A

 

Différence

B

 

Traversée dialectique

C

 

La traversée du mal

D

 

Exode

E

 

Aventure et risque



L'intériorité n'est pas le tranquille espace où le 'je' pourrait trouver sa 'retraite' loin des vicissitudes de l'existence. Une intériorité enfermée dans le 'même' du soi-même ne peut être qu'une illusion pathologique. L'intériorité vivante EX-siste dans la différence et à travers elle.

L’homme est souvent séduit par la différence. Mais il la craint plus souvent encore. Lorsqu’elle prend le visage de l’étrange, de l’inconnu ou de la catastrophe. Inquiétant, menaçant ou déconcertant. La rencontre de différence est pourtant la grande chance de l’homme, même si elle est ambiguë. La différence peut se présenter comme une force de contrainte et d’asservissement, certes. C’est cependant à travers l’étreinte d’un maximum de différence qu’un maximum d’humanité peut advenir. L’indifférence en elle-même est stérile et insignifiante. L’indifférence tend vers le sens zéro. La dynamique est
fille de la différence. On peut même affirmer d’emblée que plus est forte la différence, plus fort est la dynamique créationnelle de la vie.





A. Différence

L’incroyable complexité de notre monde si infiniment différencié ne sort réellement de son in-différence qu'à partir de l'homme. Eternellement pourrait n’être qu’un infini ‘
mêmeindifférencié. Eternellement pourrait subsister un infini ‘il y a’ dans son identité. Le même absolu... Une telle pensée pourtant ne peut être qu’une fiction. Le fait de pouvoir penser ce conditionnel le contredit en même temps. Que serait en effet l’être sans la différence ? L’être absolument in-différent pourrait-il se différencier du silence et même du néant ? Mais déjà est la question. La plus petite possibilité du plus petit questionnement déjà sort l’être de l’indifférence. Déjà est la parole. Déjà est la parole qui articule différentiellement des significations différentielles. Déjà n’est pas le même in-différent. Déjà l’autre fait irruption. Déjà est la différence. Avec sa double dramatique, ontologique et logique, d’une béance et d’un désaccord. En même temps la différence ouvre une plénitude. Elle expose aux dépassements. Il n’est pas d’espérance sans traversée de la différence.



L’homme est l’être en exode qui
ouvre à l’infini un espace de la différence. Il est un animal différentiel instaurateur de béance dans la plénitude d’un donné-nature et sans cesse pro-voqué à combler cette béance tout en instaurant continuellement de nouvelles béances dans tous les comblements eux-mêmes.

Mortelle in-différence

Sans différence, sans différence de potentiel, l'énergie atteint son point zéro. Et partant notre mortalité. Cette loi se vérifie
à tous les niveaux de l'humain, depuis le plus matériel jusqu'au plus spirituel. Pourtant, n'est-ce pas vers l'in-différence que nous tendons sous ses mille formes du pacifisme, de la tolérance, de la fraternisation ou de la non-violence ? Jusqu'au kitsch, parfois, du `tout le monde, il est beau, tout le monde il est gentil'... Cependant que deviendrait notre monde sans les grandes différences entre bien et mal, entre erreur et vérité, entre Dieu et Néant, entre sacré et profane, entre ciel et terre, entre juste et injuste, entre sens et non-sens, entre besoin et création, entre relatif et absolu, entre immanence et transcendance, entre réel et idéal, entre ce qui est et ce qui doit être, entre liberté et oppression, entre péché et grâce... ?



La protestation du sens est identiquement la protestation de la différence. Là où ça ne proteste plus, il n’y a plus de sens. C’est le règne de l’indifférence. C’est en traversant la différence que l’humain se décide. Il n’est de valeur qui ne soit fondamentalement exigence de différence. Que serait, en effet, le Bien en soi, le Vrai en soi, le Beau en soi, le Juste en soi... s’il n’y avait pas en face, antagoniste provocateur, le mal, le faux, le laid, l’injuste ? Dans la faille entre le même et l’autre s’ouvre l’espace de la différence, l’espace d’une nouvelle nature et la chance d’un monde nouveau que nous pouvons aussi appeler ‘culture’.



Une culture, qu'elle soit historique ou personnelle, engendre de plus en plus de différences.
Mais déjà elle ne se constitue qu’à partir d’une concentration de différences. A l’origine des multiples cultures historiquement apparues il y a cette condition nécessaire bien que non suffisante de quelque chose comme une ‘oasis’ de densité humaine, le long d’un fleuve nourricier, par exemple, ou bien dans une plaine fertile. Toute culture est inséparable d’une agri-culture qui sédentarise une concentration humaine croissante. Aucune grande culture ne s’est constituée sans céréale, ce concentré miraculeux de glucides, de protides et de lipides avec ses sels minéraux et ses vitamines... Ce milieu humain concentré intègre un maximum de différences personnelles, puisque l’homme est la seule espèce où les individualités se différencient fortement et se différencient d’autant plus fortement qu’ils forment une plus grande communauté. C’est une telle communauté étreignant un maximum de différence qui devient source de culture marquante. Une telle concentration communautaire induit toute une série d’autres diversifications et d’autres intensifications comme par exemple la différenciation des tâches ou la production plus intensive de subsistance. C’est toujours une différence concentrée en même temps qu’une concentration différenciée qui fait ce mélange détonnant provocateur d’humanité.

Il n'existe pas de grande culture qui ne se soit constituée sans une source chaude puissante de signifiants absolus: Dieu, l'Etre, le Cosmos, les Valeurs, le Sens... Egalement avec des accumulateurs sémantiques bien chargés comme la tradition, la religion, l'éducation, la sagesse commune, les monuments de l'art et de l'esprit... Jusqu'à son déclin un système culturel fonctionne grâce à son
ouverture sur l'écosystème du sens total. C'est ainsi qu'il peut être vivant. C'est ainsi que sa vitalité spirituelle, c'est-à-dire sa néguentropie, ne cesse de défier victorieusement la fatalité entropique de la dégradation du sens.

Toutes les cultures qu'elles soient historiques ou personnelles, toutes les philosophies et toutes les religions du monde fonctionnent sur des
différences pour elles radicales et essentielles. Quelques exemples suffisent. Pour les prophètes de l’Ancien Testament, l’infidélité et l’idolâtrie face à l’Alliance. Pour Bouddha, la souffrance universelle du karma face à la certitude d’une possible libération. Pour Blaise Pascal, la misère de l’homme face à sa grandeur. Pour Platon, l’oubli face au ressouvenir des idées innées. Pour l’hermétisme, le salut de l’âme face à sa chute dans un corps matériel. Pour Marx, la libération de l’homme face à son aliénation.

Déjà notre parole n'est qu'à partir de la différence

Nous ne parlerions pas si nous étions
pleins. Nous ne parlerions pas si nous n’étions que ce que nous sommes. L’animal est trop plein d’animalité et de lui-même pour pouvoir parler. L’in-différence ne parle pas. La parole commence avec la distance et avec la différence. La parole commence avec le refus. La nature ne peut que se dire inconditionnellement ‘oui’ à elle-même. C’est le ‘non’ qui ouvre la possibilité du logos. Ensuite, un infini se donne à travers ce ‘non’. La pensée est essentiellement acte critique. Elle commence par dis-cerner. C’est-à-dire par refuser les limites et les enfermements. “Tout était mêlé, dit Anaxagore, mais vint l’entendement qui sépara tout pour le mettre en ordre.Au Livre de la Genèse, c’est l’Esprit qui plane sur le tohu-bohu... Pour séparer. Pour créer. C’est ainsi que le logos se fait poïète - créateur - d’infinie nouveauté.

L'in-différence ne parle pas. L’indifférence absolue n’est même pensable qu’à la limite puisque la moindre pensée n’est possible qu’à partir de la différence. L’indifférence neutre – ne uter : ni l’un ni l’autre – ne peut donc être qu’à la limite. L’identité elle-même, si elle ne s’affirme sur fond de différence, reste muette indifférence. Avant la parole n’est que le tohu-bohu. Avec elle l’autre advient. La parole commence avec la négation du néant. Elle fait surgir l’être. Au singulier et au pluriel. Comme aux origines du monde.

Aucune signification ne peut naître sans brisure. Signifier, c’est faire surgir au cœur même du donné naturel, poser, donc opposer, des signes, des symboles. Sumbolon, sumballein, mettre ensemble. Les deux moitiés dispersées du tesson brisé qui, mises ensemble, correspondent et se correspondent, devenant signe de reconnaissance. Rupture, dispersion et réunion. Déploiement et reprise. Distance et rassemblement. Différence et réunion dans l’identité. Le symbole est d’abord un ‘quelque chose’ pris du sein de la nature. A la limite, n’importe quel ‘objet’ ou même n’importe quelle partie d’objet. Tout dans le donné naturel a ‘vocation’ de devenir symbole. Mais il le faut briser. L’objet devient ‘inutile’; il est bon à être jeté. Mais c’est là qu’il devient intéressant pour l’homme ! N’est-ce pas une conduite étrange – étrangère à la nature – de donner ainsi valeur à un objet brisé ? Mais cette valeur est ailleurs. Elle est autre. Elle est nouvelle. Elle est différente. Et cette différence, c’est la signification. Dans la rupture de ce-qui-est, autre chose devient possible. Ce caillou-que-voici est rompu en tant que pierraille et devient, éclaté, outil-qui-tranche. Et en même temps, il peut devenir tout outil et outilité à l’infini. Un infini possible ! Que n’a-t-on pas fait avec la pierre depuis son premier éclatement ?

Parler, c’est faire être une présence à travers son absence. Parler c’est manifester du sens à travers des signes. Le signe est essentiellement une chose ouverte à son autre. Symbole au sens premier du mot. Le signe n’est pas par lui-même, dans sa clôture. Il n’est que dans et par l’intention de signifier. Lieu-tenant de l’autre. En son absence. Parler, c’est traduire intentionnellement des significations. Articuler du possible signifiant pour signifier. Articuler, désarticuler, réarticuler le sens à travers les médiations spatio-temporelles. Parler, c’est traverser infiniment le champ symbolique. Le langage est l’in-finie outilité de cette traversée. L’animal n’accède pas au langage parce que le signe ne peut pas se libérer. Il reste prisonnier de la chose, de la situation, des liens...  L’homme parle dans l’exode d’un monde bouclé en son même. Le spécifique humain n’est qu’à partir de la différence et ne se déploie qu’à travers la différence. Il se dit et ne se dit qu’à travers la différence. Dès le départ est la différence sans laquelle la pensée et la parole ne seraient pas. L’homme est ouvert à faire être l’autre.

Nous comprenons à travers un espace de contraires


L’espace du logos se déploie
entre une multitude de polarités antithétiques. Cherchez dans votre lexique habituel tous les mots qui y ont également leur contraire, comme par exemple construire/détruire, etc. N’en oubliez pas. Supprimez ces nombreux couples antithétiques. Avec les mots restants, essayez de dire des choses pertinentes. Vous mesurerez combien cela s’avère impossible. Tant il est vrai que, directement ou indirectement, nous parlons et nous pensons sur fond de différence. Parler et penser c’est pro-voquer des différences et les dépasser en avant.



L’intelligibilité est au prix de dichotomies. Il n’y a de pertinence qu’à travers la différence. Mais ces dichotomies doivent à leur tour être relativisées. Car elles n'existent, concrètement, nulle part à l’état pur. Il s’agit plutôt d’essences ou de concepts-polaires au service d’une typologie différentielle créatrice, dialectiquement, d’intelligibilité.


 


Traversée de ‘ta’ différence

La vie spirituelle n’est pas progressif apaisement mais, au contraire, montée d’une tension. Plus tu avances, plus cette tension se fait extrême. Elle grandit, peut devenir intolérable, et, arrivée à son paroxysme, éclater. L’extrême expérience mystique est crucifixion, écartèlement jusqu’aux racines de toi-même. C’est en rupture plus qu’en continuité que l’homme, homo viator, avance vers sa vérité profonde qui est en avant de soi, dans son propre dépassement. Route à parcourir, distance à franchir, différence à traverser... Toute arrivée risque l’infidélité. Elle ne peut être authentique qu’à la limite. L’ultime accomplissement est eschatologie.

Tu ne finis pas de traverser la différence tienne. La grande différence entre ce que tu es et ton accomplissement divin. Tes négativités. Mais aussi tes positivités toujours infiniment en-deça de l’absolu de l’appel. L’incongruité entre ton esprit et l’Esprit.
Dieu lui-même ne sait comment nous faire grandir sinon à travers la différence.

