
Anthropocentrisme...
L'acte
de naissance de la modernité scelle la rupture de l'Alliance.
En ses profondeurs se joue quelque chose comme une
négative théologie négative. C’est
une liberté radicalement
ouverte par la
rencontre existentielle avec l’infini Je Suis
qui va historiquement se reprendre en
elle-même et sur elle-même en autonomie anthropocentrique
totalisante. L’homme divinisé par grâce
de Je Suis
boucle sa divinisation sur elle-même
et se prétend dieu sans Dieu. A la place de Dieu. Dès
lors Dieu doit mourir pour
que l’homme puisse être absolument.
Chasser
Dieu. De cet espace de stricte ‘humanité’
il fallait – symétrique inversion du récit de la
Genèse ? – chasser Dieu. De trop, donc, le père
judéo-chrétien, devant la revendication d’une
origine purement parthénogénétique. De trop, le
Père de l’Etre, du Bien et de la Vérité
puisque nous suffisent nos propres productions, nos propres valeurs,
nos propres lucidités. Puisque nous prétendons être
à nous-mêmes notre propre source. De trop,
outrageusement de trop, le Père avec son Fils et le Saint
Esprit !
Pourtant on n’en
finit pas de chasser Dieu. Il
résiste au-delà de cette logique et de cette cohérence
qui ne sont que de surface. Profondément, beaucoup plus
profondément, occultée, refoulée, se joue,
fascinante et effrayante, la grande dramaturgie. Mystérieuse
négative théologie négative ! Le combat de
Jacob n’en finit pas. Le corps à corps des esprits, plus
meurtrissant que le combat de avec l’Autre. L’homme n’en
sort jamais que déhanché. Et la lutte reprend... La
théomachie se poursuit.
L'homme
divinisé se fait dieu à la place de son Dieu. Voici
qu'une liberté radicalement ouverte par la rencontre
existentielle avec l’infini ‘Je Suis’ va
historiquement se reprendre en elle-même et sur elle-même
en autonomie anthropocentrique totalisante. L’homme divinisé
par grâce de ‘Je Suis’ clôt sa divinisation
sur elle-même et veut devenir Dieu sans Dieu. A la place de
Dieu. Dès lors Dieu doit mourir pour que l’homme puisse
être absolument.

Crise
de l'Alliance. Le pari fondamental de tout le Moyen
Age avait été de construire la majestueuse ‘cathédrale’
de la catholicité du Logos. L'ensemble du paysage médiéval
est éclairé par l'idéal d'une Raison
s'élargissant aux dimensions de la foi et d'une foi se mettant
en lumière par la raison. Dans un tel univers, nos idées
ne peuvent pas ne pas être en alliance avec les Idées
divines. En alliance. C’est-à-dire dans
l’étreinte de l'être et du connaître, de la
subjectivité et de l'objectivité, de la foi et de la
raison, de l'horizontalité et de la verticalité, du
verbe de l'homme et du verbe de Dieu. Lorsque le symbole peut encore
parler très fort. Lorsque le monde ne cesse de chanter la
gloire de Dieu. La crise nominaliste est au fond une crise de
l’Alliance. Sans doute quelque chose comme une crise
d’adolescence. L'homme révélé divin par
grâce veut désormais se savoir divin par lui-même.
Le theos doit
donc le céder à l’anthropos. Il n’y
a plus que l’homme à être détenteur et
responsable du sens! En schizoïdie...

Une fois l’Alliance rompue... Les choses peuvent-elles
tourner autrement qu’après l’originelle rupture ?
Vous serez comme des dieux. La
séduction du tentateur devenait irrésistible.
Ensuite... Ils virent qu’ils étaient nus. Reste
la honte ou l’exhibitionnisme. La modernité opte pour le
deuxième terme de l’alternative.
Bouclant
la boucle de l’homme sur lui-même.
Nous nous sommes constitué un
empire d’humanité. De façon autogène. Sans
l’Autre. En autonomie. Sans l’Autre. Avec nos longueurs à
nous, nos largeurs à nous, nos hauteurs à nous et nos
profondeurs à nous. Quelque chose comme une caverne –
oui, impertinente pertinence d’un Platon, déjà !
– une caverne aux prétentions infinies, mais ultimement
caverne quand même. Là nous nous sommes ouvert un monde
de possibilités simplement phénoménales.
L’infinité de ces possibilités pouvait nous
donner assez de vertige pour nous étourdir face aux questions
essentielles. Alors nous nous sommes mis à ne plus chercher
notre humanité que dans le vaste jeu de ces possibles, dans
l’extension de notre champ d’être et d’action,
dans notre ‘présence’ au monde et notre emprise
sur lui, sur les autres, sur l’histoire...
Construire.
Nous avons scientifiquement désarticulé la
densité de l’être pour disposer d’un
foisonnement d’éléments articulables et
réarticulables indéfiniment, à notre guise. Cela
nous a rendus maîtres des possibilités constructives.
Et, effectivement, nous nous sommes mis à construire, à
construire en tous les sens du mot et dans tous les domaines, avec
frénésie. A partir d’atomes de facticité.
Au point de confondre le sens avec cette constructivité. Nous
y avons perdu l’âme. Parce que l’âme ne se
construit pas et que la construction l’oppresse. L’âme
inspire. L’âme aspire. Dans le souffle de l’Esprit.
La
rupture du lien théo-onto-logique. A
travers sa `révolution copernicienne' anthropocentrique la
modernité se refuse la possibilité d'un sens plus
englobant qu'elle-même, et, partant, le don d'un sens qui ne
soit pas sa propre production. A partir de là, par rapport aux
âges précédents, tout un renversement.
Subjectivité. Le
sens n'est plus donné objectivement mais se donne en
subjectivité. Il y avait un espace du sens total capable
d'intégrer les sens particuliers; désormais le sens
désintégré éclate en multiples sens. Le
lien du sens était donné à partir des
`extrêmes'; il veut se nouer maintenant à partir du
`milieu'. L'étrange renvoyait vers les extrêmes de
l'être; il envahit désormais le cœur de l'être.
Le questionnement se faisait `dans' la réponse; maintenant
toute réponse se dilue dans le questionnement.
Faute
contre l'écologie du sens. Ce rêve aujourd'hui
brisé peut éveiller à la question de savoir si
cette rupture du lien du sens donné ne constitue pas quelque
chose comme une faute contre l'écologie du sens. Comme
si le sens `donné' (quasi `nature'), une fois éclaté,
ne pouvait que laisser la place à l'artifice et au virtuel. Un
sens `de synthèse'. Un `Ersatz' de sens. Commercialisé
sous de multiples étiquettes.
Schizoïdie.
Une fois l'Alliance rompue, une fois Dieu refoulé,
il reste à l'homme le repli autistique sur soi-même.
Quelque chose comme une schizophrénie. L'esprit coupé.
L'esprit divisé. L'esprit cassé. Nous n'avons plus
besoin de toi ! Voici que le possible humain expulse la grâce
et se voit livré aux péchés capitaux.
C'est-à-dire aux sources du péché. Et en premier
lieu, l'orgueil. Ayant coupé les liens avec la totalité
théo-onto-logique, la raison schizoïde se boucle sur
elle-même jusqu'à la déraison. Elle a beau
vouloir se diviniser et se parer d'une Majuscule, en fait il ne lui
reste que de tourner en rond dans l'enclos de la tautologie. Le règne
des cercles vicieux et des tâches impossibles. Etre à
soi-même l'absolue source chaude... Fonder ses propres
fondements... Tout peut devenir légitime parce que tout peut
se légitimer. Il faut donc jouer ou se battre. Jouer en se
fermant les yeux sur le fait que les règles du jeu soient
seulement conventionnelles. Ou se battre pour se mettre d'accord sur
les conventions. Mais s'il n'y a plus d'arbitre ? Enfin,
suprême illusion schizophrène, l'homme impeccable.
C'est-à-dire l'homme au péché refoulé.
Avec la question sans réponse du moderne Camus. “Qui
nous pardonnera ?” Avec le réflexe infantile de
cacher la faute ou bien de trouver le coupable hors de soi-même.
Il reste désormais une tâche de Tantale: nouer le sens
en totalité finie. Essayer d'intégrer ce qui ne peut
l'être en cette finitude. Désespérer devant ce
qui reste, sans recours, l'étrange absolu, l'absurde. Tout
avait commencé par l'euphorie optimiste du rêve de
l'homme complètement réconcilié avec lui-même.
Pouvoir (enfin !) vivre par soi et
pour soi. Rompre avec le sens `donné' pour se
donner le sens. Construire la `bulle' du sens
total. En radicale autonomie. Où l'autre n'a
plus de place.
Courbure. Les
perspectives médiévales étaient excentrées.
La perspective renaissante se concentre. Mise ‘en perspective’
de toutes choses à partir de l’homme. Centre. Point de
vue. Regard. Regard qui embrasse. Et par là courbe un horizon.
Mise en perspective. Avec en même temps une illusion de
perspective. La subjectivité humaine se fait constituante. A
l’image de celle du Père judéo-chrétien.
Créatrice d’elle-même et de toute objectivité
constituée. Vu à partir du centre l’horizon
semble s’ouvrir un infini. Vu à partir du ‘dehors’
l’horizon clôt une finitude. Ainsi commence un énorme
malentendu de toute notre modernité. Une telle courbure de
notre espace ne risque-t-elle pas aussi d’être notre
prison ?

