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A |
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B |
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C |
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D |
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E |
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Le 'je' est viscéralement tenté par le 'même'. Ce n'est pourtant que dans l'AUTRE qu'il trouve sa plénitude. Dans les profondeurs de l'intériorité appelle l'Alliance.
A.
Dis-mois ton désir
Rien
ne tournerait sans le désir. On peut être pris de
vertige devant la masse des inventions et des productions humaines.
Une masse de différence
d'avec
le simple règne animal. Comment expliquer cette différence
sans cet `éros' spécifique à l'homme que nous
appelons le désir? Qu'est-ce
qui, sans lui, ferait tourner notre système exponentiel de
production de l'abondance, et, partant, du `progrès'? Plus
profondément, que serait l'homme lui-même sans cette
dynamique? Dis-moi ton désir, je te dirai qui tu es. C'est le
désir qui signifie et exprime le fondamental projet personnel
de chaque être humain avec son mystère. Sans le désir
ne régnerait que l'in-différence.
C'est le désir qui ouvre en l'homme la différence.
Essentiellement la différence entre un plein et un vide. Eros,
comme le dit déjà très judicieusement Platon,
est fils d'abondance et de pauvreté. Un manque qui tend vers
sa complétude.

Le désir
`fonctionne' à la manière d'un système ouvert.
Sur une différence de potentiel entre la source chaude de
l'abondance
et le puits froid du manque.
Sa dynamique lui vient de la chute énergétique de cette
différence de potentiel. Plus elle est grande, plus le désir
est intense. Par contre, lorsque cette différence tend vers
l'in-différence le désir ne peut que mourir.
Contrairement à l'animal, le monde humain —
l'anthroposphère
— se trouve à
cheval entre la biosphère et la noosphère. La
différence de potentiel de son Eros, joue ainsi à la
fois à trois niveaux qu'on peut évoquer
schématiquement. Le niveau
instinctuel. Avec
ses tendances et ses exigences spécifiques. La survie
(struggle for life, défense, fuite...). Les besoins vitaux
(soif, faim, sexe...). Les liens du sang (espèce, communauté,
groupe, horde...). La défense du territoire (terrier, nid,
couvée, réserves...). L'agressivité (menace,
agression, peur, liberté...). La rivalité (force,
domination, mimétisme...). La charge et le retentissement
émotionnels. Le niveau
noologique. Il
s'agit d'une part du niveau `instinctuel' repris à
travers l'idée,
le discernement, la symbolique, les modèles, l'idéal,
l'exigence normative, la sublimation... D'autre part des valeurs
spécifiquement humaines comme le droit, le devoir, l'être,
l'avoir, l'honneur, la puissance, la gloire, l'intérêt,
la Patrie, le sens, la protestation, la révolte, le défi,
le dépassement. Le niveau
pneumatologique. Il
s'agit des niveaux `instinctuel' et
`noologique' précédents
en tant qu'ex-posés
à la transcendance. Avec des exposantes
comme Dieu, l'Absolu, le sacré, la personne, le sens du sens,
ce qui vaut plus que la vie, ce qui est plus grand que tout le
reste.
L’homme
est un vivant
infini au
désir toujours infiniment béant. Infinie reste son
insatisfaction. Car abyssal est son manque.
Il ne s’agit pas seulement de ce manque biologique ou
économique qui tend malgré tout vers la satisfaction.
Il s’agit d’un manque essentiel qui creuse le désir
à l'infini. Un manque à jamais incontournable et encore
moins remblayable. Parce qu’il est irréductiblement
béance sur
l’Autre.

La
source chaude et le puits froid du désir humain transcendent
la simple immanence. Ils
renvoient vers un au-delà et un en deçà qui sont
de l'ordre du sacré.
Comme un double mystère à la fois `fascinosum' et
`tremendum'. Le mystère de la source absolue du sens. Le
mystère de l'insondable béance humaine. Les tendances
animales sont finalement soumises à la mesure. Le désir
humain, lui, est livré à la démesure. Comment
imaginer l'homme satisfait une fois pour toutes ? L'homme n'est pas
un animal, même raisonnable. L'homme est un vivant infini.
Le manque en lui se fait vertigineux. Son désir est insatiable
à l'infini. Il y a des
espaces culturels où la démesure du désir arrive
à se contenir dans la mesure d'une sagesse. Le Bouddhisme...
L'Hindouisme... Il en va autrement dans notre espace judéo-chrétien
où l'infini du désir de l'homme ne peut pas ne pas
participer de l'infini de Dieu lui-même.
Le
désir piégé
Il
risque d'être piégé aujourd'hui par l’outil
même de nos euphories, à savoir le système
d’outilité exponentielle qui crée aussi l’homme
à son image et
à sa ressemblance. Un homme articulé. Un homme
désarticulé. Un homme réarticulé. Un
homme manipulé. Un homme conditionné. Un homme utilisé.
Un homme chosifié. Un homme industrialisé. Un homme
mécanisé. Un homme fabriqué. Un homme
mercantilisé. Un homme en miettes. Il y a des moments de grâce
où l’essentiel en l’homme proteste. Mai 68 fut un
de ces moments, si mal compris parce qu’irrécupérable
par les idéologies régnantes.
Lorsque
l’essentiel du projet humain tend à s’identifier
avec la consommation
et la production,
inévitablement le désir se fait happer dans le cercle
vicieux qui boucle le consommateur sur le producteur et le producteur
sur le consommateur. Et même de façon exponentielle à
la manière d’une ‘boule de neige’ qui
grossit démesurément. Comme le ‘progrès’
lui-même. Voilà le désir de l’homme piégé
dans l’infernale boucle qui l’asservit dans l’illusion
de le combler. Consommer de plus en plus. Donc produire de plus en
plus. Pour consommer plus encore... La société de
consommation crée une prolifération de désirs
artificiels. Il
s’agit de consommer de plus en plus moins pour satisfaire des
besoins réels que pour donner à l’outil
exponentiel le plaisir de tourner à un régime accéléré.
En même temps on assiste à une inflation
du désirable,
c’est-à-dire, au sens étymologique, des objets du
désir gonflés de vent.
Notre ‘progrès’
est lui-même piégé, enfermé dans son
incontournable limitation. Le désir ne peut pas ne pas s’y
piéger lui-même. Une homéostasie entre l’infini
du désir et la nécessaire finitude de l’abondance
étant impossible, il reste à l’ensemble du
système de production de nos euphories de tourner pour
tourner. Comme si la fuite en avant, suprême ‘transcendance’
possible de notre modernité, se suffisait à elle-même
pour combler la frustration relancée à l’infini.
Fonctionne ainsi, sous couvert d’une illusion de ‘progrès’,
une sorte de mécanique d’exponentielle
aliénation.
L’exponentialité du système producteur
d’abondance n’est pas seulement coincée dans les
limites physiques de l’écosystème. Elle n’est
pas seulement comprimée dans les limites du système
géo-politique et géo-économique. Elle est
piégée, encore plus profondément, par une
disproportion entre l’exponentialité de la production
d’abondance et l’exponentialité plus exponentielle
encore du désir. La frustration risque donc, elle aussi,
d’être exponentielle...

