
L'intériorité
n'est pas le tranquille espace où le 'je' pourrait trouver sa
'retraite' loin des vicissitudes de l'existence. Une intériorité
enfermée dans le 'même' du soi-même ne peut être
qu'une illusion pathologique. L'intériorité vivante
EX-siste dans la différence et à travers elle.
L’homme
est souvent séduit par la différence. Mais il la craint
plus souvent encore. Lorsqu’elle prend le visage de l’étrange,
de l’inconnu ou de la catastrophe. Inquiétant, menaçant
ou déconcertant. La rencontre de différence est
pourtant la grande chance de l’homme, même si elle est
ambiguë. La différence peut se présenter comme une
force de contrainte et d’asservissement, certes. C’est
cependant à travers l’étreinte d’un maximum
de différence qu’un maximum d’humanité peut
advenir. L’indifférence en elle-même est stérile
et insignifiante. L’indifférence tend vers le sens zéro.
La dynamique est fille
de la différence.
On peut même affirmer d’emblée que plus est forte
la différence, plus fort est la dynamique créationnelle
de la vie.

A.
Différence
L’incroyable
complexité de notre monde si infiniment différencié
ne sort réellement de son in-différence qu'à
partir de l'homme. Eternellement pourrait n’être qu’un
infini ‘même’
indifférencié.
Eternellement pourrait subsister un infini ‘il y a’ dans
son identité. Le même absolu... Une telle pensée
pourtant ne peut être qu’une fiction. Le fait de pouvoir
penser ce conditionnel le contredit en même temps. Que serait
en effet l’être sans la différence ?
L’être absolument in-différent
pourrait-il se
différencier du silence et même du néant ?
Mais déjà est la question. La plus petite possibilité
du plus petit questionnement déjà sort l’être
de l’indifférence. Déjà est la parole.
Déjà est la parole qui articule différentiellement
des significations différentielles. Déjà n’est
pas le même in-différent. Déjà l’autre
fait irruption. Déjà est la différence. Avec sa
double dramatique, ontologique et logique, d’une béance
et d’un désaccord. En même temps la différence
ouvre une plénitude. Elle expose aux dépassements. Il
n’est pas d’espérance sans traversée de la
différence.

L’homme est l’être
en exode qui ouvre à
l’infini un espace de la différence.
Il est un animal différentiel instaurateur de béance
dans la plénitude d’un donné-nature et sans cesse
pro-voqué à combler cette béance tout en
instaurant continuellement de nouvelles béances dans tous les
comblements eux-mêmes.
Mortelle
in-différence
Sans différence, sans
différence de potentiel, l'énergie atteint son point
zéro. Et partant notre mortalité. Cette loi se vérifie
à tous les
niveaux de
l'humain, depuis le plus matériel jusqu'au plus spirituel.
Pourtant, n'est-ce pas vers l'in-différence
que nous tendons sous ses mille
formes du pacifisme, de la tolérance, de la fraternisation ou
de la non-violence ? Jusqu'au kitsch, parfois, du `tout le monde, il
est beau, tout le monde il est gentil'... Cependant que deviendrait
notre monde sans les grandes différences
entre bien
et mal, entre
erreur et vérité, entre
Dieu et Néant, entre
sacré et profane, entre
ciel et terre, entre
juste et injuste, entre
sens et non-sens, entre
besoin et création, entre
relatif et absolu, entre
immanence et transcendance, entre
réel et idéal, entre
ce qui est et ce qui doit être,
entre
liberté et oppression, entre
péché et grâce...
?

La
protestation du sens
est
identiquement la protestation de la différence. Là où
ça ne proteste plus, il n’y a plus de sens. C’est
le règne de l’indifférence. C’est en
traversant la différence que l’humain se décide.
Il n’est de valeur
qui ne soit fondamentalement exigence de différence. Que
serait, en effet, le Bien en soi, le Vrai en soi, le Beau en soi, le
Juste en soi... s’il n’y avait pas en face, antagoniste
provocateur, le mal, le faux, le laid, l’injuste ? Dans la
faille entre le même
et l’autre
s’ouvre l’espace
de la différence,
l’espace d’une nouvelle nature et la chance d’un
monde nouveau que nous pouvons aussi appeler ‘culture’.

Une
culture, qu'elle soit historique ou personnelle, engendre de
plus en plus de différences.
Mais
déjà elle ne se constitue qu’à partir
d’une concentration
de différences.
A l’origine des multiples cultures historiquement apparues il y
a cette condition nécessaire bien que non suffisante de
quelque chose comme une ‘oasis’ de densité
humaine, le long d’un fleuve nourricier, par exemple, ou bien
dans une plaine fertile. Toute culture est inséparable d’une
agri-culture
qui sédentarise une
concentration humaine croissante. Aucune grande culture ne s’est
constituée sans céréale,
ce concentré miraculeux de glucides, de protides et de lipides
avec ses sels minéraux et ses vitamines... Ce milieu humain
concentré intègre un maximum de différences
personnelles, puisque l’homme est la seule espèce où
les individualités se différencient fortement et se
différencient d’autant plus fortement qu’ils
forment une plus grande communauté. C’est une telle
communauté étreignant un maximum de différence
qui devient source de culture marquante. Une telle concentration
communautaire induit toute une série d’autres
diversifications
et d’autres intensifications
comme par exemple la différenciation
des tâches ou la production plus intensive de subsistance.
C’est toujours une différence
concentrée en
même temps qu’une concentration
différenciée qui
fait ce mélange détonnant provocateur
d’humanité.
Il n'existe pas de grande culture qui
ne se soit constituée sans une source chaude puissante de
signifiants absolus: Dieu, l'Etre, le Cosmos, les Valeurs, le Sens...
Egalement avec des accumulateurs sémantiques bien chargés
comme la tradition, la religion, l'éducation, la sagesse
commune, les monuments de l'art et de l'esprit... Jusqu'à son
déclin un système culturel fonctionne grâce à
son ouverture
sur l'écosystème du
sens total. C'est ainsi qu'il peut être vivant. C'est ainsi que
sa vitalité spirituelle, c'est-à-dire sa néguentropie,
ne cesse de défier victorieusement la fatalité
entropique de la dégradation du sens.
Toutes les
cultures qu'elles soient historiques ou personnelles, toutes les
philosophies et toutes les religions du monde fonctionnent sur des
différences
pour elles radicales et essentielles.
Quelques exemples suffisent. Pour les prophètes de l’Ancien
Testament, l’infidélité et l’idolâtrie
face à l’Alliance. Pour Bouddha, la souffrance
universelle du karma face à la certitude d’une possible
libération. Pour Blaise Pascal, la misère de l’homme
face à sa grandeur. Pour Platon, l’oubli face au
ressouvenir des idées innées. Pour l’hermétisme,
le salut de l’âme face à sa chute dans un corps
matériel. Pour Marx, la libération de l’homme
face à son aliénation.
Déjà
notre parole n'est qu'à partir de la différence
Nous ne parlerions pas si nous
étions pleins.
Nous ne parlerions pas si nous n’étions que
ce que nous sommes.
L’animal est trop plein d’animalité et de lui-même
pour pouvoir parler. L’in-différence ne parle pas. La
parole commence avec la distance
et avec la différence.
La parole commence avec le refus.
La nature ne peut que se dire inconditionnellement ‘oui’
à elle-même. C’est le ‘non’ qui ouvre
la possibilité du logos. Ensuite, un infini se donne à
travers ce ‘non’. La pensée est essentiellement
acte critique.
Elle commence par dis-cerner. C’est-à-dire par refuser
les limites et les enfermements. “Tout
était mêlé,
dit Anaxagore, mais
vint l’entendement qui sépara tout pour le mettre en
ordre.” Au
Livre de la Genèse, c’est l’Esprit qui plane sur
le tohu-bohu... Pour séparer. Pour créer. C’est
ainsi que le logos se fait poïète
- créateur - d’infinie
nouveauté.
L'in-différence ne parle
pas. L’indifférence absolue n’est même
pensable qu’à la limite puisque la moindre pensée
n’est possible qu’à partir de la différence.
L’indifférence neutre – ne uter : ni l’un ni
l’autre – ne peut donc être qu’à la
limite. L’identité elle-même, si elle ne s’affirme
sur fond de différence, reste muette indifférence.
Avant la parole n’est que le tohu-bohu. Avec elle l’autre
advient. La parole commence avec la négation du néant.
Elle fait surgir l’être. Au singulier et au pluriel.
Comme aux origines du monde.
Aucune
signification ne peut naître sans brisure. Signifier, c’est
faire surgir au cœur même du donné naturel, poser,
donc opposer, des signes, des symboles. Sumbolon, sumballein, mettre
ensemble. Les deux moitiés dispersées du tesson brisé
qui, mises ensemble, correspondent et se correspondent, devenant
signe de reconnaissance. Rupture, dispersion et réunion.
Déploiement et reprise. Distance et rassemblement. Différence
et réunion dans l’identité. Le symbole
est d’abord un ‘quelque
chose’ pris du sein de la nature. A la limite, n’importe
quel ‘objet’ ou même n’importe quelle partie
d’objet. Tout dans le donné naturel a ‘vocation’
de devenir symbole. Mais il le faut briser. L’objet devient
‘inutile’; il est bon à être jeté.
Mais c’est là qu’il devient intéressant
pour l’homme ! N’est-ce pas une conduite étrange
– étrangère à la nature – de donner
ainsi valeur à un objet brisé ? Mais cette valeur
est ailleurs. Elle est autre. Elle est nouvelle. Elle est différente.
Et cette différence, c’est la signification. Dans la
rupture de ce-qui-est, autre chose devient possible. Ce
caillou-que-voici est rompu en tant que pierraille et devient,
éclaté, outil-qui-tranche. Et en même temps, il
peut devenir tout outil et outilité à l’infini.
Un infini possible ! Que n’a-t-on pas fait avec la pierre
depuis son premier éclatement ?
Parler,
c’est faire être une présence à travers son
absence. Parler c’est manifester du sens à travers des
signes. Le signe est essentiellement une chose ouverte à son
autre. Symbole au sens premier du mot. Le signe n’est pas par
lui-même, dans sa clôture. Il n’est que dans et par
l’intention de signifier. Lieu-tenant de l’autre. En son
absence. Parler, c’est traduire intentionnellement des
significations. Articuler du possible signifiant pour signifier.
Articuler, désarticuler, réarticuler le sens à
travers les médiations spatio-temporelles. Parler, c’est
traverser infiniment le champ symbolique. Le langage est l’in-finie
outilité de cette traversée. L’animal n’accède
pas au langage parce que le signe ne peut pas se libérer. Il
reste prisonnier de la chose, de la situation, des liens... L’homme
parle dans l’exode d’un monde bouclé en son même.
Le spécifique humain n’est qu’à partir de
la différence et ne se déploie qu’à
travers la différence. Il se dit et ne se dit qu’à
travers la différence. Dès le départ est la
différence sans laquelle la pensée et la parole ne
seraient pas. L’homme est ouvert à faire être
l’autre.
Nous
comprenons à travers un espace de contraires
L’espace
du logos se déploie entre
une multitude de polarités
antithétiques.
Cherchez dans votre
lexique habituel tous les mots qui y ont également leur
contraire, comme par exemple construire/détruire, etc. N’en
oubliez pas. Supprimez ces nombreux couples antithétiques.
Avec les mots restants, essayez de dire des choses pertinentes. Vous
mesurerez combien cela s’avère impossible. Tant il est
vrai que, directement ou indirectement, nous parlons et nous pensons
sur fond de différence. Parler et penser c’est
pro-voquer des différences et les dépasser en avant.

L’intelligibilité
est au prix de dichotomies. Il n’y a de pertinence qu’à
travers la différence. Mais ces dichotomies doivent à
leur tour être relativisées. Car elles n'existent,
concrètement, nulle part à l’état pur. Il
s’agit plutôt d’essences
ou de
concepts-polaires
au service d’une typologie
différentielle créatrice, dialectiquement,
d’intelligibilité.

