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Mystique

Béance mystique. Oser descendre. Laisse-toi tomber dans les abruptes profondeurs de toi-même. Tu tombes en Dieu.

Johan Tauler. Notre approche s'inspire très largement du mystique Johan Tauler. Ce dominicain né à Strasbourg en 1300 n’a d’autre passion jusqu’à sa mort en 1361 que de partager sa découverte essentielle. Œuvrant le long de la vallée du Rhin, prêchant de ville en ville, de couvent en couvent, il exhorte les âmes à oser la divine expérience. Descendre... Laisse seulement Dieu tomber en toi. Et laisse-toi tomber en Dieu. C’est ainsi que peut se formuler, abrupte, l’urgence spirituelle du rhénan. Une telle voie mystique veut être voie simple, rapide et directe vers l’essentiel. Elle ne s’encombre ni de prouesses techniques, ni d’initiations ésotériques, ni de subtilités intellectuelles.

L’aventure mystique,
pour Tauler, n’est pas là pour apporter un complément, un supplément ou un perfectionnement. Elle est là pour assurer l’être authentique de l’homme. Il ne s’agit pas essentiellement de faire; il s’agit d’être. Il ne s’agit pas tellement de rendre l’homme meilleur; il s’agit d’abord de le constituer humain. La morale suivra. Son projet a d’emblée une signification ontologique. Etre d’abord homme... Devenir réellement cet être, devenir réellement humain, ne tolère pas de demi-mesure. C’est une question du tout ou rien. Fondamentalement, derrière le large éventail de masques qui prolifèrent sur la scène du monde, il n’y a pas d’intermédiaire possible entre l’homme animal et l’homme divin ! Or cet être doit traverser le néant. Pas seulement la négativité. Il s’agit ici d’une traversée pascale radicale. Non seulement exode et passage à travers le désert, non seulement voie négative de descente en vue d’une rencontre, mais rupture absolue. Mort et Résurrection.



La source est claire. Seul le fleuve est boueux. Il s’agit de remonter le fleuve. Il s’agit de faire retour à sa fondamentale origine. Ici, le ‘moi’ ne peut être qu’obstacle. Ses dimensions sociales, psychologiques, psycho-physiologiques, le déploient dans l’empirie et l’emprisonnent dans l’illusion. L’individualité, par son insistance sur le ‘je’ personnel, signifie perte de l’universel, constitution en idiosyncrasies divisantes et cristallisation en faux être. La vérité, très loin au-delà et en-deçà de l’ego phénoménal, est dans le ‘Soi’. Là le vouloir est sans désir, la connaissance sans pensée, la joie sans ego. Simple, pure et silencieuse présence.

Vers une expérience libératrice. C’est de l’ordre de l’éveil, de l’éveil à une expérience libératrice, de l’éveil à une expérience ineffable. Cela commence par un retournement de toutes les puissances physiques, psychiques et spirituelles de l’homme, à partir de leur naturelle extraversion centrifuge dans le monde des phénomènes et des raisons vers les profondeurs centripètes de l’extrême intériorité. Une concentration. Mais sans effort d’aucune puissance du mental, puisque l’ ‘effort’ reste encore, à sa manière, fût-il intériorisé, projet de fuite centrifuge. Une concentration sans effort, donc, plus passive qu’active, activement passive. Une concentration qui n’est pas insistance mais disponible accueil au mystère.

Se laisser choir dans la verticale béance de la totalité. Une telle chute passe par les plus grandes profondeurs sans fond de l’intériorité. Là l’esprit se perd en quelque sorte lui-même. Au-delà de ses puissances, au-delà de la pensée, au-delà de toute possible distinction, il s’éprend de son propre mystère et coïncide avec la pure lumière. Il fait l’expérience de l’ ‘illumination’. Ainsi s’opère la naissance intérieure.

La béance mystique s'ouvre dans la fissure de l’être.
La voie propre de la mystique est négative. A l’encontre de nos instincts et de notre logique il s’agit de faire le vide, le vide à tous les sens du mot et sous tous les aspects du possible, pour atteindre la plénitude. Ascèse. Purification. Détachement. Dépouillement. Oubli. Silence. Béance. Néant.


 


Un profond tropisme,
quelque chose comme un secret instinct divin vers sa dimension essentielle, appelle l'humain vers l'Autre.

Béant sur un autre ordre. L’humain, l’humain authentique, est ailleurs, plus loin, plus profond que les faciles superficies dans lesquelles nous risquons sans cesse de le cantonner. L’ordre du ‘même’ n’épuise pas, et de loin, la totalité. L’humain est béant sur un ordre qui n’est pas celui des évidences quotidiennes qui règnent en superficie. Là, les euphories vont au maximum d’être, d’avoir et de paraître. En profondeur, par contre, s’ouvre l’infini ordre de la béance. Ici d’autres ‘valeurs’ ont cours. Le non-être, le non-avoir, le non-paraître. Cet ordre de la béance n’est pas immédiatement accessible. Pour s’y retrouver quelque peu, il faut quelque chose comme une ‘conversion’ préalable. C’est alors que, derrière un ‘vide’ infini, s’appréhende, en creux, quasi par la négative, une infinie plénitude.

L’homme n’existe authentiquement que dans l’abrupt de sa verticale béance... Appelé par un abîme de plénitude. Il ne peut y avoir d’humanité vraie sans cet appel. Même si personne ne voulait l’écouter, même si personne ne voulait l’entendre, il n’en serait pas moins la fondamentale et constitutive pro-vocation de l’humain. L’homme, simplement, inconsciemment ou consciemment, se constituerait en négative inversion contre lui. Personne ne pourrait savoir quel animal l’homme serait sans lui. Avec lui, et à partir de lui seulement, est aussi donnée la possibilité de ne l’écouter point.