La
‘courbure’ de notre espace moderne est manifestement
‘positive’. Les parallèles se rejoignent
toujours. D’un point pris hors de l’immanence aucune
perspective n’est possible qui ne converge finalement vers
l’immanence. Un monde se totalise en clôture immanente.
Et la somme de cette totalisation est toujours plus grande que... La
courbure ’positive’ de l’espace piège en
quelque sorte tous ses contenus. Dans un tel espace l’infini
ultimement se boucle en finitude et la transcendance prend la
courbure de l’immanence. Auparavant l’espace était
de structure plus euclidienne. Peut-être même était-il
plus lobatchevskien. Les parallèles, loin de se rejoindre,
avaient plutôt tendance à s’ouvrir. D’un
point pris hors de l’immanence, une autre droite, de nombreux
vecteurs même, pouvaient courir à l’infini. La
somme du totalisable n’était jamais plus grande, souvent
plus petite, que la Totalité. Un tel espace à courbure
‘négative’ semble bien être l’espace
du pensable propre
à un univers où dominent les exposantes
judéo-chrétiennes.
Dans l’espace de la courbure
anthropocentrique tout tend à prendre courbure.
Un même espace de gravitation
avec de multiples centres de gravité qui tendent chacun à
l’exclusif de la gravitation. L’horizon ‘absolu’
de la modernité circonscrit des ‘relatifs’ qui
tendent vers l’absolu ! Constitution en ‘autonomies’
et cristallisation en ‘réalités’ d’une
multitude d’ ‘abstractions’. Par exemple: le
profane, le religieux, l’argent, la propriété, le
pouvoir, l’Etat, la Nation, les classes... Désormais la
multiplicité ne pourra-t-elle pas crier contradictoirement
‘Gott mit uns’ ? Dans l’espace de chaque
singulier règne l’optimisme. Le pluriel, pourtant,
induit les affrontements. Guerres civiles. Guerres nationales.
Guerres de religions. A moins d’entrevoir comme Montaigne la
relativité essentielle et de continuer à vivre de
scepticisme et de relativisme. Stoïquement. Comme le feront avec
lui un Charron ou un Sanchez. ‘Docta ignorantia’ si
différente pourtant de celle de Nicolas de Cues deux siècles
auparavant.
Le nouveau centre.
On sait que la ‘révolution
copernicienne’ renverse l’antique image du monde. Notre
terre n’est plus le centre de la sphère céleste.
Désormais elle gravite, simple planète parmi d’autres
planètes, autour d’un nouveau centre. Une ‘révolution’
identique s’opère dans le rapport de l’être
et du connaître. Ce qui était centre est mis en orbite.
Ce qui était satellite se met au centre. Jusqu’alors
l’être était
central. C’est-à-dire la chose à connaître,
le réel objectif préexistant à sa saisie par
l’homme. Désormais c’est le connaître
qui se fait centre. C’est-à-dire
le ‘je’ connaissant. Le pensable et le possible de
l'homme étaient définis par l'être. Désormais
c'est l'être qui est défini par le pensable et le
possible de l'homme. Cette ‘révolution’ est
infiniment lourde de conséquence. Elle assigne au pensable et
au possible de l’homme son nouvel espace de gravitation et son
nouveau centre de gravité. De proche en proche une multitude
de renversements. De la transcendance à l'immanence. De
l'infini à la finitude. De l'absolu au relatif. De l'être
à la phénoménalité. Du logos à la
discursivité. De la valeur à l'affect. De l'objectivité
à la subjectivité. Du sens à la structure. De
l'essence au mot. De la vérité à la simple
non-contradiction. De la lumière à la lucidité...

A
partir de l’homme. La vérité sur
toutes choses n’est désormais qu’à partir
de la pensée humaine. C’est elle qui est l’immédiateté
première. C’est elle qui fonde les fondements de son
savoir. Car Dieu lui-même, encore garant de mes évidences,
est-il lui-même évident autrement qu’à
travers l’idée claire et distincte de ma pensée ?
Je pense Dieu qui garantit la vérité de ma pensée !
Cercle vicieux ? Descartes, cependant, n’en est pas encore
tout-à-fait là ! Nous ne pensons l’imparfait
et le fini que sur fond de parfait et d’infini. Nous avons donc
en nous l’idée claire et distincte de l’être
absolument parfait. Quelle est la chance d’existence de cet
être parfait ? Mais l’existence n’est-elle pas
nécessairement inhérente – argument ontologique –
à l’idée ? Cette idée qui ne peut
venir ni du néant ni radicalement de nous-mêmes. Elle
est nôtre, certes, mais en même temps elle renvoie encore
ailleurs. Pour combien de temps encore ?
Nouvelle
fondation. Même
sans être créateur ex nihilo de l’idée
claire et distincte, c’est quand même en
mon possible qu’elle
prend conscience d’elle-même. Et c’est ce possible
qui désormais héberge le doute. Y a-t-il un Dieu ?
Et s’il était trompeur ? Le recentrement de
l’humain sur lui-même se clôt dans son
strict possible et trouve en sa
créance quelque chose
d’entièrement indubitable. ‘Je pense donc je
suis’. Cela se conçoit clairement et distinctement.
Voilà le fruit de l’intuition évidente. Il
suffit, à présent, selon la méthode, d’en
tirer les déductions nécessaires. C’est-à-dire
l’enchaînement sans faille à la manière de
la géométrie.
La force de
l’évidence doit venir désormais de la
subjectivité. Celle-ci n’a plus besoin d’autre
garant qu’elle-même. C’est elle qui veut se poser
comme fondatrice de la totalité pensable. Ainsi donc doit
s’accomplir le renversement ‘copernicien’ de l’être
à la pensée. Une nouvelle courbure
de l’espace mental. Une
nouvelle gravitation de l’être. Descartes, sans
doute, n’ose pas encore aller du côté de ces
extrêmes. Il ne veut pas priver l’être de sa vérité
objective. Il doit encore exister objectivement une ‘nature des
choses’. Le ‘je pense’ ne peut pas être
entièrement enfermé dans sa subjectivité. Ma
pensée, d’autre part, est incapable de fonder
entièrement sa propre vérité. Un garant objectif
est nécessaire. Comment, autrement, distinguer la pensée
fausse de la pensée vraie ? Dieu reste donc
garant de mes évidences. Il est aussi garant de la réalité
du monde.
Le grand enfermement du
verbe matriciel. Devenir
maître et possesseur de la nature. Ce rêve cartésien
ne pouvait se formuler que précédé, plus de cinq
siècles auparavant, de cet autre rêve, à savoir
devenir maître et possesseur du verbe.
Est-il possible, en effet, de
maîtriser la nature avant de s’être rendu maître
des essences ?
Nominalisme. Cela
émerge, quasi imperceptible, quelque part autour de l’an
1100. Cela débute par un ‘innocent’ péché
contre le Logos. La tentation commence par susurrer cette simple
question: lorsque tu parles, lorsque tu penses, est-il nécessaire
qu’il y ait un garant autre que toi-même pour assurer la
consistance fondamentale de ta parole et de ta pensée ?
Ce doute chuchoté se fera clameur, amplifiée par les
mille échos de la caverne. Cinq siècles plus tard, de
ce doute procédera l’affirmation fondatrice de la plus
récente modernité. Je pense donc je suis.

