
La catégorie d'histoire n'est pas moins essentielle dans la Bible que celle de création. Rien n'est avant l'acte créateur sinon l'acte lui-même. L'acte créateur est le premier acte historique. Il est commencement de l'histoire. A partir de lui, l'être surgit dans l'histoire. A partir de lui, l'être s'identifie à l'histoire. Non seulement durant les six premiers jours... Le cosmos, dès lors, n'est plus pensable qu'en gestation et en création continue et permanente. Il est en route. Il est en exode. Il connaît les ratés aussi bien que les miracles. Livré à l'aventure et au risque. Par l'irruption de la nouveauté judéo-chrétienne, l'homme a été pro-voqué, défié, à devenir créateur d'Histoire, créateur d'historicité. Par l’Autre provoqué, l’humain est projeté hors de lui-même. Hors de ses sécurités. Il se trouve irréversiblement pris dans le flux du temps ouvert à l’infini. Il se trouve irrémédiablement embarqué dans l'Histoire. Il lui reste à risquer l'aventure...
Le
cercle brisé. Il
ne peut y avoir histoire, réellement histoire, que lorsque le
scandaleux et irrationnel écoulement temporel prend valeur
pour lui-même. Lorsque le temps n’a plus besoin de
trouver consistance en remontant aux origines et en se régénérant
’en arrière’ mais qu’il devient en lui-même
et pour lui-même, ’en avant’, dynamique de genèse
nouvelle. Lorsque le scénario cosmologique n’accapare
plus la scène mais la laisse libre à l’improvisation.
Lorsque le même de la répétitivité cède
la pertinence à l’autre de la création
imprévisible. Lorsque l’irréversibilité
des événements signifie moins essentiellement perte que
gain d’être. Lorsque s’affronte le non-être
du devenir comme possibilité d’un plus-être.
Lorsque la corrosion historique se révèle être
moins menace que défi. Bref, lorsque l’homme s’embarque
dans l’histoire en levant les défenses contre l’histoire
et en prenant conscience de lui-même comme créateur
historique. Moment extraordinaire dans l’évolution de
l’humanité que celui de la rupture du cycle de l’éternel
retour. L’homme ose briser le cercle et
marquer sa différence d’avec l’ordre
cosmologique. S’ouvre ainsi l’espace nouveau où se
déploie la liberté. Désormais l’homme
prend conscience de lui-même comme créateur et comme
acteur. Il quitte le destin pour courir le risque de sa destinée.
Or
cette révolution s’est accomplie. De façon
unique. Mais ne
suffit-il pas qu’en un seul point du monde l’histoire se
soit réellement ouverte pour qu’à partir de ce
point, qu’à partir de ce moment, bascule dans
l’historicité toute l’histoire universelle ?
Cette ouverture a eu lieu. La Bible en porte témoignage. Le
fait déjà que la Parole de Dieu ne se soit pas livrée
comme une dictée mais comme une compromission avec une
aventure humaine paraît scandaleux à plus d’un
esprit avide d’un texte absolu qui serait tombé du ciel.
C’est pourtant ainsi que Dieu parle dans la Bible. Le livre
sacré se
fait livre d’histoire !
Le sacré, désormais, n’a plus de place ailleurs.
Audace inouïe d’un peuple, d’un seul, qui ose braver
l’éternel ordre sacral cosmique et logique et se risquer
hors du cercle. Pour les païens tout est toujours au départ.
La suite est aux émanations et aux dégradations, avec,
dans la meilleure hypothèse, le possible retour vers
l’origine. Dans la Bible alpha est pour oméga, sans
retour, et l’eschatôn est principe.
Théologie
de l'histoire. La Bible
signifie la
rupture radicale du cercle de l’éternel retour
et instaure une théologie
de l’Histoire. En faisant l’expérience d’un
‘plan’ divin, elle dévoile le projet
fou d’une Histoire commune
de l’humanité avec son
Dieu et ouvre ainsi le ‘sens’ de l’Histoire. Le
peuple de Dieu en marche vers le salut et, avec lui, de l’humanité
dans son ensemble. Un exode vers une Terre promise... La foi
chrétienne est portée par la même Histoire –
une ‘Histoire Sainte’ – dont le sens commence à
se dévoiler à travers l’Ancien Testament pour
s’accomplir, ‘en avant’, dans un ‘maintenant’
ouvert sur un futur. Avec cependant l’exigence de plus
en plus affirmée de la distinction de deux plans. La
différence entre l’Histoire visible, simple
enveloppe empirique, et l’Histoire
vraie, largement inaccessible à notre expérience
quotidienne. Le mystère de l’Histoire vraie ne sera
pleinement élucidé qu’en eschatologie.