Une question d'humanité. D’emblée, pour Tauler, la ‘vocation’ spirituelle n’est pas une question de chapelle ni de sacristie mais de simple humanité. Le profond appel de chaque homme est de totale humanité, d’humanité d’avant la grande schizoïdie, de divine humanité. Telle que créée à l’image et à la ressemblance de Dieu. Telle que rassemblée dans le plérôme christique. L’aventure mystique n’est pas pour apporter un supplément ou un perfectionnement. Elle a d’emblée une signification ontologique. Elle est pour constituer l’humain dans son authenticité. En découvrant la vérité de Dieu, elle fait la vérité de l'homme.

Cet appel prend voix d’homme.
Il prend voix de Dieu. Dans l’Incarnation du Verbe. Il se fait clameur, en nous, de l’Esprit qui crie "Abba !" et atteste que, loin d’être orphelins, nous sommes de race divine et de famille Trinitaire. La mesure de l’homme n’est donc pas l’homme mais la démesure. Nous sommes créés pour des choses démesurément grandes.



A l'image de Dieu.
Tauler voit l'homme à l’image de Dieu, à la fois un et trine. Dans une perspective authentiquement judéo-chrétienne, l’homme est fondamentalement un. Toutes les composantes de son être, aussi bien matérielles que spirituelles, aussi bien animales que divines, forment l’unité substantielle de la personne. Cette unité substantielle, cependant, n’a réellement de sens que dans l’unité d’une visée. Ce qui importe au mystique, c’est la personne dans son intention foncière, dans son orientation essentielle, dans l’unité de son projet. Cette fondamentale unité noue une trinité. Etagés sur la verticale, de l’extérieur vers l’intérieur, de la superficie vers la profondeur, se superposent trois niveaux d’humanité. Il s’agit moins de stratifications de substance que d’instances où s’actue le projet d’humanité. A chacun de ces niveaux règnent des facultés particulières et s’origine un vouloir spécifique.



Homme, qui es-tu donc pour que Dieu puisse tomber en toi ? Qui es-tu donc pour que tu puisses tomber en Dieu ? Qui es-tu donc pour que l’Agapè de Dieu puisse être répandu en toi ? Tu es béance béante sur un Infini. Il est à craindre qu’ici nos évidences contemporaines ne puissent plus suivre. Ne tablent-elles pas sur la radicale finitude, la stricte immanence et la totale clôture de l’humain ? Reste un ‘je’, simplement virtuel, apparition épiphénoménale d’un ‘ça’ logé en cul de sac. Le ‘ça désire’ des pulsions biologiques. Le ‘ça parle’ des structures aveugles. Le ‘ça fonctionne’ des absurdes mécaniques. Telle n’est pas l’évidence de départ d’un Johannes Tauler. Sa psychologie des profondeurs ou sa spiritualité des profondeurs ne connaît pas de clôture. L’humain est infiniment ouvert, béant sur un fin-fond sans fond. Et c’est dans cette ouverture que se joue la décisive aventure de l’homme avec Dieu et de Dieu avec l’homme.


 


L’intériorité verticale. "Connais-toi toi-même" dit la sagesse. Et l’expérience mystique pourrait n’être que le retentissement en profondeur d’une telle sentence. Sans doute l’est-elle aussi, car sans 'toi' le mystère de Dieu ne sait où se communiquer ni où se partager. Ce mystère commence, pour toi, avec 'ton' mystère. Ici il faut immédiatement marquer la grande différence chrétienne. Le mystère divin s’identifie avec ton mystère, certes. Cependant ton mystère est déjà plus que tien. Ton mystère est embarqué là où tu n’es plus tout seul maître à bord de toi-même. Là où tu n’existes profondément que dans la traversée de toi, la traversée de ta plus profonde différence, dans la béance de ton ‘même’ vers l’Autre. L’essentiel de ta vie se joue et se décide sur un autre plan qui n’est plus celui des évidences quotidiennes. Un ‘ailleurs’ qui est pourtant plus proche et plus présent que toutes les présences et toutes les proximités mondaines, puisqu’il coïncide avec ton intérieur. L’intérieur n’est pas le petit monde fermé de tes intimités. L’intérieur est un abîme insondable. L’intérieur est un univers infini. C’est cet intérieur qui donne sens, ordre et valeur à l’extérieur.

L’homme est un animal qui a mal à son animalité. Un animal ouvert sur une autre dimension. Un animal traversé par la verticale. Sans cette béance, il n’existe pas de vie spirituelle. La verticale signifie la crucifixion de notre ‘naturelle’ horizontalité. Par elle, et par elle seulement, selon la profonde pensée de Pascal, "l’homme passe l’homme infiniment".

La traversée verticale se profile entre d’ultimes hauteurs et d’ultimes profondeurs. L’accent peut être mis sur les unes ou sur les autres. Le mystique Tauler parle plus souvent de l’abîme que du sommet. Par moments, il parle des deux en même temps, comme si l’incohérence de l’image soulignait leur inaccessibilité. Insondable altitude ou culminante profondeur, à l’infini l’extrême acuminal et l’extrême abyssal se rejoignent et coïncident. Tour à tour ou en même temps ils signifient la grande différence par rapport à l’horizontalité du milieu, l’ultime mystère divin en l’homme. En régime chrétien, cette verticale n’est pas seulement orientation ou projection. Elle est ontologique dimension d’être. Elle hiérarchise les constitutions anthropologiques, et parmi elles, en-dessous ou au-dessus d’elles, structure une instance capable de Dieu.