La
parole pervertie. Le serpent dit... — La femme
répondit... — Le serpent répliqua...
(Genèse 3). L'engrenage fatal commence ainsi. On se laisse
gagner par les charmes du séducteur. On s'excite au son de la
voix tentatrice. 0n ne refuse pas de donner champ au soupçon
sur la vérité de l'Alliance. On se prête à
un échange en catimini. Le dialogue se noue. Ce que tout seul
on n'aurait pas osé prend corps dans cette `entente' sur des
malentendus. De démission en démission on glisse hors
de l'Alliance.
La parole schizoïde.
Créé à l'image et à la
ressemblance du Logos divin, l'homme est le vivant qui parle. Par une
conaturalité profonde, la parole humaine n'est pleinement
elle-même qu'en dialogue, en alliance, avec la Parole de Dieu.
Le péché commence et s'accomplit avec la parole qui se
coupe de l'essentiel Dialogue et se met à fonctionner en
schizoïdie. Le péché archéologique, péché
originel, péché du monde, est-il fondamentalement autre
chose que la perversion de la Parole humanisante par l'instauration
d'un discours schizoïde qui se fait discours dominant ? Une
autre diction, une contra-diction par rapport à ce dire
de la Parole et à ce souffle du Logos divin qui suscite
l'humanité authentique. Un péché contre la
matrice du spécifique humain et, partant, un péché
contre l'être vrai de l'homme. Chaque homme naît là
où le Père ne cesse de dire son Verbe. Et l'homme n'est
homme que dans cette diction. Même si la masse des phénomènes
semble l'occulter, cette vérité est seule fondatrice de
la plénitude humaine. Sans elle l'humain se voit finalement
condamné à tourner en rond. Sans partage avec le Logos.
En clôture tautologique.
Le pacte
schizoïde. A la Parole qui veut nouer toutes choses dans
la fidélité de l'amour s'oppose un discours qui
mobilise dans la division. Un pacte factieux d'éléments
rebelles, un pacte schizoïde. Quelque chose comme une complicité
fuyante, un pacte à côté, une connivence contre
la communion ! La parole schizoïde... On la croyait
d'audace, cette parole. On se retrouve avec des mots qui ont perdu le
souffle.

Modulations.
Modulation d’amplitude ou modulation de fréquence,
peu importe. Et nous sommes aujourd’hui particulièrement
ingénieux à produire, à diversifier et à
amplifier ces modulations. En leur essence, cependant, elles ne sont
jamais que de purs phénomènes ondulatoires. Du bruit.
Flatus vocis du
moderne nominalisme !
Le
signifiant déraciné. Abstraite à la
fois du réel et de la pensée, la réalité
linguistique se boucle en autonomie comme strict `objet' de science.
Au fait que `l'homme parle' se substitue vite l'axiome `il y a du
langage'. Un glissement d'abord méthodologique. Il attente
cependant à l'humain. De la science il déborde sur la
philosophie. Derrière la liberté de la parole se
profile la nécessité particulière de la langue
constituée; derrière cette nécessité
particulière, la nécessité universelle du
langage constituant. Cette nouvelle
linguistique ne s'occupe que du rapport entre le signifiant et
le signifié, c'est-à-dire du rapport entre la
matérialité phonique du signe et le concept, entre
l'image acoustique et l'image mentale. Elle ne s'occupe pas du
rapport entre signe et chose. Le signe fonctionne dans l'espace clos
d'un système structural. Dès lors ce n'est plus le
projet humain qui produit le sens mais le système.
Exit
le signifié. Reste le signifiant avec sa
réduction à l'état de langage brut. Ce n'est
plus l'humain qui explique le langage, c'est le langage qui explique
l'humain. Se trouvent alors remises en question les sciences humaines
en tant qu'humaines. Voilà l'humain
livré à cette plus fondamentale nature
derrière toute culture, à
cette plus originaire structure derrière toute
histoire. La boucle du même
enfin complètement bouclée ! Le
signe se trouve de plus en plus vidé face à l' `objet'
qui fuit à l'infini. Le signe se coupe du référent.
Le signifiant se coupe du signifié. C'est la subjectivité
qui crée les signes et les signifiants. Le signe schizophrène
s'éclate. La parole se désintègre. La parole
humaine n'est plus à partir du sens mais se veut créatrice
du sens. Le discours subjectif devient archéologiquement
constituant. Désormais il y a la loi du langage
qui régit l'ordre du signifiant et partant du symbolique. Le
sujet est réduit à
l'objet, le conscient à
l'inconscient, la liberté
à la nécessité, et
finalement le sens au non-sens.
La signification n'est plus que phénoménale. Derrière
tout sens, dit Lévy-Strauss, il y a un non-sens. Le
nouveau cogito veut, avec Lacan, se formuler de façon
suivante: je pense où je ne suis pas, donc je suis où
je ne pense pas. Le langage parle sans je. Simplement ça
parle ! Exit
l'homme...
La parole devenue folle.
Folle comme une roue qui ne cesse de tourner ayant perdu
son `embrayage'. Toute crise est toujours en même temps crise
de la parole. C'est-à-dire de la signification. Très
profondément une crise du sens total. Alors les hommes ont
beau construire la plus merveilleuse des tours. Ils ne se comprennent
plus. La parole est livrée à l'équivoque. Parce
que le sens éclate. Parce qu'ils ne boivent plus à la
même source du sens. La plus belle des tours ne peut être
que vouée à la ruine !
Ce
que parler ne veut plus dire. Lorsque les référentiels
glissent en immanence et que les valeurs se reprennent dans la
courbure anthropocentrique. Lorsque la Parole de Dieu ne transcende
plus ce possible et ne lui confère plus sa norme. Lorsque la
vérité tout entière est livrée au seul
possible de l'homme. Reste le `Discours Dominant'. Avec ses `Maîtres
penseurs'. Et les camps de concentration pour les pauvres libertés
rebelles. Impossible recherche d'un langage qui
soit, selon l'expression de Rimbaud, l'âme pour l'âme.
Reste une anarchie nominaliste `créatrice' d'une infinité
de langages et d'une infinité de confusions. Babel !
La
parole condamnée à tourner en rond.
Il s’agit du ‘Discours’
lui-même qui fait notre culture, c’est-à-dire la
parole cratrice d’humanité. Le Discours ainsi bouclé
sur lui-même se met à fonctionner en clôture. En
rupture avec le dialogue à la fois théologique,
ontologique et axiologique avec l’Autre, sans quoi aucune
culture n’a jamais réussi à fonctionner longtemps
sans courir à sa perte. Vaste déploiement d’un
monologue de l’immanence avec elle-même. Finalement,
gigantesque tautologie tournant sur elle-même totalitairement.
Se coupant de plus en plus de la source chaude de l’autre
de lui-même et épuisant
de plus en plus vite ses réserves d’énergie
spirituelle historiquement accumulées, il se nourrit de plus
en plus de ses propres déchets qu’il n’a même
plus le temps de recycler et va jusqu’à se complaire
dans l’absurde et l’étrange de sa propre entropie.
Quelque chose comme un ‘stade anal’ d’autiste
coprophagie...
Le grand discours
tautologique,. Aauto-producteur
de sens et auto-justificateur de lui-même. Une tautologie
résonnante dans la ‘caverne’. Elle doit se trouver
une généalogie, une virginité et une innocence.
Vaste déploiement de la sophistique cavernale. Nouvelle
Babel ? Une infinité de discours schizophrènes
qui, dans leur différence, ne disent pourtant que le même.
Cette prolifération tautologique se dote de médiations
– les ‘media’ justement ! –
indispensables pour sans cesse lancer et relancer sa propre
prolifération.
Bulle. La
totalité constituante n'est plus donnée absolument. Une
`bulle' se constitue ex nihilo. Elle se boucle en finitude. Elle
flotte dans le vide sans recours. L'objectivité étant
néantisée reste la subjectivité objectivée.
Le sens constitué veut être le sens constituant. Les
effets se rendent autonomes. La méthode se substitue aux
liens.

