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D |
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L’humain, l’humain
authentique, est ailleurs, plus loin, plus profond que les faciles
superficies dans lesquelles nous risquons sans cesse de le cantonner.
L’ordre du ‘même’ n’épuise pas,
et de loin, la totalité. L’humain est béant sur
un ordre
qui n’est pas celui des
évidences quotidiennes qui règnent en superficie. Là,
les euphories vont au maximum d’être, d’avoir et de
paraître. En profondeur, par contre, s’ouvre l’infini
ordre de la béance.
Ici d’autres ‘valeurs’ ont cours. Le non-être,
le non-avoir, le non-paraître. Cet ordre de la béance
n’est pas immédiatement accessible. Pour s’y
retrouver quelque peu, il faut quelque chose comme une ‘conversion’
préalable. C’est alors que, derrière un ‘vide’
infini, s’appréhende, en creux, quasi par la négative,
une infinie plénitude.

A.
Béant sur un autre ordre
L’homme
n’existe authentiquement que dans l’abrupt de sa
verticale béance... Appelé
par un abîme de plénitude. Il ne peut y avoir d’humanité
vraie sans cet appel. Même si personne ne voulait l’écouter,
même si personne ne voulait l’entendre, il n’en
serait pas moins la fondamentale et constitutive pro-vocation de
l’humain. L’homme, simplement, inconsciemment ou
consciemment, se constituerait en négative inversion contre
lui. Personne ne pourrait savoir quel animal l’homme serait
sans lui. Avec lui, et à partir de lui seulement, est aussi
donnée la possibilité de ne l’écouter
point.
L’essentiel
de ta vie se joue et se décide sur un autre plan qui n’est
plus celui des évidences quotidiennes. Un ‘ailleurs’
qui est pourtant plus proche et plus présent que toutes les
présences et toutes les proximités mondaines, puisqu’il
coïncide avec le fin-fond de ton intérieur. Cet
essentiel, nous l’ignorons... En même temps nous savons
que nous ignorons. Ou du moins nous
pouvons savoir. S’il n’y avait pas ce savoir qui englobe
notre ignorance, nous pourrions vivre, comme l’animal, libres
de toute inquiétude métaphysique. Mais cela nous est
refusé. Notre ignorance n’est donc pas radicale !
Notre ignorance est de l’ordre de l’oubli.
Face à cette amnésie, devient nécessaire quelque
chose comme une 'anamnèse'.

Au plus profond des
profondeurs humaines on s’engouffre dans un abîme
insondable. Un 'Fond sans fond'. Et dans cet abîme est
l’habitation propre de Dieu. Cependant, ne sommes-nous pas
aujourd’hui, culturellement, promoteur d’un homme qui se
veut total – plus total que jamais – et qui, très
curieusement, s’interdit en même temps, en les refusant a
priori, des ouvertures et des dimensions essentielles ? Notre
projet d’humanité est tellement obnubilé par sa
réalisation totale que nous oublions les fautes contre la
totalité du projet lui-même. Plutôt que
d’accomplir ne fut-ce que partiellement notre totalité,
nous préférons réaliser totalement notre
partialité.

Notre
approche, ici, doit l'essentiel au mystique Johan Tauler
(1300-1361) D’emblée, pour lui, la ‘vocation’
spirituelle n’est pas une question de chapelle ni de sacristie
mais de simple humanité. Le profond appel de chaque homme est
de totale humanité, d’humanité d’avant la
grande schizoïdie, de divine humanité. Telle que créée
à l’image et à la ressemblance de Dieu. Telle que
rassemblée dans le plérôme christique. L’aventure
mystique n’est pas pour apporter un supplément ou un
perfectionnement. Elle a d’emblée une signification
ontologique. Elle est pour constituer l’humain dans son
authenticité. En découvrant la vérité de
Dieu, elle fait la vérité
de l'homme.
L’aventure
mystique n’est pas là pour apporter un complément,
un supplément ou un perfectionnement. Elle est là pour
assurer l’être authentique de l’homme. Il ne s’agit
pas essentiellement de faire; il s’agit d’être. Il
ne s’agit pas tellement de rendre l’homme meilleur; il
s’agit d’abord de le constituer humain. La morale suivra.
Son projet a d’emblée une signification ontologique.
Etre d’abord homme... Devenir réellement cet être,
devenir réellement humain, ne tolère pas de
demi-mesure. C’est une question du tout ou rien.
Fondamentalement, derrière le large éventail de masques
qui prolifèrent sur la scène du monde, il n’y a
pas d’intermédiaire possible entre l’homme animal
et l’homme divin ! Or cet être doit traverser le
néant. Pas seulement la négativité. Il s’agit
ici d’une traversée pascale radicale. Non seulement
exode et passage à travers le désert, non seulement
voie négative de descente en vue d’une rencontre, mais
rupture absolue. Mort et Résurrection.
Un profond
tropisme, quelque chose comme un secret instinct divin vers sa
dimension essentielle, appelle l'humain vers l'Autre.

