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Occident

Singulière aventure. Quelque chose de décisif (pour l'humain universel) s'est joué en Occident. C'est-à-dire la plus grande rencontre d'extrême différence. Singulière aventure que celle de l'homme occidental. L'aventure de la modernité conquérante. Une aventure qui s'affirme en même temps paradigmatique de l'humain plus universel. La modernité, sans doute, ne signifie rien de plus essentiel que la montée d'une gigantesque euphorie. Fondée sur l'homme. Fondée sur le possible de l'homme. Fondée sur la puissance et la gloire de l'homme. Rien ne semble impossible et immenses semblent les raisons d'espérer...  Extraordinaire aventure... Mais paradoxale aussi ! En ses profondeurs ne se joue-t-il pas quelque chose comme une négative théologie négative ?

Europe, Occident, Modernité.
Les trois se joignent. L'Europe comme espace géo-historique devenu terre natale et foyer de la culture occidentale. L'Occident en tant que projet de civilisation et de culture qui, historiquement, déborde l'Europe. La Modernité qui traduit la pertinence `occidentale' dans l'actualité d'aujourd'hui. Le reste du monde, de gré ou de force, pour son bonheur ou pour son malheur, n'est resté et n'a pu rester étranger à cette aventure. Qu'on le regrette ou qu'on s'en réjouisse, c'est un fait de l'Histoire. C'est par la `force' des choses que l'Occident s'est imposé en `conquérant' le monde et en imposant son modèle. Par les armes. Par les techniques. Par les séductions. Pourquoi l'Occident? Pourquoi les Chinois, inventeurs de la boussole, ne l'ont-ils pas utilisée pour la découverte du monde? Et pourquoi, ayant inventé la poudre à canon, ne s'en sont-ils pas servis pour dominer par la force? Aucune culture humaine n'a jamais connu quelque chose approchant une telle exaltation explosive de la liberté humaine. Partout ailleurs, même chez les Grecs, reste trop absolu le fatum divin ou cosmique. Ici, par contre, la liberté humaine est ouverte infiniment, à l'image et à la ressemblance de la liberté de Dieu lui-même.



La révolution qui commence avec Abraham dit `non'.
Elle provoque ainsi dialectiquement l’essentiel des acquis de la révolution néolithique. Elle dit non à l'essentiel de ses acquis. L'homme prend en main son destin ? Non, il n'y a pas de destin pour l'homme. La valeur de l'artifice ? Non, l'homme est toujours plus grand que ce qu'il fabrique. Le culte de l'outil ? Non à l'outil qui fabrique des idoles à tous les sens du mot. Mais 'oui' à l'outil au service de la création. Le travail producteur ? Non, le travail n'est pas un absolu. Il ne prend valeur que dans le service. L'esclavage de la productivité ? Non, l'homme ne doit produire que le nécessaire et partager le superflu. La Bible ne peut avoir que mépris pour une `civilisation' comme la grecque qui ne fonctionne que grâce à l'esclavage de neuf hommes sur dix ! L'accumulation de l'avoir ? Non, l'avoir est pour le don et pour le service, non pour l'accumulation. La richesse durcit le cœur et aliène l'homme à l'homme. Les grandes constructions ? Non, toute construction n'est finalement que vanité puisqu'elle ne peut tendre que vers sa destruction. La tâche essentielle de l'homme est ailleurs. Boucler la consommation sur la production ? Non, ce cercle est vicieux puisqu'il enferme l'homme unidimensionnellement sur lui-même. Le culte de la force ? Non, c'est quand je suis faible que je suis fort. Il y a des labilités qui, paradoxalement, ouvrent à d'autres fécondités. Réduire et intégrer la différence ? Non, la différence est grâce. Faire régner l'ordre à tout prix ? Non, l'ordre n'est pas fin mais service. Très profondément l'homme n'est pas pour la mesure mais pour la démesure. Construire des enceintes de sécurité ? Non, Dieu seul est ta sécurité. Nouer des totalités ? Non à tous les totalitarismes. Non à toutes les idéologies. L'homme en sa béance est infiniment plus grand que l'homme enfermé dans des `bulles'. Totaliser le sacré ? Non, l'homme n'est pas fait pour le sabbat mais le sabbat pour l'homme. Le décisif n'est pas la `religion' mais l'existence vraie qui s'ouvre dans la foi. Un seul Dieu tu adoreras ! Il est Tout-Autre. Il est absolu 'Je suis'. Tu ne le trouves qu'en exode. Le temple sera détruit. Laissez les morts ensevelir les morts. Ultimement le tombeau est vide...

L'Occident n'est pas né par parthénogenèse ! L’Occident est né de père et de mère. De père et de mère différents  ! Notre mère est païenne. Notre père est judéo-chrétien.