Traversée
de ‘ta’ différence
La
vie spirituelle n’est pas progressif apaisement mais, au
contraire, montée d’une tension. Plus tu avances, plus
cette tension se fait extrême. Elle grandit, peut devenir
intolérable, et, arrivée à son paroxysme,
éclater. L’extrême expérience mystique est
crucifixion, écartèlement jusqu’aux racines de
toi-même. C’est en rupture plus qu’en continuité
que l’homme, homo viator, avance vers sa vérité
profonde qui est en avant de soi, dans son propre dépassement.
Route à parcourir, distance à franchir, différence
à traverser... Toute arrivée risque l’infidélité.
Elle ne peut être authentique qu’à la limite.
L’ultime accomplissement est eschatologie.
Tu ne finis
pas de traverser la différence tienne. La grande différence
entre ce que tu es et ton accomplissement divin. Tes négativités.
Mais aussi tes positivités toujours infiniment en-deça
de l’absolu de l’appel. L’incongruité entre
ton esprit et l’Esprit. Dieu
lui-même ne sait comment nous faire grandir sinon à
travers la différence.
Voyez
ce jeu de la différence chez saint Augustin entre ‘similitudo’
et ‘dissimilitudo’, concepts particulièrement
chargés de densité existentielle. La ‘dissimilitudo’
surtout, qui ouvre au désir un infini... Tel ce cri, au livre
septième des Confessions: "J’ai frémi
d’amour et d’horreur, me trouvant si loin de toi, dans la
région de la différence." Dans les étendues
de la ‘dissimilitudinis’... La différence.
Essentielle distance d’avec Dieu. Disproportion.
Non-coïncidence. Dissemblance. Foncière altérité
par rapport à ce qu’Il est. Distance à franchir
pour Le chercher. Disconvenance de tes efforts pour L’atteindre.
Dissonance de ta vie face à Sa perfection...
Essentielle
séparation d’avec Dieu. Disproportion. Non-coïncidence.
Dissemblance. Foncière altérité par rapport à
ce qu’Il est. Distance à franchir pour Le chercher.
Disconvenance de mes efforts pour L’atteindre. Dissonance de ma
vie face à Sa perfection... Cette ‘différence’
est d’abord ontologique. Elle situe l’être créé
en rupture d’avec le Créateur. Elle l’affecte d’un
indice de néant et le livre, contingent, à la
contingence. Ensuite elle est historiquement congénitale. Elle
vient de l’originaire compromission de l’humanité
dans son ensemble avec l’originel péché,
l’originelle rupture d’Alliance.
Une
profonde fêlure traverse la réciprocité d’amour
entre Dieu et l’homme, entre l’homme et l’homme.
Dans toutes les dimensions de son être l’homme est livré
à l’incomplétude, à la faillite, aux
négativités. Il est habité par une béance
qui sans cesse se veut combler et qui sans cesse se découvre
plus béante encore. Ce radical inachèvement, cette
‘différence’ qui est nôtre face à la
parfaite adéquation de l’image de Dieu au premier jour
de la création n’est cependant pas absolue négativité
close sur elle-même. Au contraire, elle révèle
une plus profonde vérité sur l’homme et recèle,
pour lui, une singulière possibilité
d’accomplissement.
Cette
différence est d’abord ontologique. Elle situe l’être
créé en rupture d’avec le Créateur. Elle
l’affecte d’un indice de néant et le livre,
contingent, à la contingence. Ensuite elle est historiquement
congénitale. Elle vient de l’originaire compromission de
ton humanité avec l’originelle rupture d’Alliance.
Le lien théologal est blessé. Une profonde fêlure
traverse la réciprocité d’amour entre Dieu et
l’homme, entre l’homme et l’homme. Dans toutes les
dimensions de son être, l’homme est livré à
l’incomplétude, à la faillite, aux négativités.
Il est habité par une béance qui veut sans cesse se
combler et qui sans cesse se découvre plus béante
encore.
Nous portons intensément en nous la nostalgie
de l’in-différence. Nous voudrions que toute différence
soit toujours, déjà, dépassée. Nous
tendons vers la parfaite ‘convenance’, vers l’absolue
‘coïncidence’, vers la totale ‘identité’
avec ce qu’est Dieu lui-même. Et ce fondamental désir
surgit des ultimes profondeurs de nous-mêmes, là où,
dans le ‘cœur’, nous nous identifions avec ce que
nous sommes de toute éternité dans le plan de Dieu, là
où nous coïncidons avec l’Image et la Ressemblance
de l’Amour créateur, bien plus, là où le
Père, dans l’Esprit, ne cesse d’engendrer son
Verbe bien-aimé et nous engendre fils avec lui. Et en même
temps cette ‘convenance’ n’est pas encore
accomplie. Dans le maintenant de mon existence temporelle, elle ne
l’est pas et elle ne doit pas l’être. Elle doit
rester en tension d’espérance jusqu’au seuil de
l’éternité. Elle traverse seulement,
verticalement, notre ‘différence’. Elle est comme
la lumière qui par moments la transfigure. Le souffle
eschatologique qui la traverse.
Ce radical inachèvement,
cette ‘différence’ qui est nôtre face à
la parfaite adéquation de l’image de Dieu au premier
jour de la création n’est cependant pas absolue
négativité close sur elle-même. Au contraire,
elle révèle une plus profonde vérité sur
l’homme et recèle, pour lui, une singulière
possibilité d’accomplissement.
B.
Traversée dialectique
La
logique de la traversée... La logique même de la
traversée existentielle de la différence. Une logique
apparemment illogique. Un affront à la logique simplement
logique. Elle s’appelle ‘dialectique’. Il ne faut
pas la confondre avec ses sous-produits. Avant même que le mot,
en son sens moderne, n’ait encore droit de cité dans
l’espace mental occidental, la réalité est là,
vigoureuse, encore libre de toute prison idéologique. Pas
encore constituée en mode de pensée et d’explication,
mais déjà constituante d’une extraordinaire
dynamique de l’être. Avant d’être loi de
l’esprit, la ‘dialectique’ est d’abord très
profonde loi de l’Alliance. Elle tire sa pertinence de
l’expérience du mystère pascal. Rupture. Exode.
Traversée vers la Terre Promise. Crucifixion. Mort qui éclate
en Résurrection.
La paradoxale vérité
que l’essentiel advient dans le passage. Non pas en in-sistant
sur le plein mais en ex-sistant à travers la béance.
Que la vérité de l’homme est en avant de l’homme.
Que la vérité de la condition humaine est dans sa
rupture et dans son ouverture. La dialectique est-elle
fondamentalement possible ailleurs qu’en régime de
grâce ? Lorsque la négativité, toute
négativité, sait qu’elle n’est pas absolue,
mais qu’à travers une mystérieuse gestation, elle
travaille à l’enfantement de l’autre.
Qui,
aujourd’hui, peut la comprendre encore dans la plénitude
de ses dimensions ontologiques, alors que depuis plus de deux siècles
nous l’avons ramenée à la raison de nos logiques
en finitude, de nos herméneutiques qui tournent en rond et de
nos clôtures schizoïdes ? Elle était la clé
de l’ouvert infini. Nous en avons fait un facile passe-partout
verbal pour des serrures de pacotille. Sa force originaire, profonde,
n’est pas d’abord dans l’instrumentalité
logique d’un processus explicatif mais dans une irréductible
réalité historiquement expérimentée et
vécue, fondatrice de nouvelle humanité: la Pâque
biblique. La dialectique non châtrée est pour la
transcendance. Elle traverse un monde qui résiste à
l’ailleurs. Elle affronte les choses qui refusent de devenir
autres que ce qu’elles sont. Elle est folle et fougueuse
aventure ‘hors de’. Irréductible négation
des enfermements. Explosion
de toute schizoïdie. Ouverture. Infinie Pâque de l’homme.
Infinie Pâque de l’être.
Ouvert
La
nouveauté n’est possible qu’à travers une
béance au cœur de la plénitude d'un 'même'.
Un même
affirmé et
posé absolument comme soi-’même’, reste
nécessairement clos sur lui-même. A partir de ce même,
clos sur lui-même,
jamais rien d’autre
ne peut être.
Pour qu’il puisse y avoir autre
chose que le
’même’, il faut que le même
se nie en tant que
’même’ et s’affirme en s’opposant comme
autre.
Mais une négation qui s’affirme ne peut pas ne pas être
affirmation.
Une opposition qui se pose ne peut pas ne pas être position.
L’autre risque
sans cesse de se reprend comme un même,
et de se clore sur lui-même.
A moins de laisser ouverte l’infinie altérité de
l’autre-autre...
L’authentique
possibilité dialectique implique une double ouverture et
partant une double rupture. L’une horizontale et l’autre
verticale. Ouverture horizontale de l’altérité
différentielle. Ouverture verticale de l’altérité
transcendante. La première s’ouvre dans la différence
entre le même
et l’autre.
La seconde s’ouvre dans la différence de la différence,
c’est-à-dire la transcendance.
Si l’affrontement
se réduit à la simple suppression de l’un par
rapport à l’autre, le dépassement ne signifie
rien de plus que la subsistance d’une position. Le combat cesse
faute de combattants ! L’affrontement doit donc rester
permanent. Et la véritable dialectique signifie cette
progression ininterrompue de toute position qui rencontre sans cesse
une op-position, laquelle op-position, se fixant en sa position, doit
à son tour affronter une nouvelle opposition. Et ainsi de
suite. Si le ‘même’ n’est pas éclaté
par l’ ‘autre’, il ne reste que lui-même et
jamais rien d’autre ne sera. La traversée de la
différence est accroissement. L’affrontement d’altérité
enrichit. A travers la distance une plus authentique proximité
se gagne. C’est à travers la rupture qu’advient la
plénitude. C’est en surmontant une opposition que la
position se consolide. C’est dans son passage à travers
la négation que l’affirmation accède à sa
vérité. Pour qu’il puisse y avoir autre chose que
le ’même’, il faut que le même se nie en tant
que ’même’ et s’affirme en s’opposant
comme autre. Mais une négation qui s’affirme est
affirmation. Une opposition qui se pose est position. L’autre
se reprend comme un même, clos sur lui-’même’.
A moins de laisser indéfiniment ouverte l’infinie
altérité de l’autre-autre.

Dialectique.
Dia-logos.
Le logos dans sa traversée. Une différence à
affronter. Une unité à conquérir. La dialectique
traverse de part en part la spécificité humaine. Comme
sa dynamique profonde. Elle n’est donc pas un moment logeable
en un point déterminé de notre démarche. Elle la
traverse de part en part. Elle y est omniprésente. Le
dépassement est à ce prix. La croissance est à
ce prix.
La
dialectique implique un moment de négativité. C’est
son moment essentiel. D’un plein, quel qu’il soit, clos
dans sa plénitude, jamais rien d’autre ne peut surgir.
La nouveauté autre n’est possible qu’à
travers un vide béant au cœur de ce plein. Une position
ne se dépasse en altérité nouvelle qu’à
travers son affrontement avec une op-position. C’est dire qu’il
ne peut s’agir d’un vide pour lui-même. Le vide
en-soi est vide et reste vide. Ici il faut une négativité
active, un acte d’opposition.

La dialectique est
contradiction ET assomption-dépassement (Aufhebung) de la
contradiction. L’affirmation affronte la négation. La
négation affronte l’affirmation. Cet affrontement,
cependant, ne reste pas affrontement indéfini au même
niveau. Il ne se termine pas non plus par la victoire unilatérale
de l’un sur l’autre, ce qui ne ferait qu’enfermer
le processus dans une affirmation stagnante. Au contraire, de cet
affrontement surgit un TROISIEME moment qui reprend en assomption de
dépassement – Auf-heben,
en allemand – les deux premiers moments antagonistes et, par
conséquent, signifie surgissement de nouveauté. Ce
troisième terme nouveau, en s’affirmant, affronte une
nouvelle négation. Et ainsi de suite. Le processus total de la
dialectique devient ainsi mouvement en avant, progrès. Une
chose n’est vivante, écrit Hegel dans la Science de la
Logique II, que dans la mesure où elle contient en soi la
contradiction et où elle est cette force de saisir et de
maintenir en soi la contradiction. La dynamique interne du processus
dialectique, son nerf moteur, est la négation. Non pas ’une’
négation, mais LA négation. La négation en tant
que contestation permanente. Négation et négation de la
négation à l’infini. Et Hegel de poursuivre: la
contradiction est la racine de tout mouvement et de toute
manifestation vitale; c’est seulement dans la mesure où
elle renferme une contradiction qu’une chose est capable de
mouvement, d’activité, de manifester des tendances ou
impulsions.
Le moment de négation est
donc le moment essentiel de la dialectique. Est-ce étonnant
puisqu'il s'agit du moment essentiel de l'esprit ? D’un
plein, quel qu’il soit, clos dans sa plénitude, jamais
rien d’autre ne peut surgir. La nouveauté autre n’est
possible qu’à travers un vide béant au cœur
de ce plein. Une position ne se dépasse en altérité
nouvelle qu’à travers son affrontement avec une
opposition. C’est dire qu’il ne peut s’agir d’un
vide pour lui-même. Le vide en-soi est vide et reste vide. Ici
il faut une négativité active, un acte d’opposition.

