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Histoire

La catégorie d'histoire n'est pas moins essentielle dans la Bible que celle de création. Rien n'est avant l'acte créateur sinon l'acte lui-même. L'acte créateur est le premier acte historique. Il est commencement de l'histoire. A partir de lui, l'être surgit dans l'histoire. A partir de lui, l'être s'identifie à l'histoire. Non seulement durant les six premiers jours... Le cosmos, dès lors, n'est plus pensable qu'en gestation et en création continue et permanente. Il est en route. Il est en exode. Il connaît les ratés aussi bien que les miracles. Livré à l'aventure et au risque. Par l'irruption de la nouveauté judéo-chrétienne, l'homme a été pro-voqué, défié, à devenir créateur d'Histoire, créateur d'historicité. Par l’Autre provoqué, l’humain est projeté hors de lui-même. Hors de ses sécurités. Il se trouve irréversiblement pris dans le flux du temps ouvert à l’infini. Il se trouve irrémédiablement embarqué dans l'Histoire. Il lui reste à risquer l'aventure...


  


Le cercle brisé. Il ne peut y avoir histoire, réellement histoire, que lorsque le scandaleux et irrationnel écoulement temporel prend valeur pour lui-même. Lorsque le temps n’a plus besoin de trouver consistance en remontant aux origines et en se régénérant ’en arrière’ mais qu’il devient en lui-même et pour lui-même, ’en avant’, dynamique de genèse nouvelle. Lorsque le scénario cosmologique n’accapare plus la scène mais la laisse libre à l’improvisation. Lorsque le même de la répétitivité cède la pertinence à l’autre de la création imprévisible. Lorsque l’irréversibilité des événements signifie moins essentiellement perte que gain d’être. Lorsque s’affronte le non-être du devenir comme possibilité d’un plus-être. Lorsque la corrosion historique se révèle être moins menace que défi. Bref, lorsque l’homme s’embarque dans l’histoire en levant les défenses contre l’histoire et en prenant conscience de lui-même comme créateur historique. Moment extraordinaire dans l’évolution de l’humanité que celui de la rupture du cycle de l’éternel retour. L’homme ose briser le cercle et marquer sa différence d’avec l’ordre cosmologique. S’ouvre ainsi l’espace nouveau où se déploie la liberté. Désormais l’homme prend conscience de lui-même comme créateur et comme acteur. Il quitte le destin pour courir le risque de sa destinée.

Or cette révolution s’est accomplie. De façon unique. Mais ne suffit-il pas qu’en un seul point du monde l’histoire se soit réellement ouverte pour qu’à partir de ce point, qu’à partir de ce moment, bascule dans l’historicité toute l’histoire universelle ? Cette ouverture a eu lieu. La Bible en porte témoignage. Le fait déjà que la Parole de Dieu ne se soit pas livrée comme une dictée mais comme une compromission avec une aventure humaine paraît scandaleux à plus d’un esprit avide d’un texte absolu qui serait tombé du ciel. C’est pourtant ainsi que Dieu parle dans la Bible. Le livre sacré se fait livre d’histoire  ! Le sacré, désormais, n’a plus de place ailleurs. Audace inouïe d’un peuple, d’un seul, qui ose braver l’éternel ordre sacral cosmique et logique et se risquer hors du cercle. Pour les païens tout est toujours au départ. La suite est aux émanations et aux dégradations, avec, dans la meilleure hypothèse, le possible retour vers l’origine. Dans la Bible alpha est pour oméga, sans retour, et l’eschatôn est principe.

Théologie de l'histoire. La Bible signifie la rupture radicale du cercle de l’éternel retour et instaure une théologie de l’Histoire. En faisant l’expérience d’un ‘plan’ divin, elle dévoile le projet fou d’une Histoire commune de l’humanité avec son Dieu et ouvre ainsi le ‘sens’ de l’Histoire. Le peuple de Dieu en marche vers le salut et, avec lui, de l’humanité dans son ensemble. Un exode vers une Terre promise... La foi chrétienne est portée par la même Histoire – une ‘Histoire Sainte’ – dont le sens commence à se dévoiler à travers l’Ancien Testament pour s’accomplir, ‘en avant’, dans un ‘maintenant’ ouvert sur un futur. Avec cependant l’exigence de plus en plus affirmée de la distinction de deux plans. La différence entre l’Histoire visible, simple enveloppe empirique, et l’Histoire vraie
, largement inaccessible à notre expérience quotidienne. Le mystère de l’Histoire vraie ne sera pleinement élucidé qu’en eschatologie. C’est-à-dire dans l’accomplissement. Lorsque, l’Histoire une fois achevée, pourront apparaître en pleine lumière – dans la Lumière de Dieu – l’ensemble des significations actuellement encore voilées.