Discours
tautologique. Le
Discours produit de plus en plus de discours au pluriel qui prennent
valeur par leur consommation même. Car cette production
mercenaire de discours n’est que par le consommateur qui
lui-même n’est que par son conditionnement. Par sondages
interposés, un ‘public’ conditionné
conditionne la croissance de son propre conditionnement. Un discours
‘lancé sur le marché’ peut ainsi faire
‘boule de neige’ à condition que le bruit
publicitaire soit instantanément intense et que la ‘cible’
ait des réflexes suffisamment conditionnés. Une fois
l’impact du processus assuré, le déferlement
quantitatif consacre la qualité qui, à son tour relance
la quantité. Une boulimie qui avale des forêts de pâte
à papier et sature les ondes. Ainsi fonctionne le Discours
tautologique dans la clôture et en stricte finitude. Mettant
entre parenthèses l’essentiel. Entre parenthèses:
la vérité, le Sens, les Valeurs. Entre parenthèses:
le fondement. Entre parenthèses: l’archè et le
télos. Le cercle vicieux des effets et des causes. Mais
comment faire autrement puisque toute signifiance veut s’autoproduire
en autonomie ? L’ultime critère devient la
non-contradiction à l’intérieur de la bulle.
Inflation des signes et des signifiés... Prolifération
de signes enflés et gonflés de vide... Polysémie
où n’importe quoi signifie à la limite n’importe
quoi... Tautologique auto-production du signe par le référent
et du référent par le signe... Relativité... Ce
que parler ne veut plus dire.
Le
Discours dominant. Derrière l’infini du dire
qui surabonde dans chaque espace culturel se tient un
Discours aux prétentions
totalitaires. Le Discours
dominant. Un Discours derrière les discours. Le grand
‘souffleur’ de nos mises en scène. L’esprit
du temps. C’est lui qui dicte ce qui est sortable et ce qui
ne l’est pas, ce qui est ‘correct’ et ce qui ne
l’est pas. Il ne s’explicite que très rarement et
pourtant il est omniprésent. Le non-dit
est son expression habituelle. Le
‘on’ est son empire. Il ne prolifère que derrière
les démissions personnelles. Les media lui fournissent
l’orchestration et lui assurent l’amplification et la
résonance. L’Audimat le dynamise. Le discours dominant
délimite l’horizon indépassable
de la caverne. Il en exprime la
logique la plus pertinente. il en constitue la forme suprême de
‘bonne conscience’. C’est dans sa logique qu’on
réussit aux jeux et concours de la caverne. Les enfants de la
caverne sont plus malins que les enfants de lumière...
La foi chrétienne ne peut avoir que l’air ridicule dans
la caverne. Elle est l’éternelle perdante aux jeux et
concours de la caverne. Qu’a-t-elle d’intéressant
à produire pour amuser les cavernicoles ? N’est-elle
pas leur inlassable trouble-fête et leur ‘mauvaise
conscience’ ? Mais peut-il en être autrement pour
une foi qui ne
peut qu’être fondamental refus de
toute caverne ?
Le Discours
bien-portant. Si l’aventure de la modernité
peut être considérée, très profondément,
comme une négative théologie négative, un
chapitre s’ouvrirait ici sur une négative démonologie
négative dévoilant les ‘ruses’ du Prince de
ce monde. Qui osera écrire un tel chapître ? Le
meurtre du Père judéo-chrétien. Ce Père
judéo-chrétien par lequel les valeurs fondamentales,
désormais revendiquées sans lui et contre lui, sont
advenues à la modernité. L’homme. La liberté.
L’égalité. La fraternité. Le progrès...
Dans quelle culture autre que celle fécondée par le
père judéo-chrétien, ces valeurs sont-elles
seulement pensables ?
Audace
exponentielle. Mais cet âge ne peut pas et ne veut pas
se poser de telles questions tant il est ébloui par le
fonctionnement même de son propre mécanisme. Le
fonctionnement du possible de l’homme en autonomie dans
l’inconscience des conditions de possibilité de ce
possible. Cet âge est plein de trop de certitudes et de trop
peu de questions et d’étonnements. Son ironie l’empêche
d’avoir l’humour. Il prend peu de temps pour méditer
sur la mort ou sur les négativités, et encore moins sur
le péché... Cet âge est ébloui par ses
lampes artificielles qu’il prend pour LA lumière.
S’aveuglant, dans le flottement entre théisme, déisme
et athéisme, sur la Source de toute lumière. Progressif
glissement qui s’accélère. Et brusquement comme
un basculement. L’audace devenant exponentielle. De la raison
totale en alliance à la raison schizoïde. Du logos comme
don du sens au logos comme discours tautologique. De la raison
constituée ouverte sur la raison constituante à la
raison constituée s’absolutisant elle-même comme
rationalité conquérante et constituante à
l’infini.
Dieu n’est plus
l’ultime englobant. Il
est lui-même englobé dans un plus grand que lui. Il
relève désormais du seul possible humain. Et ce
possible le déclarera de plus en plus comme impossible. Dans
la meilleure des hypothèses une chance lui est laissée
aux limites. Ainsi pour Kant, au-delà des possibilités
‘théoriques’ de la raison, s’impose un
impératif catégorique. Une pure exigence ‘pratique’.
Et celle-ci ne peut pas ne pas postuler au-dehors de la sphère
du possible de l’homme un quelque chose qui prend nom Dieu, et
liberté, et immortalité. Non plus certitude. Simple
postulat.