Ainsi
est marquée la radicale discontinuité des ordres entre
l’homme animal et l’homme divin ! Un tel radicalisme
théocentrique ne peut que prendre violemment à
contre-courant nos schizoïdies modernes qui tablent sur
l’absolue finitude de l’humain clos sur lui-même,
ne trouvant ses propres fondations qu’en stricte immanence, et
toute descente dans les profondeurs ne pouvant ultimement que se
terminer en cul de sac où, éventuellement, ne règnent
plus que les pulsions biologiques, les structures aveugles ou les
absurdes mécaniques, l’insensé du ‘ça’
désire, du ‘ça’ parle, du ‘ça’
fonctionne... Tout autre est l’évidence première
de Tauler. Sa spiritualité des profondeurs – sa
psychologie des
profondeurs – ne
connaît pas ces clôtures, l’humain étant
infiniment ouvert, béant, sur un fin-fond sans fond qui
l’attire irrésistiblement, soumis à
une irrépressible attraction vers ce qui est la fin de l’homme,
à savoir son éternelle origine, sa source originaire,
l’état qui était le sien lorsqu’il est
sorti de Dieu... (Sermon
II pour la Nativité de saint Jean Baptiste). Dès lors,
le seul effort qu’il lui reste à faire est de ne pas
s’accrocher et de se laisser choir... Il ne peut pas ne pas
tomber en Dieu. La vérité de l’homme se trouve
donc dans la descente... Quitter l’homme sensible. Descendre
encore... Quitter l’homme rationnel. L’esprit
s’élance vers les ténèbres de l’inconnu
divin, dans les extrêmes profondeurs du fond sans fond.

Johan
Tauler voit l'homme à l’image de Dieu, à la fois
un et trine. Dans une perspective authentiquement judéo-chrétienne,
l’homme est fondamentalement un. Toutes les composantes de son
être, aussi bien matérielles que spirituelles, aussi
bien animales que divines, forment l’unité substantielle
de la personne.
Cette unité substantielle, cependant, n’a réellement
de sens que dans l’unité d’une visée. Ce
qui importe au mystique, c’est la personne dans son intention
foncière, dans son orientation essentielle, dans l’unité
de son projet. Cette fondamentale unité noue une trinité.
Etagés sur la verticale, de l’extérieur vers
l’intérieur, de la superficie vers la profondeur,
se superposent trois niveaux d’humanité. Il s’agit
moins de stratifications de substance que d’instances où
s’actue le projet d’humanité. A chacun de ces
niveaux règnent des facultés particulières et
s’origine un vouloir spécifique.
Tu
es trop grand pour ne t’appartenir qu’à toi-même !
Tel est le radicalisme théocentrique de cette mystique qui
prend si violemment nos schizoïdies modernes à
contre-courant. Descendre... Descendre dans tes profondeurs
transcendantes. T’abandonner au vertical mouvement qui te livre
à l’Autre. Qui te livre en même temps à ta
vérité profonde. Dès que tu commences ta
descente, cependant, se présentent mille raisons de ne pas
descendre.
L’intériorité
verticale
"Connais-toi
toi-même" dit la sagesse. Et l’expérience
mystique pourrait n’être que le retentissement en
profondeur d’une telle sentence. Sans doute l’est-elle
aussi, car sans 'toi' le mystère de Dieu ne sait où se
communiquer ni où se partager. Ce mystère commence,
pour toi, avec 'ton' mystère. Ici il faut immédiatement
marquer la grande différence chrétienne. Le mystère
divin s’identifie avec ton mystère, certes. Cependant
ton mystère est déjà plus que tien. Ton mystère
est embarqué là où tu n’es plus tout seul
maître à bord de toi-même. Là où tu
n’existes profondément que dans la traversée de
toi, la traversée de ta plus profonde différence, dans
la béance de ton ‘même’ vers l’Autre.
L’essentiel de ta vie se joue et se décide sur un autre
plan qui n’est plus celui des évidences quotidiennes. Un
‘ailleurs’ qui est pourtant plus proche et plus présent
que toutes les présences et toutes les proximités
mondaines, puisqu’il coïncide avec ton intérieur.
L’intérieur n’est pas le petit monde fermé
de tes intimités. L’intérieur est un abîme
insondable. L’intérieur est un univers infini. C’est
cet intérieur qui donne sens, ordre et valeur à
l’extérieur.

