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Dialectique

Béance au cœur de la plénitude d'un 'même'. La nouveauté n’est possible qu’à travers une béance au cœur de la plénitude d'un 'même'. Un même affirmé et posé absolument comme soi-’même’, reste nécessairement clos sur lui-même. A partir de ce même, clos sur lui-même, jamais rien d’autre ne peut être. Pour qu’il puisse y avoir autre chose que le ’même’, il faut que le même se nie en tant que ’même’ et s’affirme en s’opposant comme autre. Mais une négation qui s’affirme ne peut pas ne pas être affirmation. Une opposition qui se pose ne peut pas ne pas être position. L’autre risque sans cesse de se reprend comme un même, et de se clore sur lui-même. A moins de laisser ouverte l’infinie altérité de l’autre-autre...

La différence ouverte à l'infini.
L’homme est l’être en exode qui ouvre à l’infini un espace de la différence. Il est un animal différentiel instaurateur de béance dans la plénitude d’un donné-nature et sans cesse pro-voqué à combler cette béance tout en instaurant continuellement de nouvelles béances dans tous les comblements eux-mêmes. Eternellement pourrait subsister un infini ‘il y a’ dans son identité. Le même absolu... Une telle pensée pourtant ne peut être qu’une fiction. Le fait même qu’elle pense déjà contredit la massive univocité. Que serait l’être sans la différence ? L’être absolument in-différent serait-il autre que le néant silencieux ? Mais déjà est la question. La possibilité même d’un questionnement situe l’être dans la différence. Déjà est la parole. Déjà est la parole qui articule différentiellement des significations différentielles. Déjà n’est pas le même in-différent. Déjà l’autre fait irruption. Déjà est la différence. Avec sa double dramatique, ontologique et logique, d’une béance et d’un désaccord.




Dialectique
. Dia-logos. Le logos dans sa traversée. Une différence à affronter. Une unité à conquérir. La dialectique traverse de part en part la spécificité humaine. Comme sa dynamique profonde. Elle n’est donc pas un moment logeable en un point déterminé de notre démarche. Elle la traverse de part en part. Elle y est omniprésente.

La dialectique implique un moment de négation. C’est son moment essentiel. D’un plein, quel qu’il soit, clos dans sa plénitude, jamais rien d’autre ne peut surgir. La nouveauté autre n’est possible qu’à travers un vide béant au cœur de ce plein. Une position ne se dépasse en altérité nouvelle qu’à travers son affrontement avec une opposition. C’est dire qu’il ne peut s’agir d’un vide pour lui-même. Le vide en-soi est vide et reste vide. Ici il faut une négativité active, un acte d’opposition.

La dialectique est contradiction ET assomption-dépassement
(Aufhebung) de la contradiction. L’affirmation affronte la négation. La négation affronte l’affirmation. Cet affrontement, cependant, ne reste pas affrontement indéfini au même niveau. Il ne se termine pas non plus par la victoire unilatérale de l’un sur l’autre, ce qui ne ferait qu’enfermer le processus dans une affirmation stagnante. Au contraire, de cet affrontement surgit un TROISIEME moment qui reprend en assomption de dépassement – Auf-heben, en allemand – les deux premiers moments antagonistes et, par conséquent, signifie surgissement de nouveauté. Ce troisième terme nouveau, en s’affirmant, affronte une nouvelle négation. Et ainsi de suite. Le processus total de la dialectique devient ainsi mouvement en avant, progrès. Une chose n’est vivante, écrit Hegel dans la Science de la Logique II, que dans la mesure où elle contient en soi la contradiction et où elle est cette force de saisir et de maintenir en soi la contradiction. La dynamique interne du processus dialectique, son nerf moteur, est la négation. Non pas ’une’ négation, mais LA négation. La négation en tant que contestation permanente. Négation et négation de la négation à l’infini. Et Hegel de poursuivre: la contradiction est la racine de tout mouvement et de toute manifestation vitale; c’est seulement dans la mesure où elle renferme une contradiction qu’une chose est capable de mouvement, d’activité, de manifester des tendances ou impulsions.