Deux grandes ruptures... La première a commencé il y a plus de 10 000 ans. La seconde a fait irruption il y a 4 000 ans. Très schématiquement on peut dire que l'intention essentielle de la révolution néolithique vise à intégrer l'autre dans le même et à composer le même avec le même. En sécurité. En harmonie. En clôture structurale. La visée essentielle de la révolution judéo-chrétienne, par contre, est de s'exposer à l'autre et à l'autre de l'autre. Courir infiniment l'aventure de l'exode incessant. Risquer la Pâque. En rupture. Dans l'ouvert infini. D'un côté joue la pertinence des com-posantes. De l'autre côté celle des ex-posantes. Les `composantes' garantissent les cohérences et les harmonies. Les `exposantes' ouvrent la démesure. La rencontre providentielle entre notre mère païenne et notre père judéo-chrétien fait s'étreindre les maternelles composantes et les paternelles exposantes.

Deux conceptions radicalement différentes de la totalité. Deux visions radicalement différentes de l'homme. Deux espaces et deux temps différents. Deux possibilités de penser et d'agir différentes.

Deux longues séries d'antinomies radicales dont on n'évoque ici que les axes majeurs. Les premières garantissent les cohérences et les harmonies. Les secondes ouvrent la démesure. L'absolu JE SUIS face à l'absolu IL Y A. La liberté personnelle face à la nécessité naturelle. Le dessein face au destin. L'histoire face à l'éternel retour. La Création face au Cosmos. L'infini face au fini. La démesure face à la mesure. Les extrêmes face au milieu. L'aventure et le risque face à l'harmonie et à la sécurité...

Entre les deux ruptures, une infinie différence. La rupture néolithique est thétique et joue en horizontalité. La rupture judéo-chrétienne est antithétique
et joue à la verticale. La révolution néolithique dit profondément oui. Elle va de soi. Elle a toute la 'raison' pour elle. La révolution judéo-chrétienne renvoie tout `oui' vers un plus fondamental `non'. Elle est de trop. Elle est `déraison' pour la raison. La révolution judéo-chrétienne n'est pas parallèle. D'une part elle surgit à partir de la révolution néolithique, au cœur de la révolution néolithique. D'autre part elle signifie rupture radicale du mouvement lui-même de la révolution néolithique. Elle est révolution dans la révolution. Bien plus, elle est révolution permanente au cœur même de sa propre révolution.



Deux révolutions. Il faut remonter plus haut dans l’histoire. Deux révolutions. Deux grandes ruptures ouvrent fondamentalement de nouvelles possibilités humaines. Deux gigantesques révolutions. Et deux seulement ! Toutes les autres s'en nourrissent et s'articulent sur elles. Dix mille ans nous séparent des émergences de la première. Et quatre mille ans des origines de la seconde.

Intelligibilité dialectique. Elles sont nombreuses les lectures historiques qui pèchent contre la dialectique. On reste insensible aux différences qualitatives énormes entre les valeurs et les enjeux de l'Antiquité et ceux de la modernité. On refuse de mesurer concrètement le poids des obstacles épistémologiques et pragmatiques. On reste aveugle aux dynamismes pro-vocateurs. On privilégie de façon perspectiviste un faisceau de vecteurs historiques en faisant l'économie de leurs antithétiques conditions de possibilités. On perçoit fallacieusement en continuité ce qui n'est intelligible qu'en rupture à travers un affrontement.

La dynamique interne de la modernité.
Elle reste inintelligible sans l'affrontement et l'inter fécondation dialectiques de gigantesques différences. L'homme occidental n'est pas né par parthénogenèse ! L'Occident est né de père et de mère. De père et de mère différents ! Notre mère est païenne. Notre père est judéo-chrétien. L'extrême simplicité d'une telle assertion risque de cacher l'extraordinaire complexité parallèle, le dense réseau avec ses enchevêtrements de lignes d'ascendance, de descendance et de collatéralité. Du côté maternel et du côté paternel... Indo-européens, Celtes, Germains, Slaves, Sémites, Arabes... Dans l'improbable rencontre entre une telle mère et un tel père deux mondes différents allaient s'affronter. Deux mondes humains ayant chacun sa langue, son histoire, ses valeurs, ses principes, ses articulations logiques, ses systèmes de représentation, ses formes de perception, ses codes régulateurs, ses types d'organisation, ses options fondamentales, ses prégnances, ses finalités. Deux espaces culturels différents jusqu'à la contradiction. L'homme occidental ne se comprend pas lui-même s'il méconnaît les gigantesques différences qui se sont affrontées et inter fécondées pour lui donner naissance. De son héritage maternel, il tient ses `composantes'. De son héritage paternel, ses `exposantes'. Tous les meurtres du père, périodiquement et rituellement perpétrés, ne pourront rien contre cette évidence première.

