
Infini espace de la différence. L’homme est l’être
en exode qui ouvre à l’infini un espace de la
différence. Il est un animal différentiel
instaurateur de béance dans la plénitude d’un
donné-nature et sans cesse pro-voqué à combler
cette béance tout en instaurant continuellement de nouvelles
béances dans tous les comblements eux-mêmes. L’homme
est l’être en exode qui risque l’autre dans
l’incessante négation du même. Libérant
la différence. Etreignant la différence. Dépassant
la différence.

Béance.
Un plein infini remplirait
tout l'espace et ne laisserait sa chance à rien d'autre. La
possibilité de nouveauté et partant de création
ne se trouve qu'à travers les vides. L’essentiel advient
là où il n’y a rien. Il surgit dans la béance
comme la beauté du Parthénon ou le regard d’un
visage... Parler, c’est faire être une présence à
travers son absence. La parole ne dit que dans la faille des
compacités. L’essentiel se dit entre les mots. Un texte
parle entre les lignes... L’homme est ce
vivant qui vit dans l’exode à travers sa béance.
En chemin. Vers l’Autre. Ainsi donc, avant les valeurs
constituées du nouveau monde de l’humain, il y a la
béance constituante, dialectiquement constituante, de
cette nouvelle création.
Béant
sur un autre ordre. L’humain,
l’humain authentique, est ailleurs, plus loin, plus profond que
les faciles superficies dans lesquelles nous risquons sans cesse de
le cantonner. L’ordre du ‘même’ n’épuise
pas, et de loin, la totalité. L’humain est béant
sur un ordre qui
n’est pas celui des évidences quotidiennes qui règnent
en superficie. Là, les euphories vont au maximum d’être,
d’avoir et de paraître. En profondeur, par contre,
s’ouvre l’infini ordre de la béance. Ici
d’autres ‘valeurs’ ont cours. Le non-être, le
non-avoir, le non-paraître. Cet ordre de la béance
n’est pas immédiatement accessible. Pour s’y
retrouver quelque peu, il faut quelque chose comme une ‘conversion’
préalable. C’est alors que, derrière un ‘vide’
infini, s’appréhende, en creux, quasi par la négative,
une infinie plénitude. De l’ordre de la béance,
nous pouvons avoir une expérience.
Atravers la destruction des constructions. La béance ne
peut être que le propre de l'esprit. La matière, en
effet, fonctionne en bouchant les trous. Il est vrai que rien
n’existe concrètement qui ne soit ’construit’,
de l’atome aux formes les plus complexes de la vie, de la
pierre éclatée de l’homme préhistorique
aux prouesses de la technique avancée, des premiers
balbutiements du langage aux plus sublimes paroles poétiques
ou mystiques. Tout est articulé, désarticulé,
réarticulé, structuré-ensemble, construit.
Pourtant l’essentiel humain surgit à travers la
destruction des
constructions. Il n’est pas en continuité mais en
rupture. Il advient du côté de l’autre.

Matière
? Déjà le concept de matière –
c'est-à-dire la 'matière' telle que reprise et comprise
par l'esprit – ne renvoie-t-il pas au-delà de
lui-même ? Materia. Mater. Ce ‘à
partir de quoi’ tout est construit. Mais qu’est
finalement ce ‘à-partir-de-quoi’ ? La matière
d’une table, par exemple, c’est le bois avec lequel le
menuisier ‘construit’ la table. Mais le bois lui-même
n’est-il pas déjà ‘construit’ ?
Quelle est donc la ‘matière' du bois ? Une réponse
possible: ce sont les
‘fibres ligneuses’.
Mais quelle est la matière de ces
fibres ? Un recours aux
sciences devient inévitable. Le biologiste répondra que
ce sont des grosses molécules de cellulose. Quelle est la
matière des molécules de cellulose ? Le chimiste
répondra que ce sont les atomes de carbone, d’hydrogène
et d’oxygène. Quelle est la matière des atomes de
carbone ? Le physicien répondra que ce sont les
particules atomiques. Quelle est la matière des particules ?
Le microphysicien hésitera. Peut-être parlera-t-il de
‘grains d’énergie’, de ‘charges
électriques’, de ‘champs’, de ‘quanta’,
de ‘quarks’, de ‘particules de charme’...
Autant de désignations qui couvrent des formules de type
mathématique. On est finalement très loin de la
'matière' au sens vulgaire ! Le 'trou noir' peut être
paradigme. Si déjà dans la simple ‘matière’
se cachent et se révèlent en même temps d’étonnantes béances...