Nos évidences contemporaines tablent sur la radicale finitude, la stricte immanence et la totale clôture de l’humain ? Reste un ‘je’, simplement virtuel, apparition épiphénoménale d’un ‘ça’ logé en cul de sac. Radicalement différente
est la vision du mystique chrétien. Pour lui l’humain ne se situe pas en horizontale clôture mais en verticale béance. Infiniment ouvert. Béant sur un fin-fond sans fond.



Ce fin-fond appartient à Dieu seul. C’est là que Dieu Trinité veut habiter et agir. C’est là que le Père, dans l’unité de l’Esprit, ne cesse d’engendrer son Fils. C’est là, qu’avec son Fils et en son Fils, il nous engendre filles et fils.  C’est là, qu’avec lui, nous sommes appelés à devenir 'lumière dans la lumière'.

L'Abîme appelle l'abîme. L’essentiel de ta vie se joue et se décide sur un autre plan qui n’est plus celui des évidences quotidiennes. Un ‘ailleurs’ qui est pourtant plus proche et plus présent que toutes les présences et toutes les proximités mondaines, puisqu’il coïncide avec le fin-fond de ton intérieur. Cette intériorité verticale n’est pas le petit monde fermé de tes intimités. Elle est un abîme insondable. Elle est un univers infini. Ton mystère, cependant, est déjà plus que tien. Ton mystère est embarqué là où tu n’es plus tout seul maître à bord de toi-même. Là où tu n’existes profondément que dans la traversée de toi, la traversée de ta plus profonde différence, dans la béance de ton ‘même’ vers l’Autre. En tes extrêmes profondeurs abyssales, l’Autre appelle. Selon la parole du psaume 41: l’Abîme appelle l’abîme. L’autre Abîme, l’Abîme divin, t’appelle en ton abîme.

Gemüt.
Le ‘gemüt’ est incontestablement l’instance cardinale de l’anthropologie taulérienne. Il faut sans doute conserver tel quel ce terme proprement intraduisible et en même temps bien éloigné de son homonyme de l’Allemand moderne. C’est pour cette raison également qu'il vaut mieux l'écrire avec une minuscule, comme c’était la règle en ‘mittelhochdeutsch’. Si on veut traduire à tout prix, on peut suggérer le mot ‘cœur’ en son sens à la fois biblique et pascalien. Par 'gemüt' Tauler désigne la synergie au cœur de l'homme des instances capitales. Là où l'humain se divinise et où le divin s'humanise. Là où l'esprit prend corps et où le corps épouse l'esprit. A ce monde, le nôtre, qui a presque tout et qui se découvre n’avoir rien, ne faudrait-il pas retrouver ce presque rien pour que lui soit donné tout ?


 


Le ‘gemüt’ est comme une ‘interface’ dans les profondeurs de l’homme. Il se situe autour de cette ‘béance’ par laquelle le fond humain est ouvert sur le fin-fond divin qui le porte et le fonde. Loin d’être postulé par la théorie, le ‘gemüt’ est essentiellement une réalité expérimentale, donnée immédiate de l’expérience mystique elle-même. Cela ne se découvre donc pas en superficie. Mais il suffit de descendre assez profond pour s’y trouver comme naturellement chez soi. Par nature, naïvement, tel qu’il sort du souffle de Dieu, le ‘gemüt’ est bien et parfaitement orienté. Immédiatement cependant, dès le début de l’aventure humaine, l’infidélité non seulement le guette mais déjà l’habite potentiellement et même inchoativement. Il est affecté par la rupture de l’Alliance qui pourtant le constitue si fondamentalement. Cette faille dans l’originelle bonne orientation du "gemüt", cette possibilité permanente de perversion radicale, loin de tenir à une nécessité fatale, s’identifient au mystère originaire de la liberté humaine avec son déroutant et inquiétant mysterium iniquitatis, le péché originel.

Réalité expérimentale. Loin d’être postulé par la théorie, le ‘gemüt’ est essentiellement une réalité expérimentale
, donnée immédiate de l’expérience mystique elle-même. Cela ne se découvre donc pas en superficie. Mais il suffit de descendre assez profond pour s’y trouver comme naturellement chez soi. La réalité que Tauler désigne par ‘gemüt’, est identifiée de diverses manières par la mystique chrétienne depuis saint Paul. Au quatorzième siècle, elle se trouve en outre éclairée par une longue réflexion philosophique et théologique précédente. Néo-platonisme et augustinisme auront sans doute été les protagonistes de la mise en lumière de cette étincelle divine à la fine pointe de l’âme.



Une puissance quasi divine. Johannes Tauler qualifie le ‘gemüt’ de divin. C’est ainsi que l’homme s’élance avec son ‘gemüt’ dans "l’abîme divin dans lequel il était en son état d’incréé". Car "l’homme, avant sa création, était de toute éternité en Dieu". Il y était en quelque sorte "Dieu en Dieu". De telles fortes expressions rendent un ton singulièrement néo-platonicien. Vont-elles jusqu’à mettre en question la fondamentale vérité chrétienne de la création de tout l’homme, corps et âme, à partir de rien ? Ce serait certainement trahir gravement Tauler que de prendre au sens strict et exclusif ce genre d’affirmations en les séparant de l’essentiel à partir de quoi seulement elles prennent leur vrai sens, à savoir l’acte de création par lequel Dieu crée l’homme, de rien, sans doute, mais "à son image et à sa ressemblance" ! Cette divine image, pour Tauler, n’a pas encore subi la crise nominaliste. Elle a une réalité plus consistante que simplement verbale ou idéelle. Elle est archétype subsistant en Dieu. Au cœur de l’homme, elle est icône inséparable d’une présence.