Dialectique.
De l'inter fécondation des acquis thétiques de la révolution néolithique et des exposantes antithétiques de la révolution judéo-chrétienne naîtra, après une très longue gestation, un extraordinaire déploiement de croissance et d'accélération. Le moteur de cette étreinte d'extrême différence est dialectique. Le génie païen avait bouclé en harmonie la plénitude immanente de l'humain. C'est cette positivité de la perfection 'thétique' qu'affronte la négativité 'anti-thétique' des dynamiques judéo-chrétiennes. Tout se passe comme si les'mécanismes' néolithiques se mettaient à fonctionner de façon exponentielle. L'outil produisant l'outil qui le dépasse, une masse d'outilité gonfle et déborde. L'invention provoque l'invention de plus en plus hardie. De plus en plus énormes se suivent les vagues technologiques. Substituts, désormais, de la Foi, de l'Espérance et de la Charité: la 'Science', le 'Progrès' et le 'Bien-être pour tous'.

Priorité de l'autre sur le même. En profondeur, très essentiellement, cette étreinte promise à tant de fécondité dialectique est celle entre le même et l'autre. La radicale nouveauté judéo-chrétienne pose l'autre avec une priorité ontologique, logique, axiologique, génétique, sur le même. Le même païen se trouvant ainsi radicalement pro-voqué vers son propre dépassement.

Rupture. Nous risquons parfois de croire un peu naïvement que ces acquis qui se trouvent à l'avant-scène de notre modernité nous viennent en ligne directe, par évolution continue, de la problématique païenne. Or ils impliquent tous une gigantesque rupture. Car ces concepts-clés vivent aujourd'hui d'une `ouverture' qu'ils ne pouvaient acquérir qu'à travers un affrontement avec leur `autre'. Il fallait des générations d'hommes – aujourd'hui peut-être méconnus – pour les penser dans leur différence. Le temps entre création et parousie. L'histoire entre temps et éternité. La personne entre individu et acte créateur. L'existence entre être et création. La liberté entre essence et existence. L'expérience entre intelligible et réel (physique et mystique). La destinée entre fatum et grâce. La faute entre destin et péché...

Etreinte d'un maximum de différence.
Nulle part ailleurs autant de différence ne s’est étreinte qu’en notre Occident. Nulle part ailleurs ne fut libéré une plus grande dynamique. L’étreinte dialectique entre COM-posantes et EX-posantes. De son héritage maternel, il tient ses ‘composantes’. De son héritage paternel, ses ‘exposantes’. Tous les meurtres du père, périodiquement et rituellement perpétrés, ne pourront rien contre cette évidence première.


 


Composantes et exposantes. Les premières garantissent les cohérences et les harmonies. Les secondes ouvrent la démesure. La rencontre providentielle entre notre mère païenne et notre père judéo-chrétien fait s'étreindre les maternelles composantes et les paternelles exposantes. Deux longues séries d'antinomies radicales dont on n'évoque ici que les axes majeurs. L'absolu `Je suis' face à l'absolu `Il y a`. La liberté personnelle face à la nécessité naturelle. Le dessein face au destin. L'histoire face à l'éternel retour. La Création face au Cosmos. L'infini face au fini. La démesure face à la mesure. Les extrêmes face au milieu. L'aventure et le risque face à l'harmonie et à la sécurité...

Ainsi, par exemple, ce cosmos rationnel des Grecs ne pourra-t-il devenir scientifiquement articulable, désarticulable et réarticulable que lorsqu'il ne sera plus absolu ni divin en lui-même mais, comme l'affirme avec force la raison judéo-chrétienne, créé, créé par un Dieu Tout-Autre, c'est-à-dire créé contingent, d'un autre ordre, créé essentiellement différent de Dieu, restant parfaitement rationnel mais devenant en même temps monde de l'homme, livré à la libre entreprise de l'homme qui peut désormais explorer systématiquement l'univers et dont le domaine du possible, science et technique, s'ouvre à l'infini. Cette science et cette technique ne pourront réellement devenir progrès que lorsque le temps, sans refuser la rationalité, ne sera plus cercle fermé mais, selon la nouveauté judéo-chrétienne, ligne ouverte indéfiniment en avant d'elle-même, donc le temps décisif de l'histoire et le temps de l'audace pour l'homme qui, loin d'être prisonnier de l'ordre nécessaire, est désormais capable d'instaurer son ordre à lui et de rêver de devenir, comme le dira Descartes, maître et possesseur de la nature.