Le
1% restant. L’intelligibilité
naturaliste qui se veut être en stricte continuité avec
le même peut
avoir raison à 99%. Le stupéfiant c’est le 1%
restant. Du côté de l’autre. Un petit
reste qui pourtant ouvre un infini d’espérance. Une
faible voix prophétique émerge sur les vastes étendues
où prolifère le ‘ça’. Elle ose
commencer par dire ‘je’. Petit David face au géant
Goliath. Cet apparent 'rien' de l’esprit cache et
révèle en même temps une autre plénitude.
La béance n’est pas ‘néant’ de part
en part; elle est sur fond d’être. Le ‘non’
de l’esprit n’est pas négation absolue; il est sur
fond d’un ‘oui’ plus fondamental et plus
originaire.
L'esprit
est là où il n’est pas. Il
n'est pas dans un plein mais
dans un vide. Un vide qui traverse un plein. L'esprit est
béance. Il ne se ‘définit’ pas. N’est
jamais définissable que le ‘ce que’ d’une
essence substantielle. Mais le ‘ce que’
de l’esprit demeure évanescent.
Il reste le ‘que’ béantde l’acte de son surgissement.

Dans
la béance de la matière. ll est heureux qu’on
n’ait jamais découvert l’esprit à la pointe
d’un scalpel. L’esprit ne vient que dans la béance
de la matière. Comme une négation au cœur de
l’affirmation. Comme une critique au sein des consistances.
Comme une question dans le concert des réponses. Comme un
humour au beau milieu du sérieux des certitudes. Et si le
spécifique humain advenait par autre chose qu'un 'ingrédient'
? L'essentiel de l'humain semble bien émerger à travers
un ‘non’. Tous les naturalismes du monde voudraient
juguler ce scandaleux ‘non’ et le ramener à la
raison du ‘oui’ naturel. Ainsi les structuralismes...

Retentissement
d'un 'non'. L’espace matriciel du spécifique
humain s’ouvre dans la béance du donné simplement
naturel. Cette béance n’est pas vide mais riche d’autre
chose. Comme si un ‘non’ y retentissait et y protestait.
Et cette protestation témoigne qu’une telle négativité
est constructrice. A travers elle, se parle l’autre. Cette
béance est comme porteuse d’une fonction originaire,
négatrice de ce qui est et instauratrice de ce qui doit être.
La chose niée pour que soit la forme. L’objet nié
pour qu’apparaisse la fonction. Le fait nié pour que
puisse être la loi. Un tel espace est béant sur
une infinité de nouvelles possibilités. Mais cette
béance est en même temps organisatrice. L’espace
est activement ‘formant’, informant, structurant,
systémisant, organisant. Il régit pratiquement et
théoriquement le spécifique humain depuis ses formes
les plus élémentaires et les plus originelles jusqu’aux
plus élaborées. A partir d’un même et
unique processus fondamental, des chemins divers s’ouvrent.
Fils
de la béance. L’animal
est rejeton de la plénitude du
donné naturel. Il n’en est pas ainsi de la spécificité
humaine. Celle-ci relève d’un radical autre ordre,
l’ordre des esprits, qui n’est pas enfant du plein mais
fils du vide. Ce paradoxe risque d'être insoutenable.
Pourtant sans lui ne passe-t-on pas à côté de
l'humain ?

Un
animal 'moins'. Il pourrait sembler normal que le couronnement
du règne biologique, l’homme, soit un animal ‘plus’
quelque chose. Nos réflexes physicalistes et substantialistes
ne valorisent que le plein. Comme si l’essentiel consistait
dans l’accumulation quantitative. Il faut oser le paradoxe.
L’homme est un animal 'moins' quelque chose. L’homme est
un animal qui existe dans le vide de
son animalité.
L’animal est sans doute trop
plein d’animalité
pour être béant sur
l’esprit... Accéder à un ordre supérieur
implique l’immense traversée d’un vide.
L’homme, lui, ne cesse de l’expérimenter de mille
manières. Pourquoi le chimpanzé ne
s’humanise-t-il pas ? Bien des ‘causes’,
physiques ou sociologiques, sont tour à tour avancées
pour rendre raison de l’émergence du spécifique
humain. Prises une à une, ces ‘causes’ peuvent se
trouver aussi bien chez tel ou tel vivant sans que pour autant leur
présence s’accompagne d’humanisation.
L’extraordinaire socialisation des termites ? L’enfance
très prolongée du lapin ? Le poids relatif de
l’encéphale du ouistiti, deux fois supérieur à
celui de l’homme ? Il n’est pas évident
que ce qui à l’origine distingue l’homme des
autres mammifères anthropoïdes tienne dans un ‘plus’.
Comme s’il manquait quelque chose au singe pour devenir homme.
C’est plutôt le contraire qui a des chances d’être
vrai. C’est en son manque que l’homme est devenu homme.
C’est au creux de sa béance qu’a pu surgir
l’humain. Ensuite le ‘plus’ peut venir par
surcroît.