Voyez ce jeu de la différence chez saint Augustin entre ‘similitudo’ et ‘dissimilitudo’, concepts particulièrement chargés de densité existentielle. La ‘dissimilitudo’ surtout, qui ouvre au désir un infini... Tel ce cri, au livre septième des Confessions: "J’ai frémi d’amour et d’horreur, me trouvant si loin de toi, dans la région de la différence." Dans les étendues de la ‘dissimilitudinis’... La différence. Essentielle distance d’avec Dieu. Disproportion. Non-coïncidence. Dissemblance. Foncière altérité par rapport à ce qu’Il est. Distance à franchir pour Le chercher. Disconvenance de tes efforts pour L’atteindre. Dissonance de ta vie face à Sa perfection...

Essentielle séparation d’avec Dieu. Disproportion. Non-coïncidence. Dissemblance. Foncière altérité par rapport à ce qu’Il est. Distance à franchir pour Le chercher. Disconvenance de mes efforts pour L’atteindre. Dissonance de ma vie face à Sa perfection... Cette ‘différence’ est d’abord ontologique. Elle situe l’être créé en rupture d’avec le Créateur. Elle l’affecte d’un indice de néant et le livre, contingent, à la contingence. Ensuite elle est historiquement congénitale. Elle vient de l’originaire compromission de l’humanité dans son ensemble avec l’originel péché, l’originelle rupture d’Alliance.

Une profonde fêlure traverse la réciprocité d’amour entre Dieu et l’homme, entre l’homme et l’homme. Dans toutes les dimensions de son être l’homme est livré à l’incomplétude, à la faillite, aux négativités. Il est habité par une béance qui sans cesse se veut combler et qui sans cesse se découvre plus béante encore. Ce radical inachèvement, cette ‘différence’ qui est nôtre face à la parfaite adéquation de l’image de Dieu au premier jour de la création n’est cependant pas absolue négativité close sur elle-même. Au contraire, elle révèle une plus profonde vérité sur l’homme et recèle, pour lui, une singulière possibilité d’accomplissement.

Cette différence est d’abord ontologique. Elle situe l’être créé en rupture d’avec le Créateur. Elle l’affecte d’un indice de néant et le livre, contingent, à la contingence. Ensuite elle est historiquement congénitale. Elle vient de l’originaire compromission de ton humanité avec l’originelle rupture d’Alliance. Le lien théologal est blessé. Une profonde fêlure traverse la réciprocité d’amour entre Dieu et l’homme, entre l’homme et l’homme. Dans toutes les dimensions de son être, l’homme est livré à l’incomplétude, à la faillite, aux négativités. Il est habité par une béance qui veut sans cesse se combler et qui sans cesse se découvre plus béante encore.

Nous portons intensément en nous la nostalgie de l’in-différence. Nous voudrions que toute différence soit toujours, déjà, dépassée. Nous tendons vers la parfaite ‘convenance’, vers l’absolue ‘coïncidence’, vers la totale ‘identité’ avec ce qu’est Dieu lui-même. Et ce fondamental désir surgit des ultimes profondeurs de nous-mêmes, là où, dans le ‘cœur’, nous nous identifions avec ce que nous sommes de toute éternité dans le plan de Dieu, là où nous coïncidons avec l’Image et la Ressemblance de l’Amour créateur, bien plus, là où le Père, dans l’Esprit, ne cesse d’engendrer son Verbe bien-aimé et nous engendre fils avec lui. Et en même temps cette ‘convenance’ n’est pas encore accomplie. Dans le maintenant de mon existence temporelle, elle ne l’est pas et elle ne doit pas l’être. Elle doit rester en tension d’espérance jusqu’au seuil de l’éternité. Elle traverse seulement, verticalement, notre ‘différence’. Elle est comme la lumière qui par moments la transfigure. Le souffle eschatologique qui la traverse.

Ce radical inachèvement, cette ‘différence’ qui est nôtre face à la parfaite adéquation de l’image de Dieu au premier jour de la création n’est cependant pas absolue négativité close sur elle-même. Au contraire, elle révèle une plus profonde vérité sur l’homme et recèle, pour lui, une singulière possibilité d’accomplissement.




B. Traversée dialectique

La logique de la traversée... La logique même de la traversée existentielle de la différence. Une logique apparemment illogique. Un affront à la logique simplement logique. Elle s’appelle ‘dialectique’. Il ne faut pas la confondre avec ses sous-produits. Avant même que le mot, en son sens moderne, n’ait encore droit de cité dans l’espace mental occidental, la réalité est là, vigoureuse, encore libre de toute prison idéologique. Pas encore constituée en mode de pensée et d’explication, mais déjà constituante d’une extraordinaire dynamique de l’être. Avant d’être loi de l’esprit, la ‘dialectique’ est d’abord très profonde loi de l’Alliance. Elle tire sa pertinence de l’expérience du mystère pascal. Rupture. Exode. Traversée vers la Terre Promise. Crucifixion. Mort qui éclate en Résurrection.

La paradoxale vérité que l’essentiel advient dans le passage. Non pas en in-sistant sur le plein mais en ex-sistant à travers la béance. Que la vérité de l’homme est en avant de l’homme. Que la vérité de la condition humaine est dans sa rupture et dans son ouverture. La dialectique est-elle fondamentalement possible ailleurs qu’en régime de grâce ? Lorsque la négativité, toute négativité, sait qu’elle n’est pas absolue, mais qu’à travers une mystérieuse gestation, elle travaille à l’enfantement de l’autre.

Qui, aujourd’hui, peut la comprendre encore dans la plénitude de ses dimensions ontologiques, alors que depuis plus de deux siècles nous l’avons ramenée à la raison de nos logiques en finitude, de nos herméneutiques qui tournent en rond et de nos clôtures schizoïdes ? Elle était la clé de l’ouvert infini. Nous en avons fait un facile passe-partout verbal pour des serrures de pacotille. Sa force originaire, profonde, n’est pas d’abord dans l’instrumentalité logique d’un processus explicatif mais dans une irréductible réalité historiquement expérimentée et vécue, fondatrice de nouvelle humanité: la Pâque biblique. La dialectique non châtrée est pour la transcendance. Elle traverse un monde qui résiste à l’ailleurs. Elle affronte les choses qui refusent de devenir autres que ce qu’elles sont. Elle est folle et fougueuse aventure ‘hors de’. Irréductible négation des enfermements.
Explosion de toute schizoïdie. Ouverture. Infinie Pâque de l’homme. Infinie Pâque de l’être.

Ouvert


La nouveauté n’est possible qu’à travers une béance au cœur de la plénitude d'un 'même'. Un
même affirmé et posé absolument comme soi-’même’, reste nécessairement clos sur lui-même. A partir de ce même, clos sur lui-même, jamais rien d’autre ne peut être. Pour qu’il puisse y avoir autre chose que le ’même’, il faut que le même se nie en tant que ’même’ et s’affirme en s’opposant comme autre. Mais une négation qui s’affirme ne peut pas ne pas être affirmation. Une opposition qui se pose ne peut pas ne pas être position. L’autre risque sans cesse de se reprend comme un même, et de se clore sur lui-même. A moins de laisser ouverte l’infinie altérité de l’autre-autre...

L’authentique possibilité dialectique implique une double ouverture et partant une double rupture. L’une horizontale et l’autre verticale. Ouverture horizontale de l’altérité différentielle. Ouverture verticale de l’altérité transcendante. La première s’ouvre dans la différence entre le
même et l’autre. La seconde s’ouvre dans la différence de la différence, c’est-à-dire la transcendance.

Si l’affrontement se réduit à la simple suppression de l’un par rapport à l’autre, le dépassement ne signifie rien de plus que la subsistance d’une position. Le combat cesse faute de combattants ! L’affrontement doit donc rester permanent. Et la véritable dialectique signifie cette progression ininterrompue de toute position qui rencontre sans cesse une op-position, laquelle op-position, se fixant en sa position, doit à son tour affronter une nouvelle opposition. Et ainsi de suite. Si le ‘même’ n’est pas éclaté par l’ ‘autre’, il ne reste que lui-même et jamais rien d’autre ne sera. La traversée de la différence est accroissement. L’affrontement d’altérité enrichit. A travers la distance une plus authentique proximité se gagne. C’est à travers la rupture qu’advient la plénitude. C’est en surmontant une opposition que la position se consolide. C’est dans son passage à travers la négation que l’affirmation accède à sa vérité. Pour qu’il puisse y avoir autre chose que le ’même’, il faut que le même se nie en tant que ’même’ et s’affirme en s’opposant comme autre. Mais une négation qui s’affirme est affirmation. Une opposition qui se pose est position. L’autre se reprend comme un même, clos sur lui-’même’. A moins de laisser indéfiniment ouverte l’infinie altérité de l’autre-autre.



Dialectique
. Dia-logos. Le logos dans sa traversée. Une différence à affronter. Une unité à conquérir. La dialectique traverse de part en part la spécificité humaine. Comme sa dynamique profonde. Elle n’est donc pas un moment logeable en un point déterminé de notre démarche. Elle la traverse de part en part. Elle y est omniprésente. Le dépassement est à ce prix. La croissance est à ce prix.

La dialectique implique un moment de négativité. C’est son moment essentiel. D’un plein, quel qu’il soit, clos dans sa plénitude, jamais rien d’autre ne peut surgir. La nouveauté autre n’est possible qu’à travers un vide béant au cœur de ce plein. Une position ne se dépasse en altérité nouvelle qu’à travers son affrontement avec une op-position. C’est dire qu’il ne peut s’agir d’un vide pour lui-même. Le vide en-soi est vide et reste vide. Ici il faut une négativité active, un acte d’opposition.



La dialectique est contradiction ET assomption-dépassement (Aufhebung) de la contradiction. L’affirmation affronte la négation. La négation affronte l’affirmation. Cet affrontement, cependant, ne reste pas affrontement indéfini au même niveau. Il ne se termine pas non plus par la victoire unilatérale de l’un sur l’autre, ce qui ne ferait qu’enfermer le processus dans une affirmation stagnante. Au contraire, de cet affrontement surgit un TROISIEME moment qui reprend en assomption de dépassement –
Auf-heben, en allemand – les deux premiers moments antagonistes et, par conséquent, signifie surgissement de nouveauté. Ce troisième terme nouveau, en s’affirmant, affronte une nouvelle négation. Et ainsi de suite. Le processus total de la dialectique devient ainsi mouvement en avant, progrès. Une chose n’est vivante, écrit Hegel dans la Science de la Logique II, que dans la mesure où elle contient en soi la contradiction et où elle est cette force de saisir et de maintenir en soi la contradiction. La dynamique interne du processus dialectique, son nerf moteur, est la négation. Non pas ’une’ négation, mais LA négation. La négation en tant que contestation permanente. Négation et négation de la négation à l’infini. Et Hegel de poursuivre: la contradiction est la racine de tout mouvement et de toute manifestation vitale; c’est seulement dans la mesure où elle renferme une contradiction qu’une chose est capable de mouvement, d’activité, de manifester des tendances ou impulsions.

Le moment de négation est donc le moment essentiel de la dialectique. Est-ce étonnant puisqu'il s'agit du moment essentiel de l'esprit ? D’un plein, quel qu’il soit, clos dans sa plénitude, jamais rien d’autre ne peut surgir. La nouveauté autre n’est possible qu’à travers un vide béant au cœur de ce plein. Une position ne se dépasse en altérité nouvelle qu’à travers son affrontement avec une opposition. C’est dire qu’il ne peut s’agir d’un vide pour lui-même. Le vide en-soi est vide et reste vide. Ici il faut une négativité active, un acte d’opposition.



Le surgissement du non au sein de l’inconditionnel ‘oui’ de la nature à elle-même représente une fissure qui va s’élargissant en gigantesque faille. La distance se creuse entre. Entre immédiat et différé, entre présent et passé, entre présent et futur, entre le désir et son effectuation, entre le même et l’autre, entre l’apparaître et l’être, entre la présence et l’absence, entre ce qui est et ce qui doit être... Et dans cette distance s’ouvre un espace nouveau et s’instaure la possibilité d’un monde nouveau. Celui de la culture. Avec la possibilité de ce non est donnée, nouvelle nature, la possibilité de l’homme non pas d’abord comme substantif mais comme verbe actif. Hominiser. Humaniser.


Singulière dynamique du NON ! L’homme est l’être en exode qui risque l’
autre dans l’incessante négation du même. Libérant la différence. Etreignant la différence. Dépassant la différence. Si le même jamais ne dit non à lui-même, jamais rien d’autre ne sera. Il ne peut que rester éternellement lui-même, clos en soi, piégé, fut-ce en sa perfection, s’il refuse de s’ouvrir à l’autre, de l’affronter, de se laisser traverser par lui. C’est la faille qui le sauve de lui-même et l’ouvre à l’autre possible. C’est sa vulnérabilité qui lui donne sa chance d’infini. S’ouvrir à l’autre et l’étreindre. Mourir dans cette étreinte pour surgir nouveau. Et ne se boucler pas sur ce nouveau même. Mais encore s’ouvrir. Affronter encore l’autre. Et l’autre de l’autre. Infiniment.