Affrontement entre le même et l'autre.
Si l’affrontement se réduit à la simple suppression de l’un par rapport à l’autre, le dépassement ne signifie rien de plus que la subsistance d’une position. Le combat cesse faute de combattants ! L’affrontement doit donc rester permanent. Et la véritable dialectique signifie cette progression ininterrompue de toute position qui rencontre sans cesse une op-position, laquelle op-position, se fixant en sa position, doit à son tour affronter une nouvelle opposition. Et ainsi de suite. Si le ‘même’ n’est pas éclaté par l’ ‘autre’, il ne reste que lui-même et jamais rien d’autre ne sera. La traversée de la différence est accroissement. L’affrontement d’altérité enrichit. A travers la distance une plus authentique proximité se gagne. C’est à travers la rupture qu’advient la plénitude. C’est en surmontant une opposition que la position se consolide. C’est dans son passage à travers la négation que l’affirmation accède à sa vérité. Pour qu’il puisse y avoir autre chose que le ’même’, il faut que le même se nie en tant que ’même’ et s’affirme en s’opposant comme autre. Mais une négation qui s’affirme est affirmation. Une opposition qui se pose est position. L’autre se reprend comme un même, clos sur lui-’même’. A moins de laisser indéfiniment ouverte l’infinie altérité de l’autre-autre.



Le surgissement du non au sein de l’inconditionnel ‘oui’ de la nature à elle-même représente une fissure qui va s’élargissant en gigantesque faille. La distance se creuse entre. Entre immédiat et différé, entre présent et passé, entre présent et futur, entre le désir et son effectuation, entre le même et l’autre, entre l’apparaître et l’être, entre la présence et l’absence, entre ce qui est et ce qui doit être... Et dans cette distance s’ouvre un espace nouveau et s’instaure la possibilité d’un monde nouveau. Celui de la culture. Avec la possibilité de ce non est donnée, nouvelle nature, la possibilité de l’homme non pas d’abord comme substantif mais comme verbe actif. Hominiser. Humaniser.

Tout est donné en ce ‘non’. Tout reste à conquérir et à se déployer.
Progressivement. Dialectiquement. Si le ‘même’ jamais ne dit non à lui-même, jamais rien d’ ‘autre’ ne sera. S’il refuse de s’ouvrir à l’autre, de l’affronter, de le traverser, il ne restera éternellement que lui-même. Clos en soi. Piégé, fût-ce en sa perfection. C’est la faille qui le sauve de lui-même. C’est la béance qui l’ouvre à l’autre possible. C’est sa vulnérabilité qui lui donne chance d’altérité. S’ouvrir à l’autre et l’étreindre. Mourir dans cette étreinte pour surgir nouveau. Et ne se boucler pas sur ce nouveau même. Mais encore s’ouvrir. Affronter encore l’autre. Et l’autre de l’autre. Infiniment.


 


Négation.
La dialectique implique un moment de négativité. C’est son moment essentiel. D’un plein, quel qu’il soit, clos dans sa plénitude, jamais rien d’autre ne peut surgir. La nouveauté autre n’est possible qu’à travers un vide béant au cœur de ce plein. Une position ne se dépasse en altérité nouvelle qu’à travers son affrontement avec une opposition. C’est dire qu’il ne peut s’agir d’un vide pour lui-même. Le vide en-soi est vide et reste vide. Ici il faut une négativité active, un acte d’opposition. L’homme seul est le lieu de cet acte négateur. La nature ne peut être dite 'dialectique' que dans sa reprise dans l’espace dialectique de l’humain. Tout commence avec éros, l’éros spécifiquement humain où les débordements se reprennent en leur béance. Cet éros qui, par opposition à l’éros simplement animal, déjà se dynamise et sans cesse se redynamise dialectiquement.

Paradoxale efficience de la négativité ! Paradoxale efficience de ce moment de refus, de distance, de différence, béant sur l’autre ! Depuis le premier outil. Depuis les premiers balbutiements. Tout commence avec la désarticulation ! L’articulation se désarticule pour que soit possible une nouvelle, une autre articulation. Articulation croissante comblant une béance croissante de signification. Signification croissante comblant une béance croissante d’articulation. Dialectique au cœur de l’articulation. Dialectique entre l’articulation et la signification. Dialectique au cœur de la signification... La matrice gestatrice du spécifique humain, la matrice culturelle, qu’est-elle au fond sinon cette infinie efficience de la béance ?