L’aventure se
joue donc sur la verticale abyssale. Dans la béance. Cette
verticale abyssale détermine la structure anthropologique de
l’être humain. De l’homme extérieur vers le
‘troisième homme’ à travers l’homme
de raison. Des facultés sensibles aux facultés
supérieures et de là au ‘Gemüt’. Du
haut vers le bas. De l’extérieur vers l’intérieur.
De la périphérie vers le centre. Vers ce fin-fond
mystérieux désigné tantôt comme ‘Royaume
secret’, ‘Désert intérieur’, ‘Divine
ténèbre’, ‘Abîme caché’...
L’absolu point de gravité. Dès lors l’homme
ne peut pas ne pas tomber.
Il porte en soi une ‘inclination éternelle’,
disons quelque chose comme une gravitation ou un tropisme vers son
éternelle origine. Il suffit de ne pas se crisper et de se
laisser tomber... Cette approche est à sa manière
révolutionnaire ! Il n’y est pas question de fuite
vers les hauteurs d’une ‘transcendance’
stratosphérique. Au contraire, c’est en son extrême
‘immanence’ que l’âme est appelée. Et
c’est là qu’elle trouve Dieu et se trouve
elle-même en vérité
L’homme est un
animal qui a mal à son animalité. Un animal ouvert sur
une autre dimension. Un animal traversé par la verticale. Sans
cette béance, il n’existe pas de vie spirituelle. La
verticale signifie la crucifixion de notre ‘naturelle’
horizontalité. Par elle, et par elle seulement, selon la
profonde pensée de Pascal, "l’homme passe l’homme
infiniment".
La traversée verticale se profile
entre d’ultimes hauteurs et d’ultimes profondeurs.
L’accent peut être mis sur les unes ou sur les autres. Le
mystique Tauler parle plus souvent de l’abîme que du
sommet. Par moments, il parle des deux en même temps, comme si
l’incohérence de l’image soulignait leur
inaccessibilité. Insondable altitude ou culminante profondeur,
à l’infini l’extrême acuminal et l’extrême
abyssal se rejoignent et coïncident. Tour à tour ou en
même temps ils signifient la grande différence par
rapport à l’horizontalité du milieu, l’ultime
mystère divin en l’homme. En régime chrétien,
cette verticale n’est pas seulement orientation ou projection.
Elle est ontologique dimension d’être. Elle hiérarchise
les constitutions anthropologiques, et parmi elles, en-dessous ou
au-dessus d’elles, structure une instance capable de Dieu.
La source est claire.
Seul le fleuve est boueux. Il s’agit de remonter le fleuve. Il
s’agit de faire retour à sa fondamentale origine. Ici,
le ‘moi’ ne peut être qu’obstacle. Ses
dimensions sociales, psychologiques, psycho-physiologiques, le
déploient dans l’empirie et l’emprisonnent dans
l’illusion. L’individualité, par son insistance
sur le ‘je’ personnel, signifie perte de l’universel,
constitution en idiosyncrasies divisantes et cristallisation en faux
être. La vérité, très loin au-delà
et en-deçà de l’ego phénoménal, est
dans le ‘Soi’. Là le vouloir est sans désir,
la connaissance sans pensée, la joie sans ego. Simple, pure et
silencieuse présence.
B.
Le fond sans fond
Cette
connaissance est tout d’abord voilée.
Les facultés
ne peuvent pas atteindre ce fond.
L’étendue qui se
présente dans le fond
n’a pas d’image qui la
représente,
pas de forme, pas de modalité
déterminée.
On n’y distingue pas un ‘ici’
et un ‘là’.
C’est un abîme
insondable
en suspension en lui-même.
Sans fond.
On
dirait des eaux qui bouillonnent en écumant.
Tantôt
elles s’engouffrent dans un abîme
et il semble qu’il
n’y ait absolument plus d’eau.
Le moment
d’après,
elles surgissent de nouveau en tumulte,
comme si elles allaient tout engloutir.
On s’engouffre
dans un abîme.
Et dans cet abîme est l’habitation
propre de Dieu.
Beaucoup plus que dans le ciel ou en toute
créature.
Celui qui pourrait y parvenir y trouverait
vraiment Dieu
et se trouverait lui-même en Dieu simplement.
Car Dieu ne quitte jamais ce fond.
Dieu lui serait
présent.
C’est ici qu’on prend
sensiblement conscience de l’éternité
et qu’on
s’y délecte.
Il n’y a là ni passé
ni futur.
Dans ce fond aucune lumière créée
ne peut pénétrer ni briller.
C’est
exclusivement l’habitation et la place de Dieu.
(Tauler,
Sermon II pour la Nativité de saint Jean Baptiste).
C.
Descendre
Laisse-toi
tomber... Comme la chose la plus ‘naturelle’ du monde. La
chute libre d’un corps vers son centre de gravité. Avec
une sorte de nécessité quasi physique. Il suffit de ne
pas retenir. Laisse-toi tomber... Tu ne tombes pas dans le vide ni
dans l’absurde. Tu tombes simplement au-delà de
toi-même. En Dieu. Laisse seulement Dieu tomber en toi. Et
laisse-toi tomber en Dieu. Ainsi pourrait se formuler, abrupte,
l’exigence mystique de Johan Tauler. A l’encontre de la
plupart des spiritualités qui marquent la polarité
acuminale, notre Rhénan, lui, même s’il lui arrive
aussi d’employer des images d’ascension, met toute
l’insistance sur l’autre polarité, à savoir
la béance et la descente dans l’abîme. La raison
profonde de ce mouvement est incontestablement à chercher du
côté d’Agapè et de la Kénose.
Laisse-toi tomber...
Tu ne tombes jamais
dans le néant. Car dans l’infini de la béance il
y a une présence.Tu ne peux pas tomber plus bas que Dieu. Tu
tombes en Agapè. Tu tombes en Dieu.

