
La réalité
et le fonctionnement de l'humain, en commençant par son intériorité, peuvent être considérés
comme systémiques à l'image de n'importe quel
système organique vivant. Il fonctionne selon le paradigme de
tout `système' doué d'une entrée, d'une
sortie et d'une fonction, en interaction avec d'autres
systèmes englobés ou englobants. Avec des frontières
qui marquent vitalement la différence entre un `dedans' et
un `dehors', entre une `clôture' et une 'ouverture'.

Cette
essentielle ouverture
ne se nie que sous
peine de mort. Un système peut certes fonctionner en clôture.
Mais seulement pour
un temps. Toute
autonomie est ici fonction de réserves disponibles. Un système
ne peut se fermer que s'il a des réservoirs garnis et des
possibilités de recyclage interne de ses déchets.
Dehors
et dedans. Au
'dedans' les dynamiques de la pensée et de l'action tendent à
converger
dans une sorte de champ
de gravitation. Au
'dehors' ces mêmes dynamiques divergent.
Dans l'ouvert d'un infini.
Mais le 'dehors' n'invite pas à la résidence. Il
appelle à l'aventure !

Vers l'autre...
Les ‘sciences’ dites
‘humaines’ ne se nouent-elles pas en mécanisme de
défense de l’homme schizoïde bouclé sur
lui-même ? La masse du ‘même’ se reprend
ainsi en gnostique clôture et s’accumule en con-sistance
de phénoménale positivité. L’humain se
piège lui-même en tautologique totalisation. Dans cette
‘circonscription’, il ne reste au télos que la
finitude et à l’archè l’entropique
rétrécissement de la réduction. Double impasse
de l’humain piégé en sa clôture. Un tel
enfermement peut désespérer de ses ouvertures mais ne
peut pas infiniment réprimer la question. Et l’irrépressible
question, de mille manières formulée et de mille
manières refoulée, pourrait se formuler ainsi: cette
impasse est-elle totale ou bien lui reste-t-il, malgré tout,
même subrepticement, l’ouvert d’un ailleurs ?
Mais la raison la plus profonde de l’uni-dimensionnalité
des sciences humaines qui ne peuvent révéler qu’une
des faces du mystère humain c’est que, de fait, elles se
constituent comme négative
théologie. L’endroit
d’un envers. L’envers
d’un endroit. Un vide de Dieu se remplit
étrangement de substituts inversés du divin. Un
refoulement massif témoigne négativement du refoulé.
Le ‘même’ crie négativement l’autre,
là-même où la totalisation schizoïde
expérimente l’ultime rétrécissement de la
finitude et où elle croit rencontrer l’absolu neutre
côtoyant l’absolu néant. Un point de rupture.
D’intersection aussi. Et de symétrique inversion.

A.
Paradigme systémique
Les
réalités spirituelles se comprennent à travers
le paradigme des réalités naturelles et matérielles.
Il faut commencer par réfléchir sur ce qu'est un
écosystème et comment il est menacé de mort
lorsque lui est refusée l'ouverture. L'écosystème
est clos par
rapport aux éléments.
C'est dire qu'il fonctionne avec une quantité
finie de
possibilités matérielles. L'écosystème
doit équilibrer son bilan. Par contre il est ouvert par
rapport à l'énergie.
Entre source chaude de l'énergie résiduelle du `Big
Bang' et puits froid du 'Fond Noir' de l'espace il y a une différence
de potentiel. C'est elle qui fait fonctionner l'écosystème.
A l'entrée il y a l'énergie reçue par le soleil,
par la gravité et par l'énergie interne du globe. A la
sortie il y a l'énergie dégradée en chaleur
irrécupérable. Entre les deux, l'énergie
utilisée. Les processus géologiques, biologiques et
climatologiques fonctionnent dans l'interaction systémique de
l'atmosphère, de l'hydrosphère, de la lithosphère
et de la biosphère. Le flux d'énergie est irréversible
mais inépuisable (jusqu'à la fin du monde!). Par
contre, les éléments chimiques sont en nombre fini et
leur recyclage est limité par le temps. Le recyclage est la
base du fonctionnement de l'écosystème et de la
régulation de son équilibre. Grâce à ce
principe d'économie une quantité finie de matière
est destinée à un renouvellement indéfini et à
une créativité sans fin. En d'autres termes,
l'écosystème s'interdit toute 'folie'.
Pour
comprendre les réalités vivantes il ne faut pas penser
‘structure’. Il faut penser ‘système’.
‘Système vivant. Une ‘structure’, celle du
cristal par exemple, tient dans la clôture
de sa géométrie
chimique. Un ‘système vivant’, par contre, ne
survit que dans l’ouvert.
Depuis ses formes les plus simples jusqu’aux plus
complexes, de proche en proche en emboîtement interactif avec
l’ensemble de la vie, avec l’ensemble de la ‘nature’,
avec l’ensemble de l’écosystème, avec
l’ensemble du cosmos. Ici les ‘contenus’ ne sont
pas des ‘choses’ isolables. Ce sont des réalités
vivantes. Organiques. En interdépendance. En inter-réaction.
En interrelation. Impossible de soigner un organe sans soigner le
corps tout entier et, surtout, sans soigner l’environnement
de ce corps.

Un ensemble interactif de
micro-systèmes bouclés les uns sur les autres peut
former un système plus complexe. Il n’y a théoriquement
pas de limite à la complexification. Chacune des trois
‘ouvertures’ d’un système peut se brancher
sur celles du système voisin, et ainsi de suite, de proche en
proche, d’unité systémique minimale vers la plus
grande unité systémique souhaitée. Du plus
simple micro-système au plus complexe des macro-systèmes,
et quel que soit son degré d’emboîtement
systémique, c’est la fonction
qui caractérise un système.
Et ces fonctions peuvent être d’une incroyable diversité.
Ce qui d’un ensemble fait fondamentalement un système,
c’est son organisation.
Le système ne se
comprend pas à partir de ses éléments
constitutifs, ni des liaisons entre ces éléments, ni
même des interactions entre ces liaisons, mais essentiellement
en fonction de ses spécificités organisationnelles.
C’est en tant qu’organisé, et en tant qu’organisé
seulement, que le système est rebelle à la réduction
en ses éléments et transcende la juxtaposition
quantitative de la multiplicité et de la diversité qui
le compose. Dans cette unité complexe organisée le tout
est toujours plus que la somme des parties, l’organisation leur
conférant en quelque sorte un supplément d’être,
de fonctionnement et d’action incommensurable aux parties
seules. Mais déjà la partie y est plus que la partie.
Le tout organisé est émergence nouvelle.
L'approche
systémique ne porte pas essentiellement sur les contenus mais
sur le contenant,
à savoir un espace
dynamique avec ses entrées
et ses sorties.
Cette approche est d'une extraordinaire fécondité. Elle
est centrée sur le `tout'. Ici l'intelligence du tout
précède et
conditionne celle de la partie.
L'intelligence de l'englobant précède et conditionne
celle de l'englobé. Les parties se comprennent dans et à
partir de ce tout. On peut donc comprendre le tout
sans nécessairement
comprendre les éléments
de ce tout. Il est ainsi possible de
mettre entre
parenthèses les
'contenus'. C'est en effet le 'contenant' qui donne
l'intelligibilité.
Le système ne renvoie pas à
la partie élémentaire. Il y a comme un emboîtement
interactif des
systèmes des plus petits aux plus grands. Entre le plus petit
micro-système possible et la totalité du macro-système
cosmique, ‘un’ système est chaque fois un ensemble
qui fonctionne à partir d’autres ensembles dans un plus
grand ensemble. Ainsi la nature: une solidarité de systèmes
enchevêtrés, un tout poly-systémique. A chaque
niveau systémique, il y a ainsi une entrée et une
sortie en liaison interactive avec les entrées et les sorties
des autres systèmes, englobés et englobants, pour
l'incessant échange des flux d'alimentation, d'élimination,
d'information, de régulation, de programmation...

La fonction du système
`englobé' se détermine chaque fois par la fonction du
système plus 'englobant'. Ainsi, par exemple, la fonction
d'une usine d'automobiles est de produire des voitures vendables. Un
tel système régit une multitude d'autres systèmes
subordonnés, dont la fonction est de produire des
pneumatiques, des projets, des circuits électroniques, des
études de nouveaux modèles, des culasses de moteurs,
etc. Mais cette usine est elle-même en interaction avec
d'autres systèmes, encore plus 'englobants', comme le marché
international, la mentalité des humains face à
l'automobile, la production énergétique, etc.
Le
système en lui-même avec son fonctionnement interne et
toute la complexité de ses articulations peut être
considéré comme une 'boîte
noire'. Le terme
dit sa 'mystérieuse' complexité. Il dit aussi que cette
'boîte' peut rester obscure sans pour autant obscurcir
l'intelligence du 'tout'. Son 'contenu' peut donc demeurer dans
l'ombre. Mais absolument pas son environnement 'contenant',
c'est-à-dire sa fonction, ses entrées
et ses sorties.
On peut donc comprendre le tout
sans nécessairement
comprendre les éléments
de ce tout. Il est ainsi
possible de mettre entre
parenthèses les
'contenus'. C'est en effet le 'contenant' qui donne
l'intelligibilité.
Différence
de potentiel
Un
système
vivant
ne peut fonctionner qu’en étant
ouvert
sur des échanges. Il ne survit
qu’avec portes et fenêtres, c’est-à-dire
avec des entrées
et des sorties.
Les grandes entrées et les grandes sorties, celles qui
‘branchent’ un système sur ses flux vitaux
d’énergie, de matière et d’information,
peuvent s’appeler ‘source chaude’ et ‘puits
froid’. Il ne peut y avoir de dynamique systémique que
s’il existe entre source chaude et puits froid une différence
de potentiel.

Le
spécifique humain ‘fonctionne’ comme tout ce qui
est vivant dans la logique des systèmes ouverts, entre une
source chaude et un puits froid. Source chaude de l’énergie
spirituelle. Puits froid de la béance de l’humain. Entre
les deux, une grande différence.
Ou une grande indifférence !
Il y a également les accumulateurs
d’énergie
spirituelle. Bien chargés. Ou bien à plat...

Bien que d'un autre
ordre, la réalité spirituelle telle que l'humain peut
l'appréhender, ne quitte pas le sein de la nature. Il doit
donc être possible d'appréhender son fonctionnement sur
le modèle de celui des réalités matérielles.
D'où le très grand intérêt de passer par
l'intelligibilité de la systémique spirituelle.
L’énergie spirituelle ne ‘fonctionne’ pas
différemment de l’énergie tout court. Les raisons
profondes de sa vie et de sa mort sont de l’ordre de l’entropie
et de la néguentropie. Le paradigme thermodynamique les met en
lumière. Entre déclins et renaissances. Entre fatigue
et vitalité. La dégradation de l’énergie
spirituelle. Les ressourcements prophétiques d’une ‘foi’
commune. Les capteurs bien ou mal orientés. Les réservoirs
vides ou pleins. Les recyclages possibles ou impossibles. La vitalité
ou les renaissances impliquent haute énergie spirituelle et
grande dynamique néguentropique. Les déclins prennent
la pente en sens inverse. Mortelles in-différences ! Une
grande philosophie, par exemple, est celle dont les concepts
essentiels fonctionnent sur une différence de potentiel
importante. Il en va de même pour les religions, les systèmes
de salut, les projets politiques, etc.

Le souffle est fils de la
différence. Il `fonctionne' comme toute réalité
énergétique entre
une source chaude et un puits
froid. Sa dynamique est fonction de cette différence
de potentiel. Plus
elle est grande, plus le souffle est puissant. Comment cette
différence de potentiel entre source
chaude et
puits froid
se traduit-elle concrètement
dans l'existence humaine ? Le puits froid de notre souffle mine en
quelque sorte, en permanence, nos énergies spirituelles. Il
est présent de mille façons. Ainsi la lassitude. Le
vieillissement. Le doute, L'oubli. La routine, et bien d'autres
encore, sans oublier les péchés
capitaux qui
monnayent en quelque sorte le péché du monde en toute
humanité individuelle ou collective. L'orgueil. L'envie. La
colère. L'avarice. La luxure. L'intempérance. La
paresse. L'entropie
au cœur de l'humain.
Face au puits froid, le surplombant en quelque sorte, se tient la
source chaude
de nos énergies spirituelles.
Ses manifestations sont elles aussi infinies. La foi. La certitude.
La lucidité. L'espérance. La paix. La joie. Agapè.
La générosité. L'inspiration. La conversion.
L'enthousiasme... Cette source chaude peut-elle être ultimement
ailleurs qu'en Dieu ? Tu peux certes vivre en ignorant ta source
chaude. Elle, elle ne t'ignore pas. Sous peine de mort !
Source
chaude et puits froid
La
source chaude se situe face au puits froid comme le plein face au
vide, le haut face au bas, le positif face au négatif. Elle
est de l’ordre de la néguentropie
face à l’entropie.
En fait il s’agit de concepts dialectiquement antithétiques.
La source chaude n’est
qu’en face d’un
puits froid. Le puits froid n’est
qu’en face d’une source
chaude. Ce qu’est concrètement la source chaude et le
puits froid de l’énergie spirituelle de l’humain
et comment joue le face-à-face de l’entropie et de la
néguentropie se dévoilera progressivement au cours de
notre démarche.
Le puits froid du sens n’est pas
‘négatif’ de façon absolue. Que serait la
vie de l’esprit, par exemple, s’il n’y avait pas de
questions ? Et que serait une question qui ne reposerait pas sur un
vide, en l’occurrence un vide de savoir, une ignorance ? La
dynamique de la recherche et de la connaissance ont autant besoin
d’un vide que d’un plein. Il n’en va pas autrement
avec le moteur de l’action humaine qui ne tournerait pas sans
le désir. Mais qu’est fondamentalement le désir
sinon un manque qui appelle un plein ? Dis-moi ton puits froid et je
te dirai la force qui t’habite.

L'énergie
spirituelle, fille de la différence, fonctionne entre une
source chaude et un puits froid. Sa dynamique est fonction de
cette différence
de potentiel. Plus
elle est grande, plus le sens est pertinent. Pourquoi l'énergie
spirituelle meurt-elle ? La réponse est obvie. Elle meurt
lorsque son énergie se dégrade par manque
de différence de potentiel.
Très concrètement, lorsque les défis
ne sont plus relevés.
Mortelles in-différences !
Les
réservoirs
Aucun
système ne peut fonctionner avec des accumulateurs à
plat. Le ‘système’ humain moins que tout autre.
Dans le fonctionnement ‘systémique’ du sens, entre
Source chaude et Puits froid., les réservoirs du sens tiennent
une place particulièrement importante. En effet, même si
la Source chaude venait à perdre de son énergie, le
‘moteur’ du sens peut continuer à tourner, au
moins durant un certain temps. A
condition que les réservoirs ne soient pas vides.
C’est parce que ses réservoirs d’énergie
spirituelle et de ressources d’humanité ne sont pas
vides et restent malgré tout encore ‘branchés’
sur la source chaude que l’humain est capable de traverser sans
mourir des espaces désertiques où le sens s’étiole
et où l’absurde prolifère. Mais si les réserves
s’épuisent ? Les réservoirs d'énergie
spirituelle prennent une importance capitale dans le fonctionnement
'systémique' du Souffle, entre Source chaude et Puits froid.
Même si la Source chaude venait à perdre de son énergie,
le moteur peut continuer à tourner, au moins durant un certain
temps. A condition
que les réservoirs ne soient pas vides.
Même l’absurde le plus radical, aujourd’hui,
ne succombe pas à sa propre logique parce que ne sont pas
encore à plat les puissants accumulateurs d’énergie
sémantique. Elle ne peut que vouloir refouler ce sans quoi
elle ne pourrait survivre et qui, pourtant, contredit si
diamétralement ses présupposés. Car nos audaces
d’aujourd’hui ne fonctionneraient pas sans cette
formidable réserve de sens, véritable capital d’énergie
spirituelle constitué au cours des siècles d’intense
vie spirituelle de l’histoire occidentale. Constitué
notamment durant ces longues périodes que nous avions crues
obscures et qui étaient en fait les hivers écologiques
où, imperceptiblement, sûrement, germaient les moissons
à venir. Cette extraordinaire énergie de l’espace
occidental dont nous nous sommes faits les enfants prodigues...
La
méconnaissance de l’importance des réservoirs
peut entretenir de fallacieuses illusions. Celle, entre autres, de
croire à une ‘génération spontanée’
du sens là où c’est en fait le sens ‘accumulé’,
peut-être durant de longs siècles précédents,
qui continue d’alimenter la différence
de potentiel et
d’empêcher ainsi – pour combien de temps ? –
l’asphyxie.

