
Une condition incarnée. L'activité spirituelle de l'homme n'est pas abstraite de sa condition d'incarnation. Il n'est pas de pensée authentique qui ne sache se salir les mains et trébucher sur les cailloux du sentier.

La
révolution mécaniste. Elle est d’essence
structurale. Elle est congénitale à la science moderne
telle qu’elle se constitue à partir de la fin du
seizième siècle avec Galilée (1564-1643),
Mersenne (1588-1649), Gassendi (1592-1655), Descartes (1596-1650)...
Elle commence avec un pari sur la rationalité profonde du
réel. Laquelle rationalité s’identifie avec la
transparence des éléments et des rapports articulables
dans la certitude qu’articulation réelle et articulation
mathématique sont identiques. Ainsi s’opère
l’accord pragmatique entre rationalisme et empirisme. Alors
devient possible en quelque sorte le miracle permanent, puisque tout,
avec l’astuce que les révolutions industrielles se
mettront à promouvoir, peut s’articuler, se désarticuler
et se réarticuler en un monde infiniment nouveau. L’archétype
de l’intelligibilité mécaniste est la machine.
L’ancienne intelligibilité visait à connaître
le mystère du lien ontologique des êtres et des
événements. C’est pourquoi elle spéculait
sur des ‘principes’, des ‘vertus’, des
‘forces’, des ‘influences’, etc. sensés
nouer le monde conçu comme une totalité ‘symbiotique’.
La nouvelle intelligibilité mécaniste n’appréhende
plus un monde ontologiquement lié mais un univers logiquement
structuré selon des rapports mathématiques dans un
espace-temps géométrique. Elle n’est plus centrée
sur l’être mais sur la structure. L’être, en
quelque sorte démystifié, est livré dans sa
nudité à la manipulation.

Intelligibilité
mécaniste. Le système épistémologique
et pragmatique du mécanisme implique: a)
Une totale immanence, le système s’expliquant
entièrement par lui-même à l’exclusion de
toute influence extérieure au système. b)
Une parfaite clôture, le système se suffisant
complètement à lui-même. c)
Une visée réductionniste et atomistique où la
partie veut expliquer le tout et le simple le complexe. d)
Une intelligibilité structurale qui ne déborde en rien
la stricte articulation, désarticulation et réarticulation
selon des rapports calculables. e)
Une approche purement quantitative qui, loin de rejeter le
qualitatif, l’intègre en le réduisant. En clair,
ça se tient et ça fonctionne SANS
intervention extérieure.
Le monde
perd son 'âme'. L’intelligibilité mécaniste
s’impose d’emblée de façon impérialiste.
Rien ne résiste devant elle. En moins de trois siècles
le ‘mystère’ même de la vie semble livré,
corps et âme, à son articulation, à sa
désarticulation et à sa réarticulation. Le
‘vitalisme’ se vide en quelque sorte de sa substance. Il
perd son ‘âme’. Anima, ce qui donne vie à un
‘animal’, anemon, souffle, force quasi immatérielle,
‘force vitale’, principe biologique, principe
ontologique, différence pertinente d’avec la mort... La
‘vie’ est dépouillée de ses mystérieuses
spécificités. Désormais l’organique fait
place au mécanique. Là où la totalité
cosmique s’animait dans un ‘milieu vital’, elle
s’articule à présent dans un espace géométrique.
La causalité n’est plus participation mais simple
articulation structurelle de grandeurs mesurables. La qualité
est mangée par la quantité. La complexité peut
se mettre en équation. Le ‘mystère’ devient
calculable.
L’évanescence
de l’âme
laisse la matière livrée
à elle-même. Et
c’est le matérialisme qui
s’en empare. L’âme cependant colle tellement aux
choses qu’il faut longtemps pour l’en décoller. La
‘matière’ n’émerge que péniblement
du qualitatif. Ce n’est que très lentement qu’elle
prend ses distances par rapport au sentir humain. En perdant ses
'affects' comme ‘pesante’, ‘dense’,
‘palpable’, ‘tangible’. Ce qui résiste
et ce qui persiste...
La matière...
Materia. Mater. Le tronc de l’arbre qui donne naissance
aux branches. Par extension, le bois de construction. Finalement tous
les ‘matériaux de construction’. La matière...