 


Singulière dynamique du NON ! L’homme est l’être en exode qui risque l’autre dans l’incessante négation du même. Libérant la différence. Etreignant la différence. Dépassant la différence. Si le même jamais ne dit non à lui-même, jamais rien d’autre ne sera. Il ne peut que rester éternellement lui-même, clos en soi, piégé, fut-ce en sa perfection, s’il refuse de s’ouvrir à l’autre, de l’affronter, de se laisser traverser par lui. C’est la faille qui le sauve de lui-même et l’ouvre à l’autre possible. C’est sa vulnérabilité qui lui donne sa chance d’infini. S’ouvrir à l’autre et l’étreindre. Mourir dans cette étreinte pour surgir nouveau. Et ne se boucler pas sur ce nouveau même. Mais encore s’ouvrir. Affronter encore l’autre. Et l’autre de l’autre. Infiniment.



Paradoxale efficience de ce moment de négation, de refus, de distance, de différence. Depuis le premier outil, depuis les premiers balbutiements, tout ne commence-t-il pas avec la dés-articulation ? ‘Casser’ les choses et les mots. L’enfant déjà ! Pour ‘construire’ autre chose ! Force du ‘plus faible des roseaux’ ! Comme un ver dans le fruit de la rondeur du monde. Comme une maladie dans la plénitude animale. Ce n’est pourtant qu’à travers la négation des massives affirmations naturelles que peut surgir, dialectiquement, la nouveauté humaine. Car l’homme seul est le lieu de cet acte négateur. La nature ne peut l’être que dans sa reprise dans l’espace dialectique de l’humain.

Dialectique matérialiste ? D’un même absolu jamais rien d’autre ne peut sortir... à moins d’y avoir été introduit subrepticement. Mais déjà le matérialisme ne peut exister que parce qu’il est pensé. Un caillou n’est pas matérialiste, ni un chimpanzé ! Déjà la réduction moniste du matérialisme est elle-même résultat de signification dialectique. Un ’matérialisme’ ne peut se dire fallacieusement ’dialectique’ que parce que déjà il se dit et s’explicite au niveau de la dialectique de la pensée.

La négation est un acte spirituel, l'essentielle et exclusive possibilité de l’esprit. On ne l’attribue à la ‘matière’ qu’en sacrifiant à l’animisme. Pour la ‘matière’ il ne peut y avoir de ‘négation’ que de ‘différence’ en extériorité. Du contraire et non pas de la contradiction. Essentiellement une différence de détermination. La négation d’une matière donne simplement une non-matière, c’est-à-dire un indéfini indéterminé. Pour qu’une matière déterminée d’une certaine façon puisse devenir une autre matière déterminée d’une autre façon, il faut nécessairement une nouvelle détermination. Or cette nouvelle détermination ne peut pas venir de la négation. Elle ne peut venir que de la première détermination ou bien d’une intervention extérieure. Or le ‘matérialisme’ ne peut pas ne pas exclure toute intervention extérieure. Reste donc la première détermination. Comment cette première détermination peut-elle donner naissance à de nouvelles déterminations ? Et surtout, comment peut-elle donner naissance à des déterminations d’ordre supérieur ?

Radicaux.
Ouvrez n’importe quel dictionnaire. Commencez en ‘a’ et survolez l’ensemble des verbes. Combien en trouvez-vous qui, directement ou indirectement, n’auraient aucun lien avec l’un ou l’autre de ces ‘radicaux’ ? A eux quatre, ils marquent une sorte de référentiel dialectique  d’un champ dynamique pour l’ensemble des verbes du logos. Ils définissent l’espace matriciel du logos. Radicaux à la racine de toute articulation et de toute signification. Originelles affectations de toutes les dynamiques. Coordonnées fondamentales de tous les lexiques possibles. Dimensions premières avant même les concepts. In-tentions originaires du parler. Ce sont comme les particules fondamentales - les préfixes présidant au sens - qui affectent les radicaux sémiologiques du verbe.


