
Le sens du sens. Où
les humains ne vont-ils pas chercher le sens ? Pourquoi sur
la scène du monde les grands ‘pourquoi’ sont-ils
si absents et pourquoi le futile occupe-t-il si largement l’espace
de la scène ?
Le
souffle de la parole. Une parole qui, sans cesse,
reprend son souffle pour ne pas s’essouffler. Nous verrons, au
Volume II, que l’homme est fils de la parole. La parole par
excellence est donc matrice de l’humain. Et le sens en sa
plénitude peut être dit souffle de la parole
humanisante. Contrairement à l’animal à qui
le sens est pour ainsi dire donné d'emblée, l'homme
est l'être en qui le sens se décide. L’animal ne
‘perd’ jamais le sens. Seul l’homme peut le perdre.
Il lui appartient de se trouver le sens. Le sens, si difficile à
se concevoir en lui-même, se comprend en contre-point face à
ses contraires: l’absurde, la déraison, l’insensé,
la folie, l’aberrant, le dément, l’inepte...
Le
sens qui donne sens. Le sens qui proteste contre
l’absurde. Le sens qui résiste au non-sens. Le sens qui
ouvre les horizons. Le sens qui met en perspective. Le sens qui
rassemble ce qui est dispersé et disperse ce qui s’agglutine.
Le sens qui libère les ‘pourquoi ?’ de
l’angoisse. Le sens qui affecte d’un ‘plus’
le verbe être. Le sens qui crève les cercles vicieux. Le
sens qui fait que les raisons se tiennent et s’entretiennent.
Le sens qui lit entre les lignes. Le sens qui met en transparence. Le
sens qui ne perd pas l’humour. Le sens du sens
surgit dans la béance. Entre
d'extrêmes antagonismes irréductibles. A travers
l'indécidé qui provoque la décision.

Sens
constituant. Dis-moi le sens
englobant derrière
les multiples sens englobés qui
régissent ton existence concrète.
C'est-à-dire l'espace total de
la 'maison du sens' que tu habites et qui te donne
ultimement le souffle pour vivre et pour survivre. Les
différents niveaux de sens s’emboîtent. Un
‘pourquoi’ n’est pas forcément l’ultime
‘pourquoi’. Il reste encore et encore un pourquoi du
pourquoi. Chaque sens constitué vit ainsi par grâce d'un
sens constituant. Il se donne dans l'espace d’un
sens plus grand et plus fondamental qui l'englobe et le porte. Ce
sens constituant est tellement discret qu’il ne se manifeste
pas habituellement en pleine lumière. Il est comme l'âme
dans un corps. Il reste toujours pauvre face à la richesse des
sens constitués.
La
parole à l'ailleurs d'elle-même. L’ouvert
crucifie le sérieux de tout discours et renvoie la parole à
l’ailleurs d’elle-même. Reste un dire à la
limite. Allégorie. Parabole. Poème. Avec le symbole
comme signifiant. Symbole. Du grec
syn-balein. Rapprocher. Mettre ensemble. Les deux morceaux
d’un tesson brisé qui, en ‘collant’
parfaitement ensemble, prouvent une identité. Chaque moitié
symbolique est ainsi béante sur l’autre moitié.
Le sens, fondamentalement, se donne à travers la différence
de ses deux moitiés symboliques. L’homme symbole de
l’Autre. C’est-à-dire sa moitié visible qui
ne cesse d’appeler l’autre moitié, invisible...
L’extrême labilité du sens existentiel, sa béance,
sa ‘faiblesse’, renvoient vers la ‘force’
d’un autre ordre. Non pas en continuité mais en rupture.
A travers incertitude et risque s’ouvre ainsi l’espace du
pari. C’est là que l’authentique humain se décide.

Le clos et l'ouvert. Les concepts essentiels de notre condition peuvent se diviser en deux classes selon qu’ils sont ‘clos’ ou ‘ouverts’. Les premiers nous permettent de devenir ‘maîtres et possesseurs’. Ils tendent vers un minimum de sens et un maximum de puissance. Les seconds nous ex-posent et nous livrent à l’infinie béance. Ils tendent vers un maximum de sens et nous laissent avec un minimum de pouvoir. Le sens existentiel de l’humain se cherche à travers des concepts d’extrême béance comme Dieu, l’être, l’éternité, la facticité, l’existence, la mort, l’amour, la liberté, le mal... Concepts ‘incontournables’ au sens premier du terme. On ne peut en faire le tour. On ne peut proprement les com-prendre (cum-prehendere: étreindre, saisir ensemble).

Fils
de la béance. Béant
sur un ‘ailleurs’. Béant sur une éternité.
Béant sur un autre ordre. Béant sur un ‘pourquoi’
infini. Béant sur un exode incessant. Béant sur une
gratuité absolue. Le sens est d’autant plus en béance
qu’il est plus englobant et plus constituant. L’extrême
sens est extrême béance. L’absence de Dieu en
témoigne.
Sens existentiel.
Un ébranlement ou un
bouleversement nous éjectent hors de nos
certitudes quotidiennes. La catastrophe. L’accident. L’échec.