Tout est donné en ce ‘non’. Tout reste à conquérir et à se déployer. Progressivement. Dialectiquement. Si le ‘même’ jamais ne dit non à lui-même, jamais rien d’ ‘autre’ ne sera. S’il refuse de s’ouvrir à l’autre, de l’affronter, de le traverser, il ne restera éternellement que lui-même. Clos en soi. Piégé, fût-ce en sa perfection. C’est la faille qui le sauve de lui-même. C’est la béance qui l’ouvre à l’autre possible. C’est sa vulnérabilité qui lui donne chance d’altérité. S’ouvrir à l’autre et l’étreindre. Mourir dans cette étreinte pour surgir nouveau. Et ne se boucler pas sur ce nouveau même. Mais encore s’ouvrir. Affronter encore l’autre. Et l’autre de l’autre. Infiniment.



La négation est un acte spirituel, l'essentielle et exclusive possibilité de l’esprit. On ne l’attribue à la ‘matière’ qu’en sacrifiant à l’animisme. Pour la ‘matière’ il ne peut y avoir de ‘négation’ que de ‘différence’ en extériorité. Du contraire et non pas de la contradiction. Essentiellement une différence de détermination. La négation d’une matière donne simplement une non-matière, c’est-à-dire un indéfini indéterminé. Pour qu’une matière déterminée d’une certaine façon puisse devenir une autre matière déterminée d’une autre façon, il faut nécessairement une nouvelle détermination. Or cette nouvelle détermination ne peut pas venir de la négation. Elle ne peut venir que de la première détermination ou bien d’une intervention extérieure. Or le ‘matérialisme’ ne peut pas ne pas exclure toute intervention extérieure. Reste donc la première détermination. Comment cette première détermination peut-elle donner naissance à de nouvelles déterminations ? Et surtout, comment peut-elle donner naissance à des déterminations d’ordre supérieur ?


Paradoxale efficience de la négativité !
Paradoxale efficience de ce moment de refus, de distance, de différence, béant sur l’autre ! Depuis le premier outil. Depuis les premiers balbutiements. Tout commence avec la désarticulation ! L’articulation se désarticule pour que soit possible une nouvelle, une autre articulation. Articulation croissante comblant une béance croissante de signification. Signification croissante comblant une béance croissante d’articulation. Dialectique au cœur de l’articulation. Dialectique entre l’articulation et la signification. Dialectique au cœur de la signification... La matrice gestatrice du spécifique humain, la matrice culturelle, qu’est-elle au fond sinon cette infinie efficience de la béance ?


Singulière dynamique du NON ! L’homme est l’être en exode qui risque l’
autre dans l’incessante négation du même. Libérant la différence. Etreignant la différence. Dépassant la différence. Si le même jamais ne dit non à lui-même, jamais rien d’autre ne sera. Il ne peut que rester éternellement lui-même, clos en soi, piégé, fut-ce en sa perfection, s’il refuse de s’ouvrir à l’autre, de l’affronter, de se laisser traverser par lui. C’est la faille qui le sauve de lui-même et l’ouvre à l’autre possible. C’est sa vulnérabilité qui lui donne sa chance d’infini. S’ouvrir à l’autre et l’étreindre. Mourir dans cette étreinte pour surgir nouveau. Et ne se boucler pas sur ce nouveau même. Mais encore s’ouvrir. Affronter encore l’autre. Et l’autre de l’autre. Infiniment.



La critique est l’instance de crise au cœur de toute certitude donnée. Elle creuse les ‘vérités’ en béance pour que soit une plus vraie vérité. Toute certitude constituée est sans cesse niée. Mais pas dans l’absolu. Elle est niée par une plus profonde certitude constituante. Le NON de l’esprit n’est pas le tout de l’esprit qui est plus profondément encore OUI. Mais ce ‘oui’ n’est pas pour le milieu. Il est pour les extrêmes. Le 'non' de l'esprit est au service de ce 'oui' plus fondamental. Un 'non' relatif, c'est-à-dire en relation. Un 'non' qui signifie le refus de rester sur place. Un 'non' de dépassement au service d'une marche en avant. C'est le NON de l'Exode qui refuse les terres de servitude en vue de la terre promise.

La dynamique dialectique

Elle se déploie à travers un champ dynamique défini par les quatre dynamiques fondamentales de notre verbe.
Ouvrez n’importe quel dictionnaire. Commencez en ‘a’ et survolez l’ensemble des verbes. Combien en trouvez-vous qui, directement ou indirectement, n’auraient aucun lien avec l’un ou l’autre de ces ‘radicaux’ ? A eux quatre, ils marquent une sorte de référentiel dialectique  d’un champ dynamique pour l’ensemble des verbes du logos. Ils définissent l’espace matriciel du logos. Radicaux à la racine de toute articulation et de toute signification. Originelles affectations de toutes les dynamiques. Coordonnées fondamentales de tous les lexiques possibles. Dimensions premières avant même les concepts. In-tentions originaires du parler. Ce sont comme les particules fondamentales - les préfixes présidant au sens - qui affectent les radicaux sémiologiques du verbe.

Ils sont au cœur de
notre epistémè et de notre praxis: les quatre radicaux de notre verbe.

IN : l’être, la position, l’affirmation, in-sister, le même, l’inclusion, centripète, la proximité...
EX : hors de, la différence, l’op-position, la négation, ex-sister,  vers l'autre...
CUM : ensemble, la consistance, la reprise, rassembler, nouer...
TRANS : ailleurs, la différence de la différence, le dépassement, infini...


Ce ne sont pas ces polarités en elles-mêmes qui donnent l’intelligibilité mais le rapport créé par la tension dialectique entre elles. La double polarité antithétique de chaque vecteur crée dynamiquement ‘une’ région d’intelligibilité dialectique. Mais la riche complexité ne peut pas s’élucider grâce à une seule de ces régions d’intelligibilité. Voilà pourquoi de multiples régions d’intelligibilité dialectique créées par de multiples polarités antithétiques concourent différentiellement et dialectiquement dans l’espace global. Ces quatre radicaux archéologiques ouvrent et définissent en même temps la dynamique fondamentale de l’espace symbolique comme espace dialectique. Cet espace est essentiellement ouvert. Sa dynamique interne fait éclater toutes les clôtures. Cet espace est universel. Il constitue comme l’universel constituant, l’universelle dynamique culturelle constituante, à la racine de toutes les cultures pluriellement constituées.

Ex’ provoque en quelque sorte le ‘in’ hors de lui-même. La tension se résout dans le ‘cum’ et peut se dépasser dans le ‘trans’. Comme si le logos ne pouvait être pleinement chez lui que dans cet espace quadridimensionnel...  Ces polarités définissant le champ dynamique de la différence et du dépassement dialectique. Radicaux à la racine de toute articulation et de toute signification. Originelles affectations de toutes les dynamiques. Coordonnées fondamentales de tous les lexiques possibles. Dimensions premières avant même les concepts. In-tentions originaires du parler. Ces dynamiques originaires se déploient dans l'espace nouveau du projet spécifiquement humain qui est identiquement l'espace nouveau de la possibilité dialectique.



 


 



L’authentique possibilité dialectique implique une double ouverture et partant une double rupture. L’une horizontale et l’autre verticale. Ouverture horizontale de l’altérité différentielle. Ouverture verticale de l’altérité transcendante. La première s’ouvre dans la différence entre le ‘même’ et l’ ‘autre’. La seconde s’ouvre dans la différence de la différence, c’est-à-dire la transcendance. Le ‘trans’ dit l’ouvert de l’humain. Il dit en même temps que l’homme n’a pas le dernier mot sur lui-même. L’homme est parole ouverte. L’homme est symbole de l’Autre, la moitié visible de l’Autre, sa partie émergée.



L’authentique dialectique refuse de se laisser piéger par l'horizontale. Elle connaît un quatrième terme qui signifie son 'explosivité' permanente. Une dialectique à deux moments perpétue un mouvement pendulaire. Par exemple la ‘dialectique’ simplement binaire comme celle du ’yin’ et ’yang’ chinois, sans différence verticale et sans troisième terme. Infinie oscillation entre in et ex. Les deux termes se balancent selon une inter-compénétrabilité infiniment complexe. Un tel mouvement ne fait que rythmer, de déséquilibre en équilibre et d’équilibre en déséquilibre, l’être éternel. Une dialectique à trois moments tend vers le bouclage de la boucle. Par exemple la ‘dialectique’ de type hégélienne ou marxiste qui, elle, connaît une différence verticale et un troisième terme. In traverse sa différence ex pour se dépasser dans le cum. Un réel procès d’altérité y est donc possible. Cependant ce troisième terme, même s’il est capable de relancer une nouvelle triade, reste de l’ordre de l’aboutissement. Une plénitude s’y donne dans la synthèse du ’cum’. Le mouvement différentiel reste globalement piégé par l’horizontalité. La transcendance se refuse au profit de la totalisation.

Seule une dialectique à quatre moments procède dans l’ouvert du dépassement infini. Ainsi la dialectique véritablement totale qui connaît un quatrième terme signifiant son ex-plosivité permanente. 'In' traverse sa différence 'ex' pour se dépasser infiniment à travers le 'cum' vers le 'trans'. Ce n’est que la quatrième dimension, celle de la transcendance, qui peut conférer à la dialectique sa réelle dynamique, sa dynamique infinie. Par cette quatrième dimension seulement la dialectique devient véritablement dialectique, c’est-à-dire plus qu’un mécanisme simplement rationnel. Ce quatrième moment dialectique est celui de l’Exode in-fini. Ce ‘trans’ ne cesse de faire mal là où l’humain n’arrive à étreindre sa plénitude sur elle-même. Il crève inlassablement l’horizon des euphories immanentes. Sans lui, pourtant, l’authentique humain n’est pas. Car l’homme est l’être en exode qui risque l’autre dans l’incessante négation du même. Libérant la différence. Étreignant la différence. Dépassant la différence.



Tenir la dialectique jusqu’au bout est à la limite impossible. Déjà le processus dialectique lui-même se trouvera distendu dialectiquement, selon le double héritage, entre une double polarité: l’ouverture à l’infinie altérité: la clôture dans la totalisation d’identité. Hegel, trop séduit par le système et la totalisation pour garder à la dialectique sa dynamique de rupture et son infinie ouverture d’altérité, succombe finalement à la tentation de la clôture. Clôture de l’identification du réel au rationnel. Clôture de la totalisation en finitude du processus dialectique. La dialectique finalement au rouet du système !

Scandale que cette quatrième dimension et grandeur pourtant ! Par elle, la raison est crucifiée et provoquée au douloureux dépassement d’elle-même. En même temps elle confère l’immortalité à ce qui sans elle est voué à la mort. Paradoxe du trans. Il est simultanément extrême débilité et extrême puissance. A la réalité humaine qu’il affecte, il confère en même temps une singulière faiblesse et une extraordinaire capacité de survie malgré toutes les vicissitudes de l’histoire. L’histoire d’Israël, depuis quatre mille ans, est là pour témoigner. La dialectique moderne se contente de la première ouverture. Elle fonctionne essentiellement à trois termes: thèse, antithèse, synthèse, cette triade pouvant être répétée et poursuivie de niveau en niveau. Mais même dans cette répétitivité le troisième terme, la “synthèse”, signifie chaque fois l’arrivée à un résultat. Il suffit ensuite de reprendre cette triade. Elle se suffit en quelque sorte à elle-même. La répétition faisant le reste. La synthèse devenant thèse à laquelle s’oppose une nouvelle antithèse, et ainsi de suite. Le processus fait se suivre des différences. Il n’ouvre pas à la différence de la différence. La double ouverture d’altérité n’a été réellement possible que dans et à partir de l’espace judéo-chrétien où, émergence absolument unique, l’autre a une priorité logique, ontologique, sur le ‘même’. Si la réalité dialectique a sa source dans la Bible, la formalisation dialectique se fera, et ne pourra réellement se faire que dans l’espace occidental né lui-même de l’affrontement dialectique entre la composante grecque et l’exposante judéo-chrétienne.