Tu ne peux pas ne
pas tomber en Dieu. C'est quasiment physique comme un tropisme ou une
pesanteur. Selon une gravitation quasi ‘naturelle’, Dieu
tombe en l’homme et l’homme tombe en Dieu. Pourquoi,
alors, le fin-fond du ‘cœur’ ne garde-t-il pas
ouverte sa ‘native’ béance ? Pourquoi ne
tombons-nous pas spontanément en sainteté ? La
raison profonde tient aux encombrements. Elle tient surtout à
l'orgueil.

Dès
que tu commences ta descente, se présentent mille raisons de
ne pas descendre. L’évidence des choses que tu quittes
est bien portante. Celle des choses que tu dois trouver est toujours
évidence crucifiée. Il te faut traverser des étendues
obscures et sauvages. Il te faut traverser ta propre angoisse. Tu vas
de déchirement en déchirement.
C’est de
l’ordre de l’éveil, de l’éveil à
une expérience libératrice, de l’éveil à
une expérience ineffable. Cela commence par un retournement de
toutes les puissances physiques, psychiques et spirituelles de
l’homme, à partir de leur naturelle extraversion
centrifuge dans le monde des phénomènes et des raisons
vers les profondeurs centripètes de l’extrême
intériorité. Une concentration. Mais sans effort
d’aucune puissance du mental, puisque l’ ‘effort’
reste encore, à sa manière, fût-il intériorisé,
projet de fuite centrifuge. Une concentration sans effort, donc, plus
passive qu’active, activement passive. Une concentration qui
n’est pas insistance mais disponible accueil au mystère.