Pourquoi
ça fonctionne encore ? C'est
parce que ses réservoirs d'énergie spirituelle et de
ressources d'humanité ne sont pas vides et restent malgré
tout encore 'branchés' sur la source chaude que l'humain est
capable de traverser sans mourir des espaces désertiques où
le sens s'étiole et où l'absurde prolifère. Mais
si les réserves s'épuisent ? Si les canaux sont
laissés à l'abandon ? L'humain peut-il survivre
indéfiniment coupé de sa source chaude ? Ce n'est
que pour un temps seulement que le système peut ainsi se
donner l'illusion de tourner quand même. Parce que les élans
se prolongent par inertie cinétique. Parce que les réservoirs
ne sont pas encore vides! Mais inexorablement joue l'entropie.
Mortelle.
Toute culture, collective ou personnelle, accumule
des réserves de sens sous des formes très diverses et
complémentaires. Il suffit d'en évoquer ici
quelques-unes. Ainsi la masse des 'coutumes' et des 'traditions'
d'une famille ou d'un peuple. Les 'valeurs' transmises de génération
en génération. Les 'monuments' laissés par
l'histoire. Les 'modèles' d'action et de comportement. Les
`pourvoyeurs de sens' que sont les `sages', les `héros' ou les
`saints'. Les `œuvres' d'art et leur rayonnement esthétique.
Les `paysages' qui inspirent...
Entropie
Pourquoi le ‘mouvement
perpétuel’ est-il impossible ? Pourquoi un système
ne peut-il fonctionner indéfiniment dans sa clôture ?
En 1850, Carnot et Clausius ont énoncé le second
principe de la thermodynamique. Depuis nous savons que toute énergie
– et qu’est-ce qui n’est pas ‘énergie’
dans notre univers ? – est soumise à son inexorable
dégradation. Une sorte de ‘faille originelle’ dans
l’être même de notre monde.
Cette
dégradation est irréversible. En
prenant forme calorifique – passage obligé de toute
énergie qui se fait ‘utile’ – l’énergie
ne peut plus jamais revenir en sa forme première. Elle perd
une partie de sa capacité d’effectuer du travail. Cette
dégradation est irréversible. Cela veut dire
concrètement qu’un système clos, où
l’énergie est obligée de se recycler pour ainsi
dire en ‘vase clos’, tend vers un équilibre
thermique qui signifie sa mort. Cette dégradation s’appelle
‘entropie’. L’entropie affecte le temps d’un
indice de dégradation, de dispersion et de mort. Tout effort
de création et de développement se paye en entropie.
Aucun système ne peut se régénérer dans
sa clôture. L’ensemble de notre univers considéré
comme un super-système clos va progressivement se
désorganisant jusqu’à sa mort inéluctable.
Clausius l’étendra à l’ensemble de
l’univers considéré comme un super-système
clos qui va, progressivement, se désorganisant jusqu’à
sa mort inéluctable.
Le
principe
de la dégradation de l’énergie se
généralise très vite en principe de dégradation
de l’ordre. En 1877, Boltzmann montre que la chaleur n’est
en fait que l’énergie propre aux mouvements désordonnés
des molécules au sein d’un système. Un
accroissement de chaleur signifie un accroissement d’agitation
désordonnée. C’est le désordre qui
caractérise la forme calorifique de l’énergie et
explique la dégradation de son aptitude au travail. L’entropie
s’identifie dès lors au désordre. Elle est
dégradation de l’ordre. En termes de probabilité
statistique, les configurations moléculaires sont d’autant
plus probables qu’elles sont plus désordonnées et
d’autant moins probables qu’elles sont plus ordonnées.
Le désordre, la désorganisation, l’entropie,
s’identifient avec la plus grande probabilité physique
pour un système clos. L’ordre est non seulement
dégradable mais improbable ! A l’opposé de
la science classique, l’ordre est devenu problématique.
Nous savons aujourd’hui que l’information,
elle aussi, se dégrade inexorablement à travers ses
lignes et ses réseaux, guettée par le ‘bruit'.
Le
démon de Maxwell... L'entropie
est 'naturelle' descente. N'y a-t-il pas de 'remontée' ?
Pour désigner une telle contrepartie de l'entropie on a forgé
le concept de `néguentropie'.
Celle-ci, cependant, contrairement à l'entropie, ne va pas de
soi. Elle est tâche
laborieuse. Comment vaincre
l'entropie ? Le savant Maxwell invente pour cela un `démon'.
Soit un récipient dans lequel règne l'équilibre
thermique, c'est-à-dire l'entropie maximale. Il faut diviser
ce récipient en deux parties, appelées respectivement
'chaude' et `froide', grâce à une séparation
étanche munie seulement d'un clapet. Le démon doit
surveiller l'agitation au hasard des molécules et ouvrir
chaque fois le clapet pour laisser passer dans la partie `chaude' une
molécule rapide qui se présenterait du côté
`froid' et pousser dans la partie `froide' une molécule lente
qui se présente du côté `chaud'. Peu à peu
toutes les molécules lentes se trouvent dans la partie
`froide' et toutes les molécules rapides, dans la partie
'chaude'. Rétablir une telle différence de potentiel
signifierait incontestablement la victoire sur l'entropie. Mais quel
serait le prix d'un tel travail ? En vertu du second principe de
la thermodynamique la dépense d'énergie nécessaire
serait supérieure à celle qu'on gagnerait! Imaginons
cependant ce démon infatigable et d'un dévouement sans
limite. Soit. Seulement l'existence même d'un tel être
est d'une extrême improbabilité ! Et, dut-il exister,
pour produire de la néguentropie à l'intérieur
du système clos que constitue le récipient, le démon
ne pourrait pas ne pas créer de l'entropie en-dehors de lui,
c'est-à-dire dans l'ensemble du système environnant. Le
système 'récipient-démon-environnement' reste
piégé. Il ne peut échapper à l'entropie.
En fait, pour produire de la néguentropie à l'intérieur
du système clos que constitue le récipient, le démon
crée nécessairement de l'entropie en-dehors de lui,
c'est-à-dire dans l'ensemble du système environnant. Le
système récipient-démon-environnement ne peut pas
ne pas sacrifier à l'entropie.
Ouverture
Le
système en tant que système n’est clos qu’à
la limite. Limite inférieure de la simple structure. Limite
supérieure de la totalité. Entre les deux, c’est
l’ouverture qui caractérise le système. Un
système n’est clos que
dans son ‘isolement’, dans son insularité factice
d’abstraction. Mal toujours nécessaire puisque pour
pouvoir être étudié et compris, ‘un’
système, quel que soit son niveau d’intégration
dans la totalité systémique et son degré de
possible relative autonomie, doit être abstrait de cette
totalité et considéré en lui-même, pour
ainsi dire dans sa ‘clôture’. L’intelligibilité
d’un système passe nécessairement par là
et, partant, exige un supplément d’intelligence qui
commande de faire en même temps abstraction de cette
méthodologique ‘clôture’.

Le
système humain peut-il fonctionner en clôture ? Une
certaine modernité se constitue progressivement en bouclant le
règne de l'humain sur lui-même. Le système tout
entier veut fonctionner en clôture.
Pour la première fois depuis que l'homme existe, un système
culturel prétend se fermer en absolue autonomie. C'est en
autosuffisance qu'il veut fonctionner et progresser. C'est par
auto-création même qu'il veut être. Cela veut dire
que, désormais, il croit se faire créateur de l'unique
source chaude de toute son énergie spirituelle. Le sens total
enfermé en immanence. En totale finitude. Dans le complet
oubli de son entropie et de sa nécessaire néguentropie.
Dans l'oubli de son `puits froid'. Dans l'oubli, également, de
ses accumulateurs non complétement déchargés et
sans lesquels ses prétentions elles-mêmes d'autonomie se
liquéfieraient dans le néant. Par quel miracle l'humain
bouclé sur lui-même ne succomberait-il pas à son
entropie ? Notre modernité vit dans l'illusion d'un tel
miracle. Obnubilés par notre possible sans aller jusqu'aux
raisons profondes de ce possible nous croyons que l'humain est à
lui-même sa propre source chaude. Pourquoi l'homme, fabricateur
d'outilité, fabricateur de texture, fabricateur de texte, ne
serait-il pas aussi fabricateur de ce qui lui vient d'ailleurs, par
grâce ?
L'homme
peut-il se donner à soi-même sa source chaude ? Ce
qui est remarquable c'est que toutes les cultures, à
l'exception de la culture moderne, fonctionnaient ou continuent de
fonctionner avec une source chaude puissante et avec des
accumulateurs de sens bien chargés. Source chaude puissante de
signifiants absolus: Dieu, l'Etre, le Cosmos, la Nature, l'Ordre, les
Valeurs... Accumulateurs de sens bien chargés: la
tradition-transmission d'un donné signifiant et signifié
important.
Toutes
ces cultures fonctionnent en homéostasie avec l'écosystème
du sens. Et jusqu'à leur déclin, la néguentropie
signifiante défie victorieusement la fatalité
entropique de la dégradation du sens. Il s'agit ici non pas de
tel ou tel sens particulier mais du sens total, en quelque sorte le
sens du sens,
le sens de tout sens possible, la donation radicale du sens, le champ
fertile du sens ou encore la "vitalité" du sens en
général.
Trois
conditions sont donc nécessaires pour créer une forte
dynamique spirituelle. Une
source chaude puissante. Un puits froid profond. Des réservoirs
pleins. Cela implique, à chaque niveau systémique,
l'ouverture.

B.
Schizoïdie
Quand
l'humain meurt-il ? Lorsqu’il
s’essouffle...
La raison n’est
pas différente de celle qui préside à la mort de
n’importe quel système vivant. Elle s’énonce
de façon très simple. Un
vivant meurt lorsqu’il se ferme et, en se fermant, perd sa
différence de potentiel et succombe ainsi à son
entropie. Sa mort,
bien sûr, n'est pas immédiate. Grâce à une
inertie positive. Grâce aux accumulateurs pas encore vides.
Mais à terme elle est inéluctable.
Le
grand enfermement
Place
à l'homme ! Le cri du cœur de nos audaces. Cela a
commencé par un innocent balbutiement voici neuf siècles.
Cela s'est amplifié en tonitruante revendication. C'est avec
violence que nous nous sommes mis à chasser l'Esprit de Dieu,
le Souffle de Dieu, de notre espace. Croyant respirer plus librement.
Jusqu'au moment où nous sentons le souffle nous manquer. Nous
nous sommes mis à boucler en
clôture
notre espace d'humanité. Nous avons cru pouvoir faire
fonctionner exponentiellement nos possibilités dans
l'enfermement de notre schizoïde autonomie, bouclant en un
gigantesque feed
back
les
sorties de notre système sur ses entrées.

La
schizoïdie anthropocentrique par laquelle la modernité
accède à elle-même boucle l'autonomie en clôture
totale dans le grand enfermement de l'humain sur l'humain. Pour la
première fois depuis que l'homme existe, le système
anthropogène veut fonctionner en stricte clôture.
C'est-à-dire en se mettant à réchauffer
continuellement lui-même la source chaude de son sens et de ses
significations. Et partant à recharger aussi par lui-même
et à partir de lui-même ses accumulateurs sémantiques.
Nous
nous voulions maîtres
et possesseurs du système total lui-même.
Maîtres et possesseurs de toute sa différence de
potentiel. Maîtres et possesseurs de toute son énergie
spirituelle créatrice. Maîtres et possesseurs de sa
source chaude et de son puits froid. Maîtres et possesseurs non
seulement de notre possible englobé mais aussi de notre
impossible englobant.

Bouclant
la boucle de l’homme sur lui-même, nous
nous sommes constitué un empire d’humanité. De
façon autogène. Sans l’Autre. En autonomie. Sans
l’Autre. Avec nos longueurs à nous, nos largeurs à
nous, nos hauteurs à nous et nos profondeurs à nous.
Quelque chose comme une caverne – oui, impertinente pertinence
d’un Platon, déjà ! – une caverne
aux prétentions infinies, mais ultimement caverne quand même.
Là nous nous sommes ouvert un monde de possibilités
simplement phénoménales. L’infinité de ces
possibilités pouvait nous donner assez de vertige pour nous
étourdir face aux questions essentielles. Alors nous nous
sommes mis à ne plus chercher notre humanité que dans
le vaste jeu de ces possibles, dans l’extension de notre champ
d’être et d’action, dans notre ‘présence’
au monde et notre emprise sur lui, sur les autres, sur l’histoire.
Nous avons scientifiquement désarticulé la densité
de l’être pour disposer d’un foisonnement
d’éléments articulables et réarticulables
indéfiniment, à notre guise. Cela nous a rendus maîtres
des possibilités constructives. Et, effectivement, nous nous
sommes mis à construire, à construire en tous les sens
du mot et dans tous les domaines, avec frénésie. A
partir d’atomes de facticité. Au point de confondre le
sens avec cette constructivité. Nous y avons perdu l’âme.
Parce que l’âme ne se construit pas et que la
construction l’oppresse. L’âme inspire. L’âme
aspire. Dans le souffle de l’Esprit.

Nous qui, désertant la
maison du Père, nous voulions maîtres de l’universel,
nous nous sommes retrouvés clochard des insignifiances. Notre
péché contre l'écosystème du souffle a
été de nier son essentielle ouverture. Nous avons cru
pouvoir le faire fonctionner en clôture, crispé sur
lui-même, bouclé en schizoïde autonomie
auto-productrice. Nous nous voulions maîtres et possesseurs du
système total lui-même. Bien plus, maîtres et
possesseurs aussi de sa source chaude et de son puits froid. Maîtres
et possesseurs, donc, de toute sa différence de potentiel,
c’est-à-dire de toute son énergie spirituelle
créatrice.

Modernité
C'est
une infinie liberté, ouverte radicalement par la
rencontre de l'infini ‘Je Suis’ et éduquée,
c'est-à-dire conduite hors de, en Alliance avec lui,
qui va historiquement se reprendre en elle-même et surelle-même
en autonomie anthropocentrique. L'homme divinisé par grâce
de ‘Je Suis’ clôt sa divinisation sur elle-même
et veut devenir Dieu sans Dieu! Dès lors il reste à
Dieu de mourir pour que l'homme puisse être absolument pour
lui-même son Dieu.
L’explosivité
judéo-chrétienne ne reste pas indéfiniment
contenue. La démesure chrétienne, jusque là
verticalisée, rompt la ’mesure’ de l’Alliance
et, chargée d’une dynamique qui lui vient de l’Autre,
se reprend en autonomie et explose en horizontalité. Alors
commence l’aventure de la grande schizoïdie qui boucle le
divin possible de l’homme sur lui-même et le déploie,
anthropocentrique, en son immense caverne d’Utopie. Le fils de
la mère païenne revendique pour
soi l’héritage
paternel. L’homme révélé divin à
travers l’expérience judéo-chrétienne veut
devenir dieu sans le Père.

L’acte
de naissance de la modernité rompt
la communion originaire et instaure l’homme dans son autonomie
anthropocentrique.
Alors commence l’aventure de la grande schizoïdie qui
boucle le divin possible de l’homme sur lui-même et le
déploie, anthropocentrique, en son immense caverne d’Utopie.
La schizoïdie des filles et des fils de Dieu n’a cessé
de nouer sa cohérence dans l’autistique constitution
d’un espace de pure immanence.
Cela émerge, quasi imperceptible, quelque part autour de l’an
1100. Cela débute par un ‘innocent’ péché
contre le Logos, qui, alors, ne peut plus être simplement celui
des Grecs. La nominalistique tentation commence par susurrer cette
simple question: lorsque tu parles, lorsque tu penses, est-il
nécessaire qu’il y ait un garant autre que toi-même
pour assurer la consistance fondamentale de ta parole et de ta
pensée ? Ce doute chuchoté se fera clameur,
amplifié par les mille échos de la caverne. Cinq
siècles plus tard, de ce doute procédera l’affirmation
fondatrice – ‘je pense donc je suis’ – de
notre plus récente modernité.

Huit
siècles d’histoire seraient à reprendre pour
montrer comment, à partir d’innocentes émergences,
la démesure judéo-chrétienne va courir son
aventure en autonomie. Comment par une série de ruptures de
plus en plus audacieuses cette
démesure s’horizontalise dans l’immanence païenne
jusqu’à l’athéisme.
Comment toute l’aventure de la modernité n’est
essentiellement, quant à son énergie et sa fécondité,
que la poursuite de l’expérience judéo-chrétienne,
mais sans l’Autre, sans Dieu. Comment les plus dynamiques des
valeurs de la modernité ne sont fondamentalement, malgré
les apparences trompeuses, que des valeurs judéo-chrétiennes,
mais tournant en ’roue libre’, devenues ’folles’,
parce que hors de la source de leur sens. Comment c’est chaque
fois la plus grande hardiesse contre l’Alliance qui se fait
acclamer sur la scène du monde en se faisant passer pour la
plus ’libératrice’. Comment, ce faisant, les
’mauvais rôles’ à jouer incombent quasi
fatalement aux tenants de l’Alliance. Comment la dynamique
’révolutionnaire’ de leur foi leur est ravie,
récupérée sans la foi, et même tournée
contre eux. Contre l’Alliance... Malice du ’Prince de ce
monde’... Ironie de l’histoire... Humour de Dieu...
Dieu
chassé
Les
dessous du jeu du Prince de ce monde n’ont probablement jamais
été autant soupçonnés qu’en nos
jours où cette folle aventure commence à tourner mal.
La schizoïdie des filles et des fils de Dieu n’a cessé
de nouer sa cohérence dans l’autistique constitution
d’un espace de pure immanence. Contre le Père. De cet
espace – culturel, mental, épistémo-logique,
pragmatique – de stricte ’humanité’, il
fallait – symétrique inversion du récit de la
Genèse ? – chasser Dieu. De trop, donc, le père
judéo-chrétien, devant la revendication d’une
origine purement parthénogénétique à
partir de la seule vierge Athena. De trop, le Père de l’Etre,
du Bien et de la Vérité puisque nous suffisent nos
propres productions, nos propres valeurs, nos propres lucidités.
Puisque nous prétendons être à nous-mêmes
notre propre source. De trop, outrageusement de trop, le Père
avec son Fils et le saint Esprit !
De cet espace de
stricte ‘humanité’il fallait – symétrique
inversion du récit de la Genèse ? – chasser
Dieu. De trop, donc, le père judéo-chrétien,
devant la revendication d’une origine purement
parthénogénétique. De trop, le Père de
l’Etre, du Bien et de la Vérité puisque nous
suffisent nos propres productions, nos propres valeurs, nos propres
lucidités. Puisque nous prétendons être à
nous-mêmes notre propre source. De trop, outrageusement de
trop, le Père avec son Fils et le Saint Esprit ! Pourtant
on n’en finit pas de chasser Dieu. Il résiste au-delà
de cette logique et de cette cohérence qui ne sont que de
surface. Profondément, beaucoup plus profondément,
occultée, refoulée, se joue, fascinante et effrayante,
la grande dramaturgie. Mystérieuse négative théologie
négative ! Le combat de Jacob n’en finit pas. Le
corps à corps des esprits, plus meurtrissant que le combat de
avec l’Autre. L’homme n’en sort jamais que
déhanché. Et la lutte reprend... La théomachie
se poursuit.

Pourtant
on n’en finit pas de chasser Dieu. Il résiste au-delà
de toute logique et de toute cohérence. Car la logique et la
cohérence ne sont que de surface. Profondément,
beaucoup plus profondément, occultée, refoulée,
se joue, fascinante et effrayante, la grande dramaturgie. Mystérieuse
négative théologie négative ! Le corps à
corps des esprits, plus meurtrissant que le combat de Jacob avec
l’Autre. L’homme n’en sort jamais que déhanché.
Et la lutte reprend... La théomachie se poursuit. Au moment
même où l’homme a cru boucler la boucle de sa
propre divinité, déjà se lèvent les
‘maîtres penseurs’ du soupçon. Marx.
Nietzsche. Freud. Les Maîtres penseurs du soupçon n’ont
pas fini d’annoncer la mort de Dieu que déjà les
Maîtres penseurs de l’absurde annoncent la mort de
l’homme.
Dieu refoulé
Contre le
vertical enracinement créateur d’humanité,
antagonisme radical de la schizoïdie, l’acharnement s’est
fait extrême. Là, de l’extrême intériorité
des profondeurs humaines, Dieu devait être chassé avec
beaucoup plus de violence que de toutes les extériorités.
Mais de là, justement, Dieu ne se laisse pas chasser. C’est
ontologiquement impossible. Vous ne pourrez jamais l’expulser.
De même qu’un arbre ne peut se séparer de ses
racines. De même qu’une rivière ne peut nier sa
source. C’est impossible. Vous pouvez seulement le refouler. Et
l’entreprise de refoulement s’est mise à
fonctionner, à travers notre histoire, avec l’implacable
logique et la farouche énergie des désespérés.
La gloire de l’homme était en cause, et sa puissance, et
sa gloire. Aux massives mécaniques de refoulement et aux
lourds mécanismes de défense, on s’est efforcé
de prêter la solidité scientifique. Une méta-histoire
des ‘sciences’ dites humaines, depuis leurs plus
lointaines origines, révélerait sans doute la finalité
occulte de leurs lucididés et l’ampleur de l’acharnement
thérapeutique pour ‘sauver’ l'homme de lui-même,
c’est-à-dire pour le ‘sauver’ de sa
filiation divine.