Ce à partir de quoi les
choses sont construites... Mais qu’est réellement ce
‘à-partir- de-quoi’ ? La matière d’une
table, par exemple, c’est le bois à partir duquel et
avec lequel le menuisier ‘construit’ la table. Mais le
bois lui-même n’est-il pas déjà
‘construit’ ? Quelle est donc la ‘matière’
du bois ? Une réponse possible: ce sont les ‘fibres
de bois’. Mais quelle est la matière des fibres de
bois ? Un recours aux sciences devient inévitable. Le
biologiste répondra: ce sont parmi d’autres substances
les grosses molécules de cellulose (C6-H10-O5). Quelle est la
matière des molécules de cellulose ? Le chimiste
répondra: ce sont les atomes de carbone, d’hydrogène
et d’oxygène. Quelle est la matière des atomes de
carbone ? Le physicien répondra: ce sont les particules
atomiques. Quelle est la matière des particules ? Le
microphysicien hésitera. Peut-être parlera-t-il de
‘grains d’énergie’, de ‘charges
électriques’, de ‘champs’, de ‘quanta’,
de ‘quarks’, de ‘particules de charme’...
dénominations qui renvoient à de complexes formules de
type mathématique. A ce niveau la question de la ‘matière’
renvoie curieusement du côté de la plus haute
abstraction impalpable ! A chaque niveau d’analyse nous
n’avons rencontré en fait de ‘matière’
que certaines structures dont la
‘matérialité’ se cherche au niveau suivant
de l’analyse. Ce qui existe concrètement, à
chaque niveau du réel, c’est donc une structure qu'on
peut dire 'matérielle'. La ‘matière’
simple, seule, pure, n’existe que relativement à une
structure. Au niveau extrême de l’analyse, la
‘matière première’ semble même
s’évanouir. Reste une pure formule de type mathématique,
c'est-à-dire une ‘idée’ scientifique. Point
d’appui dialectiquement nécessaire et pourtant
introuvable à l’état pur ! A chaque niveau
d’analyse du réel, le concret se dévoile toujours
comme unité dialectique d’un ‘x’ qui renvoie
ailleurs, introuvable ‘matière’, et d’une
'structure'. Ainsi donc le concept lui-même de ‘matière’
traverse-t-il sa propre ‘psychanalyse’ ! Et
paradoxalement il ne résiste pas mieux que le concept
d’esprit’. Il y perd peu à peu toute sa
‘matérialité’, c’est-à-dire
toute sa densité qualitative, ses références
anthropomorphes à nos sens et à notre imaginaire, ses
surcharges quasi ontologiques de ce qui dure, perdure et résiste
à la contingence.

Structure.
Le concept de 'structure', devenu un
concept cardinal dans l’épistémé moderne,
livre toute chose à l’articulation, à la
désarticulation et
à la réarticulation. Dans la certitude que tout
relève d’une vaste combinatoire et peut se construire et
se déconstruire, théoriquement et pragmatiquement,
intelligiblement et efficacement, dans la stricte extériorité
transparente de l’espace et du temps. A travers la
'psychanalyse' de la 'matière' résiste seule la
notion de structure devenue ainsi une notion-clé de
l’intelligibilité moderne. Dégagée des
projections anthropomorphes, délaissant le plan métaphysique,
elle opère le passage de l’ontologique au logique, de
l’être à la relation intelligible. Rapport
logique, calculable, traduisible en fonction de type
mathématique.
Voici de l’eau.
Cette ‘matière', je peux la décrire (l’eau
est un liquide incolore, inodore...) ou simplement m’en servir
(pour me laver, pour boire...) ou en évoquer poétiquement
la richesse symbolique (les eaux fécondantes...) ou encore
tenter de l’expliquer en remontant à des parties de plus
en plus petites (composée de gouttelettes d’eau, de
particules d’eau...). Ce faisant je ne quitte pas la
tautologique assertion que l’eau c’est l’eau...
simplement affectée de qualités qui explicitent sa
richesse pour moi. Je l’évoque dans sa complexité.
En même temps son ‘être’ devient pour moi de
plus en plus mystérieux. Cependant que se cache et se dévoile
son insondable essence.
Voici H-O-H.
C’est la même eau. Mais pour ainsi dire dans sa
nudité. Simple formule. L’eau devenue intelligible. Non
plus 'essence' mais pure structure. Simple rapport logique qui
traduit la structure moléculaire de l’eau et qui me
livre en même temps sa loi de construction. H et O ne sont pas
d’abord de l’hydrogène et de l’oxygène
au sens où ils renverraient à des ‘composants’
essences ou substances. Ce sont d’abord des symboles comme
d’autres symboles de type mathématique. Sans doute ces
symboles ne sont-ils pas de pures abstractions et se réfèrent-ils
effectivement à ‘quelque chose’ qui se trouve dans
la nature où hydrogène et oxygène peuvent se
rencontrer concrètement comme deux corps. Mais ce ‘quelque
chose’ transcende la ‘chose’ pour se chercher
lui-même, au-delà de lui-même, dans de nouvelles
formules, dans de nouvelles structures.