C’est-à-dire dans l’accomplissement.
Lorsque, l’Histoire une fois achevée, pourront
apparaître en pleine lumière – dans la Lumière
de Dieu – l’ensemble des significations actuellement
encore voilées.

Conditions
de possibilité de l'histoire: Que faut-il pour que
l'humain ose se jeter dans l'aventure et le risque ? 1
La temporalité libérée de l'éternel
retour. 2 Le temps devenu urgent.
3 Oser sortir de la caverne. 4
Ouverture d'un infini espace du sens. 5
Le 'Hors de' est dédramatisé. 6
Expérience d'un appel et d'une promesse. 7
Irruption d'un projet historique.
Cela
ne pouvait venir par génération spontanée.
Trop massifs se dressaient contre
elle les ancestraux mécanismes de défense. Ils devaient
être brisés. Ils l'ont été. Cela s'est
passé dans l'espace judéo-chrétien. La nouveauté
judéo-chrétienne brise les cycles de la fatalité
et ouvre le temps en avant de lui-même. Elle libère
l'histoire du fatum de l'éternel retour. Le cercle s'ouvre en
vecteur. Alpha et Oméga ne se rejoignent plus que sur un autre
plan. L'histoire est ouverte à sa transcendance et à
son eschatologie. L'impossible lui-même est possible. Rien
n'est jamais joué définitivement. Il n'existe pas
d'impasse sans issue. Au creux de la catastrophe le prophète
sait encore crier l'espérance. Et cette audace d'un 'exode'
au-delà des limites, au-delà de toutes les limites, ne
pouvait venir que portée par une Alliance avec un autre -
un Tout-Autre - qui s'est révélé 'YAHVE'. 'Je
Suis'. Je suis toujours avec toi. Tu n'es donc plus jamais
seul. De quoi aurais-tu peur ?
L’homme
est ainsi pro-voqué par l’Autre à devenir
créateur d’Histoire. L’humain
est projeté hors de lui-même. Hors de ses sécurités.
Il lui reste à risquer l'aventure... Il se trouve
irréversiblement pris dans le flux de la temporalité.
Il se trouve irrémédiablement embarqué dans
l’Histoire. Et non seulement lui-même, mais sa
compréhension est elle-même embarquée. Nous ne
nous comprenons pas hors de cet embarquement.
Déroutante
histoire. Là où la raison logique exige
impérieusement l’unité, l’identité,
la cohérence, la totalité, l’histoire fait surgir
abruptement la multiplicité, la différence, la
contradiction, l’infinie marche en avant. L’histoire fait
violence à la raison logique. L’histoire est la croix de
la raison logique. L’histoire signifie la béance de la
raison logique. Certains la soupçonnent de radicale déraison.
Sans doute est-elle scandale seulement. Seul un acte, ici, peut se
poser contre la déraison et départager; quelque chose
comme une foi. C’est elle qui peut regarder l’histoire
comme une aventure au cours de laquelle surgit inlassablement la
différence qui écartèle le même et fait
être l’autre, non pas simple déploiement
naturaliste mais profonde aventure de l’esprit.

Impossible
retour dans l’éternel retour. Si grande que
soit la nostalgie de chercher refuge dans le sein de la boucle, cela
est désormais impossible. On ne retourne pas une deuxième
fois dans le sein maternel. Une fois contaminé par
l'inquiétude historique on ne retrouve plus l'innocence de
l'éternel retour. L'homme entre en Histoire hanté par
la boucle qui se boucle. Mais ce retour dans l’éternel
retour est désormais impossible. L’humain est
irrémédiablement livré à l'aventure et au
risque. Ce n'est que ‘virtuellement’ qu'il peut tenter de
boucler quand même la boucle de sa compréhension. En
construisant une philosophie de l'Histoire. Toutes les
philosophies de l'Histoire veulent ainsi ramener l’Histoire à
la raison. Leur échec est cependant patent. La raison de
l'Histoire, en effet, n'est pas dans la raison mais dans l'ouverture
de l’Histoire qui crucifie la raison.
Philosophie
de l’histoire ? Nous sommes irréversiblement
embarqués. Notre compréhension est elle aussi
irrémédiablement embarquée. Non seulement
l’histoire est en exode mais aussi l’intelligibilité
de l’histoire et son sens. Nous sommes en exode sans recours.