Ainsi, par exemple,
à l'homme, ce 'microcosme' lié à la nécessité du cosmos et de la cité, sera-t-il révélé qu'il est encore plus profondément fils de Dieu et donc investi d'une liberté radicale et inaliénable. Il se découvrira `personne'. Raison et liberté si puissamment étreintes en lui le porteront à toutes les hardiesses. L'homme moderne est incompréhensible sans cette dialectique en lui de nécessité rationnelle et de liberté créatrice, de mesure logique et de démesure libertaire, de continuité et de rupture, d'insistance immanente et d'exigence transcendante. A un tel homme seulement peut s'ouvrir l'impossible. Un tel homme seulement peut en prendre le risque et courir l'aventure.


   


L’analyse des dimensions essentielles, des insistances centrales et des lignes de force majeures de ces deux espaces hétérogènes se traduirait en longue série de polarités fondamentales antithétiques dont voici un échantillon.

Composantes maternelles

 

Exposantes paternelles

 

 

 

absolu 'il y a'

 

absolu 'Je suis'

fini

 

infini

même

 

autre

milieu

 

extrêmes

mesure

 

démesure

nature

 

personne

être

 

exister

continuité

 

rupture

destin

 

destinée

cosmos

 

création

structure

 

gratuité

nécessité

 

liberté

objet

 

projet

éternel retour

 

histoire

éros

 

agapè

harmonie

 

aventure

ordre

 

révolution

sécurité

 

risque

possible

 

impossible


De mère païenne ET de père judéo-chrétien. Si le même reste clos sur lui-même, jamais rien d’autre ne sera. La nouveauté est enfant de la différence qui s’affronte dialectiquement. Nulle part ailleurs autant de différence ne s’est étreinte qu’en notre Occident. Nulle part ailleurs ne fut libéré une plus grande dynamique. L’improbable rencontre entre une telle mère et un tel père allait se faire affronter deux mondes. Deux mondes humains ayant chacun sa langue, son histoire, ses valeurs, ses principes, ses articulations logiques, ses systèmes de représentation, ses formes de perception, ses codes régulateurs, ses types d’organisation, ses options fondamentales, ses prégnances, ses finalités. Deux espaces culturels différents jusqu’à la contradiction. Deux cultures, donc deux ’matrices d’humanité’ étrangement hétérogènes !

Gigantesque étreinte.
La rencontre de la mère païenne et du père judéo-chrétien représente la plus gigantesque étreinte de différence imaginable ! Et de cette étreinte naît l’Occident. Sous le signe d’éros et de thanatos...



Dialectique genèse de l’Occident. Elles sont nombreuses les lectures historiques qui pèchent contre la dialectique. On reste insensible aux différences qualitatives énormes entre les valeurs et les enjeux de l’Antiquité et ceux de la modernité. On refuse de mesurer concrètement le poids des obstacles épistémologiques et pragmatiques. On reste aveugle aux dynamismes pro-vocateurs. On privilégie de façon perspectiviste un faisceau de vecteurs historiques en faisant l’économie de leurs antithétiques conditions de possibilités. On perçoit fallacieusement en continuité ce qui n’est intelligible qu’en rupture à travers un affrontement. La dynamique interne de la modernité reste inintelligible sans l’affrontement et l’interfécondation dialectiques de gigantesques différences.

L’homme occidental n’est pas né par parthénogenèse ! L’Occident est né de père et de mère. De père et de mère différents ! Notre mère est païenne. Notre père
est judéo-chrétien. L’extrême simplicité d’une telle assertion risque de cacher l’extraordinaire complexité parallèle, le dense réseau avec ses enchevêtrements de lignes d’ascendance, de descendance et de colatéralité. Du côté maternel et du côté paternel... Indo-européens, Celtes, Germains, Slaves, Sémites, Arabes... Dans l’improbable rencontre entre une telle mère et un tel père deux mondes différents allaient s’affronter. Deux mondes humains ayant chacun sa langue, son histoire, ses valeurs, ses principes, ses articulations logiques, ses systèmes de représentation, ses formes de perception, ses codes régulateurs, ses types d’organisation, ses options fondamentales, ses prégnances, ses finalités. Deux espaces culturels différents jusqu’à la contradiction.



Refoulement. A travers le discours qu’elle ne cesse de se tenir à elle-même, à travers l’auto-compréhension qu’elle élabore continuellement d’elle-même, notre modernité joue à cache-cache avec l’énigme de sa propre possibilité. Ici intervient quelque chose comme un mécanisme de défense contre le père. Avec une profonde nostalgie de parthénogenèse. L’Occident refuse le Père. Il ne veut reconnaître que la mère. Il n’a de tendresse que pour sa mère grecque. Il expulse son père judéo-chrétien. La dynamique interne de la modernité  reste ainsi occultée.

Traumatisme de naissance de l’Occident . En cet unique espace culturel, par l’irruption de la nouveauté judéo-chrétienne, l’homme a été pro-voqué, défié, à devenir créateur d’histoire, créateur d’historicité. Le seul espace culturel également où l’angoisse ait profondément pénétré ! Désormais c’est à l’homme d’écrire l’histoire des dieux ! Avec Dieu sans doute. Mais dans un rapport personnel qui laisse responsable l’autonomie humaine et ouvert le risque.