L'entreprise de refoulement
s'est mise à fonctionner, à travers notre histoire,
avec l'implacable logique et la farouche énergie des
désespérés. La gloire de l'homme était en
cause, et sa puissance, et sa gloire. Aux massives mécaniques
de refoulement et aux lourds mécanismes de défense, on
s'est efforcé de prêter la solidité scientifique.
Une méta-histoire des ‘sciences’ dites humaines,
depuis leurs plus lointaines origines, révélerait sans
doute la finalité occulte de leurs lucidités et
l'ampleur de l'acharne.
Quel
refoulement.?
La
lucidité moderne voudrait vivre ‘seulement avec ce que
l’on sait’. Mais sait-on jamais autre chose que ce que
l’on veut savoir ? En fait cette modernité en sait
plus qu’elle ne sait. Elle sait sur fond de savoir refoulé.
Car elle a connu au sens biblique où l’homme ‘connaît’
la femme en la fécondant. La culture moderne a beau protester,
elle ne peut pas faire comme si la rencontre n’avait pas eu
lieu. Une si passionnée étreinte avec l’Autre au
cours d’une si longue histoire d’amour...
Dieu
peut-il être chassé des profondeurs humaines ? De là,
justement, Dieu ne se laisse pas chasser. C'est ontologiquement
impossible. Vous ne pourrez jamais l'expulser. De même qu'un
arbre ne peut se séparer de ses racines. De même qu'une
rivière ne peut nier sa source. C'est impossible. Vous pouvez
seulement le refouler.

Quel
Dieu est ainsi refoulé ? Non pas la ‘divinité’
abstraite, fruit de la raison que la raison peut mettre entre
parenthèses ou exclure. Mais ‘Je Suis’ rencontré
concrètement et existentiellement à travers une
expérience historique. L'homme moderne a beau protester. Il ne
peut pas faire comme si cette rencontre n'avait pas lieu. Si
l'expérience personnelle lui est refusée, du moins
participe-t-il de la rencontre communautairement historique. Il
‘connaît’... au sens biblique! Même s'il fait
semblant de ne pas connaître. Il ‘connaît’
parce que toute sa culture ne peut pas ne pas connaître. On ne
lutte pas toute une nuit – comme Jacob – avec l'Autre
sans se retrouver déhanché le matin. A partir de
l'expérience judéo-chrétienne l'athéisme
prend une dimension et une signification radicalement différentes
de ce qu'il peut être
en d'autres espaces. Parce que Dieu s'est révélé
comme le Toute-Autre ‘Je Suis’. Parce que l'homme est
créé et continue à se créer dans et à
partir de cette révélation. Mais ‘Je Suis’
résiste infiniment à la mortalité. C'est
vainement que l'homme s'ingénie à le faire mourir.
L'homme peut simplement le refouler! Pendant ce temps Dieu, selon
l'expression biblique, ‘s'en amuse’!
En ses
profondeurs se joue quelque chose comme une négative
théologie négative.
C’est une liberté
radicalement ouverte
par la rencontre existentielle
avec l’infini Je
Suis qui
va historiquement se reprendre en elle-même et sur elle-même
en autonomie anthropocentrique totalisante. L’homme divinisé
par grâce
de Je
Suis boucle
sa divinisation sur elle-même et se prétend dieu sans
Dieu. A la place de Dieu. Dès lors Dieu
doit mourir pour
que l’homme puisse être absolument. Pourtant on n’en
finit pas de chasser Dieu. Il résiste au-delà de toute
logique et de toute cohérence. Car la logique et la cohérence
ne sont que de surface. Profondément, beaucoup plus
profondément, occultée, refoulée, se joue,
fascinante et effrayante, la grande dramaturgie. Mystérieuse
négative théologie négative ! Le corps à
corps des esprits, plus meurtrissant que le combat de Jacob avec
l’Autre. L’homme n’en sort jamais que déhanché.
Et la lutte reprend... La théomachie se poursuit.
Une
fois l’Alliance rompue...
Une
fois l’Alliance rompue, une fois Dieu refoulé, il reste
à l’homme le repli autistique sur soi-même.
Quelque chose comme une schizophrénie. L’esprit coupé.
L’esprit divisé. L’esprit cassé. Nous
n’avons plus besoin de toi ! Voici que le possible humain
expulse la grâce et se voit livré aux péchés
capitaux.
C’est-à-dire aux sources du péché. Et en
premier lieu, l’orgueil. Les choses peuvent-elles désormais
tourner autrement qu’après l’originelle rupture ?
Vous serez comme des
dieux. La séduction
du tentateur devenait irrésistible. Ensuite... Ils
virent qu’ils étaient nus.
Reste la honte ou l’exhibitionnisme. La modernité opte
pour le deuxième terme de l’alternative.

Dieu
n’est plus l’ultime englobant. Il est lui-même
englobé dans un plus grand que lui. Il relève désormais
du seul possible humain. Et ce possible le déclarera de plus
en plus comme impossible. Dans la meilleure des hypothèses une
chance lui est laissée aux limites. Ainsi pour Kant, au-delà
des possibilités ‘théoriques’ de la raison,
s’impose un impératif catégorique. Une pure
exigence ‘pratique’. Et celle-ci ne peut pas ne pas
postuler au-dehors de la sphère du possible de l’homme
un quelque chose qui prend nom Dieu, et liberté, et
immortalité. Non plus certitude. Simple postulat.
Reste
à singer Dieu
Là
où l'Alliance appelle à l'imitation – soyez
parfaits comme votre Père du Ciel est parfait
– l'anti-alliance se crispe sur
un néant gonflé d’orgueil. Coupé du
Souffle divin il ne reste plus à l'homme que de singer Dieu.
Cette condition inauthentique, dès lors, s'entretient par
mimésis. Une mimésis conflictuelle, car l'impossible
coadéquation de l'homme schizoïde avec le Dieu de
l'Alliance ne peut que nourrir le ressentiment. On ne refuse pas
l'alliance sans refoulement et sans violence. Et lorsque le regard de
l'homme sur Dieu est perverti, le regard de l'homme sur l'homme ne
peut pas ne pas l'être à son tour. La violence mimétique
joue en escalade. Elle conspire. L'homme est si profondément
fils de l'Alliance qu'il ne la rompt pas sans nouer des pactes fondés
sur la vanité mimétique. On se dit l'un à
l'autre... L'audace vient de ces démissions partagées.
Et l'insignifiance se donne ainsi fausse contenance.

C.
Dans la bulle
La
'bulle', encore trop éblouie par ses propres prouesses, n’a
pas encore pris la mesure exacte de ses illusions. Peut-être
l’enfant prodigue n’a-t-il pas encore touché le
fond de l’angoisse de sa solitaire condition ? Mais déjà
les réponses trop facilement optimistes et les dérobades
d’une fuite en avant se sentent moins sûres d’elles-mêmes
et même un peu ridicules devant la montée d’une
remise en question radicale. Déjà un soupçon.
L’homme ’moderne’ ne serait-il pas malade ?
Malade d’un mal beaucoup plus pernicieux que les diagnostiques
courants, plus ou moins sécurisants, ne tendent à
l’admettre ?

Horizon
indépassable ?
L’expression
est de Jean-Paul Sartre, mais l’idée était dans
(presque) toutes les têtes. Il s’agit du marxisme
qui occupait alors largement le champ intellectuel et nourrissait le
Discours des Maîtres penseurs du temps. Tout le monde se
mettait à humer goulûment l’air du temps. Personne
ne voulait rater le train de l’histoire et rester en marge du
messianisme des temps modernes. Comment ne pas communier à
l’alliance enfin célébrée entre ceux qui
pensent et ceux qui travaillent ? Quintessence de la
‘modernité’, le marxisme
s’identifie alors à l’espérance
tout court. L’espérance au-delà de laquelle
aucune espérance ne pouvait plus jamais trouver de place. En
fait l’horizon
indépassable
de notre modernité. Depuis, les horizons ne cessent de changer
au gré des illusions. Mais la clôture, elle, veut rester
identique à elle-même.
L'enclos suscite les
`maîtres penseurs' à sa mesure. C'est-à-dire
lucides seulement jusqu'à l'horizon
indépassable
de la clôture. Lorsque manque le sens qui donne sens toutes les
logorrhées sont possibles. Il suffit de discourir... Courir de
ci, de là. Mais, attention, pas au-delà des limites de
l'enclos. On court ainsi jusqu'à l'étourdissement face
aux questions essentielles.

Tâche
de Sisyphe
Tâche
de Sisyphe sans cesse reprise et sans cesse échouée.
Désormais l’homme est responsable de l’homme.
Radicalement. Sans recours et sans garant autre que l’homme.
Mais si l’homme est responsable sans recours, qui nous
pardonnera ? Comment l’homme pourra-t-il se justifier ?
Il reste le refuge dans la sublime illusion de l’homme
impeccable ou le réflexe infantile de rejeter la faute hors de
soi. Nous avons cru garder la divine démesure en refusant sa
source, l’Alliance, qui lui donne sens. A l’homme devenu
’suprême’ revient la tâche d’inventer
l’homme. La tâche de Sisyphe d’inventer
inlassablement l’homme ! C’est à lui que
revient alors la charge d’être créateur et
fondateur radical de vérité, d’être, de
valeur, de droits, de devoirs et de sens. De sens surtout ! Mais
où commencer et où s’arrêter entre la belle
’idée’ de l’Homme et le "réel"
de l’humain trop humain ? Comment l’homme va-t-il se
donner une généalogie ? Comment va-t-il se refaire
une virginité ? Comment l’homme va-t-il se
construire sa ’bulle’ de survie ? Où va-t-il
puiser le sens ? Il faut jouer ou se battre. Jouer en fermant
les yeux sur les règles conventionnelles du jeu. Ou se battre
pour se mettre d’accord sur les conventions. Mais au nom de
quelle convention se mettre d’accord sur les conventions ?

La
raison schizoïde
Une
fois rompu le lien... reste le grand enfermement de l’homme sur
l’homme. Fatale alternative à la métanoïa !
L’autistique raison close sur elle-même jusqu’à
la déraison ! Comment dans la rupture du lien
théo-onto-logique nouer la schizoïdie ? Toute la
modernité se bat jusqu’au désespoir et jusqu’à
l’absurde avec cette question radicale.
La
totalité constituante n’est plus donnée
absolument. Une ‘bulle’ se constitue ex nihilo. Elle se
boucle en finitude. Elle flotte dans le vide sans recours.
L’objectivité étant néantisée reste
la subjectivité objectivée. Le sens constitué
s’identifie au sens constituant. Les effets se rendent
autonomes. La méthode se fait plus importante que les liens.
Ayant coupé les liens avec la totalité
théo-onto-logique, la raison schizoïde se boucle sur
elle-même jusqu’à la déraison. Elle a beau
vouloir se diviniser et se parer d’une Majuscule, en fait il ne
lui reste que de tourner en rond dans l’enclos de la
tautologie. Le règne des cercles vicieux et des tâches
impossibles. Etre à soi-même l’absolue source
chaude... Fonder ses propres fondements... Tout peut devenir légitime
parce que tout peut se légitimer. Il faut donc jouer ou se
battre. Jouer en se fermant les yeux sur le fait que les règles
du jeu soient seulement conventionnelles. Ou se battre pour se mettre
d’accord sur les conventions. Mais s’il n’y a plus
d’arbitre ?

La
schizoïdie
s’absolutise. De
l’absolu divin vers l’absolu en immanence
anthropocentrique.
A la place du Verbe de Dieu qui éclaire tout homme, lumière
constituante de toute lumière, le verbe de l’homme
s’auto-éclairant.
Meurtre du Père. La volonté consciente de rejet des
valeurs judéo-chrétiennes. Mais inconsciemment ces
valeurs sont reprises dans l’autonomie de la clôture
'laïque', hors du sens total, hors de leur valeur
valorisante.
Nouveau
commencement
Le
premier chaînon des ‘longues chaînes de raisons’ ?
Leur anneau d’ancrage ? Il faut commencer par le vide. Il
faut que soit méthodologiquement le doute pour que
métaphysiquement puisse être l'absolu
fondement. Puisque
tout commence à partir de l’homme. Maître
désormais non seulement des significations mais aussi de la
substance et de la causalité. Articulables archéologiquement
et téléologiquement en infinie outilité. La
Genèse devenue totalement anthropocentrique. ‘Au
commencement’, le ‘poïète’ non plus
divin mais humain. Au commencement sera le DOUTE.

Le
réel-pour-l'homme
L’autonomie
du sujet connaissant est le point de départ de tout
‘idéalisme’ pour qui un au-delà de la
connaissance est inconnaissable, un au-delà de la pensée,
impensable, un au-delà de l’idée, impossible.
Exit la ‘transcendance’. Reste la ‘visée
transcendantale’. La métaphysique est donc vouée
à l’échec. Dieu? Le monde? Le je? De pures idées
de la raison pure. Seulement exigences régulatrices du sujet.
Seulement transcendantales, sans aucune possibilité de
transcendance. La raison ne peut faire qu’un mauvais usage
d’elle-même en tenant ses ‘idées’ pour
des réalités objectives. Passer du transcendantal au
transcendant ne peut conduire qu'à des erreurs, des illusions,
des paralogismes et des antinomies. L'être
est au-delà de notre possible.
Toute ‘preuve’ de l'existence de Dieu est donc
impossible. Ce Dieu ‘prouvé’, en effet, n'est
jamais que l'idée de Dieu dans les limites de notre possible
qui, nécessairement, défaille devant l'existence
réelle.
Idéalisme...Le réel
en lui-même est hors de notre
possible. Reste l'étendue du réel-pour-moi,
c'est-à-dire du virtuel.
Là l'Idée établit son règne absolu et
prolifère sous les espèces de l'idéologie.
L’autonomie du sujet connaissant est le point de départ
de tout 'idéalisme' pour qui un au-delà de la
connaissance est inconnaissable, un au-delà de la pensée,
impensable, un au-delà de l’idée, impossible.
Exit la ‘transcendance’. Reste la ‘visée
transcendantale’.

Le strict possible humain
désormais en stricte immanence. Le renversement copernicien de
la modernité s’absolutise. Il ne se veut plus seulement
méthodologique mais métaphysique. En brûlant en
même temps les ponts de ‘la’ métaphysique.
Le possible humain se reprenant en anthropocentrique rationalité
ne pouvait pas ne pas expérimenter dans le mouvement en
clôture d’immanence l’ouverture de transcendance
congénitale à la raison. Aussi les systèmes
‘rationalistes’ du XVIIe siècle restent-ils, comme
malgré eux, davantage en continuité qu’en rupture
avec les grands courants de la métaphysique
classique.
L’objectivité se trouve désormais
au rouet. Le recentrement de l’humain sur lui-même se
clôt dans son
strict possible et trouve en sa
créance quelque chose
d’entièrement indubitable. ‘Je pense donc je
suis’. Cela se conçoit clairement
et distinctement.
Voilà le fruit de l’intuition
évidente. Il
suffit, à présent, selon la méthode, d’en
tirer les déductions
nécessaires.
C’est-à-dire l’enchaînement sans faille à
la manière de la géométrie. La force de
l’évidence doit venir désormais de la
subjectivité qui n’a plus besoin d’autre garant
qu’elle-même. C’est elle qui veut se poser comme
fondatrice de la totalité pensable. Ainsi donc doit
s’accomplir le renversement ‘copernicien’ de l’être
à la pensée. Une nouvelle courbure
de l’espace mental. Une
nouvelle gravitation
de
l’être.
Descartes, sans doute, n’ose pas
encore aller du côté de ces extrêmes. Il ne veut
pas priver l’être de sa vérité objective.
Il doit encore exister objectivement une ‘nature des choses’.
Le ‘je pense’ ne peut pas être entièrement
enfermé dans sa subjectivité. Ma pensée, d’autre
part, est incapable de fonder entièrement sa propre vérité.
Un garant objectif est nécessaire. Comment, autrement,
distinguer la pensée fausse de la pensée vraie ?
Dieu reste donc garant
de mes évidences. Il est aussi garant de la réalité
du monde.

La vérité sur
toutes choses n’est désormais qu’à partir
de la pensée humaine. C’est elle qui est l’immédiateté
première. C’est elle qui fonde les fondements de son
savoir. Car Dieu lui-même, encore garant de mes évidences,
est-il lui-même évident autrement qu’à
travers l’idée claire et distincte de ma pensée ?
Je pense Dieu qui garantit la vérité de ma pensée !
Cercle vicieux ? Descartes, cependant, n’en est pas encore
tout-à-fait là ! Nous ne pensons l’imparfait
et le fini que sur fond de parfait et d’infini. Nous avons donc
en nous l’idée claire et distincte de l’être
absolument parfait. Quelle est la chance d’existence de cet
être parfait ? Mais l’existence n’est-elle pas
nécessairement inhérente – argument ontologique –
à l’idée ? Cette idée qui ne peut
venir ni du néant ni radicalement de nous-mêmes. Elle
est nôtre, certes, mais en même temps elle renvoie encore
ailleurs. Pour combien de temps ‘encore’ ?
Même
sans être créateur ex nihilo de l’idée
claire et distincte, c’est quand même en
mon possible qu’elle
prend conscience d’elle-même. Et c’est ce possible
qui désormais héberge le doute. Y a-t-il un Dieu ?
Et s’il était trompeur ?
L’être
désarticulé
Le
tout se reprend intellectuellement et matériellement comme un
merveilleux mécano qui nous permet de jouer le plus
sérieusement du monde. Nous avons scientifiquement désarticulé
la densité de l’être pour disposer d’un
foisonnement d’éléments articulables et
réarticulables indéfiniment, à notre guise. Cela
nous a rendus maîtres des possibilités constructives.
Et, effectivement, nous nous sommes mis à construire, à
construire en tous les sens du mot et dans tous les domaines, avec
frénésie. A partir d’atomes de facticité.
Au point de confondre le sens avec cette constructivité. Nous
y avons perdu l’âme. Parce que l’âme ne se
construit pas.