Descends
simplement... Cherche Dieu à la verticale
de toi-même. Franchis tes
distances intérieures. Tu te livres à ta vérité
profonde. Tu te livres à l’Autre. Tu crois tomber dans
le vide. C’est une mystérieuse présence qui
t’accueille. C’est Dieu que tu rencontres en traversant
ta distance. lI faut noter qu’à l’encontre de la
plupart des mystiques Tauler ne privilégie pas la montée
acuminale
mais la descente
abyssale.
L’essentiel n’est pas de ‘monter’ mais de
‘descendre’. On verra plus loin la raison profonde de ce
mouvement qui n’est autre que celui d’Agapè et de
la Kénose.
Une telle chute passe par les plus
grandes profondeurs sans fond de l’intériorité.
Là l’esprit se perd en quelque sorte lui-même.
Au-delà de ses puissances, au-delà de la pensée,
au-delà de toute possible distinction, il s’éprend
de son propre mystère et coïncide avec la pure lumière.
Il fait l’expérience de l’ ‘illumination’.
Ainsi s’opère la naissance intérieure.
Exode
La
béance mystique s'ouvre dans la fissure de l’être.
La voie propre de la
mystique est négative.
A l’encontre de nos instincts et de notre logique il s’agit
de faire le vide,
le vide à tous les sens du mot et sous tous les aspects du
possible, pour atteindre la plénitude. Ascèse.
Purification. Détachement. Dépouillement. Oubli.
Silence. Béance. Néant.
La vie de l’Esprit
commence non par un plein mais par un vide. Dieu veut naître en
toi. Aucune autre naissance ne peut s’accomplir en même
temps. Voilà pourquoi le Saint Esprit fait deux choses en
l’homme. D’abord il le vide. Ensuite il remplit ce vide
autant et dans la mesure où il en trouve. Ce vide n’est
pas pour lui-même. Il est pour l’Autre. Il est pour la
Rencontre.
Pour accéder à l’homme
essentiel il n’est pas d’autre chemin que la voie
négative.
Plus tu te quittes, plus tu te retrouves. Autrement. Et très
certainement de façon plus authentique. Il faut quitter ton
déploiement dans les grandes largeurs faciles du monde. Il
faut quitter ta dispersion et tes divertissements dans l’opulence
de surface. Il faut quitter tes euphories unidimensionnelles. Il faut
quitter tes possessions et tes dominations dans la multiplicité
mondaine. Il faut quitter tes évidences phénoménales.
Il faut quitter
Ta
plénitude ne t’advient qu’en proportion de ton
vide. Il faut abandonner ton déploiement dans les grandes
largeurs faciles de la multiplicité mondaine. Il faut renoncer
à tes euphories unidimensionnelles et à tes
divertissements dans l’opulence de surface. Il te faut quitter
tes crispations possessives et dominatrices. Exercice toujours
périlleux puisqu’en te vidant tu risques de rester plein
encore de ton vide. Il faut abandonner ton abandon lui-même !
Impossible ? A moins que de laisser Dieu préparer
lui-même ton fond. les
enfermements de ton vouloir schizoïde.
Face au manque,
nous pensons tout de suite développement par construction et
progrès par accumulation. C’est dans leur contraire,
dans la négation, dans l’absence, dans le vide, que
Tauler voit l’essentiel de notre tâche d’hommes. Et
ce qui donne sens à tout le reste. Tous les réflexes
d’abondance de notre modernité crient leur horreur de ce
vide-là. Mais quand on a perdu l’Alliance il faut bien
couvrir sa nudité avec des expédients de fortune.
Alors, vidé, vidé surtout de son avoir et de son
paraître, que peut-il bien rester à l’homme ?
Symptomatique de notre misère, la tendance de questionner à
partir de nos trous à boucher là où Tauler,
partant de la surabondance de Dieu en nous, voit des encombrements à
éliminer. Nous voulons toujours en rajouter. C’est le
contraire qui est important. Il faut enlever... dépouiller...
vider...Ce vide n’est pas phobie de l’impur ni fuite du
monde. Il n’est pas négativiste manie d’hygiène
spirituelle. Il n’est pas suprême raffinement esthétique
de total dépouillement des formes. Il n’est pas
nihiliste ivresse d’absolu. Il n’est pas vertige
mystique. Il est simplement pour accueillir l’Autre qui vient.
Et le laisser faire.
La descente mystique est Exode.
Tu n’accèdes à la terre promise qu’à
travers une crucifiante libération. Que l’homme doive
ainsi se rompre lui-même pour accéder vraiment à
soi, qu’il ne s’appartienne pas de part en part, qu’il
ne soit essentiellement qu’à travers la transcendance
d’une verticalité infinie, que l’homme, selon
l’expression de Pascal, "passe l’homme infiniment",
est incontestablement l’affirmation la plus scandaleuse pour
notre modernité. Une telle affirmation, pourtant, correspond à
l’expérience fondamentale de la mystique chrétienne.
Cette expérience n’est pas phénoménale en
ce sens qu’elle serait épuisée par les choses
telles qu’elles se manifestent à moi. Elle n’est
pas non plus transcendantale au sens où elle s’identifierait
à l’ultime visée de mes extrêmes
possibilités. Elle est transcendante. Elle traverse les
représentations et sensibles et intellectuelles. Elle traverse
sa propre visée elle-même. Elle communie ultimement à
l’être-même d’un extrême réel.
La
descente est Exode. Mais une terre est promise. L’aventure
mystique n’est pas pour apporter un supplément ou un
perfectionnement. Elle est pour constituer l’humain dans son
authenticité. Elle a d’emblée une signification
ontologique. C’est en effet la verticalité
abyssale qui détermine la
structure anthropologique de l’être humain. Du haut vers
le bas. De l’extérieur vers l’intérieur. De
la périphérie vers le centre. Et ultimement vers le
mystérieux fin-fond...
D.
Briser les obstacles
Il
faut "crever les peaux". C’est de façon très
concrète que Tauler les évoque. Ces peaux multiples,
épaisses, noires, gluantes, nauséabondes, qui, dans
l’incroyable enchevêtrement de leurs excroissances,
recouvrent et obstruent les profondeurs de l’homme. Ainsi se
trouve bouché l’accès aux sources d’authentique
divinité en même temps que d’authentique humanité.