Tâche infiniment exaltante mais en même temps infiniment angoissante. La grande peur humaine principiellement vaincue. Mais l’angoisse exacerbée. Les mécanismes de défense brisés. Le cercle fatal rompu. L’homme est pro-voqué par l’Autre. Vers l’Autre. L’en-avant de la Terre Promise. A travers la rupture de l’Exode.

L’homme ose s’embarquer dans l’histoire. Assumer l’histoire. Créer l’histoire. Et par elle se créer lui-même. Paradoxalement non dans l’insistance sur l’être mais dans le risque du non-être ouvert à l’autre être. Risquer l’aventure.

Extraordinaire aventure. Singulière aventure que celle de l’Occident ! Le reste du monde, de gré ou de force, pour son bonheur ou pour son malheur, n’est resté et n’a pu rester étranger à cette aventure. Qu’on le regrette ou qu’on s’en réjouisse, c’est un fait. Un fait de l'Histoire. Extraordinaire aventure que celle de l’homme occidental. Devenue spectaculaire à travers l’aventure de la modernité conquérante. Une aventure qui est en même temps paradigmatique de l’humain plus universel. Singulière aventure, en effet, que celle de l’Occident ! Le reste du monde, de gré ou de force, pour son bonheur ou pour son malheur, ne pouvait rester étranger à cette aventure. C’est par la ‘force’ des choses que l’Occident s’est imposé ‘universel’ en conquérant le monde. Par les armes. Par les techniques. Par les séductions. Par les modèles. Pourquoi l’Occident ? Pourquoi les Chinois, inventeurs de la boussole, ne l’ont-ils pas utilisée pour la découverte du monde ? Et pourquoi, ayant inventé la poudre à canon, ne s’en sont-ils pas servis pour dominer par la force ?

La modernité. Sans doute, ne signifie rien de plus essentiel que la montée
d’une gigantesque euphorie. Fondée sur l’homme. Fondée sur le possible de l’homme. Fondée sur la puissance et la gloire de l’homme. Rien ne semble impossible et immenses semblent les raisons d’espérer... Substituts, désormais, de la Foi, de l’Espérance et de la Charité: la ’Science’, le ’Progrès’ et le ’Bien-être’.



De l'étreinte d'un maximum de différence naît l’Occident. Elle libère une dynamique singulière qui ne sera cependant pas immédiate, ne se faisant réellement explosive qu’à partir du douzième siècle.

Pourquoi l’Occident ? Pourquoi l’extraordinaire dynamique de cette aventure ? Il ne semble y avoir qu’une seule réponse. C’est la dynamique dialectique du défi réciproque, de l’affrontement et de l’interfécondation de la gigantesque rencontre de différence entre la com-posante grecque et l’ex-posante judéo-chrétienne.

Le moteur de cette étreinte d’extrême différence est dialectique. Le génie grec avait réussi à boucler en harmonie la boucle des naturelles valeurs et significations ’païennes’. Thèse parfaite de la plénitude immanente de l’humain. Or c’est cette positivité de la perfection ’thétique’ qu’affronte la négativité ’anti-thétique’ des significations judéo-chrétiennes.

Exponentielle. A partir de cette interfécondation des acquis thétiques de la révolution néolithique et des exposantes antithétiques de la révolution judéo-chrétienne naîtra, après une très longue gestation, un extraordinaire déploiement de croissance et d’accélération. Tout se passe comme si les ’mécanismes’ néolithiques se mettaient à fonctionner de façon exponentielle. L’outil produisant l’outil qui le dépasse, une masse d’outilité gonfle et déborde. L’invention provoque l’invention de plus en plus hardie. De plus en plus énormes se suivent les vagues technologiques.

Ouvert. C’est donc une liberté radicalement ouverte par la rencontre existentielle avec l’infini JE SUIS qui va historiquement se reprendre en elle-même et sur elle-même en autonomie anthropocentrique totalisante. L’homme divinisé par grâce de JE SUIS clôt sa divinisation sur elle-même et veut devenir Dieu sans Dieu. A la place de Dieu. Dès lors Dieu doit mourir pour que l’homme puisse être absolument.

Pourquoi cette longue gestation ? En apparence, durant longtemps, cette union semble promise à la stérilité sinon à la catastrophe. Que n'a-t-on dit des `ténèbres du Moyen Age' ! Pourquoi cette relative 'lenteur', voire cette apparente 'régression' du procès historique ? Il ne peut y avoir à cela que des raisons profondes. L'énormité de la différence ainsi rencontrée ne peut pas ne pas être traumatisante. L'Occident ne sort ni facilement ni rapidement de son traumatisme de naissance.