La raison peut-elle être tentée par autre chose que le
cycle ? Toutes les philosophies de l’histoire veulent
ramener l’histoire à la raison. Mais la raison de
l’histoire n’est pas dans la raison mais dans l’histoire
qui crucifie la raison. Les philosophies de l’histoire sont des
efforts désespérés pour renouer le fil qui se
dévide hors de notre portée. Efforts qui tentent de
nier l’abrupte ouverture de l’aventure historique sans y
réussir jamais réellement. A moins de se contenter de
l’apparence d’une réussite qui n’est, en
fait, qu’un retour rationnellement déguisé dans
le cycle de l’éternel retour. Ne plus être
embarqué sans recours mais dominer la situation. Une
philosophie de l’histoire naît chaque fois du souci de
loger l’incertaine aventure dans un cadre plus rationnellement
sécurisant. Il s’agit de comprendre le passé; il
s’agit davantage encore de se situer dans le présent; il
s’agit surtout de faire face à la surprise de l’avenir.
Pour la satisfaction intellectuelle d’embrasser l’inconnu.
Afin de désamorcer son existentielle menace. En vue aussi,
hélas, de la maîtrise et de la domination du projet
humain.
Tentés par
la totalisation de l'Histoire. Les philosophes
n’échappent pas à la tentation de l’éternel
retour. D'autant moins qu'ils ne cessent de vouloir 'devenir maîtres
et possesseurs' de toutes choses. Tant est forte la libido
d’étreindre l’inquiétante ouverture du
temps historique en la ramenant à la raison d’une
construction de ‘système’. Mais les ‘philosophies
de l’Histoire’ qui ont la prétention de ‘boucler’
la totalité de l’Histoire dans la sécurité
et la clôture d’un système
ont toujours invariablement échoué.

Heureuse
impossibilité ! Voulant totaliser une Histoire
sensée régie par la nécessité
‘scientifique’ de règles,
de lois, de stades, d’états, etc., elles conduisent
quasi inexorablement du côté des ‘maîtres
penseurs’, des totalitarismes, des Kz et des
Goulags.
L’histoire se
laisse-t-elle totaliser en immanence ?
Une philosophie de
la totalisation de l’histoire
naît chaque fois du souci et de
la séduction de loger l’incertaine aventure dans un
cadre plus rationnellement sécurisant. Il s’agit de
comprendre le passé, certes. Il s’agit davantage encore
de se situer efficacement dans le présent. Il s’agit
surtout de trouver un sens aux incertitudes de l’avenir. Toutes
les philosophies de la totalisation de l’histoire traduisent le
profond désir de renouer le fil qui se dévide hors de
notre portée. Elles prétendent trouver la clé de
l’histoire totale.
Comment
totaliser ? On commence par extrapoler un
segment historique pour le projeter dans le futur. Qui ne voit
que ces deux moments soulèvent d’emblée
d’insurmontables difficultés ? Est-il possible
d’extrapoler et de projeter autre chose que du relatif ?
Quelle partie pour quel tout ? La portion de l’histoire
dont nous disposons n’est-elle pas ridiculement
disproportionnée par rapport à la totalité de
l’histoire ? Quand nous disons histoire, dans
quelle ’épaisseur’ de la temporalité nous
situons-nous ? Dans quels ordres de grandeur pensons-nous ?
Le module dont la généralisation et la projection dans
le futur doit permettre une philosophie de l’histoire, à
partir de quelle échelle doit-il se déterminer ?
Un siècle de progrès suffit-il pour justifier sa
poursuite à l’infini et affirmer que toute l’histoire
est progrès ? Faut-il pour cela dix siècles ?
Ou mille ? Et si mille siècles n’étaient
encore qu’une période infime au regard de l’histoire
totale ?
Que savons-nous de la
temporalité historique ? Est-elle homogène
ou hétérogène ? La pertinence est-elle dans
la ligne diachroniquement continue ou bien dans la ligne brisée
en moments de synchroniques ruptures ? Où se trouve le
décisif ? Est-ce dans l’évolution ou dans
les révolutions ? Quel passé ? Le passé
dans sa totalité nous échappe. Il n’est jamais
qu’une certaine longueur plus ou moins élucidée
selon les possibilités épistémologiques du
présent. N’est jamais possible qu’une
certaine lecture d’un
certain passé historique. Ce
passé est révisable et, de fait, sans cesse revu.
