cesse toute ‘gnose’,
toute clôture gnostique, dans l’ouvert de la foi. Que
serait le christianisme si l’enseignement du Christ s’était
confondu avec la science de son temps ?
La recherche ne
prend jamais fin. Une réponse ne peut être absolue que
dans la mesure où elle s'énonce en accord avec avec un
englobant absolu. Quand sommes-nous sûrs que nos réponses
humaines, même 'scientifiques', sont de cet ordre ? Et
notre raison ? Derrière sa souveraineté auto-affirmée
est-elle réellement l'absolu fondement de notre possible
certitude ? Est-elle l'ultime englobant
de nos totalisations ? Et s'il se
trouvait qu'elle est elle-même englobée... Mais par qui
et par quoi ? Questions terribles qui ouvrent du côté de
la Béance. Du côté du Tout-Autre. L’humain
est incapable de vivre hors du sens.
Or le sens n’est pas à partir de rien. Tout sens se
donne toujours à partir d’un sens englobant
plus
grand et plus fondamental. Déjà la simple possibilité
de dire: “c’est absurde” présuppose quelque
chose comme une englobante possibilité de sens. Et ultimement,
le
sens du sens.
C'est-à-dire ultimement le 'pourquoi' des 'pourquoi'.
F.
Le Maître intérieur
Que
se passe-t-il lorsque je dis à mon interlocuteur: "je
comprends" ? Ses paroles retentissent à mon oreille. Ce
sont des sonorités de l'ordre du sensible. Ils sont émis
par un appareil physiologique et perçus par des organes des
sens. Comment ces sonorités verbales peuvent-elles m'apporter
des significations et du sens ? C'est la question que débat
Augustin avec son jeune fils Adeodat.
Les paroles à
elles seules ne nous font rien connaître. Elles excitent
simplement l'étude. Pour s'instruire il faut mettre ce qui est
à connaître sous les yeux ou devant un autre sens
corporel ou encore devant l'esprit.
"Ainsi
les paroles ne nous apprennent que des paroles, ou plutôt le
son et le bruit qu'elles produisent. Car si la parole est
essentiellement un signe, en vain j'ai entendu la même parole,
j'ignore que c'est une parole avant de savoir ce qu'elle signifie. La
connaissance des choses complète donc la connaissance des
paroles , et en entendant des mots , on n'apprend pas même des
mots. Car nous n'apprenons pas ceux que nous savons, et pouvons-nous
avancer que nous savons ceux que nous ignorons, avant d'en avoir
saisi le sens? Or ce qui fait saisir le sens, ce n'est pas le bruit
qui frappe l'oreille, c'est la connaissance de l'objet que le mot
désigne."
(Le Maître,
XI,36)
En
effet, lorsque des paroles sont prononcées devant nous, ou
bien nous savons ce qu'elles signifient ou bien nous ne le savons
pas. Si nous le savons, elles nous le rappellent plutôt que de
le faire connaître. Si nous ne le savons pas, elle ne peuvent
pas en réveiller le souvenir. Elle peuvent simplement nous
exciter à nous instruire. Voici, par exemple, l'histoire de
Napoléon. Ce que nous en savons, c'est par des paroles que
nous l'avons appris. Quand j'entends ces paroles, je sais ce qu'ils
signifient. Je connais ce qu'on entend par chacune d'entre elles.
Mais Napoléon lui-même reste pour moi un inconnu. Le nom
qu'il porte ne m'aide pas à le connaître. Tout ce que
rapporte cette histoire, je ne le sais pas réellement, je le
crois simplement.
Ainsi donc
il n'y a pas de 'savoir' sans contact direct entre celui qui sait et
ce qu'il sait. Sans ce contact direct il y a seulement 'opinion' ou
'croyance', c'est-à-dire la grande majorité des choses
dont on a connaissance.
"Je
crois ce que je comprends, mais je ne comprends pas tout ce que je
crois. Or, ce que je comprends, je le sais. Je ne sais donc pas tout
ce que je crois. Je n'ignore pas néanmoins combien il m'est
utile de croire même beaucoup de choses que je ne sais pas."
(Le Maître,
XI,37)
Mais
comment comprenons-nous ? Ce n'est point en entendant, venant du
dehors, le bruit de la parole de l'interlocuteur. C'est en écoutant,
au dedans, la vérité qui habite dans l'esprit, et que
les paroles entendues au dehors peuvent nous porter à
consulter. Et cette vérité, c'est le Maître
intérieur que toute âme raisonnable ne peut pas ne pas
consulter. "Or,
cette vérité que l'on consulte et qui enseigne, c'est
le Christ lui-même, c'est-à-dire l'immuable vertu de
Dieu et son éternelle sagesse, dont il est dit qu'il habite
dans l'homme intérieur."