Une ‘logique’
est en marche. Elle exclut de plus en plus tout recours à
un référentiel ou à un garant d’ailleurs. Reste
désormais au possible humain de fonder le possible humain. Il
n'existe plus de philosophie qui ne soit essentiellement critique.
Contre
l'Alliance. La gravité de la chute se mesure à
la hauteur d'où l'on tombe. La hauteur d'où l'homme
tombe est, à la verticale de lui-même, vertigineuse.
Peut-il tomber d'ailleurs que de Dieu ? L'homme n'est homme
qu'en alliance. En originelle alliance avec le Logos dont la
lumière, déjà, éclaire tout homme venant
en ce monde. Conspirer contre l'alliance, c'est conspirer contre la
parole à sa source, c'est conspirer contre le `logos
anthropogène', c'est conspirer contre l'homme. Les rois de la
terre s'insurgent, les princes conspirent contre Yahvé et
contre son Messie... (Psaume 2:2). Ainsi donc, contre l'Alliance, il
arrive que se lève une conspiration. A la Parole qui veut
nouer toutes choses dans la fidélité de l'amour
s'oppose un discours qui mobilise dans la division. Quelque chose
comme un pacte factieux d'éléments rebelles, un pacte
schizoïde.
La marque d'une étrange
conspiration. Cette orchestration à travers l'espace et
le temps de notre monde joue si massivement, si invariablement,
contre l'Alliance qu'elle porte par là-même, quasi
tangible, la marque d'une étrange conspiration, la signature
d'une radicale négativité qui transcende littéralement
les capacités intra-mondaines. Ainsi l'humain se décide
dans un monde dont les enjeux profonds débordent ce monde !
Quelque chose comme un gigantesque affrontement transcosmique entre
lumière et ténèbres, entre l'amour et la haine,
dont l'Evangile selon saint Jean, par exemple, ou l'Epître aux
Ephésiens désignent la réalité à
la fois visible et cachée. Peut-être seul le regard
clair d'un enfant de l'Alliance permet-il d'entrevoir sa consistance
occulte et de le dévoiler comme conspiration contre
l'Alliance, contre Dieu et contre son Christ. Un pacte
d'anti-Alliance noué par une mystérieuse solidarité
schizoïde orchestrée par le Satan qui est aussi Légion...
'Révolution copernicienne'.
L’âge précédent avait procédé
à un recentrement en courbure de l’espace
épistémologique. Il s’agit à présent
de constituer le nouveau système interplanétaire du
possible de l’homme. Une sorte de satellisation du centre et
une centration du satellite. Dans le renversement du rapport
être-connaître. Révolution
copernicienne épistémologique.
Désormais le connaître gravite moins autour de
l’être que l’être autour du connaître.
Ce qui était centre est mis en orbite. Ce qui était
satellite devient centre.

Le
possible de l’homme, centre de perspective sur la totalité.
La vérité sur toutes
choses n’est désormais qu’à partir de la
pensée humaine. C’est elle qui est l’immédiateté
première. C’est elle qui fonde les fondements de son
savoir. Car Dieu lui-même, encore garant de mes évidences,
est-il lui-même évident autrement qu’à
travers l’idée claire et distincte de ma pensée ?
Je pense Dieu qui garantit la vérité de ma pensée!
Cercle vicieux ? Descartes, cependant, n'en est pas encore
tout-à-fait là ! Nous ne pensons l'imparfait et le fini
que sur fond de parfait et d'infini. Nous avons donc en nous l'idée
claire et distincte de l'être absolument parfait. Quelle est la
chance d’existence de cet être parfait ? Mais l’existence
n’est-elle pas nécessairement inhérente –
argument ontologique – à l’idée ? Cette
idée qui ne peut venir ni du néant ni radicalement de
nous-mêmes. Elle est nôtre, certes, mais en même
temps elle renvoie encore ailleurs. Pour combien de temps ‘encore’
? Même sans être créateur ex nihilo de l’idée
claire et distincte, c’est quand même en
mon possible qu’elle
prend conscience d’elle-même. Et c’est ce possible
qui désormais héberge le doute. Y a-t-il un Dieu ? Et
s’il était trompeur ?

Un au-delà
de ma pensée est impensable. Un au-delà de l’idée,
impossible. Le virtuel prolifère. S'ouvre alors le règne
indéfini de l'idéalisme. Exit la ‘transcendance’.
Reste simplement une ‘visée
transcendantale’. C'est-à-dire une 'transcendance'
virtuelle prisonnière des enfermements.
L’objectivité,
désormais, au rouet. Le
recentrement de l’humain sur lui-même se clôt dans
son strict
possible et trouve en sa créance
quelque chose d’entièrement indubitable. ‘Je pense
donc je suis’. Cela se conçoit clairement et
distinctement. Voilà le fruit de l’intuition
évidente. Il suffit, à présent, selon la
méthode, d’en tirer les déductions
nécessaires. C’est-à-dire l’enchaînement
sans faille à la manière de la géométrie.
La force de l’évidence doit venir désormais de la
subjectivité qui n’a plus besoin d’autre garant
qu’elle-même. C’est elle qui veut se poser comme
fondatrice de la totalité pensable. Ainsi donc doit
s’accomplir le renversement ‘copernicien’ de l’être
à la pensée. Une nouvelle courbure
de l’espace mental. Une
nouvelle gravitation de l’être. Descartes, sans
doute, n’ose pas encore aller du côté de ces
extrêmes. Il ne veut pas priver l’être de sa vérité
objective. Il doit encore exister objectivement une ‘nature des
choses’. Le ‘je pense’ ne peut pas être
entièrement enfermé dans sa subjectivité. Ma
pensée, d’autre part, est incapable de fonder
entièrement sa propre vérité. Un garant objectif
est nécessaire. Comment, autrement, distinguer la pensée
fausse de la pensée vraie ? Dieu reste donc
garant de mes évidences. Il est aussi garant de la réalité
du monde.
Fuite en avant. Chassé
du Paradis, condamné désormais à se donner les
paradis qu’il peut, il reste à l'homme l'aventure d'une
incessante et d'une inquiétante fuite en avant.