Une
articulation sans signification ? La
'forme' (l'idée, le plan, la grammaire, etc.) était
pensée jusque là comme une puissance d'un autre ordre
qui imposait son ordre à la 'matière'. Désormais
surgit la terrible question: Pourquoi la vie ne se réduirait-elle
pas à une 'structure' hautement complexifiée ?
La 'matière' étant sensée engendrer par
elle-même sa
'forme'... Donnez-moi le hasard et la nécessité. La
structure fait le reste.
Combinatoire.
La formule de l’eau, H-O-H, donne la loi de construction
de la molécule d’eau à partir d’éléments
dits corps ‘simples’, l’hydrogène (H) et
l’oxygène (O). Tout ce qui existe matériellement
dans le vaste univers, les milliards et les milliards de composés,
qu’ils soient réels ou simplement possibles, ne sont
jamais que des construits à partir des 103 sortes d’éléments
que recense la chimie moderne. Une telle possibilité
combinatoire est une chose merveilleuse. Grâce à elle
les éléments, loin d’être clos sur
eux-mêmes, peuvent entrer en liaison, en rapport, en synthèse
de nouvelle structure. Leur indéfinie COMBINAISON produit
l’indéfinie multiplicité des choses concrètes
existant dans la nature ou créées artificiellement par
l’homme. Tous les corps, tous les êtres physiques de
l’univers, la nature tout entière sont ainsi comme des
mots, des phrases, un texte gigantesque, écrits à
partir d’un alphabet de 103 signes. L’examen du tableau
de la classification périodique des éléments,
successeur de celui que Mendéleiev dressait dès 1869
avec les 92 éléments alors connus, peut apporter des
joies proches de celles de la contemplation. Comprendre l’écriture
de la Création ! Donc un petit nombre d’éléments
est suffisant pour combiner un infini multiple et complexe. Quelques
dizaines de sons élémentaires produits par l’appareil
phonateur humain suffisent pour articuler toutes les langues du monde
et produire tout ce que tous les hommes ont jamais dit ou diront !
Les dix signes numériques suffisent pour composer l’infini
des nombres. Les 26 lettres de l’alphabet latin, quelques
accents et quelques signes de ponctuation suffisent pour composer
tous les textes passés, présents et futurs de toute
l’humanité. La soixantaine de touches du clavier d’un
ordinateur... Encore s’agit-il là d’une luxueuse
concession à la commodité humaine puisque ce même
clavier transcrit à l’usage de la machine qui, elle,
fonctionne en ‘binaire’, le résultat de ces
quelques touches avec seulement deux signes
différents qu’on peut traduire numériquement par
‘0’ et ‘1’, logiquement par ‘oui’
et ‘non’, électroniquement par ‘0 V’"
et ‘+ 5 V’. Deux signes différents au minimum sont
nécessaires. Mais deux sont suffisants pour tout dire et pour
tout composer.

Discursivité.
Courir de-ci de-là. Cela
implique mouvement et différence. Mouvement à
travers la différence. Et c’est l’homme qui la
traverse et la conquiert. La nature conjugue les différences.
Le logos les lève à l’infini dans la complexité
naturelle. Il ouvre donc un espace infini à la discursivité.
Une multiplicité de plus en plus multiple s’articule
selon l’exigence d’une unité de plus en plus une.
Chaque moment topique s’articule, se désarticule et se
réarticule dans l’ouverture d’un dépassement
u-topique. Sans ce processus d’articulation, rien ne pourrait
se faire dans ce monde structurel qui est le nôtre et qui porte
et conditionne notre action manuelle ou intellectuelle. Nous l’avons
vu, ce processus se caractérise essentiellement par la
combinatoire différentielle. Des éléments
structurels différents combinés différemment
donnent naissance à des structures élémentaires
différentes combinables différemment en structures de
plus en plus complexes. Toute pro-ductivité humaine est ainsi
discursive, et, partant, obéit aux lois du discours par
excellence qu’est le langage. La science, par exemple, est un
certain 'discours', à côté d’autres
discours, plus ou moins concrets, plus ou moins abstraits, comme la
poésie, la philosophie, les rites, l’architecture, la
peinture, l’art culinaire... Un mécanisme d’horlogerie
est un discours technicien qui articule des éléments
matériels. Une théorie scientifique est un discours qui
articule des éléments symboliques et rationnels. La
parole parlée est un discours qui articule des phonèmes,
des morphèmes, les lexèmes, des phrases... La
pensée est
d’abord discursive. Elle se constitue par structuration,
destructuration et restructuration de concepts, de jugements et de
raisonnements. Elle procède par articulation, désarticulation
et réarticulation d’éléments et de
complexes structurels selon des médiations reliantes ou des
enchaînements. Structurations, articulations et médiations
définissent une sorte de mécanisme mental toujours plus
ou moins formel et ayant un certain degré de généralité.