La dialectique, loi de l’Alliance. La dialectique est d’une certaine façon un affront à la logique. Pourtant elle prétend régir la pensée. Et, de fait, elle la régit. De fait et non pas de droit ! Avant d’être loi de la pensée elle est une loi expérimentale de la vie vécue. Tous les avatars laïcisés de la ‘dialectique’, chez Hegel, avant lui et après lui, sont des traductions d’un vécu préalable. Et ce vécu est essentiellement l’expérience spirituelle telle qu’en l’espace judéo-chrétien, et dans un tel espace seulement, elle s’est déployée.

Avant d’être loi de l’esprit, la ‘dialectique’ est d’abord très profonde loi de l’Alliance. Elle tire sa pertinence de l’expérience du mystère pascal. Rupture. Exode. Traversée vers la Terre Promise. Crucifixion. Mort qui éclate en Résurrection. La paradoxale vérité que l’essentiel advient dans le passage. Non pas en in-sistant sur le plein mais en ex-sistant à travers la béance. Que la vérité de l’homme soit en avant de l’homme. Que la vérité de la condition humaine soit dans sa rupture et dans son ouverture. La dialectique est-elle fondamentalement possible ailleurs qu’en régime de grâce ? Lorsque la négativité, toute négativité, sait qu’elle n’est pas absolue, mais qu’à travers une mystérieuse gestation, elle travaille à l’enfantement de l’autre.



L’homme est l’être en exode qui risque l’autre dans l’incessante négation du même. Libérant la différence. Etreignant la différence. Dépassant la différence. Si le même jamais ne dit non à lui-même, jamais rien d’autre ne sera. Il ne peut que rester éternellement lui-même, clos en soi, piégé, fut-ce en sa perfection, s’il refuse de s’ouvrir à l’autre, de l’affronter, de se laisser traverser par lui. C’est la faille qui le sauve de lui-même et l’ouvre à l’autre possible. C’est sa vulnérabilité qui lui donne sa chance d’infini. S’ouvrir à l’autre et l’étreindre. Mourir dans cette étreinte pour surgir nouveau. Et ne se boucler pas sur ce nouveau même. Mais encore s’ouvrir. Affronter encore l’autre. Et l’autre de l’autre. Infiniment. La ‘dialectique’ est le mouvement global qui dans un champ dynamique instaure la différence pour la dépasser. Cela signifie la conquête du positif à travers le négatif. D’un plein, quel qu’il soit, clos dans sa plénitude, jamais rien d’autre ne peut surgir. La nouveauté n’est possible qu’à travers une béance au cœur de ce plein.





C. La traversée du mal

L'animal n'est pas affecté par le scandale du mal. Seule l'intériorité humaine peut l'être. Le mal, en effet, traverse notre liberté et notre liberté le traverse.

Un monde qui fait mourir l’Innocent, un monde qui crucifie le Christ, un monde qui, deux mille ans après, invente Auschwitz, révèle la massive présence de cette insondable négativité qu’est son mal. Ce mal du monde résiste, irrationnel, trans-rationnel, à toute possible compréhension. Il renvoie la raison hébétée du côté du dérisoire. Le mal est de trop dans l’immanence. Il déborde l’immanence de toute part. A sa manière il est transcendant, d’une sorte de transcendance négative. Tremendum mysterium iniquitatis !

Quelque chose va de travers aux sources de l’humain

Vois: mauvais je suis né, pécheur ma mère m’a conçu
. (Psaume 51,7). Le péché à l’origine de chaque humain. Un péché qui affecte l’humain à sa source. Originel péché du monde. Le mystère chrétien se nierait lui-même en le niant. Sans lui, quel sens aurait la Rédemption ? Mais avant d’être un concept théologique essentiel, le péché du monde est une réalité d’expérience. Nous ne naissons pas cent pour cent bons. Nous ne naissons pas en harmonie. Une faille est là au creux de notre être. Et aucune théorie ne peut en trouver la raison. Chassez-le – comme l’ont essayé des générations de gens mal ‘éclairés’ – et il revient au galop ! Sous mille avatars. Pascal: Sans ce mystère, le plus incompréhensible de tous, nous sommes incompréhensibles à nous-mêmes. Le nœud de notre condition prend ses replis et ses tours dans cet abîme; de sorte que l’homme est plus incompréhensible sans ce mystère que ce mystère n’est inconcevable à l’homme. (Pensée 438, Ed. Chevalier).

Le péché des origines est chrétiennement, bibliquement, indissociable du péché du monde, sa racine trans-cosmique et trans-historique. Qu’est-ce que ce péché du monde que l’Agneau désigné par Jean le Baptiste peut porter et enlever ? Peut-être seul le regard clair d’un enfant de l’Alliance permet-il d’entrevoir sa consistance occulte et de le dévoiler comme conspiration contre l’Alliance, contre Dieu et contre son Christ. Un pacte d’anti-Alliance noué par une mystérieuse solidarité schizoïde orchestrée par le Satan qui est aussi Légion...

Un péché ‘constituant’... Cette coalition irrationnelle doit pourtant se tenir à la base de nos rationalités constituées, puisque loin de pouvoir la maîtriser elles se trouvent asservies par elle. Quelque chose comme un péché ‘constituant’ – “peccatum peccans" selon saint Irénée – derrière tous les péchés constitués. Péché originaire. Primitive faille qui appelle la suite de nos faillites. Première chaîne sur laquelle se trame tout ce tissu d’iniquité qui recouvre la terre. C’est la matrice même de notre humanisation qui doit être affectée par cette originaire négativité conspirante. Et qu’est fondamentalement cette matrice du spécifique humain, sans laquelle aucune animalité n’accède jamais à l’humanité, sinon la parole ?

Le mal du monde distend le monde. Le péché du monde crucifie le monde. Quoiqu’il fasse, il n’arrive plus à se boucler sur sa païenne euphorie. Il se rompt. Il s’ouvre sur la rédemption. La plaie profonde au flanc du monde crie sa béance et sa transcendance.

Que notre monde soit l’enjeu d’un affrontement qui le dépasse heurte visiblement notre modernité. Après avoir réduit la pluralité des ordres au seul règne phénoménal, c’est-à-dire transparent à notre seule possibilité scientifique d’aujourd’hui, nous présupposons un monde axiologiquement neutre, aseptisé de l’invisible. La science peut certes prétendre, et fort légitimement, qu’un tel monde lui suffit. Mais le monde, lui, n’a aucune raison d’être sûr, qu’ainsi réduit, il se suffise à lui-même ! Il a au contraire beaucoup de raisons pour soupçonner en ses béances des ouvertures vers sa propre transcendance.
La modernité expulse aussi violemment la croix qu’elle expulse la transcendance. Ce Messie crucifié qui, depuis les origines, est folie pour les païens reste, aujourd’hui, plus folie que jamais. Qu’est, en effet, la croix sans transcendance, sinon absolu non-sens ? Elle qui EX-pose. Elle qui est Exode absolu. Hors de... Mais vers quoi ? Vers qui ? Vers où ? Vers le néant ? Ou vers l’Autre ?

La croix est crise de l’être dans toute sa largeur et dans toute sa profondeur. Elle est déroute de toutes les valeurs. Elle est faillite de toutes les logiques. Ainsi elle peut être au sens le plus originaire et le plus fort du terme DIS-cernement. Le regard charnel, conditionné à ne jamais voir que l’envers du monde, ne comprend pas la profondeur transcendante du mystère de Dieu tel qu’il peut se partager avec l’homme divin. Il faut pour cela descendre en ses propres profondeurs. Là seulement le ‘coeur
voit.

Congénital

Le péché du monde se transmet comme une hérédité. Mais pourquoi nécessairement chercher du côté des gènes physiques ? Ce qui est spécifiquement humain ne se transmet-il pas de façon plus ‘spirituelle’ ? En tant qu’êtres humains ne sommes-nous pas essentiellement fils et filles d'une parole humanisante, d’une culture ?
 Nous sommes engendrés humains dans une ‘matrice’ plus culturelle que physique. Cette matrice est essentiellement communauté de parole. Elle devient matrice de péché lorsque cette communauté de parole, refusant le Logos de Dieu, se noue, discours dominant schizoïde, en autonomie sur elle-même. Donc un péché ‘naturel’, en quelque sorte. Un péché de seconde nature, cependant, puisque la Révélation désigne son origine dans un acte libre de l’Homme-Adam au début de l’humanité.

Surgissent alors trois questions qui restent énigmatiques. a) Quand, au cours de l’évolution, y a-t-il réellement ‘Adam’, l’homme ? Faut-il le chercher très loin en arrière, parmi les anthropoïdes archaïques ? Faut-il le chercher avec l’émergence de l’homo sapiens-sapiens ? Est-il apparu à un stade plus tardif, quelque part à la jonction du Mésolithique et du Néolithique ?
b) Quelle a été la nature exacte du premier péché ? c) Comment ce péché peut-il se transmettre de génération en génération ?

Ces questions resteront sans doute ouvertes pour toujours. Ce qui ne doit pas interdire de chercher encore. On voudrait ici les situer dans une perspective qui n’est autre que celle qui éclaire déjà l’ensemble de notre recherche. Ces trois questions renvoient à une autre, essentielle. Qu’est-ce qui ‘engendre’ réellement l’homme en tant qu’homme ? Qu’est-ce qui engendre originellement l’homme en tant que pécheur ? Quelle est ultimement la ‘matrice’ de l’humain ?

Nous naissons humains dans une
matrice qui n’est pas seulement physique. La matrice biologique n’engendre encore que les préalables. C’est une autre matrice qui met au monde l’authentiquement humain. Elle n’est pas de l’ordre des corps. Elle est de l’ordre de l’esprit. La matrice qui engendre l’authentique humain est de l’ordre du Souffle. Elle est de l’ordre de la Parole. Elle est de l’ordre du Logos. La Rhua Yahvé depuis l’origine de la création. Le Logos de Dieu qui rend à l’homme l’essentiel par quoi il s’humanise, la Parole.

S’hominise, donc, celui qui peut entrer en communauté de parole. S’humanise pleinement celui qui peut entrer en communion d’Alliance.
Que peut être dès lors le péché des origines sinon un refus de communion dans le Logos ? Une perversion de la parole sans laquelle l’homme ne peut pas être réellement humain. Un péché contre la parole de l’Alliance. Un enfermement schizoïde contre l’Alliance. Avoir préféré la parole du père du mensonge à la parole de l’Alliance avec le Père.

Négativités


La négativité représente la dissidence absolue. L’extrême de l’
autre de trop. Absolument déconcertant. La souffrance. Le mal. L’échec. Le péché. La mort... Négativités issues du hasard. Négativités produites par les libertés. En face d’elles toutes les idéologies du monde restent idiotes. Et grimaçantes. Il peut toujours y avoir quelque part du récupérable prêt à nier la négativité. Mais reste, massif, incontournable et irréductible, le sans-réponse et le sans-solution. De trop. Gratuitement de trop. Croix seulement. Ici l’idée, sa cohérence liquéfiée, bégaye. Non seulement elle n’est plus d’aucun secours mais encore par elle de nouvelles négativités sont produites. Idée, en ton nom que de terreurs engendrées !

Le cercle vicieux d’une érotique logique tourne en rond, condamnée à justifier l’injustifiable. L’échec des optimismes nourrit les évasions. Reste le divertissement libertin. Reste à cultiver son jardin. Reste la fuite de l’esthète. Reste le dépaysement dans l’étrange. Reste le refus entreten
u. Reste la révolte couvée...

De toutes les attitudes devant la négativité une seule ne récupère rien. Et gagne tout. Pour elle la négativité pro-voque à naître à une vérité plus profonde. Dans l’écartellement. A travers la rupture. Crucifiée. Paradoxe absolu d’une
croix qui crucifie toutes les certitudes du monde et les expose à leur possible résurrection. Révélant les négativités comme péchés et allant jusqu’à les faire éclater en grâce. Tout le ridicule du monde ne peut rien contre cet ‘ouvert’ qui s’appelle la foi, en sa nudité exposée à une plénitude infinie. Le croyant l’entrevoit. Dans l’extrême d’un crucifiement.



D. Exode

L’humain est béant sur sa différence. Une altérité qui reste incontournable. Toute dynamique spécifiquement humaine n’est jamais sans être aussi hors de soi, en avant de soi. L’ultime moment dialectique signifié par le ‘trans’ engage l’humain dans l’Exode in-fini. Ce ‘trans’ ne cesse de faire mal là où l’humain n’arrive à étreindre sa plénitude sur elle-même. Il crève inlassablement l’horizon des euphories immanentes. Sans lui, pourtant, l’authentique humain n’est pas. L’homme est l’être en exode qui risque l’autre dans l’incessante négation du même. Libérant la différence. Étreignant la différence. Dépassant la différence.



