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Raison

L'animal reste in-différent devant l'illusion, l'éparpillement, la contingence, la confusion, les fausses évidences, l'incohérence, la contradiction, l'erreur. Là où, précisément, l'homme ressent quelque chose d'intolérable. Là où en lui une différence proteste. Ce quelque chose d'inexistant chez l'animal ce quelque chose de 'protestant' en l'homme, c'est la raison.

Une différence protestante.
La raison est ce qui en nous proteste contre la déraison. La raison s’affirme dans cette protestation en tant qu’exigence de cohérence. Dans cette affirmation, aucun 'ceci' ou 'cela' n’est encore affirmé sinon la pure exigence de ce qui 'doit être'. La raison, en effet, n’est pas productive comme l’intelligence ou la perception. Elle est purement normative. Directrice, régulatrice, législative. Avec elle, la réalité ne se boucle pas dans l’in-différence de 'ce qui est' simplement là. Au contraire, elle s'ouvre à la différence de 'ce qui doit être'. Protestation contre la contradiction et l'erreur. Exigence de l’ordre nécessaire et de la cohérence non-contradictoire comme fondement de la vérité:

Exigence de cohérence. Est irrationnel un espace où cohabitent des évidences contradictoires. Un espace rationnel, par contre, est un espace où tout converge vers une radicale non-contradiction. En d'autres termes, un espace cohérent. L'humanité n'a cessé et ne cesse de conquérir de tels espaces. Il suffit de rappeler le gigantesque effort 'scientifique' en notre Occident. Avec la cohérence d'un espace – et même de plusieurs espaces – reste cependant entier le problème de l'ensemble des espaces de la connaissance et de la praxis de l'humanité. Un espace absolu, en effet, ne saurait exclure aucun espace particulier. Il en va de même avec la cohérence absolue qui ne saurait exclure aucune cohérence régionale ou insulaire. La raison ne peut pas ne pas être absolument englobante. Nos rationalités effectivement constituées, cependant, restent toujours parcellaires et provinciales. En-deçà d'un tel absolu absolu.




La raison. C'est dans sa nature d'être conquérante. Elle ne renie son 'impérialisme' qu'en se reniant elle-même. La raison est pour elle-même juge souverain du possible et de l’impossible. Norme du possible et de l’impossible, la raison signifie la limite de la liberté humaines. En elle la liberté s’ouvre un champ quasi infini, mais elle est elle-même l’ultime nécessité englobante de la liberté. C’est entre la double nécessité de l’être – déjà n’est pas le non-être ! – et de la raison que s’ouvre l’espace du possible humain, c’est-à-dire l’espace où peut s’articuler à l’infini le monde nouveau de l’humain. Ce qui est absolument remarquable, c’est qu’immergé dans l’instinctuel, le pulsionnel, l’émotionnel, le passionnel, le confus, le particulier, le contingent, le multiple, le subjectif... l’homme est en même temps ouvert à cet autre "espace" qui transcende la spatio-temporalité du côté de l’universel du côté de l’éternel. Ainsi la raison se révèle essentiellement exigence de transcendance. Hors de... Principielle victoire sur les subjectivités unilatérales et les particularités régionales. Deux chiens se disputent l’os qu’ils viennent de trouver. C’est la pulsion instinctuelle qui commande et c’est la force qui décide. Autre est, autre doit être, l’espace où humainement se rencontrent les différences, et où les différends se règlent. Dans l’espace rationnel où les esprits peuvent communier universellement dans la vérité. Communauté de la parole. La raison est la fonction de l’unité des choses avec les choses, des choses avec les esprits, des esprits avec les esprits.