 


Conditions de possibilité de l'histoire:
Que faut-il pour que l'humain ose se jeter dans l'aventure et le risque ?  1 La temporalité libérée de l'éternel retour.  2 Le temps devenu urgent.  3 Oser sortir de la caverne.  4 Ouverture d'un infini espace du sens.  5 Le 'Hors de' est dédramatisé.  6 Expérience d'un appel et d'une promesse.  7 Irruption d'un projet historique.

Cela ne pouvait venir par génération spontanée. Trop massifs se dressaient contre elle les ancestraux mécanismes de défense. Ils devaient être brisés. Ils l'ont été. Cela s'est passé dans l'espace judéo-chrétien. La nouveauté judéo-chrétienne brise les cycles de la fatalité et ouvre le temps en avant de lui-même. Elle libère l'histoire du fatum de l'éternel retour. Le cercle s'ouvre en vecteur. Alpha et Oméga ne se rejoignent plus que sur un autre plan. L'histoire est ouverte à sa transcendance et à son eschatologie. L'impossible lui-même est possible. Rien n'est jamais joué définitivement. Il n'existe pas d'impasse sans issue. Au creux de la catastrophe le prophète sait encore crier l'espérance. Et cette audace d'un 'exode' au-delà des limites, au-delà de toutes les limites, ne pouvait venir que portée par une Alliance avec un autre - un Tout-Autre - qui s'est révélé 'YAHVE'. 'Je Suis'. Je suis toujours avec toi. Tu n'es donc plus jamais seul. De quoi aurais-tu peur ?

L’homme est ainsi pro-voqué par l’Autre à devenir créateur d’Histoire. L’humain est projeté hors de lui-même. Hors de ses sécurités. Il lui reste à risquer l'aventure... Il se trouve irréversiblement pris dans le flux de la temporalité. Il se trouve irrémédiablement embarqué dans  l’Histoire. Et non seulement lui-même, mais sa compréhension est elle-même embarquée. Nous ne nous comprenons pas hors de cet embarquement.

Déroutante histoire.
Là où la raison logique exige impérieusement l’unité, l’identité, la cohérence, la totalité, l’histoire fait surgir abruptement la multiplicité, la différence, la contradiction, l’infinie marche en avant. L’histoire fait violence à la raison logique. L’histoire est la croix de la raison logique. L’histoire signifie la béance de la raison logique. Certains la soupçonnent de radicale déraison. Sans doute est-elle scandale seulement. Seul un acte, ici, peut se poser contre la déraison et départager; quelque chose comme une foi. C’est elle qui peut regarder l’histoire comme une aventure au cours de laquelle surgit inlassablement la différence qui écartèle le même et fait être l’autre, non pas simple déploiement naturaliste mais profonde aventure de l’esprit.



Impossible retour dans l’éternel retour. Si grande que soit la nostalgie de chercher refuge dans le sein de la boucle, cela est désormais impossible. On ne retourne pas une deuxième fois dans le sein maternel. Une fois contaminé par l'inquiétude historique on ne retrouve plus l'innocence de l'éternel retour. L'homme entre en Histoire hanté par la boucle qui se boucle. Mais ce retour dans l’éternel retour est désormais impossible. L’humain est irrémédiablement livré à l'aventure et au risque. Ce n'est que ‘virtuellement’ qu'il peut tenter de boucler quand même la boucle de sa compréhension. En construisant une philosophie de l'Histoire. Toutes les philosophies de l'Histoire veulent ainsi ramener l’Histoire à la raison. Leur échec est cependant patent. La raison de l'Histoire, en effet, n'est pas dans la raison mais dans l'ouverture de l’Histoire qui crucifie la raison.