Rupture.
Aussi bien sur le plan de la pensée
que de l'action humaine il n'est pas de création qui ne passe
par une destruction. Le dernier mot n'est pas à la structure
mais à la rupture.
Parler.
'Articuler' et 'signifier'
jouent en interaction dialectique. Cette interaction représente
l’originaire possibilité de tout outil au service de la
création humaine. Elle s'investit immédiatement dans
l'outil par excellence, l’outil le plus universel, le
langage.
Langage. Il y a
langage lorsque les significations libérées
s’articulent entre elles, pour elles-mêmes. Cette
possible articulation permet au démiurge des significations de
se déployer dans un espace nouveau où les présences
n’encombrent plus de leur opacité mais deviennent
transparentes entre elles. Un espace nouveau où les êtres
entrent dans la gratuité du partage, libérés des
particularités pour devenir disponibles à l’universel,
libérés des déterminismes pour s’ouvrir à
l’impossible. Dans la communion avec tous les esprits. Dans
l’infini ouvert.
L’homme est
un animal qui parle. Il est seul à parler. Nous serions
pris de stupeur devant un singe qui parle ! Par la voix, la
parole humaine se souffle. Elle se souffle sur les choses. Elle se
souffle entre les choses. Elle se souffle entre les souffles. La
parole est réellement le souffle matriciel du spécifique
humain. Nous l’avons déjà vu, les ruptures
essentielles d’avec l’animalité viennent avec la
parole. Ne pas pouvoir accéder à la parole c’est
rester en marge de l’humain. Les maladies du langage affectent
très profondément non seulement les facultés
intellectuelles mais la personnalité tout
entière.
Articulation de la
parole. Il faut
l’outil qui articule une matérialité sonore
produite par la pulsation de l’air à travers le larynx,
la langue, le palais, les dents et les lèvres. Un relativement
petit nombre de sonorités de base peut ainsi être
produit par contrôle volontaire de la motricité
musculaire adaptée à l’ensemble de l’appareil
phonateur. Une telle possibilité s’appuie sur la
combinatoire. On sait qu’un minimum de deux éléments
différents suffit pour pouvoir combiner une infinité de
séquences ou de structures différentes, à
condition que ces éléments soient multipliables ou
répétables à l’infini et qu’ils
puissent s’unir entre eux de façon libre. D’une
façon générale, plus il y a d’espèces
d’éléments simples, plus le système est
complexe et plus son articulation est simple. A l’inverse,
moins il y a d’espèces d’éléments
simples, plus le système est simple et plus son articulation
est complexe.
Parler, c’est
articuler des signes. Dans
un système minimal, à chaque signe correspond une
signification et une seule. Le signe est figé dans sa
signification et la signification est figée dans son signe. Le
signe est univoque et se confond avec le signal. Le ‘langage’
animal fonctionne ainsi. A l’autre extrême, deux éléments
de signes différents sont capables de produire par
articulation combinatoire un infini de signes signifiants et,
partant, un infini de significations. L’homme a cette capacité.
Entre ces deux possibilités extrêmes, les langages
humains pouvaient opter entre, d’une part, inventer de plus en
plus de signes élémentaires en faisant l’économie
d’une trop grande articulation, ou bien, d’autre part,
partir de peu de signes élémentaires pour articuler de
plus en plus de significations. Le progrès du langage humain
s’est engagé dans cette dernière
direction.
Disposer des signes. Il
n'est pas question seulement de l’articulation des phonèmes,
base ‘matérielle’ de tout langage. Il faut
envisager dans son ensemble cette extraordinaire possibilité
qui ouvre à l’homme l’infinie articulation des
signes. Articuler des significations est le propre du spécifique
humain. Et du spécifique humain exclusivement. Si animal qu’il
soit, l’homme est un animal parlant. Le chimpanzé
possède quasiment la même matérialité
phonétique que l’homme. Mais il n’en dispose pas !