Entre.
La pensée n’est pas dans les neurones ni dans le
synapses. Elle surgit entre. La parole dit dans les
interstices du
langage. Elle vient dans la déchirure des textures. Elle
s’évade du texte. Elle dit dans l’ouvert. Elle se
fait ellipse. Métaphore. Allégorie...
Le
sens est en béance. Le
sens est d’autant plus en béance qu’il est plus
englobant et plus constituant. L’extrême sens est extrême
béance. L’absence de Dieu en témoigne. Les
concepts essentiels de notre condition peuvent se diviser en deux
classes selon qu’ils sont ‘clos’ ou ‘ouverts’.
Les premiers nous permettent de devenir ‘maîtres et
possesseurs’. Ils tendent vers un minimum de sens et un maximum
de puissance. Les seconds nous ex-posent et nous livrent à
l’infinie béance. Ils tendent vers un maximum de sens et
nous laissent avec un minimum de pouvoir. Le sens existentiel
de l’humain se cherche à travers des concepts d’extrême
béance comme Dieu, l’être, l’éternité,
la facticité, l’existence, la mort, l’amour, la
liberté, le mal... Concepts ‘incontournables’ au
sens premier du terme. On ne peut en faire le tour. On ne peut
proprement les com-prendre (cum-prehendere: étreindre, saisir
ensemble). L’extrême labilité du sens existentiel,
sa béance, sa ‘faiblesse’, renvoient vers la
‘force’ d’un autre ordre. Non pas en continuité
mais en rupture. A travers incertitude et risque s’ouvre ainsi
l’espace du pari. C’est là que l’authentique
humain se décide.
Entre
les lignes. Le sens se dit dans la béance. Entre
les mots. Entre les lignes... La parole vivante dit dans la
faille des compacités. Elle dit dans la destruction des
structures. Elle dit dans l’ouvert des clôtures. Elle dit
dans la question. Elle dit l’autre. Parler c’est faire
être une présence à travers son absence. Parler
c’est manifester du sens à travers des signes. Le signe
est essentiellement une chose ouverte à son autre. Symbole au
sens premier du mot. Le signe n’est pas par lui-même,
dans sa clôture. Il n’est que dans et par l’intention
de signifier. Lieu-tenant de l’autre. En son absence. Parler
c’est traduire intentionnellement des significations. Articuler
du possible signifiant pour signifier. Articuler, désarticuler,
réarticuler le sens à travers les médiations
spatio-temporelles. L’homme est le démiurge des
significations. Il n’en est pas cependant le créateur
absolu. Et il n’en peut devenir absolument le ’maître
et le possesseur’. Au-delà des signifiants en sa
maîtrise il y a des signifiés qui le transcendent.
Matrice du spécifique humain, la parole, loin de pouvoir
s’enfermer en schizo-logie, n’est féconde que
grâce au souffle qui lui vient d’ailleurs.

Nous
parlons dans la béance. C’est
le vide qui nous fait être. Nous ne parlerions pas si nous
étions pleins. C’est la distance qui nous fait être.
nous ne parlerions pas si nous ne pouvions ‘décoller’.
C’est l’altérité qui nous fait être.
Nous ne parlerions pas si nous n’étions que ce que nous
sommes. L’animal est trop plein d’animalité pour
parler. C’est la béance qui instaure en nous la
possibilité du logos. Cela commence concrètementpar le pouvoir de questionner, c’est-à-dire la
formidable capacité de briser la compacité d’un
monde pour y faire surgir l’émerveillement du sens.
Miracle congénital de la parole que cette incroyable
possibilité du plus petit ‘pourquoi ?’.
L’animal en est radicalement incapable. Le petit enfant y
accède de plein droit. C’est au creux de l’être
que surgit la question. C’est dans la béance des
réponses que le questionnement rebondit. C’est dans le
partage des questions que le dialogue s’instaure. Nous sommes
capables de communier infiniment dans la parole parce que nous sommes
ouverts à l’infini.
Aucune signification ne peut
naître sans brisure. Signifier, c’est faire surgir au
cœur même du donné naturel, poser, donc opposer,
des signes, des symboles. Sumbolon, sumballein, mettre ensemble. Les
deux moitiés dispersées du tesson brisé qui,
mises ensemble, correspondent et se correspondent, devenant signe de
reconnaissance. Rupture, dispersion et réunion. Déploiement
et reprise. Distance et rassemblement. Différence et réunion
dans l’identité. Le symbole est
d’abord un ‘quelque chose’ pris du sein de la
nature. A la limite, n’importe quel ‘objet’ ou même
n’importe quelle partie d’objet. Tout dans le donné
naturel a ‘vocation’ de devenir symbole. Mais il le faut
briser. L’objet devient ‘inutile’; il est bon à
être jeté. Mais c’est là qu’il
devient intéressant pour l’homme ! N’est-ce
pas une conduite étrange – étrangère à
la nature – de donner ainsi valeur à un objet brisé ?
Mais cette valeur est ailleurs. Elle est autre. Elle est nouvelle.
Elle est différente. Et cette différence, c’est
la signification.
Dans la rupture de ce-qui-est, autre chose
devient possible. Ce caillou-que-voici est rompu en tant que
pierraille et devient, éclaté, outil-qui-tranche. Et en
même temps, il peut devenir tout outil et outilité à
l’infini. Un infini possible ! Que n’a-t-on pas fait
avec la pierre depuis son premier éclatement ? L’homme
seul est capable de cette rupture. Trouver cet éclatement dans
la nature est le signe manifeste de présence d’humanité.
Etre capable de percevoir ce caillou, ou cette branche d’arbre,
ou n’importe quoi, à la fois comme ce-qui-est et comme
ce-qui-peut-être-différent. Introduire la distance.
Donner corps à la différence. Livrer cette différence
à l’articulation manuelle ou intellectuelle. Faire
signe. Faire du signe. Tout peut devenir signe. Tout même
s’ouvre ainsi autre. Cette fondamentale ouverture est
possibilité symbolique.