Le
surgissement du non au sein de l’inconditionnel ‘oui’
de la nature à elle-même représente une fissure
qui va s’élargissant en gigantesque faille. La distance
se creuse entre. Entre immédiat et différé,
entre présent et passé, entre présent et futur,
entre le désir et son effectuation, entre le même et
l’autre, entre l’apparaître et l’être,
entre la présence et l’absence, entre ce qui est et ce
qui doit être... Et dans cette distance s’ouvre un espace
nouveau et s’instaure la possibilité d’un monde
nouveau. Celui de la culture. Avec la possibilité de ce non
est donnée, nouvelle nature, la possibilité de l’homme
non pas d’abord comme substantif mais comme verbe actif.
Hominiser. Humaniser.
Singulière dynamique du
NON ! L’homme est l’être en exode qui risque
l’autre
dans l’incessante négation
du même.
Libérant la différence. Etreignant la différence.
Dépassant la différence. Si le même
jamais ne dit non à lui-même,
jamais rien d’autre
ne sera. Il ne peut que rester
éternellement lui-même,
clos en soi, piégé, fut-ce en sa perfection, s’il
refuse de s’ouvrir à l’autre, de l’affronter,
de se laisser traverser par lui. C’est la faille qui le sauve
de lui-même et l’ouvre à l’autre possible.
C’est sa vulnérabilité qui lui donne sa chance
d’infini. S’ouvrir à l’autre et l’étreindre.
Mourir dans cette étreinte pour surgir nouveau. Et ne se
boucler pas sur ce nouveau même. Mais encore s’ouvrir.
Affronter encore l’autre. Et l’autre de l’autre.
Infiniment.
Tout est donné en ce ‘non’.
Tout reste à conquérir et à se déployer.
Progressivement. Dialectiquement. Si le ‘même’
jamais ne dit non à lui-même, jamais rien d’
‘autre’ ne sera. S’il refuse de s’ouvrir à
l’autre, de l’affronter, de le traverser, il ne restera
éternellement que lui-même. Clos en soi. Piégé,
fût-ce en sa perfection. C’est la faille qui le sauve de
lui-même. C’est la béance qui l’ouvre à
l’autre possible. C’est sa vulnérabilité
qui lui donne chance d’altérité. S’ouvrir à
l’autre et l’étreindre. Mourir dans cette étreinte
pour surgir nouveau. Et ne se boucler pas sur ce nouveau même.
Mais encore s’ouvrir. Affronter encore l’autre. Et
l’autre de l’autre. Infiniment.

La négation est un acte
spirituel, l'essentielle et exclusive possibilité de l’esprit.
On ne l’attribue à la ‘matière’ qu’en
sacrifiant à l’animisme. Pour la ‘matière’
il ne peut y avoir de ‘négation’ que de
‘différence’ en extériorité. Du
contraire et non pas de la contradiction. Essentiellement une
différence de détermination. La négation d’une
matière donne simplement une non-matière, c’est-à-dire
un indéfini indéterminé. Pour qu’une
matière déterminée d’une certaine façon
puisse devenir une autre matière déterminée
d’une autre façon, il faut nécessairement une
nouvelle détermination. Or cette nouvelle détermination
ne peut pas venir de la négation. Elle ne peut venir que de la
première détermination ou bien d’une intervention
extérieure. Or le ‘matérialisme’ ne peut
pas ne pas exclure toute intervention extérieure. Reste donc
la première détermination. Comment cette première
détermination peut-elle donner naissance à de nouvelles
déterminations ? Et surtout, comment peut-elle donner
naissance à des déterminations d’ordre
supérieur ?
Paradoxale efficience de la
négativité !
Paradoxale efficience de ce moment de
refus, de distance, de différence, béant sur l’autre !
Depuis le premier outil. Depuis les premiers balbutiements. Tout
commence avec la désarticulation ! L’articulation
se désarticule pour que soit possible une nouvelle, une autre
articulation. Articulation croissante comblant une béance
croissante de signification. Signification croissante comblant une
béance croissante d’articulation. Dialectique au cœur
de l’articulation. Dialectique entre l’articulation et la
signification. Dialectique au cœur de la signification... La
matrice gestatrice du spécifique humain, la matrice
culturelle, qu’est-elle au fond sinon cette infinie efficience
de la béance ?
Singulière dynamique du
NON ! L’homme est l’être en exode qui risque
l’autre
dans l’incessante négation
du même.
Libérant la différence. Etreignant la différence.
Dépassant la différence. Si le même
jamais ne dit non à lui-même,
jamais rien d’autre
ne sera. Il ne peut que rester
éternellement lui-même,
clos en soi, piégé, fut-ce en sa perfection, s’il
refuse de s’ouvrir à l’autre, de l’affronter,
de se laisser traverser par lui. C’est la faille qui le sauve
de lui-même et l’ouvre à l’autre possible.
C’est sa vulnérabilité qui lui donne sa chance
d’infini. S’ouvrir à l’autre et l’étreindre.
Mourir dans cette étreinte pour surgir nouveau. Et ne se
boucler pas sur ce nouveau même. Mais encore s’ouvrir.
Affronter encore l’autre. Et l’autre de l’autre.
Infiniment.

La
critique
est l’instance de crise au cœur de toute certitude
donnée. Elle creuse les ‘vérités’ en
béance pour que soit une plus vraie vérité.
Toute certitude constituée est sans cesse niée. Mais
pas dans l’absolu. Elle est niée par une plus profonde
certitude constituante. Le NON de l’esprit n’est pas le
tout de l’esprit qui est plus profondément encore OUI.
Mais ce ‘oui’ n’est pas pour le milieu. Il est pour
les extrêmes. Le 'non' de l'esprit est au service de ce 'oui'
plus fondamental. Un 'non' relatif, c'est-à-dire en relation.
Un 'non' qui signifie le refus de rester sur place. Un 'non' de
dépassement au service d'une marche en avant. C'est le NON de
l'Exode qui refuse les terres de servitude en vue de la terre
promise.
La
dynamique dialectique
Elle
se déploie à travers un champ dynamique défini
par les quatre dynamiques fondamentales de notre verbe. Ouvrez
n’importe quel dictionnaire. Commencez en ‘a’ et
survolez l’ensemble des verbes. Combien en trouvez-vous qui,
directement ou indirectement, n’auraient aucun lien avec l’un
ou l’autre de ces ‘radicaux’ ? A eux quatre,
ils marquent une sorte de référentiel
dialectique d’un
champ dynamique pour l’ensemble des verbes du logos. Ils
définissent l’espace
matriciel du logos.
Radicaux à la racine de toute articulation et de toute
signification. Originelles affectations de toutes les dynamiques.
Coordonnées fondamentales de tous les lexiques possibles.
Dimensions premières avant même les concepts.
In-tentions originaires du parler. Ce sont comme les particules
fondamentales - les préfixes présidant au sens - qui
affectent les radicaux sémiologiques du verbe.
Ils
sont au cœur de notre
epistémè et de notre praxis:
les quatre
radicaux de notre verbe.
IN
: l’être, la position, l’affirmation,
in-sister, le même, l’inclusion, centripète, la
proximité...
EX
: hors de, la différence, l’op-position,
la négation, ex-sister, vers l'autre...
CUM
: ensemble, la consistance, la reprise,
rassembler, nouer...
TRANS
: ailleurs, la différence de la différence,
le dépassement, infini...

Ce
ne sont pas ces polarités en elles-mêmes qui donnent
l’intelligibilité mais le rapport créé par
la tension dialectique entre
elles. La double polarité antithétique de chaque
vecteur crée dynamiquement ‘une’ région
d’intelligibilité dialectique. Mais la riche complexité
ne peut pas s’élucider grâce à une seule de
ces régions d’intelligibilité. Voilà
pourquoi de multiples régions d’intelligibilité
dialectique créées par de multiples polarités
antithétiques concourent différentiellement et
dialectiquement dans l’espace global. Ces quatre radicaux
archéologiques ouvrent et définissent en même
temps la dynamique fondamentale de l’espace symbolique comme
espace dialectique. Cet espace est essentiellement ouvert. Sa
dynamique interne fait éclater toutes les clôtures. Cet
espace est universel. Il constitue comme l’universel
constituant, l’universelle dynamique culturelle constituante, à
la racine de toutes les cultures pluriellement constituées.
‘Ex’
provoque en quelque sorte le ‘in’ hors de lui-même.
La tension se résout dans le ‘cum’ et peut se
dépasser dans le ‘trans’. Comme si le logos ne
pouvait être pleinement chez lui que dans cet espace
quadridimensionnel... Ces polarités définissant
le champ dynamique de la différence et du dépassement
dialectique. Radicaux à la racine de toute articulation et de
toute signification. Originelles affectations de toutes les
dynamiques. Coordonnées fondamentales de tous les lexiques
possibles. Dimensions premières avant même les concepts.
In-tentions originaires du parler. Ces dynamiques originaires se
déploient dans l'espace nouveau du projet spécifiquement
humain qui est identiquement l'espace nouveau de la possibilité
dialectique.




L’authentique
possibilité dialectique implique une double ouverture et
partant une double rupture. L’une horizontale et l’autre
verticale. Ouverture horizontale de l’altérité
différentielle. Ouverture verticale de l’altérité
transcendante. La première s’ouvre dans la différence
entre le ‘même’ et l’ ‘autre’. La
seconde s’ouvre dans la différence de la différence,
c’est-à-dire la transcendance. Le ‘trans’
dit l’ouvert de l’humain. Il dit en même temps que
l’homme n’a pas le dernier mot sur lui-même.
L’homme est parole ouverte. L’homme est symbole de
l’Autre, la moitié visible de l’Autre, sa partie
émergée.

L’authentique
dialectique refuse de se laisser piéger par l'horizontale.
Elle connaît un quatrième
terme qui signifie
son 'explosivité'
permanente. Une dialectique
à deux moments
perpétue un mouvement pendulaire. Par exemple la ‘dialectique’
simplement binaire comme celle du ’yin’ et ’yang’
chinois, sans différence verticale et sans troisième
terme. Infinie oscillation entre in et ex. Les deux termes se
balancent selon une inter-compénétrabilité
infiniment complexe. Un tel mouvement ne fait que rythmer, de
déséquilibre en équilibre et d’équilibre
en déséquilibre, l’être éternel. Une
dialectique à
trois moments tend
vers le bouclage de la boucle. Par exemple la ‘dialectique’
de type hégélienne ou marxiste qui, elle, connaît
une différence verticale et un troisième terme. In
traverse sa différence ex pour se dépasser dans le cum.
Un réel procès d’altérité y est
donc possible. Cependant ce troisième terme, même s’il
est capable de relancer une nouvelle triade, reste de l’ordre
de l’aboutissement. Une plénitude s’y donne dans
la synthèse du ’cum’. Le mouvement différentiel
reste globalement piégé par l’horizontalité.
La transcendance se refuse au profit de la totalisation.
Seule
une dialectique à
quatre moments
procède dans l’ouvert du dépassement infini.
Ainsi la dialectique véritablement totale qui connaît un
quatrième terme signifiant son ex-plosivité permanente.
'In'
traverse sa différence 'ex'
pour se dépasser infiniment à
travers le 'cum'
vers le 'trans'.
Ce n’est que la quatrième dimension, celle de la
transcendance, qui peut conférer à la dialectique sa
réelle dynamique, sa dynamique infinie. Par cette quatrième
dimension seulement la dialectique devient véritablement
dialectique, c’est-à-dire plus qu’un mécanisme
simplement rationnel. Ce quatrième moment dialectique est
celui de l’Exode in-fini. Ce ‘trans’ ne cesse de
faire mal là où l’humain n’arrive à
étreindre sa plénitude sur elle-même. Il crève
inlassablement l’horizon des euphories immanentes. Sans lui,
pourtant, l’authentique humain n’est pas. Car l’homme
est l’être en exode qui risque l’autre dans
l’incessante négation du même. Libérant la
différence. Étreignant la différence. Dépassant
la différence.

Tenir
la dialectique jusqu’au bout est à la limite impossible.
Déjà le processus dialectique lui-même se
trouvera distendu dialectiquement, selon le double héritage,
entre une double polarité: l’ouverture
à l’infinie altérité:
la clôture
dans la totalisation d’identité.
Hegel, trop séduit par le système
et la totalisation
pour garder à la dialectique
sa dynamique de
rupture et son
infinie ouverture
d’altérité,
succombe finalement à la tentation de la clôture.
Clôture de l’identification
du réel au rationnel. Clôture
de la totalisation
en finitude du processus dialectique.
La dialectique finalement au rouet du système !
Scandale
que cette quatrième dimension et grandeur pourtant ! Par
elle, la raison est crucifiée et provoquée au
douloureux dépassement d’elle-même. En même
temps elle confère l’immortalité à ce qui
sans elle est voué à la mort. Paradoxe du trans. Il est
simultanément extrême débilité et extrême
puissance. A la réalité humaine qu’il affecte, il
confère en même temps une singulière faiblesse et
une extraordinaire capacité de survie malgré toutes les
vicissitudes de l’histoire. L’histoire d’Israël,
depuis quatre mille ans, est là pour témoigner. La
dialectique moderne se contente de la première ouverture. Elle
fonctionne essentiellement à trois termes: thèse,
antithèse, synthèse, cette triade pouvant être
répétée et poursuivie de niveau en niveau. Mais
même dans cette répétitivité le troisième
terme, la “synthèse”, signifie chaque fois
l’arrivée à un résultat. Il suffit ensuite
de reprendre cette triade. Elle se suffit en quelque sorte à
elle-même. La répétition faisant le reste. La
synthèse devenant thèse à laquelle s’oppose
une nouvelle antithèse, et ainsi de suite. Le processus fait
se suivre des différences. Il n’ouvre pas à la
différence de la différence. La double ouverture
d’altérité n’a
été réellement possible que dans et à
partir de l’espace judéo-chrétien
où, émergence
absolument unique, l’autre
a une priorité
logique, ontologique, sur le ‘même’. Si la réalité
dialectique a sa source dans la
Bible, la formalisation
dialectique se fera, et ne pourra
réellement se faire que dans l’espace occidental né
lui-même de l’affrontement dialectique entre la
composante grecque et l’exposante judéo-chrétienne.