Disposer des significations... Quelle miraculeuse puissance
dans ce ‘disposer’ ! L’animal ne possède
pas de fonction signifiante. Seul l’homme en dispose. Une
possibilité spécifique qui vient d’une faim et
d’une soif absolument nouvelle au sein de la nature. Quelque
chose comme un éros métaphorique au sens premier et
plénier du terme. Un infini désir de dépasser
toutes les limites pour ‘poser plus loin’. Cet éros
ouvre l’espace d’un questionnement infini. Un espace où
le sens ad-vient.
Signifier.
L’irruption de la différence
que représente le monde spécifiquement humain par
rapport et par opposition au monde naturel de l’animal est
d’emblée sous le signe du signe. Si cela n’était
pas... Mais déjà cela ne peut pas ne pas être !
Cette page ne reste pas blanche. Des signes s’y tracent. Et ces
signes sont lisibles. Ils ont sens dans une communauté de
sens, dans un vouloir partagé de signifier. D’abord est
le geste qui fait ‘signe’. Dès qu’est donnée
la possibilité de faire signe, s’ouvre un infini.
L’infini de la parole.
Le sens...
proprement indéfinissable puisque toute définition
le présuppose et n’est là que pour de délimiter.
Le sens est à la fois origine et fin de la fonction
signifiante. Il l’englobe et la déborde. Comme la main
englobe et déborde l’outil. Le sens est l’acte de
la signification ouverte à la création indéfinie.

Articulation
ET signification. Deux dimensions caractérisent la
démarche de l’esprit humain: le processus articulatoire
et la visée significatrice. Le premier articule son objet
selon la structuralité nécessaire de la cohérence
d’un système qui tend vers la clôture. La seconde
est créatrice de significations dans l’ouverture du
sens. Concrètement ces dimensions se distinguent comme deux
polarités divergentes. Elles sont interactivement et
dialectiquement complémentaires. Pourtant telle ou telle
activité de l’esprit privilégie plutôt
l’une ou l’autre, la science, par exemple, plutôt
le logos articulant, la philosophie, plutôt le logos
signifiant.
La science,
par exemple, témoigne de cette
aventure historique du logos se déployant diachroniquement à
la fois en continuité et en rupture selon les évolutions
et les révolutions épistémologiques.
Synchroniquement cette aventure du logos révèle des
processus constants et universels de l’esprit humain. L’esprit
humain est aventureux. Il s’engage sur des cheminements de plus
en plus osés. L’esprit humain est curieux. Il poursuit à
l’infini sa quête de nouveauté. Mais l’esprit
humain est aussi soucieux de cohérence. Il est mal à
l’aise devant le désordre et la contradiction. L’esprit
humain est aussi avide de constituer un savoir. Il cherche une
adaptation de plus en plus précise entre lui-même et le
réel en vue de construire une représentation de plus en
plus adéquate de la totalité pour comprendre, prévoir
et agir. Curiosité et aventure d’une part; rigueur et
ordre constructif d’autre part. Il y a là une tension
qui, pour être fructueuse, doit devenir dynamiquement
complémentaire. La connaissance scientifique qui se prolonge
en praxis technicienne ne peut procéder que dans la synthèse
de cette antinomie.

L’infinie
articulation des signes. Si
la libre création des signes traduit la libération du
projet humain par rapport au monde des objets et des besoins
immédiats, elle ouvre aussi une possibilité indéfinie
d’articulation des signes. Pourquoi l’humanité
a-t-elle adopté ce mode contre nature ? C’est le
seul qui puisse effectivement déployer un infini. Seul le
signe arbitraire est universellement ouvert à une infinie
disponibilité. Seul, il est clos en sa parfaite stabilité
et fixité. C’est cette ouverture et cette clôture
qui le rendent combinable. Combinable avec un maximum d’économie.
Et utilisable universellement. Si, en effet, le signe n’était
qu’ouverture d’une possibilité de reprise du monde
à un autre niveau, et, partant, dans une indéfinie
équivocité, il n’y aurait encore qu’une
vaste superstructure, richement originale certes, mais encombrante.
Le signe ne devient réellement outil, utilisable, maniable
pour un projet de signification, que par sa possibilité
d’articulation. Or cette possibilité est
archéologiquement contemporaine du surgissement du spécifique
humain. Si la signification est capacité de reprendre un
monde, elle est surtout capacité d’en disposer et, à
partir de là, de créer la nouveauté d’un
monde. Grâce, essentiellement, à l’articulation de
liens nouveaux. Face à l’être-là des choses
données-ensemble surgit l’acte d’une subjectivité
qui fait être les choses à partir de soi et, par là,
les construit, objets, pour eux-mêmes. L’articulation du
signe est d’abord articulation d’une matérialité.