C’est
l’infini du désir humain que l’espace schizoïde
de la modernité enferme. Rétrécissant la source
chaude et le puits froid dans les seuls possibles de l’immanence.
Il faut revenir aux prisonniers de la caverne de Platon. Tant qu’un
‘dehors’ n’est pas soupçonné, tant
que le ‘dedans’ se présente comme un absolu, leur
‘bonheur’ semble complet. Les désirs sont
conditionnés selon les possibilités de la caverne. La
caverne, elle, est aménagée pour les combler tous. En
va-t-il autrement dans la caverne de nos euphories ? Notre désir
est aujourd’hui doublement enfermé. Enfermé dans
l’unidimensionnel du système d’outilité de
notre ‘bonheur’. Enfermé dans l’étroitesse
du sens constitué en notre Discours.
B.
Agapè
Il
faut commencer par la traversée d'un discernement. Une
distinction
capitale vise
une différence
essentielle
au cœur de l'humain. Nous la devons au théologien luthérien
suédois
Anders Nygeren. Cette distinction entre deux amours donne la clé
de lecture de
l’ensemble de l'existence chrétienne. Et elle ouvre bien
au-delà. En même temps elle préside au
discernement des
esprits entre
mystique et mystique, entre type d'homme et type d'homme...
Les trois
ordres
Pascal
a génialement perçu l’absolue hétérogénéité
des ordres du réel. Il y a une distance
infinie des corps aux esprits...
Il y a une distance
infiniment plus infinie des esprits à la charité...
à Agapè !
La
distance infinie des corps aux esprits
figure la distance
infiniment plus infinie des esprits à la charité,
(à
Agapè)
car elle est surnaturelle.
Tout l'éclat
des grandeurs n'a point de lustre
pour les gens qui sont dans les
recherches de l'esprit.
La grandeur des gens d'esprit est
invisible aux rois,
aux riches, aux capitaines, à tous ces
grands de chair.
La grandeur de la sagesse, qui n'est nulle sinon
de Dieu,
est invisible aux charnels et aux gens d'esprit.
Ce
sont trois ordres différents, de genre.
Les
grands génies ont leur empire.
leur éclat, leur
grandeur, leur victoire
et n'ont nul besoin des grandeurs
charnelles
où elles n'ont pas de rapport.
Ils sont vus,
non des yeux mais des esprits. C’est assez.
Les
saints ont leur empire,
leur éclat, leur victoire, leur
lustre
et n'ont nul besoin des grandeurs charnelles ou
spirituelles,
où elles n'ont nul rapport, car elles n'y
ajoutent ni ôtent.
Ils sont vus de Dieu et des anges
et
non des corps ni des esprits curieux.
Dieu leur suffit.
Archimède
sans éclat serait en même vénération.
Il
n'a pas donné des batailles pour les yeux,
mais il a fourni
à tous les esprits ses inventions.
O qu'il a éclaté
aux esprits.
Jésus Christ
sans biens,
et sans aucune production au dehors de science,
est
dans son ordre de sainteté.
Il n'a point donné
d'inventions.
Il n'a point régné,
mais il a été
humble, patient, saint,
saint à Dieu, terrible aux démons,
sans aucun péché.
O qu'il est venu en grande
pompe
et en une prodigieuse magnificence
aux yeux du cœur et
qui voyent la sagesse .
Il
eût été inutile à Archimède de
faire le prince
dans ses livres de géométrie,
quoiqu'il le fût.
Il
eût été inutile à N.-S. J.-C.,
pour
éclater dans son règne de sainteté,
de venir
en roi,
mais il y est bien venu avec l'éclat de son ordre.
Il
est bien ridicule de se scandaliser
de la bassesse de Jésus
Christ,
comme si cette bassesse était du même
ordre
duquel est la grandeur qu'il venait faire paraître.
Qu'on
considère cette grandeur-là dans sa vie,
dans sa
passion, dans son obscurité, dans sa mort,
dans l'élection
des siens, dans leur abandonnement,
dans sa secrète
résurrection et dans le reste.
On la verra si grande qu'on
n'aura pas sujet
de se scandaliser d'une bassesse qui n'y est pas.
Mais
il y en a qui ne peuvent admirer
que les grandeurs
charnelles
comme s'il n'y en avait pas de spirituelles.
Et
d'autres qui n'admirent que les spirituelles
comme s'il n'y en
avait pas d'infiniment plus hautes
dans la sagesse.
Tous
les corps,
le firmament, les étoiles, la terre et ses
royaumes,
ne valent pas le moindre des esprits.
Car il connaît
tout cela, et soi, et les corps rien.
Tous
les corps ensemble
et tous les esprits ensemble et toutes leurs
productions
ne valent pas le moindre mouvement de charité.
Cela
est d'un ordre infiniment plus élevé.
De
tous les corps ensemble
on ne saurait en faire réussir une
petite pensée.
Cela est impossible et d'un autre ordre.
De
tous les corps et esprits
on n'en saurait tirer un mouvement de
vraie charité,
cela est impossible, et d'un autre
ordre.
(Pascal,Pensées,
Lafuma, 308)
Eros
et Agapè
Aimer...
Toute la nouveauté chrétienne est là. Cela
commence avec Dieu lui-même. Car Dieu
est amour. (1 Jean
4:8) Saint Augustin pourra résumer l’essentiel: Aime.
Et après cela, fais tout ce que tu veux !
C’est tout ? Oui.
Il suffit d’aimer. En même temps, c’est énorme !
Comme Dieu lui-même. Ce mot si simple est présent
partout, même là où il n’est pas prononcé.
Tous les autres mots et tous les autres verbes en sont secrètement
affectés, directement ou indirectement, pour ou contre. En
même temps, il déborde tous les sens qu’on peut
lui donner. Entre "aimer" Dieu et "aimer" le
chocolat, entre "aimer" un être cher et "aimer"
un malheureux, que de nuances ! Entre les divers "amours"
que de différences ! Et souvent que
d’oppositions !
Aimer, cependant, ne veut pas
forcément dire aimer selon le Christ. Ce verbe doit ‘faire
sa Pâque’ pour entrer dans une réalité
nouvelle. La traversée d’un discernement... Dès
le début, pour dire ‘amour’, saint Paul et les
Evangélistes, qui écrivent en grec, disposent
essentiellement du mot éros.
Ce terme, loin d’être marqué négativement,
désigne aussi l’amour le plus noble et même
l’amour divin. Chose étonnante, ils évitent
d’emblée ce mot comme s’il était impropre
et impuissant à traduire la radicale nouveauté. Quitte
à ressusciter un mot nouveau pour exprimer la réalité
nouvelle de l’amour selon le Christ. Et ce mot nouveau, ce mot
converti, c’est agapè.
Ce changement de nom est lourd d’un radical changement
d’identité. Désormais le discernement s’impose
entre l’amour païen et l’amour chrétien,
entre éros et agapè. Il ne s’agit là en
rien d’un clivage entre ce qui serait bien d’un côté
et mal de l’autre. De mal, ici, il n’y en a pas. Il n’y
a que ‘valeur’ des deux côtés. Mais valeurs
différentes. Le Christ vient introduire une rupture de salut
dans le meilleur de l’homme !

A
l'opposé du simple instinct qui se déploie en
horizontalité, éros veut `monter'. A travers la tension
verticale ouverte dans la différence sacrale.
Agapè,
à
proprement parler, ne peut se dire. Il est hors du discours. Il est
rupture de la fatale clôture du discours. Etant l’
‘autre’.
Infiniment de trop. La rupture passe entre le même
et l’autre.
Eros par l’autre veut sauver le même. Agapè expose
le même pour sauver l’Autre. Cet autre si radicalement de
trop pour Eros et qu’Eros ne peut fondamentalement que nier.
Eros monte et absolutise le même. Agapè descend et
promeut l’autre. Eros tend vers ce qui est divin. Agapè
se sacrifie pour sauver ce qui est perdu. Eros exige l’immortalité.
Agapè croit à la résurrection. Eros sublime
tout. Agapè se compromet totalement. Eros converge et
embrasse. Agapè se rompt et se partage. Eros gère la
nécessité. Agapè donne gratuitement. Eros veut
gagner. Agapè ose perdre. Eros désire ce qui est bien.
Agapè crée pour que soit le bien.
En
Agapè, le meilleur de l’humain se trouve crucifié.
L’irruption
d’Agapè signifie un renversement total. Non seulement de
la valeur mais de l’espace même de toute possible valeur.
L’émergence d’un radical autre ordre. Mais la
vérité peut-elle être cherchée ailleurs
que dans la dissidence depuis la Révélation du Logos
fait Chair ? Quand historiquement se révèle Agapè,
déjà est omniprésent et omnirégnant Eros.
Mais d’Eros, rien ne sera récupérable. Même
pas l’Eros céleste. Surtout pas l’Eros céleste !
Eros sublimé à l’infini ne s’approche pas
d’Agapè mais s’en éloigne.
Agapè
est absolue dissidence. A
partir d’Agapè, Dieu n’est plus là où
est le divin. La valeur n’est plus là où est le
Beau, le Vrai ou le Bien. L’homme ne peut plus être là
où est l’Humanité. Et encore beaucoup moins là
où est le ‘surhomme’. La transcendance n’est
plus là où un Marx, un Feuerbach ou un Stirner la
pourfendent. Le progrès n’est pas là où
Eros progresse !

Agapè
se manifeste en
contre-point. Agapè descend et traverse tout le champ de la
négativité pour en faire un espace de grâce... Un
infini !
L’autre
est de trop pour Eros, jamais
assez, cependant, pour Agapè.
L’autre
– l’altérité
absolue, la différence radicale – ne peut être que
de trop pour Eros. Et là est le scandale. L’irruption
chrétienne provoque ce scandale. Et l’assume. Contre la
plus fondamentale et la plus formidable dynamique naturelle. Contre
tout l’Eros du monde. Contre tout l’être du monde.
Contre toute la gloire du monde. Contre toute la raison du monde...
L’autre
pro-voqué à
exister ‘ex nihilo’. L’autre
ordre en-deçà et
au-delà des évidences naturelles. L’autre
qui ne cesse de faire
irruption au cœur de nos sécurités mondaines.
L’autre
qui met infiniment le ‘même’
en question... L’autre réellement autre. Irréductible
au même. Donc incontournable par l’idée.
Irrécupérable par l’idéologie.
Insurmontable par la technique. Toujours de trop. A expulser !
Lors
de l’ultime bilan cosmique, que restera-t-il définitivement
de la grande aventure humaine
à travers l’espace et le temps ? Où chercher
l'absolu discernement ? Quelles valeurs, quelles créations,
quels acquis, auront assez de poids pour traverser l’éternité ?
A la stupéfaction de tous, cela se trouvera tout en bas de la
divine descente, dans les bas-fonds de la Kénose. J’ai
eu faim. J’ai eu soif. J’étais malade. J’étais
en prison. J’étais dans la détresse... Tu es
venu. Tu as partagé. Tu as soulagé. Là est né
Agapè pour l’éternité.
Mystique
Scandaleuse
mystique chrétienne. Scandaleuse comme Agapè. Elle
descend... On l'attendait pourtant dans la gloire des 'montées'.
Lors de sa descente du mont Thabor, après la Transfiguration,
le Christ prévient ses disciples du scandale en révélant
en même temps le sens profond de La Passion. Il y a un lien
très fort entre mystique chrétienne et Kénose.
Celle-ci signifie la ‘descente’ comme dynamique
fondamentale d’une ‘montée’. Peut-il en être
autrement face au mystère du Christ qui s’abîme
dans la mort avant de ressusciter ? Le mystère de la
Kénose est identiquement le mystère d’Agapè.
Agapè te fait mourir avec le Christ. Agapè te fait
ressusciter avec lui. L’expérience mystique est
communion à ce mystère dans l’extrême
profondeur de toi-même.

Mystère
de la Kénose, scandaleusement incompréhensible
sans cet autre mystère qu’est Agapè. La chute et
la descente ne sont pas pour un nirvana mais pour une dramatique
participation au mystère du Christ crucifié. Notre Dieu
qui s’identifie à Agapè ne peut pas ne pas
descendre. Il descend même absolument en Jésus. Le grand
discernement s’opère par la Croix, crise et critère
d’une authentique mystique chrétienne. En solidarité
mystique avec le Christ, à travers son mystère
douloureux et glorieux, s’ouvre la voie divine par excellence,
la voie de la Kénose. Cette scandaleuse Croix est à la
démesure de l’impossible de l’amour. Même
pour Dieu le mystère douloureux semble être la seule
possibilité de faire être Agapè. C’est la
dérisoire faiblesse de l’Agneau immolé
qui porte tout le péché
du monde. Et en même temps il apporte, Agneau pascal,
toute sa possible résurrection.