Principes.
Exigence de ce qui 'doit être', la raison est ainsi norme de la pensée et de l’action cohérentes. Cette norme se traduit par des propositions habituellement sous-jacentes et implicites que sont les principes. Ces principes de la raison sont comme les référentiels, dynamiquement impératifs, de la pensée, de la parole et de l’action cohérentes. La raison peut dès lors se dire aussi faculté des principes. Les principes sont premiers, ne provenant ni de l’expérience ni de la déduction à partir d’autres principes puisque toute expérience est régie par eux et qu’ils constituent le fondement de tout autre principe. Ultime point de départ. Ne peuvent être déduits de rien d’antérieur à eux-mêmes. Ces principes sont évidents en eux-mêmes. Ils ne peuvent pas être démontrés. Ils ne sont pas à démontrer puisque toute démonstration les présuppose. Ils sont universels. Communs à tous les esprits et régissant tous les esprits. Conditions sine qua non du dialogue, ils garantissent l’accord possible entre tous les esprits par-delà les différences d’âge, de sexe, de race, de culture... Enfin, ils sont nécessaires. Ils s’imposent comme norme absolue à toute opération rationnelle. Déterminant le possible et l’impossible, ils s’imposent catégoriquement comme condition de possibilité du discours cohérent et de la vérification. Traduisant cette fonction unifiante qu’est la raison, les principes règlent l’accord des pensées entre elles en réglant l’accord de la pensée, de chaque pensée, avec elle-même (principes logiques régulateurs de la déduction) et de la pensée avec le réel (principes rationnels régulateurs de l’induction).

D'où peuvent venir ces principes ? Parce que premiers, nécessaires, évidents par eux-mêmes et universels, ces principes ne peuvent pas trouver dans l’expérience sensible ou animale leur raison suffisante, comme le pense l’empirisme. Car l’expérience empirique est toujours, déjà, interprétée et construite selon la nécessité, par-delà la contingence, selon l’objectivité, par-delà la subjectivité, selon la généralité par-delà l’individualité. Et puis demeure sans réponse la question cruciale: pourquoi cette normativité se manifeste-t-elle chez l’homme et chez l’homme seul alors que l’animal se trouve situé exactement dans le même champ d’expérience ? Pourquoi se manifeste-t-elle tout entière chez l’homme et absolument pas, même pas inchoativement, chez l’animal ? Viendraient-ils donc radicalement d’une autre sphère, absolument transcendante par rapport au monde de l’expérience sensible, à laquelle l’homme participerait ? Ils seraient alors innés. Ainsi s’expliquerait leur radicalité, leur nécessité, leur évidence, leur universalité, leur totalité. Mais demeure alors sans réponse la question: qu’est-ce que la raison sans contenu ? Il faudrait donc logiquement – et Platon l’a fait – envisager également un contenu inné. On en arrive ainsi à la superposition de deux mondes hétérogènes, à un dualisme incapable de résoudre sans artifice le problème de l’unité de la raison et du réel, unité qui s’impose à l’évidence dans le processus même de la démarche rationnelle scientifique. Pourquoi la raison ne se constitue-t-elle qu’à travers un affrontement génétiquement dialectique entre un donné et une exigence ?

Matière et forme.
Il faut donc distinguer avec Kant entre une matière et une forme de toute connaissance. Si toute notre connaissance commence avec l’expérience, il ne s’en suit pas qu’elle dérive toute de l’expérience. Une matière, un donné, est nécessaire, mais à elle seule est insuffisante. Une forme, une exigence structurale est nécessaire, mais à elle seule insuffisante. Matière et forme s’appellent réciproquement. Cette réciprocité se révèle nécessaire et suffisante. C’est elle qui se traduit dialectiquement au cœur du processus épistémologique. Il s’en suit que, d’une part, la raison s’impose et que, d’autre part, elle se constitue historiquement et génétiquement. Elle s’impose comme exigence et comme norme absolue. Elle se constitue comme effectuation relative. Rationalisme et empirisme ont donc raison tous les deux. Mais aucun des deux n’a la raison entière pour lui tout seul. Les deux ont dialectiquement raison. La constitution historique et génétique de la raison a été unilatéralement accentuée par les ‘sociologismes’ à la manière de Lévy-Brühl, de Durkheim ou de Charles Blondel. Dans sa forme extrême, le sociologisme réduit la raison à une fonction d’origine et de nature purement sociale, les principes de la raison étant imposés du dehors à l’homme par la Société. Et comme la société évolue, la raison ne peut pas ne pas évoluer. Contre la raison elle-même ! L’expérience sociale est nécessaire. Mais suffisante, non.