Suprême
illusion schizophrène
L’homme
impeccable. C’est-à-dire l’homme au péché
refoulé.
Le réflexe jouait immédiatement après la
chute. "Ce n'est pas moi..." Et depuis, l'infantile excuse
piège notre liberté.
Tout le 'positif' entre les
mains du Maître et possesseur'. Mais qui prend en charge
le 'négatif' dans la bulle ? La 'justice' désormais
ne cesse de courir après la Justice. Il faut bien décharger
les résidus de nos frustrations sur un 'bouc émissaire'.
Cela calme nos passions mais ne rend pas la justice. Combien de temps
cela peut-il tenir sans cinglante déconfiture ? Face à
l’absolu du mal... Face à l’incontournable de la
négativité... Que devient l’homme faillible sans
radicale possibilité de pardon ? Si l’homme est
responsable sans recours, ‘qui nous pardonnera ?’,
pour reprendre la question du moderne Camus. Et sans pardon
reste-t-il autre chose que la honte ou la fuite ? Souvent les
deux en même temps.

Voilà
donc le possible de l’homme livré à lui-même.
Une grande euphorie pour celui qui se veut être ‘maître
et possesseur’ de toutes choses. Mais, en même temps, une
tâche qui se fait infinie. Car désormais il s’agit
de fonder ses fondements, de certifier ses certitudes et de valoriser
ses valeurs. Sans recours. Toute justification s’étant
interdit un dehors
d’elle-même, c’est
désormais à
l’intérieur de
la clôture qu’il faudra fonder et justifier. Le vrai, par
exemple, ne pouvant plus se fonder autrement que par la seule
non-contradiction à
l’intérieur d’une
totalisation schizoïde. Dès lors seule l’articulation
interne, c’est-à-dire
la méthode,
est capable de faire la vérité. Empirismes et
rationalismes se justifient tour à tour par une insistance sur
un ‘je perçois’ ou un ‘je conclus’.
Phénomènes ou rapports logiques, qu’importe au
fond puisque l’intelligence reste prisonnière de son
seul possible. Comment dépasser désormais les
criticismes, les utilitarismes, les relativismes, et tant d’autres
‘ismes’ à haut coefficient d’incertitude ?
Quelle
justification reste possible ? Lorsqu’il n’y a plus
de valeur qui ne soit enclose dans les limites de l’ ‘humain
trop humain’. Lorsque toute légitimation tourne en rond,
autour d’elle-même. Lorsque tout peut devenir légitime
parce que tout peut se légitimer. La raison coupée du
réel absolu, la raison renvoyée à sa propre
justification par elle-même, ne peut pas ne pas promouvoir son
‘Etre suprême’. Au pluriel ! Nature. Cosmos.
Humanité. Société. Progrès. Science.
Etat... Rationalisations multiples. Autant de mécanismes de
défense ! Chaque fois un retour du refoulé sous un
avatar différent. Recherche désespérée,
sans cesse reprise, d’un ultime sacral dans un des possibles
humains. Une efflorescence en ‘ismes’ ! Il faut donc
jouer ou se battre. Jouer en se fermant les yeux sur le fait que les
règles du jeu soient seulement conventionnelles. Ou se battre
pour se mettre d’accord sur les conventions. Mais s’il
n’y a plus d’arbitre ?
La
parole devenue folle
Folle
comme une roue qui ne cesse de tourner ayant perdu son ‘embrayage’.
Toute crise est toujours en même temps crise de la parole.
C’est-à-dire de la signification. Très
profondément une crise du sens total. Alors les hommes ont
beau construire la plus merveilleuse des tours. Ils ne se comprennent
plus. La parole est livrée à l’équivoque.
Parce que le sens éclate. Parce qu’ils ne boivent plus à
la même source du sens. La plus belle des tours ne peut être
que vouée à la ruine ! Impossible recherche d’un
langage qui soit, selon l’expression de Rimbaud, l’âme
pour l’âme. Le signe se trouve de plus en plus vidé
face à l’ ‘objet’ qui fuit à
l’infini. Le signe se coupe du référent. Le
signifiant se coupe du signifié. C’est la subjectivité
qui crée les signes et les signifiants. Le signe schizophrène
s’éclate. La parole se désintègre. La
parole humaine n’est plus à partir du sens mais se veut
créatrice du sens. Le discours subjectif devient
archéologiquement constituant. Reste une anarchie nominaliste
"créatrice" d’une infinité de langages
et d’une infinité de confusions. Babel !

Ce
que parler ne veut plus dire... Lorsque
les référentiels glissent en immanence et que les
valeurs se reprennent dans la courbure anthropocentrique. Lorsque la
Parole de Dieu ne transcende plus ce possible et ne lui confère
plus sa norme. Lorsque la vérité tout entière
est livrée au seul possible de l’homme. Reste le
‘Discours Dominant’. Avec ses ‘Maîtres
penseurs’. Et les camps de concentration pour les pauvres
libertés rebelles. Signe d'un temps où l'homme ne peut
plus survivre après avoir rompu les liens ontologiques, après
avoir perdu le signifié et proclamé le déclin
des absolus, du sens et de la valeur. Signe d'un temps où
l'homme ne peut pas ne pas mourir après avoir fait mourir
Dieu... Ne reste-il réellement que le signifiant nu, insensé,
tournant à vide dans la finitude ? Lorsqu'on perd le sens
de l'homme, on est prêt à se prostituer aux résidus
idéologiques d'une simple méthode.

Voyez
nos `Maîtres Penseurs' qui se battent à occuper si
verbeusement l'avant-scène de notre caverne... Il y a les
trompettistes des prétendus `lendemains qui chantent' et qui
ne font que déchanter ! Il y a les vertueux dénonciateurs
de l'opium du peuple dont le peuple, bien vite, se met à
dénoncer l'opium ! Il y a les sentencieux qui prennent la
myopie de leurs visions pour le dernier mot de l'histoire. Il y a les
petits esprits qui ne doutent pas des `horizons indépassables'
de leurs étroitesses. Il y a les éboueurs des
`poubelles de l'histoire' qui ne finissent pas de vider les
poubelles. Il y a les charlatans habiles à vous déclarer
malades de complexes mythiques pour vous vendre leurs placebos. Il y
a les coprophages...
Les
maîtres penseurs du soupçon. Au moment même où
l’homme avait cru boucler la boucle de sa propre divinité,
déjà se levaient les ‘maîtres penseurs’
du soupçon. Marx. Nietzsche. Freud. Les Maîtres penseurs
du soupçon n’avaient pas fini d’annoncer la mort
de Dieu que déjà les Maîtres penseurs de
l’absurde annonçaient la mort de l’homme. Beaucoup
s’installent maintenant dans ce champ de ruines, tentés
par la désespérance. D’autres, moins nombreux et
plus lucides, découvrent que les déserts sont faits
pour être traversés. C’est la foi en l’Exode
qui fait la différence.
Nous
qui, désertant la maison du Père, nous voulions maîtres
de l'universel, nous nous sommes retrouvés clochards des
insignifiances. Jusqu'où faudra-t-il traîner nos
faméliques illusions pour, à nouveau, être
touchés par la nostalgie des espaces paternels ? D'abord,
sans doute, lui faut-il trouver le chemin de l'anamnèse.
Et le cri profond de la nostalgie.
L'enclos
Une
fois enfermé dans l’enclos, reste-t-il autre chose à
faire ? Combien de temps encore le fils prodigue de la modernité
voudra-t-il les garder, les cochons, avant de retrouver le chemin
vers la maison du Père ? D’abord, sans doute, lui
faut-il trouver le chemin de l’anamnèse. Et le cri
profond de l’Esprit dans ses profondeurs encombrées.
C’est par
l’absurde
que l’enfant aimé du Père, devenu prodigue,
expérimente maintenant qu’il est fait pour autre chose
que pour garder les cochons. Aujourd’hui, en cette fracture de
l’histoire, n’est-ce pas par
l’absurde
que nous commençons à pressentir avec une évidence
croissante que l’homme
passe infiniment l’homme ?
Il
reste à l'animal sacralisateur qu'est l'homme la panthéiste
sacralisation des 'valeurs' schizologiques avec leur cortège
de Majuscules ! Et le culte des idoles. Et la floraison des
'ismes'. Et les 'Maîtres Penseurs'. Le soupçon à
l'infini. Le soupçon du soupçon ne mérite-t-il
pas son autel ? Mécanismes de défense toujours.
Avec le mensonge. Et le retour du refoulé sous mille avatars.
Le grand enfermement dans les 'systèmes' totalitaires. Ultimes
refuges du salut. Ile d'Utopia... Ou Archipel du Goulag ?

Jamais
autant qu'aujourd'hui, risquons-nous l'asphyxie spirituelle. Pourtant
n'a-t-il jamais existé une civilisation aussi riche en
productions culturelles que la nôtre ? Certes. Mais il
manque à cette prolifération de sens `constitué'
un espace ouvert à sa démesure. Il lui manque le sens
`constituant'. Le sens
qui donne sens.
Nous perdons le sens au point de nous complaire dans le sens insensé.
D.
Ouvertures en trompe l'œil
Seule
’transcendance’ à cette immanence du possible
schizophrène, la fuite en avant du progressisme scientiste ou
les paradis artificiels de l’idée ou de la drogue !
Mais que signifie une révolution qui renvoie le même
homme dans les mêmes clôtures ? Que signifie un
’Progrès’ qui ne tourne qu’en bouclant sur
elles-mêmes productions et consommations ? La cohérence
la plus logique de la condition schizophrène ne serait-elle
pas la démesure nihiliste ? Drame d’une démesure
infiniment libérée prise au piège d’une
clôture qui ne peut être jamais à sa mesure !
Le
progrès
Dans la
mesure où la schizoïdie bouclait la boucle sur elle-même,
il fallait bien que l’irréductible transcendance
humaine
se logeât sur un vecteur disponible. Le ‘progrès’
est la transcendance investie dans l’immanence du vecteur de la
temporalité historique. Substitut de l’Espérance
chrétienne, la nouvelle espérance moderne se dit
‘Progrès’. Avec une Majuscule. Elle déborde
largement le fait du progrès pour se faire idéologie.
Et même idéologie
dominante.
La
croyance au progrès est la croyance cardinale de la modernité.
Que durant des siècles la seule forme de mécréance
que ne tolère pas la modernité soit justement celle qui
met en question cette foi au progrès prouve bien où
s’est réfugié le croyable disponible de l’homme
moderne.
L’euphorie se fait messianique. Voici
l’eschatologie
athée.
La volonté meurtrière de supprimer le Père n’est
pas absente des audaces des fils conjurés. Ne fallait-il pas
le tuer, ce Père judéo-chrétien, pour que
puissent être revendiquées et récupérées,
souvent sous dénomination différente, ses valeurs pour
la seule euphorie de l’homme en clôture ‘séculière’ ?
Et c’est du côté des parricides que se noue
désormais la ‘bonne conscience’ sans laquelle il
n’est plus de sortabilité. Désormais vertu et
science veulent s’embrasser en vue de l’euphorie
croissante dans l’immensité de la caverne aménagée.
Vertu et science. Matériel et spirituel. Savoir et conscience.
Techniques et culture. Arts et morale. Politique et économique...
Bref, tout
le
possible humain. Pour être le porteur de l’espérance
nouvelle il fallait un type d’homme nouveau. Qui d’autre
pouvait se sentir investi d’une telle mission sinon, d’abord,
l’homme ‘bien-portant’ ? L’homme
bien-portant qui va nourrir l’envie et le rêve de
‘bien-portance’ d’un nombre croissant d’êtres
humains. L’homme ‘bourgeois’. Il fallait à
ce nouveau discours bien-portant de l’homme bien-portant une
possibilité
concrète
de
se réaliser. Cette possibilité fut donnée à
travers une série de révolutions industrielles et
scientifiques.
Ce
possible, cependant, notre modernité l’a réduit
au ‘faisable’. Et comme l’espace du faisable est
immédiatement celui de l’avoir, le ‘progrès’
s’est mis à jouer la croissance de l’avoir.
Or l’artifice est accumulable. Et l’accumulable bien géré
produit le long du temps une somme en croissance, le plus s’ajoutant
au plus, produisant un plus toujours plus grand. Le sens, par contre,
se trouve chaque fois comme renvoyé à son éternel
commencement. Décision toujours actuelle, il est à
chaque moment du temps une sorte de nouvelle création. Son
essentielle discontinuité refuse le sommable continu.
Irrécupérable donc pour le ‘progrès’.
En faisant l’économie de l’être,
le projet de l’homme glisse ainsi du côté du
projet constructeur qui tend à s’identifier avec son
projet essentiel. Les valeurs de signification se confondent avec les
valeurs d’articulation et de plus en plus s’y perdent.
Triomphe de l’homme ‘fabricateur’. Fabricateur
d’outilité et fabricateur d’artifice. Fabricateur
de texture. Fabricateur du texte. Fabricateur d’un ‘sens’
qui ne peut finalement plus être autre que
sens-du-texte-fabriqué ! La foi au progrès se
nourrit de la puissance fabricatrice d’artifice du possible de
l’homme en autonomie. Le ‘progressisme’ n’est
finalement que la superstructure idéologique d’un
gigantesque système d’outilité
exponentielle
dont
le fonctionnement induit l’optimisme prométhéen
et entretient le discours bien-portant de l’homme se voulant
bien-portant.

A
partir du 18e siècle la catégorie de ‘progrès’
alimentera toute une mythologie: le mythe du progrès
technico-scientifique comme progrès ‘total’ de
l’homme; le mythe de l’intelligibilité
scientifique comme intelligibilité ‘absolue’, et
logiquement, par voie de conséquence, le mythe de la
supériorité de l’homme occidental inventeur et
détenteur de l’efficacité mécaniste. Il
n’est pire mythe que celui qui se pare de scientificité !
La
bulle en effervescence
Tout
se passe comme si les 'mécanismes' néolithiques se
mettaient à fonctionner de façon exponentielle. L'outil
produisant l'outil qui le dépasse, Une masse d'outilité
gonfle et déborde. L'invention provoque l'invention de plus en
plus hardie. De plus en plus énormes se suivent les vagues
technologiques. La révolution
mécaniste consacre
les premiers triomphes de la science exacte et rigoureuse: Galilée,
Mersenne, Gassendi, Descartes... Désormais l’esprit
humain possède son 'outil' pour pouvoir tout calculer et,
partant, tout fabriquer.
Science et technique peuvent certes
croître par elles-mêmes, selon la logique qui veut qu'une
découverte en entraîne une autre et s'ajoute à
elle, l'ensemble, au fil du temps, ne pouvant que grandir et se
développer. Mais derrière l'idée de progrès
il
y a beaucoup plus qu'une simple croissance accumulative, si
impressionnante soit-elle. Il y a une dynamique.
Une dynamique faite d'exigence de dépassement infini,
d'énergie volontaire pour transformer les choses et les
événements, de projet historique qui casse l'éternel
retour, de volonté de conquête, d'incessante ouverture
sur la nouveauté... Ce dix-huitième siècle
mécréant a une `foi' illimitée en les `Lumières'
de la Raison et une certitude absolue que rien ne résistera à
sa conquête triomphante. Une grande `foi', un peu naïve
cependant, qui croit que désormais vertu et science
s'embrassent en vue du bonheur croissant de l'homme. Grâce au
`progrès' des auto proclamées `Lumières'.
Cette
dynamique de `progrès' au sens premier du mot, c'est-à-dire
le refus de s'installer et la marche en avant vers la conquête
d'une terre promise, où la trouver sinon dans la Bible? Il
faut remonter à l'extraordinaire aventure de l'Occident né
de l'interfécondation d'extrême différence. Le
progrès implique une double possibilité, à
savoir une dynamique de dépassement et une rationalité
articulatoire. Les deux lui viennent de cette double hérédité
sans laquelle l’Occident est impensable. La maternelle
composante lui apporte la rationalité scientifique et
technologique. L’exposante judéo-chrétienne le
dote de la dynamique de transcendance.

Durant
des siècles la démesure judéo-chrétienne
reste contenue. Parce qu’essentiellement verticalisée.
Elle joue en Alliance. Ses prouesses sont mystiques. Ses audaces
culminent dans les flèches des cathédrales. Elle joue
peu dans le spectaculaire horizontal. Sur la scène du monde
elle reste à sa façon ‘mesure’. Mais de
façon radicalement différente de la ’mesure’
grecque. Celle-ci est accord avec la nécessité du ’il
y a’. Celle-la est convivialité avec la liberté
de ’Je suis’. Celle-ci est lien nécessaire avec la
rationalité de la totalité théo-cosmo-anthropologique.
Celle-la est alliance avec l’Infini Personnel dans la
communauté ecclésiale humano-divine.
La
mesure de la mesure païenne est la raison cosmique. La mesure de
la mesure judéo-chrétienne est la démesure d’une
liberté infinie. La démesure, d’un côté,
ne peut être que prométhéenne et nécessairement
vouée à l’échec. La démesure
judéo-chrétienne est canalisée verticalement.
Elle joue en Agapè. Pour les Grecs, que l’homme soit la
mesure de toutes choses n’est vrai, sous peine de tomber dans
le scepticisme, que dans la mesure où l’homme
s’identifie à la raison. Dans l’espace
judéo-chrétien, que l’homme soit la mesure de
toutes choses est vrai dans la mesure où l’homme reste à
l’image et à la ressemblance de Dieu. La défense
de l’homme y passe nécessairement par la défense
de Dieu et de la communauté ecclésiale humano-divine.
L’homme est grand dans la mesure où est grand Celui à
l’image et à la ressemblance de qui il est créé.
Le possible de l’homme est infini non pas en autonomie mais
dans la relation avec l’infinie Source du Sens. En
Alliance.
La
démesure verticale explose à l’horizontale.
L’explosivité judéo-chrétienne ne reste
pas indéfiniment contenue. Le fils de la mère grecque
revendique pour soi l’héritage paternel. L’homme
révélé divin par grâce veut devenir dieu
sans le Père. L’homme manifesté divin à
travers l’expérience judéo-chrétienne veut
poursuivre seul cette expérience sans Dieu. La
judéo-chrétienne démesure, jusque là
verticalisée, rompt la ’mesure’ de l’Alliance
et, chargée d’une dynamique qui lui vient de l’Autre,
se reprend en autonomie et explose en horizontalité. Alors
commence l’aventure de la grande schizoïdie qui boucle le
divin possible de l’homme sur lui-même et le déploie,
anthropocentrique, en son immense caverne d’Utopie. Le fils de
la mère païenne revendique pour
soi l’héritage
paternel. L’homme révélé divin à
travers l’expérience judéo-chrétienne veut
devenir dieu sans le Père. L’acte
de naissance de la modernité
rompt
ainsi la communion originaire et instaure l’homme dans son
autonomie anthropocentrique.
La schizoïdie des filles et des fils de Dieu n’a cessé
de nouer sa cohérence dans l’autistique constitution
d’un espace de pure immanence.
L'espace de la
bulle.
Exponentiel
Qu’est
donc le ‘progrès’, dogme central de la croyance
dominante ? Essentiellement une courbe
exponentielle
de
croissance le long du temps historique. Quelle croissance ? Toutes
les euphories ‘progressistes’ partent d’une réponse
unanime: c’est le possible de l’homme qui croît. Et
tout le possible de l’homme !