(Le Maître,
XI,38)
Si
toute âme raisonnable consulte cette divine sagesse, celle-ci,
cependant, ne se révèle pas à chacune de façon
identique. Elle ne se révèle à chaque homme
qu'en proportion de sa volonté, bonne ou mauvaise. Quand on se
trompe, ce n'est donc pas la faute de la vérité
consultée.
Comment donc prouver que les paroles nous
apprennent autre chose que le son dont elles frappent nos oreilles ?
Nous ne connaissons rien que par les sens ou par l'esprit. On appelle
sensibles les choses que nous percevons par les sens, et
intelligibles celles que nous percevons par l'esprit. "Ainsi
, pour juger des couleurs nous consultons la lumière; pour
juger des choses sensibles nous consultons ce qui est dans ce monde,
les corps, et nos propres sens ; ils sont comme les interprètes
dont se sert l'esprit pour arriver à la connaissance du monde
matériel; et pour ce qui est du ressort de l'intelligence,
nous interrogeons par la raison la vérité intérieure."
(XII,39)
Ce que nous percevons actuellement par les sens doit
être là conformément à nos impressions
sensibles. Ainsi, par exemple, nous regardons la nouvelle lune. Si on
me demande ce que c'est ou bien où cela se trouve, il suffit
d'ouvrir les yeux. On ne peut pas ne pas la voir. On n'est pas obligé
de croire ce que je dis à son propos. On n'apprend réellement
ce qu'elle est qu'en la voyant soi-même. Ce ne sont pas les
paroles extérieures qui instruisent, mais les choses
elles-même et les sens qui instruisent. Que l'on voie ou que
l'on ne voie pas, ce n'est pas la parole qui change.
Si l'on
questionne sur ce que nous avons perçu précédemment
par les sens nous ne montrons plus les objets eux-mêmes, mais
les images imprimées par eux et confiées à la
mémoire. Qu'en dire qui ne soit pas trompeur ? Le seul moyen
de ne pas mentir est de répondre , non pas que l'on perçoit
ces objets, mais qu'on les a vus et perçus.
"Ces
images sont donc, dans les profondeurs de notre mémoire, comme
des monuments de ce qui a frappé nos sens; et quand nous
contemplons ces monuments avec une conscience droite, notre langage
n'est point trompeur. Or, c'est pour nous que subsistent ces
monuments; si en effet celui qui m'écoute a senti et vu ce que
je dis, mes paroles ne lui apprennent rien, il reconnaît tout
dans les images qu'il porte également avec lui; si au
contraire il ne l'a point vu, n'est-il pas manifeste qu'il me croit
plutôt qu'il ne me comprend ?"
(Le Maître,
XII,39).
Lorsqu'il
s'agit de ce que voit l'esprit, à savoir l'entendement et la
raison, nous parlons de ce que nous voyons en nous à la
lumière intérieure de la vérité de
l'homme intérieur. Si celui qui nous écoute voit
lui-aussi clairement dans son âme ce que nous voyons
nous-mêmes, ce ne sont pas nos paroles qui l'instruisent, c'est
son pur regard intérieur.
"Je
ne l'enseigne pas lorsque j'énonce la vérité
qu'il voit; mes paroles ne lui apprennent rien. Dieu lui montre les
choses, il les voit, et lui-même pourrait répondre si on
l'interrogeait. Comment donc, sans la plus grande absurdité,
s'imaginer que mes paroles l'instruisent, quand avant d'entendre ce
que je dis, il pourrait l'expliquer lui-même à qui le
questionnerait?"
(Le Maître,
XII,39).
Sans doute
doit-il poser encore d'autres questions pour qu'il soit d'accord avec
ce qu'il commençait par nier. Cela tient à la faiblesse
de son regard qui ne peut embrasser la vérité d'un seul
coup. Des questions successives lui mettent sous les yeux chacune des
parties dont se forme l'objet que d'abord il ne pouvait voir
entièrement. Il y est amené par les paroles de son
interlocuteur. Mais ce ne sont pas ces paroles qui l'enseignent.
Elles lui adressent des questions proportionnées à ses
forces et à son aptitude d'écouter le Maître
intérieur et de recevoir l'enseignement intérieur.
Je dis deux
choses à mon interlocuteur: "J'ai fait une bonne affaire
avec un martien rencontré dans mon jardin" et "un
homme honnête est préférable à un
malhonnête". Je lui demande s'il comprend cette
affirmation. Il me dira que non. La deuxième, il la comprend
parfaitement, quant à la première il l'ignore ou la
croit sans la comprendre. Après avoir nié comme absurde
ma question générale il y répond affirmativement
car il reconnaît la clarté et la certitude des
propositions partielles dont elle se forme. Quelles que soient ces
assertions, l'interlocuteur ou bien ignore si elles sont vraies, ou
bien sait qu'elles sont fausses, ou bien est sûr qu'elles sont
vraies. Dans le premier de ces trois cas, ou il croit, ou il opine,
ou il doute; dans le second cas il résiste et nie; dans le
troisième cas il atteste. Mais jamais il n'apprend !