Le
mystère douloureux dans sa crucifiante désolation...
C’est
bien d’un mystère qu’il s’agit. Si
envahissant qu’il puisse devenir dans l’espace d’une
existence, il s’identifie cependant essentiellement avec la
distance. La sacrale distance du fascinosum et du tremendum. Il est
inaccessible. Il est incontournable. Il suscite effroi et respect. Il
est inexprimable. Il est incommunicable. Il culmine dans le silence.
On ne peut que parler ‘autour’. Humainement,
ce mystère est énigme obscure. Dans
la foi, il reste toujours énigme. Mais son obscurité
s’irradie d’une silencieuse clarté. Comme une
distante proximité. Celle du Christ en croix. Inséparable
du péché du monde, sa racine trans-historique, la plaie
profonde au flanc du monde crie sa béance et sa transcendance.
Incapable de se boucler sur sa païenne euphorie, il reste à
ce monde de s’ouvrir sur la Rédemption.
Que
notre monde soit l’enjeu d’un affrontement qui le dépasse
heurte visiblement notre modernité. Après avoir réduit
la pluralité des ordres au seul règne phénoménal,
c’est-à-dire transparent à notre seule
possibilité scientifique d’aujourd’hui, nous
présupposons un monde axiologiquement neutre, aseptisé
de l’invisible. La science peut certes prétendre, et
fort légitimement, qu’un tel monde lui suffit. Mais le
monde, lui, n’a aucune raison d’être sûr,
qu’ainsi réduit, il se suffise à lui-même !
Il a au contraire beaucoup de raisons pour soupçonner en ses
béances des appels vers sa propre transcendance.
Paradoxalement, jamais culture ne fut plus sensible aux crucifixions
et en même temps plus allergique à la Croix. La
modernité expulse aussi violemment la croix qu’elle
expulse la transcendance. Ce Messie crucifié qui, depuis les
origines, est folie pour les païens reste, aujourd’hui,
plus folie que jamais. Il est vrai que sans la transcendance, la
croix ne peut être qu’absolu non-sens. La croix est crise
de l’être dans toute sa largeur et dans toute sa
profondeur. Elle est déroute de toutes les valeurs. Elle est
faillite de toutes les logiques. Elle distend toutes nos capacités.
Le regard charnel, conditionné à ne jamais voir
que l’envers du monde, ne comprend pas la profondeur
transcendante du mystère de Dieu tel qu’il peut se
partager avec l’homme divin. Il faut pour cela descendre en ses
propres profondeurs. Là seulement le ‘cœur’
voit. L’Esprit seul peut regarder en face ce ‘tremendum
mysterium’ et le dévoiler en la Parole comme douloureux
mystère d’une traversée. Le mysterium
iniquitatis en
son pascal Exode vers le mysterium
gratiae. La
crucifixion de l’iniquité pour que triomphe la grâce
s’appelle Rédemption.
Ici la raison
est toujours impuissante et les explications qu’elle peut
donner sont aussi scandaleuses que le mystère dont elles
s’efforcent de rendre raison. Mais ici se découvre en
même temps la voie divine par excellence, la voie négative.
Elle traverse verticalement toutes les horizontalités. Elle
crucifie. Elle descend d’abord. Kénose.
Abaissement avant la montée dans la gloire.
Néguentropie
Agapè
est le grand catalyseur de tout ce qui a valeur au ciel et sur terre.
Ainsi rien ne se perd. Tout concourt à la vie et à la
splendeur du Corps Mystique. Et l’espace où s’opère
cette divine transmutation n’est autre que l’extrême
intériorité du ‘cœur’ où l’Agapè
de Dieu ne cesse d’être répandu par le saint
Esprit pour déborder sur le monde. Sans la mystérieuse
activité divine qui s’opère en ces hommes et ces
femmes, avertit Tauler, nous nous trouverions en fort mauvaise
posture. On ne s’abîme pas en Agapè sans remonter
ensuite pour nouer une infinie solidarité de grâce.
Eros,
au fond, n'est que le manque qui crie famine. Agapè, par
contre, est débordement de surabondance.

Les
puits froids ne
font peur qu’à l’entropie. Agapè ne les
craint pas. Nos puits froids ne s’opposent pas à la
grâce. Au contraire. Qui d’autre oserait clamer “ felix
culpa” la
nuit de Pâques ? Il y a toujours plus d’Agapè
que de péché. Excepté le péché
contre la vérité d’Agapè, c’est-à-dire
contre l’Esprit. Soudain tu entrevois et cela te renverse. Tu
découvres que le puits froid lui-même est englobé
par Agapè. Et plus étonnant encore, tu devines que s’il
n’y avait pas d’entropie il ne pourrait y avoir
Agapè.
Ce scandaleux ‘autre’, cependant,
suscite Agapè. Et en même temps de scandaleuses
questions. Ainsi, quelle place pourrait-il y avoir pour Agapè
dans un monde où régnerait absolument l’harmonie ?
Un monde où le mal ou la souffrance seraient absents. Un monde
où la science préviendrait toute possible surprise. Un
monde d’où tout risque serait banni. Un monde sans
pauvres et sans handicapés. Un monde materné dans
l’absolue euphorie du ‘même’ étreignant
le ‘même’.Dans
un monde sans péché quelles chances resterait-il à
la grâce ?
Quelle place pour Agapè au Paradis terrestre avant la chute ?

Par quel miracle
l’humain bouclé sur lui-même ne succomberait-il
pas à son entropie ? Notre modernité vit dans
l’illusion d’un tel miracle. Obnubilés par notre
possible sans aller jusqu’aux raisons profondes de ce possible
nous croyons que l’humain est à lui-même sa propre
source chaude. Pourquoi l’homme, fabricateur d’outilité,
fabricateur de texture, fabricateur de texte, ne serait-il pas aussi
fabricateur de ce qui lui vient d’ailleurs, par grâce ?
Une vision plus ‘écologique’ ébranle ces
illusions en restituant la totalité du phénomène
humain dans la totalité de son ‘oïkos’. Il
faut sortir de la caverne pour trouver la clé de notre
condition. Notre source chaude est au-delà de nous-mêmes.
C’est de notre englobant divin que vient la dynamique
humanisante. La néguentropie nous est donnée
comme grâce.
Agapè
embrasse non seulement nos sources chaudes mais aussi nos puits
froids. Inscrit en finitude, Eros ne peut jamais que circonscrire
une finitude. C’est Agapè qui ouvre réellement un
infini et le réalise. A travers un absolu retournement
d'Eros... Concrètement. Agapè descend et se compromet
dans le manque. De l’absolu manque surgit une surabondance. Le
manque devient plénitude. Au-delà du règne des
nécessités. Dans l’ordre de la grâce.
Gratuitement.

Où
gît l’ultime victoire sur l’entropie ? Ce
n’est pas du côté d’Eros. Eros ne peut que
vouloir monter. Par nécessité. Il ne fait ainsi
qu’exacerber la différence entre source chaude et puits
froid. Il vit de cette différence. Son intensité lui
vient d’elle. Mais sa montée reste infinie tâche
de Sisyphe. Eros reste toujours piégé par l’entropie.
Il est ultimement pour Thanatos.

Agapè
descend. Non par nécessité mais par libre gratuité.
Par grâce. Lui, la source chaude, va se compromettre avec le
puits froid. Il descend jusqu’au fond des négativités.
Il descend plus bas que le puits froid, l’englobe, l’étreint,
et le rend brûlant. Il n’y a plus de différence
entre ‘froid’ et ‘chaud’, puisque tout
devient ardent. Néguentropie absolue, Agapè seul est
capable de sauver radicalement. Il ne cesse de descendre tant que
reste possible une descente. Lui seul peut tout
sauver. Descendre. Descendre
toujours. Traverser
le champ du scandale de
part en part. Pour en
faire l’espace de la grâce.
C.
L'Autre
Dis-moi
ton rapport avec l’autre. Je
te dis ton espérance ou ta désespérance. L’exode
te fait quitter l’espace du même
pour courir l’aventure du côté
de l’autre.
Non pas l’autre comme simple ‘catégorie’
abstraite inoffensive encore prisonnière de la sphère
du même. Mais l’autre
comme autre avec
tout ce que cela a d’indigeste. L’autre qui fait bande à
part et refuse de se laisser apprivoiser. L’autre qui refuse
d’entrer dans le cercle de la compréhension.
L’autre qui dérange.
L’humain
est béant sur un ordre
qui n’est pas celui des
évidences quotidiennes qui règnent en superficie. Là,
les euphories vont au maximum d’être, d’avoir et de
paraître. En profondeur, par contre, s’ouvre l’infini
ordre de la béance.
Ici d’autres ‘valeurs’ ont cours. Le non-être,
le non-avoir, le non-paraître. Cet ordre de la béance
n’est pas immédiatement accessible. Pour s’y
retrouver quelque peu, il faut quelque chose comme une ‘conversion’
préalable. C’est alors que, derrière un ‘vide’
infini, s’appréhende, en creux, quasi par la négative,
une infinie plénitude. L’humain authentique est
ailleurs, plus loin et plus profond que les faciles superficies dans
lesquelles nous risquons sans cesse de le cantonner. L’ordre du
‘même’ n’épuise certainement pas, et
de loin, la totalité. Il y a un autre
ordre. Celui-ci n’est pas une
abstraction. On y accède par expérience. Une AUTRE
expérience.
L’homme
n’est que dans l’ouvert. Mais
cet ouvert n’est pas simplement pour l’ouvert. Il est
pour la rencontre. Déjà l’Autre
est. Déjà
l’Autre
appelle. Il n’est
pas induit ni déduit mais révélé.
Pour être rencontré. L’ultime moment dialectique
engage l’humain dans l’Exode in-fini. Cet Exode n’est
pas flottant mais porté. L’Autre
précède et accomplit.
Ici la logique perd pied car elle est incapable de garantir la terre
ferme entre l’idée et le concret. Cela ne s’exige
plus. Cela est donné. Il faut s’ouvrir. C’est dans
cette ouverture que le sens advient. Paradoxalement. Gratuitement.
Mais l’essentiel, ne nous vient-il pas toujours par
grâce ?
Originaire
relation inter-personnelle
Devenir
homme est impossible sans la rencontre avec l’autre.
L’émergence de ‘soi’ à partir d’un
‘nous’, si elle se manifeste génétiquement
et historiquement, est d’abord essentielle. L’humanité
de l’homme se définit par sa relation avec l’autre.
L’engendrement de l’humain se fait dans une communauté
gestatrice d’humanité. Cette communauté est
immédiatement la communauté humaine. Une réalité
spécifique et originale, radicalement différente de la
société animale. Elle est à la fois plus et
autre que l’ensemble des individualités qui la
composent, sans lesquels, pourtant, elle ne serait pas.