Symbole.
Parler c’est traverser in-finiment le champ symbolique.
L’animal n’accède pas à la parole parce que
le signe reste prisonnier de la chose, de la situation, des liens...
L’homme parle grâce au signe libéré, dans
l’exode hors d’un monde bouclé en sa
compacité. L’ouvert crucifie le sérieux de
tout discours et renvoie la parole à l’ailleurs
d’elle-même. Reste un dire à la limite. Allégorie.
Parabole. Poème. Avec le symbole comme
signifiant. Symbole. Du grec syn-balein. Rapprocher. Mettre
ensemble. Les deux morceaux d’un tesson brisé qui, en
‘collant’ parfaitement ensemble, prouvent une identité.
Chaque moitié symbolique est ainsi béante sur l’autre
moitié. Le sens, fondamentalement, se donne à travers
la différence de ses deux moitiés symboliques. L’homme
symbole de l’Autre. C’est-à-dire sa moitié
visible qui ne cesse d’appeler l’autre moitié,
invisible...
Béance
de l'univocité. Tout objet, tout phénomène,
tout geste, peut devenir signe. Il accède à la
signification en perdant son univocité
d’être-simplement-ce-qu’il-est. Dans la mesure où
il commence à manifester autre chose dans la rupture du lien
naturel qui le lie à du ‘ceci’ particulier. C’est
justement dans la béance de cette univocité que s’ouvre
la possibilité humaine de créer des liens nouveaux à
l’infini. Non pas création de matérialité
nouvelle mais de liaisons nouvelles au cœur de la matérialité
donnée. Désormais entre signifiant et signifié
ne règne plus la nécessité mais la liberté.
Et cette liberté ne choisit pas seulement le signifiant et le
signifié mais choisit surtout le lien de n’importe quel
signifiant avec n’importe quel signifié. Désormais
est ouvert le chemin infini de la création de signes et de
signes de signes. Un monde nouveau, non plus simplement donné,
nature, mais qui se donne, culture.
Eros.
Cela commence avec éros en son sens le plus large. Le
dynamisme tendanciel qui s’identifie à la vie en son
multiple foisonnement et en sa prolixe différenciation. Cet
éros est, comme l’a admirablement perçu Platon,
fils d’abondance et de pauvreté, fils d’un plein
et d’un vide. Plus s’étreignent une richesse et
une béance, plus grand devient éros. Chez
l’animal, le manque est à la mesure de la possible
satiété. Le monde suffit à éros. Chez
l’homme, la disproportion se fait croissante. L’abondance
déborde et la béance se creuse. Le monde ne peut jamais
être à la mesure de la démesure d’éros.
Le ‘il y a’ du simplement donné ne suffit plus
pour loger éros en sa béance. Un espace nouveau s’ouvre
à la démesure humaine. En continuité et en
rupture avec la nature. L’animal vit ces dimensions
tendancielles de son être simplement sur le mode indicatif.
Pour l’homme, par contre, cet indicatif reste béant de
la distance du non. L’homme se différencie d’avec
le reste de l’animalité dans et à travers cette
distance. Désormais toute la dynamique physico-biologique va
se reprendre différente dans cette distance. Elle va
surtout jouer symboliquement.
La
valeur. La valeur n’est pas fille de l’identité
mais de la différence. La coïncidence ne désire
pas. Tant qu’elle abonde, l’eau reste sans valeur.
Celle-ci croît à l'infini pour l’assoiffé
du désert. Les distances seules nourrissent les nostalgies. Un
objet n’est désirable que dans son absence ou par sa
perte menacée. Courir après une chose la rend plus
désirable encore. La conquête décuple sa valeur.
Ce qui ‘vaut’ émerge d’une béance. La
valeur advient dans la négation de l’indifférence.
Elle surgit avec la différence. Un caillou au bord du chemin.
Il est là, ‘quelconque’ et insignifiant jusqu’au
moment où l’archéologue le découvre comme
un vestige important. Il ne prend valeur qu’une fois sorti
de son in-différence et situé dans la différence.
Telle parole te ‘dit’. Elle sort du brouhaha de
l’indifférence. Elle prend valeur. Le démiurge
d’une telle transmutation ? Le regard humain, l’écoute
humaine, c’est-à-dire le grand ‘différenciateur’
que nous pouvons aussi appeler esprit.