Ils sont au cœur de notre epistèmè et de notre praxis: les quatre radicaux de notre verbe.
IN : l’être, la position, l’affirmation, in-sister, le même, l’inclusion, centripète, la proximité...
EX : hors de, la différence, l’op-position, la négation, ex-sister,  vers l'autre...
CUM : ensemble, la consistance, la reprise, rassembler, nouer...
TRANS
: ailleurs, la différence de la différence, le dépassement, infini...


Quatre radicaux.
Ce ne sont pas ces polarités en elles-mêmes qui donnent l’intelligibilité mais le rapport créé par la tension dialectique entre elles. La double polarité antithétique de chaque vecteur crée dynamiquement ‘une’ région d’intelligibilité dialectique. Mais la riche complexité ne peut pas s’élucider grâce à une seule de ces régions d’intelligibilité. Voilà pourquoi de multiples régions d’intelligibilité dialectique créées par de multiples polarités antithétiques concourent différentiellement et dialectiquement dans l’espace global. Ces quatre radicaux archéologiques ouvrent et définissent en même temps la dynamique fondamentale de l’espace symbolique comme espace dialectique. Cet espace est essentiellement ouvert. Sa dynamique interne fait éclater toutes les clôtures. Cet espace est universel. Il constitue comme l’universel constituant, l’universelle dynamique culturelle constituante, à la racine de toutes les cultures pluriellement constituées.

Champ dynamique.
‘Ex’ provoque en quelque sorte le ‘in’ hors de lui-même. La tension se résout dans le ‘cum’ et peut se dépasser dans le ‘trans’. Comme si le logos ne pouvait être pleinement chez lui que dans cet espace quadridimensionnel...  Ces polarités définissant le champ dynamique de la différence et du dépassement dialectique. Radicaux à la racine de toute articulation et de toute signification. Originelles affectations de toutes les dynamiques. Coordonnées fondamentales de tous les lexiques possibles. Dimensions premières avant même les concepts. In-tentions originaires du parler. Ces dynamiques originaires se déploient dans l'espace nouveau du projet spécifiquement humain qui est identiquement l'espace nouveau de la possibilité dialectique.



 


 




L’homme occidental ne se comprend pas lui-même s’il méconnaît les gigantesques différences qui se sont affrontées et interfécondées pour lui donner naissance. Il n’est pas né par parthénogenèse ! Il est né de père et de mère. Sa mère est païenne. Son père est judéo-chrétien. De son héritage maternel, il tient ses ‘composantes’. De son héritage paternel, ses ‘exposantes’. Tous les meurtres du père, périodiquement et rituellement perpétrés, ne pourront rien contre cette évidence première.


 


Tout projet culturel s’inscrit toujours dans un tel espace dynamique. Cependant il insiste différentiellement dans telle ou telle direction et a tendance à privilégier telle ou telle région pour l’occuper. Chaque projet humain particularise ainsi l’unité fondamentale du continuum sémiologique constituant en espaces constitués différentiels. Dans cette polarisation différentielle du projet culturel, l’axe vertical marque certainement la différence essentielle. C’est par rapport à lui que joue la différence la plus pertinente que nous voyons entre le CLOS et l’OUVERT. D’un côté, le projet, voulant faire l’économie de la tension, tend à se clôturer en totalité sécurisante. De l’autre, il assume un maximum de tension pour l’étreindre dialectiquement dans un EXODE infini.


 


Composantes et exposantes. Les premières garantissent les cohérences et les harmonies. Les secondes ouvrent la démesure. La rencontre providentielle entre notre mère païenne et notre père judéo-chrétien fait s’étreindre les maternelles composantes et les paternelles exposantes. Deux longues séries d’antinomies radicales sur lesquelles on reviendra et dont on n’évoque ici que les axes majeurs. L’absolu ‘Je suis’ face à l’absolu ‘Il y a‘. La liberté personnelle face à la nécessité naturelle. Le dessein face au destin. L’histoire face à l’éternel retour. La Création face au Cosmos. L’infini face au fini. La démesure face à la mesure. Les extrêmes face au milieu. L’aventure et le risque face à l’harmonie et à la sécurité...