"C'est
pourquoi, lorsqu'il s'agit des choses qui sont du domaine de
l'esprit, il serait inutile à qui ne peut les voir, d'en
entendre parler, s'il n'était avantageux de les croire tant
qu'on ne les comprend pas. Mais celui qui peut les voir est
intérieurement le disciple de la vérité, au
dehors le juge de qui en parle ou plutôt de son langage.
Souvent, en effet, il sait mieux ce qu'il entend que celui qui le
dit."
(Le Maître,
XIII,41)
Voici
qu'un épicurien qui juge l'âme mortelle vient à
faire un exposé sur des sages prônant l'immortalité
de l'âme, en présence d'un homme capable de considérer
les choses spirituelles. Ce dernier juge vraies les raisons qu'il
entend, tandis que l'épicurien les croit fausses. Que dire,
enseigne-t-il ce qu'il ne sait pas ? En tout cas il utilise les mêmes
paroles que s'il savait. On ne peut pas être certain que le
langage manifeste les dispositions de celui qui parle. On ignore s'il
est convaincu de ce qu'il dit. Et que de menteurs et de trompeurs
dans le monde ! Loin de révéler toujours les sentiments
du cœur, la parole sert aussi à les voiler.
Il
existe une autre source d'erreurs, partout très répandue.
Elle est à l'origine d'innombrables dissensions et de luttes.
C'est le cas lorsque celui qui parle exprime véritablement sa
pensée, mais en n'étant compris que de lui-même
et de quelques autres. Son langage est autrement entendu de celui ou
de ceux à qui il s'adresse. D'où l'importance de ne pas
se méprendre sur la signification des mots. Une bonne
définition préalable révélerait qu'il n'y
a point controverse sur le fond, mais sur un mot.
Après
avoir bien entendu et bien compris, on peut savoir que le langage est
conforme à la pensée. Mais s'ensuit-il que l'on apprend
alors si ce langage est vrai ?
"Les
maîtres prétendent-ils communiquer leurs propres
sentiments? Ne veulent-ils pas que l'on s'applique plutôt à
comprendre et à retenir les Sciences qu'ils croient faire
connaître? Et qui serait assez follement curieux pour envoyer
son fils apprendre, dans une école, ce que pense le maître?
Quand celui-ci a expliqué dans ses leçons les matières
qu'il fait profession d'enseigner, les règles mêmes de
la vertu et de la sagesse; c'est alors que ses disciples examinent en
eux-mêmes s'il leur a dit vrai, consultant, comme ils peuvent,
la vérité intérieure. C'est donc alors qu'ils
apprennent."
(Le Maître
XIV,45)
Les
'maîtres' sont plutôt enseignés qu'enseignants. Ce
qui nous porte à leur donner faussement le nom de maîtres,
c'est que la plupart du temps il n'y a aucun intervalle entre la
parole et la pensée. La vérité intérieure
enseigne donc aussitôt après l'éveil donné
par le discours. On croit avoir été instruit par le
langage qui a retenti aux oreilles.
Nous n'avons pas fini de
comprendre combien est vrai le divin témoignage qui nous
défend d'appeler sur la terre quelqu'un notre maître,
car nous n'avons tous qu'un Maître dans le ciel. L'homme parle
au dehors, le christ enseigne au dedans. Il veut que les hommes nous
avertissent au dehors par des signes, afin que recueillis
intérieurement en lui-même nous soyons instruits par
lui.
Augustin: "Mais
dis-moi ton sentiment sur tout ce discours. Reconnais-tu la vérité
dans tout ce que j'ai dit? C'est que, si l'on t'eût questionné
sur chaque pensée, ta réponse aurait fait connaître
que tu la savais déjà; et tu vois de cette manière
Qui te les a enseignées: ce n'est pas moi puisque tu m'aurais
tout dit, si je te l'avais demandé. Remarques-tu que je n'ai
pas dit vrai? ce n'est ni Lui ni moi qui t'avons enseigné :
moi, parce que jamais je ne puis rien enseigner ; Lui, parce que tu
ne peux encore recevoir ses leçons."
Adéodat: "Voici
ce que j'ai recueilli de l'avertissement donné par tes paroles
: les paroles ne peuvent qu'exciter l'homme à s'instruire, et
ce qui se montre à nous de la pensée, quelle qu'elle
soit, de celui qui parle, est fort peu de chose."
(Le Maître
XIV,46)
L'Oracle
intérieur habite en nous. Il parle à notre oreille
intérieure. Il nous avertit et nous prévient. Il nous
apprend si nous disons vrai.
a u t r e s s e c t i o n s
1 - Le mystère de l'humain
2 - Béance sacrale
3 - Réalité spirituelle
4 - Intériorité personnelle
5 - Tu dois être humain
6 - La descente mystique
7 - La traversée de la différence
8 - Le clos et l'ouvert
9 - En alliance