Le 'gemüt' est comme la ‘source chaude’ de notre dynamique spirituelle, riche d’une réserve d’énergie résiduelle qui lui reste de son originaire surgissement créationnel. Il est profonde fidélité à la grande spiration des origines. Comme le petit enfant qu’on ne cesse jamais d’être au fond de soi-même le ‘gemut' vit et agit en très grande proximité avec sa ‘nativité’ première. Il dit comme ‘naturellement’, comme ‘naïvement’, un ‘oui’ serein à l’être, en accord fondamental avec la nature vraie des choses. Avant les mille ‘complications’ postérieures de l’existence.

De cette intériorité béante sur Dieu, Saint Augustin livre, à travers ses ‘Confessions’, la très profonde expérience de l’âme vivante avec son Dieu vivant. Ce Dieu qui appelle avant que je ne l’appelle. Ce Dieu qui est déjà là avant que je ne l’invoque. Ce Dieu qui est plus intérieur à moi que je ne suis à moi-même...

Le mystère de Dieu commence, pour toi, avec ton mystère.
Ici il faut immédiatement marquer la grande différence chrétienne. Le mystère divin s’identifie avec ton mystère, certes. Cependant ton mystère est déjà plus que tien. Ton mystère est embarqué là où tu n’es plus tout seul maître à bord de toi-même. Là où tu n’existes profondément que dans la traversée de toi, la traversée de ta plus profonde différence, dans la béance de ton ‘même’ vers l’Autre. L’absolue transcendance rejoint ici l’absolue immanence. C’est l’homme, en effet, qui est cet abîme qu’appelle l’Abîme divin. Le mystère de Dieu commence pour lui avec son propre mystère qui est toujours, déjà, plus que le sien, embarqué là où l’humain n’est plus tout seul maître à bord de lui-même.


 


Tu es trop grand pour ne t’appartenir qu’à toi-même ! Tel est le radicalisme théocentrique de cette mystique qui prend si violemment nos schizoïdies modernes à contre-courant. Descendre... Descendre dans tes profondeurs transcendantes. T’abandonner au vertical mouvement qui te livre à l’Autre. Qui te livre en même temps à ta vérité profonde. Dès que tu commences ta descente, cependant, se présentent mille raisons de ne pas descendre.

Anamnèse. L’essentiel de ta vie se joue et se décide sur un autre plan qui n’est plus celui des évidences quotidiennes. Un ‘ailleurs’ qui est pourtant plus proche et plus présent que toutes les présences et toutes les proximités mondaines, puisqu’il coïncide avec le fin-fond de ton intérieur. Cet essentiel, nous l’ignorons... En même temps nous savons
que nous ignorons. Ou du moins nous pouvons savoir. S’il n’y avait pas ce savoir qui englobe notre ignorance, nous pourrions vivre, comme l’animal, libres de toute inquiétude métaphysique. Mais cela nous est refusé. Notre ignorance n’est donc pas radicale ! Notre ignorance est de l’ordre de l’oubli. Face à cette amnésie, devient nécessaire quelque chose comme une 'anamnèse'.


 


Au plus profond des profondeurs humaines on s’engouffre dans un abîme insondable. Un 'Fond sans fond'. Et dans cet abîme est l’habitation propre de Dieu.


Laisse-toi tomber. Tu ne peux pas ne pas tomber en Dieu. C'est quasiment physique comme un tropisme ou une pesanteur. Selon une gravitation quasi ‘naturelle’, Dieu tombe en l’homme et l’homme tombe en Dieu. Pourquoi, alors, le fin-fond du ‘cœur’ ne garde-t-il pas ouverte sa ‘native’ béance ? Pourquoi ne tombons-nous pas spontanément en sainteté ? La raison profonde tient aux encombrements. Elle tient surtout à l'orgueil.



Dans les extrêmes profondeurs abyssales, l’Autre appelle. Selon la parole du psaume 41 Abyssus abyssum invocat. L'Abîme appelle l'abîme. L’autre Abîme, l’Abîme divin, t’appelle en ton abîme. L’évidence des choses que tu quittes est bien portante. Celle des choses que tu dois trouver est toujours évidence crucifiée. Il te faut traverser des étendues obscures et sauvages. Il te faut traverser ta propre angoisse. Tu iras de déchirement en déchirement. La terre promise n’est que plus loin en avant.

Descends simplement... Cherche Dieu à la verticale de toi-même. Franchis tes distances intérieures. Tu te livres à ta vérité profonde. Tu te livres à l’Autre. Tu crois tomber dans le vide. C’est une mystérieuse présence qui t’accueille. C’est Dieu que tu rencontres en traversant ta distance. lI faut noter qu’à l’encontre de la plupart des mystiques Tauler ne privilégie pas la montée acuminale mais la descente abyssale. L’essentiel n’est pas de ‘monter’ mais de ‘descendre’. On verra plus loin la raison profonde de ce mouvement qui n’est autre que celui d’Agapè et de la Kénose. 