TRANS.
L’authentique possibilité dialectique implique une double ouverture et partant une double rupture. L’une horizontale et l’autre verticale. Ouverture horizontale de l’altérité différentielle. Ouverture verticale de l’altérité transcendante. La première s’ouvre dans la différence entre le ‘même’ et l’ ‘autre’. La seconde s’ouvre dans la différence de la différence, c’est-à-dire la transcendance. Le ‘trans’ dit l’ouvert de l’humain. Il dit en même temps que l’homme n’a pas le dernier mot sur lui-même. L’homme est parole ouverte. L’homme est symbole de l’Autre, la moitié visible de l’Autre, sa partie émergée.



La quatrième dimension. L’authentique dialectique refuse de se laisser piéger par les totalisations horizontales. Elle connaît un quatrième terme qui signifie son ex-plosivité permanente.

Une dialectique à deux moments perpétue un mouvement pendulaire. Par exemple la ‘dialectique’ simplement binaire comme celle du ’yin’ et ’yang’ chinois, sans différence verticale et sans troisième terme. Infinie oscillation entre in et ex. Les deux termes se balancent selon une intercompénétrabilité infiniment complexe. Un tel mouvement ne fait que rythmer, de déséquilibre en équilibre et d’équilibre en déséquilibre, l’être éternel.

Une dialectique à trois moments tend vers le bouclage de la boucle.
Par exemple la ‘dialectique’ de type hégélienne ou marxiste qui, elle, connaît une différence verticale et un troisième terme. In traverse sa différence ex pour se dépasser dans le cum. Un réel procès d’altérité y est donc possible. Cependant ce troisième terme, même s’il est capable de relancer une nouvelle triade, reste de l’ordre de l’aboutissement. Une plénitude s’y donne dans la synthèse du ’cum’. Le mouvement différentiel reste globalement piégé par l’horizontalité. La transcendance se refuse au profit de la totalisation.

Seule une dialectique à quatre moments procède dans l’ouvert du dépassement infini.
Ainsi la dialectique véritablement totale qui connaît un quatrième terme signifiant son ex-plosivité permanente. 'In' traverse sa différence 'ex' pour se dépasser infiniment à travers le 'cum' vers le 'trans'. Ce n’est que la quatrième dimension, celle de la transcendance, qui peut conférer à la dialectique sa réelle dynamique, sa dynamique infinie. Par cette quatrième dimension seulement la dialectique devient véritablement dialectique, c’est-à-dire plus qu’un mécanisme simplement rationnel. Ce quatrième moment dialectique est celui de l’Exode in-fini. Ce ‘trans’ ne cesse de faire mal là où l’humain n’arrive à étreindre sa plénitude sur elle-même. Il crève inlassablement l’horizon des euphories immanentes. Sans lui, pourtant, l’authentique humain n’est pas. Car l’homme est l’être en exode qui risque l’autre dans l’incessante négation du même. Libérant la différence. Étreignant la différence. Dépassant la différence.



Tenir la dialectique jusqu’au bout est à la limite impossible. Déjà le processus dialectique lui-même se trouvera distendu dialectiquement, selon le double héritage, entre une double polarité: l’ouverture à l’infinie altérité: la clôture dans la totalisation d’identité. Hegel, trop séduit par le système et la totalisation pour garder à la dialectique sa dynamique de rupture et son infinie ouverture d’altérité, succombe finalement à la tentation de la clôture. Clôture de l’identification du réel au rationnel. Clôture de la totalisation en finitude du processus dialectique. La dialectique finalement au rouet du système !