La mort. Le scandale... Etre expulsé du ‘milieu’
et projeté vers les ‘extrêmes’. Lorsque les
ponts sont brûlés, reste une absolue béance où
le sens peut se donner absolument. Les grandes ‘conversons’
en témoignent. Entre to be or not to be... A l’encontre
de l’absurde, de la déraison, du non-sens. Savoir où
l’on va. Ne manquer ni de boussole ni de référentiel.
Etre paré pour affronter les tempêtes. Une réponse
au ‘pourquoi’ multiforme et en même temps unique
que l’humain ne peut pas ne pas se poser lorsqu’il prend
conscience de sa condition. Le sens
existentiel s'identifie avec la raison d’exister, la
raison de vivre, la raison d’être embarquél.
Au-delà de son acception simplement abstraite et
intellectuelle, il faut lui rendre toutes ses dimensions concrètes.
Par analogie avec ce qui rend possible la vie déjà
simplement biologique, l'étymologie dévoile des
pertinences. Ainsi entre l’esprit et l’air. Spiritus.
Spirare. Respirer. L’air de l’inspir et de l’expir.
L’air que, sous peine d’asphyxie, les corps respirent...
L’air que l’âme et l’esprit respirent... Le
souffle chargé d’énergie spirituelle. Le souffle
de l’esprit.
L'extrême
englobant du sens ne peut ultimement que se confondre avec
Dieu. Si Dieu était un ‘ce que’
qu’on peut définir et
comprendre, il relèverait du même ordre que n’importe
quel ‘objet’ de connaissance ou d'action. En tant
qu’objet de ‘science’, il se trouverait quelque
part le long ou au bout d’une ‘longue chaîne de
raisons’. Une telle compréhension serait sous le
signe de la nécessité logique. Elle s’imposerait
à n’importe quel esprit utilisant la bonne méthode.
Mais Dieu n’est pas un ‘ce que’ objectivable. Sous
peine de se nier comme Dieu, il ne peut être qu’absolu
non-objet. Pur ‘Que’ sans ‘ce que’. Donc
in-saisissable, in-compréhensible, proprement
im-pensable. L’ultime sens englobant, le
sens du sens, reste extrême
béance. Sans ‘ce que’. Simplement QUE
– qu’il
y ait du sens, que ne
soit pas absolument le non-sens... – l’acte
d’être même du
sens, sans contenu et possibilité absolue de tout ‘ce
que'
Fonctionnement
systémique. Le
souffle est fils de la différence. Il `fonctionne' comme toute
réalité énergétique entre
une source chaude et un puits froid. Sa dynamique
est fonction de cette différence de potentiel. Plus
elle est grande, plus le souffle est puissant. Comment cette
différence de potentiel entre source chaude et
puits froid se traduit-elle
concrètement dans l'existence humaine ? Le puits froid de
notre souffle mine en quelque sorte, en permanence, nos énergies
spirituelles. Il est présent de mille façons. Ainsi la
lassitude. Le vieillissement. Le doute, L'oubli. La routine, et bien
d'autres encore, sans oublier les péchés capitaux
qui monnayent en quelque sorte le péché
du monde en toute humanité individuelle ou collective.
L'orgueil. L'envie. La colère. L'avarice.
La luxure. L'intempérance. La paresse. L'entropie
au cœur de l'humain. Face au puits froid, le
surplombant en quelque sorte, se tient la source chaude
de nos énergies spirituelles. Ses
manifestations sont elles aussi infinies. La foi. La certitude. La
lucidité. L'espérance. La paix. La joie. Agapè.
La générosité. L'inspiration. La conversion.
L'enthousiasme... Cette source chaude peut-elle être ultimement
ailleurs qu'en Dieu ? Tu peux certes vivre en ignorant ta source
chaude. Elle, elle ne t'ignore pas. Sous peine de mort !
Fils
de la différence. Il n'existe pas de grande
culture qui ne se soit constituée sans une source chaude
puissante de signifiants absolus: Dieu, l'Etre, le Cosmos, les
Valeurs, le Sens... Egalement avec des accumulateurs
sémantiques bien chargés comme la tradition, la
religion, l'éducation, la sagesse commune, les monuments de
l'art et de l'esprit... Jusqu'à son déclin un système
culturel fonctionne grâce à son ouverture
sur l'écosystème du sens total.
C'est ainsi qu'il peut être vivant. C'est ainsi que sa vitalité
spirituelle, c'est-à-dire sa néguentropie, ne cesse de
défier victorieusement la fatalité entropique de la
dégradation du sens.