Verticale.
L’aventure se joue donc sur la verticale abyssale. Dans la béance. Cette verticale abyssale détermine la structure anthropologique de l’être humain. De l’homme extérieur vers le ‘troisième homme’ à travers l’homme de raison. Des facultés sensibles aux facultés supérieures et de là au ‘Gemüt’. Du haut vers le bas. De l’extérieur vers l’intérieur. De la périphérie vers le centre. Vers ce fin-fond mystérieux désigné tantôt comme ‘Royaume secret’, ‘Désert intérieur’, ‘Divine ténèbre’, ‘Abîme caché’... L’absolu point de gravité. Dès lors l’homme ne peut pas ne pas tomber. Il porte en soi une ‘inclination éternelle’, disons quelque chose comme une gravitation ou un tropisme vers son éternelle origine. Il suffit de ne pas se crisper et de se laisser tomber... Cette approche est à sa manière révolutionnaire ! Il n’y est pas question de fuite vers les hauteurs d’une ‘transcendance’ stratosphérique. Au contraire, c’est en son extrême ‘immanence’ que l’âme est appelée. Et c’est là qu’elle trouve Dieu et se trouve elle-même en vérité


 


Abîme insondable. Cette intériorité verticale n’est pas le petit monde fermé de tes intimités. Elle est un abîme insondable. Elle est un univers infini. Ton mystère, cependant, est déjà plus que tien. Ton mystère est embarqué là où tu n’es plus tout seul maître à bord de toi-même. Là où tu n’existes profondément que dans la traversée de toi, la traversée de ta plus profonde différence, dans la béance de ton même vers l’Autre. En tes extrêmes profondeurs abyssales, l’Autre appelle. Selon la parole du psaume 41: l’Abîme appelle l’abîme. L’autre Abîme, l’Abîme divin, t’appelle en ton abîme.



Difficile descente. Dès que tu commences ta descente, se présentent mille raisons de ne pas descendre. L’évidence des choses que tu quittes est bien portante. Celle des choses que tu dois trouver est toujours évidence crucifiée. Il te faut traverser des étendues obscures et sauvages. Il te faut traverser ta propre angoisse. Tu vas de déchirement en déchirement.

Voie négative.
Pour accéder à l’homme essentiel il n’est pas d’autre chemin que la voie négative. Plus tu te quittes, plus tu te retrouves. Autrement. Et très certainement de façon plus authentique. Il faut quitter ton déploiement dans les grandes largeurs faciles du monde. Il faut quitter ta dispersion et tes divertissements dans l’opulence de surface. Il faut quitter tes euphories unidimensionnelles. Il faut quitter tes possessions et tes dominations dans la multiplicité mondaine. Il faut quitter tes évidences phénoménales. Il faut quitter les enfermements de ton vouloir schizoïde.

La descente mystique est Exode. Tu n’accèdes à la terre promise qu’à travers une crucifiante libération. Que l’homme doive ainsi se rompre lui-même pour accéder vraiment à soi, qu’il ne s’appartienne pas de part en part, qu’il ne soit essentiellement qu’à travers la transcendance d’une verticalité infinie, que l’homme, selon l’expression de Pascal, "passe l’homme infiniment", est incontestablement l’affirmation la plus scandaleuse pour notre modernité. Une telle affirmation, pourtant, correspond à l’expérience fondamentale de la mystique chrétienne. Cette expérience n’est pas phénoménale en ce sens qu’elle serait épuisée par les choses telles qu’elles se manifestent à moi. Elle n’est pas non plus transcendantale au sens où elle s’identifierait à l’ultime visée de mes extrêmes possibilités. Elle est transcendante. Elle traverse les représentations et sensibles et intellectuelles. Elle traverse sa propre visée elle-même. Elle communie ultimement à l’être-même d’un extrême réel.

La descente est Exode. Mais une terre est promise. L’aventure mystique n’est pas pour apporter un supplément ou un perfectionnement. Elle est pour constituer l’humain dans son authenticité. Elle a d’emblée une signification ontologique. C’est en effet la verticalité abyssale qui détermine la structure anthropologique de l’être humain. Du haut vers le bas. De l’extérieur vers l’intérieur. De la périphérie vers le centre. Et ultimement vers le mystérieux fin-fond...

Ainsi est marquée la radicale discontinuité des ordres entre l’homme animal et l’homme divin ! Un tel radicalisme théocentrique ne peut que prendre violemment à contre-courant nos schizoïdies modernes qui tablent sur l’absolue finitude de l’humain clos sur lui-même, ne trouvant ses propres fondations qu’en stricte immanence, et toute descente dans les profondeurs ne pouvant ultimement que se terminer en cul de sac où, éventuellement, ne règnent plus que les pulsions biologiques, les structures aveugles ou les absurdes mécaniques, l’insensé du ‘ça’ désire, du ‘ça’ parle, du ‘ça’ fonctionne... Tout autre est l’évidence première de Tauler. Sa spiritualité des profondeurs – sa psychologie des profondeurs – ne connaît pas ces clôtures, l’humain étant infiniment ouvert, béant, sur un fin-fond sans fond qui l’attire irrésistiblement, soumis à une irrepressible attraction vers ce qui est la fin de l’homme, à savoir son éternelle origine, sa source originaire, l’état qui était le sien lorsqu’il est sorti de Dieu...
(Sermon II pour la Nativité de saint Jean Baptiste). Dès lors, le seul effort qu’il lui reste à faire est de ne pas s’accrocher et de se laisser choir... Il ne peut pas ne pas tomber en Dieu. La vérité de l’homme se trouve donc dans la descente... Quitter l’homme sensible. Descendre encore... Quitter l’homme rationnel.  L’esprit s’élance vers les ténèbres de l’inconnu divin, dans les extrêmes profondeurs du fond sans fond.



Pour la rencontre.
L’expérience abyssale est pour une rencontre. Dans la béance, l’Autre dont la mystérieuse Présence se révèle identique à celle qui se donne dans la foi se dévoile Personne et appelle à la communion. Laisse tomber Dieu... Commence même par là. Est-ce donc si scandaleux ? Mais Agapè peut-il faire autre chose ? Le stupéfiant c’est qu’il ait posé son centre de gravité au beau milieu du cœur de l’homme. 