Un
animal insatiable. Surgi
‘entre les lignes’, comment l’homme peut-il se
retrouver chez lui dans le texte de la nature ? Cet animal
frustré est insatiable. Il
n’y a d’assez pour
le désir que dans l’immédiateté primaire.
Il n’y a d’assez que dans un bref instant ou bien dans
l’abrutissement. L’instant suivant crie encore !
Le désir humain est insatiable. N’est-ce pas précisément
dans cet ‘insatiable’, dans cette béance du désir,
que la valeur prend valeur ? Paradoxe d’une autre
abondance qui n’est pas sans fondamentale indigence.

Exister. Entre
ce que sont les
choses et le fait qu’elles
soient. Le ‘ce que’ – ce qu’est
un cercle, par exemple, – s’explique et se définit.
On peut le déduire et le réduire. Il est en quelque
sorte logiquement nécessaire une fois donnée sa
définition. Le ‘que’, au contraire, ne s’explique
ni ne se définit. Il est ‘là’. Logiquement
extra-vagant. Exister, c’est surgir en rupture. Gratuitement.
Tout questionnement sur l’exister reste donc comme suspendu sur
cette incontournable béance qui
peut s’appeler ‘facticité’ ou ‘contingence’.
Contingence.
Depuis toujours les religions, les philosophies, les sciences
ne témoignent-elles pas de l’héroïque effort
de l’homme pour nier la contingence ? Et pourtant, au
‘sérieux’ déterministe qui veut tout
prévoir et tout comprendre, répond l’ironie
de l’événement
qui ne cesse d’ad-venir, sans préavis et
incompréhensible, dans la béance des constructions. Là
où le sol de l’être se dérobe. Reste ce qui
refuse de se laisser intégrer dans la cohérence des
essences et des structures. Reste ce qui pourrait ne pas être.
Cela est de l’ordre de l’acte
gratuit. Cela surgit aux antipodes de
la nécessité qui
ne peut pas ne pas boucler le même sur
lui-même. La contingence livre à l’autre.
Nous ne cessons de côtoyer le ‘hasard’.
C’est à la liberté qu’il revient de lui
donner un nom. Pourquoi le hasard ne serait-il pas l’espace des
infinies rencontres de grâce ? L’espace de jeu de
cette Sagesse divine qui aime tant jouer avec les enfants des
hommes... La raison ne finit jamais de faire le tour de son même.
Il reste toujours de l’autre. Incontournable. De trop.
Quelque chose qui est de l’ordre de la contingence. Un espace
de gratuité. L’espace de liberté où se
décide notre essentiel.
Dans
l'abrupt de la verticale béance. L’homme
n’existe que dans l’abrupt de la verticale béance
où l’Abîme appelle... Il ne peut y avoir
d’humanité vraie sans cet appel. Même si personne
ne l’écoutait, même si personne ne l’entendait,
il n’en serait pas moins la fondamentale et constitutive
dimension de l’humain. L’homme, simplement,
inconsciemment ou consciemment, se constituerait en négative
inversion contre lui. Personne ne pourrait savoir quel animal l’homme
serait sans lui. Avec lui, et à partir de lui seulement, est
aussi donnée la possibilité de ne l’écouter
point. Dans la réciprocité de l’appel et de la
réponse fait irruption l’originaire liberté et
l’originaire parole du spécifique humain.

Vers
l'autre. Les
‘sciences’ dites ‘humaines’ ne se
nouent-elles pas en mécanisme de défense de l’homme
schizoïde bouclé sur lui-même ? La masse du
‘même’ se reprend ainsi en gnostique clôture
et s’accumule en con-sistance de phénoménale
positivité. L’humain se piège lui-même en
tautologique totalisation. Dans cette ‘circonscription’,
il ne reste au télos que la finitude et à l’archè
l’entropique rétrécissement de la réduction.
Double impasse de l’humain piégé en sa clôture.
Un tel enfermement peut désespérer de ses ouvertures
mais ne peut pas infiniment réprimer la question. Et
l’irrépressible question, de mille manières
formulée et de mille manières refoulée, pourrait
se formuler ainsi: cette impasse est-elle totale ou bien lui
reste-t-il, malgré tout, même subrepticement, l’ouvert
d’un ailleurs ? Mais la raison la plus profonde de
l’unidimensionnalité des sciences humaines qui ne
peuvent révéler qu’une des faces du mystère
humain c’est que, de fait, elles se constituent comme négative
théologie. L’endroit d’un
envers. L’envers d’un
endroit. Un vide de Dieu se remplit étrangement de substituts
inversés du divin. Un refoulement massif témoigne
négativement du refoulé. Le ‘même’
crie négativement l’autre, là-même où
la totalisation schizoïde expérimente l’ultime
rétrécissement de la finitude et où elle croit
rencontrer l’absolu neutre côtoyant l’absolu néant.
Un point de rupture. D’intersection aussi. Et de symétrique
inversion.