L'écosystème
du sens. Les réalités
spirituelles se comprennent à travers le paradigme des
réalités naturelles et matérielles. Il faut
commencer par réfléchir sur ce qu'est un écosystème
et comment il est menacé de mort lorsque lui est refusée
l'ouverture. Tout se passe, en effet, comme si, à l'image du
monde matériel, l'ordre spirituel se déployait dans un
écosystème spécifique d'énergie
spirituelle. Dans la biosphère il y a des éléments
vitaux comme l'eau ou l'air qui sont pourtant bien communs. Nous n'en
prenons réellement conscience que lorsqu'ils viennent à
manquer. Ainsi en va-t-il du sens. Jusqu'à aujourd'hui nous ne
savions pas son absence mortelle. Nous vivions inconsciemment dans sa
surabondance. Nous le produisions tout naturellement plus que nous ne
le consommions. Nos réservoirs en débordaient. Il
s'agit ici du système total du
sens. Non pas de tel ou tel sens particulier, non pas de telle ou
telle culture particulière, mais du sens absolu, c'est-à-dire
du sens du sens. L'écosystème du sens est la
grande maison du sens, la grande matrice spirituelle dans laquelle
s'engendre et s'éduque l'humain en tant qu'humain.
Grande
matrice spirituelle. L'écosystème
du souffle est la grande matrice spirituelle dans laquelle s'engendre
et s'éduque l'humain en tant qu'humain. Il n'existe pas de
grande culture qui ne se soit constituée sans une source
chaude puissante de signifiants absolus: Dieu, l'Etre, le Cosmos, les
Valeurs, le Sens... Egalement avec des accumulateurs sémantiques
bien chargés comme la tradition, la religion, l'éducation,
la sagesse commune, les monuments de l'art et de l'esprit... Jusqu'à
son déclin un système culturel fonctionne grâce à
son ouverture sur l'écosystème
du sens total. C'est ainsi qu'il peut être vivant. C'est ainsi
que sa vitalité spirituelle, c'est-à-dire sa
néguentropie, ne cesse de défier victorieusement la
fatalité entropique de la dégradation du sens.
Capital
d'énergie spirituelle.
Même l’absurde le plus radical,
aujourd’hui, ne succombe pas à sa propre logique parce
que ne sont pas encore à plat les puissants accumulateurs
d’énergie sémantique. Elle ne peut que vouloir
refouler ce sans quoi elle ne pourrait survivre et qui, pourtant,
contredit si diamétralement ses présupposés. Car
nos audaces d’aujourd’hui ne fonctionneraient pas sans
cette formidable réserve de sens, véritable capital
d’énergie spirituelle constitué au cours des
siècles d’intense vie spirituelle de l’histoire
occidentale. Constitué notamment durant ces longues périodes
que nous avions crues obscures et qui étaient en fait les
hivers écologiques où, imperceptiblement, sûrement,
germaient les moissons à venir. Cette extraordinaire énergie
de l’espace occidental dont nous nous sommes faits les enfants
prodigues...
Réservoirs
d'énergie spirituelle. Les
réservoirs d'énergie spirituelle prennent une
importance capitale dans le fonctionnement `systémique' du
Souffle, entre Source chaude et Puits froid. Même si la Source
chaude venait à perdre de son énergie, le moteur peut
continuer à tourner, au moins durant un certain temps. A
condition que les réservoirs ne soient pas vides. Les
sources sont rarement spectaculaires et les conduits le plus souvent
souterrains. Les choses essentielles pour notre survie ne prennent
réellement de l'importance à nos yeux que le jour où
elles se font rares et menacent de manquer. Il n'est pas sûr
que ce jour ne tarde... L'urgence se fait criante de nous préoccuper
des authentiques ressources d'humanité. Il s'agit de retrouver
nos sources et de recharger nos capacités. Disposer d'assez
d'authentique humanité `en réserve' pour faire face aux
désespérances.
Aucun
système ne peut fonctionner avec des accumulateurs à
plat. Le `système' humain moins que tout autre. C'est
parce que ses réservoirs d'énergie spirituelle et de
ressources d'humanité ne sont pas vides et restent malgré
tout encore `branchés' sur la source chaude que l'humain est
capable de traverser sans mourir des espaces désertiques où
le sens s'étiole et où l'absurde prolifère. Mais
si les réserves s'épuisent ? Si les canaux sont
laissés à l'abandon ? L'humain peut-il survivre
indéfiniment coupé de sa source chaude ? La
méconnaissance de l'importance des réservoirs d'énergie
spirituelle peut entretenir de fallacieuses illusions. Celle, entre
autres, de croire à une `génération spontanée'
du souffle là où c'est en fait l'énergie
`accumulée', peut-être durant de longs siècles
précédents, qui continue d'alimenter la différence
de potentiel et d'empêcher ainsi - pour combien de temps ?
- l'asphyxie. Toute culture, collective ou personnelle, accumule des
réserves de sens sous des formes très diverses et
complémentaires. Il suffit d'en évoquer ici
quelques-unes. Ainsi la masse des `coutumes' et des `traditions'
d'une famille ou d'un peuple. Les `valeurs' transmises de génération
en génération. Les `monuments' laissés par
l'histoire. Les `modèles' d'action et de comportement. Les
`pourvoyeurs de sens' que sont les `sages', les `héros' ou les
`saints'. Les `œuvres' d'art et leur rayonnement esthétique.
Les `paysages' qui inspirent... Et puis, ne cesse d'opérer
cette mystérieuse solidarité de grâce dans un
monde où les uns ne peuvent jouer les prodigues que parce que
d'autres restent `branchés'. La `communion des saints'... Il
suffit qu'il n'en reste que quelques-uns. Mais sans doute sont-ils
beaucoup plus nombreux qu'il n'y paraît aux petites lucarnes de
nos médias.