Laisse-toi tomber... Comme la chose la plus ‘naturelle’ du monde. La chute libre d’un corps vers son centre de gravité. Avec une sorte de nécessité quasi physique. Il suffit de ne pas retenir. Laisse-toi tomber... Tu ne tombes pas dans le vide ni dans l’absurde. Tu tombes simplement au-delà de toi-même. En Dieu. Laisse seulement Dieu tomber en toi. Et laisse-toi tomber en Dieu. Ainsi pourrait se formuler, abrupte, l’exigence mystique de Tauler. A l’encontre de la plupart des spiritualités qui marquent la polarité acuminale, notre Rhénan, lui, même s’il lui arrive aussi d’employer des images d’ascension, met toute l’insistance sur l’autre polarité, à savoir la béance et la descente dans l’abîme. La raison profonde de ce mouvement est incontestablement à chercher du côté d’Agapè et de la Kénose. Laisse-toi tomber... Tu ne tombes jamais dans le néant. Car dans l’infini de la béance il y a une présence.Tu ne peux pas tomber plus bas que Dieu. Tu tombes en Agapè. Tu tombes en Dieu.

Mais de là, justement, Dieu ne se laisse pas chasser. Vous ne pourrez jamais l’expulser. C’est ontologiquement impossible. Vous pouvez seulement le refouler. Et l’entreprise de refoulement s’est mise à fonctionner, à travers notre histoire, avec l’implacable logique et la farouche énergie des désespérés. La ‘puissance’ et la ‘gloire’ de l’homme étaient en jeu.

Nous voilà aux antipodes de la vison ‘moderne’ de l’humain bouclé sur lui-même.
Contre le vertical enracinement créateur d’humanité, l’acharnement s’est fait extrême. Là, de cette intériorité, Dieu devait être chassé avec beaucoup plus de violence que de toutes les extériorités. Aux mécanismes de refoulement et de défense on s’est efforcé de prêter la solidité scientifique. Une pléthore de ‘sciences’ dites humaines cache mal la finalité occulte de leurs lucidités et l’ampleur de l’acharnement thérapeutique pour ‘sauver’ l’homme de sa filiation divine. De guérison point, cependant. On croyait que l’homme, enfin délivré de son mystère, retrouverait son innocence. On croyait que l’homme, enfin rendu, sans illusions, à la pure immanence, s’épanouirait comme le plus bel animal dans le plus beau jardin zoologique. C’est seulement un étrange mal qui se mit à proliférer...


 


On ne refoule pas impunément Dieu. On refoule encore moins impunément ce refoulement lui-même. Ce péché contre l’Esprit est promis à la mort. L’homme est sans doute trop grand pour être offert aux augures des maîtres penseurs de ce temps. Le mystère des profondeurs humaines, même barricadées, est trop saint pour être livré aux trafiquants du temple. Alors qui nous sauvera ? Et si l’homme d’aujourd’hui, l’homme occidental, malade de Dieu, savait retrouver l’eau vive ! Et suivre le mince fil d’eau qui, au travers de l’incroyable amoncellement de défenses obstruant ses divines profondeurs, continue à sourdre, témoin de la Source.

La clôture du 'ça'. Nos évidences contemporaines veulent tabler sur la radicale finitude, la stricte immanence et la totale clôture de l’humain. Reste alors un ‘je’, simplement virtuel, apparition épiphénoménale d’un ‘ça’ logé en cul de sac. Radicalement différente est la vision du mystique chrétien. Pour lui l’humain ne se situe pas en horizontale clôture mais en verticale béance. Infiniment ouvert. Béant sur un fin-fond sans fond. Voilà le sujet personnel réduit à n’être plus que l’écume devenue consciente de plus fondamentales pulsions, de plus fondamentales structures, de plus fondamentaux mécanismes inconscients. Le ‘je’ lui-même n’a plus que la consistance du phénomène flottant, fictif et illusoire, sur un magma d’épaisses solidités telluriennes. Simplement ‘ça’. Ça désire. Ça parle. Ça fonctionne. Neutre structure et aveugle mécanique inengendrée qui s’auto-engendre ! Là où Freud situait une dynamique pulsionnelle comme originaire motricité humaine, un plus en-deçà se découvre: le règne du pur discursif et des lois aveugles de la discursivité. Point zéro du manque. Fonctionnement du désir in-sensé dans le vide du sens évacué. Telle n’est pas la vision du mystique chrétien qu’est Johan Tauler. Pour lui l’humain ne se situe pas en horizontale clôture mais en verticale béance. L’humain est infiniment ouvert, béant sur un fin-fond sans fond. C'est cette radicale béance sur un fin-fond transcendant qui donne réalité au JE. Face au 'je' fictif prisonnier du 'ça' piégé en son cul de sac.

La vie de l’Esprit commence non par un plein mais par un vide. Dieu veut naître en toi. Aucune autre naissance ne peut s’accomplir en même temps. Voilà pourquoi le Saint Esprit fait deux choses en l’homme. D’abord il le vide. Ensuite il remplit ce vide autant et dans la mesure où il en trouve. Ce vide n’est pas pour lui-même. Il est pour l’Autre. Il est pour la Rencontre.