En
verticale béance. Homme, qui es-tu donc pour que Dieu
puisse tomber en toi ? Qui es-tu donc pour que tu puisses tomber
en Dieu ? Qui es-tu donc pour que l’Agapè de Dieu
puisse être répandu en toi ? Tu es béance
béante sur
un infini. Il est à craindre qu’ici nos
évidences contemporaines ne puissent plus suivre. Ne
tablent-elles pas sur la radicale finitude, la stricte
immanence et la
totale clôture de
l’humain ? Reste un ‘je’, simplement virtuel,
apparition épiphénoménale d’un ‘ça’
logé en cul de sac. Le ‘ça désire’
des pulsions biologiques. Le ‘ça parle’ des
structures aveugles. Le ‘ça fonctionne’ des
absurdes mécaniques. Telle n’est pas l’évidence
de départ d’un Johannes Tauler. Sa psychologie des
profondeurs ou sa spiritualité des profondeurs ne connaît
pas de clôture. L’humain est infiniment ouvert, béant
sur un fin-fond sans fond. Et c’est dans cette ouverture que se
joue la décisive aventure de l’homme avec Dieu et de
Dieu avec l’homme. Saint Augustin, à travers ses
‘Confessions’, ne cesse de se poser la question: Où,
en nous, pouvons-nous rencontrer Dieu ? Et il ne cesse de
répondre: ‘transibo’...
Il faut aller plus loin. Il faut aller plus profond. En allant
toujours plus loin et plus profond l’homme expérimente
toujours plus de vide. Et en même temps toujours plus de
plénitude.
Béance
mystique. Elle s’ouvre dans la fissure de l’être.
La voie propre de la mystique est négative. A
l’encontre de nos instincts et de notre logique il s’agit
de faire le vide, le vide à tous les sens du mot et
sous tous les aspects du possible, pour atteindre la plénitude.
Ascèse. Purification. Détachement. Dépouillement.
Oubli. Silence. Béance. Néant. Un lien, très
mystérieux et très fort, noue mystique chrétienne
et kénose. Celle-ci signifie la ‘descente’
comme dynamique fondamentale d’une ‘montée’.
Peut-il en être autrement face au mystère du Christ qui
s’abîme dans la mort pour ressusciter ? Le mystère
de la Kénose est identiquement le mystère d’Agapè.
Agapè te fait mourir avec le Christ. Agapè te fait
ressusciter avec lui. L’expérience mystique est
communion à ce mystère dans l’extrême
profondeur de toi-même.

La
vie de l’Esprit commence non par un plein mais par un vide.
Nous ne trouvons au milieu de nos
surabondances factices que des trous à boucher... là où
l’Esprit, à partir de la surabondance de Dieu en nous,
ne voit qu’encombrements à écarter. Tous nos
réflexes naturels traduisent l’horreur de ce vide-là,
et notre modernité ne fait qu’accentuer cette horreur.
Quand on perd l’essentiel il faut bien couvrir sa nudité
avec des expédients de fortune.
Tu ne trouves pas Dieu
à travers tes plénitudes. Tu trouves Dieu à
travers ton néant. C’est comme un leitmotiv chez
Tauler. Il est impossible de se perdre en Dieu sans opérer
d’abord un radical désencombrement du ‘gemüt’.
Jusqu’aux abords de la néantisation. Une secrète
loi, profonde dialectique du renversement des contraires, régit
la vie spirituelle. Plus tu approches de ton propre néant,
plus tu atteins ce point de rupture où tu bascules dans
l’absolu de l’être. Deviens rien et tu deviens
tout. Vide-toi et la plénitude te sera donnée par
surcroît.