Intégration et exclusion. Chaque 'espace' d’humanité – aussi bien personnel, social, culturel – intègre une multiplicité. Il ne peut le faire qu'en excluant en même temps. Il intègre ce qui est compossible avec ses préalables. Il exclut l’inintégrable. Ce qui est ainsi intégré est de l’ordre de l’englobé. Mais cet englobé ne trouve son sens et sa raison qu’à l’intérieur d’un espace d'intégration  englobant. Entre cette intégration et cette exclusion se joue en fait son originalité. Dis-moi ce que tu intègres et ce que tu exclus.

Raison constituée et raison constituante. La distinction a été introduite par A. Lalande. Derrière les variations de la raison il y a un invariant ultime et radical. André Lalande propose la distinction – pertinente ! – entre raison constituante et raison constituée. La première est pure ‘forme’, pure exigence de rationalité, de cohérence, d’unité, pure normativité se traduisant par des principes. En tant que telle elle s’impose universellement et éternellement dans son absolue radicalité, nécessité, évidence, universalité et totalité. La seconde est cette ‘forme’ informant une ‘matière’ toujours multiple, située et évoluant spatio-temporellement, diversifiée par les multiples projets humains, limitée dans ses possibilités d’analyse et de synthèse, mêlée aux multiples affects non-rationnels, bref, le laborieux cheminement de la connaissance qu’est la science.

La science est raison en acte et en marche. Scandale pour le fixisme traditionnel qui tablait sur des contenus absolus et sur de l’acquis définitif. La raison en marche découvre que ce qui est absolu en elle, ce n’est jamais son ‘contenu’ toujours variable historiquement mais son pur espace ‘contenant’, sa pure ‘forme’ normative. Cette pure forme normative ne peut pas ne pas se donner un contenu. Elle est toujours ‘forme’ d’une ‘matière’, compromission avec le cheminement laborieux de l’activité rationnelle humaine qui réalise progressivement l’accord de l’esprit avec lui-même, l’accord de l’esprit avec l’autre que lui-même et l’accord des esprits entre eux.



La raison constituante
est tellement discrète qu’elle ne se manifeste pas habituellement en pleine lumière. Leibniz déjà disait des principes qu’ils étaient comme les muscles et les tendons le sont pour marcher, quoiqu’on n’y pense point. Elle est pauvre en face de la richesse de la raison constituée. Elle est servante. Elle est outil de tout outil. Mais elle est reine aussi. Norme suprême de toute pensée réfléchie et de toute action cohérente. Juge souverain de ses pouvoirs. Ancillaire et néanmoins souveraine possibilité d’un non, d’une distance, d’une rupture, faisant irruption au cœur de la nature.

Espace du logos constituant. Toutes les logies différentielles, à des époques historiques différentes, dans des cultures différentes, à travers des moments différents d’une même culture, fonctionnent à l’intérieur de cet unique et universel espace du logos constituant. Beaucoup, avec Lévy-Bruhl, croyaient à un état pré-logique précédant l’état logique. En fait la logique est de toujours. Seulement elle fonctionne de façon différente. La raison s’effectue historiquement en levant les obstacles épistémologiques et pragmatiques, à travers l’évolution de l’outilité matérielle et intellectuelle. Ainsi s’actualise différentiellement la rationalité scientifique. Et l’histoire voit apparaître des géométries non-euclidiennes, des arithmétiques non-archimédiennes, des physiques non-newtoniennes, des mécaniques non-laplaciennes, des épistémologies non-cartésiennes. De continue, l’intelligibilité de la matière devient discontinue. Les référentiels spatio-temporels se déplacent de l’absolu vers le relatif. Le déterminisme lui-même glisse du côté de l’indéterminisme. Aux logiques bivalentes traditionnelles succèdent des logiques polyvalentes. La contradiction elle-même devient rationnellement féconde dans la dialectique.