La
dialectique, loi de l’Alliance. La dialectique est d’une
certaine façon un affront à la logique. Pourtant elle
prétend régir la pensée. Et, de fait, elle la
régit. De fait et non pas de droit ! Avant d’être
loi de la pensée elle est une loi expérimentale de la
vie vécue. Tous les avatars laïcisés de la
‘dialectique’, chez Hegel, avant lui et après lui,
sont des traductions d’un vécu préalable. Et ce
vécu est essentiellement l’expérience spirituelle
telle qu’en l’espace judéo-chrétien, et
dans un tel espace seulement, elle s’est déployée.
Avant d’être loi de l’esprit, la
‘dialectique’ est d’abord très profonde loi
de l’Alliance. Elle tire sa pertinence de l’expérience
du mystère pascal. Rupture. Exode. Traversée vers la
Terre Promise. Crucifixion. Mort qui éclate en Résurrection.
La paradoxale vérité que l’essentiel advient dans
le passage. Non pas en in-sistant sur le plein mais en ex-sistant à
travers la béance. Que la vérité de l’homme
soit en avant de l’homme. Que la vérité de la
condition humaine soit dans sa rupture et dans son ouverture. La
dialectique est-elle fondamentalement possible ailleurs qu’en
régime de grâce ? Lorsque la négativité,
toute négativité, sait qu’elle n’est pas
absolue, mais qu’à travers une mystérieuse
gestation, elle travaille à l’enfantement de l’autre.

L’homme
est l’être en exode qui risque l’autre
dans l’incessante négation
du même.
Libérant la différence. Etreignant la différence.
Dépassant la différence. Si le même
jamais ne dit non à lui-même,
jamais rien d’autre
ne sera. Il ne peut que rester
éternellement lui-même,
clos en soi, piégé, fut-ce en sa perfection, s’il
refuse de s’ouvrir à l’autre, de l’affronter,
de se laisser traverser par lui. C’est la faille qui le sauve
de lui-même et l’ouvre à l’autre possible.
C’est sa vulnérabilité qui lui donne sa chance
d’infini. S’ouvrir à l’autre et l’étreindre.
Mourir dans cette étreinte pour surgir nouveau. Et ne se
boucler pas sur ce nouveau même. Mais encore s’ouvrir.
Affronter encore l’autre. Et l’autre de l’autre.
Infiniment. La ‘dialectique’ est le mouvement global qui
dans un champ dynamique instaure la différence pour la
dépasser. Cela signifie la conquête du positif
à travers le négatif.
D’un plein, quel qu’il soit, clos dans sa plénitude,
jamais rien d’autre ne peut surgir. La nouveauté n’est
possible qu’à travers une béance au cœur de
ce plein.

C.
La traversée du mal
L'animal
n'est pas affecté par le scandale du mal. Seule l'intériorité
humaine peut l'être. Le mal, en effet, traverse notre liberté
et notre liberté le traverse.
Un
monde qui fait mourir l’Innocent, un monde qui crucifie le
Christ, un monde qui, deux mille ans après, invente Auschwitz,
révèle la massive présence de cette insondable
négativité qu’est son mal. Ce mal du monde
résiste, irrationnel, trans-rationnel, à toute possible
compréhension. Il renvoie la raison hébétée
du côté du dérisoire. Le mal est de trop dans
l’immanence. Il déborde l’immanence de toute part.
A sa manière il est transcendant, d’une sorte de
transcendance négative. Tremendum mysterium
iniquitatis !
Quelque chose va de travers
aux sources de l’humain
Vois:
mauvais je suis né, pécheur ma mère m’a
conçu.
(Psaume 51,7). Le péché à l’origine de
chaque humain. Un péché qui affecte l’humain à
sa source. Originel péché du monde. Le mystère
chrétien se nierait lui-même en le niant. Sans lui, quel
sens aurait la Rédemption ? Mais avant d’être
un concept théologique essentiel, le péché du
monde est une réalité d’expérience. Nous
ne naissons pas cent pour cent bons. Nous ne naissons pas en
harmonie. Une faille est là au creux de notre être. Et
aucune théorie ne peut en trouver la raison. Chassez-le –
comme l’ont essayé des générations de gens
mal ‘éclairés’ – et il revient au
galop ! Sous mille avatars. Pascal: Sans
ce mystère, le plus incompréhensible de tous, nous
sommes incompréhensibles à nous-mêmes. Le nœud
de notre condition prend ses replis et ses tours dans cet abîme;
de sorte que l’homme est plus incompréhensible sans ce
mystère que ce mystère n’est inconcevable à
l’homme.
(Pensée 438, Ed. Chevalier).
Le
péché des origines est chrétiennement,
bibliquement, indissociable du péché du monde, sa
racine trans-cosmique et trans-historique. Qu’est-ce que ce
péché du monde que l’Agneau désigné
par Jean le Baptiste peut porter et enlever ? Peut-être
seul le regard clair d’un enfant de l’Alliance permet-il
d’entrevoir sa consistance occulte et de le dévoiler
comme conspiration contre l’Alliance, contre Dieu et contre son
Christ. Un pacte d’anti-Alliance noué par une
mystérieuse solidarité schizoïde orchestrée
par le Satan qui est aussi Légion...
Un
péché
‘constituant’...
Cette
coalition irrationnelle doit pourtant se tenir à la base de
nos rationalités constituées, puisque loin de pouvoir
la maîtriser elles se trouvent asservies par elle. Quelque
chose comme un péché ‘constituant’ –
“peccatum peccans" selon saint Irénée –
derrière tous les péchés constitués.
Péché originaire. Primitive faille qui appelle la suite
de nos faillites. Première chaîne sur laquelle se trame
tout ce tissu d’iniquité qui recouvre la terre.
C’est
la matrice même de notre humanisation qui doit être
affectée par cette originaire négativité
conspirante. Et qu’est fondamentalement cette matrice du
spécifique humain, sans laquelle aucune animalité
n’accède jamais à l’humanité, sinon
la parole ?
Le
mal du monde distend le monde. Le péché du monde
crucifie le monde. Quoiqu’il fasse, il n’arrive plus à
se boucler sur sa païenne euphorie. Il se rompt. Il s’ouvre
sur la rédemption. La plaie profonde au flanc du monde crie sa
béance et sa transcendance.
Que
notre monde soit l’enjeu d’un affrontement qui le dépasse
heurte visiblement notre modernité. Après avoir réduit
la pluralité des ordres au seul règne phénoménal,
c’est-à-dire transparent à notre seule
possibilité scientifique d’aujourd’hui, nous
présupposons un monde axiologiquement neutre, aseptisé
de l’invisible. La science peut certes prétendre, et
fort légitimement, qu’un tel monde lui suffit. Mais le
monde, lui, n’a aucune raison d’être sûr,
qu’ainsi réduit, il se suffise à lui-même !
Il a au contraire beaucoup de raisons pour soupçonner en ses
béances des ouvertures vers sa propre transcendance.
La
modernité expulse aussi violemment la croix qu’elle
expulse la transcendance. Ce Messie crucifié qui, depuis les
origines, est folie pour les païens reste, aujourd’hui,
plus folie que jamais. Qu’est, en effet, la croix sans
transcendance, sinon absolu non-sens ? Elle qui EX-pose. Elle
qui est Exode absolu. Hors de... Mais vers quoi ? Vers qui ?
Vers où ? Vers le néant ? Ou vers
l’Autre ?
La croix est crise de l’être
dans toute sa largeur et dans toute sa profondeur. Elle est déroute
de toutes les valeurs. Elle est faillite de toutes les logiques.
Ainsi elle peut être au sens le plus originaire et le plus fort
du terme DIS-cernement. Le regard charnel, conditionné à
ne jamais voir que l’envers du monde, ne comprend pas la
profondeur transcendante du mystère de Dieu tel qu’il
peut se partager avec l’homme divin. Il faut pour cela
descendre en ses propres profondeurs. Là seulement le ‘coeur’
voit.
Congénital
Le
péché du monde se transmet comme une hérédité.
Mais pourquoi nécessairement chercher du côté des
gènes physiques ? Ce qui est spécifiquement humain
ne se transmet-il pas de façon plus ‘spirituelle’ ?
En tant qu’êtres humains ne sommes-nous pas
essentiellement fils et filles d'une parole humanisante, d’une
culture ? Nous
sommes engendrés humains dans une ‘matrice’ plus
culturelle que physique. Cette matrice est essentiellement communauté
de parole. Elle devient matrice de péché lorsque cette
communauté de parole, refusant le Logos de Dieu, se noue,
discours dominant schizoïde, en autonomie sur elle-même.
Donc
un péché ‘naturel’, en quelque sorte. Un
péché de seconde nature, cependant, puisque la
Révélation désigne son origine dans un acte
libre de l’Homme-Adam au début de
l’humanité.
Surgissent alors trois questions qui
restent énigmatiques. a) Quand, au cours de l’évolution,
y a-t-il réellement ‘Adam’, l’homme ?
Faut-il le chercher très loin en arrière, parmi les
anthropoïdes archaïques ? Faut-il le chercher avec
l’émergence de l’homo sapiens-sapiens ?
Est-il apparu à un stade plus tardif, quelque part à la
jonction du Mésolithique et du Néolithique ?
b)
Quelle a été la nature exacte du premier péché ?
c)
Comment ce péché peut-il se transmettre de génération
en génération ?
Ces questions resteront
sans doute ouvertes pour toujours. Ce qui ne doit pas interdire de
chercher encore. On voudrait ici les situer dans une perspective qui
n’est autre que celle qui éclaire déjà
l’ensemble de notre recherche. Ces trois questions renvoient à
une autre, essentielle. Qu’est-ce qui ‘engendre’
réellement l’homme en tant qu’homme ?
Qu’est-ce qui engendre originellement l’homme en tant que
pécheur ? Quelle est ultimement la ‘matrice’
de l’humain ?
Nous naissons humains dans une
matrice
qui n’est pas seulement physique. La matrice biologique
n’engendre encore que les préalables. C’est une
autre matrice qui met au monde l’authentiquement humain. Elle
n’est pas de l’ordre des corps. Elle est de l’ordre
de l’esprit. La matrice qui engendre l’authentique humain
est de l’ordre du Souffle. Elle est de l’ordre de la
Parole. Elle est de l’ordre du Logos. La Rhua Yahvé
depuis l’origine de la création. Le Logos de Dieu qui
rend à l’homme l’essentiel par quoi il s’humanise,
la Parole.
S’hominise, donc, celui qui peut entrer en
communauté de parole. S’humanise pleinement celui qui
peut entrer en communion d’Alliance.
Que
peut être dès lors le péché des origines
sinon un refus de communion dans le Logos ? Une perversion de la
parole sans laquelle l’homme ne peut pas être réellement
humain. Un péché contre la parole de l’Alliance.
Un enfermement schizoïde contre l’Alliance. Avoir préféré
la parole du père du mensonge à la parole de l’Alliance
avec le Père.
Négativités
La
négativité représente la dissidence absolue.
L’extrême de l’autre
de trop. Absolument déconcertant. La souffrance. Le mal.
L’échec. Le péché. La mort... Négativités
issues du hasard. Négativités produites par les
libertés. En face d’elles toutes les idéologies
du monde restent idiotes. Et grimaçantes. Il peut toujours y
avoir quelque part du récupérable prêt à
nier la négativité. Mais reste, massif, incontournable
et irréductible, le sans-réponse et le sans-solution.
De trop. Gratuitement de trop. Croix seulement. Ici l’idée,
sa cohérence liquéfiée, bégaye. Non
seulement elle n’est plus d’aucun secours mais encore par
elle de nouvelles négativités sont produites. Idée,
en ton nom que de terreurs engendrées !
Le cercle
vicieux d’une érotique logique tourne en rond, condamnée
à justifier l’injustifiable. L’échec des
optimismes nourrit les évasions. Reste le divertissement
libertin. Reste à cultiver son jardin. Reste la fuite de
l’esthète. Reste le dépaysement dans l’étrange.
Reste le refus entretenu.
Reste la révolte couvée...
De toutes les
attitudes devant la négativité une seule ne récupère
rien. Et gagne tout. Pour elle la négativité pro-voque
à naître à une vérité plus
profonde. Dans l’écartellement. A travers la rupture.
Crucifiée. Paradoxe absolu d’une croix
qui crucifie toutes les certitudes du monde et les expose à
leur possible résurrection. Révélant les
négativités comme péchés
et allant jusqu’à les faire éclater en grâce.
Tout le ridicule du monde ne peut rien contre cet ‘ouvert’
qui s’appelle la foi,
en sa nudité exposée à une plénitude
infinie. Le croyant l’entrevoit. Dans l’extrême
d’un crucifiement.
D.
Exode
L’humain
est béant sur sa différence. Une altérité
qui reste incontournable. Toute dynamique spécifiquement
humaine n’est jamais sans être aussi hors de soi, en
avant de soi. L’ultime moment dialectique
signifié par le ‘trans’
engage l’humain dans l’Exode in-fini. Ce ‘trans’
ne cesse de faire mal là où l’humain n’arrive
à étreindre sa plénitude sur elle-même. Il
crève inlassablement l’horizon des euphories immanentes.
Sans lui, pourtant, l’authentique humain n’est pas.
L’homme est l’être en exode qui risque l’autre
dans l’incessante négation du même. Libérant
la différence. Étreignant la différence.
Dépassant la différence.