Clôture
de la ‘Cité de l’homme’. La
courbure anthropocentrique du possible de l’homme commence
d’emblée par la courbure du possible de l’homme
sur l’homme. La liberté des fils dans la ‘Cité
de Dieu’ ramenée à la ‘raison’ de la
‘cité de l’homme’. Sous les signes de la
Souveraineté, du Pouvoir, de l’Etat, de l’Autorité,
du Droit, de la Loi... Avec la gigantesque question sous-jacente:
comment fonder ces Majuscules en l’absence d’un fondement
absolu ? Désormais se justifie la possibilité d’un
Etat athée. Sous couvert de ‘religion naturelle’.
Refus du fondement révélé tout en continuant de
s’appuyer théoriquement et abstraitement sur ce
fondement ! Glissement de la ‘lex aeterna’ divine
vers la loi naturelle et
le droit naturel. Pour finir quasi fatalement dans la Force et
l’Utile. Une fin transcendante ordonnait les moyens et
n’importe quoi ne pouvait devenir ‘ordre’. Un
désordre, même ‘établi’, restait un
désordre. Désormais les lois humaines ne sont plus
fondées objectivement dans l’objectivité de la
Loi. Leur objectivité reste à fonder. A partir des
faits ! Les effets, loin d’être portés par
leur cause, se suffisent en autonomie. Les moyens se justifient
eux-mêmes. Il suffit qu’ils réussissent par force
ou par utilitarisme pour devenir à eux-mêmes leur propre
fin.
Sans recours. Voilà
donc le possible de l'homme livré à lui-même. Une
grande euphorie pour celui qui se veut être `maître et
possesseur' de toutes choses. Mais, en même temps, une tâche
qui se fait infinie. Car désormais il s'agit de fonder ses
fondements, de certifier ses certitudes et de valoriser ses valeurs.
Sans recours. La justification s'interdisant un dehors
d'elle-même, c'est désormais à
l'intérieur de la clôture
qu'il faudra fonder et justifier. Le vrai, par exemple, ne pouvant
plus se fonder autrement que par la seule non-contradiction à
l'intérieur d'une totalisation
schizoïde. Dès lors seule l'articulation
interne, c'est-à-dire la méthode,
est capable de faire la vérité. Empirismes et
rationalismes se justifient tour à tour par une insistance sur
un `je perçois' ou un `je conclus'. Phénomènes
ou rapports logiques, qu'importe au fond puisque l'intelligence reste
prisonnière de son seul possible. Comment dépasser
désormais les criticismes, les utilitarismes, les
relativismes, et tant d'autres `ismes' à haut coefficient
d'incertitude ?
Quelle
justification reste possible ? Lorsqu'il
n'y a plus de valeur qui ne soit enclose dans les limites de l'
`humain trop humain'. Lorsque toute légitimation tourne en
rond, autour d'elle-même. Lorsque tout peut devenir légitime
parce que tout peut se légitimer. La raison coupée du
réel absolu, la raison renvoyée à sa propre
justification par elle-même, ne peut pas ne pas promouvoir son
`Etre suprême'. Au pluriel ! Nature. Cosmos. Humanité.
Société. Progrès. Science. Etat...
Rationalisations multiples. Autant de mécanismes de défense !
Chaque fois un retour du refoulé sous un avatar différent.
Recherche désespérée, sans cesse reprise, d'un
ultime sacral dans un des possibles humains. Une efflorescence en
`ismes' ! Il faut donc jouer ou se battre. Jouer en se fermant
les yeux sur le fait que les règles du jeu soient seulement
conventionnelles. Ou se battre pour se mettre d'accord sur les
conventions. Mais s'il n'y a plus d'arbitre ?
Enfin,
suprême illusion schizophrène, l'homme impeccable.
Combien de temps cela peut-il tenir sans cinglante
déconfiture ? Face à l'absolu du mal... Face à
l'incontournable de la négativité... Que devient
l'homme faillible sans radicale possibilité de pardon ?
Si l'homme est responsable sans recours, `qui nous pardonnera ?',
pour reprendre la question du moderne Camus. Et sans pardon
reste-t-il autre chose que la honte ou la fuite ? Souvent les
deux en même temps.

Dieu
refoulé. Non pas la ‘divinité’
abstraite, fruit de la raison que la raison peut mettre entre
parenthèses ou exclure. Mais ‘Je Suis’ rencontré
concrètement et existentiellement à travers une
expérience historique. L’homme moderne a beau protester.
Il ne peut pas faire comme si cette rencontre n’avait pas lieu.
Si l’expérience personnelle lui est refusée, du
moins participe-t-il de la rencontre communautairement historique. Il
‘connaît’... au sens biblique ! Même
s’il fait semblant de ne pas connaître. Il ‘connaît’
parce que toute sa culture ne peut pas ne pas connaître.
Athéisme.
Il n’est réellement et radicalement
possible qu’à partir de l’expérience
judéo-chrétienne. Qui d’autre que l’homme
révélé divin, bien plus, révélé
’fils’ de Dieu, peut véritablement vouloir ’tuer’
le Père ? Il faut remarquer la signification radicalement
originale de l’athéisme occidental à partir de
l’expérience judéo-chrétienne. Ce préfixe
’a-’ n’est pas neutre absence. Le ’theos’
n’est pas abstraite idée. En ses profondeurs, il s’agit
d’un refoulement. Dieu refoulé comme est refoulée
une angoisse. Car celui qui est ainsi refoulé a été
’connu’, au sens biblique du terme, concrètement
et existentiellement rencontré. Même si un tel ou un tel
peut croire ne l’avoir pas personnellement rencontré, la
’rencontre’ pourtant le marque parce que, déjà,
il se trouve enfanté dans cette matrice culturelle, en cette
histoire vécue, qui, elle, en a fait l’expérience
vivante. L’homme moderne ne peut donc pas ne pas être
’complexé’ de Dieu ! Mais finalement, est-ce
Dieu qui est ainsi refoulé ou est-ce l’homme qui se
refoule devant Dieu ? On ne lutte pas toute une nuit –
comme Jacob – avec l’Autre sans se retrouver déhanché
le matin. Blessé.
Un athéisme
autre. A partir de l’expérience judéo-chrétienne
l’athéisme prend une dimension et une signification
radicalement différentes
de ce qu’il peut être en
d’autres espaces. Parce que Dieu s’est révélé
comme le Tout-Autre ‘Je Suis’. Parce que l’homme
est créé et continue à se créer dans et à
partir de cette révélation. Ouverture d’une
infinie liberté créatrice de l’homme créé
à l’image de ‘Je Suis’ et éduqué
– conduit hors de – en Alliance avec lui. C’est une
telle liberté, ouverte radicalement par la rencontre de
l’infini de ‘Je Suis’, qui va historiquement se
reprendre en elle-même et sur elle-même en autonomie
anthropocentrique. L’homme divinisé par grâce de
‘Je Suis’ clôt sa divinisation sur elle-même
et veut devenir Dieu sans Dieu ! Dès lors il reste à
Dieu de mourir pour que l’homme puisse être absolument
pour lui-même son Dieu. Mais ‘Je Suis’ résiste
infiniment à la mortalité. C’est vainement que
l’homme s’ingénie à faire mourir celui qui
est Résurrection et Vie. L’homme peut simplement le
refouler ! Pendant ce temps Dieu, selon l’expression
biblique, ‘s’en amuse’ !
Mécanisme
de refoulement. L’anthropologie
négative n’a pas peur de dévoiler le mécanisme
du refoulement. Dût-elle pour cela opérer une
psychanalyse de la psychanalyse elle-même. Les mécanismes
de la psychanalyse, leur fonctionnement et leur impact dans la
modernité sont parfaitement significatifs de ces enfermements.
D’avoir enclos l’inconscient dans la caverne en faisant
croire aux hommes que leurs profondeurs et, partant, leurs béances
ne vont pas au-delà de la finitude, tel est bien la pertinence
de cette sotériologie en gnosticisme inversée.
Est-ce
Dieu qui est refoulé ? Ou est-ce l’homme qui
se refoule devant Dieu ? L’homme honteux se réfugie
dans la caverne. Et là, ayant perdu le sens de sa raison,
tourne désespérément en rond. Le grand
enfermement. Ile d’Utopia. Société parfaite.
Jardin zoologique. Asile d’aliéné. Archipel du
Goulag... Pour une intelligence malade de l’anthropocentrique
schizophrénie une idéologie comme le marxisme peut
représenter, selon la formule de Sartre, l’horizon
indépassable de la modernité. Mais n’est-ce pas
précisément parce que cette idéologie constitue,
selon l’expression de J. Ellul, l’acrostiche géant
de nos mensonges modernes ?
Peut-on impunément refouler Dieu ? On croyait que l’homme, enfin délivré de son mystère, retrouverait son innocence. On croyait que l’homme, enfin rendu, sans illusions, à la pure immanence, s’épanouirait comme le plus bel animal dans le plus beau jardin zoologique. C’est seulement un étrange mal qui se mit à proliférer... On ne refoule pas impunément Dieu. On refoule encore moins impunément ce refoulement lui-même. Ce péché contre l’Esprit est promis à la mort. L’homme est sans doute trop grand pour être offert aux augures des maîtres penseurs de ce temps. Le mystère des profondeurs humaines, même barricadées, est trop saint pour être livré aux trafiquants du temple. Alors qui nous sauvera ? Et si l’homme d’aujourd’hui, l’homme occidental, malade comme un chien, malade de Dieu, savait ne pas désespérer ! Et suivre le mince fil d’eau qui, au travers de l’incroyable amoncellement de défenses obstruant ses divines profondeurs, continue à sourdre, témoin de la Source.