Les
trois conditions d'une forte dynamique spirituelle: a)
Une source chaude puissante - b) Un puits froid profond - c) Des
réservoirs pleins
Clôture.
Une certaine modernité se
constitue progressivement en bouclant le règne de l’humain
sur lui-même. Le système tout entier veut fonctionner en
clôture. Pour la
première fois depuis que l’homme existe, un système
culturel prétend se fermer en absolue autonomie. C’est
en autosuffisance qu’il veut fonctionner et progresser. C’est
par auto-création même qu’il veut être. Cela
veut dire que, désormais, il croit se faire créateur de
l’unique source chaude de toute son énergie spirituelle.
Le sens total enfermé en immanence. En totale finitude. Dans
le complet oubli de son entropie et de sa nécessaire
néguentropie. Dans l’oubli de son ‘puits froid’.
Dans l’oubli, également, de ses accumulateurs non
complètement déchargés et sans lesquels ses
prétentions elles-mêmes d’autonomie se
liquéfieraient dans le néant.
L’absurde
naît de l’enfermement.
Lorsque les existences schizoïdes se retrouvent sans lien
avec l’être total, sans
lien avec la raison
totale, sans lien avec
le sens total. Reste alors l’être cassé. L’absurde
en emplit les interstices. Reste la tâche impossible de
rassembler les morceaux de la raison éclatée.

Enfermement.
La schizoïdie
anthropocentrique par laquelle la modernité accède à
elle-même boucle l’autonomie en clôture totale dans
le grand enfermement de l’humain sur l’humain. Pour la
première fois depuis que l’homme existe, le système
anthropogène se met à fonctionner en se donnant
lui-même sa source chaude. C’est-à-dire en
réchauffant continuellement lui-même et à partir
de lui-même la source chaude de son sens et de ses
significations. Et partant à recharger aussi par lui-même
et à partir de lui-même ses accumulateurs sémantiques.
La source chaude et le puits froid du sens sont enfermés en
absolue finitude. Le sens total se donne ainsi, en lui-même
et pour lui-même, à
partir de son enfermement en immanence. Mais en même
temps il ne peut pas ne pas faire sien, même en le renvoyant à
l’infini (lequel infini se voulant lui-même enclos en
finitude), le puits froid de sa production de sémantique
entropie. La montée de l’absurde, de l’étrange,
du désenchantement, de la désespérance... Bien
sûr, jusques en ses extrémistes clôtures en
finitude, la modernité ne cesse, effectivement, de participer,
souvent malgré elle, et plus inconsciemment que consciemment,
à quelque ‘transcendance’. Sans ce subterfuge elle
ne saurait survivre longtemps sans succomber à l’asphyxie.
Ainsi la rupture avec la source chaude n’est jamais consommée.
Et surtout les accumulateurs ne sont jamais complètement
déchargés.
L’allégorie
de la Caverne dit
l’essentiel. L’authentique humain ne peut pas confondre
son ‘oïkos’ avec la caverne. En clôture
l’énergie spirituelle d’authentique humanité
ne peut que succomber à l’entropie et se dégrader.
Nous vivons dans l’illusion d’un ‘ouvert’
grandissant que nous ne cessons de nous octroyer à nous-mêmes.
Voyez la ‘liberté’. Sans règle. Sans
contrainte. Sans bornes. Sans ‘maison’... Clocharde.
‘Ouverte’ simplement pour la satisfaction d’elle-même
et finalement pour rien d’autre qu’une profonde
frustration. En nous bouclant sur notre possible clos sur lui-même,
nous nous bouclons dans l’absurde. C’est en ouvrant
l’espace de l’humain à l’infini de Dieu que
s’ouvre grand un espace pour l’espérance. Ici
l’impossible Démon de Maxwell doit céder
sa place à l’Ange de la grâce.

Devenir
maître et possesseur de la nature. Ce rêve
cartésien ne pourrait se formuler s’il n’avait été
précédé, plus de cinq siècles auparavant,
de cet autre rêve de devenir maître et possesseur du
sens. Est-il
possible de maîtriser la nature avant de s’être
rendu maître des essences et du verbe ? Cela commence vers
l’an 1100. Très timidement encore. Et de façon
quasi innocente. Parmi les protagonistes nous trouvons un homme à
la destinée singulière, Abelard, un des premiers
‘modernes’. Chez ce ‘maître de la
dialectique’ un drame se joue entre la raison et la foi. C’est
avec la crise nominaliste, en effet, que l’intelligence
occidentale commence à succomber à la tentation
schizoïde.
Illusions.