Philosophie de l’histoire ? Nous sommes irréversiblement embarqués. Notre compréhension est elle aussi irrémédiablement embarquée. Non seulement l’histoire est en exode mais aussi l’intelligibilité de l’histoire et son sens. Nous sommes en exode sans recours. La raison peut-elle être tentée par autre chose que le cycle ? Toutes les philosophies de l’histoire veulent ramener l’histoire à la raison. Mais la raison de l’histoire n’est pas dans la raison mais dans l’histoire qui crucifie la raison. Les philosophies de l’histoire sont des efforts désespérés pour renouer le fil qui se dévide hors de notre portée. Efforts qui tentent de nier l’abrupte ouverture de l’aventure historique sans y réussir jamais réellement. A moins de se contenter de l’apparence d’une réussite qui n’est, en fait, qu’un retour rationnellement déguisé dans le cycle de l’éternel retour. Ne plus être embarqué sans recours mais dominer la situation. Une philosophie de l’histoire naît chaque fois du souci de loger l’incertaine aventure dans un cadre plus rationnellement sécurisant. Il s’agit de comprendre le passé; il s’agit davantage encore de se situer dans le présent; il s’agit surtout de faire face à la surprise de l’avenir. Pour la satisfaction intellectuelle d’embrasser l’inconnu. Afin de désamorcer son existentielle menace. En vue aussi, hélas, de la maîtrise et de la domination du projet humain.

Tentés par la totalisation de l'Histoire. Les philosophes n’échappent pas à la tentation de l’éternel retour. D'autant moins qu'ils ne cessent de vouloir 'devenir maîtres et possesseurs' de toutes choses. Tant est forte la libido d’étreindre l’inquiétante ouverture du temps historique en la ramenant à la raison d’une construction de ‘système’. Mais les ‘philosophies de l’Histoire’ qui ont la prétention de ‘boucler’ la totalité de l’Histoire dans la sécurité et la clôture d’un système
ont toujours invariablement échoué.



Heureuse impossibilité ! Voulant totaliser une Histoire sensée régie par la nécessité ‘scientifique’ de règles, de lois, de stades, d’états, etc., elles conduisent quasi inexorablement du côté des ‘maîtres penseurs’, des totalitarismes, des Kz et des Goulags.

L’histoire se laisse-t-elle totaliser en immanence ? Une philosophie de la totalisation de l’histoire naît chaque fois du souci et de la séduction de loger l’incertaine aventure dans un cadre plus rationnellement sécurisant. Il s’agit de comprendre le passé, certes. Il s’agit davantage encore de se situer efficacement dans le présent. Il s’agit surtout de trouver un sens aux incertitudes de l’avenir. Toutes les philosophies de la totalisation de l’histoire traduisent le profond désir de renouer le fil qui se dévide hors de notre portée. Elles prétendent trouver la clé de l’histoire totale.

Comment totaliser ? On commence par extrapoler un segment historique pour le projeter dans le futur. Qui ne voit que ces deux moments soulèvent d’emblée d’insurmontables difficultés ? Est-il possible d’extrapoler et de projeter autre chose que du relatif ? Quelle partie pour quel tout ? La portion de l’histoire dont nous disposons n’est-elle pas ridiculement disproportionnée par rapport à la totalité de l’histoire ? Quand nous disons histoire, dans quelle ’épaisseur’ de la temporalité nous situons-nous ? Dans quels ordres de grandeur pensons-nous ? Le module dont la généralisation et la projection dans le futur doit permettre une philosophie de l’histoire, à partir de quelle échelle doit-il se déterminer ? Un siècle de progrès suffit-il pour justifier sa poursuite à l’infini et affirmer que toute l’histoire est progrès ? Faut-il pour cela dix siècles ? Ou mille ? Et si mille siècles n’étaient encore qu’une période infime au regard de l’histoire totale ?