Scandale que cette quatrième dimension et grandeur pourtant ! Par elle, la raison est crucifiée et provoquée au douloureux dépassement d’elle-même. En même temps elle confère l’immortalité à ce qui sans elle est voué à la mort. Paradoxe du trans. Il est simultanément extrême labilité et extrême puissance. A la réalité humaine qu’il affecte, il confère en même temps une singulière faiblesse et une extraordinaire capacité de survie malgré toutes les vicissitudes de l’histoire. L’histoire d’Israël, depuis quatre mille ans, est là pour témoigner. La dialectique moderne se contente de la première ouverture. Elle fonctionne essentiellement à trois termes: thèse, antithèse, synthèse, cette triade pouvant être répétée et poursuivie de niveau en niveau. Mais même dans cette répétitivité le troisième terme, la “synthèse”, signifie chaque fois l’arrivée à un résultat. Il suffit ensuite de reprendre cette triade. Elle se suffit en quelque sorte à elle-même. La répétition faisant le reste. La synthèse devenant thèse à laquelle s’oppose une nouvelle antithèse, et ainsi de suite. Le processus fait se suivre des différences. Il n’ouvre pas à la différence de la différence. La double ouverture d’altérité n’a été réellement possible que dans et à partir de l’espace judéo-chrétien où, émergence absolument unique, l’autre a une priorité logique, ontologique, sur le ‘même’. Si la réalité dialectique a sa source dans la Bible, la formalisation dialectique se fera, et ne pourra réellement se faire que dans l’espace occidental né lui-même de l’affrontement dialectique entre la composante grecque et l’exposante judéo-chrétienne.


 


La dialectique non châtrée est pour la transcendance. Elle traverse un monde qui résiste à l’ailleurs. Elle affronte les choses qui refusent de devenir autres que ce qu’elles sont. Elle est folle et fougueuse aventure ‘hors de’. Irréductible négation des enfermements. Ex-plosion de toute schizoïdie. Ouverture. Infinie Pâque de l’homme. Infinie Pâque de l’être. Qui, aujourd’hui, peut la comprendre encore dans la plénitude de ses dimensions ontologiques, alors que depuis plus de deux siècles nous l’avons ramenée à la raison de nos logiques en finitude, de nos herméneutiques qui tournent en rond et de nos clôtures schizoïdes ? Elle était la clé de l’ouvert infini. Nous en avons fait un facile passe-partout verbal pour des serrures de pacotille. Sa force originaire, profonde, n’est pas d’abord dans l’instrumentalité logique d’un processus explicatif mais dans une irréductible réalité historiquement expérimentée et vécue, fondatrice de nou-velle humanité: la Pâque biblique.

Exode. Le quatrième moment dialectique est celui de l’Exode in-fini. Ce ‘trans’ ne cesse de faire mal là où l’humain n’arrive à étreindre sa plénitude sur elle-même. Il crève inlassablement l’horizon des euphories immanentes. Sans lui, pourtant, l’authentique humain n’est pas. L’homme est l’être en exode qui risque l’autre dans l’incessante négation du même. Libérant la différence. Étreignant la différence. Dépassant la différence.

L'expérience biblique. A travers toute l’expérience humaine, c’est dans la Bible et dans la Bible seulement que ce ‘hors de’ et cet ‘en avant’ trouvent leur pleine pertinence. Un peuple peut-il s’aventurer aussi loin avec son Dieu sans qu’il n’en soit marqué au plus profond de son être et de sa culture ? L’Exode est l’expérience originaire dans la Bible et la lumière centrale de son écriture. C’est à partir de l’Exode que prend sens et ce qui précède et ce qui suit. Pour les païens, tout est toujours au départ. La suite est aux émanations et aux dégradations, avec, dans la meilleure hypothèse, le possible retour vers l’origine. Dans la Bible, dont la langue, déjà, ne distingue pas vraiment entre présent et futur, alpha est pour oméga et l’eschatôn est principe.

La Bible se résume en l'Exode. C'est-à-dire ce mouvement infini hors de. Tout le reste est en dépendance de l'Exode. Même la ‘Création’. Si le concept de ‘création’ est fondamental dans la théologie biblique, celui d’ ‘histoire’ ne l’est pas moins. Les deux se rejoignent en un profond rapport à la fois logique et ontologique. La ‘création’, premier temps de l’histoire, ouvre l’histoire comme une suite indéfinie de moments créationnels.