Quelle est cette
spécificité ? C’est d’être
relationnelle. Elle est d’abord relation. Relation absolument
originale par rapport à tous les autres types de relations.
L’expérience de la relation inter-personnelle est
originaire. Elle ne peut s’expliquer à partir d’aucune
autre expérience parce que toute expérience déjà
la suppose. Elle se donne avant tout ce qui à partir d’elle
peut se donner. Elle se vit comme la douce chaleur gestatrice de la
matrice de l’humain. Un être incapable de vivre cette
relation originaire ne peut que rester en marge de l’humanisation.
La possibilité d’entrer en relation inter-personnelle
est une condition sine qua non de véritable humanisation.

Avec
Max Sheler on peut distinguer trois niveaux humains,
qualitativement très différents, de l'être-avec
et l'être-ensemble.
Ils sont situés ici
entre d'extrêmes polarités signifiantes. L'approche
'personnaliste' vise la 'communion'. La différence est
simplement expérimentale. Entre, par exemple, la 'masse'
surchauffée d'un stade de foot-ball et la 'communion'
d'une multitude de jeunes lors d'une rencontre des Journées
des Jeunesses Mondiales.
L’enfer,
c’est les autres ? Sartre,
dans Huis clos, marque la possible faillite de la dialectique
constructrice du spécifique humain. L’autre devenu
aliénation. Engluant, chosifiant, pétrifiant... Violé,
manipulé, utilisé... La véritable
rencontre inter-personnelle est inquiétante, exigeante,
difficile, menacée par l’ambiguïté, l’échec,
le péché. Pourtant elle est la condition première
d’une authentique humanisation. Elle est é-ducation,
dans la douleur des ruptures et l’euphorie des marches en
avant. La rencontre n’est pas simple présence
partagée et l’alliance ne signifie pas simple communion
fusionnelle. Rencontre et alliance se créent authentiquement à
travers l’affrontement et la tension dialectique. La maturité
ne se conquiert que dans la traversée des négativités.
L’identité s’affirme dans la rencontre de
l’altérité. La présence s’intensifie
sur fond d’absence. L’amour grandit dans l’échec
vaincu ou la faute pardonnée. La véritable rencontre
inter-personnelle ne scelle pas seulement le ‘nous’ de
l’empirie. Elle est créatrice infiniment plus loin.
Jusqu’à l’extrême de la communion. Dans le
bien comme dans le mal. Jusqu’à l’enfer. Jusqu’au
mystère de la communion des saints. Cette singulière
solidarité mystique dont le génie d’un
Dostoïevski évoque si intensément la
réalité.
Identité
et différence
D'emblée
la raison semble être du côté de l'identité.
La différence reste toujours scandale. Ce scandale est-il
absolu ou bien est-il un scandale à surmonter ? Une telle
question se tient derrière toutes les philosophies du monde.
Et derrière les sagesses. Et derrière les
religions.
Aux
origines de la philosophie occidentale, déjà, Parménide
et Héraclité...

Eternellement
pourrait subsister un infini il y a dans son identité. Le même
absolu... Une telle pensée pourtant ne peut être qu’une
fiction. Le fait même qu’elle
pense déjà contredit la massive univocité. Que
serait l’être sans la différence ?
L’être absolument in-différent serait-il autre que
le néant silencieux ? Mais déjà est la
question. La possibilité même d’un questionnement
situe l’être dans la différence. Déjà
est la parole. Déjà est la parole qui articule
différentiellement des significations différentielles.
Déjà n’est pas le même in-différent.
Déjà l’autre fait irruption. Déjà
est la différence. Avec sa double dramatique, ontologique et
logique, d’une béance et d’un désaccord.
La
pensée tend impérieusement vers l’identité.
Mais l’identité ne se détermine comme identité
que dans l’affrontement avec la différence. Sans
l’affrontement de la différence, l’identité
reste quasi néant. Sans identification, la différence
reste dispersion. L’identité pure est impensable parce
que le pensable exige la discursivité. La différence
pure est impensable parce que le pensable exige la forme. L’identité
n’est pensable que dans la négation de la différence.
La différence n’est pensable que dans la négation
de l’identité. L’identité sans différence
est silence. La différence sans identité est bruit. La
forme sans contenu est vide. Le contenu sans forme est
vague.
L'autre
de trop
L’inintégrable.
Ce qui résiste à tout discours. La question sans
réponse. L’autre où toute cohérence sans
cesse s’éclate. Dans la crise permanente des
consistances. Par l’Autre, le même est livré à
la crise. Ce qui est radicalement en jeu dans l’enfermement qui
boucle le même en consistance, c’est le refus de l’Autre
en tant qu’autre. Non pas l’autre récupérable
ou l’autre réductible. Mais l’autre autre.
Toujours de trop.
Il lui arrive de se manifester tantôt
dans le registre euphorique tantôt dans celui de la
catastrophe. De trop et déconcertant. L’autre qui comble
ou l’autre qui crucifie. Naissance ou mort. Echec ou réussite.
Joie ou peine. Péché ou grâce... Au beau milieu
de nos établissements l’autre ne cesse de faire
irruption sous les espèces de l’inédit, de
l’imprévu, de la surprise, de la rencontre, de
l’accident, de la ‘chance’ ou de la ‘malchance’.
Inlassable et héroïque effort de l’homme en quête
de con-sistance à travers la négation de la
contingence. La contingence: ce qui ad-vient, l’événementiel.
L’acte d’être, l’actuel. La présence
de l’être, le présent. Ce qui est toujours de trop
par rapport à toute possible cohérence. Ce qui reste,
incontournable, hors de la boucle qui ne peut pas ne pas vouloir se
boucler. Ce qui s’obstine dans sa béance d’altérité.
Impossible ‘extrême’ par rapport à tout
possible ‘milieu’. Scandale permanent. Croix radicale.

L’autre
étrange. L’autre
sans l’Autre ! Dans un
monde trop plein de trop de vide. Comme un indice d’absurde
dont toute chose commence à s’affecter et qui finit par
envahir toute chose. L’étrange. Ex-traneus.
Hors de
la concertance. Du côté
de l’in-intégrable. Ce que la boucle ne boucle pas.
Parce que trop loin du milieu, vers les extrêmes,
et au-delà... Affectant moins l’intelligence que le
‘sentir’ concret et existentiel. Il y a les extrêmes
qui sont comme le sel et la moutarde de l’existence en son
milieu. C’est-à-dire qui ‘relèvent’
la banalité et lui donnent goût. Il y a les extrêmes
qui gâtent le plat, comme si quelque méprise y avait
versé beaucoup trop d’amer. Notre modernité est
singulièrement friande d’épices. Une façon
de rendre mangeable l’insipide. En même temps elle montre
une sensibilité presque maladive devant les condiments trop
forts. Façon de trahir un certain gâtisme ? Entre
l’étrange intégrable et l’étrange
inintégrable, où passe la frontière ? Mais
peut-être faut-il dresser d’abord une sorte de topologie
sémantique. Dans un espace qu’on pourrait définir
par un référentiel entre deux extrêmes
antithétiques; la dimension horizontale entre les extrêmes
du ‘ludique’ et du ‘tragique’; la dimension
verticale entre les extrêmes du ‘fascinant’ et de
l’ ‘effrayant’.
Fascismes
Les fascismes de droite ou de gauche se profilent, hélas!,
nombreux et multiforme à travers l'aventure humaine. Il faut
aller au-delà de l'étiquette collée à
tort et à travers sur le dos de celui qui ne vous plait
pas. Lorsqu'un concept devient synonyme d'injure, sa
compréhension s'obscurcit. Il faut essayer de revenir à
son essence.
Le 'faisceau'. Il fagote une riche pluralité en maniaque
uniformité.
Les types sont connus.
Jacobins, Nazis, Soviets... et bien d'autres moins soulignés.
Ils se partagent en commun un triste cortège affligeant !
Radical anti-personnalisme. Impérialisme de la force. Pensée
unique. Centralisme. Horreur de la différence. “Führer
befiehl, wir folgen dir!”, quel que soit le Führer !
Terreur diffuse du `correct'. Uniformes. Règlements
vestimentaires (imposition de l'étoile jaune, interdiction du
voile, etc.). Manie de l'ordre et de l'hygiène. Contrainte par
la force. Exclusion et relégation des déviants. Etc...
Etc...
L'autre
de l'idée
L’idée
aime se retrouver avec l’idée dans le monde du même.
Là règne l’ordre homogène de la
transparence, de la clarté et de la distinction, et, partant,
de la compréhension et de la prévisibilité. Les
choses sont appelées à s’ordonner logiquement les
unes aux autres et à se tenir solidement par la main. Dans ce
réseau de liens serrés la surprise ne peut être
que passagère, vite arraisonnée par la nécessité
de l’ordre du même qui tend à se faire
totalitaire. Quelque chose, cependant, ne se laisse jamais
complètement intégrer dans la sphère idéelle.
C’est le réel.
Non pas l’idée du réel, mais le réel-réel.
L’idée fait très vite le tour de toute l’étendue
de son domaine. Le réel, lui, déborde toujours les
compréhensions. Il ne se livre pas entièrement. Il ne
se laisse prendre que par un bout de lui-même. Ce qu’il a
d’unique et de particulier résiste aux généralités.
Sa dimension de facticité déborde les nécessités
logiques. Cet autre
de l’idée provoque
l’idée à ériger ses défenses et à
se réfugier dans l’espace apprivoisé de son
possible ‘idéel’. C’est là qu’elle
construit ses citadelles idéologiques. Mais combien de temps
ces fortifications restent-elles imprenables ? L’autre
se révèle toujours, à
terme, plus fort que les sécurités du même. Les
idéologies ne tiennent que pour un temps, vaincues par les
morsures de l’expérience, les béances de
l’histoire et les négativités qu’elles-mêmes
ne cessent d’engendrer.
Par
manque d’ouverture à l’autre, par absence de
référentiel qui la transcende, l’idée
bouclée sur elle-même en idéologie
ne peut que s’enfermer sur sa
propre auto-justification. Cercle vicieux de la logique qui tourne en
rond jusqu’à se trouver condamnée à
justifier l’injustifiable. Idée... En ton nom que de
terreurs engendrées !
Comprendre,
c’est
ramener au ‘même’. Notre épistémè
ne peut pas ne pas être aussi défense contre l’
‘autre’. Et la science se met à jouer les
mécanismes de défense
contre
l’autre déconcertant et déroutant, à
savoir la
contingence, l’ad-venir, l’accidentel, l'événementiel,
l’actuel, la rencontre... et encore plus les négativités,
l’échec, le mal, le péché, la mort....
Tout ramener au ‘monos’ de l’ ‘autos’
en son plus bas centre de gravité, dans les strictes limites
de la plus absolue immanence. L’être, la pensée,
la causalité, la finalité... Sans ‘hors de’,
sans ‘trans’, sans ‘autre. Ce monisme représente
sans doute ce par quoi le matérialisme, aujourd’hui, est
sortable.