Que savons-nous de la temporalité historique ? Est-elle homogène ou hétérogène ? La pertinence est-elle dans la ligne diachroniquement continue ou bien dans la ligne brisée en moments de synchroniques ruptures ? Où se trouve le décisif ? Est-ce dans l’évolution ou dans les révolutions ? Quel passé ? Le passé dans sa totalité nous échappe. Il n’est jamais qu’une certaine longueur plus ou moins élucidée selon les possibilités épistémologiques du présent. N’est jamais possible qu’une certaine lecture d’un certain passé historique. Ce passé est révisable et, de fait, sans cesse revu. L’image du passé ne cesse de se modifier. Le modèle destiné à être projeté dans le futur est donc toujours relatif. Relatif dans son cadrage. Relatif dans son contenu. Relatif dans sa forme. Projeter ce schème relatif dans la totalité du futur ne peut être qu’une entreprise extrêmement hasardeuse. Nous ne projetons dans le futur que les incertitudes du présent nourries seulement de quelques certitudes du passé.

Le futur... Seul le maintenant est. Le passé n’est plus. Le futur n’est pas. Le passé est de l’ordre du possible très relatif. Quant au futur, il est de l’ordre de l’impossible. C’est pourtant lui qui nous intéresse essentiellement. La projection est la seule possibilité pour nous par rapport à notre impossibilité sur le futur. Que valent de telle constructions à partir de telles projections ? Elles ne peuvent être que des constructions idéelles nécessairement dépendantes d’un a priori puisque le futur échappe à toute expérience possible. Elles ne sont donc que des hypothèses et en tant que telles soumises à la confirmation ou à l’infirmation a posteriori du futur-une-fois-réalisée.

Cercle herméneutique.
L’intelligibilité à un moment de l’histoire implique l’intelligibilité de toute l’histoire... qui n’est possible qu’à partir d’un moment de l’histoire. D’une part la compréhension du présent détermine la compréhension du passé. Il n’y a donc de passé qu’en fonction d’un présent. D’autre part la compréhension du passé détermine la compréhension du présent. Il n’y a donc de présent qu’en fonction d’un passé. L’intelligence est au rouet du cercle herméneutique. L’intelligibilité historique est condamnée à tourner en rond autour du rapport sujet-objet de l’histoire. Car l’homme est les deux en même temps, objet historique et sujet historique. Dès lors l’objet ne peut être que l’aventure du sujet lui-même et le sujet, l’autocompréhension de l’objet qu’il est lui-même. L’homme, enfin, ne peut pas ne pas valoriser. Nos jugements sur l’histoire sont inévitablement aussi des jugements de valeur. Mais les critères de ces valeurs ne sont-ils pas largement le fruit de l’histoire ?



Nous ne totalisons jamais qu’entre Alpha et Oméga. Si grandes soient-elles, nos totalisations ne sont jamais que des ’bulles’ flottantes sur des béances. Or nous sommes embarqués “au milieu” de l’histoire. L’histoire que nous vivons est perpétuellement inachevée et reste perpétuellement ouverte. Nous ne totalisons jamais qu’entre Alpha et Oméga. Nous ne disposons pas de l’avenir. A peine disposons-nous du présent. Quant au passé, il ne s’agit jamais que d’un ‘certain’ passé. La question du sens de l’histoire et de la fin de l’histoire reste à jamais hors de notre portée. L’histoire embarque l’homme du côté de la déraison. La raison de l’histoire, en effet, n’est pas dans la ‘raison’ mais dans l’histoire qui crucifie la raison.


 


Et sens pourtant. Car l’impossibilité d’enfermer la totalité de l’Histoire dans un système et, partant, de lui assigner une 'fin' – une ultime étape –, ouvre l’espace de sa signification. L'Histoire ne peut pas être 'objet' de compréhension parce qu'elle est essentiellement 'sujet' de décision. Nous ne totalisons jamais qu'entre Alpha et Oméga. Nos totalisations ne sont jamais que des 'bulles' flottantes sur des béances. Chance pour le décisif humain: liberté ex-posée. Ce n'est pas l'Histoire qui mène l'homme, c'est l'homme qui conduit l'Histoire. Et ainsi se dévoile un sens très profond de la condition humaine en chemin... En chemin. Non pas sur une route toute tracée d'avance, mais simplement balisée par les grandes options relevant d'une foi. A travers incertitude et risque. L’incertitude et le risque de l’aventure historique comme l’espace privilégié de la liberté et de l’urgence de la décision. L'ouverture d'un futur non-encore-décidé pro-voque l'être à la décision. Rien n'est jamais joué. Tout reste à jouer. Dans l'in-fini d'une aventure. Le grand risque humain à courir...