La raison constituée à un moment donné n’est que contingente manifestation de l’éternelle et universelle raison constituante. Elle se manifeste dans la plasticité évolutive de ses formes historico-culturelles. Elle expérimente en soi, selon l’expression de Bouligand, le "déclin des absolus" logico-mathématiques. Elle sait qu’un acquis de la science est révisible en fonction de l’évolution de la connaissance scientifique elle-même. La raison scientifique se transforme elle-même pour s’adapter à des conditions de cohérence nouvelle découlant de sa propre évolution. La raison ne doit pas seulement transformer les données brutes de l’expérience, elle doit se transformer elle-même pour s’adapter à une expérience qui change. L’expérience scientifique change en ce sens que les solutions apportées par la science à tel ou tel problème, à tel moment donné de l’histoire, modifient les données mêmes du problème. La science élargit ainsi et modifie continuellement ses propres cadres. Le progrès des sciences coïncide avec l’évolution des formes et des principes rationnels.

A travers ces aventures historiques, la raison reste cependant immuable dans ses exigences.
Quelles que soient les formes concrètes de son application, la raison demeure imperturbablement ouverture critique et exigence de rationalité. En tant que constituante, la raison reste immuablement exigence axiologique. Et c’est cette raison activement constituante, raison de toute raison historiquement constituée, qui régit universellement l’espace matriciel de l’humain, l’espace du logos.

Science constituante et science constituée. La ‘science’ n’est pas simplement la science constituée, c’est-à-dire l’édifice imposant de l’ensemble des concepts, des connaissances, des méthodes, des lois et des théories. L’état de la science à un moment donné de sa démarche n’est jamais qu’un état relatif et révisable. Derrière les sciences constituées est à l’œuvre la science constituante, c’est-à-dire la conquête de la raison scientifique. Une aventure jamais achevée de l’intelligibilité scientifique.



La science. La science est une construction logiquement et rationnellement cohérente qui tient sa vérité et sa certitude de cette cohérence elle-même. La science est une construction. Elle n’est pas illumination d’un mystère transcendant. Elle n’est pas non plus reflet ou photographie du réel. Elle est construction au sens passif et actif du terme. Non pas entité absolue mais fruit d’un travail; et d’un travail humain. La vérité de cette construction ne lui vient ni de sa conformité au ‘réel’, ni de son efficacité pratique, mais de sa propre démarche, dialectiquement progressive, vers la cohérence logique et rationnelle. La science en marche est à elle-même sa propre vérification. Il y a donc une démarche critique interne au processus totalisant qui garantit la vérité du processus lui-même. La raison scientifique opère ainsi, critiquement, sa propre validation. La science se construit et se totalise en postulant – postulare: demander qu’on lui accorde – un certain espace d’intelligibilité. Cet espace est totalitaire: rien, en droit, n’échappe à cette intelligibilité, même si, de fait, provisoirement, il reste des zones d’ombre ou de mystère. Cet espace est cohérent: le même type d’intelligibilité le régit de part en part. Cet espace est homogène: il n’y a pas de rupture d’intelligibilité. Cet espace est structural: ne porte pas sur l’être mais sur la structure; tout est articulable, désarticulable et réarticulable, analytiquement et synthétiquement, inductivement et déductivement, selon des rapports calculables. Cet espace est déterministe: les rapports entre les parties et entre le tout et les parties sont nécessaires et se traduisent par des relations logico-mathématiques. Même l’ ‘indéterminisme’ est traité de façon déterministe. Cet espace est objectif: il porte strictement sur un ‘ce que’, exclusif de tout ‘projet’ et de toute ‘intention’. Dans un tel espace les assertions sont fondamentalement hypothético-déductives.