Il
faut se savoir en prison pour s’évader. Ce n’est
que dans la distinction d’un dedans et d’un dehors que se
constitue la conscience d’être prisonnier et, partant, se
construit la prison. Mais sans cette prise de conscience jamais une
libération ne serait possible. On ne quitte pas ce qu’on
prend pour un paradis.
L’homme est l’animal qui
sort de la caverne. Un animal bizarre. Proprement anormal si l’on
considère les normes de la vie simplement biologique. Une
négation au cœur de la massive affirmation vitale. Et
que proteste Nietzsche avec toute la modernité ! Nous ne
bouclons la boucle de l’animalité qu’en nous niant
nous-mêmes. L’authentique humain est en exode. L’homme
inachevé entraîne en son inachèvement tout ce sur
quoi il porte sa main ou son regard. Il le reprend en son projet. Il
refuse à la nature le droit d’être achevée.
Ce refus est culture. En même temps la culture ne cesse
d’engendrer et de faire grandir les différences.
Dialectique
pascale
La dialectique non châtrée
est pour la transcendance. Elle traverse un monde qui résiste
à l’ailleurs. Elle affronte les choses qui refusent de
devenir autres que ce qu’elles sont. Elle est folle et
fougueuse aventure ‘hors de’. Irréductible
négation des enfermements. Ex-plosion de toute schizoïdie.
Ouverture. Infinie Pâque de l’homme. Infinie Pâque
de l’être. Qui, aujourd’hui, peut la comprendre
encore dans la plénitude de ses dimensions ontologiques, alors
que depuis plus de deux siècles nous l’avons ramenée
à la raison de nos logiques en finitude, de nos herméneutiques
qui tournent en rond et de nos clôtures schizoïdes ?
Elle était la clé de l’ouvert infini. Nous en
avons fait un facile passe-partout verbal pour des serrures de
pacotille. Sa force originaire, profonde, n’est pas d’abord
dans l’instrumentalité logique d’un processus
explicatif mais dans une irréductible réalité
historiquement expérimentée et vécue, fondatrice
de nouvelle humanité: la Pâque biblique.

A
travers toute l’expérience humaine, c’est dans la
Bible et dans la Bible seulement que ce ‘hors de’ et cet
‘en avant’ trouvent leur pleine pertinence. Un peuple
peut-il s’aventurer aussi loin avec son Dieu sans qu’il
n’en soit marqué au plus profond de son être et de
sa culture ? L’Exode est l’expérience
originaire dans la Bible et la lumière centrale de son
écriture. C’est à partir de l’Exode que
prend sens et ce qui précède et ce qui suit. Pour les
païens, tout est toujours au départ. La suite est aux
émanations et aux dégradations, avec, dans la meilleure
hypothèse, le possible retour vers l’origine. Dans la
Bible, dont la langue, déjà, ne distingue pas vraiment
entre présent et futur, alpha est pour oméga et
l’eschatôn est principe.
La Bible se résume
en l'Exode.
C'est-à-dire ce mouvement infini hors
de. Tout le reste
est en dépendance de l'Exode. Même la ‘Création’.
Si le concept de ‘création’ est fondamental dans
la théologie biblique, celui d’ ‘histoire’
ne l’est pas moins. Les deux se rejoignent en un profond
rapport à la fois logique et ontologique. La ‘création’,
premier temps de l’histoire, ouvre l’histoire comme une
suite indéfinie de moments créationnels.

Exode de toutes choses hors
du néant.
Irruption de l'originel Alpha qui tend ensuite vers Oméga,
dans l'ouverture d'un en
avant vers ce topos
du futur qui est u-topos.
Si bien que la véritable genèse est moins au début
qu'à la fin. Cette tension vers la nouvelle
création.
Cet eschaton
d'une nouvelle terre et de nouveaux
cieux. Cette montée vers la nouvelle Jérusalem, qui
n'aura plus ni soleil ni lune comme luminaire mais seulement le Fils
de l'Homme. Et peut-être l'homme moderne n'a-t-il pas encore
fini d'explorer les profondeurs de la matière telle que la
Bible la pressent en ses infinies possibilités créationnelles.
Un très profond lien
entre cosmos et logos. Quelque chose
comme une ‘matière spirituelle’ avec ses
possibilités d’infinis développements
c'est-à-dire d'infinis exodes
de formes. Vers un nouveau concept de
‘nature’ qui, d'une part, ne serait plus mécaniste
et qui, d'autre part, n'aurait plus besoin d'un Dieu
transcendant.
Avant
d’être loi de l’esprit, la ‘dialectique’
est d’abord très profonde loi de l’Alliance. Elle
tire sa pertinence de l’expérience du mystère
pascal. Rupture. Exode. Traversée vers la Terre Promise.
Crucifixion. Mort qui éclate en Résurrection. La
paradoxale vérité que l’essentiel advient dans le
passage. Non pas en in-sistant sur le plein mais en ex-sistant à
travers la béance. Que la vérité de l’homme
soit en avant de l’homme. Que la vérité de la
condition humaine soit dans sa rupture et dans son ouverture. La
dialectique est-elle fondamentalement possible ailleurs qu’en
régime de grâce ? Lorsque la négativité,
toute négativité, sait qu’elle n’est pas
absolue, mais qu’à travers une mystérieuse
gestation, elle travaille à l’enfantement de l’autre.
La dialectique est d’une certaine façon un affront à
la logique. Pourtant elle prétend régir la pensée.
Et, de fait, elle la régit. De fait et non pas de droit !
Avant d’être loi de la pensée elle est une loi
expérimentale de la vie vécue. Tous les avatars
laïcisés de la ‘dialectique’, chez Hegel,
avant lui et après lui, sont des traductions d’un vécu
préalable. Et ce vécu est essentiellement l’expérience
spirituelle telle qu’en l’espace judéo-chrétien,
et dans un tel espace seulement, elle s’est déployée.

Le ‘trans’ dit
l’ouvert de l’humain. Il dit en même temps que
l’homme n’a pas le dernier mot sur lui-même.
L’homme est parole ouverte. L’homme est symbole de
l’Autre, la moitié visible de l’Autre, la partie
émergée de l’Autre. L’homme est parabole de
l’Autre. Il ne cesse de dire l’infini de l’Autre.
En cette ouverture de l'infini, la liberté trouve son infini.
Il
faut se savoir en prison pour s’évader. Ce n’est
que dans la distinction d’un dedans et d’un dehors que se
constitue la conscience d’être prisonnier et, partant, se
construit la prison. Mais sans cette prise de conscience jamais une
libération ne serait possible. On ne quitte pas ce qu’on
prend pour un paradis.
L’homme est l’animal qui
sort de la caverne. Un animal bizarre. Proprement anormal si l’on
considère les normes de la vie simplement biologique. Une
négation au cœur de la massive affirmation vitale. Et
que proteste Nietzsche avec toute la modernité ! Nous ne
bouclons la boucle de l’animalité qu’en nous niant
nous-mêmes. L’authentique humain est en exode. L’homme
inachevé entraîne en son inachèvement tout ce sur
quoi il porte sa main ou son regard. Il le reprend en son projet. Il
refuse à la nature le droit d’être achevée.
Ce refus est culture. En même temps la culture ne cesse
d’engendrer et de faire grandir les différences.

Hors
du cycle de l'éternel retour
Pour
les païens, tout
est toujours au départ. La suite est aux émanations et
aux dégradations, avec, dans la meilleure hypothèse, le
possible retour vers l’origine. Dans la Bible, dont la langue,
déjà, ne distingue pas vraiment entre présent et
futur, alpha est pour oméga et l’eschatôn est
principe. Le cycle de l’éternel
retour semble
définir, depuis toujours et comme allant de soi, le cadre,
l’espace, le temps et le mouvement du projet humain. Rien ne
semble pouvoir se dérouler hors de la roue
fatale qui,
annihilant le temps de l’histoire, ramène en coïncidence
la fin avec l’origine, et enferme la dramatique de l’existence
dans la répétitivité archétypale. Elle
désamorce toute urgence et représente ainsi la plus
formidable défense contre le risque de l’aventure
existentielle et de l’engagement.

Le
temps
dé-compose. Il ex-pose
l’être hors de lui-même. Il donne lieu à du
non-être. Une chose était et puis elle n’est plus.
Ou bien elle n’est pas encore. Le temps s’écoule
et fait écouler toute chose avec lui. Déperdition
d’être. Dégradation. Evasion d’être.
Fuite en avant. Ce qui dépend du temps simplement ad-vient
dans sa gratuité événementielle comme accident
ou s’écoule, irréversible, dans l’irrécupérable.
Absurde hors de. C’est Parménide qui a raison contre
Héraclite ! Et pourtant Héraclite a raison contre
la raison ! On ne nie le temps qu’en trahissant l’être
réel. On ne nie le temps qu’en trahissant la pensée
elle-même.

C'est
un moment extraordinaire dans l’évolution de l’humanité
que celui de la rupture
du cycle de
l’éternel retour. L’homme ose briser
le cercle et
marquer sa différence
d’avec
l’ordre cosmologique. S’ouvre ainsi l’espace
nouveau où se déploie la liberté.
Désormais l’homme prend conscience de lui-même
comme créateur et comme acteur. Il quitte le destin pour
courir le risque de sa destinée. Avec l’émergence
de l’Histoire,
le cercle de l’éternel retour va se briser. Le
scandaleux et irrationnel écoulement temporel prendra valeur
pour lui-même. Le temps n'aura plus besoin de trouver
consistance en remontant aux origines et en se régénérant
'en arrière'. Il deviendra en lui-même et pour lui-même,
'en avant', dynamique de genèse nouvelle. Pour les païens
tout est toujours au départ. La suite est aux émanations
et aux dégradations. Dans la Bible Alpha est pour Oméga,
sans retour, et l'eschatôn est principe.

L'homme
entre en Histoire hanté par la boucle qui se boucle. Mais ce
retour dans l’éternel retour est désormais
impossible.
L’humain est irrémédiablement livré à
l'aventure et au risque. Ce n'est que ‘virtuellement’
qu'il peut tenter de boucler quand même la boucle de sa
compréhension. En construisant une philosophie
de l'Histoire.
Toutes les philosophies de l'Histoire veulent ainsi ramener
l’Histoire à la raison. Leur échec est cependant
patent. La raison de l'Histoire, en effet, n'est pas dans la raison
mais dans l'ouverture de l’Histoire qui crucifie la raison.

L’Exode, un
événement historique unique et en même temps
paradigme pour l’homme de tous les temps. Paradigme de toute
authentique libération. Paradigme de l’espérance.
Tu n’as jamais fini de quitter les terres de servitude.
Archétype de tout exode : la sortie d’Egypte, la
traversée du désert, l’entrée en terre
promise. Une suite de jubilations et d’anti-jubilations. Une
série de jubilations sur fond de négativités.
Libération après les séculaires servitudes en
terre étrangère. La manne en abondance après la
faim. L’eau du rocher après la soif. La guérison
par le serpent de bronze après les morsures venimeuses. La
nuée lumineuse après les longs silences de Dieu. Le
retour de Moïse après l’absence déroutante
du guide. La terre promise après une si longue marche à
travers le désert... La jubilation n’est jamais en
continu. Elle est au départ. Elle est surtout à
l’arrivée. Entre les deux, il lui faut traverser des
étendues arides. Mais déjà le mystère
chrétien n’étreint-il en même temps les
mystères joyeux, douloureux et
glorieux ?
Eschatologie
L'histoire
quitte le cercle de l'éternel retour et expose l'humain
à une aventure à travers le temps. L'eschatologie
chrétienne ouvre ce temps lui-même dans la tension
entre ce qui 'est' et ce qui 'sera', entre 'déjà 'et
'pas encore'...
L’eschatologie
est la vision des ‘choses
ultimes’ – ta eschata, en grec – en même
temps que celles des ‘fins dernières’ de l’homme.
Qu’est-ce qui advient ‘après’ ? Après
les limites de l’espace et du temps de notre condition humaine.
Pour se dire, l'eschatologie utilise le plus souvent le genre
apocalyptique. ‘Apocalypse’ – apokalypsis en grec –
veut dire ‘révélation’. Elle veut être
‘découverte’ de l’état et du statut
définitifs des choses, terrestres et célestes, à
la ‘fin’ de l’Histoire.
Alors que pour
l'Ancien Testament et le judaïsme l’eschatologie
se réalise
à la ‘fin’ des temps, pour le christianisme, la
totalité des temps est déjà accomplie en Jésus
Christ. L’eschatologie
n’est donc
pas essentiellement pour la ‘fin des temps’. En Jésus
Christ la totalité des temps est déjà accomplie.
C’est le ‘maintenant’ – le kaïros –
qui est eschatologique. Sans doute y a-t-il aussi un futur
eschatologique qui ouvre sur l’ad-venir de radicale nouveauté.
La parousie. La résurrection de la chair. le Jugement dernier.
Le règne cosmique de Dieu. Mais dans le Christ et par le
Christ ces événements sont déjà
‘actuels’. Ils nous ‘arrivent’ dans le
‘maintenant’ existentiel de la foi.
Il y a donc
une unité foncière de l’eschatologie
chrétienne
entre le ‘maintenant’ de la foi et le ‘demain’
de la pleine révélation. Jésus est déjà
‘maintenant’ l’accomplissement de l’eschatologie.
Demain cet accomplissement sera cosmiquement manifestes et visibles
par tous. Déjà ‘maintenant’ le salut se
réalise dans la miséricorde du Christ. Demain il sera
universellement manifeste.
La tension entre ‘est’
et ‘sera’ n’existe qu’au sein de la
temporalité. L’éternité, elle, ne connaît
ni passé ni futur. Seulement un présent éternel
qui rejoint notre actualité. L’éternité
traverse verticalement la temporalité en chaque ‘maintenant’
historique et la provoque à la décision. La foi vit
dans cette tension eschatologique. Le monde est déjà
sauvé. En même temps il reste à sauver.
L’essentiel est déjà accompli. En même
temps, cet essentiel reste à accomplir. Dans la tension de cet
entre-deux urge l’actualité de la
décision.
E-ducation
E-ducation.
Ex-ducere.
Conduire hors de...
Le plus beau concept d'humanité. Vers quoi ? Hors du
donné simplement naturel vers l’homme. Hors de l’homme
vers plus d’homme. L’animal accomplit ce qu’il est.
L’homme doit devenir ce qu’il n’est pas. L’animal
naît avec toute sa ‘nature’ animale et spécifique.
Rien de ce qui lui advient par la suite ne change essentiellement
cette nature. L’homme naît ex-posé. L’homme
naît avec une ‘nature’ qui doit être
dépassée. Une ‘nature’ qui doit être
traversée par la négation pour devenir ‘autre
nature’. Que la Parole de Dieu ne se soit pas livrée
comme une dictée mais à travers un processus
d’éducation séculaire paraît scandaleux à
plus d’un esprit avide d’un texte absolu. C’est
pourtant ainsi que Dieu parle. La Bible n’est pas un livre
‘édifiant’. Il est arrivé à des
siècles de christianisme d’en avoir peur. Hommes de peu
de foi ! Eduquer des libertés à l’Alliance
est plus important, dit Dieu, que de leur offrir du sublime. Dès
lors la tâche humaine par excellence est tâche
d’humanisation, c’est-à-dire de conduire hors de.
Hors de la caverne. Hors de toute caverne.