Mécanismes
de défense
Homme,
qui es-tu donc pour que Dieu puisse tomber en toi ? Qui es-tu
donc pour que tu puisses tomber en Dieu ? Qui es-tu donc pour
que l’Agapè de Dieu puisse être répandu en
toi ? Tu es béance
béante sur
un Infini. Il est à craindre qu’ici nos évidences
contemporaines ne puissent plus suivre. Ne tablent-elles pas sur la
radicale finitude,
la stricte immanence
et la totale clôture
de l’humain ? Reste un
‘je’, simplement virtuel, apparition épiphénoménale
d’un ‘ça’ logé en cul de sac. Le ‘ça
désire’ des pulsions biologiques. Le ‘ça
parle’ des structures aveugles. Le ‘ça fonctionne’
des absurdes mécaniques. Telle n’est pas l’évidence
de départ d’un Johannes Tauler. Sa psychologie des
profondeurs ou sa spiritualité des profondeurs ne connaît
pas de clôture. L’humain est infiniment ouvert, béant
sur un fin-fond sans fond. Et c’est dans cette ouverture que se
joue la décisive aventure de l’homme avec Dieu et de
Dieu avec l’homme.
Nos évidences contemporaines
veulent tabler sur la radicale finitude,
la stricte immanence
et la totale clôture
de l’humain. Reste alors un
‘je’, simplement virtuel, apparition épiphénoménale
d’un ‘ça’ logé en cul de sac. Voilà
le sujet personnel réduit à n’être plus que
l’écume devenue consciente de plus fondamentales
pulsions, de plus fondamentales structures, de plus fondamentaux
mécanismes inconscients. Le ‘je’ lui-même
n’a plus que la consistance du phénomène
flottant, fictif et illusoire, sur un magma d’épaisses
solidités telluriennes. Simplement ‘ça’. Ça
désire. Ça parle. Ça fonctionne. Neutre
structure et aveugle mécanique in-engendrée qui
s’auto-engendre ! Là où Freud situait encore
une dynamique pulsionnelle comme originaire motricité humaine,
un plus en-deçà se découvre: le règne du
pur discursif et des lois aveugles de la discursivité. Point
zéro du manque. Fonctionnement du désir in-sensé
dans le vide du sens évacué.

Radicalement
différente est
la vision chrétienne. Pour elle l’humain ne se
situe pas en horizontale clôture mais en verticale béance.
Infiniment ouvert.
Béant sur un fin-fond
sans fond. C'est
cette radicale béance sur un fin-fond
transcendant qui donne réalité
au JE. Face au 'je' fictif prisonnier du 'ça' piégé
en son cul de sac.

Contre un
tel vertical enracinement créateur d’humanité,
l’acharnement s’est fait extrême. Là, de
cette intériorité, Dieu devait être chassé
avec beaucoup plus de violence que de toutes les extériorités.
Aux mécanismes de refoulement et de défense on s’est
efforcé de prêter la solidité scientifique. Une
pléthore de ‘sciences’ dites humaines cache mal la
finalité occulte de leurs lucidités et l’ampleur
de l’acharnement thérapeutique pour ‘sauver’
l’homme de sa filiation divine. De guérison point,
cependant. On croyait que l’homme, enfin délivré
de son mystère, retrouverait son innocence. On croyait que
l’homme, enfin rendu, sans illusions, à la pure
immanence, s’épanouirait comme le plus bel animal dans
le plus beau jardin zoologique. C’est seulement un étrange
mal qui se mit à proliférer...