Raisons de la lenteur. L’énormité de la différence rencontrée ne pouvait pas ne pas laisser une profonde blessure. L’Occident ne sortira ni facilement ni rapidement de son traumatisme de naissance.

Temps de gestation. En tout processus vivant, les cycles gestateurs ou de maturation sont des cycles longs. Ici le temps de gestation était inévitablement à la mesure de l’énormité des différences qui se sont étreintes. De telles semailles ne pouvaient que traverser un très long hiver.

L'éternel relativise le temporel. Lorsque l’éternité est ouverte, le temps peut se faire patience. Les investissements se font à très long terme. On sème pour une récolte qui transcende les rythmes solaires. Étonnante patience ! Au Moyen Age encore, les décennies voir les siècles nécessaires à la construction d’une cathédrale sont loin de paralyser les projets. Et pourtant n’avaient-ils pas une espérance de vie nettement plus courte que la nôtre ?

Destructuration. La révolution judéo-chrétienne désagrège la massive cohérence gréco-romaine. Entre cette déstructuration et la nouvelle restructuration, il faudra des siècles de profonde re-signification et de lente trans-signification. Grégoire le Grand... Vers l’an 600. Deux siècles après, une première ‘Renaissance’ avec Charlemagne... Toute déstructuration laisse un émiettement et un éparpillement d’éléments structurels à partir desquels la construction d’une nouvelle structure n’est pas immédiate. Elle l’est d’autant moins que la structure détruite est plus énorme. Or l’impact judéo-chrétien, fondamentalement désagrégateur de toute clôture structurale parce que son projet essentiel n’est pas horizontale construction mais verticale ouverture, ne peut jouer que de façon déstructurante et désagréger la massive cohérence païenne, en l’occurrence gréco-romaine. Entre cette déstructuration et une nouvelle restructuration, il faudra des siècles de réajustements.

Un monde sans esclaves. La culture antique ainsi déstructurée est ’élitiste’. Elle fonctionne insulairement. La cité vit au détriment des immenses espaces environnants et, dans la cité, neuf dixièmes des habitants sont esclaves de la minorité citoyenne. La révolution judéo-chrétienne proclame qu’il n’y a plus ni esclave ni homme libre mais uniquement des fils et des filles du même Père. Une telle ’démocratie’ et son apprentissage ne peut être, durant de longs siècles, qu’un facteur de profond dysfonctionnement. L’esclavage, c’est-à-dire le mode de production où le producteur-esclave, très peu consommateur, libère une disponibilité de consommation, constitue l’outilité motrice de la puissance antique. Or cette outilité est principiellement niée par la nouveauté judéo-chrétienne. Nécessaire conséquence de la suppression de l’esclavage, c’est donc l’homme ‘libre’ qui doit se convertir en travailleur. Cette conversion, cet apprentissage de la liberté libérée est nécessairement un processus lent.

Défrichage. La culture commence avec l’agriculture. Et l’agriculture avec le défrichage. Que serait l’agriculture sans le long travail préalable des ’moines défricheurs’ ?

Que veut dire 'progrès' ? Le concept de ’progrès’ qui a si souvent servi de cheval de bataille contre la pertinence judéo-chrétienne est lui-même, comme bien d’autres concepts dynamiques, fruit tardif de l’histoire à partir de l’interfécondation entre les deux apports antithétiques. Il a ses racines davantage au Sinaï qu’à Athènes. Ce concept, essentiellement relatif, n’est ensuite devenu un absolu que par manque d’Absolu et par substitution. Parce que la nouveauté judéo-chrétienne refuse d’enfermer l’homme dans le cercle vicieux de la production bouclée sur la consommation, l’idée de ’progrès’ est signifiée et valorisée par rapport à bien autre chose que le simple accroissement cumulatif voire exponentiel de l’avoir et du pouvoir. Mais le progrès spirituel est infiniment plus laborieux et plus lent que l’autre.

Complexification. L’affrontement entre composante gréco-latine et exposante judéo-chrétienne n’a pas joué à l’état pur. Il s’est compliqué et complexifié comme à plaisir. Mesure-t-on assez, par exemple, la perturbation que représente la menace permanente et l’invasion successive des ’barbares’ ? Ensuite la nécessaire ’durée’ entre les affrontements jusqu’aux intégrations. Et que dire de l’affrontement avec l’Islam ? Ces ’cousins’ spirituels farouches constitueront un défi majeur. Ici, pourtant, la différence ne joue plus à l’état brut et les espaces culturels ne sont pas fondamentalement hétérogènes. Mais l’Islam se noue en totalité idiosyncratique et risque ainsi de heurter sans cesse l’autre de plein fouet dans un affrontement du tout ou rien. L’Islam ne renvoie-t-il pas parfois à la révolution judéo-chrétienne l’image de ce qu’elle aurait pu devenir si elle s’était refermée sur son absolu en refusant de rencontrer et d’affronter son ’autre’ pour l’étreindre et le féconder ?