Cet épistémè
de la réduction porte le nom prestigieux de ‘science’.
On la croit neutre. Elle conspire. Celui qui jusque là était
aussi citoyen d’ailleurs va perdre son statut
d’exterritorialité. Cet animal de l’embranchement
des vertébrés et de la classe des mammifères,
apparu évolutivement dans l’histoire naturelle de la
vie, n’est plus marqué de l’intouchable mystère
sacral. Ramené dans les strictes limites de la nature, l’homme
devient objet manipulable d’un savoir et d’un pouvoir.
L’homme n’est plus que... L’humain se banalise dans
le ‘naturel’. Ce qui était sujet, avec un infini
comme profondeur, se voit jeté hors du mystère, ob-jet,
jeté devant soi, étalé en pure extériorité,
articulable, partes extra partes, simplement dans l’espace.
Les approches scientifiques, aujourd'hui, tendent à
enfermer l’homme et la matrice de sa genèse dans une
intelligibilité de 'réduction'. Vaste essai de le
ramener au plus petit dénominateur commun. Commun...
C’est-à-dire avec le reste de la nature. La différence
escamotée. L'humain désormais bouclé
dans le règne du même.
Devenu simple objet naturel de la pure extériorité
spatiale et temporelle, l’homme, aujourd’hui, ne semble
plus pouvoir se comprendre autrement qu’en bouclant la boucle
sur son immanence.

La
boucle veut se boucler elle-même en principe d’émergence
de tout. La boucle du même.
C'est-à-dire le boucle du ça.
Ainsi donc le MÊME
veut-il se boucler sur lui-même. En
absolue auto-compréhension et auto-création.
Radicalement bouclé dans la boucle. En stricte immanence. Sans
‘hors de’. Sans l’Autre ! Un univers à
l’image de l’homme qui, ayant perdu sa ressemblance avec
Dieu, n’est plus qu’à l’image de son
univers. Ce que ‘matérialisme’, aujourd’hui,
veut dire ! L’étendue infinie du ‘ça’
livré à la pure articulation responsable de toute
signification. Lorsque toute forme de verbe, ultimement, ne peut plus
se conjuguer qu’au neutre: ça se structure, ça
fonctionne, ça s’organise, ça parle...
Mais
la raison la plus profonde de l’unidimensionnalité des
sciences humaines qui ne peuvent révéler qu’une
des faces du mystère humain c’est que, de fait, elles se
constituent comme négative théologie. L’endroit
d’un envers. L’envers d’un endroit. Le refoulement
massif témoigne négativement du refoulé. Le même
crie négativement l’autre. Un vide de Dieu se remplit
étrangement de substituts inversés du divin. Là
où la totalisation schizoïde expérimente l’ultime
rétrécissement de la finitude et où elle croit
rencontrer l’absolu neutre côtoyant l’absolu néant
se situe un point décisif. Un point de rupture. Mais
d’intersection aussi. Et de symétrique inversion.

L’idéologie,
en voulant l’apprivoiser la liberté, ne peut que la
malmener. Heureusement pour un petit temps seulement. Car c’est
elle, la liberté, qui sort finalement victorieuse. Ne
fallait-il pas cultiver une singulière étroitesse de
l’intelligence pour croire le marxisme stade final de
l’évolution de l’humanité et porteur de
libération absolue ? Enfermée dans le strict
horizon du ‘même’ moniste et matérialiste,
la liberté ne peut être que pour une infinie
manipulation. C’est dans l’autre
de l’idée qu’est
la chance réelle de la liberté. Du côté du
concret absolu.
Du côté de la personne.
Le
même et l'autre
Le
dépassement de la différence et de la contradiction,
nous l'avons vu longuement par ailleurs, s'appelle 'dialectique'.
Dialectique.
dia-logos.
Le logos dans sa traversée de la différence. Il
n'y a pas de dynamique vivante s'il n'y a contradiction à surmonter,
antinomie à dépasser dialectiquement.

Un même
affirmé et posé absolument comme soi-même reste
nécessairement clos sur lui-même. A partir d’un
même clos sur lui-même, jamais rien d’autre ne peut
être. Pour qu’il puisse y avoir autre chose que le
’même’, il faut que le même se nie en tant
que ’même’ et s’affirme en s’opposant
comme autre. Mais une négation qui s’affirme est
affirmation. Une opposition qui se pose est position. L’autre
se reprend comme un même, clos sur lui-’même’.
A moins de laisser indéfiniment ouverte l’infinie
altérité de l’autre-autre.
Les
tendances profondes de notre corps et de notre esprit vont vers
l’intégration. Il n’est pas de vie sans
assimilation. Comprendre ne va pas sans étreindre les
différences. L’autre
qui refuse le giron du même
ne peut que se voir expulsé. Mille mécanismes de
défense jouent contre lui. Sans lui, pourtant, l’existence
perdrait sa dimension essentielle. Ce ‘de trop’ expose
nos certitudes et nos sécurités dans l’exode de
la liberté. A travers le risque. L’altérité,
aujourd’hui, est comme piégée par le même
Le statut d’altérité s’est inversé
historiquement. L’autre-pour-moi de la modernité a pris
le relais de moi-pour-l’autre tel qu’il se manifeste dans
l’espace judéo-chrétien où ce n’est
pas ’j’en dispose’ qui est premier mais ’il
dispose de moi’. Un clivage. Un discernement des esprits.
L’autre fait mal au même. Il ne le comble que dans la
mesure où il se fait absorber, devenant pour ainsi dire la
chose du même. La modernité s’est constituée
dans le pari d’intégrer tout l’autre, tous les
autres. Jamais l’autre n’a suscité plus d’intérêt.
Jamais l’autre n’a été recherché
aussi assidûment. Jamais l’autre n’a été
autant asservi. Par le savoir. Par le pouvoir.

La
courbure négative expose... Autour du ‘même’,
l’espace se courbe. Un règne du ‘même’
se clôt en con-sistante homéostasie. Ce qui ne joue pas
le jeu de l’identité, l’ ‘autre’ qui
sans cesse refuse de com-poser avec le ‘même’ et
qui sans cesse l’ex-pose, se voit expulsé.
Ou
bien la consistance du même qui se boucle sur lui-même en
sécurité. Ou bien la transcendance de l’autre
infiniment ouvert. L’autre
non seulement dans sa différence
horizontale – celle qui, entre in,
ex
et cum
instaure le déploiement quasi
naturel – mais dans sa différence verticale –
celle qui ouvre l’altérité absolue du trans
– où
l’humain et, à travers l’humain l’être,
se décide ultimement, clos ou ouvert, pour le même
ou pour l’autre.

Les
faits convergent nombreux. L’autre
est chance. Et c’est l’homme
qui la saisit. Déjà il y a la reproduction sexuée
qui permet l’engendrement d’une infinie diversité.
Ces chances de l’autre ne font encore que précéder
celles, beaucoup plus nombreuses encore, qui viendront de la
sexualité devenue humaine. Sans oublier celles qui tiennent à
la naissance prématurée et à la malléabilité
d’une structure toujours inachevée. Plus merveilleuses
encore toutes ces chances données par la parole et ses
possibilités culturelles permettant la création
d’altérité pratiquement infinie. Et que dire
de la temporalité historique qui, en situant l’homme
dans l’ailleurs du maintenant, l’expose, à travers
incertitude et risque, à l’aventure des rencontres. Ces
chances de l’autre sont identiquement chances du même.
Puisque sans rencontre de l’autre, le même ne peut que
rester moins que lui-même. Aucune nouveauté ne surgit du
même solitaire. Il n’existe pas de culture humaine qui ne
commence après une rencontre de grande différence.
Notre Occident s’explique-t-il autrement ?

Au
risque du conflit
L’animal
ne connaît pas la violence. Seulement l’agressivité
qui fait jouer le rapport du même
et de l’autre
dans les limites du besoin et de la
nécessité, donc en homéostasie systémique.
La violence est propre à l’homme parce qu’elle
n’existe qu’à partir de l’illimité du
désir et de la gratuité. Là où la
profonde dialectique du même et de l’autre est livrée
à l’infini. Dans l’espace humain une profonde
ambiguïté
régit le rapport du même
et de l’autre. Le même
est autre
par rapport à d’autres
mêmes.
L’autre
est même
par rapport à d’autres
autres.
Chaque homme est tour à tour en même temps même
et autre.
Par une sorte de rotation multiple de la signification et de la
désignation de l’identité et de l’altérité.
Dans un monde incroyablement divers et complexe de sujets. Chacun est
donc, sous un certain rapport, modèle et rival. Le modèle
me renvoie l’image de ma propre négativité.
L’anti-modèle me renvoie négativement l’image
de ma positivité. Le rapport de rivalité, dans un sens,
valorise par identification et néantise par différenciation,
et, dans l’autre sens, néantise par identification et
valorise par différenciation.