Le monde résiste
à sa transfiguration. Il est impossible que de l’immanence
bouclée en stricte immanence puisse sortir autre chose que du
tautologique trop humain. Il faut à l’homme plus que
l’homme pour devenir vraiment humain. Il lui faut l’Autre.
Il lui faut la grande Différence verticale. Il lui faut Dieu:
Mais le monde est lent à risquer ses sécurités
d’immanence. Il préfère articuler, désarticuler
et réarticuler à l’infini ses certitudes
installées. Il résiste à sa transfiguration. Ce
que notre modernité, piégée par ses enfermements
schizoïdes et par sa vision sédentaire du bonheur de
l’homme, est si viscéralement incapable de comprendre,
un regard qui fait sa Pâque, un regard nouveau-né, le
perçoit simplement. Dieu aime l’être dans sa
traversée du néant. Dieu aime la création se
faisant nouvelle. Dieu aime l’homme en résurrection. La
modernité, pourtant, insiste. Grandeur de l’homme ?
Mais quelle étrange grandeur qui doit passer par son autre !
Aliénation plutôt ! Et de protester pour l’homme.
Tout l’homme. Rien que l’homme.
Mais des
profondeurs, justement, Dieu ne se laisse pas chasser. Vous ne
pourrez jamais l’expulser. C’est ontologiquement
impossible. Vous pouvez seulement le refouler. Et l’entreprise
de refoulement s’est mise à fonctionner, à
travers notre histoire, avec l’implacable logique et la
farouche énergie des désespérés. La
‘puissance’ et la ‘gloire’ de l’homme
étaient en jeu.

On ne refoule pas
impunément Dieu. On refoule encore moins impunément ce
refoulement lui-même. Ce péché contre l’Esprit
est promis à la mort. L’homme est sans doute trop grand
pour être offert aux augures des maîtres penseurs de ce
temps. Le mystère des profondeurs humaines, même
barricadées, est trop saint pour être livré aux
trafiquants du temple. Alors qui nous sauvera ? Et si l’homme
d’aujourd’hui, l’homme occidental, malade de Dieu,
savait retrouver l’eau vive ! Et suivre le mince fil d’eau
qui, au travers de l’incroyable amoncellement de défenses
obstruant ses divines profondeurs, continue à sourdre, témoin
de la Source.

E.
L'Abîme appelle l'abîme
Cette
intériorité
verticale n’est
pas le petit monde fermé de tes intimités. Elle est un
abîme insondable. Elle est un univers infini. Ton mystère,
cependant, est déjà plus que tien. Ton mystère
est embarqué là où tu n’es plus tout seul
maître à bord de toi-même. Là où tu
n’existes profondément que dans la traversée de
toi, la traversée de ta plus profonde différence, dans
la béance
de ton même
vers l’Autre.
En tes extrêmes profondeurs abyssales, l’Autre appelle.
Selon la parole du psaume 41: l’Abîme
appelle l’abîme.
L’autre Abîme, l’Abîme divin, t’appelle
en ton abîme.