Il reste encore bien des
illusions. Et, pour beaucoup d'esprits, l'évidence n'est pas
encore évidente. C'est même incontestablement l'évidence
la plus difficilement admissible par la modernité. Comme si le
mythe de la `lucidité' était le plus aveuglant de
tous ! Les évidences, pourtant, se font criantes. Ainsi,
la prétention moderne de “devenir maîtres et
possesseurs de la nature" était logée et
fonctionnait dans un système qui se prenait pour absolu. Mais,
en fait, nous le découvrons aujourd'hui englobé
dans un plus large système qui ne peut que
le relativiser. Autre illusion mortifère. Nous avons cru que
la dynamique du sens surgissait ex nihilo ou encore sortait de la
cuisse de Jupiter comme la chose la plus `naturelle' du monde. Nous
prenons une plus grande conscience - le paradigme de notre écosystème
matériel nous éclairant - que nos possibilités
tiennent d'une plus englobante donation
de sens. Nous vivons dans l'illusion d'un `ouvert' grandissant que
nous ne cessons de nous octroyer à nous-mêmes. Voyez la
`liberté'. Sans règle. Sans contrainte. Sans bornes.
Sans `maison'... Clocharde. `Ouverte' simplement pour la satisfaction
d'elle-même et finalement pour rien d'autre qu'une profonde
frustration. En nous bouclant sur notre possible clos sur lui-même,
nous nous bouclons dans l'absurde. C'est en ouvrant l'espace de
l'humain à l'infini de Dieu que s'ouvre grand un espace pour
l'espérance. Ici l'impossible Démon de Maxwell doit
céder sa place à l'Ange de la grâce.
Pourquoi
les civilisations meurent-elles ?
La raison ne doit pas être
différente de celle qui préside à la mort de
n'importe quel système vivant. Elle peut s'énoncer de
façon très simple. Un vivant meurt lorsqu'il se
ferme et, en se fermant, succombe à son entropie.
Impossible clôture.
Nous ne cessons de vouloir boucler le
règne de l'humain sur lui-même. Le système tout
entier veut fonctionner en clôture.
Pour la première fois depuis que l'homme existe, un système
culturel prétend se fermer en absolue autonomie. C'est en
autosuffisance qu'il veut fonctionner et progresser. C'est par
autocréation même qu'il veut être. Cela veut dire
que, désormais, il croit se faire créateur de l'unique
source chaude de toute son énergie spirituelle. Le sens total
enfermé en immanence. En totale finitude. Dans le complet
oubli de son entropie et de sa nécessaire néguentropie.
Dans l'oubli de son `puits froid'. Dans l'oubli, également, de
ses accumulateurs non complètement déchargés et
sans lesquels ses prétentions elles-mêmes d'autonomie se
liquéfieraient dans le néant.
Par
quel miracle l'humain bouclé sur lui-même ne
succomberait-il pas à son entropie ?
Notre modernité vit dans
l'illusion d'un tel miracle. Obnubilés par notre possible sans
aller jusqu'aux raisons profondes de ce possible nous croyons que
l'humain est à lui-même sa propre source chaude.
Pourquoi l'homme, fabricateur d'outilité, fabricateur de
texture, fabricateur de texte, ne serait-il pas aussi fabricateur de
ce qui lui vient d'ailleurs, par grâce ?
Ecologie.
Elle vient lorsque nous
prenons conscience que nos puits sont obstrués et nos sources
polluées. Elle vient lorsque les flux énergétiques
se font insuffisants et que les réservoirs se vident. Elle
vient lorsque les éboueurs ne suffisent plus à la
tâche. Elle vient lorsque nous nous sentons vivre au-dessus des
possibilités d'approvisionnement et de recyclage de notre
terre. Elle vient et nous force à réfléchir sur
nos clôtures et nos ouvertures. Elle vient dissiper nos
illusions. Elle vient nous faire prendre conscience des frontières
et des limites. Elle vient nous rappeler que le `dedans' n'est
possible que par le `dehors'. Elle vient briser nos chaînes et
nous presser à sortir de la caverne. Quelle valeur a l'eau
lorsqu'elle surabonde ? Elle peut prendre un prix infini lorsque
tu es perdu dans le désert. Nous n'avons pas fini de traverser
notre désert spirituel. Pour étancher nos soifs
essentielles nous risquons de ne plus trouver que les puits obstrués
et les sources polluées par nos maîtres penseurs.
Pourtant elles doivent bien exister ces “sources d'eau
jaillissantes pour la vie éternelle” ! Nous nous
sommes mis à boucler en clôture notre
espace d'humanité. Nous avons cru pouvoir faire fonctionner
exponentiellement nos possibilités dans l'enfermement de notre
schizoïde autonomie, bouclant en un gigantesque feed back
les sorties de notre système
sur ses entrées.
Nous nous
voulions maîtres et possesseurs du système total
lui-même. Maîtres et
possesseurs de toute sa différence de potentiel. Maîtres
et possesseurs de toute son énergie spirituelle créatrice.
Maîtres et possesseurs de sa source chaude et de son puits
froid. Maîtres et possesseurs non seulement de notre possible
englobé mais aussi de notre impossible englobant.
Le
péché le plus grave contre l'écosystème
du sens a été de nier son essentielle ouverture.
Nous avons cru pouvoir le faire fonctionner en
clôture, comme une simple mécanique, crispé sur
lui-même, bouclé en schizoïde autonomie auto
productrice. Nous nous voulions maîtres et possesseurs du
système total lui-même. Bien plus, maîtres et
possesseurs aussi de sa source chaude et de son puits froid.