Entre
le même
et
l’autre
le
rapport n’est pas sans violence. Le même, en effet, ne
s’affirme que dans la négation de l’autre. Mais
sans l’autre le même n’est rien. L’autre ne
s’affirme que dans la négation du même. Mais sans
le même l’autre n’est rien. Les deux ne sont que
par fondamentale
rivalité.
L’avec
les nie. Le contre
les affirme. L’affrontement les
néantise. La négation les fait exister. Cette violence
sans laquelle aucune culture ne serait... Cette escalade de la
violence sans laquelle aucune culture ne grandirait... Quelque chose
comme une faille originelle au cœur de la matrice à
travers laquelle l’humain advient. La dramatique de l’existence
historique est ainsi tissée d’une très grande
multiplicité et d’une très grande
complexification de rapports conflictuels qui se cachent en se
manifestant et qui se manifestent en se cachant. Mais sans cette
dramatique pourrait-il y avoir le poète, le philosophe, le
dramaturge ou le mystique. Ainsi jouent les paradoxes d’une
triangulation entre Moi-même, l’Autre-plus et
l’Autre-moins. Face à l’Autre-plus, je m’identifie
comme modèle et je me différencie comme rival. L’autre
me différencie comme modèle et m’identifie comme
rival. Plus je m’identifie à lui, plus il me
différencie. Il n’est qu’en me niant. Je ne suis
qu’en l’affirmant. Face à l’Autre-moins, je
m’identifie comme rival. Et je me différencie comme
modèle. L’autre m’identifie comme modèle et
me différencie comme rival. Plus je me différencie de
lui, plus il m’identifie. Il n’est qu’en
m’affirmant. Je ne suis qu’en le niant. (cf. René
Girard)

Un
tel scenario de conflictualité est en fait multiforme
et se module dans la réalité à l’infini. A
travers l’ambiguïté essentielle des sommets du
triangle, leur fluctuation et leur rotation. En dépendance des
rencontres et de la nouveauté historique. Dans une
interactivité incessante avec d’autres triangulations et
de permutation des sommets. Un ensemble dynamique de conflictualité.
Dans cette ultime triangulation, l’ensemble dynamique de la
conflictualité humaine fonctionne de façon
exponentielle.
Une sorte de course accélérée à être-tout
qui exaspère à la fois l’identité et la
différence, l’affirmation de soi et la création
d’altérité. Fondamentalement une escalade
de la violence...
L’impérialisme
de la croissance exponentielle de
l’outilité de la modernité, par exemple, ne
doit-elle pas trouver là son essentielle motricité ?
Tant
que je ne suis pas dieu, tant
que je n’ai pas atteint l’in-différence du tout –
ou du rien – je reste écartelé dans ce rapport
fondamentalement ambivalent du même et de l’autre. Entre
tout
et rien,
un être n’est que par
identification et par différence. Le même s’identifie
à ce qui le différencie et en même temps il se
différencie de ce qui l’identifie. L’autre n’est
que par ce que je ne suis pas; il n’est pas par ce que je suis.
La multiplicité triangulaire des rivalités joue
ultimement dans une ultime triangulation où l’ensemble
de la différence
conflictuelle humaine est aux prises
avec l’in-différence
du Tout dans la
différence antagoniste avec l’in-différence
du Rien. La
violence, très fondamentalement, est
théurgique.
Exposé
à l'autre
Se voir livré à l’Autre qui se donne par grâce... Et c’est ce don, c’est cette expérience du don de l’Autre qui me crie le dépassement de tous mes possibles. Le dépassement aussi de mes impossibles. Car notre mortalité elle-même y prend sens comme exode. Mais ici s’arrête le spéculatif. L’homme est dans l’ouvert. Mais cet ouvert n’est pas simplement pour l’ouvert. Il est pour la rencontre. Ainsi donc le réel transcendant est-il en-deçà et au-delà de mes possibilités de transcender. Déjà l’Autre est. Déjà l’Autre appelle. Il n’est pas induit ni déduit mais révélé. Pour être rencontré.

La
Révélation... Un
voile se déchire. Un mystère se révèle.
L’Autre vient. L’autre,
non pas le même
tel qu’il prolifère dans
les idéologies. L’Autre vient pro-voquer, mettre en
question et bousculer. Le prophète
est son héraut. Dans la
tension entre fini et infini, le sans-forme peut ainsi prendre forme.
Le sans-image trouve son ‘icône’. Le Tout-Autre
peut dire sa proximité..
L’Alliance ex-pose le même à l’autre. Car il n’y a que l’amour ou la haine qui refusent ou acceptent de reconnaître, de rencontrer et d’accepter l’autre dans toute son altérité et de se donner ou de se refuser à lui. Là où manque le sens de l’Alliance le réel concret se trouve mangé par l’idée. Car l’idée n’est jamais que de l’ordre du même. Mais le réel déborde toujours le même du côté de l’autre. Et l’Autre dans la Bible se manifeste toujours sous les espèces de la personne. C’est-à-dire l’autre de l’idée. C’est-à-dire l’autre de l’idole. L’Alliance se vérifie à travers l’Exode. Et l’Exode marche à la rencontre d’un Vivant. Le transcender dans la Bible est une conséquence de la Transcendance qui, d’abord, se montre, appelle et conduit. Sans ce réel transcendant le transcender n’est qu’une abstraction que l’idéologie substantifie.
Le but de nos buts est
en exode.
Les choses très importantes pour nous ne sont-elles pas
toujours exposées à l’incertitude et au risque ?
Vivre. Mourir. Aimer. Créer. Entreprendre. Engendrer... Comme
si l’essentiel devait se jouer aux limites où notre
‘même’ ne peut que se rendre à l’autre
du mystère qui nous porte.
L’exode te fait quitter l’espace du même
pour courir l’aventure du côté
de l’autre.
Non pas l’autre comme simple ‘catégorie’
abstraite inoffensive encore prisonnière de la sphère
du même. Mais l’autre
comme autre avec
tout ce que cela a d’indigeste. L’autre qui fait bande à
part et refuse de se laisser apprivoiser. L’autre qui refuse
d’entrer dans le cercle de la compréhension.
L’autre qui dérange. Il lui arrive de se manifester
tantôt dans le registre euphorique tantôt dans celui de
la catastrophe. De trop et déconcertant. L’autre qui
comble ou l’autre qui crucifie. Naissance ou mort. Echec ou
réussite. Joie ou peine. Péché ou grâce...
Au beau milieu de nos établissements l’autre ne cesse de
faire irruption sous les espèces de l’inédit, de
l’imprévu, de la surprise, de la rencontre, de
l’accident, de la ‘chance’ ou de la ‘malchance
Que
serait Dieu clair et distinct comme une belle formule chimique ? En
gardant son altérité il garde son mystère et
sauve celui des êtres. Face aux idoles
devant lesquelles nous nous
prosternons il est infiniment au-delà de nos idée.
Au-delà de nos eidolos... A
son image et à sa ressemblance.
Le sans-forme prend forme. En l'homme le sans-image trouve son
'icône'.

A
travers l’histoire biblique l’autre
personnel est sans
cesse provoqué au sein de ce qui risque de se dégrader
dans l’anonymat du même. Ainsi le prophète...
l’autre qui dérange en personne. Non pas la règle
mais l’exception. Non pas le système mais la parole
vivante. Non pas le centre mais les extrêmes. Non pas la masse
mais l’unique personnel.
D.
La foi
Dieu...
L’Autre
qui ne peut se démontrer mais qui se rencontre. L’Autre
qui crée l’autre pour la réciprocité.
La
descente d’Agapè confond les érotiques
transcendances avec infiniment plus de radicalité que ne le
font les idéologiques dénonciations. Elle ramène
la seule et absolue transcendance au cœur du concret. Non plus
au-delà de l’immanence mais en-deçà. Ou
plus exactement au-delà parce que en-deçà. Ce
qui reste gratuit lorsque la structuralité est épuisée.
L’autre comme grâce. Création. Rencontre.
Sourire... Le
lieu 'natif’' de l’expérience théologale.
La Foi. L’Espérance. Agapè. Le fin fond de ton
cœur en état de grâce. C’est comme
naturellement, par ‘nature’, ‘nativement’,
‘naïvement’, tel que sorti des mains de Dieu, que le
fin fond de ton cœur est en grâce, c’est-à-dire
en Agapè. Le péché vient ensuite..La foi n’est
pas de l’ordre du ‘ce
que’,
à savoir quelque chose comme un ‘objet’ qui
pourrait se laisser saisir, comprendre ou manipuler. La foi est de
l’ordre du ‘que’.
Elle précède toute possible saisie et toute possible
compréhension. Elle ‘est’ comme l’impératif
ontologique de l’acte créationnel. Non pas constituée.
Mais constituante.
La
foi... Le
'sacré', avant ses 'ce que', dans la pureté de son
'que', est en même temps le point
d'appui et
l'espace d'accueil
de la 'foi'. Celle-ci
cependant s'en distingue comme le concret se distingue de l'abstrait
et le plein du vide. La FOI, en effet, se situe dans l'ordre de
l'accomplissement. Celui de la réalité personnelle
et inter-personnelle. Celui
du concret
absolu. Celui de la
personne
en tant que sacrée. Avec son fascinosum et son tremendum.
Rencontre de personne à personne. Engagement réciproque.
Alliance.