Anthropologie
négative. La théologie dite ‘négative’
reste sans doute l’approche qui fait le moins violence à
la vérité du mystère divin. Elle professe que ce
que nous nions de
Dieu est plus éloigné de l’erreur que ce que nous
en affirmons. La ‘béance’ divine se refuse à
nos concepts et résiste à nos possibilités
intellectuelles. Seule une approche ‘mystique’, une
approche par le vide, permet de rencontrer, à la limite,
l’indicible et inexprimable mystère. Analogiquement,
pourquoi ne pas oser l’expression d’anthropologie
‘négative’ ? Une telle analogie se justifie
et se fonde sur la parenté de l’homme avec Dieu, créé
qu’il est ‘à son image et à sa
ressemblance’, et révélé ‘divin’
par grâce. Mais on peut parler également, et dans la
logique de toute notre approche, d’anthropologie de la
‘béance’. 'L’homme passe l’homme’,
dit Pascal avec infiniment de pertinence. A sa manière le
mystère humain est indicible et reste proprement inexprimable.
Nous ne pouvons réellement en parler qu’à la
limite. L’essentiel de l’humain étant ‘à
travers’. L’anthropologie négative
est en profonde intelligence avec le
‘non’ sans lequel l’humain n’est pas et avec
lequel toute culture commence. Elle n’est que dans la rupture
de cet animal qui seul se fait violence à lui-même et
qui devient homme à travers cette violence. L’anthropologie
négative dit ‘oui’ à travers un ‘non’.
Sa vérité passe entre les mots et dans l’éclatement
de la nominaliste et défensive clôture des étiquettes.
Par-delà la masse accumulative des articulations, elle pointe
vers... Encore ne faut-il pas suivre l’imbécile qui,
selon le proverbe chinois, ne regarde que le doigt lorsque le sage
pointe l’index vers le ciel !
Contestatrice
des clôtures. Comme
l’humour, l’anthropologie négative commence par
lire entre les lignes du phénomène humain. Là où
c’est blanc entre les signes. Là où l’homme
‘passe’ l’homme. Une telle approche ne peut que
fuir le flot de paroles si incroyablement sûres d’elles-mêmes
telles que proférées par les pseudo-sciences du
'bla-bla-bla’ en quoi se résume hélas trop
souvent ce que devraient être d’authentiques ‘sciences
humaines’. Une anthropologie ‘de la béance’
ne peut que situer dans l’humour radical les positivistes
consistances. C’est en leur cœur qu’elle surgit. Et
c’est dans leur négation qu’elle procède.
Dialectiquement.
Parler dans la béance du plein. L’anthropologie négative a plus
volontiers partie liée avec le silence. Et pourtant elle doit
se dire aussi. Tout en sachant qu’elle ne peut jamais arriver à
s’articuler dans la clôture d’un discours bouclé
sur lui-même. Il lui reste à parler autour. Elle
parle dans les béances du
plein. En ne cessant d’entretenir cette étonnante
pensée de derrière.
Elle cultive le non-sérieux.
Elle se prend elle-même avec un sourire. Est-ce si différent
du jeu de la grâce ?
Plus loin que la 'science'. L’anthropologie de la
béance ne peut donc pas ne pas être contestatrice des
clôtures de l’humain sur lui-même telles que
célébrées par les ‘sciences’ dites
‘humaines’. Et en premier lieu de ce qu’elles
refoulent avec une si constante insistance, à savoir le
judéo-chrétien ‘autre’, le grand ‘non’
qui fait irruption dans l’histoire par la révolution
judéo-chrétienne. L’anthropologie négative
n’a pas peur de dévoiler le mécanisme du
refoulant refoulé. Dut-elle pour cela opérer une
psychanalyse de la psychanalyse elle-même. Les mécanismes
de la psychanalyse, leur fonctionnement et leur impact dans la
modernité sont parfaitement significatifs de ces enfermements.
D’avoir enclos l’inconscient dans la caverne en faisant
croire aux hommes que leurs profondeurs et, partant, leurs béances
ne vont pas au-delà de la finitude, tel est bien la pertinence
de cette sotériologie en gnosticisme inversée. L’expérience
humaine totale ne reste-t-elle pas radicalement et irréductiblement
béante sur
autre chose que la stricte articulation scientifique ?
Autre chose... Comme l’acte d’être. Le
mystère de
notre être. Le fascinosum et le tremendum de l’expérience
sacrale. Les surgissements existentiels. La création.
L’infini. La liberté. Les rencontres. Les mystiques
solidarités du monde. La valeur. L’amour. Le beau. Le
bien. Le mal. Le temps. L’éternité. Le sens. Le
sens du sens. Dieu...

Nous
ne savons que sur fond de mystère. Nous ignorons
encore beaucoup de choses sur l’univers. Et encore plus sur
l’homme. Nous ne savons que sur fond de mystère. Et
les questions se posent béantes à l'infini. Pourquoi,
fondamentalement, l’homme est-il à respecter ? Sur quoi,
essentiellement, fonder les 'droits de l'homme' ? Et si l’homme
n’était qu’un
animal de la nature, même le plus bel animal ? Et s’il
n’était que le
résultat d’une combinatoire structurale de la matière,
fut-elle la plus merveilleuse des constructions ? Et s’il
n’était que la
complexification d’une structure devenue consciente
d’elle-même ? Et s’il n’était que
l’émergence de la vie en
sa perfection ? Et si... ?