Le
‘progrès’ s’identifie à un
gigantesque système exponentiel. Il s’agit du système
de l’ensemble
du
possible humain sensé croître exponentiellement. L’outil
de la technique. La capacité industrielle. L’éducation
des hommes. L’énergie créatrice. La connaissance
scientifique. Le développement des arts et métiers. Le
savoir encyclopédique. L’organisation politique. La
masse d’information. La conscience morale...Comment ne
croîtrait-il pas infiniment,
ce système exponentiel du possible de l’homme ?
Qu’est-ce qui pourrait arrêter son expansion ? Il
est impensable qu’une limite
quelle
qu’elle soit menace un jour de le contenir. Impensable... Donc
impossible ?

Est
exponentielle une quantité qui traverse le temps, affectée
d’un exposant croissant d’instant en instant. La ‘boule
de neige’ en est l’exemple parlant. La spirale qui, à
chaque révolution, embrasse un espace plus grand, en est sans
doute le symbole le plus pertinent.

Système
exponentiel de l'outil
La
foi au progrès se nourrit de la puissance fabricatrice
d’artifice du possible de l’homme en autonomie. Le
‘progressisme’ n’est finalement que la
superstructure idéologique d’un gigantesque système
d’outilité
exponentielle
dont
le fonctionnement induit l’optimisme prométhéen
et entretient le discours bien-portant de l’homme se voulant
bien-portant. Il faut prendre la mesure de ce troisième règne,
prométhéen, que l’homme a instauré entre
lui et la nature et avec lequel il tend à se confondre. Le
règne de la croissance de l’artifice. Gigantesque
système qui se met en place progressivement. Un système
d’articulation. Un système
d’outilité.

Un
outil producteur d'abondance à l'infini. A travers la
révolution mécaniste et son prolongement industriel,
notre modernité se dote d'un outil exponentiel producteur
d'abondance à l'infini. Rien ne semble plus s'opposer à
la réalisation du rêve cartésien: devenir
maître et possesseur de la nature !
Entre la nature et l'homme se constitue désormais quelque
chose comme un troisième règne. Prométhéen.
A la mesure de la démesure de l'homme. Unsystème
exponentiel producteur de progrès. Il se déploie de
façon accélérée en spires de plus en plus
amples dans une spirale grandissante. Exponentielle.
Pendant
de longs millénaires l’homme est un nomade prédateur.
Il chasse. Il pèche. Il cueille fruits et graines. L’homme
vit alors en symbiose avec la nature. Il subit sa domination. Il
n’attente à la nature que dans les limites de ses
besoins vitaux. Ce n’est que très récemment –
sur l’échelle des temps préhistoriques –
qu’a lieu un ‘décollage’. Lent d’abord.
De plus en plus accéléré ensuite. La révolution
néolithique. L’homme devient de plus en plus agressif à
l’égard de son environnement naturel. Il construit son
monde dans la distance d’avec la nature. Il ne se contente plus
de cueillir ou de chasser. Il force la terre à produire. Il
enferme les bêtes. S’enchaînent alors logiquement
toute une série de changements. Il faut se fixer. Il faut
construire. Il faut se regrouper. Il faut s’organiser. Il faut
se spécialiser. Il faut échanger. Il faut se défendre.
Il faut inventer des outils nouveaux...
Désormais il y
aura comme une accélération qui s’accélère.
Durant longtemps l’outil n’était qu’une
sorte de prolongement de la main de l’homme. Il va prendre de
plus en plus d’autonomie. Activé par l’énergie
des éléments naturels d’abord, et par l’énergie
motrice artificielle ensuite. De l’outil à l’outil
de l’outil. De la machine simple à la machine de plus en
plus complexe. La machine se substituant à l’homme tout
entier, à ses muscles d’abord, à ses nerfs et à
ses réflexes ensuite, à son cerveau enfin. De la
machine universelle à la machine spécialisée. De
la machine de force à la machine de plus en plus cybernétique.
De l’automatisation à l’automation...
Le
système de l'outil exponentiel ne peut fonctionner qu'avec des
réservoirs pleins. C'est dans la logique systémique.
L'accumulation capitalistique est donc le ressort fondamental du
système. Il s'agit du `capital' à tous les sens du mot,
comprenant le capital `infrastructure', le capital `financier' et le
capital `information', ce dernier prenant une place de plus en plus
importante. A possibilité économique égale, la
différence entre `capitalisme' et `socialisme' n'est pas
d'essence mais de simple modalité, puisqu'il ne saurait
exister de socialisme sans capital. Dans son mode libéral, le
capitalisme procède par accumulation privée alors que
cette accumulation est socialisée dans le mode dit socialiste.
Quelle que soit la dénomination sous laquelle elle fonctionne,
il n'y a jamais qu'une seule façon de procéder à
l'accumulation capitalistique. C'est fondamentalement le travail.
Il faut prendre la mesure de ce troisième règne
que l’homme a instauré entre lui et la nature et avec
lequel il tend à se confondre. Le règne de la
croissance de l’artifice. Gigantesque système qui se met
en place progressivement. Un système d’articulation. Un
système d’outilité. Un système exponentiel
producteur
de progrès.
Il se déploie de façon accélérée
en spires de plus en plus amples dans une spirale grandissante.
Exponentielle. Une limite
à
cette expansion croissante du progrès est-elle même
pensable ? Embrayée sur la croissance exponentielle de
l’outil et portée par son euphorie, l’idéologie
du Progrès se prenait pour l’absolu incontournable.
Cela a duré trois siècles. Aujourd’hui la limite
en
fait
le tour.
Idéologie
La
‘méthodologie’ mécaniste s’est
doublée d’une ‘idéologie’
mécaniste.
Celle-ci, inconsciemment nostalgique de l’ancienne prétention
totalitaire, érige indûment la science en philosophie.
Celle-là, au contraire, s’est révélée
comme outil incroyablement efficace au service de l’intelligibilité
et de la praxis. L’intelligibilité et la praxis
mécanistes constituent l’outil de l’outil. Depuis
les âges préhistoriques jusqu’en la modernité
l’aventure historique du logos articulant se trouve ainsi
dominée par le progrès de l’outilité.
Mais le progrès de l’outil signifie-t-il le
progrès total de l’homme total ? L'idéologie
de l’homme producteur-consommateur est
mêmement partagée quelle que soit la coloration. C’est
l’idéologie de l’homme recréé à
l’image et à la ressemblance de l’outil
exponentiel et réduit à sa dimension économique.
Il s’agit de cette idéologie matérialiste et
athée telle que commercialisée par la bourgeoisie
‘éclairée’ en même temps qu’elle
mettait en place le système d’outilité
exponentielle. Un même mirage, celui de conquérir
l’opulence. La poursuite d’un même objet à
savoir la production. Une même confusion des moyens et des
fins. Un même mobile fondamental qui est l’intérêt.
Une même conception de la justice, l’équitable
capacité à consommer. Une même préoccupation,
c’est-à-dire de ne pas entraver la dynamique de l’outil,
dut-elle être – provisoirement ? – source
d’injustice. En tant que tel, le système d’outilité
exponentielle n’a qu’une seule et même façon
de fonctionner. En d’autres termes, il n’est pas
fondamentalement aménageable. Il est capitaliste par essence.
Il est impérialiste par essence ! Quels que soient ses
propriétaires ou ses régulateurs, variables selon le
libéralisme ou le socialisme. Propriété privée
ou bien étatisée ? Autorégulation naturelle
ou bien intervention volontariste ?
Un
système ouvert sur un plus grand système englobant.
Le
système fabricateur d'euphorie progressiste est
fondamentalement ouvert. Il ne se ferme qu'en se coupant de de
l'essentiel qui ne peut lui venir que de DEHORS. La schizoïdie
n'a décidément pas fini de prendre la mesure de ses
étroitesses.
Depuis
la révolution du Néolithique ce système
d’outilité a fonctionné, de façon
simplifié, il est vrai, dans l’équilibre d’une
homéostasie. Depuis il s’est seulement complexifié.
Ce sont les révolutions industrielles qui le livrent à
une exponentialité galoppante. La croissance du système
est impérative. Son arrêt ne signifie pas équilibre
mais désorganisation, mort. Tant que restait occultée
l’ouverture
du
système, l'idéologie progressiste pouvait se fonder sur
un fonctionnement en autonomie du système tournant par
lui-même et pour lui-même, en suffisance de lui-même,
dans l’euphorie de son infinie exponentialité pour
elle-même. Système producteur d’abondance à
l’infini à la mesure de la démesure de l’homme
prométhéen. Cette illusion anthropocentrique,
fondatrice des progressismes en général et du marxisme
en particulier, commence à se dissiper. Une approche
systémique-dynamique, elle-même provoquée par les
faits, révèle l’ouverture du système. Et
partant les possibles impasses de son exponentialité.

Ce
système ouvert
ne
vit que par échange
avec
un plus englobant que lui-même. Il reçoit du dehors et
rejette vers le dehors. Il ne fonctionne qu’entre
une
différence de potentiel. Entre une ‘source chaude’
et un ‘puits froid’. Source chaude de l’information,
de l’énergie et de la matière. Puits froid des
déchets et de l’entropie. En tant qu’exponentiel
il est de plus en plus gourmand à l’entrée et de
plus en plus prolixe à la sortie ! Or les possibilités
à l’entrée et à la sortie ne sont pas
infinies. Elles sont inexorablement limitées. Limitées
par un système
plus englobant
qui
est lui-même réfractaire
à l’exponentialité
à
savoir l’écosystème.
Il y a une terrible contradiction entre l’exponentialité
du
système d’outilité et l’homéostasie
de
son englobant écosystème.
Il
y a donc un système englobé et un système
englobant. L'englobant
de
l'outil exponentiel est le vaste système
à
la fois géo-économique
et
géo-politique
de
l'ensemble du monde des hommes. Un système englobant avec ses
ressources, ses richesses naturelles, ses capacités de
travail, ses capacités de consommation. Il englobe et contient
le système de l'outil tout entier qui ne peut fonctionner
qu'avec des réservoirs pleins, des flux importants, une
consommation croissante et, partant, des débouchés
nombreux. Le système de croissance exponentielle n'existe
qu'en mouvement et en croissance continue. Il s'agit d'un processus
d'enrichissement
qui
se veut sans fin et qui fonctionne essentiellement au
profit des détenteurs
du
système. Ce système n'est exponentiel qu'à la
condition qu'il soit ouvert du côté de ses entrées
et de ses sorties. Lui-même, par contre, doit rester
`régional'. Car il ne fonctionne que sur une différence
de potentiel. Il lui faut une source chaude et un puits froid que
constitue en grande partie le vaste monde non détenteur du
système, à savoir le Tiers Monde.


Le
système
exponentiel
est coincé dans les limites de son écosystème
englobant. Il ne peut en aller autrement pour le progrès.
Le système qui fonctionne exponentiellement appelle, en
entrée, de plus en plus d’énergie, de matériaux
et d’information et livre, en sortie, de plus en plus de
déchets et d’entropie. Or nous savons aujourd’hui
– et si nous voulons l’ignorer les faits nous le
rappellent cruellement – que les possibilités d’entrée
et
de sortie
du
système d’outilité exponentielle ne sont pas
in-finies mais finies. Elles sont inexorablement
limitées.
Limitées par un système plus englobant qui est lui-même
réfractaire
à l’exponentialité.
A savoir l’écosystème.
Le système d’outilité exponentielle ne
fonctionne que dans
les limites
de
l’écosystème de ‘notre terre’. Or, en
tant qu’exponentiel il est d’une voracité
également exponentielle. Soit l’énergie.
C’est sa chute entre une source chaude et un puits froid qui
produit du travail et fait tourner la machine. Mais cette chute
représente en même temps son irréversible
dégradation. La bonne nouvelle, c’est que le soleil
constitue une source pratiquement illimitée d’énergie.
La mauvaise nouvelle c’est que cette énergie n’est
pas immédiatement disponible. Il y a les limites de ses
capteurs. Il y a aussi, en ce qui concerne son stockage fossilisé,
les limites de ses réserves. Quant à l’énergie
nucléaire, théoriquement illimitée, personne ne
peut dire encore si sa maîtrise et son exploitation pourront
croître, sans effets secondaires catastrophiques, à la
mesure de la demande exponentielle. En ce qui concerne les matériaux
exploitables,
la limite est obvie. La quantité d’éléments
chimiques, en nombre fini, se heurte à la limite de leur
disponibilité. Leur recyclage se heurte aux limites des
cycles. Reste l’exploitation des richesses d’autres
mondes et la satellisation massive des déchets dans la
stratosphère... Qui n’en voit les limites ?
Le
système d'outilité coincé dans son
écosystème
Il
est sensé fonctionner dans un espace aux possibilités
infinies. Comment ne croîtrait-il pas infiniment, ce système
exponentiel du possible de l’homme ? Qu’est-ce qui
pourrait arrêter son expansion ? Il est impensable qu’une
limite quelle qu’elle soit menace un jour de le contenir.
Impensable... Donc impossible ? Illusion typique de l'homme
schizoïde qui oublie sa finitude et prend ses limites pour
mesure de tout le possible.

Le
système d’outilité exponentielle est coincé
dans notre écosystème. Nous faisons de plus en plus
l’expérience d’un impossible. Non pas pour des
raisons idéologiques. Non pas pour des raisons
épistémologiques. Mais pour des raisons physiques.
L’expérience physique
donc
d’un impossible. Toutes nos euphories du ‘progrès’
se voient piégées. Puisque voilà ébranlé
leur commun fondement. Puisque voilà coincé le système
d’outilité exponentielle. Coincé dans la finitude
incompressible de l’écosystème.
L’exponentialité
du système producteur d’abondance n’est pas
seulement coincé dans les limites physiques de l’écosystème
et du système géo-politique mais encore piégé
par une disproportion exponentielle entre l’exponentialité
de la production d’abondance et l’exponentialité
plus exponentielle du désir. Nous avons vu le ‘progrès’
piégé. Enfermé dans l’incontournable
limitation. Le désir ne peut pas ne pas s’y pièger
lui-même. Une homéostasie entre l’infini du désir
et la nécessaire finitude de l’abondance étant
impossible, il reste à l’ensemble du système de
production de nos euphories de tourner pour tourner. Comme si la
fuite en avant, suprême ‘transcendance’ possible de
notre modernité, se suffisait à elle-même pour
combler la frustration relancée à
l’infini.
Insurmontable contradiction entre
l’exponentialité du système d’outilité
et l’homéostasie de son englobant écosystème !
Le système
d’outilité exponentielle
fonctionne
donc dans les limites de l’écosystème de ‘notre
terre’. En tant qu’exponentiel, il est d’une
voracité
exponentielle
d’énergie
et de matière. En ce qui concerne l’énergie,
c’est sa chute entre une source chaude et un puits froid qui
produit du travail et fait tourner la machine. Mais cette chute
représente en même temps une irréversible
dégradation de l’énergie. La bonne nouvelle,
c’est que le soleil constitue une source pratiquement illimitée
d’énergie. La mauvaise nouvelle, c’est que cette
énergie n’est pas immédiatement disponible. Il y
a les limites de ses capteurs. Il y a aussi, en ce qui concerne son
stockage fossilisé, les limites de ses réserves. Quant
à l’énergie nucléaire, théoriquement
illimitée, personne ne peut dire encore si sa maîtrise
et son exploitation pourront croître, sans effets secondaires
catastrophiques, à la mesure de la demande exponentielle. En
ce qui concerne les matériaux exploitables, la limite est
omniprésente. La quantité d’éléments
chimiques, en nombre fini, se heurte à la limite de leur
disponibilité. Leur recyclage rencontre les limites des
cycles. La dé-pollution rencontre les limites des capacités.
Reste l’exploitation des richesses d’autres mondes et la
satellisation massive des déchets... Qui n’en voit les
limites ? Combien de pétrole par an aurions-nous le droit
d’extraire si nous pensions à nos générations
futures ?
Dramatique inadéquation entre les
nécessaires limites de l’englobant
et
le refus des limites de l’englobé !
Ainsi donc il reste de plus en plus au système d’outilité
exponentielle de prendre la mesure de sa démesure. Car cette
démesure se heurte à son impossible absolu. Il est en
effet absolument impossible qu’une ouverture exponentielle
puisse fonctionner en infinie exponentialité dans un englobant
aux possibilités incomparablement moins exponentielles.
Inévitablement un tel système exponentiel fonctionne en
vue de son propre blocage. Le possible physique de notre univers ne
peut pas contenir une croissance quantitativement accumulative en
‘progrès’ infini. Le système d’outilité
exponentielle est donc piégé. Comme sont piégées
les possibilités de progrès et d’abondance à
l’infini.
Illusion
anthropocentrique
L’approche
analytique-statique des économistes classiques avait longtemps
occulté l’ouverture
du
système. Ce qui permettait précisément cette
idéologie "progressiste" se fondant sur un
fonctionnement en autonomie du système tournant par lui-même
et pour lui-même, en suffisance de lui-même, dans
l’euphorie de son infinie exponentialité pour elle-même.
Système producteur d’abondance à l’infini à
la mesure de la démesure de l’homme prométhéen.
Cette illusion anthropocentrique, fondatrice des progressismes en
général et du marxisme en particulier, commence à
se dissiper. Une approche systémique-dynamique, elle-même
provoquée par les faits, révèle l’ouverture
du système. Et partant les possibles impasses de son
exponentialité.
C’est précisément
la ‘clôture’ qui permettait ll’idéologie
progressiste fondée sur un fonctionnement
en autonomie
du
système tournant par lui-même et pour lui-même,
dans l’euphorie de son infinie exponentialité,
producteur d’abondance sans limites. Il s’agit là
de la plus gigantesque illusion de la modernité. C’est
la force des faits
qui
sape ses fallacieuses certitudes. Et c’est l’approche
systémique
qui
dévoile pourquoi les faits ont raison. Car le système
n’est pas ‘clos’ mais ‘ouvert’. Ouvert
sur un englobant qui n’est pas illimité. Et cette
incontournable limite
le
coince du côté de son exponentialité.