Exode de toutes choses hors du néant. Irruption de l'originel Alpha qui tend ensuite vers Oméga, dans l'ouverture d'un en avant vers ce topos du futur qui est u-topos. Si bien que la véritable genèse est moins au début qu'à la fin. Cette tension vers la nouvelle création. Cet eschaton d'une nouvelle terre et de nouveaux cieux. Cette montée vers la nouvelle Jérusalem, qui n'aura plus ni soleil ni lune comme luminaire mais seulement le Fils de l'Homme. Et peut-être l'homme moderne n'a-t-il pas encore fini d'explorer les profondeurs de la matière telle que la Bible la pressent en ses infinies possibilités créationnelles. Un très profond lien entre cosmos et logos. Quelque chose comme une ‘matière spirituelle’ avec ses possibilités d’infinis développements c'est-à-dire d'infinis exodes de formes. Vers un nouveau concept de ‘nature’ qui, d'une part, ne serait plus mécaniste et qui, d'autre part, n'aurait plus besoin d'un Dieu transcendant.

Autre dimension. L’ultime moment dialectique signifié par le ‘trans’ engage l’humain dans l’Exode in-fini. Cet Exode n’est pas pour lui-même. Sa dynamique ne se boucle pas sur elle-même. L’humain est béant sur son autre dimension. Cette altérité reste incontournable. Toute dynamique spécifiquement humaine n’est jamais sans être aussi hors de soi, en avant de soi. Le quatrième moment dialectique est celui de l’Exode in-fini. Ce ‘trans’ ne cesse de faire mal là où l’humain n’arrive à étreindre sa plénitude sur elle-même. Il crève inlassablement l’horizon des euphories immanentes. Sans lui, pourtant, l’authentique humain n’est pas. L’aventure historique de la connaissance humaine est exode. De certitudes devenues incertaines en certitudes plus critiques, plus larges et plus fondées. Débat. Conquête incessante. A travers crises et ruptures.


 


La négation nie sur fond d’affirmation. La critique est l’instance de crise au cœur de toute certitude donnée. Elle creuse les ‘vérités’ en béance pour que soit une plus vraie vérité. Toute certitude constituée est sans cesse niée. Mais pas dans l’absolu. Elle est niée par une plus profonde certitude constituante. Le NON de l’esprit n’est pas le tout de l’esprit qui est plus profondément encore OUI. Mais ce ‘oui’ n’est pas pour le milieu. Il est pour les extrêmes. Le 'non' de l'esprit est au service de ce 'oui' plus fondamental. Un 'non' relatif, c'est-à-dire en relation. Un 'non' qui signifie le refus de rester sur place. Un 'non' de dépassement au service d'une marche en avant. C'est le NON de l'Exode qui refuse les terres de servitude en vue de la terre promise.

Loi de l'Alliance.
Avant d’être loi de l’esprit, la ‘dialectique’ est d’abord très profonde loi de l’Alliance. Elle tire sa pertinence de l’expérience du mystère pascal. Rupture. Exode. Traversée vers la Terre Promise. Crucifixion. Mort qui éclate en Résurrection. La paradoxale vérité que l’essentiel advient dans le passage. Non pas en in-sistant sur le plein mais en ex-sistant à travers la béance. Que la vérité de l’homme soit en avant de l’homme. Que la vérité de la condition humaine soit dans sa rupture et dans son ouverture. La dialectique est-elle fondamentalement possible ailleurs qu’en régime de grâce ? Lorsque la négativité, toute négativité, sait qu’elle n’est pas absolue, mais qu’à travers une mystérieuse gestation, elle travaille à l’enfantement de l’autre. La dialectique est d’une certaine façon un affront à la logique. Pourtant elle prétend régir la pensée. Et, de fait, elle la régit. De fait et non pas de droit ! Avant d’être loi de la pensée elle est une loi expérimentale de la vie vécue. Tous les avatars laïcisés de la ‘dialectique’, chez Hegel, avant lui et après lui, sont des traductions d’un vécu préalable. Et ce vécu est essentiellement l’expérience spirituelle telle qu’en l’espace judéo-chrétien, et dans un tel espace seulement, elle s’est déployée.


 


Liberté. Le ‘trans’ dit l’ouvert de l’humain. Il dit en même temps que l’homme n’a pas le dernier mot sur lui-même. L’homme est parole ouverte. L’homme est symbole de l’Autre, la moitié visible de l’Autre, la partie émergée de l’Autre. L’homme est parabole de l’Autre. Il ne cesse de dire l’infini de l’Autre. En cette ouverture de l'infini, la liberté trouve son infini.