Maîtres et possesseurs donc de toute sa différence de
potentiel, c'est-à-dire de toute son énergie
spirituelle créatrice.

Quel
progrès en clôture ? Insouciants des lois de
l'énergie et de l'incontournable entropie de tout système
clos. Comment, par exemple, faire fonctionner exponentiellement une
dynamique infinie – le
`progrès', tels que nous l'imaginions – à
l'intérieur d'un espace fini ?
Ce n'est que pour un temps seulement que le système fermé
peut ainsi se donner l'illusion de tourner quand même. Parce
que les élans se prolongent par inertie cinétique.
Parce que les réservoirs ne sont pas encore vides. Parce qu'il
reste les prophètes et les témoins d'ailleurs. Mais
inexorablement joue l'entropie. Mortelle.
Nous
avons péché contre l'Esprit.
Lorsque l'humain se laisse prendre aux mirages
de l'originel tentateur, toujours `prince de ce monde'. Rompez la
grande Alliance. Prenez votre autonomie. Bouclez votre monde sur
lui-même. Devenez `maîtres et possesseurs' de vos
possibles. `Vous serez comme des dieux !'. Il est impossible que
de l'immanence bouclée en stricte immanence puisse sortir
autre chose que du tautologique trop humain. Il faut à l'homme
plus que l'homme pour devenir vraiment humain. Il lui faut l'Autre.
Il lui faut la grande Différence verticale. Il lui faut le
Souffle de Dieu. Aux commencements il n'en est pas ainsi puisque tout
déborde de la surabondance d'Agapè. Aux aboutissements
il n'en sera pas ainsi puisque tout harmonisera dans le plérôme
du Christ. C'est dans l'entre-deux qu'urge une conversion.
Nous avons péché
contre l'Ouvert. Nous
pensions nos horizons illimités. Nous avons cru que, sans
l'Autre, tout était possible. Nous avons déclaré
`indépassable' l'horizon de nos idéologies. Mais la
forêt n'est-elle pas justement l'horizon indépassable du
chimpanzé ? Nous n'avons pas fini de mesurer l'étroitesse
de notre pensée et des petites lueurs de nos lumignons que
nous prenions pour les `Lumières'. Nous avons oublié
l'essentielle ouverture de tout système vivant. L'écosystème
du sens encore plus que tous les autres. Obnubilés par nos
prouesses et béats devant nos aménagements intérieurs
nous avons oublié qu'il y a un `dehors' de notre caverne.
Nous avons péché
contre la Source chaude et le Puits froid. Un monde qui
méprise les nappes phréatiques de ses sources en vient
vite à être condamné à boire l'eau de ses
citernes frelatées. Nous avons cru garder la divine démesure
en refusant sa source, l'Alliance, qui lui donne sens. A l'homme
schizoïde devenu 'suprême' revient maintenant la tâche
surhumaine d'inventer inlassablement l'homme ! Il est impossible
que de l'immanence bouclée en stricte immanence puisse sortir
autre chose que du tautologique trop humain. Il faut à l'homme
plus que l'homme pour devenir vraiment humain. Il lui faut l'Autre.
Il lui faut la grande Différence verticale. Il lui faut le
Souffle de Dieu.
Nous avons péché
contre l'écosystème du sens.
Notre péché
contre l'écosystème `matériel' n'est encore que
le corollaire de notre péché contre l'autre écosystème,
le `spirituel', celui du sens. C'est-à-dire celui du sens
donnant sens. Il s'agit ici du système total
du sens. Non pas de tel ou tel sens particulier,
non pas de telle ou telle culture particulière, mais du sens
absolu, c'est-à-dire du sens du sens. L'écosystème
du sens est la grande maison du sens, la grande matrice spirituelle
dans laquelle s'engendre et s'éduque l'humain en tant
qu'humain. Sous peine d'inanition spirituelle, il nous faut
restaurer la `maison' du sens. Pour cela nous devons commencer par ne
pas tricher avec les sources chaudes et les puits froids du souffle
de notre verbe.
Nous risquons de
perdre le sens. Il
n’a jamais existé une civilisation aussi riche en
productions culturelles que la nôtre. Une prolifération
de sens ‘constitué’. Il lui manque le sens
‘constituant’. Jamais autant qu’aujourd’hui
risquions-nous l'asphixie spirituelle. Pourtant n’a-t-il jamais
existé une civilisation aussi riche en productions culturelles
que la nôtre ? Certes. Mais il manque à cette
prolifération de sens ‘constitué’
un espace ouvert à sa
démesure. Il lui manque le sens ‘constituant’.
Le sens qui donne sens.
Clochards
des insignifiances.
Nous qui, désertant la
maison du Père, nous voulions maîtres de l’universel,
nous nous sommes retrouvés clochards des insignifiances.
Jusqu’où faudra-t-il traîner nos faméliques
illusions pour, à nouveau, être touché par la
nostalgie des espaces paternels ? Combien de temps encore le
fils prodigue de la modernité voudra-t-il garder les cochons
avant de retrouver le chemin vers la maison du Père ?