Le sens de l’histoire est en exode. Nous sommes irréversiblement embarqués. Si grandes soient-elles, nos totalisations ne sont jamais que des ’bulles’ flottantes sur des béances. Pour assigner une ’fin’ à l’histoire, il faudrait qu’on puisse la considérer à partir de son terme ou de sa clôture. Or nous sommes embarqués au milieu de l’histoire.

La question du sens de l'Histoire est compromise avec notre aventure. Pour assigner une 'fin' à l'Histoire, il faudrait qu'on puisse la considérer à partir de son terme ou de sa clôture. Or nous sommes embarqués au milieu de l'Histoire. La question du sens de l'Histoire est  lourde du poids de la décision de l’humain à travers incertitude et risque. Le sens de l’Histoire est en exode. Le ‘sens’ de l’Histoire n’est pas lisible en clair ni dans les événements eux-mêmes ni dans leur déroulement empirique. Le sens de l’Histoire ne peut que transcender la phénoménalité historique. Il n’est pas dans les événements, il les traverse. Il vient de l’autre dimension de l’Histoire, à savoir de sa verticalité transhistorique. Dévoiler le sens de l'Histoire ne peut être tâche de devin manipulant des osselets ou fouillant les entrailles de l'Histoire pour se découvrir une maîtrise de la diachronie. Que ces osselets ou ces entrailles soient des faits ou des abstractions, peu importe. Ce ne peut être que tâche de prophète ouvrant, prophaïn, un espace lumineux en avant et dévoilant un trans possible dans le maintenant de la décision.

Une clé pour l’Histoire. L’homme n’arrivera sans doute jamais à la compréhension totale de l’histoire. Il est pourtant possible de découvrir une clé ouvrant à son intelligence. Non pas une structure qui fige. Mais une clé qui ouvre. Non pas une réponse constructrice de système. Mais une question qui engage la pensée sur le chemin infini de la réflexion. Non pas un schéma prétendant à la maîtrise de la totalité diachronique à partir d’une structure synchronique de l’histoire. Mais un schème de l’actualité du maintenant décisif de la décision historique. Derrière l'aventure humaine il doit y avoir, cachée, une clé pour l'histoire. Comme le spécifique humain dont elle se révèle être la dimension essentielle, l'Histoire commence par un non. Elle dit non au même pour que puisse être l'autre. Dialectiquement. Elle refuse la sécurité des cycles pour courir le risque de l'aventure. Et ce non
originel de l'Histoire est aussi la motricité originaire de toute la dynamique historique.



Verticalité transhistorique. L’histoire, fondamentalement, est-elle destin ou dessein ? A moins que la pensée ne désespère devant une histoire totalement irrationnelle, il ne reste que cette alternative qui ouvre deux types de lecture de l’histoire en sa totalité. Si l’histoire n’est que destin, elle échappe à toute maîtrise de l’homme. Elle se trouve comme livrée à la nature, jouet du hasard et de la nécessité. Son long terme se déploie dans l’inconnu. Ses certitudes, son ‘sens’, se cherchent dans l’horizontalité des faits et des événements. La déraison de l’histoire trouve ainsi ses raisons dans les lois inductivement généralisées à partir de l’expérience. A une telle lecture empirique et immanentiste s’oppose la lecture transcendante de l’histoire comme dessein. Celui-ci n’est pas à chercher sur la ligne horizontale de la succession simplement événementielle mais sur cette autre ligne qui la coupe verticalement. Le sens de l’histoire transcende la phénoménalité historique. Il n’est pas dans les événements, il les traverse. Derrière le ’hasard’ de l’histoire se profile en pointillé une ligne qui est sens. Et ce sens n’advient que dans la tension avec une transhistoire. Il se ‘révèle’ à travers une Alliance. Dieu écrit droit avec des lignes brisées... Telle est la folle certitude d’un Saint Augustin au creux d’une expérience historique déconcertante.


 

Ainsi donc l'essentiel est écrit 'droit'. L'horizon est ouvert. Le sens est donné. La route est promise. En même temps, dans le court terme de notre quotidien, nous ne nous retrouvons le plus souvent que devant les brisures.
Telle est notre condition entre incertitude et risque. Les ruptures, en effet, nous provoquent au risque de la foi. Et nous savons que nous n'existons authentiquement qu'à travers ce risque. 