La
foi n’est pas ‘au bout’ d’une suite
d’articulations rationnelles. On ne tombe pas sur Dieu comme
sur une nouvelle formule explicative. La foi est ouverture
au don du sens. En
sa nudité, elle est exposée à une plénitude
infinie qui lui vient de l’Autre. L’évidence
naturelle contraint. Procédant par ‘longues chaînes
de raisons’, elle enchaîne
dans l’ordre du Même
et de la nécessité. La foi rompt les nécessités.
Elle appelle.
Dans l’ouvert de la liberté et de la gratuité.
La
foi n’est pas englobée mais englobante.
La foi n’est
pas contenue ‘dans’ nos possibilités
psychologiques ou mentales. Elle n’est pas un produit du ‘je
pense’ individuel ou collectif. Elle n’est pas logeable
dans un système d’idées.
La foi est entrée
libre dans le don gratuit du sens. Elle te situe au cœur de
l’extrême englobant. Tu te trouves en gestation dans la
matrice de l’Absolu. Baigné d’une lumière
où toute chose prend un éclairage neuf et où les
ombres elles-mêmes – avec l’ensemble du jeu des
ombres – s’expliquent. Les questions ne sont plus
absolues. Elles se posent sur fond de réponse. Aucune réponse
explicite n’est encore livrée. Mais le Sens de toute
possible réponse est déjà-donné.

Le
Sens nous est donné. L’humain
est fils de la
Parole, matrice
de l’humain. Mais quelle parole engendre quel homme ? Une
parole tautologique en résonance avec la ‘bulle’
que nous nous constituons ? Ou bien une parole venant
d’ailleurs ? Lorsque l’esprit refuse ses propres
limites et ses enfermements, il ne peut pas ne pas prendre le chemin
de la critique et de la critique
de la critique à l’infini.
Il se situe ainsi dans l’Ouvert. L’Ouvert n’est pas
d’emblée accueillant ni confortable. Cela explique sans
doute pourquoi ils sont si peu nombreux ceux qui s’y
expatrient. C’est pourtant dans l’Ouvert que le Sens se
donne. Non pas n’importe quelle signification d’agrément
ou d’utilité. Mais le Sens
du sens. Et
fondamentalement le Sens de la parole qui nous engendre humains.
Ce
Sens ne vient pas de nous. Cela
est devenu manifeste à travers toute notre précédente
recherche, Le Sens – l’absolu Sens du sens – nous
est donné.
Il vient d’ailleurs. Il vient de l’Autre. Ce don du Sens
s’appelle, dans l’espace chrétien, la révélation.
L’étymologie est parlante. Un voile se déchire.
La réalité vraie se manifeste. Non pas en continuité
logique avec nos préalables. Mais dans la rupture d’une
radicale nouveauté. De façon purement gratuite.

Le monde de
l’animal ne s’étend pas très loin au-delà
de son museau. L’homme n’est pas limité, comme
l’animal, par l‘horizon indépassable’ de son
instinct, de son ignorance ou de ses certitudes terre-à-terre.
L’homme est ouvert
sur l’infini. Il ne
saurait donc passer à côté de la question
eschatologique. Qu’est-ce qui est ‘au-delà’ ?
Qu’est-ce qui advient ‘après’ ? Après
et au-delà
des limites de l’espace et du
temps de notre condition humaine.

C'est
l'Autre qui sauve. Le salut n'est pas dans la recherche de la
plénitude de soi, ni dans la conquête du vide de cette
plénitude. Car en ces recherches et en ces conquêtes
n'est jamais visé que le ‘même’. La foi
chrétienne ne culmine pas dans l'illumination, ni dans la
béance de l'illumination, mais dans la rencontre
de l'Autre. La foi est
ouverture à une présence
et à une rencontre.
Cette rencontre célèbre l'irruption de l'Autre qui
vient par grâce. L'Autre. Et avec lui tous les autres. Ils
viennent déranger. Contre cette irruption, jouent les mille
défenses païennes en quête d'un absolu immobile,
pur et impassible. Mais tel n'est pas l'Absolu chrétien qui
s'appelle Amour. "La
distance infinie des corps aux esprits,
dit Pascal, figure
la distance infiniment plus infinie des esprits à la charité."
Une distance infiniment infinie entre les plus grandes splendeurs
auxquelles nous puissions par nous-mêmes accéder et la
gloire qui doit se manifester en nous par grâce.

La
parole prophétique signifie l’irruption de l’Autre
au beau milieu de notre existence. L’Autre qui vient –
d’extra-muros
– pro-voquer nos clôtures
pour les ouvrir à l’infini.
E.
Le sens
L’humain
est incapable de vivre hors du sens.
Or le sens n’est pas à partir de rien. Tout sens se
donne toujours à partir d’un sens englobant
plus grand et plus fondamental. Déjà
la simple possibilité de dire: “c’est absurde”
présuppose quelque chose comme une englobante possibilité
de sens. Et ultimement, le
sens du sens.
C'est-à-dire ultimement le 'pourquoi' des 'pourquoi'. Une
réponse ne peut être absolue que dans la mesure où
elle s'énonce en accord avec un englobant absolu. Quand
sommes-nous sûrs que nos réponses humaines,
même 'scientifiques', sont de cet ordre ? Nous
laissant trop souvent illusionner par notre horizon
épistémologique et pragmatique pris comme
incontournable et absolu.

L'homme
peut-il se donner à lui-même sa source chaude ? Ce
qui est remarquable c’est que toutes les cultures, à
l’exception de la culture moderne, fonctionnaient ou continuent
de fonctionner avec une source chaude puissante et avec des
accumulateurs de sens bien chargés. Source chaude puissante de
signifiants absolus: Dieu, l’Etre, le Cosmos, la Nature,
l’Ordre, les Valeurs... Accumulateurs de sens bien chargés:
la tradition-transmission d’un donné signifiant et
signifié important. Toutes ces cultures fonctionnent en
homéostasie avec l’écosystème du sens. Et
jusqu’à leur déclin, la néguentropie
signifiante défie victorieusement la fatalité
entropique de la dégradation du sens. Il s’agit ici non
pas de tel ou tel sens particulier mais du sens total, en quelque
sorte le sens du
sens, le sens de
tout sens possible, la donation radicale du sens, le champ fertile du
sens ou encore la "vitalité" du sens en
général.
Restent
quand même les 'accumulateurs'. Même
l’absurde le plus radical ne succombe pas à sa propre
logique parce que ne sont pas encore à plat les puissants
accumulateurs d’énergie sémantique. Spécialement
la judéo-chrétienne signifiance. Plus qu’elle
n’ose se l’avouer à elle-même, la modernité
fonctionne malgré tout, même par subreptice
participation, sur une formidable réserve de sens, véritable
capital d’énergie spirituelle constitué au cours
de l’histoire occidentale. Constitué notamment durant
ces longues périodes que nous avions crues obscures et qu’une
plus saine écologie du sens commence à nous faire
reconsidérer aujourd’hui.
Où
les humains ne vont-ils pas chercher le sens ? Pourquoi sur la
scène du monde les grands ‘pourquoi’ sont-ils si
absents et pourquoi le futile occupe-t-il si largement l’espace
de la scène ?
L’absurde
naît de
l’enfermement.
Lorsque les existences schizoïdes se retrouvent sans
lien avec
l’être total, sans
lien avec
la raison totale, sans
lien avec le sens
total. Reste alors l’être cassé. L’absurde
en emplit les interstices. Reste la tâche impossible de
rassembler les morceaux de la raison éclatée.

Un ébranlement
ou un bouleversement nous éjectent hors
de nos
certitudes quotidiennes. La catastrophe. L’accident. L’échec.
La mort. Le scandale... Etre expulsé du ‘milieu’
et projeté vers les ‘extrêmes’. Lorsque les
ponts sont brûlés, reste une absolue béance où
le sens peut se donner absolument. Les grandes ‘conversons’
en témoignent. Entre to
be or not to be...
A l’encontre de l’absurde, de la déraison, du
non-sens. Savoir où l’on va. Ne manquer ni de boussole
ni de référentiel. Etre paré pour affronter les
tempêtes. Une réponse au ‘pourquoi’
multiforme et en même temps unique que l’humain ne peut
pas ne pas se poser lorsqu’il prend conscience de sa condition.
Le
sens
existentiel
s'identifie avec
la raison d’exister, la raison de vivre, la raison d’être
embarqué. Au-delà de son acception simplement
abstraite et intellectuelle, il faut lui rendre toutes ses dimensions
concrètes.
Par analogie avec ce qui rend possible la vie déjà
simplement biologique, l'étymologie dévoile des
pertinences. Ainsi entre l’esprit et l’air. Spiritus.
Spirare. Respirer. L’air de l’inspire et de l’expire.
L’air que, sous peine d’asphyxie, les corps respirent...
L’air que l’âme et l’esprit respirent... Le
souffle chargé d’énergie spirituelle. Le souffle
de l’esprit.
Le sens est le souffle
de
la
parole.
Une parole qui, sans cesse, reprend son souffle pour ne pas
s’essouffler. Nous verrons, au Volume II, que l’homme est
fils de la parole. La parole par excellence est donc matrice de
l’humain. Et le sens en sa plénitude peut être dit
souffle
de
la
parole
humanisante.

Le
sens qui donne sens.
Le sens qui
proteste contre l’absurde. Le sens qui résiste au
non-sens. Le sens qui ouvre les horizons. Le sens qui met en
perspective. Le sens qui rassemble ce qui est dispersé et
disperse ce qui s’agglutine. Le sens qui libère les
‘pourquoi ?’ de l’angoisse. Le sens qui
affecte d’un ‘plus’ le verbe être. Le sens
qui crève les cercles vicieux. Le sens qui fait que les
raisons se tiennent et s’entretiennent. Le sens qui lit entre
les lignes. Le sens qui met en transparence. Le sens qui ne perd pas
l’humour. Le sens
du sens surgit dans
la béance. Entre d'extrêmes antagonismes irréductibles.
A travers l'indécidé qui provoque la
décision.

Dis-moi
le sens
englobant derrière
les multiples sens englobés qui
régissent ton existence concrète.
C'est-à-dire l'espace
total de la 'maison du sens' que
tu habites et qui te donne ultimement le souffle pour vivre et
pour survivre. Les différents niveaux de sens s’emboîtent.
Un ‘pourquoi’ n’est pas forcément l’ultime
‘pourquoi’. Il reste encore et encore un pourquoi du
pourquoi. Chaque sens constitué vit ainsi par grâce d'un
sens constituant.
Il se donne dans l'espace
d’un sens plus grand et plus fondamental qui l'englobe et le
porte. Ce sens constituant est tellement discret qu’il ne se
manifeste pas habituellement en pleine lumière. Il est comme
l'âme dans un corps. Il reste toujours pauvre face à la
richesse des sens constitués.