D’abord, sans doute, lui faut-il trouver le chemin de
l’anamnèse. Et le cri profond de la nostalgie.
Qulle
parole face à la déroute ? Il faut très
certainement une bonne dose de naïveté pour croire
pertinente, aujourd’hui, une autre parole,
en ce monde où les détracteurs du sens prolifèrent,
forts de leurs lucidités démystificatrices et sûrs
de leurs incertitudes. Lorsque les significations, ayant perdu les
références, tournent en rond, piégées en
leur nominaliste tautologie. Lorsque les référentiels
eux-mêmes se mettent à flotter au gré des
conventions voire des modes...Il est vrai que la déroute
spirituelle s’arrange à caresser l’aujourd’hui
dans le sens du poil. Ces épidermiques connivences avec
l’actualité garantissent les euphories de nos
démangeaisons. Etre dans le vent devient l’impératif
catégorique de nos déracinements.
Dissidence.
Si la faillite du sens est d’actualité il faut
devenir inactuel en refusant le non-sens. Une telle dissidence
urge plus que jamais. Et plus que
jamais elle exige audace. Tant est massive la contrainte mimétique
de la liquidation. Imagine un instant qu’atteintes par la
contagion s’éteignent les voix rebelles et se taise le
petit reste des protestataires du sens. Combien de temps, penses-tu,
le monde survivrait-il ? Face à ce monde qui pardonne
tout à ceux qui le suivent bêtement il est urgent de
cultiver le devoir d’indocilité.
Oser...
Les modes nous emportent au gré de ce qui est dans le
vent. Pour être soi en vérité il faut oser être
inactuel. Mille et une raisons du soupçon militent en faveur
des avortements sémantiques. Quelque chose comme une grande
conjuration anonyme se ligue contre le sens. Et largement s’étale
un consensus de démission. On croit l’énergie
spirituelle résistante à toute épreuve. Elle est
fragile comme le souffle. Son entropie est plus implacable qu’en
toute autre énergie. L’énergie spirituelle se
dégrade par démission en chaîne, par
d’imperceptibles fragments de démission accumulées,
par d’innocentes minuscules démissions juxtaposées.
Les mécanismes démissionnaires ont besoin, pour
fonctionner, de la force que procure l’illusion. Chacun se
croit seul résistant. Tous se sentent noyés dans le
‘on’ qui démissionne. Donc aucun n’ose
protester. Et, cercle vicieux, ce silence collectif conforte les
solitudes découragées. Il faut à ce monde
spirituellement anémique des prophètes qui témoignent
de l’ouvert infini du sens et, partant, de l’espérance.
L'homme
peut-il se donner à lui-même sa source chaude ? Ce
qui est remarquable c’est que toutes les cultures, à
l’exception de la culture moderne, fonctionnaient ou continuent
de fonctionner avec une source chaude puissante et avec des
accumulateurs de sens bien chargés. Source chaude puissante de
signifiants absolus: Dieu, l’Etre, le Cosmos, la Nature,
l’Ordre, les Valeurs... Accumulateurs de sens bien chargés:
la tradition-transmission d’un donné signifiant et
signifié important. Toutes ces cultures fonctionnent en
homéostasie avec l’écosystème du sens. Et
jusqu’à leur déclin, la néguentropie
signifiante défie victorieusement la fatalité
entropique de la dégradation du sens. Il s’agit ici non
pas de tel ou tel sens particulier mais du sens total, en quelque
sorte le sens du sens, le sens de tout sens possible, la
donation radicale du sens, le champ fertile du sens ou encore la
"vitalité" du sens en général.
Restent
quand même les 'accumulateurs'.
Même l’absurde le
plus radical ne succombe pas à sa propre logique parce que ne
sont pas encore à plat les puissants accumulateurs d’énergie
sémantique. Spécialement la judéo-chrétienne
signifiance. Plus qu’elle n’ose se l’avouer à
elle-même, la modernité fonctionne malgré tout,
même par subreptice participation, sur une formidable réserve
de sens, véritable capital d’énergie spirituelle
constitué au cours de l’histoire occidentale. Constitué
notamment durant ces longues périodes que nous avions crues
obscures et qu’une plus saine écologie du sens commence
à nous faire reconsidérer aujourd’hui.

La
foi. Elle n’est pas ‘au bout’ d’une
suite d’articulations rationnelles. La foi est ouverture.
On ne tombe pas sur Dieu comme sur une nouvelle formule explicative.
La foi est ouverture au don du sens. En sa nudité elle
est exposée à une plénitude infinie qui lui
vient de l’Autre. La foi est entrée libre dans le don
gratuit du sens.
Le Sens nous est
donné. L’humain
est fils de la Parole, matrice
de l’humain. Mais quelle parole engendre quel homme ? Une
parole tautologique en résonance avec la ‘bulle’
que nous nous constituons ? Ou bien une parole venant
d’ailleurs ? Lorsque l’esprit refuse ses propres
limites et ses enfermements, il ne peut pas ne pas prendre le chemin
de la critique et de la critique de la critique à l’infini.