L’image du passé ne cesse de se modifier. Le modèle
destiné à être projeté dans le futur est
donc toujours relatif. Relatif dans son cadrage. Relatif dans son
contenu. Relatif dans sa forme. Projeter ce schème relatif
dans la totalité du futur ne peut être qu’une
entreprise extrêmement hasardeuse. Nous ne projetons dans le
futur que les incertitudes du présent nourries seulement de
quelques certitudes du passé.
Le
futur... Seul le maintenant est. Le passé n’est
plus. Le futur n’est pas. Le passé est de
l’ordre du possible très relatif. Quant au futur, il est
de l’ordre de l’impossible. C’est pourtant lui qui
nous intéresse essentiellement. La projection est la seule
possibilité pour nous par rapport à notre impossibilité
sur le futur. Que valent de telle constructions à partir de
telles projections ? Elles ne peuvent être que des
constructions idéelles nécessairement dépendantes
d’un a priori puisque le futur échappe à toute
expérience possible. Elles ne sont donc que des hypothèses
et en tant que telles soumises à la confirmation ou à
l’infirmation a posteriori du futur-une-fois-réalisée.
Cercle
herméneutique. L’intelligibilité à
un moment de l’histoire implique l’intelligibilité
de toute l’histoire... qui n’est possible qu’à
partir d’un moment de l’histoire. D’une part la
compréhension du présent détermine la
compréhension du passé. Il n’y a donc de passé
qu’en fonction d’un présent. D’autre part la
compréhension du passé détermine la
compréhension du présent. Il n’y a donc de
présent qu’en fonction d’un passé.
L’intelligence est au rouet du cercle herméneutique.
L’intelligibilité historique est condamnée à
tourner en rond autour du rapport sujet-objet de l’histoire.
Car l’homme est les deux en même temps, objet historique
et sujet historique. Dès lors l’objet ne peut être
que l’aventure du sujet lui-même et le sujet,
l’autocompréhension de l’objet qu’il est
lui-même. L’homme, enfin, ne peut pas ne pas valoriser.
Nos jugements sur l’histoire sont inévitablement aussi
des jugements de valeur. Mais les critères de ces valeurs ne
sont-ils pas largement le fruit de l’histoire ?

Nous
ne totalisons jamais qu’entre Alpha et Oméga.
Si grandes soient-elles, nos
totalisations ne sont jamais que des ’bulles’ flottantes
sur des béances. Or nous sommes embarqués “au
milieu” de l’histoire. L’histoire que nous vivons
est perpétuellement inachevée et reste perpétuellement
ouverte. Nous ne totalisons jamais qu’entre Alpha et
Oméga. Nous ne disposons pas de l’avenir. A peine
disposons-nous du présent. Quant au passé, il ne s’agit
jamais que d’un ‘certain’ passé. La question
du sens de l’histoire et de la fin de l’histoire reste à
jamais hors de notre portée. L’histoire embarque l’homme
du côté de la déraison. La raison de l’histoire,
en effet, n’est pas dans la ‘raison’ mais dans
l’histoire qui crucifie la raison.

Et
sens pourtant. Car
l’impossibilité d’enfermer la totalité de
l’Histoire dans un système et, partant, de lui assigner
une 'fin' – une ultime étape –, ouvre l’espace
de sa signification. L'Histoire ne peut pas être 'objet'
de compréhension parce qu'elle est essentiellement 'sujet' de
décision. Nous ne totalisons jamais qu'entre Alpha et Oméga.
Nos totalisations ne sont jamais que des 'bulles' flottantes sur des
béances. Chance pour le décisif humain: liberté
ex-posée. Ce n'est pas l'Histoire qui mène l'homme,
c'est l'homme qui conduit l'Histoire. Et ainsi se dévoile un
sens très profond de la condition humaine en chemin... En
chemin. Non pas sur une route toute tracée d'avance, mais
simplement balisée par les grandes options relevant d'une foi.
A travers incertitude et
risque. L’incertitude et le risque de l’aventure
historique comme l’espace privilégié de la
liberté et de l’urgence de la décision.
L'ouverture d'un futur non-encore-décidé pro-voque
l'être à la décision. Rien n'est jamais joué.
Tout reste à jouer. Dans l'in-fini d'une aventure. Le grand
risque humain à courir...
Le
sens de l’histoire est en exode.