Il faut se savoir en prison pour s’évader. Ce n’est que dans la distinction d’un dedans et d’un dehors que se constitue la conscience d’être prisonnier et, partant, se construit la prison. Mais sans cette prise de conscience jamais une libération ne serait possible. On ne quitte pas ce qu’on prend pour un paradis.

L’homme est l’animal qui sort de la caverne. Un animal bizarre. Proprement anormal si l’on considère les normes de la vie simplement biologique. Une négation au cœur de la massive affirmation vitale. Et que proteste Nietzsche avec toute la modernité ! Nous ne bouclons la boucle de l’animalité qu’en nous niant nous-mêmes. L’authentique humain est en exode. L’homme inachevé entraîne en son inachèvement tout ce sur quoi il porte sa main ou son regard. Il le reprend en son projet. Il refuse à la nature le droit d’être achevée. Ce refus est culture. En même temps la culture ne cesse d’engendrer et de faire grandir les différences.


Dialectique pascale


La dialectique non châtrée est pour la transcendance. Elle traverse un monde qui résiste à l’ailleurs. Elle affronte les choses qui refusent de devenir autres que ce qu’elles sont. Elle est folle et fougueuse aventure ‘hors de’. Irréductible négation des enfermements. Ex-plosion de toute schizoïdie. Ouverture. Infinie Pâque de l’homme. Infinie Pâque de l’être. Qui, aujourd’hui, peut la comprendre encore dans la plénitude de ses dimensions ontologiques, alors que depuis plus de deux siècles nous l’avons ramenée à la raison de nos logiques en finitude, de nos herméneutiques qui tournent en rond et de nos clôtures schizoïdes ? Elle était la clé de l’ouvert infini. Nous en avons fait un facile passe-partout verbal pour des serrures de pacotille. Sa force originaire, profonde, n’est pas d’abord dans l’instrumentalité logique d’un processus explicatif mais dans une irréductible réalité historiquement expérimentée et vécue, fondatrice de nouvelle humanité: la Pâque biblique.


 


A travers toute l’expérience humaine, c’est dans la Bible et dans la Bible seulement que ce ‘hors de’ et cet ‘en avant’ trouvent leur pleine pertinence. Un peuple peut-il s’aventurer aussi loin avec son Dieu sans qu’il n’en soit marqué au plus profond de son être et de sa culture ? L’Exode est l’expérience originaire dans la Bible et la lumière centrale de son écriture. C’est à partir de l’Exode que prend sens et ce qui précède et ce qui suit. Pour les païens, tout est toujours au départ. La suite est aux émanations et aux dégradations, avec, dans la meilleure hypothèse, le possible retour vers l’origine. Dans la Bible, dont la langue, déjà, ne distingue pas vraiment entre présent et futur, alpha est pour oméga et l’eschatôn est principe.

La Bible se résume en l'
Exode. C'est-à-dire ce mouvement infini hors de. Tout le reste est en dépendance de l'Exode. Même la Création’. Si le concept de ‘création’ est fondamental dans la théologie biblique, celui d’ ‘histoire’ ne l’est pas moins. Les deux se rejoignent en un profond rapport à la fois logique et ontologique. La ‘création’, premier temps de l’histoire, ouvre l’histoire comme une suite indéfinie de moments créationnels.



Exode de toutes choses
hors du néant. Irruption de l'originel Alpha qui tend ensuite vers Oméga, dans l'ouverture d'un en avant vers ce topos du futur qui est u-topos. Si bien que la véritable genèse est moins au début qu'à la fin. Cette tension vers la nouvelle création. Cet eschaton d'une nouvelle terre et de nouveaux cieux. Cette montée vers la nouvelle Jérusalem, qui n'aura plus ni soleil ni lune comme luminaire mais seulement le Fils de l'Homme. Et peut-être l'homme moderne n'a-t-il pas encore fini d'explorer les profondeurs de la matière telle que la Bible la pressent en ses infinies possibilités créationnelles. Un très profond lien entre cosmos et logos. Quelque chose comme une ‘matière spirituelle’ avec ses possibilités d’infinis développements c'est-à-dire d'infinis exodes de formes. Vers un nouveau concept de ‘nature’ qui, d'une part, ne serait plus mécaniste et qui, d'autre part, n'aurait plus besoin d'un Dieu transcendant.

Avant d’être loi de l’esprit, la ‘dialectique’ est d’abord très profonde loi de l’Alliance. Elle tire sa pertinence de l’expérience du mystère pascal. Rupture. Exode. Traversée vers la Terre Promise. Crucifixion. Mort qui éclate en Résurrection. La paradoxale vérité que l’essentiel advient dans le passage. Non pas en in-sistant sur le plein mais en ex-sistant à travers la béance. Que la vérité de l’homme soit en avant de l’homme. Que la vérité de la condition humaine soit dans sa rupture et dans son ouverture. La dialectique est-elle fondamentalement possible ailleurs qu’en régime de grâce ? Lorsque la négativité, toute négativité, sait qu’elle n’est pas absolue, mais qu’à travers une mystérieuse gestation, elle travaille à l’enfantement de l’autre. La dialectique est d’une certaine façon un affront à la logique. Pourtant elle prétend régir la pensée. Et, de fait, elle la régit. De fait et non pas de droit ! Avant d’être loi de la pensée elle est une loi expérimentale de la vie vécue. Tous les avatars laïcisés de la ‘dialectique’, chez Hegel, avant lui et après lui, sont des traductions d’un vécu préalable. Et ce vécu est essentiellement l’expérience spirituelle telle qu’en l’espace judéo-chrétien, et dans un tel espace seulement, elle s’est déployée.



Le ‘trans’ dit l’ouvert de l’humain. Il dit en même temps que l’homme n’a pas le dernier mot sur lui-même. L’homme est parole ouverte. L’homme est symbole de l’Autre, la moitié visible de l’Autre, la partie émergée de l’Autre. L’homme est parabole de l’Autre. Il ne cesse de dire l’infini de l’Autre. En cette ouverture de l'infini, la liberté trouve son infini.


Il faut se savoir en prison pour s’évader. Ce n’est que dans la distinction d’un dedans et d’un dehors que se constitue la conscience d’être prisonnier et, partant, se construit la prison. Mais sans cette prise de conscience jamais une libération ne serait possible. On ne quitte pas ce qu’on prend pour un paradis.

L’homme est l’animal qui sort de la caverne. Un animal bizarre. Proprement anormal si l’on considère les normes de la vie simplement biologique. Une négation au cœur de la massive affirmation vitale. Et que proteste Nietzsche avec toute la modernité ! Nous ne bouclons la boucle de l’animalité qu’en nous niant nous-mêmes. L’authentique humain est en exode. L’homme inachevé entraîne en son inachèvement tout ce sur quoi il porte sa main ou son regard. Il le reprend en son projet. Il refuse à la nature le droit d’être achevée. Ce refus est culture. En même temps la culture ne cesse d’engendrer et de faire grandir les différences.
 


Hors du cycle de l'éternel retour

Pour les païens,
tout est toujours au départ. La suite est aux émanations et aux dégradations, avec, dans la meilleure hypothèse, le possible retour vers l’origine. Dans la Bible, dont la langue, déjà, ne distingue pas vraiment entre présent et futur, alpha est pour oméga et l’eschatôn est principe. Le cycle de l’éternel retour semble définir, depuis toujours et comme allant de soi, le cadre, l’espace, le temps et le mouvement du projet humain. Rien ne semble pouvoir se dérouler hors de la roue fatale qui, annihilant le temps de l’histoire, ramène en coïncidence la fin avec l’origine, et enferme la dramatique de l’existence dans la répétitivité archétypale. Elle désamorce toute urgence et représente ainsi la plus formidable défense contre le risque de l’aventure existentielle et de l’engagement.


 


Le temps dé-compose. Il ex-pose l’être hors de lui-même. Il donne lieu à du non-être. Une chose était et puis elle n’est plus. Ou bien elle n’est pas encore. Le temps s’écoule et fait écouler toute chose avec lui. Déperdition d’être. Dégradation. Evasion d’être. Fuite en avant. Ce qui dépend du temps simplement ad-vient dans sa gratuité événementielle comme accident ou s’écoule, irréversible, dans l’irrécupérable. Absurde hors de. C’est Parménide qui a raison contre Héraclite ! Et pourtant Héraclite a raison contre la raison ! On ne nie le temps qu’en trahissant l’être réel. On ne nie le temps qu’en trahissant la pensée elle-même.



C'est un moment extraordinaire dans l’évolution de l’humanité que celui de la rupture du cycle de l’éternel retour. L’homme ose briser le cercle et marquer sa différence d’avec l’ordre cosmologique. S’ouvre ainsi l’espace nouveau où se déploie la liberté. Désormais l’homme prend conscience de lui-même comme créateur et comme acteur. Il quitte le destin pour courir le risque de sa destinée. Avec l’émergence de l’Histoire, le cercle de l’éternel retour va se briser. Le scandaleux et irrationnel écoulement temporel prendra valeur pour lui-même. Le temps n'aura plus besoin de trouver consistance en remontant aux origines et en se régénérant 'en arrière'. Il deviendra en lui-même et pour lui-même, 'en avant', dynamique de genèse nouvelle. Pour les païens tout est toujours au départ. La suite est aux émanations et aux dégradations. Dans la Bible Alpha est pour Oméga, sans retour, et l'eschatôn est principe. 



L'homme entre en Histoire hanté par la boucle qui se boucle. Mais ce retour dans l’éternel retour est désormais impossible. L’humain est irrémédiablement livré à l'aventure et au risque. Ce n'est que ‘virtuellement’ qu'il peut tenter de boucler quand même la boucle de sa compréhension. En construisant une philosophie de l'Histoire. Toutes les philosophies de l'Histoire veulent ainsi ramener l’Histoire à la raison. Leur échec est cependant patent. La raison de l'Histoire, en effet, n'est pas dans la raison mais dans l'ouverture de l’Histoire qui crucifie la raison.



L’Exode, un événement historique unique et en même temps paradigme pour l’homme de tous les temps. Paradigme de toute authentique libération. Paradigme de l’espérance. Tu n’as jamais fini de quitter les terres de servitude. Archétype de tout exode : la sortie d’Egypte, la traversée du désert, l’entrée en terre promise. Une suite de jubilations et d’anti-jubilations. Une série de jubilations sur fond de négativités. Libération après les séculaires servitudes en terre étrangère. La manne en abondance après la faim. L’eau du rocher après la soif. La guérison par le serpent de bronze après les morsures venimeuses. La nuée lumineuse après les longs silences de Dieu. Le retour de Moïse après l’absence déroutante du guide. La terre promise après une si longue marche à travers le désert... La jubilation n’est jamais en continu. Elle est au départ. Elle est surtout à l’arrivée. Entre les deux, il lui faut traverser des étendues arides. Mais déjà le mystère chrétien n’étreint-il en même temps les mystères joyeux, douloureux et glorieux ?


Eschatologie

L'histoire quitte le cercle de l'éternel retour et expose l'humain à une aventure à travers le temps. L'eschatologie chrétienne ouvre ce temps lui-même dans la tension entre ce qui 'est' et ce qui 'sera', entre 'déjà 'et 'pas encore'...

L’eschatologie est la vision des ‘choses ultimes’ – ta eschata, en grec – en même temps que celles des ‘fins dernières’ de l’homme. Qu’est-ce qui advient ‘après’ ? Après les limites de l’espace et du temps de notre condition humaine. Pour se dire, l'eschatologie utilise le plus souvent le genre apocalyptique. ‘Apocalypse’ – apokalypsis en grec – veut dire ‘révélation’. Elle veut être ‘découverte’ de l’état et du statut définitifs des choses, terrestres et célestes, à la ‘fin’ de l’Histoire.

Alors que pour l'Ancien Testament et le judaïsme l’
eschatologie se réalise à la ‘fin’ des temps, pour le christianisme, la totalité des temps est déjà accomplie en Jésus Christ. L’eschatologie n’est donc pas essentiellement pour la ‘fin des temps’. En Jésus Christ la totalité des temps est déjà accomplie. C’est le ‘maintenant’ – le kaïros – qui est eschatologique. Sans doute y a-t-il aussi un futur eschatologique qui ouvre sur l’ad-venir de radicale nouveauté. La parousie. La résurrection de la chair. le Jugement dernier. Le règne cosmique de Dieu. Mais dans le Christ et par le Christ ces événements sont déjà ‘actuels’. Ils nous ‘arrivent’ dans le ‘maintenant’ existentiel de la foi.