Les 'valeurs' apportées par la révolution judéo-chrétienne sont d’abord des anti-valeurs. Elles risquent de laisser à la paganité de très longues indigestions.

Embarqués dans l'Histoire. En cet unique espace culturel, par l'irruption de la nouveauté judéo-chrétienne, l'homme a été pro-voqué, défié, à devenir créateur d'Histoire, créateur d'historicité. Le seul espace culturel également où l'angoisse ait profondément pénétré. L'humain est projeté hors de lui-même. Hors de ses sécurités. Il lui reste à risquer l'aventure... Il se trouve irrémédiablement embarqué dans l'histoire. Voici que se rompent les ataviques mécanismes de défense contre l'urgence temporelle. Voici qu'il faut affronter l'ancestrale peur humaine devant l'aventure et le risque. Voici que se brise le cercle sécurisant de l'éternel retour. Cela peut être exaltant. Cela ne peut manquer d'être en même temps infiniment angoissant. Désormais l'homme est devenu responsable de son présent et de son avenir ! Et personne n'écrit plus l'histoire à sa place.

Désormais c'est à l'homme d'écrire l'histoire des dieux ! Avec Dieu sans doute. Mais dans un rapport personnel qui laisse responsable l'autonomie humaine, et ouvert le risque. Tâche infiniment exaltante mais en même temps infiniment angoissante. La grande peur humaine principiellement vaincue. Mais l'angoisse exacerbée. Les mécanismes de défense brisés. Le cercle fatal rompu. L'homme est pro-voqué par l'Autre. Vers l'Autre. L'en-avant de la Terre Promise. A travers la rupture de l'Exode.

L'homme ose s'embarquer dans l'Histoire. Assumer l'Histoire. Créer l'Histoire. Et par elle se créer lui-même. Paradoxalement non dans l'in-sistance sur l'être mais dans le risque du non-être ouvert à l'autre être. Risquer l'aventure... L'intelligibilité de l'histoire est identiquement intelligibilité de l'homme. L'humain est ex-posé dans l'histoire. Il est en même temps fils de l'histoire. L'histoire propulse l'homme dans sa liberté. L'histoire est l'espace de son é-ducation, de sa culture, de son exode.

La démesure verticale explose à l'horizontale. L'explosivité judéo-chrétienne ne reste pas indéfiniment contenue. Le fils de la mère grecque revendique pour soi l'héritage paternel. L'homme révélé divin par grâce veut devenir dieu sans le Père. L'homme manifesté divin à travers l'expérience judéo-chrétienne veut poursuivre seul cette expérience sans Dieu.

La judéo-chrétienne démesure, jusque là verticalisée, rompt la 'mesure' de l'Alliance et, chargée d'une dynamique qui lui vient de l'Autre, se reprend en autonomie et explose en horizontalité. Alors commence l'aventure de la grande schizoïdie qui boucle le divin possible de l'homme sur lui-même et le déploie, anthropocentrique, en son immense caverne d'Utopie. Le fils de la mère païenne revendique pour soi l'héritage paternel. L'homme révélé divin à travers l'expérience judéo-chrétienne veut devenir dieu sans le Père.

Autonomie anthropocentrique. L'acte de naissance de la modernité
rompt la communion originaire et instaure l'homme dans son autonomie anthropocentrique. La schizoïdie des filles et des fils de Dieu n'a cessé de nouer sa cohérence dans l'autistique constitution d'un espace de pure immanence.



La judéo-chrétienne démesure, jusque là verticalisée, rompt la ’mesure’ de l’Alliance et, chargée d’une dynamique qui lui vient de l’Autre, se reprend en autonomie et explose en horizontalité.

Rupture de l'Alliance. Vous serez comme des dieux ! L'euphorie occulte alors ce qui un jour, nécessairement, adviendra. C'est écrit: Ils virent qu'ils étaient nus... Les dessous du jeu du Prince de ce monde n'ont probablement jamais été autant soupçonnés qu'en nos jours où cette folle aventure commence à tourner mal.

L'acte de naissance de la modernité scelle la rupture de l'Alliance. Cela émerge, quasi imperceptible, quelque part autour de l'an 1100. Cela débute par un `innocent' péché contre le Logos, qui, alors, ne peut plus être simplement celui des Grecs. La nominalistique tentation commence par susurrer cette simple question: lorsque tu parles, lorsque tu penses, est-il nécessaire qu'il y ait un garant autre que toi-même pour assurer la consistance fondamentale de ta parole et de ta pensée ?  Ce doute chuchoté se fera clameur, amplifié par les mille échos de la caverne. Cinq siècles plus tard, de ce doute procédera l'affirmation fondatrice - je pense donc je suis - de notre plus récente modernité.