Dieu n'est plus
l'ultime englobant. Il est lui-même englobé dans un
plus grand que lui. Il relève désormais du seul
possible humain. Et ce possible le déclarera de plus en
plus comme impossible. Dans la meilleure des hypothèses une
chance lui est laissée aux limites.
L'horizon
indépassable... L'expression est de Jean-Paul
Sartre, mais l'idée était dans (presque) toutes les
têtes. Il s'agit du marxisme qui
occupait alors largement le champ intellectuel et nourrissait le
Discours des Maîtres penseurs du temps. Tout le monde se
mettait à humer goulûment l'air du temps. Personne ne
voulait rater le train de l'histoire et rester en marge du
messianisme des temps modernes. Comment ne pas communier à
l'alliance enfin célébrée entre ceux qui pensent
et ceux qui travaillent ? Quintessence de la `modernité',
le marxisme s'identifie alors à l'espérance
tout court. L'espérance au-delà de
laquelle aucune espérance ne pouvait plus jamais trouver de
place. L'horizon indépassable de
notre modernité.
L'entropie
au cœur de l'humain. Les péchés
capitaux... Ils
monnayent en quelque sorte le péché du monde en toute
humanité individuelle ou collective. Traditionnellement
on en compte sept. L'orgueil, l'envie, la colère, l'avarice,
la luxure, l'intempérance, la paresse. On les croit d'un autre
âge. Leur actualité est plus brûlante que jamais.
Ils piègent notre désir. Ils le piègent à
sa racine. Avant que je ne
désire, déjà ça désire
en moi. Ce désir d'avant, ce désir fondamental, est
marqué d'une profonde ambivalence. Quelque chose comme une
faille entre grâce et péché. Il désire à
la fois l'ouvert et le clos. La généreuse ouverture qui
lui reste de l'originaire acte créationnel. Le repli dans la
clôture qui ne peut lui venir que de l'originel acte schizoïde,
comme un vestige très concret du péché du monde
dans nos psychologies. Tels sont les péchés capitaux.
Ils affectent négativement notre désir à sa
source. Il reste au désir de se masquer pour se rendre
sortable. Il se déguise et s'habille de `bonnes manières'.
Mais qui est dupe de ce jeu de cache-cache ? La `civilisation'
peut sans doute rendre sortable. Mais peut-elle `sauver' ?
Les
péchés capitaux régissent un système
totalitaire du même. L'orgueil
s'enferme dans le `je'. L'avarice, la luxure, l'intempérance,
la paresse insistent sur `mon' avoir, sur `mon' plaisir, sur `ma'
satisfaction, sur `mon' bien-être. `Je', `moi', `mien'... face
à l'autre, au détriment de l'autre, contre l'autre;
voilà pour l'envie et la colère. Le système des
péchés capitaux enferme ainsi le désir en son
autistique schizoïdie. Mais ce faisant il ne peut pas ne pas le
faire jouer contre lui-même. Tel le serpent qui se mord la
queue, pris à sa propre voracité.
L'envie...
Une profonde réflexion sur les
péchés capitaux, et sur l'envie en particulier, aurait
pu éviter à Marx d'échafauder sa monumentale
illusion. Mais sans doute, alors, ne l'aurait-on pas pris au sérieux.
Marx voulait libérer une dynamique capable de combler
radicalement le désir humain. Tout le désir et le désir
de tous. Cet optimisme, nous l'avons vu, sous-estimait les limites,
physiques et morales, des possibilités de l'outil producteur
d'euphorie. Mais il péchait plus gravement encore contre la
nature profonde du désir lui-même. Car il ne s'agit pas
d'une abstraction. Il s'agit du désir réel et concret.
Et ce désir est blessé. Comment, à partir de la
`lutte des classes', sortir du cercle vicieux de l'envie contre
l'envie ? Comment accéder à la `société
sans classes' sans convertir le désir à sa racine ?
Et comment désaliéner le désir de son péché
originel dans l'immanence Marx. La `lutte' ne serait-elle
purificatrice des négativités ? Ce recours à
l'éros dominateur est certes
immédiatement `mobilimatérialiste et athée posée
comme principe ? L'homme rendu à lui-même ?
Non, le désir simplement rendu aux péchés
capitaux.
Déchaînement.
Une fois donné libre cours aux péchés
capitaux, rien ne semble pouvoir arrêter leur prolifération
et le déchaînement de leur conflictualité. Envie
contre envie. Orgueil contre orgueil. Soif d'avoir contre soif
d'avoir. Injustice contre injustice. Avidité contre avidité.
Jouissance contre jouissance... Eros ne
peut pas ne pas vouloir combler la différence. Mais ainsi la
distance entre source chaude et puits froid va nécessairement
en se rétrécissant. L'entropie croît. La
différence sans laquelle le désir n'est pas glisse vers
l'indifférence. Donc vers la mort. Ce destin est fatal en
immanence. Pour vaincre l'entropie, pour
faire grandir la néguentropie, il faut un renversement et un
retournement d'Eros. Qui ou quoi peut opérer ce renversement ?
Le chrétien sait... Cette conversion d'Eros s'appelle Agapè.
L'inconscient sans Père. Un
inconscient qui s'enlise dans la clôture du `ça'
pulsionnel ou structural. A la place des profondeurs humaines
ouvertes à l'Autre plus intime que nous ne le sommes jamais à
nous-mêmes. Un père mythique qui n'a plus de substance
ni de réalité, laissant un inconscient orphelin. A la
place du Père de qui vient toute paternité et qui, par
agapè, dit son Verbe, engendrant son Fils et une multitude de
ses frères.
Les profondeurs
humaines obstruées. Jean Tauler, cinq siècles
avant Freud, éclaire les épaisses `instances' qui
stratifient l'inconscient. Il en compte jusqu'à quarante, les
comparant à des peaux d'ours noires et gluantes. Avec
infiniment plus de perspicacité, il dévoile les
profonds mécanismes de méconnaissance et de défense
qui s'interposent entre ces fausses profondeurs dans lesquelles
l'homme farfouille avec complaisance et les plus profondes
profondeurs où le Père, dans l'éternel
maintenant, engendre son Fils, et avec lui, tous ses fils. Mais le
schizoïde enfermement méconnaît ces mécanismes
de méconnaissance et défend ces mécanismes de
défense. Voilà donc cet homme qui, pourtant, "passe
infiniment l'homme" enlisé dans les `peaux' nauséabondes.
Il a beau en soulever, il en reste d'autres. Peut-être ne
tient-il pas du tout à les soulever toutes ! Comme s'il
avait l'appréhension qu'en soulevant la dernière il ne
tombe, horrifié, dans un abîme de lumière, devant
abandonner ses nyctalopes `certitudes'. Il vaut sans doute mieux les
hanter de mythes. Œdipe suffit à son divertissement.
Acharnement. Contre le vertical
enracinement créateur d’humanité, antagonisme
radical de la schizoïdie, l’acharnement s’est fait
extrême. Là, de cette intériorité, Dieu
devait être chassé avec beaucoup plus de violence que de
toutes les extériorités. Mais de là, justement,
Dieu ne se laisse pas chasser. C’est ontologiquement
impossible.