La
parole est-elle prisonnière du ‘langage’ ?
Devenue structuraliste objet
de science, la réalité linguistique ne peut pas ne pas
se constituer méthodologiquement en autonomie. Au constat
‘l’homme parle’ se substitue vite l’axiome
‘il y a du langage’. Ce glissement, apparemment
inoffensif, attente cependant à l’homme s’il se
déplace de la méthodologie scientifique vers la
philosophie. Et ce glissement n’a pas tardé à se
produire. La parole ramenée et réduite au langage. Le
langage ramené et réduit à la structure. L’autre
enfin radicalement ramené et réduit au même !
Curieux flirt avec le néant !
Signe d’un temps où l’homme ne peut plus
survivre après avoir rompu les liens ontologiques, après
avoir perdu le signifié et proclamé le déclin
des absolus, du sens et de la valeur. Signe d’un temps où
l’homme ne peut pas ne pas mourir après avoir fait
mourir Dieu... Il reste le signifiant. Nu. Insensé. Tournant à
vide dans la finitude. Lorsqu’on démissionne de l’homme,
lorsqu’on perd le sens de l’homme, on est prêt à
se prostituer aux résidus idéologiques d’une
simple méthode. Ici la perte de foi en l’homme se trouve
l’alibi ’en béton’ de la neutralité
structurale. Lorsque le souffle manque, on fait avec ce qu’on
peut. Seulement, ici, il s’agit de faire ou de défaire
l’homme lui-même. Et le pouvoir refuse d’être
autre que celui de la méthode. Lorsque la possibilité
de l’homme sur l’homme ne dépasse plus celle de
l’outil, la méthodologie se prend pour un absolu et se
boucle sur elle-même, idéologie. Il y a extension de ce
qui est valable à un niveau du phénomène à
l’ensemble du réel. La réduction méthodologique,
scientifique, s’absolutise en réduction idéologique.
L’homme n’est que... Paradoxalement cette clôture
noue en projet un tel antiprojet !
Entre
les lignes. Entre les mots. L’éros
animal tend toujours vers un ’quelque chose’ de déjà
donné. L’éros humain peut tendre vers là
où il n’y a encore rien. Comme si l’essentiel du
monde était dans les interstices du monde. Comme si
l’essentiel des choses était entre les choses. Comme si
l’essentiel du texte se lisait entre les lignes. Un monde
articulable, désarticulable et réarticulable à
l’infini selon des significations infiniment nouvelles devient
disponible à l’infini. En ce qu’il est et ce qu’il
peut être. Dans sa matérialité immédiate
et dans l’ouverture de cette matérialité comme
symbole et comme signe.

A
travers. L’essentiel
humain passe à travers. Parler c’est traverser
in-finiment le champ symbolique. L’animal n’accède
pas à la parole parce que le signe reste prisonnier de la
chose, de la situation, des liens... L’homme parle grâce
au signe libéré, dans l’exode hors d’un
monde bouclé en sa compacité. L’essentiel passe à
travers les structures et les constructions pour surgir en leur
béance.
Parler, c’est aussi
traverser inlassablement le langage lui-même.
Car celui-ci n’est que l’outil
de la parole. Outil merveilleux, mais outil seulement. Donc au
service de. La parole le traverse comme la création traverse
les codages. La parole est véritable, parle contre le langage.

Autre
chose. La pensée peut être soumise mais elle
n’est pas prisonnière d’un donné. Le donné
naturel signifie pour l’animal limite et soumission. Pour
l’homme, il signifie affrontement et dépassement.
Précisément parce qu’autre chose est possible.
Autre chose que le oui inconditionnel à la nature et à
la force des choses. Autre chose, c'est-à-dire un non de
protestation, une distance vers l’intelligible, une ouverture
sur l’éternel...
A travers
la négation. Alors
que l’animal vit dans un monde enchaîné où
les choses se donnent nouées sur elles-mêmes et liées
entre elles par des liens univoques, l’homme se donne un monde
en rupture de liens. Et dans ce monde aux liens rompus tout peut se
relier de façon nouvelle. Cette capacité de
destructurer et de restructurer, de désarticuler et de
réarticuler, est la possibilité autant manuelle
qu’intellectuelle de l’homme un, spirituellement matériel
et matériellement spirituel. Jeu interactif entre le geste et
l’idée dans l’unité du travail créateur.