Il y a donc une unité foncière de l’
eschatologie chrétienne entre le ‘maintenant’ de la foi et le ‘demain’ de la pleine révélation. Jésus est déjà ‘maintenant’ l’accomplissement de l’eschatologie. Demain cet accomplissement sera cosmiquement manifestes et visibles par tous. Déjà ‘maintenant’ le salut se réalise dans la miséricorde du Christ. Demain il sera universellement manifeste.

La tension entre ‘est’ et ‘sera’ n’existe qu’au sein de la temporalité. L’éternité, elle, ne connaît ni passé ni futur. Seulement un présent éternel qui rejoint notre actualité. L’éternité traverse verticalement la temporalité en chaque ‘maintenant’ historique et la provoque à la décision. La foi vit dans cette tension eschatologique. Le monde est déjà sauvé. En même temps il reste à sauver. L’essentiel est déjà accompli. En même temps, cet essentiel reste à accomplir. Dans la tension de cet entre-deux urge l’actualité de la décision.

E-ducation

E-ducation.
Ex-ducere. Conduire hors de... Le plus beau concept d'humanité. Vers quoi ? Hors du donné simplement naturel vers l’homme. Hors de l’homme vers plus d’homme. L’animal accomplit ce qu’il est. L’homme doit devenir ce qu’il n’est pas. L’animal naît avec toute sa ‘nature’ animale et spécifique. Rien de ce qui lui advient par la suite ne change essentiellement cette nature. L’homme naît ex-posé. L’homme naît avec une ‘nature’ qui doit être dépassée. Une ‘nature’ qui doit être traversée par la négation pour devenir ‘autre nature’. Que la Parole de Dieu ne se soit pas livrée comme une dictée mais à travers un processus d’éducation séculaire paraît scandaleux à plus d’un esprit avide d’un texte absolu. C’est pourtant ainsi que Dieu parle. La Bible n’est pas un livre ‘édifiant’. Il est arrivé à des siècles de christianisme d’en avoir peur. Hommes de peu de foi ! Eduquer des libertés à l’Alliance est plus important, dit Dieu, que de leur offrir du sublime. Dès lors la tâche humaine par excellence est tâche d’humanisation, c’est-à-dire de conduire hors de. Hors de la caverne. Hors de toute caverne.



Exposantes

Les 'composantes' garantissent les cohérences et les harmonies. Les 'exposantes' ouvrent la démesure.
La rencontre providentielle entre notre mère païenne et notre père judéo-chrétien fait s’étreindre les maternelles composantes et les paternelles exposantes. Deux longues séries d’antinomies radicales dont on n’évoque ici que les axes majeurs. L’absolu ‘Je suis’ face à l’absolu ‘Il y a‘. La liberté personnelle face à la nécessité naturelle. Le dessein face au destin. L’histoire face à l’éternel retour. La Création face au Cosmos. L’infini face au fini. La démesure face à la mesure. Les extrêmes face au milieu. L’aventure et le risque face à l’harmonie et à la sécurité...


 


Tout projet humain s’inscrit toujours dans un tel espace dynamique. Cependant il insiste différentiellement dans telle ou telle direction et a tendance à privilégier telle ou telle région pour l’occuper. Chaque projet humain particularise ainsi l’unité fondamentale du continuum sémiologique constituant en espaces constitués différentiels. Dans cette polarisation différentielle du projet culturel, l’axe vertical marque certainement la différence essentielle. C’est par rapport à lui que joue la différence la plus pertinente que nous voyons entre le CLOS et l’OUVERT. D’un côté, le projet, voulant faire l’économie de la tension, tend à se clôturer en totalité sécurisante. De l’autre, il assume un maximum de tension pour l’étreindre dialectiquement dans un EXODE infini.

L’humain est en exode hors des clôtures. A travers la différence. Sans cette traversée il ne s’humaniserait pas authentiquement. C'est-à-dire qu'il ne sortirait pas de la logique animale. C’est la différence de l’ ‘autre’ qui ex-pose le ‘même’ à son propre dépassement, qui l’é-duque vers son accomplissement.



E. Aventure et risque

Avec l’émergence de l’histoire, l’homme perd ses assises sécuritaires et son optimisme ontologique. Désormais il est livré à l’aventure et au risque. La sécurité profonde de la logique de l’éternel cycle des choses est rompue. Le temps se met à exister et à mordre. L’homme se découvre situé dans la contingence. Il n’est plus soumis au destin aveugle et nécessaire, mais renvoyé à la responsabilité de sa destinée. L’aventure s’ouvre à l’infini. Et cette ouverture ne peut pas ne pas être en même temps déchirure. Ouverture d’un espace qui n’est plus de nécessité mais de liberté où chaque moment devient irréversiblement décisif. Souvent tragiquement décisif. L’homme n’est plus simple parcelle de la nécessité cosmique. Il est, comme Dieu, liberté créatrice. La démesure lui est ouverte comme grâce ou comme péché. Rien n’est jamais joué. Tout reste à jouer. Dans l’infini d’une aventure. Le grand risque humain à courir...

L’homme se découvre situé dans la contingence et, partant, dans les urgences. Il ne peut plus vivre que dangereusement. Rien n’est jamais joué une fois pour toutes. Tout reste toujours à jouer. Désormais il est livré à l’aventure infinie. La démesure lui est ouverte comme grâce ou comme péché. Il se découvre, comme Dieu, liberté créatrice. Exaltant. En même temps infiniment inquiétant. Comment, lancé en une telle folle aventure, l’homme ne serait-il pas pris de vertige et d’angoisse ?



L’animal a cette extraordinaire faculté d’être complétement chez soi dans la nature. Il vit en harmonie absolue avec elle. Il lui dit ‘oui’ sans question et sans possibilité de question. Sans soupçon et sans possibilité de soupçon. Dans un ‘
dedanssans failles. Pourquoi l’homme est-il si différent de tous les autres animaux ? Pourquoi l’humain authentique ne peut-il se réaliser que dans l’exode d’un HORS DE ?

Risque

Le risque ex-pose. Hors des sécurités, hors des continuités, hors des assurances. Le risque est de l'ordre de la rupture. Comme de se trouver au bord d'un précipice et de sauter. Ce saut n'est cependant pas aveugle. Il est précédé d'un jugement qui pèse les chances de gagner, qui calcule le pour et le contre et qui détermine si le saut vaut la peine. Ensuite vient la décision de la liberté. La situation n'est jamais neutre ni innocente. P
lus gros est l'enjeu plus gros est le risque



Le risque implique une distance à franchir et une différence à dépasser.
L'homme spirituel ne cesse d'en faire l'expérience. La ‘convenance’ est notre vérité extrême. Elle est notre vérité dans l’absolu. Mais nous y installer prématurément serait pécher contre la vérité de la condition pascale de notre être. Il faut donc, dans le douloureux écartèlement, tenir les deux bouts de la chaîne. Tenir la ‘convenance’ alors que je me vois perdu dans la ‘différence’. Tenir la ‘différence’ au cœur de la ‘convenance’, sachant qu’elle ne ‘convient’ pas encore.

Refuser la ‘différence’ pour ne revendiquer que la ‘convenance’ c’est se l’interdire à tout jamais. Toi, au contraire, insiste sur ta ‘différence’ et la ‘convenance’ te sera donnée par surcroît. La ‘différence’ crucifie l’être et le provoque au dépassement. Elle est au cœur de l’inquiétude sans laquelle l’homme ne serait jamais que ce qu’il est. C’est dans la ‘différence’ qu’en vérité l’homme se trouve et qu’il trouve Dieu. La ‘convenance’, en effet, est pour Dieu et n’est pour l’homme qu’à la limite. Et qu’il en soit ainsi, n’est pas indifférent à la grandeur de l’homme lui-même. La traversée de la ‘différence’ ouvre à l’homme l’espace de la militance, un espace d’aventure, de risque et de décision, c’est-à-dire l’espace de sa profonde liberté. Là, et là seulement, l’homme, être inachevé, donc essentiellement en route, se réalise selon sa vérité d’homme.

"C’est dans la ’différence’ que l’homme renaît en vérité." Cette parole est du mystique Tauler. Une secrète loi, profonde dialectique du renversement des contraires, régit la vie spirituelle: plus tu approches de ton propre néant, plus tu atteins ce point de rupture où tu bascules dans l’absolu de l’être. Deviens rien et tu deviens tout. Vide-toi et la plénitude te sera donnée par surcroît. Au creux de ton extrême ‘différence’, tu te trouveras en parfaite ‘convenance’. Par grâce.

Étrange fécondité même de ce qui est négatif ! Étrange puissance de la grâce capable de briser les cercles vicieux et d’opérer les plus impossibles retournements. Traverserais-tu l’extrême ‘différence’, exténué par la lutte, déchiré par le mal, sache que tu n’as peut-être encore jamais été en si grande ‘convenance’. Veux-tu sauter loin, il te faut reculer d’abord. Plus tu te vois éloigné, plus tu bondiras ensuite le plus loin encore. Même le péché peut être pour toi tremplin pour un plus grand amour. ‘O felix culpa’ ose chanter la liturgie de Pâques !



Liberté

La liberté n’est qu’en traversant la différence. A travers la différence, tu as la possibilité de courir l’aventure de l’exode vers plus d’humanité. Une chance et non pas une nécessité. A sa racine pourtant gît la tentation de l’in-différence. La non-différence du même absolu. Etre-dieu. Avoir dépassé toute différence pour être ‘tout-tout-seul’. Symétrique inversion de l’in-différence du ‘rien-pour-personne’. Ces deux extrêmes se touchent. La surabondance du Tout rejoint la simplicité du Rien dans l’in-différence. Prométhée et le Nirvana exercent pareillement sur l’homme leur étrange séduction. Mais l’homme ne peut pas être tout puisqu’il n’est pas seul. Il ne peut pas être rien puisqu’il veut !

Pourquoi, face à l'équilibre qui marque le règne des autres vivants, l'humain est-il livré si radicalement à l'incertitude sur l'essentiel et, partant, au risque de faire sa vérité ? C'est très certainement ici le nœud (et le mystère) de l'authentique liberté. En effet, pourrait-elle être en vérité, cette liberté, sans l'urgence d'un risque pris dans les plus profondes profondeurs personnelles?

Tous les optimismes `éclairés' du monde — souvent en fait des `fascismes' qui ne disent pas leur nom — voudraient conjurer cette radicale division des esprits et enrôler l'humain sous l'uniforme de la Pensée Unique. Ce qui, à l'usage, hélas!, ne manque pas de finir sous quelque Goulag ou autre Kz. Au risque de choquer les maternelles composantes de notre Occident fatigué, il ne faut pas avoir peur de marquer la virile grandeur des affrontements métaphysiques. Il n'est pas d'authentique humain qui ne passe par eux.



L’humain est en exode. Livré à la différence qui l’humanise. La rencontre de différence est une chance extraordinaire. Mais une chance ambiguë ! La différence, en effet, peut s’étreindre en prodigieuse fécondité. Elle peut aussi, sous le signe de la force, contraindre et asservir. Ce qui est, hélas !, comme sa fatale pente naturelle.

Le décisif

Le monde de l’animal ne s’étend pas très loin au-delà de son museau. L’homme n’est pas limité, comme l’animal, par l‘horizon indépassable’ de son instinct, de son ignorance ou de ses certitudes terre-à-terre. L’homme est
ouvert sur l’infini. Il ne saurait donc passer à côté de la question eschatologique. Qu’est-ce qui est ‘au-delà’ ? Qu’est-ce qui advient ‘après’ ? Après et au-delà des limites de l’espace et du temps de notre condition humaine.

Kaïros’ désigner l’actualité du présent dans son urgence de décision. Le ‘maintenant’ est le topos de la grâce qui vient ou qui passe. Il est unique. Il est irremplaçable. Il est décisif. C'est là que tu décides de ta liberté.



Pour le marxisme, par exemple, chaque maintenant n’a qu’une valeur de ‘passage’ en vue de l’étape suivante et celle-ci n’a de valeur qu’en vue du stade final. Pour la foi chrétienne, la signification de l’Histoire ne se trouve pas dans la ‘longueur du temps’ mais dans l’actualité du maintenant et de l’urgence qui le traverse verticalement. A chaque époque de l’Histoire, de l’infini est semé. Positivement ou négativement. Chaque ‘maintenant’ est décisif pour l’éternité.

Chaque ‘maintenant’, en effet, est un
concret absolu. Il a chaque fois une dimension d’éternité en lui-même. Dans l'actualité concrète vécue dans le hic et nunc. Non pas comme simple ‘moyen’ ou simple ‘rouage’ d’une mécanique historique.