Nous
faisons de plus en plus l’expérience d’un
impossible. Non pas pour des raisons idéologiques. Non pas
pour des raisons épistémologiques. Mais POUR DES
RAISONS PHYSIQUES.
Les
progressismes piégés
La
foi au progrès est la croyance cardinale de la modernité.
Cette croyance engendre un ‘isme’, le ‘progressisme’.
Une attitude à la fois intellectuelle, sentimentale et
pratique qui puise l’essentiel de ses énergies dans
cette croyance. En ce sens le progressisme n’est ni de ‘droite’
ni de ‘gauche’. Que pratiquement la seule forme de
mécréance non tolérée par la modernité
soit justement celle qui met en question cette croyance au progrès
prouve bien où s’est réfugié le croyable
disponible, où se jouent les sacralisations et où
s’accumulent les surcharges valorisantes. Au risque de pécher
contre l’idéologie dominante, il faut savoir refuser les
interdits à la lucidité. Mais déjà,
obscurément, la modernité ne pressent-elle pas que ce
péché ne sera pas indéfiniment mortel ?
Puisque déjà elle commence à faire l’expérience
du progressisme piégé.

Les
‘Lumières’ étaient singulièrement
aveugles
sur les limites
!
L’homme schizoïde se croyait sorcier; il n’était
qu’apprenti. Il s’est illusionné sur l’infini.
Se voulant maître et possesseur du tout
de
la nature, il en vint à ne plus distinguer entre englobant
et
englobé,
perdant ainsi la nécessaire différence entre
l’intérieur et l’extérieur. Il ne voyait
plus que les limites intérieures
à
dépasser et effectivement dépassables. Il ne voyait pas
les limites extérieures,
celles, réfractaires au dépassement, de son englobant.
Bref, il ne voyait pas de limite aux possibles prouesses de son
système d’outilité exponentielle. Jusqu’au
moment où la réalité rappelle à ce
système qu’il n’est qu’englobé et
qu’il va se trouver coincé dans son englobant
écosystème.
Il
faut relire et relire encore la profession de foi d’un
Trostsky, inébranlablement sûr des lendemains marxistes
qui allaient chanter au rythme croissant du Progrès infini.
Nous
n’avons pas la moindre raison scientifique d’assigner par
avance des limites... Il
n’y a donc pas
la moindre raison scientifique
d’en
douter ! L’euphorie marxiste se déploie dans cet
illimité.
De la propédeutique du stade ‘socialiste’ à
l’accomplissement du stade ‘communiste’, règne
une double certitude absolue. Celle du progrès
infini de l’abondance.
Celle du progrès
infini de l’éducabilité
humaine.
Ces
lendemains qui ne chantent pas... Ils devaient chanter pourtant !
Nous savons aujourd’hui pourquoi
ils
ne chantent pas. Nous savons aujourd’hui pourquoi
nos
euphories progressistes sont piégées. Nous affrontons
un impossible. Non pas pour des raisons idéologiques. Non pas
pour des raisons épistémologiques. Mais pour des
raisons scientifiques.
Ces raisons, nous les connaissons déjà à
partir de notre approche systémique.
C’est elle qui fournit la clé de lecture de cet
impossible. Les possibilités d’entrée, de sortie
et d’expansion du système d’outilité
exponentielle ne sont pas infinies mais finies. Elles rencontrent
inexorablement une limite. Celle d’un système
plus englobant
qui
est lui-même réfractaire
à l’exponentialité
à
savoir l’écosystème.
Le système d’outilité exponentielle ne fonctionne
que dans
les limites de
l’écosystème de ‘notre terre’. Le
possible physique de notre univers ne peut pas contenir une
croissance quantitativement accumulative en ‘progrès’
infini. Quelque part il y a une rencontre
catastrophique.
Lorsque l’exponentielle heurte la limite du possible. Ce n’est
que pour un temps seulement que le système fermé peut
ainsi se donner l’illusion de tourner quand même. Parce
que les élans se prolongent par inertie cinétique.
Parce que les réservoirs ne sont pas encore vides. Parce qu’il
reste les prophètes et les témoins d’ailleurs.
Mais inexorablement joue l’entropie.
Mortelle.
Crise
spirituelle
La
crise à laquelle on pense trop souvent ne fait que cacher une
autre beaucoup plus profonde. Notre crise est moins matérielle
que spirituelle. Tout se passe comme si, à l’image du
monde matériel, l’ordre spirituel
se
déployait dans un écosystème spécifique
d’énergie spirituelle. Dans la biosphère il y a
des éléments vitaux comme l’eau ou l’air
qui sont pourtant bien communs. Nous n’en prenons réellement
conscience que lorsqu’ils viennent à manquer. Ainsi en
va-t-il du sens. Jusqu’à aujourd’hui nous ne
savions pas son absence mortelle. Nous vivions inconsciemment dans sa
surabondance. Nous le produisions tout naturellement plus que nous ne
le consommions. Nos réservoirs en débordaient.
Supposons que notre lecture ne soit que l’expression d’un
pessimisme ‘réactionnaire’. Supposons que par
extraordinaire un miracle s’accomplisse pour sauver le
progressisme et son infrastructurelle outilité exponentielle.
Supposons qu’effectivement l’ensemble de l’humanité
puisse accéder demain au ‘progrès’ que
connaît aujourd’hui son quart privilégié.
Supposons réalisables et réalisées toutes les
médiations que supposent ces suppositions... Une outilité
exponentiellement productrice d’abondance à l’infini
réconcilierait-elle l’homme avec lui-même et les
hommes entre eux dans le meilleur des mondes ? Rien n’est
moins certain aujourd’hui. Et certainement de moins en moins
demain. Il semble bien que notre modernité soit mortellement
malade non seulement de son infrastructurelle outilité
productrice d’abondance qui, malgré tout, reste en
extériorité, mais plus malade encore en son
intériorité. A la source de son désir
et
de son sens.
A la racine de son originaire Discours par lequel une culture se dit
en se constituant et se constitue en se disant.
Mais
déjà le système fabricateur n'est pas lui-même
monobloc. Il s'agit d'un ensemble concurrentiel. Avec tout ce que
cela implique! Le sens du mot impérialisme
a
été trop malmené par les idéologies. On
l'a chargé de malveillance. En fait, la réalité
qu'il recouvre n'est pas volontariste mais structurelle.
L'impérialisme est le fait de tout système dans la
mesure où il est `grand' et `ouvert'. A fortiori si ce système
est `exponentiel'. Tout système ouvert
est
nécessairement impérialiste. La cellule vivante ne vit
et ne fonctionne qu'en agressant son milieu et, partant, les autres
vivants. Plus le système ouvert est grand, plus il est
impérialiste. Sans remonter aux dinosaures, combien de
vivants, grands et petits, microscopiques surtout, ne sont-ils pas la
proie quotidienne d'un chacun d'entre nous ? Un système
exponentiel sera exponentiellement impérialiste. Mais de tels
systèmes n'existent que transitoirement dans la nature.
Lorsque la nature engendre un système exponentiel, un
pullulement de lapins ou de rats, par exemple, il ne reste jamais
exponentiel à l'infini. Une régulation homéostatique,
par exemple la croissance concurrentielle de prédateurs,
rétablit l'équilibre à plus ou moins brève
échéance. Prométhée seul refuse de
connaître l'homéostasie! Jamais l'histoire humaine n'a
engendré un système ouvert plus exponentiel, et donc
plus `impérialiste', que le moderne système de
fabrication exponentielle.
A
l’intérieur de ce super-organisme écosystémique,
le système matériel de notre outilité
exponentielle – l’outil de notre ‘progrès’ !
– fonctionne en parasite.
Tout vient, en effet, de notre écosystème. Tout ne
vient que
de
lui. L’énergie, les matériaux, le recyclage,
l’absorption des déchets... Non seulement il fonctionne
en parasite mais encore en parasite prodigue. Son gaspillage étant
à la (dé)mesure de son exponentiailté. Ainsi,
pour ne prendre qu’un seul exemple, en un peu plus d’un
siècle une partie de l’humanité dilapide, en le
brûlant bêtement dans ses moteurs ou ses chaudières,
une matière très précieuse, le pétrole,
que l’écosystème a mis des dizaines de milliers
d’années à produire et à stocker. Au fait,
combien de pétrole par an aurions-nous le droit d’extraire
si nous pensions à nos générations futures ?
L’outil
du progrès est coincé physiquement. Mais cette machine
fabricatrice d’opulence l’est tout autant moralement.
Déjà il y eut les ‘broyés du système’,
exploités et prolétaires. Leur sort, pourtant, ne reste
pas structurellement sans remède. Il s’est effectivement
amélioré, en Occident notamment. Ici il nous faut
envisager une injustice
beaucoup
plus fondamentale, une injustice d’ordre systémique.
Pour dire d’emblée les choses très crûment,
jusqu’à présent le système d’outilité
n’a pu fonctionner exponentiellement
que
grâce à l’exploitation injuste d’une grande
partie des possibilités humaines par les propriétaires
du système. L’outilité d’abondance crée
pour ses détenteurs de plus en plus de ‘progrès’
au détriment du reste de l’humanité restée
historiquement en marge de la maîtrise de cette outilité.
Aujourd’hui, paradoxalement au moment où
l’exponentialité du système se met à se
gripper, de plus en plus d’hommes de notre planète
commencent à prendre conscience de cette injustice et à
revendiquer leur juste part au progrès de l’abondance.
L’immense déploiement d’euphorie, embrayé
sur la croissance exponentielle de l’outil de la bien-portance,
ne fonctionne que grâce à un sinistre
feed back
dont
la fameuse triangulation esclavagiste des débuts industriels
est une des premières et honteuses manifestations. Le système
d’outilité européen fonctionne alors avec, comme
entrée, le coton venu des Amériques. A la sortie, un
trop plein de cotonnades s’écoule en Afrique. Celle-ci
paye en esclaves qui, déportés aux Amériques,
fourniront la main d’œuvre pour la culture de la matière
première. La boucle est bouclée ! Ainsi peut se
tenir un discours ‘anti-esclavagiste’ étrangement
muet sur les causes de l’esclavagisme sans lequel le ‘progrès’
eut été singulièrement plus modeste ! Mais
n’est-il pas admis désormais qu’on peut mentir et
qu’il restera toujours quelque chose ?
L'humain
piégé
Le
système d’outilité exponentielle crée
l’homme à son image et à sa ressemblance. Un
homme articulé. Un homme désarticulé. Un homme
réarticulé. Un homme manipulé. Un homme
conditionné. Un homme utilisé. Un homme chosifié.
Un homme industrialisé. Un homme mécanisé. Un
homme fabriqué. Un homme mercantilisé. Un homme en
miettes. Il y a des moments de grâce où l’essentiel
en l’homme proteste. Mai 68 fut un de ces moments, si mal
compris parce qu’irrécupérable par les idéologies
régnantes. Lorsque l’essentiel du projet humain tend à
s’identifier avec la consommation
et
la production,
inévitablement le désir se fait happer dans le cercle
vicieux qui boucle le consommateur sur le producteur et le producteur
sur le consommateur. Et même de façon exponentielle à
la manière d’une ‘boule de neige’ qui
grossit démesurément. Comme le ‘progrès’
lui-même. Voilà le désir de l’homme piégé
dans l’infernale boucle qui l’asservit dans l’illusion
de le combler. Consommer de plus en plus. Donc produire de plus en
plus. Pour consommer plus encore... La société de
consommation crée une prolifération de désirs
artificiels.
Il s’agit de consommer de plus en plus moins pour satisfaire
des besoins réels que pour donner à l’outil
exponentiel le plaisir de tourner à un régime accéléré.
En même temps on assiste à une inflation
du désirable,
c’est-à-dire, au sens étymologique, des objets du
désir gonflés de vent.

La
rondeur du plein
a
horreur de la béance.
Nos euphories,
cependant, n’arrivent pas à se boucler sans elle. Le
refus de l’Autre entretient la clôture en son illusion
tautologique. C’est ainsi que toutes les idéologies de
la ‘mort de Dieu’ se persuadent mêmement que le
spécifique judéo-chrétien, avec son profond sens
des ‘béances’, n’est qu’accidentelle
malformation de l’immanence. Il faut avouer cependant que c’est
une ‘maladie’ qui se moque singulièrement de ses
médicastres. Parce qu’elle est la première à
savoir qu’elle est en même temps pour la mort et
pour
la résurrection.
Le
désir schizoïde se piège lui-même. Qu’est
fondamentalement l’ultime mobile
de
l’exponentialité de l’outilité d’abondance
sinon le désir ? La dynamique de la béance par
laquelle un vivant différencie son manque pour tendre vers sa
complétude. Nous ne retenons ici que le ‘fonctionnement’
du désir comme une sorte de ‘système’
ouvert ‘tournant’ entre une source chaude et un puits
froid. Donc sur une différence de potentiel. La dynamique du
désir est elle-même proportionnelle à cette
différence de potentiel. Chute énergétique
psychique qui ne peut pas ne pas mobiliser aussi le système
d’outilité exponentielle créé justement
pour combler les béances du désir. Le système
d’outilité exponentielle est un système
exponentiellement producteur d’abondance. Entre la source
chaude de l’abondance et le puits froid du manque tourne la
‘machine’ du désir. Sans cette différence
de potentiel le désir serait comblé et la ‘machine’
s’arrêterait. Si le manque n’était qu’un
trou à boucher une fois pour toutes, la machine tournerait le
temps nécessaire pour boucher ce trou. Après cela la
machine s’arrêterait et l’homme serait ‘heureux’
une fois pour toutes. Mais il faudrait pour cela que l’homme ne
fût rien d’autre que quelque chose comme un cristal
intelligent dans un environnement de sécurité. Mais
l’homme est un vivant. Système ouvert de néguentropie
sur fond d’entropie. Les biens s’usent, se détruisent,
se consomment. La vie se reproduit et se multiplie. Le manque est
entretenu par le temps. La différence perdure. Donc la machine
doit tourner tant que vit le vivant. Harmonieusement au rythme des
échanges de ce vivant. Mais il faudrait pour cela que l’homme
ne fût rien d’autre que quelque chose comme un ‘animal
raisonnable’. Mais l’homme est un vivant
infini.
Béance infinie. Désir infini. Insatiable à
l’infini. La satisfaction – toujours relative – à
un niveau relance l’insatisfaction à un niveau plus
loin. Plus on a, plus on veut avoir. Le ‘seuil de pauvreté’
croît indéfiniment en même temps que croît
la richesse. Le manque est abyssal exponentiel. La différence
s’accroît exponentiellement. Le désir de consommer
à l’infini relance l’outil producteur à
l’infini. La machine tend donc à s’emballer à
l’infini. En même temps que croît plus
exponentiellement encore le désir. Par quel facteur faut-il
multiplier le rapport production-consommation pour que l’homme
soit heureux ? Ne sommes-nous pas condamnés à ne
produire que dans les limites de nos besoins ? Alors que nous
rêvons de produire pour combler tous nos besoins...
Une
homéostasie entre l’infini du désir et la
nécessaire finitude de l’abondance étant
impossible, il reste à l’ensemble du système de
la modernité de tourner pour tourner. Comme si la fuite en
avant, suprême ‘transcendance’ possible de la
modernité, se suffisait à elle-même pour combler
la frustration relancée à l’infini. En fait
fonctionne là une exponentielle mécanique
d’exponentielle aliénation. Suivant une gigantesque
mimésis d’aliénation... A l’image de la
téchnè, l’homme articulé, désarticulé,
réarticulé. A l’image de l’outilité,
l’homme outilisé, utilisé. A l’image des
choses, l’homme chosifié. Son langage industrialisé.
Son imagination substantivée. A l’image de la machine
productrice du désirable, l’homme rabougri à la
mesure de la machine désirante. A l’image de la
structure mécanique, l’homme mécanisé,
structuralisé. Dans la nature dénaturée. A
l’image des mécaniques fabricatrices, l’homme
fabriqué. A travers une prolifération de sens factice
et dans la perversion des signes. A l’image de la puissance
totalitaire de l’outil, l’homme totalitarisé. A
l’image de la matière, l’homme massifié. A
l’image du temps programmé, l’homme dépossédé
de son temps pour vivre. A l’image du geste mécanique,
l’homme dévalorisé. Les tâches éclatées.
Le travail en miettes. A l’image du productivisme galopant,
l’homme aliéné à la lutte pour le pouvoir
d’achat et aux béatitudes de la société de
consommation... L’homme fonctionnalisé. L’homme
technisé, testé, conditionné, manipulé.
Publicitairement matraqué. Quantifié, mercantilisé,
mercenarisé... A l’image, enfin, de la clôture de
l’espace d’intelligibilité, l’homme
suprêmement aliéné à sa fausse conscience
qui l’empêche d’entrevoir un autre possible.
Fuite
en avant
Où
le fils prodigue va-t-il essayer de chercher son salut ? Loin de la
maison du Père, clochard des plénitudes perdues, il lui
reste à errer d’insatisfaction en insatisfaction,
trouvant son bonheur dans la poursuite des mirages. C’est avec
un religieux respect qu’il se met à appeler ‘Progrès’
la sacralisation de cette fuite en avant. Combien de temps encore
l’espérance orpheline se laissera-t-elle porter par une
stupide fuite en avant ? Il y a une pathétique
inadéquation entre les nécessaires limites
de
l’englobant et le refus
des limites
de
notre système d’outilité exponentielle !
Qu’ils soient de droite ou de gauche, les discours
progressistes ne fonctionnent tous qu’en embrayage direct sur
l’articulation de l’outil exponentiel. Ils se trouvent
désormais face à de déchirantes révisions !
Ce discours bien-portant de l’homme (bourgeois) bien-portant ne
charrie qu’un optimisme trompeur. Le ‘progrès’,
avatar d’une ‘transcendance’ immanentisée,
matérialiste et athée, est en train de rejoindre le
cimetière des illusions perdues. Trois siècles à
peine après ses premiers balbutiements !
Et
si la fuite en avant que couvre l’euphémisme du
‘progrès’ n’était que fuite
honteuse ? Avec sa fausse mauvaise conscience qui choisit chaque
fois l’explication qui ne le met en question que fictivement.
Avec son mécanisme de défense contre l’angoisse
de la réelle décision. Avec son réflexe
manichéen de dissocier bien et mal en pure extériorité.
Avec son réflexe infantile de toujours rejeter la faute sur
l’autre... A moins d’assumer son péché pour
le retourner en grâce, l’homme, consciemment et beaucoup
plus inconsciemment encore, ne peut qu’avoir honte. Une honte
qui tend à supprimer l’autre qui nous fait honte.
L’Autre... La ‘mort de Dieu’... Mais comme l’Autre
ne peut mourir et que la honte persiste, il ne reste plus qu’à
se supprimer soi-même. ‘Mort de l’homme’...
E.
L'Ouvert
L'ouvert,
ici, s'appelle écologie. Non pas l’idée un peu
fade récupérée en faciles idéologies ici
et là. Mais la tâche la plus haute et sans doute le plus
grand défi lancé à notre temps. On pense d’abord
aux simples possibilités de survie matérielle. Les
possibilités de survie d’authentique humanité
sont encore beaucoup plus menacées. C'est à chaque
niveau systémiqus de la réalité, du plus englobé
au plus englobant, que se joue la pertinence de l'ouvert.