Vide. Face au manque, nous pensons tout de suite développement par construction et progrès par accumulation. C’est dans leur contraire, dans la négation, dans l’absence, dans le vide, que Tauler voit l’essentiel de notre tâche d’hommes. Et ce qui donne sens à tout le reste. Tous les réflexes d’abondance de notre modernité crient leur horreur de ce vide-là. Mais quand on a perdu l’Alliance il faut bien couvrir sa nudité avec des expédients de fortune. Alors, vidé, vidé surtout de son avoir et de son paraître, que peut-il bien rester à l’homme ? Symptomatique de notre misère, la tendance de questionner à partir de nos trous à boucher là où Tauler, partant de la surabondance de Dieu en nous, voit des encombrements à éliminer. Nous voulons toujours en rajouter. C’est le contraire qui est important. Il faut enlever... dépouiller... vider...Ce vide n’est pas phobie de l’impur ni fuite du monde. Il n’est pas négativiste manie d’hygiène spirituelle. Il n’est pas suprême raffinement esthétique de total dépouillement des formes. Il n’est pas nihiliste ivresse d’absolu. Il n’est pas vertige mystique. Il est simplement pour accueillir l’Autre qui vient. Et le laisser faire.

A la vraie place. Comme la flèche dans une chair saine, bien des choses peuvent ne pas être à leur place en toi. Sous peine de gangrène. Tous ces corps étrangers... Tout ce qui est contre nature, contre ta vraie nature. Bref, tout ce qui n’est pas Dieu en toi.

Abandon.
Ta plénitude ne t’advient qu’en proportion de ton vide. Il faut abandonner ton déploiement dans les grandes largeurs faciles de la multiplicité mondaine. Il faut renoncer à tes euphories unidimensionnelles et à tes divertissements dans l’opulence de surface. Il te faut quitter tes crispations possessives et dominatrices. Exercice toujours périlleux puisqu’en te vidant tu risques de rester plein encore de ton vide. Il faut abandonner ton abandon lui-même ! Impossible ? A moins que de laisser Dieu préparer lui-même ton fond.



Il faut "crever les peaux".
C’est de façon très concrète que Tauler les évoque. Ces peaux multiples, épaisses, noires, gluantes, nauséabondes, qui, dans l’incroyable enchevêtrement de leurs excroissances, recouvrent et obstruent les profondeurs de l’homme. Ainsi se trouve bouché l’accès aux sources d’authentique divinité en même temps que d’authentique humanité.

Kénose...
Il y a un lien très fort entre mystique chrétienne et Kénose. Celle-ci signifie la ‘descente’ comme dynamique fondamentale d’une ‘montée’. Peut-il en être autrement face au mystère du Christ qui s’abîme dans la mort avant de ressusciter ? Le mystère de la Kénose est identiquement le mystère d’Agapè. Agapè te fait mourir avec le Christ. Agapè te fait ressusciter avec lui. L’expérience mystique est communion à ce mystère dans l’extrême profondeur de toi-même. La mystique de Tauler, nous l’avons vu, est mystique de l’abyssal. Sous le signe de la béance. Laisse-toi tomber... Tu ne tombes jamais dans le néant absolu. Dans l’infini de la béance, il y a une présence que tu peux expérimenter. Tu ne trouves pas Dieu à travers tes plénitudes. Tu trouves Dieu à travers ton néant.

Tu ne peux pas tomber plus bas que Dieu. Tu tombes en Agapè. Tu tombes en Dieu. Cette chute et cette descente ne sont pas pour un nirvana mais pour une dramatique participation au mystère du Christ crucifié. Notre Dieu qui s’identifie à Agapè ne peut pas ne pas descendre. Il descend même absolument en Jésus.

Eros et Agapè. Eros monte. Eros ne peut que vouloir monter. Du terrestre vers le céleste. Du malheur vers la béatitude. De l’impur vers le pur. Du multiple vers l’un... Eros veut se sauver à tout prix. Agapè, par contre, descend. Agapè veut tout sauver dût-il se perdre. Agapè embrasse le mal et traverse toute l’étendue de la négativité pour en faire un espace de grâce. Dès lors il ne peut exister de mystique chrétienne qui n’embrasse la croix pour mourir en Christ.

Le mystère de la kénose.
Le grand discernement, pour Tauler, s’opère par la Croix, crise et critère d’une authentique mystique chrétienne. En solidarité mystique avec le Christ, à travers son mystère douloureux et glorieux, s’ouvre la voie divine par excellence, la voie de la kénose. Cette scandaleuse Croix est à la démesure de l’impossible de l’amour. Même pour Dieu le mystère douloureux semble être la seule possibilité de faire être Agapè. C’est la dérisoire faiblesse de l’Agneau immolé qui porte tout le péché du monde. Et en même temps il apporte, Agneau pascal, toute sa possible résurrection. Cet Agneau sur lequel pointe le doigt de Jean le Baptiste gravé sur la pierre tombale qui nous reste de Tauler. Ce mystère de la kénose est infiniment scandaleux. Et pourtant, c’est lui qui est l’ultime critère absolu de la vérité de notre condition. Descendre... Se perdre... Mourir... S’anéantir... Au fond de l’anéantissement s’opère un mystérieux renversement.

Pour la rencontre. Signe des temps, un certain besoin mystique est aujourd'hui plus largement ressenti. Mais, faute de référentiel, il risque de tourner en rond ou de s’évaporer. La plus grande menace contre une mystique spécifiquement chrétienne est sans doute cette quête, spécifiquement gnostique, d’une spiritualité aseptisée. Quelque chose comme une pure idéalité passe-partout et abstraite qui refuse et méprise l’Autre réel. L'Autre à rencontrer.