Dans
les extrêmes profondeurs abyssales, l’Autre appelle.
Selon la parole du psaume 41 Abyssus
abyssum invocat.
L'Abîme appelle l'abîme. L’autre Abîme,
l’Abîme divin, t’appelle en ton abîme.
L’évidence des choses que tu quittes est bien portante.
Celle des choses que tu dois trouver est toujours évidence
crucifiée. Il te faut traverser des étendues obscures
et sauvages. Il te faut traverser ta propre angoisse. Tu iras de
déchirement en déchirement. La terre promise n’est
que plus loin en avant.
L’essentiel de ta vie se joue et
se décide sur un autre plan qui n’est plus celui des
évidences quotidiennes. Un ‘ailleurs’ qui est
pourtant plus proche et plus présent que toutes les présences
et toutes les proximités mondaines, puisqu’il coïncide
avec le fin-fond de ton intérieur. Cette intériorité
verticale n’est
pas le petit monde fermé de tes intimités. Elle est un
abîme insondable. Elle est un univers infini. Ton mystère,
cependant, est déjà plus que tien. Ton mystère
est embarqué là où tu n’es plus tout seul
maître à bord de toi-même. Là où tu
n’existes profondément que dans la traversée de
toi, la traversée de ta plus profonde différence, dans
la béance
de ton ‘même’ vers
l’Autre.
En tes extrêmes profondeurs abyssales, l’Autre appelle.
Selon la parole du psaume 41: l’Abîme
appelle l’abîme.
L’autre Abîme, l’Abîme divin, t’appelle
en ton abîme.
Cet appel prend voix d’homme. Il
prend voix de Dieu. Dans l’Incarnation du Verbe. Il se fait
clameur, en nous, de l’Esprit qui crie "Abba !"
et atteste que, loin d’être orphelins, nous sommes de
race divine et de famille Trinitaire. La mesure de l’homme
n’est donc pas l’homme mais la démesure.
Nous sommes créés pour des choses démesurément
grandes.
Kénose
Il y a un lien très
fort entre mystique chrétienne et Kénose.
Celle-ci signifie la ‘descente’ comme dynamique
fondamentale d’une ‘montée’. Peut-il en être
autrement face au mystère du Christ qui s’abîme
dans la mort avant de ressusciter ? Le mystère de la
Kénose est identiquement le mystère d’Agapè.
Agapè te fait mourir avec le Christ. Agapè te fait
ressusciter avec lui. L’expérience mystique est
communion à ce mystère dans l’extrême
profondeur de toi-même. La mystique de Tauler, nous l’avons
vu, est mystique de l’abyssal. Sous le signe de la béance.
Laisse-toi tomber... Tu ne tombes jamais dans le néant absolu.
Dans l’infini de la béance, il y a une présence
que tu peux expérimenter. Tu ne trouves pas Dieu à
travers tes plénitudes. Tu trouves Dieu à travers ton
néant.
Tu ne peux pas tomber plus bas que Dieu. Tu
tombes en Agapè. Tu tombes en Dieu. Cette chute et cette
descente ne sont pas pour un nirvana mais pour une dramatique
participation au mystère du Christ crucifié. Notre Dieu
qui s’identifie à Agapè ne peut pas ne pas
descendre. Il descend même absolument en Jésus. Eros
monte. Eros ne peut que vouloir
monter. Du terrestre vers le céleste. Du malheur vers la
béatitude. De l’impur vers le pur. Du multiple vers
l’un... Eros veut se
sauver à tout prix. Agapè,
par contre, descend. Agapè veut tout
sauver dût-il se perdre. Agapè
embrasse le mal et traverse toute l’étendue de la
négativité pour en faire un espace de grâce. Dès
lors il ne peut exister de mystique chrétienne
qui n’embrasse la croix pour
mourir en Christ.
Le
grand discernement s’opère par la Croix, crise et
critère d’une authentique mystique chrétienne. En
solidarité mystique avec le Christ, à travers son
mystère douloureux et glorieux, s’ouvre la voie divine
par excellence, la voie de la kénose.
Cette scandaleuse Croix est à la démesure de
l’impossible de l’amour. Même pour Dieu le mystère
douloureux semble être la seule possibilité de faire
être Agapè. C’est la dérisoire faiblesse de
l’Agneau immolé
qui porte tout le péché
du monde. Et en même temps il apporte, Agneau pascal,
toute sa possible résurrection. Cet Agneau sur lequel pointe
le doigt de Jean le Baptiste gravé sur la pierre tombale qui
nous reste de Tauler. Ce mystère de la kénose est
infiniment scandaleux. Et pourtant, c’est lui qui est l’ultime
critère absolu de la vérité de notre condition.
Descendre... Se perdre... Mourir... S’anéantir... Au
fond de l’anéantissement s’opère un
mystérieux renversement.
Pour
une rencontre
L’expérience
abyssale n’est pas pour un nirvana, elle est pour une
rencontre.
Tu fais l’expérience de la Source Vivante. Tu fais
l’expérience de la communion avec Dieu. En même
temps tu te découvres toi-même en plénitude. Ton
être dans sa ‘naïveté’ première,
dans sa ‘nativité’, tel que sorti des mains de
Dieu, à son image et à sa ressemblance, au premier
matin de la création et tel que vagissant dans l’Esprit
sa divine filiation de grâce. Cet Esprit
du Fils qui se
joint à notre esprit pour crier: Abba,
Papa.
a u t r e s s e c t i o n s
1 - Le mystère de l'humain
2 - Béance sacrale
3 - Réalité spirituelle
4 - Intériorité personnelle
5 - Tu dois être humain
6 - La descente mystique
7 - La traversée de la différence
8 - Le clos et l'ouvert
9 - En alliance