Huit siècles d'histoire seraient à reprendre pour montrer comment, à partir d'innocentes émergences, la démesure judéo-chrétienne va courir son aventure en autonomie. Comment par une série de ruptures de plus en plus audacieuses cette démesure s'horizontalise dans l'immanence païenne jusqu'à l'athéisme. Comment toute l'aventure de la modernité n'est essentiellement, quant à son énergie et sa fécondité, que la poursuite de l'expérience judéo-chrétienne, mais sans l'Autre, sans Dieu. Comment les plus dynamiques des valeurs de notre modernité ne sont fondamentalement, malgré les apparences trompeuses, que des valeurs judéo-chrétiennes, mais tournant en 'roue libre', devenues 'folles', parce que hors de la source de leur sens. Comment c'est chaque fois la plus grande hardiesse contre l'Alliance qui se fait acclamer sur la scène du monde en se faisant passer pour la plus 'libératrice'. Comment, ce faisant, les 'mauvais rôles' à jouer incombent quasi fatalement aux tenants de l'Alliance. Comment la dynamique 'révolutionnaire' de leur foi leur est ravie, récupérée sans la foi, et même tournée contre eux. Contre l'Alliance. Malice du 'Prince de ce monde'... Ironie de l'histoire... Humour de Dieu...

L'homme divinisé par grâce veut devenir 'dieu' sans Dieu.
Le fils de l'Autre veut devenir fils de soi-même. L'acte de naissance de la modernité rompt la communion originaire et instaure l'homme dans son autonomie anthropocentrique. Dès lors et désormais une tension dialectique dans les profondeurs de l'inconscient occidental. Constructeurs de la Cité idéale ou aventuriers de l’Eschatologie...


 


Deux génies opposés à travers notre histoire occidentale.
Une telle typologie différentielle renvoie à une opposition profonde au cœur du projet anthropologique. Quelque chose comme une division des esprits face à l’accomplissement de l’humain. Deux types humains. Deux projets d’humanité. Deux ‘essences’ qui traversent l’histoire occidentale et divisent les esprits. Ils se signifient de façon antithétique. Chercher refuge dans le repli protecteur de l’Age d’or et de la Cité idéale. Ou bien marcher vers la terre promise en risquant l’aventure et en consommant les ruptures.

Constructeurs de la cité idéalle et aventuriers de l'eschatologie. D’un côté, le retour dans le sein maternel avec ses archétypes. La femme idéalisée vierge et mère. Le repli sécurisant dans les coquilles. La maison protectrice. L’île fortunée. La cité pourvoyeuse avec ses enceintes et ses projets d’urbanisme. De l’autre côté, la geste du Père avec ses archétypes paternels. Abraham. Mais aussi la femme héroïne comme Judith. Les étendues désertiques. Les transhumances nomades. Le campement toujours provisoire. Les ‘constructeurs de la Cité Idéale’ rêvent d’établir le règne de l’homme en un paradis terrestre. Les ‘aventuriers de l’Eschatologie’ cherchent le règne de Dieu en un royaume à venir. Les premiers sont en quête d’un retour à la nature avec le souci de l’hygiène, de l’écologie, de la nudité, des aliments naturels. Les seconds tendent vers la Parousie. Les premiers prônent la régulation des naissances et l’eugénisme. Les seconds croient à la fécondité et aux chances de l’imprévu. Les ‘constructeurs de la Cité Idéale’ pensent ‘nature’ avec ses lois là où les ‘aventuriers de l’Eschatologie’ pensent ‘personne’ avec sa liberté. L’anonymat d’un côté. Le nom propre de l’autre. Fils de la même mère face aux frères conjurés sous l’autorité du Père. Sédentaires face aux nomades. ‘Eclairés’ ou ‘initiés’ face aux ‘élus’. Savants face aux prophètes. Techniciens face aux théologiens. Administrateurs face aux héros. Bourgeois face aux mystiques. Intelligentsia face au peuple élu. Nationalisme face à l’universalisme.

Une longue série d’antinomies.
Nature ou personne. Anonymat ou nom propre. Loi ou liberté. Mythe cyclique ou histoire. Anti-hasard ou Providence. Structure ou événement. Organisation ou décision. Symétrie ou urgence. Planification ou conversion. Institution ou révolution. Association ou prosélytisme. Eugénisme ou chances de l’imprévu. Régulation des naissances ou fécondité. Indifférence ou inquiétude religieuse. Vide métaphysique ou angoisse. Négation de la mort ou résurrection. Mesure ou démesure. Harmonie ou persécution. Hygiène ou chasteté. Gnose ou foi. Sagesse ou sainteté.