Comme
un navire sur l’immense océan des questions...
Jusqu’où va notre possible épistémologique ?
L’univers est-il système ou bien pluralité
éparpillée ? Notre possible par rapport à
l’univers est-il total ou simplement régional ?
L’univers est-il intelligible de façon homogène
ou hétérogène ? Qu’est-ce que
réellement la matière ? Qu’est-ce que
l’énergie ? Qu’est-ce que l’espace-temps ?
Le temps est-il absolument irréversible ? Qu’est-ce
que la nécessité ? Qu’est-ce que le hasard ?
Le cosmos est-il un ou bien y a-t-il pluralité des mondes ?
S’il y a pluralité, est-elle fondamentalement
complémentaire ou antagoniste ? Existe-t-il des
anti-univers ? Les interactions que nous connaissons et que nous
arrivons à unifier sont-elles les seules interactions ?
Les principes d’intelligibilité scientifique
d’aujourd’hui sont-ils absolus ou transitoires ?
L’espace d’intelligibilité est-il homogène ?
Quelle est la probabilité de nouvelles révolutions
épistémologiques ? Y a-t-il un seul ordre
d’intelligibilité ou bien une pluralité
d’ordres ? Etc.
Ce
que la science ne loge pas et qui, au contraire, loge la science.
Premièrement,
la science elle-même. Les conditions de possibilité
de la science échappent à la science. Pourquoi quelque
chose comme une science est-elle possible ? Ce qu’il y
a de plus incompréhensible, constate Einstein, c’est
que la science soit possible. Deuxièmement,
la raison. La
science n’est jamais que la raison constituée
à telle époque donnée.
Ce qui fonde cette raison constituée, c’est la raison
constituante. L’absolue exigence elle-même de
non-contradiction, de totalité et de cohérence.
Troisièmement, l’acte d’être.
L’irréductible facticité d’être... La
science part nécessairement d’un ‘il y a’
qu’elle ne crée pas. Reste que ce
‘il y a’ soit ! La matière, l’énergie,
l’espace-temps... Pourquoi , se demande Leibniz, y
a-t-il quelque chose plutôt que rien ?
Quatrièmement, la
rationalité du réel. Tout n’est pas
possible, tout n’est pas compossible, n’importe où,
n’importe quand, ni n’importe comment. L’univers
est régi par des lois. Sinon la science serait impossible.
Cette ‘contrainte’ détermine un ordre des choses
et des successions. Les êtres et les phénomènes
sont déterminés. Même le ‘hasard’,
car il n’y a pas seulement l’espace du jeu (aléatoire),
pas seulement les règles du jeu (lois) mais fondamentalement
les règles qui régissent l’espace du jeu
lui-même ! Le savant ne peut pas ne pas être animé,
selon le mot d’Einstein, de
la croyance en l’harmonie interne de notre monde. Le
postulat du déterminisme est postulat en la rationalité
absolue de l’univers.

La
science peut être inconsciente de ses béances. A
l’intérieur de son espace une réponse peut être
valable, indépendamment des béances
qui s’ouvrent derrière
ses objets, derrière ses méthodes et derrière la
logique de ses énoncés. On peut être savant sans
angoisse métaphysique par rapport à son domaine
scientifique. La science peut continuer à fonctionner même
lorsqu’une crise affecte ses fondements. Ces béances
sont pourtant infiniment pertinentes
dès lors que l'esprit s'éveille de son sommeil
dogmatique.
L’humain
est incapable de vivre hors du sens. Or le sens n’est
pas à partir de rien. Tout sens se donne toujours à
partir d’un sens englobant plus
grand et plus fondamental. Déjà la simple possibilité
de dire: “c’est absurde” présuppose quelque
chose comme une englobante possibilité de sens. Et ultimement,
le sens du sens. C'est-à-dire ultimement le 'pourquoi'
des 'pourquoi'. Une réponse ne peut être
absolue que dans la mesure où elle s'énonce en accord
avec un englobant absolu. Quand sommes-nous sûrs que nos
réponses humaines, même 'scientifiques', sont de
cet ordre ? Nous laissant trop souvent illusionner par notre
horizon épistémologique et pragmatique pris comme
incontournable et absolu.

Et
la raison de notre raison ? Derrière
sa souveraineté auto-affirmée est-elle
réellement l'absolu fondement de notre possible
certitude ? Est-elle l'ultime englobant de
nos totalisations ? Et s'il se trouvait qu'elle est elle-même
englobée... Mais par qui et par quoi ? Questions terribles qui
ouvrent du côté de la Béance. Du côté
du Tout-Autre.

La
liberté est fille de la béance. Elle surgit dans
la décompression des nécessités et de toutes les
structures nécessaires. Sans doute aussi de la nécessité
rationnelle.
a u t r e s j a l o n s