Oïkologie
Sans
doute faut-il l'orthographier ici selon son étymologie.
Pour éviter toute confusion avec ses contrefaçons qui
prolifèrent par les temps qui courent. Oïkos-logos. Le
`logos' invité en notre `oïkos'. C'est-à-dire en
notre maison d'humanité. C'est-à-dire dans toute
la maison de l'humain. C'est-à-dire dans la
maison de tout l'humain.

La raison invitée
en notre maison vient
lorsque nous prenons conscience que nos puits sont obstrués et
nos sources polluées. Elle vient lorsque les flux énergétiques
se font insuffisants et que les réservoirs se vident. Elle
vient lorsque les éboueurs ne suffisent plus à la
tâche. Elle vient lorsque nous nous sentons vivre au-dessus des
possibilités d'approvisionnement et de recyclage de notre
terre. Elle vient et nous force à réfléchir sur
nos clôtures et nos ouvertures. Elle vient dissiper nos
illusions. Elle vient nous faire prendre conscience des frontières
et des limites. Elle vient nous rappeler que le `dedans' n'est
possible que par le `dehors'. Elle vient briser nos chaînes et
nous presser à sortir de la caverne.
Quelle valeur a
l'eau lorsqu'elle surabonde ? Elle peut prendre un prix infini
lorsque tu es perdu dans le désert. Nous n'avons pas fini de
traverser notre désert spirituel. Pour étancher nos
soifs essentielles nous risquons de ne plus trouver que les puits
obstrués et les sources polluées par nos maîtres
penseurs. Pourtant elles doivent bien exister ces “sources
d'eau jaillissantes pour la vie éternelle” ! Nous
nous sommes mis à boucler en clôture
notre espace d'humanité.
Nous avons cru pouvoir faire fonctionner exponentiellement nos
possibilités dans l'enfermement de notre schizoïde
autonomie, bouclant en un gigantesque feed
back les
sorties de notre système sur ses entrées.
Par
quel miracle l’humain bouclé sur lui-même ne
succomberait-il pas à son entropie ? Notre modernité
vit dans l’illusion d’un tel miracle. Obnubilés
par notre possible sans aller jusqu’aux raisons profondes de ce
possible nous croyons que l’humain est à lui-même
sa propre source chaude. Pourquoi l’homme, fabricateur
d’outilité, fabricateur de texture, fabricateur de
texte, ne serait-il pas aussi fabricateur de ce qui lui vient
d’ailleurs, par grâce ? Une vision plus ‘écologique’
ébranle ces illusions en restituant la totalité du
phénomène humain dans la totalité de son
‘oïkos’. Il faut sortir de la caverne pour trouver
la clé de notre condition. Notre source chaude est au-delà
de nous-mêmes. C’est de notre englobant divin que vient
la dynamique humanisante. La néguentropie nous est
donnée
comme grâce.
Rappel

Nous
avons péché...
Notre
péché contre l'écosystème `matériel'
n'est encore que le corollaire de notre péché contre
l'autre écosystème, le `spirituel', celui du sens.
C'est-à-dire celui du sens
donnant sens. Il s'agit ici du système
total du
sens. Non pas de tel ou tel sens particulier, non pas de telle ou
telle culture particulière, mais du sens absolu, c'est-à-dire
du sens du sens.
L'écosystème du sens est la grande maison du sens, la
grande matrice spirituelle dans laquelle s'engendre et s'éduque
l'humain en tant qu'humain. Sous peine d'inanition spirituelle,
il nous faut restaurer la `maison' du sens. Pour cela nous devons
commencer par ne pas tricher avec les sources chaudes et les puits
froids du souffle de notre verbe.
Nous nous voulions maîtres
et possesseurs du système total lui-même.
Maîtres et possesseurs de toute sa différence de
potentiel. Maîtres et possesseurs de toute son énergie
spirituelle créatrice. Maîtres et possesseurs de sa
source chaude et de son puits froid. Maîtres et possesseurs non
seulement de notre possible englobé mais aussi de notre
impossible englobant.

Contre
l'Ouvert
Une
certaine modernité se constitue progressivement en bouclant le
règne de l’humain sur lui-même. Le système
tout entier veut fonctionner en clôture.
Pour la première fois depuis que l’homme existe, un
système culturel prétend se fermer en absolue
autonomie. C’est en autosuffisance qu’il veut fonctionner
et progresser. C’est par auto-création même qu’il
veut être. Cela veut dire que, désormais, il croit se
faire créateur de l’unique source chaude de toute son
énergie spirituelle. Le sens total enfermé en
immanence. En totale finitude. Dans le complet oubli de son entropie
et de sa nécessaire néguentropie. Dans l’oubli de
son ‘puits froid’. Dans l’oubli, également,
de ses accumulateurs non complétement déchargés
et sans lesquels ses prétentions elles-mêmes d’autonomie
se liquéfieraient dans le néant.
Nous pensions
nos horizons illimités. Nous avons cru que, sans l'Autre, tout
était possible. Nous avons déclaré
`indépassable' l'horizon de nos idéologies. Mais la
forêt n'est-elle pas justement l'horizon indépassable du
chimpanzé ? Nous n'avons pas fini de mesurer l'étroitesse
de notre pensée et des petites lueurs de nos lumignons que
nous prenions pour les `Lumières'. Nous avons oublié
l'essentielle ouverture de tout système vivant. L'écosystème
du sens encore plus que tous les autres. Obnubilés par nos
prouesses et béats devant nos aménagements intérieurs
nous avons oublié qu'il y a un `dehors' de notre caverne.
Nous nous sommes mis à boucler en clôture
notre espace d'humanité.
Nous avons cru pouvoir faire fonctionner exponentiellement nos
possibilités dans l'enfermement de notre schizoïde
autonomie, bouclant en un gigantesque feed
back les
sorties de notre système sur ses entrées. Nous nous
voulions maîtres
et possesseurs du système total lui-même.
Maîtres et possesseurs de toute sa différence de
potentiel. Maîtres et possesseurs de toute son énergie
spirituelle créatrice. Maîtres et possesseurs de sa
source chaude et de son puits froid. Maîtres et possesseurs non
seulement de notre possible englobé mais aussi de notre
impossible englobant.
Nous ne cessons de vouloir boucler le
règne de l'humain sur lui-même. Le système tout
entier veut fonctionner en clôture.
Pour la première fois depuis que l'homme existe, un système
culturel prétend se fermer en absolue autonomie. C'est en
autosuffisance qu'il veut fonctionner et progresser. C'est par
auto-création même qu'il veut être. Cela veut dire
que, désormais, il croit se faire créateur de l'unique
source chaude de toute son énergie spirituelle. Le sens total
enfermé en immanence. En totale finitude. Dans le complet
oubli de son entropie et de sa nécessaire néguentropie.
Dans l'oubli de son `puits froid'. Dans l'oubli, également, de
ses accumulateurs non complétement déchargés et
sans lesquels ses prétentions elles-mêmes d'autonomie se
liquéfieraient dans le néant.
Le péché
le plus grave contre l'écosystème du sens a été
de nier son essentielle ouverture.
Nous avons cru pouvoir le faire fonctionner en clôture, comme
une simple mécanique, crispé sur lui-même, bouclé
en schizoïde autonomie auto productrice. Insouciants des lois de
l'énergie et de l'incontournable entropie de tout système
clos. Comment, par exemple, faire fonctionner exponentiellement une
dynamique infinie
— le `progrès',
tels que nous l'imaginions — à l'intérieur d'un
espace fini ?
Ce n'est que pour un temps seulement que le système
fermé peut ainsi se donner l'illusion de tourner quand même.
Parce que les élans se prolongent par inertie cinétique.
Parce que les réservoirs ne sont pas encore vides. Parce qu'il
reste les prophètes et les témoins d'ailleurs. Mais
inexorablement joue l'entropie.
Mortelle.
La néguentropie ne peut venir du système
lui-même, bouclé en sa clôture. Elle ne peut venir
que du dehors.
Par quel miracle l'humain bouclé sur lui-même ne
succomberait-il pas à son entropie ? Notre modernité
vit dans l'illusion d'un tel miracle. Obnubilés par notre
possible sans aller jusqu'aux raisons profondes de ce possible nous
croyons que l'humain est à lui-même sa propre source
chaude. Pourquoi l'homme, fabricateur d'outilité, fabricateur
de texture, fabricateur de texte, ne serait-il pas aussi fabricateur
de ce qui lui vient d'ailleurs, par grâce ?
Contre
la Source chaude et le Puits froid
Un
monde qui méprise les nappes phréatiques de ses sources
en vient vite à être condamné à boire
l'eau de ses citernes frelatées.
L'homme peut-il se
donner à soi-même sa source chaude ? Ce qui est
remarquable c'est que toutes les cultures, à l'exception de la
culture `moderne', fonctionnaient ou continuent de fonctionner avec
une source chaude puissante et avec des accumulateurs de sens bien
chargés. Source chaude puissante de signifiants absolus: Dieu,
l'Etre, le Cosmos, la Nature, l'Ordre, les Valeurs... Accumulateurs
de sens bien chargés: la tradition transmission d'un donné
signifiant et signifié important. Toutes ces cultures
fonctionnent en homéostasie avec l'écosystème du
sens. Et jusqu'à leur déclin, la néguentropie
signifiante défie victorieusement la fatalité
entropique de la dégradation du sens. Il s'agit ici non pas de
tel ou tel sens particulier mais du sens total, en quelque sorte le
sens du sens, le sens de tout sens possible, la donation radicale du
sens, le champ fertile du sens ou encore la "vitalité"
du sens en général.
Nous avons cru garder la
divine démesure en refusant sa source, l'Alliance, qui lui
donne sens. A l'homme schizoïde devenu 'suprême' revient
maintenant la tâche surhumaine d'inventer inlassablement
l'homme ! Il est impossible que de l'immanence bouclée en
stricte immanence puisse sortir autre chose que du tautologique trop
humain. Il faut à l'homme plus que l'homme pour devenir
vraiment humain. Il lui faut l'Autre. Il lui faut la grande
Différence verticale. Il lui faut le Souffle de Dieu.
La
schizoïdie anthropocentrique par laquelle la modernité
accède à elle-même boucle l'autonomie en clôture
totale dans le grand enfermement de l'humain sur l'humain. Pour la
première fois depuis que l'homme existe, le système
anthropogène se met à fonctionner en stricte clôture.
C'est-à-dire en se mettant à réchauffer
continuellement lui-même la source chaude de son sens et de ses
significations. Et partant à recharger aussi par lui-même
et à partir de lui-même ses accumulateurs sémantiques.
Par quel miracle l'humain bouclé sur lui-même ne
succomberait-il pas à son entropie ? Notre modernité
vit dans l'illusion d'un tel miracle. Obnubilés par notre
possible sans aller jusqu'aux raisons profondes de ce possible nous
croyons que l'humain est à lui-même sa propre source
chaude. Pourquoi l'homme, fabricateur d'outilité, fabricateur
de texture, fabricateur de texte, ne serait-il pas aussi fabricateur
de ce qui lui vient d'ailleurs, par grâce ?
Cependant,
jusques en ses extrémistes clôtures en finitude, la
modernité ne cesse, effectivement, de participer, souvent
malgré elle, et plus inconsciemment que consciemment, à
quelque `transcendance'. Sans ce subterfuge elle ne saurait survivre
longtemps sans succomber à l'asphyxie. Ainsi la rupture avec
la source chaude n'est jamais consommée. Et surtout les
accumulateurs ne sont jamais complétement déchargés.
Même l'absurde le plus radical ne succombe pas à sa
propre logique parce que ne sont pas encore à plat les
puissants accumulateurs d'énergie sémantique.
Spécialement la judéo-chrétienne signifiance.
Plus qu'il n'ose se l'avouer à lui-même, notre monde
moderne fonctionne malgré tout, même par subreptice
participation, sur une formidable réserve de sens, véritable
capital d'énergie spirituelle constitué au cours de
l'histoire occidentale. Constitué notamment durant ces longues
périodes que nous avions crues obscures et qu'une plus saine
écologie du
sens commence
à nous faire reconsidérer aujourd'hui.
Contre
l'Esprit
Le
péché contre l'écologie de la grâce est
identiquement péché contre l'Esprit. Un péché
contre la vérité
de notre condition humaine.
Ce péché se
confond avec le péché du monde. C'est, en effet, par
péché que la nature se constitue en autonomie opposée
à la grâce. Lorsqu'elle se boucle sur elle-même et
qu'elle résiste à sa transparence. Lorsqu'elle refuse
de se laisser transfigurer par la gloire des enfants de Dieu qui doit
se révéler à travers elle. L'histoire, depuis,
ne cesse de se le répéter à elle-même. Et
cette redondance donne la clé de bien des mystères de
notre état. Lorsque l'humain se laisse prendre aux mirages de
l'originel tentateur, toujours 'prince de ce monde'. Rompez la grande
Alliance. Prenez votre autonomie. Bouclez votre monde sur lui-même.
Devenez 'maîtres et possesseurs' de vos possibles. 'Vous serez
comme des dieux !'.
Nous vivons dans l'illusion d'un
`ouvert' grandissant que nous ne cessons de nous octroyer à
nous-mêmes. Voyez la `liberté'. Sans règle. Sans
contrainte. Sans bornes. Sans `maison'... Clocharde. `Ouverte'
simplement pour la satisfaction d'elle-même et finalement pour
rien d'autre qu'une profonde frustration. En nous bouclant sur notre
possible clos sur lui-même, nous nous bouclons dans l'absurde.
Autre illusion mortifère. Nous avons cru que la dynamique du
sens surgissait ex nihilo ou encore sortait de la cuisse de Jupiter
comme la chose la plus `naturelle' du monde. Nous prenons une plus
grande conscience - le paradigme de notre écosystème
matériel nous éclairant - que nos possibilités
tiennent d'une plus englobante
donation de sens.
Il
est impossible que de l'immanence bouclée en stricte immanence
puisse sortir autre chose que du tautologique trop humain. Il faut à
l'homme plus que l'homme pour devenir vraiment humain. Il lui faut
l'Autre. Il lui faut la grande Différence verticale. Il lui
faut le Souffle de Dieu. Aux commencements il n'en est pas ainsi
puisque tout déborde de la surabondance d'Agapè. Aux
aboutissements il n'en sera pas ainsi puisque tout harmonisera dans
le plérôme du Christ. C'est dans l'entre-deux qu'urge
une conversion.
Devenus
prodigues
de notre héritage
d'humanité
Et
quelles richesses n'avons-nous pas ainsi gaspillées ?
D'où, en effet, pouvait nous venir la dynamique derrière
notre aventure exponentielle ? D'où pouvait nous venir la
foi en une montée infinie ? D'où pouvait nous
venir cette passion de l'aventure et du risque ? Sinon des
exposantes paternelles ? En cet Occident
où s'étreignent,
fécondes, depuis leur première rencontre, les extrêmes
différences païennes et judéo-chrétiennes,
quelle accumulation de sens n'avons-nous pas réalisée ?
Ces gigantesques réserves de sens produites et
accumulées par les siècles d'extraordinaire croissance
spirituelle de cet Occident où s'étreignent, fécondes,
depuis leur première rencontre, les extrêmes différences
païennes et judéo-chrétiennes. Ces prodigieuses
réserves d'énergie spirituelle rassemblées au
cours de l'aventure chrétienne occidentale par de longues
générations de foi, de prière, de contemplation,
de charité, de travail, de sacrifice, de réflexion, de
création, de construction... Grâce à cette
vitalité sémantique, grâce à cette
surabondance d'énergie spirituelle, il n'y a rien que nous
n'osions entreprendre. Croyant trop facilement le sens infiniment
disponible, nous nous laissions aller, insouciants et euphoriques, à
le gaspiller toujours plus allégrement. Prodigues du
patrimoine du Père ! Mais jusqu'où peut-on ainsi
se livrer au jeu gratuit et brûler ses réserves avant
d'atteindre le point mort du non-sens absolu ?
Pourquoi
nous survivons quand même ?
Plus
qu'elle n'ose se l'avouer à elle-même, notre monde
moderne fonctionne malgré tout, même par subreptice
participation, sur une formidable réserve de sens, véritable
capital d'énergie spirituelle constitué au cours de
l'histoire occidentale. Constitué notamment durant ces longues
périodes que nous avions crues obscures et qu'une plus saine
écologie du sens commence à nous faire reconsidérer
aujourd'hui.
Les sources sont rarement spectaculaires et les
conduits le plus souvent souterrains. Les choses essentielles pour
notre survie ne prennent réellement de l'importance à
nos yeux que le jour où elles se font rares et menacent de
manquer. Il n'est pas sûr que ce jour ne tarde... L'urgence se
fait criante de nous préoccuper des authentiques ressources
d'humanité. Il s'agit de retrouver nos sources et de recharger
nos capacités. Disposer d'assez d'authentique humanité
`en réserve' pour faire face aux désespérances.
Aucun système ne peut fonctionner avec des
accumulateurs à plat. Le ‘système’ humain
moins que tout autre. Dans le fonctionnement ‘systémique’
de l'humain, entre Source chaude et Puits froid, les réservoirs
du sens tiennent une place particulièrement importante. En
effet, même si la Source chaude venait à perdre de son
énergie, le ‘moteur’ du sens peut continuer à
tourner, au moins durant un certain temps. A
condition que les réservoirs ne soient pas vides.
C’est parce que ses réservoirs d’énergie
spirituelle et de ressources d’humanité ne sont pas
vides et restent malgré tout encore ‘branchés’
sur la source chaude que l’humain est capable de traverser sans
mourir des espaces désertiques où le sens s’étiole
et où l’absurde prolifère. Mais si les réserves
s’épuisent ? Si les canaux sont laissés
à l'abandon ? L'humain peut-il survivre indéfiniment
coupé de sa source chaude ?