Exposantes
Les
'composantes' garantissent les cohérences et les
harmonies. Les 'exposantes' ouvrent la démesure.
La rencontre providentielle entre
notre mère païenne et notre père judéo-chrétien
fait s’étreindre les maternelles composantes
et les paternelles exposantes.
Deux longues séries d’antinomies radicales dont on
n’évoque ici que les axes majeurs. L’absolu ‘Je
suis’ face à l’absolu ‘Il y a‘. La
liberté personnelle face à la nécessité
naturelle. Le dessein face au destin. L’histoire face à
l’éternel retour. La Création face au Cosmos.
L’infini face au fini. La démesure face à la
mesure. Les extrêmes face au milieu. L’aventure et le
risque face à l’harmonie et à la sécurité...

Tout
projet humain s’inscrit toujours dans un tel espace
dynamique. Cependant il insiste différentiellement dans telle
ou telle direction et a tendance à privilégier telle ou
telle région pour l’occuper. Chaque projet humain
particularise ainsi l’unité fondamentale du continuum
sémiologique constituant en espaces constitués
différentiels. Dans cette polarisation différentielle
du projet culturel, l’axe vertical marque certainement la
différence essentielle. C’est par rapport à lui
que joue la différence la plus pertinente que nous voyons
entre le CLOS et l’OUVERT. D’un côté, le
projet, voulant faire l’économie de la tension, tend à
se clôturer en totalité sécurisante. De l’autre,
il assume un maximum de tension pour l’étreindre
dialectiquement dans un EXODE infini.
L’humain
est en exode hors des clôtures. A travers la différence.
Sans cette traversée il ne s’humaniserait pas
authentiquement. C'est-à-dire qu'il ne sortirait pas de la
logique animale. C’est la différence de l’
‘autre’ qui ex-pose le ‘même’ à
son propre dépassement, qui l’é-duque vers son
accomplissement.
E.
Aventure et risque
Avec
l’émergence de l’histoire, l’homme perd ses
assises sécuritaires et son optimisme ontologique. Désormais
il est livré à l’aventure et au risque. La
sécurité profonde de la logique de l’éternel
cycle des choses est rompue. Le temps se met à exister et à
mordre. L’homme se découvre situé dans la
contingence. Il n’est plus soumis au destin aveugle et
nécessaire, mais renvoyé à la responsabilité
de sa destinée. L’aventure s’ouvre à
l’infini. Et cette ouverture ne peut pas ne pas être en
même temps déchirure. Ouverture d’un espace qui
n’est plus de nécessité mais de liberté où
chaque moment devient irréversiblement décisif. Souvent
tragiquement décisif. L’homme n’est plus simple
parcelle de la nécessité cosmique. Il est, comme Dieu,
liberté créatrice. La démesure lui est ouverte
comme grâce ou comme péché. Rien n’est
jamais joué. Tout reste à jouer. Dans l’infini
d’une aventure. Le grand risque humain à
courir...
L’homme se découvre situé dans
la contingence et, partant, dans les urgences. Il ne peut plus vivre
que dangereusement. Rien n’est jamais joué une fois pour
toutes. Tout reste toujours à jouer. Désormais il est
livré à l’aventure infinie. La démesure
lui est ouverte comme grâce ou comme péché. Il se
découvre, comme Dieu, liberté créatrice.
Exaltant. En même temps infiniment inquiétant. Comment,
lancé en une telle folle aventure, l’homme ne serait-il
pas pris de vertige et d’angoisse ?

L’animal a
cette extraordinaire faculté d’être complétement
chez soi dans la nature. Il vit en harmonie absolue avec elle. Il lui
dit ‘oui’ sans question et sans possibilité de
question. Sans soupçon et sans possibilité de soupçon.
Dans un ‘dedans’
sans failles. Pourquoi l’homme
est-il si différent
de tous les autres animaux ?
Pourquoi l’humain authentique ne peut-il se réaliser que
dans l’exode
d’un HORS DE
?
Risque
Le
risque ex-pose. Hors des sécurités, hors des
continuités, hors des assurances. Le risque est de l'ordre de
la rupture. Comme de se trouver au bord d'un précipice et de
sauter. Ce saut n'est cependant pas aveugle. Il est précédé
d'un jugement qui pèse les chances de gagner, qui calcule le
pour et le contre et qui détermine si le saut vaut la
peine. Ensuite vient la décision de la liberté. La
situation n'est jamais neutre ni innocente. Plus
gros est l'enjeu plus gros est le risque

Le risque implique
une distance à franchir et une différence à
dépasser. L'homme
spirituel ne cesse d'en faire l'expérience. La ‘convenance’
est notre vérité extrême. Elle est notre vérité
dans l’absolu. Mais nous y installer prématurément
serait pécher contre la vérité de la condition
pascale de notre être. Il faut donc, dans le douloureux
écartèlement, tenir les deux bouts de la chaîne.
Tenir la ‘convenance’ alors que je me vois perdu dans la
‘différence’. Tenir la ‘différence’
au cœur de la ‘convenance’, sachant qu’elle
ne ‘convient’ pas encore.
Refuser la ‘différence’
pour ne revendiquer que la ‘convenance’ c’est se
l’interdire à tout jamais. Toi, au contraire, insiste
sur ta ‘différence’ et la ‘convenance’
te sera donnée par surcroît. La ‘différence’
crucifie l’être et le provoque au dépassement.
Elle est au cœur de l’inquiétude sans laquelle l’homme
ne serait jamais que ce qu’il est. C’est dans la
‘différence’ qu’en vérité
l’homme se trouve et qu’il trouve Dieu. La ‘convenance’,
en effet, est pour Dieu et n’est pour l’homme qu’à
la limite. Et qu’il en soit ainsi, n’est pas indifférent
à la grandeur de l’homme lui-même. La traversée
de la ‘différence’ ouvre à l’homme
l’espace de la militance, un espace d’aventure, de risque
et de décision, c’est-à-dire l’espace de sa
profonde liberté. Là, et là seulement, l’homme,
être inachevé, donc essentiellement en route, se réalise
selon sa vérité d’homme.
"C’est
dans la ’différence’ que l’homme renaît
en vérité." Cette parole est du mystique Tauler.
Une secrète loi, profonde dialectique du renversement des
contraires, régit la vie spirituelle: plus tu approches de ton
propre néant, plus tu atteins ce point de rupture où tu
bascules dans l’absolu de l’être. Deviens rien et
tu deviens tout. Vide-toi et la plénitude te sera donnée
par surcroît. Au creux de ton extrême ‘différence’,
tu te trouveras en parfaite ‘convenance’. Par
grâce.
Étrange fécondité même
de ce qui est négatif ! Étrange puissance de la
grâce capable de briser les cercles vicieux et d’opérer
les plus impossibles retournements. Traverserais-tu l’extrême
‘différence’, exténué par la lutte,
déchiré par le mal, sache que tu n’as peut-être
encore jamais été en si grande ‘convenance’.
Veux-tu sauter loin, il te faut reculer d’abord. Plus tu te
vois éloigné, plus tu bondiras ensuite le plus loin
encore. Même le péché peut être pour toi
tremplin pour un plus grand amour. ‘O felix culpa’ ose
chanter la liturgie de Pâques !

Liberté
La
liberté n’est qu’en traversant la différence.
A travers la différence, tu as la possibilité de
courir l’aventure de l’exode vers plus d’humanité.
Une chance et non pas une nécessité. A sa racine
pourtant gît la tentation de l’in-différence. La
non-différence du même
absolu. Etre-dieu.
Avoir dépassé toute différence pour être
‘tout-tout-seul’. Symétrique inversion de
l’in-différence du ‘rien-pour-personne’. Ces
deux extrêmes se touchent. La surabondance du Tout rejoint la
simplicité du Rien dans l’in-différence.
Prométhée et le Nirvana exercent pareillement sur
l’homme leur étrange séduction. Mais l’homme
ne peut pas être tout puisqu’il n’est pas seul. Il
ne peut pas être rien puisqu’il veut !
Pourquoi,
face à l'équilibre qui marque le règne des
autres vivants, l'humain est-il livré si radicalement à
l'incertitude
sur l'essentiel et, partant, au
risque
de faire sa vérité ?
C'est très certainement ici le nœud (et le mystère)
de l'authentique liberté.
En effet, pourrait-elle être en vérité, cette
liberté, sans l'urgence d'un risque pris dans les plus
profondes profondeurs personnelles?
Tous les optimismes
`éclairés' du monde — souvent en fait des
`fascismes' qui ne disent pas leur nom — voudraient conjurer
cette radicale division des esprits et enrôler l'humain sous
l'uniforme de la Pensée Unique. Ce qui, à l'usage,
hélas!, ne manque pas de finir sous quelque Goulag ou autre
Kz. Au risque de choquer les maternelles composantes de notre
Occident fatigué, il ne faut pas avoir peur de marquer la
virile grandeur des affrontements métaphysiques. Il n'est pas
d'authentique humain qui ne passe par eux.

L’humain
est en exode. Livré à la différence qui
l’humanise. La rencontre de différence est une chance
extraordinaire. Mais une chance ambiguë ! La différence,
en effet, peut s’étreindre en prodigieuse fécondité.
Elle peut aussi, sous le signe de la force, contraindre et asservir.
Ce qui est, hélas !, comme sa fatale pente naturelle.
Le
décisif
Le
monde de l’animal ne s’étend pas très loin
au-delà de son museau. L’homme n’est pas limité,
comme l’animal, par l‘horizon indépassable’
de son instinct, de son ignorance ou de ses certitudes terre-à-terre.
L’homme est ouvert
sur
l’infini. Il ne saurait donc passer à côté
de la question eschatologique. Qu’est-ce qui est
‘au-delà’ ? Qu’est-ce qui advient
‘après’ ? Après
et
au-delà
des
limites de l’espace et du temps de notre condition
humaine.
‘Kaïros’
désigner l’actualité du présent dans son
urgence de décision. Le ‘maintenant’ est le topos
de la grâce qui vient ou qui passe. Il est unique. Il est
irremplaçable. Il est décisif. C'est là que tu
décides de ta liberté.