Dans la triangulation entre Dieu, l’homme et l’Eglise. L’aventure spirituelle n'est pas chrétiennement possible hors de la divine triangulation entre Dieu, l’homme et l’Eglise. L’Ecriture dit la profonde compromission de Dieu avec l’homme et de l’homme avec son Dieu à travers l'ensemble de l’aventure humano-divine de l’Histoire Sainte. Les glissements sont possibles après. Et les unilatéralités. On peut perdre le sens de Dieu au point de laisser l’homme seul conquérir sa plénitude, allant par là jusqu’à perdre le sens de l’homme. On peut désespérer de l’homme au point d’en faire un objet de divine manipulation, allant par là jusqu’à désespérer de Dieu lui-même. On peut mépriser l’Eglise au point de s’enfermer dans une ‘pure’ spiritualité subjective, allant par là jusqu’à se noyer dans les plus troubles débordements. Ce faisant, on pèche chaque fois contre Agapè qui aime l’Alliance jusqu’à la folie, jusqu’à l’Incarnation. Le critère, ici, s’identifie à l’Amour. Agapè se nie en niant la sacramentalité du Corps total du Christ.

Redécouvrir le ‘gemüt’, aujourd’hui, urge sans doute plus que tout. Devant l’oubli des profondeurs. Face à l’éparpillement de nos existences flottantes. Pris que nous sommes dans la trépidation des rythmes inhumains. Alors que guette la désespérance... 

Le fin-fond de ton cœur. Béant sur la Béance des insondables profondeurs divines, le ‘fin-fond’ de ton ‘cœur’ est ton être même à sa source, tel que sorti des mains de Dieu, à son image et à sa ressemblance, au premier matin de la création et tel que vagissant dans l’Esprit sa divine filiation de grâce. Ton ‘cœur’ n’est pas à soi-même ni son propre principe ni son maître absolu. Naturellement, nativement, naïvement, tel qu’il sort du Souffle créateur, le ‘cœur’ est donné en alliance et en profonde et fondamentale fidélité. Il est parfaitement orienté. Immédiatement cependant, dès le début de l’aventure humaine, l’infidélité le guette. Il peut boucher sa béance et se fermer à l’Autre qui le fonde. Déroutant mystère de la liberté humaine... Inquiétant mystère du péché...  Le ‘cœur’ est transparent à la Lumière du Verbe qui illumine tout homme. Ton ‘cœur’ est le lieu de la vérité
 en toi. Que tu en prennes conscience ou non, lorsque ton ‘cœur’ est perverti, tout est perverti ! Lorsque la grande relation verticale de divine humanisation est dénaturée, tout est dénaturé.



Au milieu du chahut de l’existence, d’où peut venir en toi cette sérénité ? Au creux des incertitudes du temps, d’où peut surgir en toi une plus profonde certitude ? Au bord des désespérances du monde, d’où peut sourdre en toi l’espérance ? Même ébranlé le ‘cœur’ ne cesse de faire l’expérience de l’inébranlable. Le ‘cœur’ est vigie à travers les longues nuits. Il est ce qui, au plus fort de la tourmente, ne cesse de dire le plus simplement du monde: “tout est grâce”.Le fin-fond de ton ‘cœur’ te rend témoignage que l’amour de Dieu est répandu en toi. Comme ailleurs ‘il vente’ ou ‘il fait beau’, ici, ‘il prie’. Un état de la divine météorologie. Un état de grâce. Ici, 'il fait Dieu' !



Le monde résiste à sa transfiguration. Il est impossible que de l’immanence bouclée en stricte immanence puisse sortir autre chose que du tautologique trop humain. Il faut à l’homme plus que l’homme pour devenir vraiment humain. Il lui faut l’Autre. Il lui faut la grande Différence verticale. Il lui faut Dieu: Mais le monde est lent à risquer ses sécurités d’immanence. Il préfère articuler, désarticuler et réarticuler à l’infini ses certitudes installées. Il résiste à sa transfiguration. Ce que notre modernité, piégée par ses enfermements schizoïdes et par sa vision sédentaire du bonheur de l’homme, est si viscéralement incapable de comprendre, un regard qui fait sa Pâque, un regard nouveau-né, le perçoit simplement. Dieu aime l’être dans sa traversée du néant. Dieu aime la création se faisant nouvelle. Dieu aime l’homme en résurrection. La modernité, pourtant, insiste. Grandeur de l’homme ? Mais quelle étrange grandeur qui doit passer par son autre ! Aliénation plutôt ! Et de protester pour l’homme. Tout l’homme. Rien que l’homme.

L’homme total. Cependant, ne sommes-nous pas aujourd’hui, culturellement, promoteur d’un homme qui se veut total – plus total que jamais – et qui, très curieusement, s’interdit en même temps, en les refusant a priori, des ouvertures et des dimensions essentielles ? Notre projet d’humanité est tellement obnubilé par sa réalisation totale que nous oublions les fautes contre la totalité du projet lui-même. Plutôt que d’accomplir ne fut-ce que partiellement notre totalité, nous préférons réaliser totalement notre partialité.

A travers la béance, l’Autre appelle à la communion. L’Autre qui se dévoile Personne et dont la mystérieuse Présence s’éclaire en accord avec ce qui se donne dans la foi.

L’expérience abyssale n’est pas pour un nirvana, elle est pour une rencontre. Tu fais l’expérience de la Source Vivante. Tu fais l’expérience de la communion avec Dieu. En même temps tu te découvres toi-même en plénitude. Ton être dans sa ‘naïveté’ première, dans sa ‘nativité’, tel que sorti des mains de Dieu, à son image et à sa ressemblance, au premier matin de la création et tel que vagissant dans l’Esprit sa divine filiation de grâce. Cet Esprit du Fils qui se joint à notre esprit pour crier: Abba, Papa
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