Ouverture eschatologique. L’eschatologie est la vision des ‘choses ultimes’ – ta eschata, en grec – en même temps que celles des ‘fins dernières’ de l’homme. Qu’est-ce qui advient ‘après’ ? Après les limites de l’espace et du temps de notre condition humaine. Un tel questionnement n’a cessé de produire un genre littéraire particulier, l’apocalyptique, On le retrouve multiforme à travers tous les temps et toutes les cultures. Dans l’espace judéo-chrétien s’est particulièrement développé entre le IVe siècle avant J-C. et le IIe après. Les apocalypses les plus connues sont celles de celles du prophète Daniel et de l’évangéliste saint Jean. ‘Apocalypse’ – apokalypsis en grec – veut dire ‘révélation’. Elle veut être ‘découverte’ de l’état et du statut définitifs des choses, terrestres et célestes, à la ‘fin’ de l’Histoire. La dimension eschatologique est essentielle à l’apocalyptique. L’eschatologie n’est pas essentiellement pour la ‘fin des temps’. En Jésus Christ la totalité des temps est déjà accomplie. C’est le ‘maintenant’ – le kaïros – qui est eschatologique. Sans doute y a-t-il aussi un futur eschatologique qui ouvre sur l’ad-venir de radicale nouveauté. La parousie. La résurrection de la chair. le Jugement dernier. Le règne cosmique de Dieu. Mais dans le Christ et par le Christ ces événements sont déjà ‘actuels’. Ils nous ‘arrivent’ dans le ‘maintenant’ existentiel de la foi.

Le ‘maintenant’ eschatologique. Le Nouveau Testament est à la fois en continuité et en rupture avec l’Ancien. La grande différence, c’est que dans le judaïsme, l’eschatologie se réalise à la ‘fin’ des temps alors que pour le christianisme, en Jésus Christ la totalité des temps est déjà accomplie. C’est le ‘maintenant’ – le kaïros – qui est eschatologique. Sans doute y a-t-il aussi un futur eschatologique qui apporte du nouveau. La parousie. La résurrection de la chair. Le Jugement dernier. Le règne cosmique de Dieu. Mais dans le Christ et par le Christ ces événements sont déjà ‘actuels’. Ils nous ‘arrivent’ dans le ‘maintenant’ existentiel de la foi. Il y a donc une unité foncière de l’eschatologie chrétienne entre le ‘maintenant’ de la foi et le ‘demain’ de la pleine révélation. Jésus est déjà ‘maintenant’ l’accomplissement de l’eschatologie. Demain cet accomplissement sera cosmiquement manifestes et visibles par tous. Déjà ‘maintenant’ le salut se réalise dans la miséricorde du Christ. Demain il sera universellement manifeste. La tension entre ‘est’ et ‘sera’ n’existe qu’au sein de la temporalité. L’éternité, elle, ne connaît ni passé ni futur. Seulement un présent éternel qui rejoint notre actualité. L’éternité traverse verticalement la temporalité en chaque ‘maintenant’ historique et la provoque à la décision.

La foi vit dans cette tension eschatologique.
Le monde est déjà sauvé. En même temps il reste à sauver. L’essentiel est déjà accompli. En même temps, cet essentiel reste à accomplir. Dans la tension de cet entre-deux urge l’actualité de la décision.


 


Chaque ‘maintenant’ est un concret absolu.
Il a chaque fois une dimension d’éternité en lui-même. Dans l'actualité concrète vécue dans le hic et nunc. Non pas comme simple ‘moyen’ ou simple ‘rouage’ d’une mécanique historique.

Partir.
Quitter les terres ‘natales’. Vers une terre promise. L’espérance est en exode. Paradoxale condition humaine ! Pourquoi lui sont-elles refusées les installations dans les plantureuses vallées d’abondance ? Pourquoi l’humain authentique n’existe-t-il qu’en incessant dépassement et en marche vers un ailleurs ? L'agir chrétien, de même que la foi, est ainsi exposé à l'ouverture eschatologique. Tout est déjà, d'une certaine manière, accompli. Cela n'est pas un alibi pour nous croiser les bras. Car en même temps tout ne cesse de s'accomplir au cours de notre histoire, c'est-à-dire de notre Histoire humano-divine.