Pour le marxisme,
par exemple, chaque maintenant n’a qu’une valeur de
‘passage’ en vue de l’étape suivante et
celle-ci n’a de valeur qu’en vue du stade final. Pour la
foi chrétienne, la signification de l’Histoire ne se
trouve pas dans la ‘longueur du temps’ mais dans
l’actualité du maintenant et de l’urgence qui le
traverse verticalement. A chaque époque de l’Histoire,
de l’infini est semé. Positivement ou négativement.
Chaque ‘maintenant’ est décisif pour
l’éternité.
Chaque ‘maintenant’,
en effet, est un concret
absolu. Il a chaque
fois une dimension d’éternité en lui-même.
Dans l'actualité
concrète vécue dans le
hic et nunc. Non pas comme simple ‘moyen’ ou simple
‘rouage’ d’une mécanique
historique.
L’Histoire tout entière prend ainsi
une immense densité de part en part. Rien n’y est
insignifiant. Aucune existence ni aucune entreprise, quelle que soit
sa situation historique, ne reste en marge du décisif
historique. Le prophète, dès lors, n’est pas
celui qui à la manière d’un Nostradamus ‘redit’
la suite de l’Histoire, mais celui qui ouvre
le maintenant
à de nouvelles perspectives et
à l’urgence de la décision.
Au
risque de l'histoire
Y
a-t-il un sens à notre aventure humaine ? La
question du sens de notre aventure est compromise avec notre
aventure elle-même. Elle ne peut pas évacuer celle du
sens de l’homme. Non pas le sens de l’homme idéal
du futur mais de l’homme concret qui décide de soi dans
le maintenant. L’histoire est lourde de signification.
Elle est lourde du poids de la décision de l’humain. à
travers incertitude et risque.
La Parole de Dieu elle-même,
au long de toute la révélation biblique, ne prend
signification qu'à travers l'aventure humaine. En même
temps elle signifie l'humain en vérité. L'aventure
historique livre un sens très profond de la condition humaine
en chemin. En exode. A travers incertitude et risque. Cet homme qui
jamais n’est simplement mais qui a à exister. Dans
l’ouvert de sa liberté. Dans l’ouvert de sa
personnalité. Dans l’ouvert de sa destinée. Dans
l’ouvert à l’imprévisible. Dans l’ouvert
à l’Autre. Dans l’ouvert à Dieu. L’exaltant
risque humain à courir... Exaltant et angoissant !
La
catégorie d’histoire
n’est
pas moins essentielle dans la Bible que celle de création.
Rien n'est avant l'acte créateur sinon l’acte lui-même.
L’acte créateur est le premier acte historique. Il est
commencement de l’histoire. A partir de lui, l’être
surgit dans l’histoire. A partir de lui, l’être
s’identifie à l’histoire. Non seulement durant les
six premiers jours... L’acte créateur fait surgir l’être
dans l’ouvert. Avec tout ce que cela implique. Le cosmos, dès
lors, n’est plus pensable qu’en gestation et en création
continue et permanente. Il est en route, Il est en
exode.
livré à l’aventure et au risque. Il connaît
les ratés aussi bien que les miracles. L’être,
désormais, lutte pour l’être. A travers
l’imprévisible, les défis, les essais et les
ratés. Il ne subsiste qu’à travers une militance.
Au risque de l’histoire, le Créateur lui-même, tel
qu’il se révèle à travers une aventure
historique et tel qu’il se manifeste dans la Bible.
La
nouveauté judéo-chrétienne brise les cycles de
la fatalité et ouvre le temps en avant de lui-même. Elle
libère l'histoire du fatum de l'éternel retour. Le
cercle s’ouvre en vecteur. Alpha et Oméga ne se
rejoignent plus que sur un autre plan. L'histoire est ouverte à
sa transcendance et à son eschatologie. L’impossible
lui-même est possible. Rien n'est jamais joué
définitivement. Il n’existe pas d’impasse sans
issue. Au creux de la catastrophe le prophète sait encore
crier l'espérance.
Avec l’émergence de
l’histoire, l’homme perd ses assises sécuritaires
et son optimisme ontologique. Désormais il est livré à
l’aventure et au risque. La sécurité profonde de
la logique de l’éternel cycle des choses est rompue. Le
temps se met à exister et à mordre. L’homme se
découvre situé dans la contingence. Il n'est plus
soumis au destin aveugle et nécessaire, mais renvoyé à
la responsabilité de sa destinée. L’aventure
s’ouvre à l’infini. Et cette ouverture ne peut pas
ne pas être en même temps déchirure. Ouverture
d’un espace qui n’est plus de nécessité
mais de liberté où chaque moment devient
irréversiblement décisif. Souvent tragiquement décisif.
L’homme n’est plus simple parcelle de la nécessité
cosmique. Il est, comme Dieu, liberté créatrice. La
démesure lui est ouverte comme grâce ou comme péché.
Rien n'est jamais joué. Tout reste à jouer. Dans
l'in-fini d'une aventure. Le grand risque humain à
courir...
La
raison joue comme une sorte de gigantesque mécanisme de
défense contre la temporalité. Elle ne cesse de vouloir
ramener le temps ’à la raison’, c’est-à-dire
dans le cycle harmonieux de la nécessité et de la
sécurité. Le temps vrai, cependant, ne se laisse pas
enfermer. Il est temps de la liberté, de l’aventure et
du risque. L’hommeveut devenir ’maître et
possesseur’ de son avenir encore plus que de la nature !
Le projet d'un Vico, c’est-à-dire le rêve d'une
’Science Nouvelle’ cherchant "à
fixer les lois éternelles dont dépend le destin de
toutes les nations",
reste sans doute pour toujours utopie. Ou bien la logique est là
et l’histoire n’est pas. Ou bien l’histoire est là
et la logique n’est pas. Il est impossible d’étreindre
ensemble la liberté historique et la nécessité
logique. Or toute philosophie de l’histoire retombe comme
’naturellement’, fatalement, dans le cercle. Elle se
boucle dans la clôture du cycle de l’éternel
retour. Dans la mesure où elle se veut logique ! La
logique l’entraîne dans sa propre cyclicité. Et
par là même nie son historicité. Car l’histoire
refuse le cycle. Elle ne peut pas ne pas rester infiniment
ouverte.
Quel
sens l’histoire peut-elle nous livrer ? Dans
l’impossibilité d’assigner une ’fin’ à
l’histoire, l’homme doit opter
pour
une signification
de
l’histoire. La signification du temps historique coïncide
avec la signification de l’homme, entre sens
et
non-sens
non
pas dans une ’historicité’ abstraite, mais dans
l’actualité
concrète.
La signification de l’histoire ne se trouve pas dans la
‘longueur du temps’ mais dans l’actualité du
maintenant et de l’urgence qui le traverse verticalement.
Chaque maintenant est un concret absolu qui prend son authenticité
en se relativisant devant l’abstraction de l’Histoire
avec une majuscule. Le présent est décisif. Il a sens
et consistance en lui-même. Il ne doit donc pas se liquéfier
dans la projection d’un futur hypothétique. Mais chaque
présent ne peut avoir sens et consistance en lui-même et
pour lui-même que lorsqu’il est ouvert sur une ‘autre’
dimension. Le prophète n’est pas celui qui à la
manière d’un Nostradamus ‘redit’ la suite de
l’histoire, mais celui qui ouvre
le
maintenant à de nouvelles perspectives et à l’urgence
de la décision.
Le
sens est donné. Mais il n'est pas capitalisable. Il est livré
comme une graine au
risque d'une germination et d'une croissance. Les moissons, elles,
sont en avant.
Nous
ne totalisons jamais qu’entre Alpha et Oméga
Le
sens de notre aventure est lui-même en exode. La question du
sens de notre aventure est compromise avec notre aventure. Elle
ne peut pas évacuer celle du sens de l'homme. Non pas le sens
de l'homme idéal du futur mais de l'homme concret qui décide
de soi dans le maintenant. Elle est lourde du poids de la décision
de l’humain à travers incertitude et risque. L’exaltant
et angoissant risque humain à courir... L’aventure
embarque l’homme du côté de la déraison. La
raison de notre aventure, en effet, n'est pas dans la ‘raison’
mais justement dans l'aventure elle-même qui crucifie la
raison. Chance pour l’authentique humain qui ne se trouve
jamais autant lui-même qu’en étant ex-posé
hors de lui-même. Nous
sommes irréversiblement embarqués. Nous
sommes embarqués
au milieude
notre aventure et non pas en-dehors d'elle. Cette aventure
existentielle est perpétuellement inachevée et reste
perpétuellement ouverte.
L'homme
peut-il devenir 'maïtre et possesseur' de l'histoire ?
Lorsque Dieu ne doit plus être l'englobant absolu de la
totalité il faut bien trouver ailleurs des substituts
totalisateurs. Les fascismes s'en chargent. Tous les fascismes du
monde, qu'ils soient de gauche ou de droite, non seulement veulent
s'ériger en 'maîtres et possesseurs' de l'humain dans
toutes ses dimensions mais aussi, au-delà, du destin et de la
destinée de l'ensemble de l'humanité. Devenir 'maîtres
et possesseurs' de l'Histoire. Quelles sont les chances d'une telle
hybris ? Il arrive à la 'raison à cheval' de
galoper du côté de la Bérésina ou de
Waterloo. Le prétendu 'empire millénaire' se tire
très vite une balle dans la tête dans un Bunker de
Berlin. Les lendemains supposés chanter à l'infini se
meurent dans le Goulag et déchantent
lamentablement.
Nous sommes embarqués “au
milieu” de l’histoire. Si grandes soient-elles, nos
totalisations ne sont jamais que des ’bulles’ flottantes
sur des béances. Nous ne disposons pas de l’avenir. A
peine disposons-nous du présent. Quant au passé, il ne
s’agit jamais que d’un ‘certain’ passé.
Et ce morceau de passé ne prend compréhension que dans
et à travers un présent. Parce que nous ne sommes pas
éternels la saisie absolue de l’histoire, dans quel sens
elle va, quelle est sa ‘fin’, reste à jamais hors
de notre emprise. L’histoire que nous vivons est
perpétuellement inachevée et reste perpétuellement
ouverte.
Cette impossibilité n’est limite que
pour la raison. Elle est chance pour le décisif humain qui ne
se trouve jamais autant lui-même qu’en étant
ex-posé
hors
de
lui-même.
Et c’est l’histoire qui ex-pose
à cette décision. En ouvrant
l’impossible.
Si l’histoire est si profondément énigmatique
c’est qu’elle n’est pas étrangère au
mystère qu’est l’homme lui-même. Nous
découvrons alors sinon un nouveau sens de l’histoire, du
moins un sens très profond de la condition humaine en chemin,
à
travers incertitude et risque.
Le
grand risque humain à courir
Avec
l’émergence de l’histoire, l’homme perd ses
assises sécuritaires et son optimisme ontologique. Désormais
il est livré à l’aventure et au risque. La
sécurité profonde de la logique de l’éternel
cycle des choses est rompue. Le temps se met à exister et à
mordre. L’homme se découvre situé dans la
contingence. Il n’est plus soumis au destin aveugle et
nécessaire, mais renvoyé à la responsabilité
de sa destinée. L’aventure s’ouvre à
l’infini. Et cette ouverture ne peut pas ne pas être en
même temps déchirure. Ouverture d’un espace qui
n’est plus de nécessité mais de liberté où
chaque moment devient irréversiblement décisif. Souvent
tragiquement décisif. L’homme n’est plus simple
parcelle de la nécessité cosmique. Il est, comme Dieu,
liberté créatrice. La démesure lui est ouverte
comme grâce ou comme péché. Rien n’est
jamais joué. Tout reste à jouer. Dans l’infini
d’une aventure. Le grand risque humain à
courir...
L’histoire rompt le cycle des sécurités
et ex-pose dans un exode
infini.
Cette aventure ne peut être que profondément
traumatisante. Avec l’émergence de l’histoire
l’homme perd ses assises sécuritaires et son optimisme
ontologique. Il n’est plus simple parcelle couvée de la
nécessité cosmique. La profonde sécurité
de l’éternel cycle des choses est brisée. Le
temps se met à exister et à mordre. Il n’est plus
soumis au destin aveugle et nécessaire, mais renvoyé à
la responsabilité de sa destinée. L’homme se
découvre situé dans la contingence et, partant, dans
les urgences. Il ne peut plus vivre que dangereusement. Rien n’est
jamais joué une fois pour toutes. Tout reste toujours à
jouer. Désormais il est livré à l’aventure
infinie. La démesure lui est ouverte comme grâce ou
comme péché. Il se découvre, comme Dieu, liberté
créatrice. Exaltant. En même temps infiniment
inquiétant. Comment, lancé en une telle folle aventure,
l’homme ne serait-il pas pris de vertige et d’angoisse ?
Le tentation peut devenir grande. Et si on se réconciliait
avec l’éternel retour ?
Le
sens de l'aventure humaine est en béance
Béant
sur un ‘ailleurs’. Béant sur une éternité.
Béant sur un autre ordre. Béant sur un ‘pourquoi’
infini. Béant sur un exode incessant. Béant sur une
gratuité absolue. Le sens est d’autant plus en béance
qu’il est plus englobant et plus constituant. L’extrême
sens est extrême béance. L’absence de Dieu en
témoigne.
La maison du sens n’accueille que des
vivants béants.
Les autres ne peuvent que rester dehors. L’animal est rejeton
de la plénitude
du
donné naturel. Il n’en est pas ainsi de la spécificité
humaine. Celle-ci relève d’un radical autre ordre,
l’ordre des esprits, qui n’est pas enfant du plein mais
fils du vide.
L’homme est un animal béant. Il n’a de cesse de
boucher
ses
béances. Tout son effort technico-scientifique, par exemple,
va dans ce sens. En même temps il les creuse.
La foi ne cesse de le faire.
Paradoxale
intelligibilité de l’homme tellement
en continuité avec le ‘donné’ naturel et
qui pourtant ne devient réellement compréhensible qu’en
rupture avec lui. L’intelligibilité naturaliste qui se
veut être en stricte continuité avec la nature peut
avoir raison à 99%. Le stupéfiant c’est le un
pour cent restant.
La condition humaine ne se boucle pas en
continuité avec ce qui est donné naturellement. La
condition humaine est très profondément une condition
pascale. L’homme ne devient homme véritablement qu’à
travers... Rupture. Exode. Traversée. L’homme n’accède
à la plénitude qu’en traversant les pénibles
et souvent douloureux espaces de la différence et de la
négativité. L’homme est l’être en
exode qui risque l’autre
dans
l’incessante négation du même.
Libérant la différence. Etreignant la différence.
Dépassant la différence. Si le même
jamais
ne dit non à lui-même, jamais rien d’autre
ne
sera. Il ne peut que rester éternellement lui-même,
clos en soi, piégé, fut-ce en sa perfection, s’il
refuse de s’ouvrir à l’autre, de l’affronter,
de se laisser traverser par lui. C’est la faille qui le sauve
de lui-même et l’ouvre à l’autre possible.
C’est sa vulnérabilité qui lui donne sa chance
d’infini. S’ouvrir à l’autre et l’étreindre.
Mourir dans cette étreinte pour surgir nouveau. Et ne se
boucler pas sur ce nouveau même. Mais encore s’ouvrir.
Affronter encore l’autre. Et l’autre de l’autre.
Infiniment.
Dieu
écrit droit avec des lignes brisées...
Telle
est la folle certitude d’un Saint Augustin au creux d’une
expérience historique essentiellement déconcertante.
Ainsi donc l'essentiel est écrit 'droit'. L'horizon est
ouvert. Le sens est donné. La route est promise. En même
temps, dans le court
terme
de
notre quotidien, nous ne nous retrouvons le plus souvent que devant
les brisures. Telle est notre condition entre incertitude et risque.
Les ruptures, en effet, nous provoquent au risque
de
la foi. Et nous savons que nous n'existons authentiquement qu'à
travers ce risque.