Unidimensionnalité
des sciences dites 'humaines'. La raison la plus profonde de
l’unidimensionnalité des sciences humaines qui ne
peuvent révéler qu’une des faces du mystère
humain c’est que, de fait, elles se constituent comme négative
théologie. L’endroit d’un
envers. L’envers d’un
endroit. Le refoulement massif témoigne négativement du
refoulé. Le même crie
négativement l’autre. Un vide de Dieu se remplit
étrangement de substituts inversés du divin. Là
où la totalisation schizoïde expérimente l’ultime
rétrécissement de la finitude et où elle croit
rencontrer l’absolu neutre côtoyant l’absolu néant
se situe un point décisif. Un point de rupture. Mais
d’intersection aussi. Et de symétrique inversion. Ce sur
quoi toute notre recherche sans cesse converge, la béance,
trouve là son lieu propre. Comme un ‘trou noir’
qui happe les trompeuses consistances. La béance semble
s’abîmer dans le néant. En fait elle ouvre aux
sources. Elle accule l’anthropo-logos aux
extrêmes. Non pas pour sa mort. Mais pour sa résurrection.
Une anthropologie négative ne
peut que situer dans l’humour radical les positivistes
consistances. C’est en leur cœur qu’elle surgit. Et
c’est dans leur négation qu’elle procède.
Dialectiquement.
Dieu peut-il être
chassé des profondeurs humaines ? De
là, justement, Dieu ne se laisse pas chasser. C'est
ontologiquement impossible. Vous ne pourrez jamais l'expulser. De
même qu'un arbre ne peut se séparer de ses racines. De
même qu'une rivière ne peut nier sa source. C'est
impossible. Vous pouvez seulement le refouler. Et l'entreprise de
refoulement s'est mise à fonctionner, à travers notre
histoire, avec l'implacable logique et la farouche énergie des
désespérés. La gloire de l'homme était en
cause, et sa puissance, et sa gloire. Aux massives mécaniques
de refoulement et aux lourds mécanismes de défense, on
s'est efforcé de prêter la solidité scientifique.
Une méta-histoire des `sciences' dites humaines, depuis leurs
plus lointaines origines, révélerait sans doute la
finalité occulte de leurs lucididés et l'ampleur de
l'acharnement thérapeutique pour `sauver' l'homme de lui-même,
c'est-à-dire pour le `sauver' de sa filiation divine.

Clôture.
Notre péché contre l'écosystème du
souffle est de nier son essentielle ouverture. Nous avons cru pouvoir
le faire fonctionner en clôture, crispé sur lui-même,
bouclé en schizoïde autonomie autoproductrice. Nous nous
voulions maîtres et possesseurs du système total
lui-même. Bien plus, maîtres et possesseurs aussi de sa
source chaude et de son puits froid. Maîtres et possesseurs,
donc, de toute sa différence de potentiel, c’est-à-dire
de toute son énergie spirituelle créatrice.
Une
psychose de la culture ! Une fois Dieu refoulé,
une fois l’Alliance rejetée, reste la souveraineté
schizophrène. Le repli autistique de l’humain sur
soi-même. La raison enfermée sur elle-même jusqu’à
la déraison. Cette schizoïdie moderne n’est pas un
fait neutre. Il s’agit d’une schizophrénie
coupable. C’est justement cette culpabilité qui
se refoule. Un mal de la culture est infiniment plus grave qu’un
mal de civilisation. Celui-ci ne met en péril qu’une
somme d’articulations accumulées. Celui-là
atteint le spécifique humain lui-même en sa matrice, là
où ce spécifique se signifie dans sa gestation. Et
puisque l’humain est toujours moins en ce qui est donné
qu’en ce qui se donne, le mal n’est pas sans faute. Et la
faute n’est pas sans péché. Il y a un redoutable
mystère à la racine de la culturalité elle-même.
Et l’archè de la modernité ne doit pas lui être
étranger. Le livre de la Genèse lève un pan du
voile sur l’originaire péché. La théurgique
tentation. Son déchaînement de violence. Babel
confondue. Mais Noé sauvé. Avec l’Alliance
promise...
Qui nous sauvera ? L'humain
schizoïde, coupé de sa véritable Source
chaude et de son authentique Puits froid, et dont les réserves
de sens s'épuisent, peut-il indéfiniment résister
à l'entropie ?

Lucidité ?
Notre ‘lucidité’, aujourd’hui,
voudrait se contenter de vivre ‘seulement avec ce que l’on
sait’. Mais sait-on jamais autre chose que ce que l’on
veut savoir ? En fait nous savons plus que ce que nous croyons
savoir. Nous savons sur fond de savoir refoulé. Car nous avons
connu au sens biblique où l’homme ‘connaît’
la femme en la fécondant. Nous avons beau protester, nous ne
pouvons pas faire comme si la rencontre n’avait pas eu lieu. De
guérison point, cependant. On croyait que l’homme, enfin
délivré de son mystère, retrouverait son
innocence. On croyait que l’homme, enfin rendu, sans illusions,
à la pure immanence, s’épanouirait comme le plus
bel animal dans le plus beau jardin zoologique. C’est seulement
un étrange mal qui se mit à proliférer... On ne
refoule pas impunément Dieu. On refoule encore moins
impunément ce refoulement lui-même. Ce péché
contre l’Esprit est promis à la mort. L’homme est
sans doute trop grand pour être offert aux augures des maîtres
penseurs de ce temps. Le mystère des profondeurs humaines,
même barricadées, est trop saint pour être livré
aux trafiquants du temple. Alors qui nous sauvera ? Et si
l’homme d’aujourd’hui, l’homme occidental,
malade comme un chien, malade de Dieu, savait ne pas désespérer !
Et suivre le mince fil d’eau qui, au travers de l’incroyable
amoncellement de défenses obstruant ses divines profondeurs,
continue à sourdre, témoin de la Source.
Retrouver
la lucidité et refuser le mensonge.
Il n'y aurait pas refoulement
s'il n'y avait pas conscience, écrit Simone Weil. Le
refoulement est une mauvaise conscience. L'essence des tendances
refoulées, c'est le mensonge; l'essence de ce mensonge, c'est
le refoulement dont on a conscience. Il faut tirer au clair les
monstres qui sont en nous, ne pas avoir peur de les regarder en
face... La lucidité moderne voudrait vivre `seulement avec
ce que l'on sait'. Mais sait-on jamais autre chose que ce que l'on
veut savoir ? En fait cette modernité en sait plus
qu'elle ne sait. Elle sait sur fond de savoir refoulé. Car
elle a connu au sens biblique où l'homme `connaît' la
femme en la fécondant. La culture moderne a beau protester,
elle ne peut pas faire comme si la rencontre n'avait pas eu lieu. Une
si passionnée étreinte avec l'Autre au cours d'une si
longue histoire d'amour...
Impasses.
Notre modernité, encore trop
éblouie par ses propres prouesses, n’a pas encore pris
la mesure exacte de ses impasses. Peut-être
l’enfant prodigue n’a-t-il pas encore touché le
fond de l’angoisse de sa solitaire condition ? Mais déjà
les réponses trop facilement optimistes et les dérobades
d’une fuite en avant se sentent moins sûres d’elles-mêmes
et même un peu ridicules devant la montée d’une
remise en question radicale. Déjà un soupçon.
L’homme ’moderne’ ne serait-il pas malade ?
Malade d’un mal beaucoup plus pernicieux que les diagnostiques
courants, se voulant sécurisants, ne tendent à
l’admettre ?
a u t r e s j a l o n s