Jeu de cache-cache... Présence sur fond d’absence,
absence sur fond de présence où ce qui n’est pas
peut être dans la béance de ce qui est. L’arc est
d’abord absent là où sont trop présentes
la branche et la liane. Pourtant il doit déjà hanter
cette absence pour pouvoir imposer sa pertinence là où
d’abord il n’est pas. Sans cette absente présence,
il ne serait jamais. Pour fabriquer un arc, il faut nier la branche
et en même temps la récupérer comme bois. Il faut
nier la liane et en même temps la reprendre comme corde.
Récupérer et reprendre dans l’autre. C’est
la possibilité même de la signification. La
signification est la possibilité spécifiquement humaine
de nier le même présent au profit d’un autre
absent, et de rendre cet absent présent. Ainsi apparaît
la liaison indissociable entre nouvelle ’stucturation’ et
nouvelle ’signification’, entre homo faber et homo
sapiens, entre science qui déchiffre le monde et technique qui
restructure les chiffres ainsi libérés, chaque
signification en marche appelant de nouvelles structurations et
chaque structuration acquise se destructurant et se restructurant
pour de nouvelles significations... A l’infini.
Articuler
des significations. C’est le propre du spécifique
humain. Et du spécifique humain exclusivement. Si animal qu’il
soit, l’homme est un animal parlant. Le chimpanzé
possède quasiment la même matérialité
phonétique que l’homme. Mais il n’en dispose pas !
Même pas inchoativement en premiers balbutiements de langage !
Alors que l’animal existe en convivialité avec les
structures du monde, l’homme est créateur de dis-tance.
Il se trouve ainsi livré à l'aventure dis-cursive.
Cette capacité discursive le dote de l’outilité
originaire pour articuler un monde nouveau.
Eros
méta-phorique. Il doit y avoir une fonction
signifiante, un acte spécifique de signification dépendant
d’un éros spécifique. Cet éros est une
faim et une soif absolument nouvelle au sein de la nature. Un éros
méta-phorique au sens premier et plénier du terme. Dans
la béance de tout éros naturel surgit ce nouvel éros
qui ouvre l’espace d’un questionnement in-fini. Espace où
le sens ad-vient.
La matière
trans-signifiée.
N’importe quelle
matérialité est susceptible, théoriquement,
d'articuler des significations. Ainsi, la fumée modulée
de multiples façons peut-elle traduire un certain nombre de
significations. Seulement le champ des possibles est très vite
épuisé. Et si l’on tente de l’étendre,
il devient vite incroyablement compliqué. Il faudrait donc,
toujours théoriquement, un très grand nombre de
matérialités, les possibilités d’articulation
de chacune complétant les limites de l’autre. La
complication ne ferait qu’augmenter. L’idéal
serait une matérialité unique, indéfiniment
articulable, facilement manipulable, la plus immédiatement
disponible pour celui qui veut signifier, la plus immédiatement
accessible à celui qui lit la signification. Bref, une
matérialité qui réalise un maximum
d’économie.
Où
trouver une telle matérialité ?
N’est-ce pas précisément
dans cette matérialité de l’homme lui-même,
dans sa corporéité ? Et qu’est-ce qui, dans
la corporéité, est articulable à volonté,
articulatoirement disponible à l’infini ? Ne
sont-ce pas le geste corporel et manuel ainsi que la mimique
faciale ? Immédiatement expressifs de significations.
Immédiatement donneurs de significations à la
perception. Mais dans cet immédiat gît encore un
obstacle immense. La signification y est encore trop prisonnière
de la matérialité et de la particularité et,
partant, ne peut pas encore être réellement ouverte à
une indéfinie possibilité de signification. Le signe
reste prisonnier de la particularité corporelle avec ses
variétés sexuelles, raciales, culturelles. Il reste
trop dépendant du qualitatif et de l’affectif. D’autre
part, ses possibilités expressives restent limitées;
elles manquent de différence pertinente et de précision.
Déjà trop caractérisé, il lui manque la
neutralité pour être disponible. Il reste trop lent,
trop encombrant et trop compliqué. Enfin, et surtout, ses
possibilités combinatoires sont infimes et difficiles. Il se
laisse très difficilement désarticuler en éléments
plus simples capables d’être réarticulés,
combinés, en structures signifiantes nouvelles. Il fallait au
cœur même du mime et du geste dans leur globalité
une dimension moins immédiate qui puisse, dans son
abstraction, garder une autonomie matérielle. Assez simple
pour être utilisable économiquement. Assez neutre pour
accéder à l’outilité universelle et
objective. Assez modulable différentiellement pour pouvoir
signifier avec précision. Assez combinable articulatoirement
pour pouvoir créer un nombre indéfini de signes
signifiants. Une telle possibilité n’est-elle pas donnée
dans cette dimension du geste et du mime qu’est la sonorité ?