Il se situe ainsi dans l’Ouvert. L’Ouvert n’est pas
d’emblée accueillant ni confortable. Cela explique sans
doute pourquoi ils sont si peu nombreux ceux qui s’y
expatrient. C’est pourtant dans l’Ouvert que le Sens se
donne. Non pas n’importe quelle signification d’agrément
ou d’utilité. Mais le Sens du sens. Et
fondamentalement le Sens de la parole qui nous engendre humains.
Ce
Sens ne vient pas de nous. Cela
est devenu manifeste à travers toute notre précédente
recherche, Le Sens – l’absolu Sens du sens – nous
est donné. Il vient d’ailleurs. Il vient de
l’Autre. Ce don du Sens s’appelle, dans l’espace
chrétien, la révélation. L’étymologie
est parlante. Un voile se déchire. La réalité
vraie se manifeste. Non pas en continuité logique avec nos
préalables. Mais dans la rupture d’une radicale
nouveauté. De façon purement gratuite.

La
foi est ouverture. Elle
signifie donc la sortie de la caverne de
nos évidences terre-à-terre, de nos intérêts
myopes et de nos obscurantismes revêchent.
La
foi n’est pas englobée mais englobante. La
foi n’est pas contenue ‘dans’ nos possibilités
psychologiques ou mentales. Elle n’est pas un produit du ‘je
pense’ individuel ou collectif. Elle n’est pas logeable
dans un système d’idées.
La
foi n’est pas en ma possession. Je
n’en dispose pas. Je suis disposé par elle.
La
foi n’est pas de l’ordre du ‘ce que’,
à savoir quelque chose comme un ‘objet’ qui
pourrait se laisser saisir, comprendre ou manipuler. La foi est de
l’ordre du ‘que’.
Elle précède toute possible saisie et toute possible
compréhension. Elle ‘est’ comme l’impératif
ontologique de l’acte créationnel. Non pas constituée.
Mais constituante.
La foi n’est
pas ‘au bout’ d’une suite d’articulations
rationnelles. On
ne tombe pas sur Dieu comme sur une nouvelle formule explicative.
La
foi est ouverture au don du sens. En
sa nudité, elle est exposée à une plénitude
infinie qui lui vient de l’Autre. L’évidence
naturelle contraint. Procédant par ‘longues chaînes
de raisons’, elle enchaîne dans
l’ordre du Même et de la nécessité. La foi
rompt les nécessités. Elle appelle. Dans
l’ouvert de la liberté et de la gratuité.
La
foi est entrée libre dans le don gratuit du sens. Elle
te situe au cœur de l’extrême englobant. Tu te
trouves en gestation dans la matrice de l’Absolu. Baigné
d’une lumière où toute chose prend un éclairage
neuf et où les ombres elles-mêmes – avec
l’ensemble du jeu des ombres – s’expliquent. Les
questions ne sont plus absolues. Elles se posent sur fond de réponse.
Aucune réponse explicite n’est encore livrée.
Mais le Sens de toute possible réponse est déjà-donné.
Le
décisif de la foi est acte. Elle
s’engage. La foi s’accomplit en Agapè. Avec
Agapè elle traverse les étendues du scandale. Pour en
faire un espace de grâce.
Dans
l'ouvert. Le monde de l’animal ne s’étend
pas très loin au-delà de son museau. L’homme
n’est pas limité, comme l’animal, par l‘horizon
indépassable’ de son instinct, de son ignorance ou de
ses certitudes terre-à-terre. L’homme est ouvert
sur l’infini. Il ne saurait
donc passer à côté de la question
eschatologique. Qu’est-ce qui est ‘au-delà’ ?
Qu’est-ce qui advient ‘après’ ? Après
et au-delà
des limites de l’espace et du
temps de notre condition humaine.

C'est
l'Autre qui sauve. Le
salut n'est pas dans la recherche de la plénitude de soi, ni
dans la conquête du vide de cette plénitude. Car en ces
recherches et en ces conquêtes n'est jamais visé que le
‘même’. La foi chrétienne ne culmine pas
dans l'illumination, ni dans la béance de l'illumination, mais
dans la rencontre de
l'Autre. La foi est ouverture à une présence
et à une rencontre.
Cette rencontre célèbre l'irruption de l'Autre qui
vient par grâce. L'Autre. Et avec lui tous les autres. Ils
viennent déranger. Contre cette irruption, jouent les mille
défenses païennes en quête d'un absolu immobile,
pur et impassible. Mais tel n'est pas l'Absolu chrétien qui
s'appelle Amour. "La distance infinie des corps aux esprits,
dit Pascal, figure
la distance infiniment plus infinie des esprits à la charité."
Une distance infiniment infinie entre les plus grandes splendeurs
auxquelles nous puissions par nous-mêmes accéder et la
gloire qui doit se manifester en nous par grâce.

La
parole prophétique signifie
l’irruption de l’Autre au beau milieu de notre existence.
L’Autre qui vient – d’extra-muros
– pro-voquer nos clôtures
pour les ouvrir à l’infini.
a u t r e s j a l o n s