La méconnaissance
de l'importance des réservoirs d'énergie spirituelle
peut entretenir de fallacieuses illusions. Celle, entre autres, de
croire à une `génération spontanée' du
souffle là où c'est en fait l'énergie
'accumulée', peut-être durant de longs siècles
précédents, qui continue d'alimenter la différence
de potentiel et d'empêcher ainsi - pour combien de temps ?
- l'asphyxie.
Toute culture, collective ou personnelle,
accumule des réserves de sens sous des formes très
diverses et complémentaires. Il suffit d'en évoquer ici
quelques-unes. Ainsi la masse des `coutumes' et des `traditions'
d'une famille ou d'un peuple. Les `valeurs' transmises de génération
en génération. Les `monuments' laissés par
l'histoire. Les `modèles' d'action et de comportement. Les
`pourvoyeurs de sens' que sont les `sages', les `héros' ou les
`saints'. Les `œuvres' d'art et leur rayonnement esthétique.
Les `paysages' qui inspirent...
Nous croyons le sens
inépuisable. En fait ce sont les gigantesques réserves
de sens accumulées au cours de siècles de communion au
Souffle de Dieu que nous brûlons de façon insensée.
Mais peut-on impunément se permettre de jouer avec le sens ?
Ces gigantesques réserves de grâce produites et
accumulées par les siècles d'extraordinaire croissance
spirituelle de cet Occident où s'étreignent, fécondes,
depuis leur première rencontre, les extrêmes différences
païennes et chrétiennes. Ces prodigieuses réserves
d'énergie spirituelle rassemblées au cours de
l'aventure chrétienne occidentale par de longues générations
de foi, de prière, de contemplation, de charité, de
travail, de sacrifice, de réflexion, de création, de
construction... Il est vrai que nous risquons de nous trouver sans
cesse expropriés de notre patrimoine. Nos valeurs se
retrouvent en réemploi. Coupées de leur sens,
dénaturées, vidées de leur verticale, et souvent
même tournées contre nous.
Même l'absurde
le plus radical, aujourd'hui, ne succombe pas à sa propre
logique parce que ne sont pas encore à plat les puissants
accumulateurs d'énergie sémantique. Elle ne peut que
vouloir refouler ce sans quoi elle ne pourrait survivre et qui,
pourtant, contredit si diamétralement ses présupposés.
Car nos audaces d'aujourd'hui ne fonctionneraient pas sans cette
formidable réserve de sens, véritable capital d'énergie
spirituelle constitué au cours des siècles d'intense
vie spirituelle de l'histoire occidentale. Constitué notamment
durant ces longues périodes que nous avions crues obscures et
qui étaient en fait les hivers écologiques où,
imperceptiblement, sûrement, germaient les moissons à
venir. Ce n'est que pour un temps seulement que le système
peut ainsi se donner l'illusion de tourner quand même. Parce
que les élans se prolongent par inertie cinétique.
Parce que les réservoirs ne sont pas encore vides! Mais
inexorablement joue l'entropie. Mortelle.
La schizoïdie
moderne a cru s'épanouir en rompant les liens. En fait elle ne
survit que grâce aux réservoirs qui ne sont pas vides et
aux canaux qui ne sont pas complétement bouchés. Ne
cesse d'opérer cette mystérieuse solidarité de
grâce dans un monde où les uns ne peuvent jouer les
prodigues que parce que d'autres restent `branchés'. La
`communion des saints'... Il suffit qu'il n'en reste que
quelques-uns. Mais sans doute sont-ils beaucoup plus nombreux qu'il
n'y paraît aux petites lucarnes de nos médias.
L’humain ne dispose pas de son ultime englobant. Il est
à partir
de... Toujours,
déjà,
à partir de... A partir de l’Autre. Nous n’existons
authentiquement ‘humains’ que dans une maison en état
de grâce. Cet englobant de notre maison est Dieu lui-même.
Il s’identifie à Agapè.
Des
plénitudes précèdent
Où
jeter l’ancre de l’espérance ? La masse des
symptômes de désespérance, aujourd'hui, ne doit
pas occulter les ressources d’espérance. De l'absolu
nous englobe. Il y a du réfractaire à la désespérance
et à l'absurde. Des fonds résistants. Cela ne dépend
pas de nous. Cela nous dépasse. Ce qui dépend de nous,
c'est de jeter l'ancre.
Les ressources d'espérance sont
là, au plus profond de l’humain. Elle sont données
avec l’humain. Personne ne peut les détruire. Aucune
critique ne les atteint dans leur racine. La désespérance
elle-même ne fait que conforter leur inviolabilité. Et
même Dieu n’arrive à rien faire d’autre avec
l’homme que de partir de là. Si large que soit l’espace
gagné par la désespérance, il y a
irréductiblement l’humain. Et cet humain est plus large
que lui-même. Parce qu'il déborde du côté
du divin.
Il est impossible de sauter par-dessus un ‘déjà’
qui nous précède. Un ‘déjà’
qui, avant même que nous ne le voulions, résiste et
refuse de céder aux désespérances. Une sorte
d’insistante certitude que rien n’est jamais
irrémédiablement perdu. Une ouverture, si minime
soit-elle, en chaque homme, fût-il le plus déchu ou le
plus perverti, à une voix qui dit l’autre. Ce point
mystérieux en chaque être humain où les énergies
spirituelles ne sont pas complètement coupées de leur
source. En un mot, le miracle de l’humain avec ses dimensions
d’éternité et ses virtualités infinies.
Cet extraordinaire humain qui est déjà là avant
même que nous ayons prise sur lui.

Déjà
est l’existence. La stupéfiante rencontre avec le verbe
‘exister’ en son plus simple appareil. Qu'il
y ait quelque chose
plutôt que rien !
Déjà est la nature. En
l’homme et autour de lui. Comme la 'matrice' qui le porte.
Dynamique imperturbable. Avec ses cycles de renouvellement et ses
rythmes qui font rentrer les choses dans l’ordre. Avec ses
durées qui guérissent et corrigent les erreurs. Avec
ses sommeils qui rechargent les énergies.
Déjà
insiste le sens. D’où peut venir que cela proteste avec
tant de véhémence en nous lorsque nous côtoyons
le non-sens ou que nous essayons de cohabiter avec l’absurde ?
Déjà, au cœur de nos relativités, et
au-delà des 'raisons' que nous pouvons donner, s'impose
l'absolu de 'la' raison.
Déjà nous précède
l'exigence éthique. Même lorsqu'on ne sait plus ce qui
est bien et ce qui est mal. La protestation inconditionnelle qu’il
doit y avoir une
différence entre le bien et le mal.
Déjà est
la possibilité créatrice. La capacité de faire
surgir à partir de rien ou de peu le monde nouveau de la riche
variété de tant d’œuvres et de
chef-d’œuvres de l'humain à travers l’espace
et le temps.
Déjà est la parole. Elle fait de
l'homme le démiurge des significations du monde et lui permet
de les partager en dialogue.
Déjà est l'inaliénable
mystère personnel. Avec sa destinée unique et sa
liberté irremplaçable. Avec ses profondeurs où
ne peut pas ne pas resplendir la vérité.
Déjà
est la dignité de l'homme. Elle précède l'humain
comme son absolu. Il est possible de la bafouer mais personne ne peut
se sentir le droit d’en disposer.
Déjà
l'humain est béant sur l'autre. La blessure de l’inachevé
et de l’inachevable au flanc de l’humaine condition n'est
pas pour l’absurde.
Déjà est la souveraine
possibilité de crier ‘non’. C’est-à-dire
de refuser les choses telles qu’elles sont et le monde tel
qu’il est pour se révolter au nom de la différence.
Déjà
est le refus radical de se laisser enfermer dans le ‘réel-réel’.
Cette faim et cette soif d’un ‘plus-que-réel’
sous les espèces de l'aventure, du risque, de l'élan,
du projet, du rêve, de l'utopie...
Déjà est
le questionnement. La pro-vocation infinie à décompacter
les solides compacités de l’être.
Déjà
est l'humour. D’où peut nous venir cette divine capacité
qui transcende si radicalement le sérieux des nécessités
du monde ?
Déjà sont les sources. Tu crois
qu'elles sont toutes polluées ? Descends simplement assez
profond au cœur de toi-même.
Déjà est
le sourire de l'enfant. Il reste si peu de traces, en notre monde, du
paradis perdu. Une seule, manifestement, n’a jamais pu être
effacée. Le sourire du Royaume reste vivant sur les frimousses
de nos petits.
Déjà existe quelque chose comme la
confiance. Tu te dis mécréant. Est-ce à dire que
tu ne fais confiance absolument à personne ? Même
les criminels se veulent fidèles à la parole donnée.
Déjà l'amour te précède. Alors même
que tu désespères de l’amour, es-tu si sûr
qu’il ne reste personne pour t’aimer ? Même si
tu te sens profondément refroidi, es-tu si sûr que la
source d’amour en toi est tarie pour toujours ?
Déjà
est la générosité. Elle appelle du côté
de la gratuité.
Déjà t'habite une profonde
nostalgie d’être pardonné et de se retrouver en
communion totale avec soi-même, avec les autres, avec la
nature, avec le monde et avec Dieu.
Déjà appelle la
transcendance. Cette voix qui ne cesse d’insister que l’homme
passe l’homme infiniment. Qu’un ailleurs de l’humain
reste toujours ouvert et que les transfigurations ne sont pas
impossibles.
Déjà est cette radicale incapacité
de t'installer
dans la désespérance...
Pour
une écologie du souffle
C'est
lorsque l'air empeste que nous pensons à ouvrir nos fenêtres.
C'est lorsque le souffle vient à manquer que nous nous
souvenons qu'il y a un dehors. C'est lorsque nous étouffons
sous les déchets que nous vient l'idée d'une écologie.
Aujourd'hui, plus que jamais, urge quelque chose comme une écologie
du souffle. Quelle
valeur a l'eau lorsqu'elle surabonde ? Elle peut prendre un prix
infini lorsque tu es perdu dans le désert. Nous n'avons pas
fini de traverser notre désert spirituel. Pour étancher
nos soifs essentielles nous risquons de ne plus trouver que les puits
obstrués et les sources polluées par nos maîtres
penseurs. Pourtant elles doivent bien exister ces “sources
d'eau jaillissantes pour la vie éternelle” !
Lorsque
le souffle vient à manquer... Place
à l'homme ! Le cri du cœur de nos audaces. Cela a
commencé par un innocent balbutiement voici neuf siècles.
Cela s'est amplifié en tonitruante revendication. C'est avec
violence que nous nous sommes mis à chasser l'Esprit de Dieu,
le Souffle de Dieu, de notre espace. Croyant respirer plus librement.
Jusqu'au moment où nous sentons le souffle nous manquer.
Un
souffle fragile... On
croit l'énergie spirituelle résistante à toute
épreuve. Elle est fragile comme le souffle. Et plus
vulnérable. Enfermé, il se vicie rapidement.
Jamais
autant qu'aujourd'hui, risquions-nous l'asphyxie spirituelle.
Pourtant n'a-t-il jamais existé une civilisation aussi riche
en productions culturelles que la nôtre ? Certes. Mais il
manque à cette prolifération de sens `constitué'
un espace ouvert à sa démesure. Il lui manque le sens
'constituant'. Le sens
qui donne sens. Le
sens qui proteste contre l'absurde. Le sens qui résiste au
non-sens. Le sens qui ouvre les horizons. Le sens qui met en
perspective. Le sens qui rassemble ce qui est dispersé et
disperse ce qui s'agglutine. Le sens qui libère les
'pourquoi ?' de l'angoisse. Le sens qui affecte d'un 'plus' le
verbe être. Le sens qui crève les cercles vicieux. Le
sens qui fait que les raisons se tiennent et s'entretiennent. Le sens
qui lit entre les lignes. Le sens qui met en transparence. Le sens
qui ne perd pas l'humour.
Nous perdons le sens au point de
nous complaire dans le sens insensé. Voyez nos 'Maîtres
Penseurs' qui se battent à occuper si verbeusement
l'avant-scène de notre caverne... Il y a les trompettistes des
prétendus `lendemains qui chantent' et qui ne font que
déchanter ! Il y a les vertueux dénonciateurs de
l'opium du peuple dont le peuple, bien vite, se met à dénoncer
l'opium ! Il y a les sentencieux qui prennent la myopie de leurs
visions pour le dernier mot de l'histoire. Il y a les petits esprits
qui ne doutent pas des 'horizons indépassables' de leurs
étroitesses. Il y a les éboueurs des 'poubelles de
l'histoire' qui ne finissent pas de vider les poubelles. Il y a les
charlatans habiles à vous déclarer malades de complexes
mythiques pour vous vendre leurs placebos. Il y a les coprophages...
L'énergie spirituelle se dégrade par démission
en chaîne, par d'imperceptibles fragments de démissions
accumulées, par d'innocentes minuscules démissions
juxtaposées. Les mécanismes démissionnaires ont
besoin, pour fonctionner, de la force que procure l'illusion. Chacun
se croit seul résistant. Tous se sentent noyés dans le
"on" qui démissionne. Donc aucun n'ose protester.
Et, cercle vicieux, ce silence collectif conforte les solitudes
découragées.
En un monde où les
détracteurs du sens prolifèrent, forts de leurs
lucidités démystificatrices et sûrs de leurs
incertitudes. En un monde où les significations, ayant perdu
les références, tournent en rond, piégées
en leur nominaliste tautologie. En un monde où les
référentiels eux-mêmes se mettent à
flotter au gré des conventions voire des modes... Mille et une
raisons du soupçon militent aujourd'hui en faveur des
avortements sémantiques. Quelque chose comme une grande
conjuration anonyme se ligue contre le sens. Et largement s'étale
un consensus de démission. Il est vrai que la déroute
spirituelle s'arrange à caresser nos démissions dans le
sens du poil. Ces épidermiques connivences avec l'actualité
garantissent les euphories de nos démangeaisons. Etre dans le
vent devient l'impératif catégorique de nos
déracinements. Si la faillite du sens est d'actualité,
il faut devenir inactuel en refusant le non-sens. Une telle
dissidence urge plus que jamais. Et plus que jamais elle exige
audace. Tant est massive la contrainte mimétique de la
liquidation.
L'écosystème du souffle est la
grande matrice spirituelle dans laquelle s'engendre et s'éduque
l'humain en tant qu'humain. Il n'existe pas de grande culture qui ne
se soit constituée sans une source chaude puissante de
signifiants absolus: Dieu, l'Etre, le Cosmos, les Valeurs, le Sens...
Le christianisme a été – de fait – source
chaude de l'Occident. Il est appelé – de droit –
à l'être pour le monde entier. Jusqu'à son
déclin, un système culturel fonctionne en ouverture
sur l'écosystème
du sens total. C'est ainsi qu'il peut être vivant. C'est ainsi
que sa vitalité spirituelle, c'est-à-dire sa
néguentropie, ne cesse de défier victorieusement la
fatalité entropique de la dégradation du sens.
Quelle
parole face à la déroute ? Il faut très
certainement une bonne dose de naïveté pour croire
pertinente, aujourd’hui, une autre
parole, en ce monde où
les détracteurs du sens prolifèrent, forts de leurs
lucidités démystificatrices et sûrs de leurs
incertitudes. Lorsque les significations, ayant perdu les références,
tournent en rond, piégées en leur nominaliste
tautologie. Lorsque les référentiels eux-mêmes se
mettent à flotter au gré des conventions voire des
modes...Il est vrai que la déroute spirituelle s’arrange
à caresser l’aujourd’hui dans le sens du poil. Ces
épidermiques connivences avec l’actualité
garantissent les euphories de nos démangeaisons. Etre dans le
vent devient l’impératif catégorique de nos
déracinements.
Si la faillite du sens est d’actualité
il faut devenir inactuel en refusant le non-sens. Une telle
dissidence
urge plus que jamais. Et plus
que jamais elle exige audace. Tant est massive la contrainte
mimétique de la liquidation. Imagine un instant qu’atteintes
par la contagion s’éteignent les voix rebelles et se
taise le petit reste des protestataires du sens. Combien de temps,
penses-tu, le monde survivrait-il ? Face à ce monde qui
pardonne tout à ceux qui le suivent bêtement il est
urgent de cultiver le devoir d’indocilité.
Oser...
Les modes nous emportent au gré de ce qui est dans le vent.
Pour être soi en vérité il faut oser être
inactuel. Mille et une raisons du soupçon militent en faveur
des avortements sémantiques. Quelque chose comme une grande
conjuration anonyme se ligue contre le sens. Et largement s’étale
un consensus de démission. On croit l’énergie
spirituelle résistante à toute épreuve. Elle est
fragile comme le souffle. Son entropie est plus implacable qu’en
toute autre énergie. L’énergie spirituelle se
dégrade par démission en chaîne, par
d’imperceptibles fragments de démission accumulées,
par d’innocentes minuscules démissions juxtaposées.
Les mécanismes démissionnaires ont besoin, pour
fonctionner, de la force que procure l’illusion. Chacun se
croit seul résistant. Tous se sentent noyés dans le
‘on’ qui démissionne. Donc aucun n’ose
protester. Et, cercle vicieux, ce silence collectif conforte les
solitudes découragées. Il faut à ce monde
spirituellement anémique des prophètes qui témoignent
de l’ouvert infini du sens et, partant, de l’espérance.

a u t r e s s e c t i o n s
1 - Le mystère de l'humain
2 - Béance sacrale
3 - Réalité spirituelle
4 - Intériorité personnelle
5 - Tu dois être humain
6 - La descente mystique
7 - La traversée de la différence
8 - Le clos et l'ouvert
9 - En alliance