L’Histoire tout entière prend ainsi une immense densité de part en part. Rien n’y est insignifiant. Aucune existence ni aucune entreprise, quelle que soit sa situation historique, ne reste en marge du décisif historique. Le prophète, dès lors, n’est pas celui qui à la manière d’un Nostradamus ‘redit’ la suite de l’Histoire, mais celui qui
ouvre le maintenant à de nouvelles perspectives et à l’urgence de la décision.

Au risque de l'histoire

Y a-t-il un sens à notre aventure humaine ? La question du sens de notre aventure est compromise avec notre aventure elle-même. Elle ne peut pas évacuer celle du sens de l’homme. Non pas le sens de l’homme idéal du futur mais de l’homme concret qui décide de soi dans le maintenant. L’histoire est lourde de
signification. Elle est lourde du poids de la décision de l’humain. à travers incertitude et risque.

La Parole de Dieu elle-même, au long de toute la révélation biblique, ne prend signification qu'à travers l'aventure humaine. En même temps elle signifie l'humain en vérité. L'aventure historique livre un sens très profond de la condition humaine en chemin. En exode. A travers incertitude et risque. Cet homme qui jamais n’est simplement mais qui a à exister. Dans l’ouvert de sa liberté. Dans l’ouvert de sa personnalité. Dans l’ouvert de sa destinée. Dans l’ouvert à l’imprévisible. Dans l’ouvert à l’Autre. Dans l’ouvert à Dieu. L’exaltant risque humain à courir... Exaltant et angoissant !

La catégorie d’
histoire n’est pas moins essentielle dans la Bible que celle de création. Rien n'est avant l'acte créateur sinon l’acte lui-même. L’acte créateur est le premier acte historique. Il est commencement de l’histoire. A partir de lui, l’être surgit dans l’histoire. A partir de lui, l’être s’identifie à l’histoire. Non seulement durant les six premiers jours... L’acte créateur fait surgir l’être dans l’ouvert. Avec tout ce que cela implique. Le cosmos, dès lors, n’est plus pensable qu’en gestation et en création continue et permanente. Il est en route, Il est en exode. livré à l’aventure et au risque. Il connaît les ratés aussi bien que les miracles. L’être, désormais, lutte pour l’être. A travers l’imprévisible, les défis, les essais et les ratés. Il ne subsiste qu’à travers une militance. Au risque de l’histoire, le Créateur lui-même, tel qu’il se révèle à travers une aventure historique et tel qu’il se manifeste dans la Bible.

La nouveauté judéo-chrétienne brise les cycles de la fatalité et ouvre le temps en avant de lui-même. Elle libère l'histoire du fatum de l'éternel retour. Le cercle s’ouvre en vecteur. Alpha et Oméga ne se rejoignent plus que sur un autre plan. L'histoire est ouverte à sa transcendance et à son eschatologie. L’impossible lui-même est possible. Rien n'est jamais joué définitivement. Il n’existe pas d’impasse sans issue. Au creux de la catastrophe le prophète sait encore crier l'espérance.

Avec l’émergence de l’histoire, l’homme perd ses assises sécuritaires et son optimisme ontologique. Désormais il est livré à l’aventure et au risque. La sécurité profonde de la logique de l’éternel cycle des choses est rompue. Le temps se met à exister et à mordre. L’homme se découvre situé dans la contingence. Il n'est plus soumis au destin aveugle et nécessaire, mais renvoyé à la responsabilité de sa destinée. L’aventure s’ouvre à l’infini. Et cette ouverture ne peut pas ne pas être en même temps déchirure. Ouverture d’un espace qui n’est plus de nécessité mais de liberté où chaque moment devient irréversiblement décisif. Souvent tragiquement décisif. L’homme n’est plus simple parcelle de la nécessité cosmique. Il est, comme Dieu, liberté créatrice. La démesure lui est ouverte comme grâce ou comme péché. Rien n'est jamais joué. Tout reste à jouer. Dans l'in-fini d'une aventure. Le grand risque humain à courir...


La raison joue comme une sorte de gigantesque mécanisme de défense contre la temporalité. Elle ne cesse de vouloir ramener le temps ’à la raison’, c’est-à-dire dans le cycle harmonieux de la nécessité et de la sécurité. Le temps vrai, cependant, ne se laisse pas enfermer. Il est temps de la liberté, de l’aventure et du risque. L’hommeveut devenir ’maître et possesseur’ de son avenir encore plus que de la nature ! Le projet d'un Vico, c’est-à-dire le rêve d'une ’Science Nouvelle’ cherchant "à fixer les lois éternelles dont dépend le destin de toutes les nations", reste sans doute pour toujours utopie. Ou bien la logique est là et l’histoire n’est pas. Ou bien l’histoire est là et la logique n’est pas. Il est impossible d’étreindre ensemble la liberté historique et la nécessité logique. Or toute philosophie de l’histoire retombe comme ’naturellement’, fatalement, dans le cercle. Elle se boucle dans la clôture du cycle de l’éternel retour. Dans la mesure où elle se veut logique ! La logique l’entraîne dans sa propre cyclicité. Et par là même nie son historicité. Car l’histoire refuse le cycle. Elle ne peut pas ne pas rester infiniment ouverte.

Quel sens l’histoire peut-elle nous livrer ? Dans l’impossibilité d’assigner une ’fin’ à l’histoire, l’homme doit
opter pour une signification de l’histoire. La signification du temps historique coïncide avec la signification de l’homme, entre sens et non-sens non pas dans une ’historicité’ abstraite, mais dans l’actualité concrète. La signification de l’histoire ne se trouve pas dans la ‘longueur du temps’ mais dans l’actualité du maintenant et de l’urgence qui le traverse verticalement. Chaque maintenant est un concret absolu qui prend son authenticité en se relativisant devant l’abstraction de l’Histoire avec une majuscule. Le présent est décisif. Il a sens et consistance en lui-même. Il ne doit donc pas se liquéfier dans la projection d’un futur hypothétique. Mais chaque présent ne peut avoir sens et consistance en lui-même et pour lui-même que lorsqu’il est ouvert sur une ‘autre’ dimension. Le prophète n’est pas celui qui à la manière d’un Nostradamus ‘redit’ la suite de l’histoire, mais celui qui ouvre le maintenant à de nouvelles perspectives et à l’urgence de la décision.

Le sens est donné. Mais il n'est pas capitalisable. Il est livré comme une graine au risque d'une germination et d'une croissance. Les moissons, elles, sont en avant.

Nous ne totalisons jamais qu’entre Alpha et Oméga


Le sens de notre aventure est lui-même en exode. La question du sens de notre aventure est compromise avec notre aventure. Elle ne peut pas évacuer celle du sens de l'homme. Non pas le sens de l'homme idéal du futur mais de l'homme concret qui décide de soi dans le maintenant. Elle est lourde du poids de la décision de l’humain à travers incertitude et risque. L’exaltant et angoissant risque humain à courir... L’aventure embarque l’homme du côté de la déraison. La raison de notre aventure, en effet, n'est pas dans la ‘raison’ mais justement dans l'aventure elle-même qui crucifie la raison. Chance pour l’authentique humain qui ne se trouve jamais autant lui-même qu’en étant ex-posé hors de lui-même.
Nous sommes irréversiblement embarqués. Nous sommes embarqués au milieude notre aventure et non pas en-dehors d'elle. Cette aventure existentielle est perpétuellement inachevée et reste perpétuellement ouverte.

L'homme peut-il devenir 'maïtre et possesseur' de l'histoire ? Lorsque Dieu ne doit plus être l'englobant absolu de la totalité il faut bien trouver ailleurs des substituts totalisateurs. Les fascismes s'en chargent. Tous les fascismes du monde, qu'ils soient de gauche ou de droite, non seulement veulent s'ériger en 'maîtres et possesseurs' de l'humain dans toutes ses dimensions mais aussi, au-delà, du destin et de la destinée de l'ensemble de l'humanité. Devenir 'maîtres et possesseurs' de l'Histoire. Quelles sont les chances d'une telle hybris ? Il arrive à la 'raison à cheval' de galoper du côté de la Bérésina ou de Waterloo. Le prétendu 'empire millénaire' se tire très vite une balle dans la tête dans un Bunker de Berlin. Les lendemains supposés chanter à l'infini se meurent dans le Goulag et déchantent lamentablement. 

Nous sommes embarqués “au milieu” de l’histoire. Si grandes soient-elles, nos totalisations ne sont jamais que des ’bulles’ flottantes sur des béances. Nous ne disposons pas de l’avenir. A peine disposons-nous du présent. Quant au passé, il ne s’agit jamais que d’un ‘certain’ passé. Et ce morceau de passé ne prend compréhension que dans et à travers un présent. Parce que nous ne sommes pas éternels la saisie absolue de l’histoire, dans quel sens elle va, quelle est sa ‘fin’, reste à jamais hors de notre emprise. L’histoire que nous vivons est perpétuellement inachevée et reste perpétuellement ouverte.

Cette impossibilité n’est limite que pour la raison. Elle est chance pour le décisif humain qui ne se trouve jamais autant lui-même qu’en étant
ex-posé hors de lui-même. Et c’est l’histoire qui ex-pose à cette décision. En ouvrant l’impossible. Si l’histoire est si profondément énigmatique c’est qu’elle n’est pas étrangère au mystère qu’est l’homme lui-même. Nous découvrons alors sinon un nouveau sens de l’histoire, du moins un sens très profond de la condition humaine en chemin, à travers incertitude et risque.

Le grand risque humain à courir

Avec l’émergence de l’histoire, l’homme perd ses assises sécuritaires et son optimisme ontologique. Désormais il est livré à l’aventure et au risque. La sécurité profonde de la logique de l’éternel cycle des choses est rompue. Le temps se met à exister et à mordre. L’homme se découvre situé dans la contingence. Il n’est plus soumis au destin aveugle et nécessaire, mais renvoyé à la responsabilité de sa destinée. L’aventure s’ouvre à l’infini. Et cette ouverture ne peut pas ne pas être en même temps déchirure. Ouverture d’un espace qui n’est plus de nécessité mais de liberté où chaque moment devient irréversiblement décisif. Souvent tragiquement décisif. L’homme n’est plus simple parcelle de la nécessité cosmique. Il est, comme Dieu, liberté créatrice. La démesure lui est ouverte comme grâce ou comme péché. Rien n’est jamais joué. Tout reste à jouer. Dans l’infini d’une aventure. Le grand risque humain à courir...

L’histoire rompt le cycle des sécurités et ex-pose dans un
exode infini. Cette aventure ne peut être que profondément traumatisante. Avec l’émergence de l’histoire l’homme perd ses assises sécuritaires et son optimisme ontologique. Il n’est plus simple parcelle couvée de la nécessité cosmique. La profonde sécurité de l’éternel cycle des choses est brisée. Le temps se met à exister et à mordre. Il n’est plus soumis au destin aveugle et nécessaire, mais renvoyé à la responsabilité de sa destinée. L’homme se découvre situé dans la contingence et, partant, dans les urgences. Il ne peut plus vivre que dangereusement. Rien n’est jamais joué une fois pour toutes. Tout reste toujours à jouer. Désormais il est livré à l’aventure infinie. La démesure lui est ouverte comme grâce ou comme péché. Il se découvre, comme Dieu, liberté créatrice. Exaltant. En même temps infiniment inquiétant. Comment, lancé en une telle folle aventure, l’homme ne serait-il pas pris de vertige et d’angoisse ? Le tentation peut devenir grande. Et si on se réconciliait avec l’éternel retour ?

Le sens de l'aventure humaine est en
béance

Béant sur un ‘ailleurs’. Béant sur une éternité. Béant sur un autre ordre. Béant sur un ‘pourquoi’ infini. Béant sur un exode incessant. Béant sur une gratuité absolue. Le sens est d’autant plus en béance qu’il est plus englobant et plus constituant. L’extrême sens est extrême béance. L’absence de Dieu en témoigne.

La maison du sens n’accueille que des vivants
béants. Les autres ne peuvent que rester dehors. L’animal est rejeton de la plénitude du donné naturel. Il n’en est pas ainsi de la spécificité humaine. Celle-ci relève d’un radical autre ordre, l’ordre des esprits, qui n’est pas enfant du plein mais fils du vide. L’homme est un animal béant. Il n’a de cesse de boucher ses béances. Tout son effort technico-scientifique, par exemple, va dans ce sens. En même temps il les creuse. La foi ne cesse de le faire.

Paradoxale intelligibilité de l’homme
tellement en continuité avec le ‘donné’ naturel et qui pourtant ne devient réellement compréhensible qu’en rupture avec lui. L’intelligibilité naturaliste qui se veut être en stricte continuité avec la nature peut avoir raison à 99%. Le stupéfiant c’est le un pour cent restant.