Nous sommes irréversiblement
embarqués. Si grandes soient-elles, nos totalisations ne sont
jamais que des ’bulles’ flottantes sur des béances.
Pour assigner une ’fin’ à l’histoire, il
faudrait qu’on puisse la considérer à partir de
son terme ou de sa clôture. Or nous sommes embarqués
au milieu de
l’histoire.
La question du sens
de l'Histoire est compromise avec
notre aventure. Pour
assigner une 'fin' à l'Histoire, il faudrait qu'on puisse la
considérer à partir de son terme ou de sa clôture.
Or nous sommes embarqués au milieu de
l'Histoire. La question du sens de
l'Histoire est lourde du poids de la décision de
l’humain à travers incertitude et risque. Le sens de
l’Histoire est en exode. Le ‘sens’ de l’Histoire
n’est pas lisible en clair ni dans les événements
eux-mêmes ni dans leur déroulement empirique. Le sens de
l’Histoire ne peut que transcender la phénoménalité
historique. Il n’est pas dans les
événements, il les traverse. Il vient de l’autre
dimension de l’Histoire, à
savoir de sa verticalité transhistorique. Dévoiler le
sens de l'Histoire ne peut être tâche de devin manipulant
des osselets ou fouillant les entrailles de l'Histoire pour se
découvrir une maîtrise de la diachronie. Que ces
osselets ou ces entrailles soient des faits ou des abstractions, peu
importe. Ce ne peut être que tâche de prophète
ouvrant, prophaïn, un espace lumineux en avant et
dévoilant un trans possible dans le maintenant de la
décision.
Une clé pour
l’Histoire.
L’homme n’arrivera
sans doute jamais à la compréhension totale de
l’histoire. Il est pourtant possible de découvrir une
clé ouvrant à son intelligence. Non pas une
structure qui fige. Mais une clé qui ouvre. Non pas une
réponse constructrice de système. Mais une question qui
engage la pensée sur le chemin infini de la réflexion.
Non pas un schéma prétendant à la maîtrise
de la totalité diachronique à partir d’une
structure synchronique de l’histoire. Mais un schème de
l’actualité du maintenant décisif de la décision
historique. Derrière l'aventure humaine il doit y avoir,
cachée, une clé pour l'histoire. Comme le spécifique
humain dont elle se révèle être la dimension
essentielle, l'Histoire commence par un non. Elle dit non au
même pour
que puisse être l'autre. Dialectiquement. Elle refuse la
sécurité des cycles pour courir le risque de
l'aventure. Et ce non originel
de l'Histoire est aussi la motricité originaire de toute la
dynamique historique.

Verticalité
transhistorique. L’histoire,
fondamentalement, est-elle destin
ou dessein ?
A moins que la pensée ne désespère devant une
histoire totalement irrationnelle, il ne reste que cette alternative
qui ouvre deux types de lecture de l’histoire en sa totalité.
Si l’histoire n’est que destin, elle
échappe à toute maîtrise de l’homme. Elle
se trouve comme livrée à la nature, jouet du hasard et
de la nécessité. Son long terme se déploie dans
l’inconnu. Ses certitudes, son ‘sens’, se cherchent
dans l’horizontalité des
faits et des événements. La déraison de
l’histoire trouve ainsi ses raisons dans les lois inductivement
généralisées à partir de l’expérience.
A une telle lecture empirique et immanentiste s’oppose la
lecture transcendante de l’histoire comme dessein.
Celui-ci n’est pas à chercher sur la ligne horizontale
de la succession simplement événementielle mais sur
cette autre ligne qui la coupe verticalement. Le sens de
l’histoire transcende la phénoménalité
historique. Il n’est pas dans les
événements, il les traverse. Derrière le
’hasard’ de l’histoire se profile en pointillé
une ligne qui est sens. Et ce sens n’advient que dans la
tension avec une transhistoire. Il se ‘révèle’
à travers une Alliance. Dieu écrit droit avec des
lignes brisées... Telle est la folle certitude d’un
Saint Augustin au creux d’une expérience historique
déconcertante.

Ainsi donc
l'essentiel est écrit 'droit'. L'horizon est ouvert. Le
sens est donné. La route est promise. En même temps,
dans le court terme de notre
quotidien, nous ne nous retrouvons le plus souvent que devant les
brisures.
Telle est notre condition entre incertitude et
risque. Les ruptures, en effet, nous provoquent au risque
de la foi. Et nous savons que
nous n'existons authentiquement qu'à travers ce risque.