Le
‘sens’ de l’Histoire est-il pas lisible en clair
dans les événements eux-mêmes ou dans leur
simple déroulement empirique ? Le sens de l’Histoire
transcende la phénoménalité historique. Il n’est
pas dans
les
événements, il les traverse.
Dans la tension avec une trans-histoire.
Destin
ou dessein ? Le destin
nous
sert d'alibi. Ses certitudes, son ‘sens’, se cherchent
dans l’horizontalité
des
faits et des événements. Les déraisons de
l'existence trouvent ainsi leurs raisons. Le dessein
nous
engage. Son sens n’est pas à chercher sur la ligne
horizontale de la succession simplement événementielle
mais se trouve dans cette autre dimension qui la traverse
verticalement.
Lorsque derrière le 'hasard' se profile en pointillé
l'autre.
Mais celui-ci peut-il se donner hors d'une Alliance et sans le risque
d'une lecture où il se découvre ?
L'agir
chrétien, de même quel a foi, est ainsi exposé à
l'ouverture eschatologique. Tout est déjà, d'une
certaine manière, accompli. Cela n'est pas un alibi pour
nous croiser les bras. Car en même temps tout ne
cesse de s'accomplir au cours de notre histoire, c'est-à-dire
de notre Histoire humano-divine.
Plus que jamais il faut
des prophètes
à notre temps. Est prophétique une Parole qui refuse
l'horizon englobant du Discours Dominant. Est prophétique une
Parole qui ose être dissonante dans la grande consonance
résonante. Est prophétique une parole qui porte le
Sens.
Le
logos au risque de la contingence
Le
logos logique s’identifie fondamentalement avec la sécurité.
L’espace mental grec reste globalement un espace de sécurité.
La science a incontestablement besoin de sécurité. Elle
a peut-être encore plus besoin de risque. Le développement
technico-scientifique est impensable sans l’autre polarité
différentielle qu’est le risque. Il fallait que
s’affrontent dialectiquement la sécurité de
l’ordre logique et le risque de la dynamique créatrice.
La sécurité de l’ordre, de l’harmonie, de
la mesure, de la continuité, de la perfection sphérique
finie, de la nécessité cyclique, de la forme logique,
de la structure mathématique, de la cohérence statique.
Le risque de la dynamique créatrice, de l’audace, des
ruptures, de l’aventure, de la liberté créatrice,
de la discontinuité utopique, de l’ouverture infinie, de
la démesure. Ce qui est précisément la polarité
fondamentale de l’espace judéo-chrétien.
C’est
en Occident qu’une si gigantesque différence se
rencontre, se compénètre, et s’interféconde.
Très lentement et très longuement avant son
spectaculaire déploiement. Tant que la totalité est
pensée dans la finitude de l’harmonie sphérique,
le monde et surtout l’homme restent absolument soumis à
la nécessité de l’ordre cosmique. Différente
est la perspective lorsque le "tout" n’est plus
totalisable et qu’il s’ouvre à l’infini,
dans la discontinuité d’ordres différents, Dieu,
homme, monde. Lorsque l’absolu, Dieu Tout-Autre, fait surgir
par libre création, fait ex-sister dans la contingence, un
radical ’autre’ que lui-même, à savoir le
monde et l’homme. Lorsqu’à l’homme s’ouvre
une possibilité soustraite à l’ordre
préétabli.
Dès lors le monde créé,
contingent, existant comme différent de Dieu, existant dans la
différence d’avec Dieu, nature dé-divinisée,
peut devenir espace et objet libres pour la libre entreprise de
l’homme. La matière et le concret ne sont plus regardés
comme la partie la moins noble de la totalité, livrés à
la confusion et à l’irrationnel, mais comme un niveau
d’être qui a son ordre propre et sa valeur, non plus
simplement dignes de l’esclave mais de Dieu lui-même.
La
temporalité n’est plus ce cours cyclique enfermé
dans sa logique éternelle, mais dimension ouverte à
l’aventure in-finie. Cycle rompu, elle n’est plus espace
de nécessité mais de liberté. Espace de liberté
où chaque moment devient irréversiblement décisif,
où le surgissement de radicale nouveauté créationnelle
est non seulement possible mais prend un sens comme progrès et
comme histoire.
L’homme, enfin, situé dans la
contingence et dans le temps, n’est plus simplement une "âme"
fourvoyée dans un "corps" corruptible, mais une
unité charnelle percevante, désirante, agissante,
pensante, voulante. Créé à l’image de
Dieu, il est fils de Dieu et non plus simple parcelle de la nécessité
cosmique. Il est, comme Dieu, liberté créatrice. Il
n’est plus soumis au destin aveugle et nécessaire, mais
crée sa destinée de façon responsable en
communauté avec son Créateur. La démesure lui
est ouverte comme grâce ou comme péché. Et avec
la démesure, l’aventure infinie, le risque utopique, la
révolution permanente. Ses erreurs ne sont plus fatales mais
simples accidents de parcours qui peuvent se dévoiler
ultérieurement comme source de nouveaux progrès.
Ouverture, donc, d’un espace du risque où l’homme
évolue jusque dans la démesure.
Folle
certitude
La
foi n’est pas ‘au bout’
d’une suite d’articulations rationnelles. On ne tombe pas
sur Dieu comme sur une nouvelle formule explicative. La foi est
ouverture.
Elle signifie donc la sortie de la caverne de nos évidences
terre-à-terre, de nos intérêts et de nos
obscurantismes. L’évidence naturelle contraint.
Procédant par ‘longues chaînes de raisons’,
elle enchaîne
dans l’ordre du Même et de la nécessité. La
foi rompt les nécessités. Elle appelle.
Dans l’ouvert de la liberté et de la gratuité.

La
foi n’est pas contenue ‘dans’ nos possibilités
psychologiques ou mentales. Elle n’est pas un produit du ‘je
pense’ individuel ou collectif. Elle n’est pas logeable
dans un système d’idées. La
foi n’est
pas englobée. Elle est englobante. La foi n’est pas en
ma possession. Je n’en dispose pas. Je suis disposé par
elle. La foi n’est pas de l’ordre du ‘ce
que’,
à savoir quelque chose comme un ‘objet’ qui
pourrait se laisser saisir, comprendre ou manipuler. La foi est de
l’ordre du ‘que’.
Elle précède toute possible saisie et toute possible
compréhension. Elle ‘est’ comme l’impératif
ontologique de l’acte créationnel. Non pas constituée.
Mais constituante. Le décisif de la foi est acte.
Elle engage et s’engage. Avec Agapè elle ose traverser
les étendues du scandale. Pour les ouvrir en espaces de
grâce.
La
foi est ouverture au don du sens. Une entrée libre dans le don
gratuit du sens. En sa nudité elle est exposée à
une plénitude infinie qui lui vient de l’Autre.
Signifiant la sortie
de la caverne
de nos évidences terre-à-terre, de nos intérêts
myopes et de nos obscurantismes revêches.
La
foi te situe d'emblée au cœur de l’extrême
englobant. Tu te trouves accueilli dans la matrice de l’Absolu.
Baigné d’une lumière où toute chose prend
un éclairage neuf . Les ombres elles-mêmes
s’expliquent. Dès lors les questions ne sont plus
absolues. Elles se posent sur fond de réponse. Même si
aucune réponse explicite n’est encore livrée, le
Sens de toute possible réponse est déjà
donné.
Le
Sens nous est donné
Le
Sens... C'est-à-dire l’originaire Sens
du sens.
Il ne vient pas de nous. Il vient d’ailleurs. Il vient de
l’Autre. Il nous est donné.
Ce don du Sens s’appelle, dans l’espace chrétien,
la révélation.
L’étymologie est parlante. Un voile se déchire.
La réalité vraie se manifeste. Non pas en continuité
logique avec nos préalables. Mais dans la rupture d’une
radicale nouveauté. De façon purement gratuite.
Il
faut sans cesse revenir aux évidences premières.
L’humain est fils
de la Parole.
Mais quelle parole engendre quel homme ? Une parole tautologique
en résonance avec la ‘bulle’ que nous nous
constituons ? Ou bien une parole venant d’ailleurs ?
Lorsque l’esprit refuse ses propres limites et ses
enfermements, il ne peut pas ne pas prendre le chemin de la critique
et de la critique
de la critique à l’infini.
Il se situe ainsi dans l’Ouvert. L’Ouvert n’est pas
d’emblée accueillant ni confortable. Cela explique sans
doute pourquoi ils sont si peu nombreux ceux qui s’y
expatrient. C’est pourtant dans l’Ouvert que le Sens se
donne. Non pas n’importe quelle signification d’agrément
ou d’utilité. Mais le Sens
du sens.
Et fondamentalement le Sens de la parole qui nous engendre
humains.
C'est l'Autre qui sauve. Le salut n'est pas dans la
recherche de la plénitude de soi, ni dans la conquête du
vide de cette plénitude. Car en ces recherches et en ces
conquêtes n'est jamais visé que le ‘même’.
La foi chrétienne ne culmine pas dans l'illumination, ni dans
la béance de l'illumination, mais dans la rencontre
de
l'Autre. La foi est ouverture à une présence
et
à une rencontre.
Cette rencontre célèbre l'irruption de l'Autre qui
vient par grâce. L'Autre. Et avec lui tous les autres. Ils
viennent déranger. Contre cette irruption, jouent les mille
défenses païennes en quête d'un absolu immobile,
pur et impassible. Mais tel n'est pas l'Absolu chrétien qui
s'appelle Amour. "La
distance infinie des corps aux esprits,
dit
Pascal, figure
la distance infiniment plus infinie des esprits à la charité."
Une distance infiniment infinie entre les plus grandes splendeurs
auxquelles nous puissions par nous-mêmes accéder et la
gloire qui doit se manifester en nous par grâce.
Il
tient le cap
Au
milieu du chahut de l’existence, d’où peut venir
en toi cette sérénité ? Au creux des
incertitudes du temps, d’où peut surgir en toi une plus
profonde certitude ? Au bord des désespérances du
monde, d’où peut sourdre en toi l’espérance ?
Même ébranlé tu ne cesses, au fin fond de
ton ‘cœur’, de faire l’expérience
de l’inébranlable. Ballotté sur une mer en furie
tu trouves toujours au plus profond de toi-même un
absolu point d'ancrage. Au milieu des événements
déchaînés il demeure une proximité
d’imperturbable éternité et le témoin
d'une présence.
Le fin fond du ‘cœur’
tient en réserve une masse de sérénité
disponible. Là où toutes les autres puissances de
l’être humain sont ébranlées, ce fond a,
lui, la merveilleuse possibilité de tenir le cap. Comme le
veilleur dans la nuit. Comme la vigie dans la tempête. Il garde
sans interruption son attache à Dieu. Au plus fort de la
tourmente il continue le plus simplement du monde de dire que
“tout est grâce”.
Partir
Quitter
les terres ‘natales’. Vers une terre promise. L’espérance
est en exode.
Paradoxale condition humaine ! Pourquoi lui sont-elles refusées
les installations dans les plantureuses vallées d’abondance ?
Pourquoi l’humain authentique n’existe-t-il qu’en
incessant dépassement et en marche vers un ailleurs ?

a u t r e s s e c t i o n s
1 - Le mystère de l'humain
2 - Béance sacrale
3 - Réalité spirituelle
4 - Intériorité personnelle
5 - Tu dois être humain
6 - La descente mystique
7 - La traversée de la différence
8 - Le clos et l'ouvert
9 - En alliance