L'extrême
englobant du sens ne
peut ultimement que se confondre avec Dieu. Si Dieu était un
‘ce que’
qu’on peut définir
et comprendre, il relèverait du même ordre que n’importe
quel ‘objet’ de connaissance ou d'action. En tant
qu’objet de ‘science’, il se trouverait quelque
part le long ou au bout d’une ‘longue chaîne de
raisons’. Une telle compréhension
serait sous le signe de la nécessité logique. Elle
s’imposerait à n’importe quel esprit utilisant la
bonne méthode. Mais Dieu n’est pas un ‘ce que’
objectivable. Sous peine de se nier comme Dieu, il ne peut être
qu’absolu non-objet. Pur ‘Que’ sans ‘ce que’.
Donc in-saisissable,
in-compréhensible,
proprement im-pensable.
L’ultime sens englobant, le sens
du sens, reste
extrême béance.
Sans ‘ce que’. Simplement QUE
– qu’il
y ait du sens, que
ne soit pas absolument le
non-sens... – l’acte
d’être même du
sens, sans contenu et possibilité absolue de tout ‘ce
que'
Les concepts
essentiels de notre condition peuvent se diviser en deux classes
selon qu’ils sont ‘clos’ ou ‘ouverts’.
Les premiers nous permettent de devenir ‘maîtres et
possesseurs’. Ils tendent vers un minimum de sens et un maximum
de puissance. Les seconds nous ex-posent et nous livrent à
l’infinie béance. Ils tendent vers un maximum de sens et
nous laissent avec un minimum de pouvoir. Le sens existentiel de
l’humain se cherche à travers des concepts d’extrême
béance comme Dieu, l’être, l’éternité,
la facticité, l’existence, la mort, l’amour, la
liberté, le mal... Concepts ‘incontournables’ au
sens premier du terme. On ne peut en faire le tour. On ne peut
proprement les com-prendre (cum-prehendere: étreindre, saisir
ensemble).
Dis-moi ton puits froid et je te dirai la force qui
t’habite. La 'source chaude' reste stérile tant
qu'elle ne rencontre pas, en face d'elle, un 'puits froid'. Car
l'énergie est fille de la différence
de potentiel entre
les deux.

Béant sur un
‘ailleurs’. Béant sur une éternité.
Béant sur un autre ordre. Béant sur un ‘pourquoi’
infini. Béant sur un exode incessant. Béant sur une
gratuité absolue. Le sens est d’autant plus en béance
qu’il est plus englobant et plus constituant. L’extrême
sens est extrême béance. L’absence de
Dieu en témoigne.
Terrien
spirituel
Le
terrien est le contraire de l’idéologue. Il est
responsable. Il a le sens des racines. Il a l’instinct du sol.
Il se mesure à la résistance des éléments.
Il ne sous-estime jamais les concrètes médiations. Il
recommence toujours avec opiniâtreté. Grande est la
méfiance du terrien spirituel devant ce qui plane. Les choses
‘dans le vent’ lui semblent sans poids. Il mesure l’abîme
entre l’intention et la réalisation. Sa critique se
nourrit d’existence plus que d’énoncés.
L’idée, pour lui, est outil. Et l’outil se juge à
sa capacité de transformer le réel. Ne pèsent à
ses yeux que les mots incarnés. Le terrien spirituel sait
qu’il suffit d’une minute de grêle pour anéantir
l’effort d’une année, d’un moment de folie
pour déchirer ce qui a été précieusement
tissé durant des siècles. Il respecte trop le long
travail engagé en toute construction pour succomber aux joies
faciles de la destruction. Le terrien spirituel a longuement appris à
planter avant de récolter. Il a le sens des longs travaux
préliminaires, des lentes germinations hivernales et des
patientes maturations. Il accepte de semer dans les larmes avec
l’espoir de moissonner en chantant. L’humour habite le
terrien spirituel. Il lui faut la distance pour être. Les
signes des temps ne sont pas pour le confirmer mais pour le
provoquer. Il a la sagesse des rythmes qui le dépassent. Sa
parole est fruit de silence.
Gratuité
L’outil
préhistorique de l’Acheuléen qu’on appelle
‘amande’ est d’emblée un caillou différent
des autres galets de la nature. Il est ‘signe’ de
culture, signe d’humanité. Il a été
incontestablement fabriqué en vue d’une utilité
technique. Sa forme d’outil s’impose en quelque sorte de
façon logique; elle s’explique, se justifie et se
comprend en fonction de son utilité même. Cette forme
pourrait n’être que cela. En fait elle est beaucoup plus.
Cette forme en ‘goutte d’eau’ est harmonieuse. Elle
est belle. Ce plus est là comme ça, pour rien, pour le
plaisir, gratuitement. Ce mystérieux plus est à partir
d’un moins. Il vient dans la béance de l’utile,
inutile. Il vient dans la négation. Il vient dans la
différence. Il vient de surcroît. Il est gratuit,
c’est-à-dire que sa valeur est ailleurs.
L’humain
ne se manifeste jamais sans cette dimension de gratuité par
laquelle un autre plus émerge, dans la rupture, au creux d’une
béance. Là où la logique ne boucle plus sa
clôture mais laisse jubiler le logos. Dire autrement
l’indicible. Poïésis. Grâce. Cette béance
du monde, cette gratuité béante au cœur de la
nécessité, désigne à sa manière
l’universelle sacralité
Etat
de grâce
Cette
expression – l’expression seulement ou aussi la réalité ?
– nous a malheureusement quitté pour d’autres
rives. Et c’est infiniment dommage ! Les meilleures choses
nous sont ainsi ravies lorsque nous n'y croyons plus assez.
Récupérées par les politiques en simple
extériorité. Nous l'avons perdue de vue dès lors
que, séduits par les superficies, les profondeurs divines en
nous se sont estompées. Il nous faut retrouver la saveur des
choses essentielles. L'Etat de grâce. Non pas une abstraction
théorique. Mais une réalité qui s’expérimente.
Lorsque l’Esprit au fond de toi-même ne cesse de crier ta
divine filiation de grâce. Lorsqu’au fin fond de ton
‘cœur’ déborde l’Agapè de Dieu.
La grâce qui ne se contente pas de passer mais qui demeure en
permanence. Elisant domicile en toi. Un ‘état’. Un
état de divine météorologie. Comme ailleurs il
vente ou il fait beau, ici ‘il
fait Dieu’ !
A
l’extrême opposé de l’état de grâce,
il y a l’état
de nature.
C’est
notre état ‘naturel’. Faut-il remonter à
Hobbes pour le déceler derrière les masques et les
travestis du ‘civilisé’ que nous prétendons
être ? Il suffit d’être lucides sur nos
réflexes élémentaires dominés par ce
‘struggle for life’ sans lequel la vie biologique ne
serait pas. Les ‘péchés capitaux’, jadis,
les mettaient pourtant en singulière lumière. Pourquoi
les avons-nous oubliées ? Evacue la grâce...
alors prolifère la frustration. Lorsque nous perdons l’état
de grâce nous retombons dans l’état de nature
beaucoup plus vite que nous croyons, livrés à nos
férocités conscientes et surtout inconscientes. Avec le
souci de nous rendre sortables tout en désespérant de
ne jamais trouver le cosmétique qu’il nous faut pour
cela.
Une
maison en état de grâce
La
tentation est permanente de ne considérer la maison de
l’humain que dans son état
de nature. Or elle
n’est pleinement accomplie que dans son état
de grâce. Le
grand oïkos,
notre grande ‘maison’ d'humanité, appelle une
vraie éco-logie.
Une écologie
de toute
la maison de l’humain et
de la maison de tout
l’humain.
Pourquoi l’humain n’arrive-t-il pas à se
réconcilier avec l’humain ? Pourquoi toutes nos
idéologies optimistes finissent-elles par se retrouver si
lamentablement dans les poubelles de l’histoire ? Une
réponse sans cesse insiste. Et elle est seule à
résister à sa négation. Elle crie la raison de
l’échec et l’urgence d’une conversion.
L’humain n’est pas à partir de lui-même,
clos en lui-même. L'humain est à
partir de...
Toujours, déjà,
à partir de... A partir de l’Autre. Nous n’existons
authentiquement ‘humains’ que dans une maison en état
de grâce.
Le
péché contre l’écologie de la grâce
est identiquement
péché contre l’Esprit. Un péché
contre la vérité
de notre condition humaine. Ce
péché se confond avec le péché du monde.
C’est, en effet, par péché que la nature se
constitue en autonomie opposée à la grâce.
Lorsqu’elle se boucle sur elle-même et qu’elle
résiste à sa transparence. Lorsqu’elle refuse de
se laisser transfigurer par la gloire des enfants de Dieu qui doit se
révéler à travers elle. Lorsque l’humain
se laisse prendre aux mirages de l’originel tentateur. Rompez
la grande Alliance. Prenez votre autonomie. Bouclez votre monde sur
lui-même. Devenez ‘maîtres et possesseurs’ de
vos possibles. “Vous serez comme des dieux !”.L’histoire,
depuis, ne cesse de se le répéter à elle-même.
Et cette redondance donne la clé de bien des mystère de
notre état. Aux commencements il n’en avait pas été
ainsi puisque tout débordait de la surabondance d’Agapè.
Aux aboutissements il n’en sera pas ainsi puisque tout
s’harmonisera dans le plérôme du Christ.
a u t r e s s e c t i o n s
1 - Le mystère de l'humain
2 - Béance sacrale
3 - Réalité spirituelle
4 - Intériorité personnelle
5 - Tu dois être humain
6 - La descente mystique
7 - La traversée de la différence
8 - Le clos et l'ouvert
9 - En alliance