Non pas tellement le mime et le geste en tant que sonores mais la
sonorité elle-même. Et plus précisément
l’ensemble des sonorités que peut émettre
l’appareil vocal. C’est la matérialité des
sons vocaux que la fonction signifiante va assumer et articuler selon
une incroyable richesse. La langue. Les langues.
Création
d'un monde nouveau. Au sein de la nature, le monde du signe et
du symbole représente un monde nouveau et autonome. Un autre
monde infiniment ouvert à la
création. L’homme a cette extraordinaire possibilité
de faire être ce monde nouveau dans la rupture des liaisons
syncrétiques données. La signification libérée
s'ouvre en infinie re-signification et en infinie
trans-signification. Ainsi surgit le monde nouveau de ce
système de signes qu'est la culture.
L’homme,
démiurge des significations.
C’est l’homme qui
'sort' la nature de son in-différence. Avant cet exode, la
nature est proprement insignifiante. Elle tend vers le sens zéro.
Le sens véritable est fils de la différence. Aucune
culture, aucune religion, aucune philosophie ne fonctionne sans
différences pour elles radicales et essentielles. L'homme n’en
est pas cependant le créateur absolu. Et il n’en peut
devenir absolument le ’maître et le possesseur’.
Au-delà des signifiants en sa maîtrise il y a des
signifiés qui le transcendent. Matrice du spécifique
humain, la parole, loin de pouvoir s’enfermer en schizo-logie,
n’est féconde que grâce au souffle qui lui vient
d’ailleurs.
L’homme ne peut
pas créer un monde ex nihilo. L’homme
est le démiurge des significations. A partir du monde tel
qu’il est donné, nature, il a la possibilité de
re-créer à l’infini le nouveau monde de la
culture. Cette re-création s’accomplit à travers
une re-structuration. A partir des structures données. Tout ce
que donne la nature, en effet, du plus simple au plus complexe, est
toujours, déjà, construction, structuration. Or l’homme
a cette extraordinaire capacité de pouvoir disposer des
structures et des rapports structuraux de la nature. C’est en
jouant avec des structures données que le chasseur
préhistorique fabrique son arc. Il commence par couper,
c’est-à-dire par destructurer. Couper tel arbre, telle
branche, telle liane, choisis en fonction de leur élasticité,
de leur souplesse et de leur résistance. Puis couper encore,
décortiquer, cliver, tailler... Donner peu à peu une
autre forme à ces matériaux. Ensuite nouer, tendre,
nouer l’autre extrémité. Restructurer. L’arc
fini, quelque chose d’entièrement nouveau apparaît
au sein de la nature. Une création originale de l’homme
et de l’homme seul. Aucun autre animal n’est capable de
disposer ainsi de façon créatrice des structures
naturelles. L’arc appelle la flèche. Et les deux
s’entraînent sur la voie des perfectionnements et des
innovations. L’homme ira très loin. Il apprendra à
dé-structurer plus radicalement encore les structures de la
nature pour re-structurer un monde de plus en plus complexe à
partir d’éléments structuraux de plus en plus
simples. L’ensemble du progrès scientifique et technique
est ainsi conditionné par ce double mouvement dialectiquement
réciproque de l’analyse et de la synthèse, aussi
bien théorique que pratique, dans l’unité
indissociable d’homo faber et d’homo sapiens. Double
‘outilité’ à la fois technologique et
sémantique qui fait que l’outil n’est jamais sans
être aussi langage et que le langage n’est jamais sans
être aussi outil.

A
travers des significations antinomiques. Un tel procédé
est souvent le nôtre au cours de notre démarche. Une
telle opposition des antinomies signifiantes peut donner l’impression
que nous dichotomisons le réel en une sorte de dualisme. Et le
recours fréquent au schématisme du double tableau ne
peut que renforcer cette impression. Mais tout autre est notre
intention. En dégageant les significations antinomiques, nous
voulons essentiellement dégager l’ouverture d’un
espace de tension dialectique entre des polarités
antithétiques. Dès lors l’essentiel se passe non
pas de chaque côté où les termes sont marqués,
idées polaires, dans leur exclusive, mais entre
les deux, là où rien
n’est marqué et où se joue l’essentiel,
lieu de l’affrontement dialectique.
a u t r e s j a l o n s