Ouverture
eschatologique. L’eschatologie
est la vision des ‘choses ultimes’ – ta eschata,
en grec – en même temps que celles des ‘fins
dernières’ de l’homme. Qu’est-ce qui advient
‘après’ ? Après
les limites de l’espace et du
temps de notre condition humaine. Un tel questionnement n’a
cessé de produire un genre littéraire particulier,
l’apocalyptique, On le retrouve multiforme à
travers tous les temps et toutes les cultures. Dans l’espace
judéo-chrétien s’est particulièrement
développé entre le IVe siècle avant J-C. et le
IIe après. Les apocalypses les plus connues sont celles de
celles du prophète Daniel et de l’évangéliste
saint Jean. ‘Apocalypse’ – apokalypsis en grec –
veut dire ‘révélation’. Elle veut être
‘découverte’ de l’état et du statut
définitifs des choses, terrestres et célestes, à
la ‘fin’ de l’Histoire. La dimension eschatologique
est essentielle à l’apocalyptique. L’eschatologie
n’est pas essentiellement pour la ‘fin des temps’.
En Jésus Christ la totalité des temps est déjà
accomplie. C’est le ‘maintenant’ – le kaïros
– qui est eschatologique. Sans
doute y a-t-il aussi un futur eschatologique
qui ouvre sur l’ad-venir de radicale nouveauté. La
parousie. La résurrection de la chair. le Jugement dernier. Le
règne cosmique de Dieu. Mais dans le Christ et par le Christ
ces événements sont déjà ‘actuels’.
Ils nous ‘arrivent’ dans le ‘maintenant’
existentiel de la foi.
Le
‘maintenant’ eschatologique. Le Nouveau
Testament est à la fois en continuité et en rupture
avec l’Ancien. La grande différence, c’est que
dans le judaïsme, l’eschatologie se réalise à
la ‘fin’ des temps alors que pour le christianisme, en
Jésus Christ la totalité des temps est déjà
accomplie. C’est le ‘maintenant’ – le kaïros
– qui est eschatologique. Sans
doute y a-t-il aussi un futur eschatologique
qui apporte du nouveau. La parousie. La résurrection de la
chair. Le Jugement dernier. Le règne cosmique de Dieu. Mais
dans le Christ et par le Christ ces événements sont
déjà ‘actuels’. Ils nous ‘arrivent’
dans le ‘maintenant’ existentiel de la foi. Il y a
donc une unité foncière
de l’eschatologie chrétienne entre le ‘maintenant’
de la foi et le
‘demain’ de la pleine révélation.
Jésus est déjà
‘maintenant’ l’accomplissement de l’eschatologie.
Demain cet accomplissement sera cosmiquement manifestes et visibles
par tous. Déjà ‘maintenant’ le salut se
réalise dans la miséricorde du Christ. Demain il sera
universellement manifeste. La tension entre ‘est’ et
‘sera’ n’existe qu’au sein de la temporalité.
L’éternité, elle, ne connaît ni passé
ni futur. Seulement un présent éternel qui rejoint
notre actualité. L’éternité traverse
verticalement la
temporalité en chaque ‘maintenant’ historique et
la provoque à la décision.
La
foi vit dans cette tension eschatologique. Le
monde est déjà sauvé. En même temps il
reste à sauver. L’essentiel est déjà
accompli. En même temps, cet essentiel reste à
accomplir. Dans la tension de cet entre-deux urge l’actualité
de la décision.

Chaque
‘maintenant’ est un concret absolu. Il a chaque fois
une dimension d’éternité en lui-même. Dans
l'actualité concrète
vécue dans le hic et nunc. Non pas comme simple ‘moyen’
ou simple ‘rouage’ d’une mécanique
historique.
Partir.
Quitter les terres ‘natales’.
Vers une terre promise. L’espérance est en exode.
Paradoxale condition humaine ! Pourquoi lui sont-elles refusées
les installations dans les plantureuses vallées d’abondance ?
Pourquoi l’humain authentique n’existe-t-il qu’en
incessant dépassement et en marche vers un ailleurs ?
L'agir chrétien, de même que la foi, est ainsi exposé
à l'ouverture eschatologique. Tout est déjà,
d'une certaine manière, accompli. Cela n'est pas un alibi pour
nous croiser les bras. Car en même temps tout ne
cesse de s'accomplir au cours de notre histoire, c'est-à-dire
de notre Histoire humano-divine.
a u t r e s j a l o n s