La condition humaine ne se boucle pas en continuité avec ce qui est donné naturellement. La condition humaine est très profondément une condition pascale. L’homme ne devient homme véritablement qu’à travers... Rupture. Exode. Traversée. L’homme n’accède à la plénitude qu’en traversant les pénibles et souvent douloureux espaces de la différence et de la négativité. L’homme est l’être en exode qui risque l’
autre dans l’incessante négation du même. Libérant la différence. Etreignant la différence. Dépassant la différence. Si le même jamais ne dit non à lui-même, jamais rien d’autre ne sera. Il ne peut que rester éternellement lui-même, clos en soi, piégé, fut-ce en sa perfection, s’il refuse de s’ouvrir à l’autre, de l’affronter, de se laisser traverser par lui. C’est la faille qui le sauve de lui-même et l’ouvre à l’autre possible. C’est sa vulnérabilité qui lui donne sa chance d’infini. S’ouvrir à l’autre et l’étreindre. Mourir dans cette étreinte pour surgir nouveau. Et ne se boucler pas sur ce nouveau même. Mais encore s’ouvrir. Affronter encore l’autre. Et l’autre de l’autre. Infiniment.

Dieu écrit droit avec des lignes brisées...


Telle est la folle certitude d’un Saint Augustin au creux d’une expérience historique essentiellement déconcertante. Ainsi donc l'essentiel est écrit 'droit'. L'horizon est ouvert. Le sens est donné. La route est promise. En même temps, dans le
court terme de notre quotidien, nous ne nous retrouvons le plus souvent que devant les brisures. Telle est notre condition entre incertitude et risque. Les ruptures, en effet, nous provoquent au risque de la foi. Et nous savons que nous n'existons authentiquement qu'à travers ce risque.



Le ‘sens’ de l’Histoire est-il pas lisible en clair dans les événements eux-mêmes ou dans leur simple déroulement empirique ? Le sens de l’Histoire transcende la phénoménalité historique. Il n’est pas dans les événements, il les traverse. Dans la tension avec une trans-histoire.

Destin ou dessein ? Le destin nous sert d'alibi. Ses certitudes, son ‘sens’, se cherchent dans l’horizontalité des faits et des événements. Les déraisons de l'existence trouvent ainsi leurs raisons. Le dessein nous engage. Son sens n’est pas à chercher sur la ligne horizontale de la succession simplement événementielle mais se trouve dans cette autre dimension qui la traverse verticalement. Lorsque derrière le 'hasard' se profile en pointillé l'autre. Mais celui-ci peut-il se donner hors d'une Alliance et sans le risque d'une lecture où il se découvre ?

L'agir chrétien, de même quel a foi, est ainsi exposé à l'ouverture eschatologique. Tout est déjà, d'une certaine manière, accompli. Cela n'est pas un alibi pour nous croiser les bras. Car en même temps tout ne cesse de s'accomplir au cours de notre histoire, c'est-à-dire de notre Histoire humano-divine.

Plus que jamais il faut des
prophètes à notre temps. Est prophétique une Parole qui refuse l'horizon englobant du Discours Dominant. Est prophétique une Parole qui ose être dissonante dans la grande consonance résonante. Est prophétique une parole qui porte le Sens.

Le logos au risque de la contingence

Le logos logique s’identifie fondamentalement avec la sécurité. L’espace mental grec reste globalement un espace de sécurité. La science a incontestablement besoin de sécurité. Elle a peut-être encore plus besoin de risque. Le développement technico-scientifique est impensable sans l’autre polarité différentielle qu’est le risque. Il fallait que s’affrontent dialectiquement la sécurité de l’ordre logique et le risque de la dynamique créatrice. La sécurité de l’ordre, de l’harmonie, de la mesure, de la continuité, de la perfection sphérique finie, de la nécessité cyclique, de la forme logique, de la structure mathématique, de la cohérence statique. Le risque de la dynamique créatrice, de l’audace, des ruptures, de l’aventure, de la liberté créatrice, de la discontinuité utopique, de l’ouverture infinie, de la démesure. Ce qui est précisément la polarité fondamentale de l’espace judéo-chrétien.

C’est en Occident qu’une si gigantesque différence se rencontre, se compénètre, et s’interféconde. Très lentement et très longuement avant son spectaculaire déploiement. Tant que la totalité est pensée dans la finitude de l’harmonie sphérique, le monde et surtout l’homme restent absolument soumis à la nécessité de l’ordre cosmique. Différente est la perspective lorsque le "tout" n’est plus totalisable et qu’il s’ouvre à l’infini, dans la discontinuité d’ordres différents, Dieu, homme, monde. Lorsque l’absolu, Dieu Tout-Autre, fait surgir par libre création, fait ex-sister dans la contingence, un radical ’autre’ que lui-même, à savoir le monde et l’homme. Lorsqu’à l’homme s’ouvre une possibilité soustraite à l’ordre préétabli.

Dès lors le monde créé, contingent, existant comme différent de Dieu, existant dans la différence d’avec Dieu, nature dé-divinisée, peut devenir espace et objet libres pour la libre entreprise de l’homme. La matière et le concret ne sont plus regardés comme la partie la moins noble de la totalité, livrés à la confusion et à l’irrationnel, mais comme un niveau d’être qui a son ordre propre et sa valeur, non plus simplement dignes de l’esclave mais de Dieu lui-même.

La temporalité n’est plus ce cours cyclique enfermé dans sa logique éternelle, mais dimension ouverte à l’aventure in-finie. Cycle rompu, elle n’est plus espace de nécessité mais de liberté. Espace de liberté où chaque moment devient irréversiblement décisif, où le surgissement de radicale nouveauté créationnelle est non seulement possible mais prend un sens comme progrès et comme histoire.

L’homme, enfin, situé dans la contingence et dans le temps, n’est plus simplement une "âme" fourvoyée dans un "corps" corruptible, mais une unité charnelle percevante, désirante, agissante, pensante, voulante. Créé à l’image de Dieu, il est fils de Dieu et non plus simple parcelle de la nécessité cosmique. Il est, comme Dieu, liberté créatrice. Il n’est plus soumis au destin aveugle et nécessaire, mais crée sa destinée de façon responsable en communauté avec son Créateur. La démesure lui est ouverte comme grâce ou comme péché. Et avec la démesure, l’aventure infinie, le risque utopique, la révolution permanente. Ses erreurs ne sont plus fatales mais simples accidents de parcours qui peuvent se dévoiler ultérieurement comme source de nouveaux progrès. Ouverture, donc, d’un espace du risque où l’homme évolue jusque dans la démesure.
 

F
olle certitude

La foi
n’est pas ‘au bout’ d’une suite d’articulations rationnelles. On ne tombe pas sur Dieu comme sur une nouvelle formule explicative. La foi est ouverture. Elle signifie donc la sortie de la caverne de nos évidences terre-à-terre, de nos intérêts et de nos obscurantismes. L’évidence naturelle contraint. Procédant par ‘longues chaînes de raisons’, elle enchaîne dans l’ordre du Même et de la nécessité. La foi rompt les nécessités. Elle appelle. Dans l’ouvert de la liberté et de la gratuité.



La foi n’est pas contenue ‘dans’ nos possibilités psychologiques ou mentales. Elle n’est pas un produit du ‘je pense’ individuel ou collectif. Elle n’est pas logeable dans un système d’idées.
La foi n’est pas englobée. Elle est englobante. La foi n’est pas en ma possession. Je n’en dispose pas. Je suis disposé par elle. La foi n’est pas de l’ordre du ‘ce que’, à savoir quelque chose comme un ‘objet’ qui pourrait se laisser saisir, comprendre ou manipuler. La foi est de l’ordre du ‘que’. Elle précède toute possible saisie et toute possible compréhension. Elle ‘est’ comme l’impératif ontologique de l’acte créationnel. Non pas constituée. Mais constituante. Le décisif de la foi est acte. Elle engage et s’engage. Avec Agapè elle ose traverser les étendues du scandale. Pour les ouvrir en espaces de grâce.

La foi est ouverture au don du sens. Une entrée libre dans le don gratuit du sens. En sa nudité elle est exposée à une plénitude infinie qui lui vient de l’Autre. Signifiant la
sortie de la caverne de nos évidences terre-à-terre, de nos intérêts myopes et de nos obscurantismes revêches.

La foi te situe d'emblée au cœur de l’extrême englobant. Tu te trouves accueilli dans la matrice de l’Absolu. Baigné d’une lumière où toute chose prend un éclairage neuf . Les ombres elles-mêmes s’expliquent. Dès lors les questions ne sont plus absolues. Elles se posent sur fond de réponse. Même si aucune réponse explicite n’est encore livrée, le Sens de toute possible réponse est déjà donné.

Le Sens nous est donné

Le Sens... C'est-à-dire l’originaire
Sens du sens. Il ne vient pas de nous. Il vient d’ailleurs. Il vient de l’Autre. Il nous est donné. Ce don du Sens s’appelle, dans l’espace chrétien, la révélation. L’étymologie est parlante. Un voile se déchire. La réalité vraie se manifeste. Non pas en continuité logique avec nos préalables. Mais dans la rupture d’une radicale nouveauté. De façon purement gratuite.

Il faut sans cesse revenir aux évidences premières. L’humain est
fils de la Parole. Mais quelle parole engendre quel homme ? Une parole tautologique en résonance avec la ‘bulle’ que nous nous constituons ? Ou bien une parole venant d’ailleurs ? Lorsque l’esprit refuse ses propres limites et ses enfermements, il ne peut pas ne pas prendre le chemin de la critique et de la critique de la critique à l’infini. Il se situe ainsi dans l’Ouvert. L’Ouvert n’est pas d’emblée accueillant ni confortable. Cela explique sans doute pourquoi ils sont si peu nombreux ceux qui s’y expatrient. C’est pourtant dans l’Ouvert que le Sens se donne. Non pas n’importe quelle signification d’agrément ou d’utilité. Mais le Sens du sens. Et fondamentalement le Sens de la parole qui nous engendre humains.

C'est l'Autre qui sauve. Le salut n'est pas dans la recherche de la plénitude de soi, ni dans la conquête du vide de cette plénitude. Car en ces recherches et en ces conquêtes n'est jamais visé que le ‘même’. La foi chrétienne ne culmine pas dans l'illumination, ni dans la béance de l'illumination, mais dans la
rencontre de l'Autre. La foi est ouverture à une présence et à une rencontre. Cette rencontre célèbre l'irruption de l'Autre qui vient par grâce. L'Autre. Et avec lui tous les autres. Ils viennent déranger. Contre cette irruption, jouent les mille défenses païennes en quête d'un absolu immobile, pur et impassible. Mais tel n'est pas l'Absolu chrétien qui s'appelle Amour. "La distance infinie des corps aux esprits, dit Pascal, figure la distance infiniment plus infinie des esprits à la charité." Une distance infiniment infinie entre les plus grandes splendeurs auxquelles nous puissions par nous-mêmes accéder et la gloire qui doit se manifester en nous par grâce.

Il tient le cap


Au milieu du chahut de l’existence, d’où peut venir en toi cette sérénité ? Au creux des incertitudes du temps, d’où peut surgir en toi une plus profonde certitude ? Au bord des désespérances du monde, d’où peut sourdre en toi l’espérance ? Même ébranlé tu ne cesses, au fin fond de ton ‘cœur’, de faire l’expérience de l’inébranlable. Ballotté sur une mer en furie tu trouves toujours au plus profond de toi-même un absolu point d'ancrage. Au milieu des événements déchaînés il demeure une proximité d’imperturbable éternité et le témoin d'une présence.

Le fin fond du ‘cœur’ tient en réserve une masse de sérénité disponible. Là où toutes les autres puissances de l’être humain sont ébranlées, ce fond a, lui, la merveilleuse possibilité de tenir le cap. Comme le veilleur dans la nuit. Comme la vigie dans la tempête. Il garde sans interruption son attache à Dieu. Au plus fort de la tourmente il continue le plus simplement du monde de dire que “tout est grâce”.


Partir

Quitter les terres ‘natales’. Vers une terre promise. L’espérance est en
exode. Paradoxale condition humaine ! Pourquoi lui sont-elles refusées les installations dans les plantureuses vallées d’abondance ? Pourquoi l’humain authentique n’existe-t-il qu’en incessant dépassement et en marche vers un ailleurs ?



 

a u t r e s     s e c t i o n s

1 - Le mystère de l'humain
2 - Béance sacrale
3 - Réalité spirituelle
4 - Intériorité personnelle
5 - Tu dois être humain
6 - La descente mystique
7 - La traversée de la différence
8 - Le clos et l'ouvert
9 - En alliance