 


Espace d'intelligibilité. La démarche scientifique postule un certain  espace d'intelligibilité. Cet espace est cohérent; c’est le même type d’intelligibilité qui le régit de part en part. Cet espace est homogène; il ne connaît aucune rupture d’intelligibilité. Cet espace est structural; il ne porte pas sur l’être mais sur la structure seulement. Cet espace est déterministe; il est exclusivement régi par la nécessité des liens. Cet espace se veut objectif; il porte strictement sur un ‘ce que’ dépouillé de toute projectivité et de toute ‘intention’. Cet espace que la science ne peut pas ne pas se donner, sous peine de se nier elle-même, recouvre-t-il la totalité de tout espace possible de l’intelligibilité ? La totalisation ainsi construite par la science s’identifie-t-elle à la totalité absolue ? Une telle prétention a naguère été revendiquée par les naïfs présupposés métaphysiques du scientisme. La critique ne peut pas ne pas dévoiler la totalisation scientifique comme elle-même englobée dans un englobant qui toujours la déborde et qu’elle n’arrive jamais à englober. Le ‘régionalisme’ est tentation permanente de l’esprit humain. Le ‘cosmos’ est toujours à la mesure de notre possible. Quelle que soit la dimension de notre totalisation. Qu’il soit limité par l’horizon visible, etc. Matériellement et épistémologiquement. Nous partons d’un point, nous imaginons une limite – ou une illimite ! – en continuité, et nous remplissons l’entre-deux. Le ‘tout’, en fait à notre mesure. Notre possible nécessairement totalise. Notre raison totalise. Notre impossible possible est la critique de la critique à l’infini.

Les résistances du réel. Les Grecs ont fondé la mathématique et posé l’idéal mathématique comme principe de toute science. Paradoxalement la valeur même de leur découverte allait jouer comme obstacle et comme limite. Telle était la séduction de l’idée que toute compromission avec son ’autre’, c'est-à-dire le réel concret, semble impensable. Le lent accès des différents domaines au statut scientifique en témoigne.



La science ‘constituante’ provoque sans cesse la science ‘constituée’ en avant d’elle-même. Dans son évolution d’ensemble, la science progresse dialectiquement. L’histoire des sciences est l’histoire mouvementée de victoires remportées sur la contradiction. Une vérité scientifique est chaque fois une contradiction (provisoirement) surmontée. En attendant de rencontrer une nouvelle contradiction qui l’obligera à se dépasser. La perspective d’une science qui avancerait en ligne continue par simple ’accumulation’ répond à une image naïve. Ce sont les crises qui sont motrices du progrès scientifique. Le progrès des sciences signifie quelque chose comme une révolution permanente.


 


Dialectique. La conduite du logos dans l’intelligence du réel concret procède dialectiquement entre les deux polarités hétérogènes que sont d’une part, le donné naturel et d’autre part, l’idée. Un triple moment régit le processus expérimental. Le fait suggère l’idée. L’idée dirige l’expérience. L’expérience juge l’idée.

Induction
et déduction. C’est grâce à cette articulation dialectique de deux mouvements de la pensée, le mouvement inductif et le mouvement déductif, que l’esprit réalise progressivement l’accord avec le réel naturel. Ce travail est à l’œuvre dès la simple perception. Pour l’homme le ’sentir’ et le ’voir’ sont déjà pétris d’idée parce que déjà assumés dans la conduite du logos. Avec le langage commence la science. L’articulation discursive du langage prend de plus en plus en charge l’articulation rationnelle d’un cosmos dans l’unité du logos indissociablement parole, calcul et raison.

 


Phénomène - Fait - Loi - Théorie. De la simple perception subjective à la perception objective des faits, faits scientifiques, de la perception objective des faits à l’articulation rationnelle des rapports entre les faits, lois scientifiques, de l’articulation des rapports entre les faits à l’articulation de rapports entre les rapports, théories scientifiques, s’opère une progressive conquête dialectique de l’intelligible sur le sensible, du rationnel sur l’empirique, de l’esprit sur la matière. Et cette conquête évolutive et révolutive est donnée, inchoativement, dès que le spécifique humain émerge à la fois en continuité et en rupture avec la nature.



L’expérience scientifique est conduite du logos.
Elle procède dialectiquement entre les deux polarités différentielles que sont le donné naturel et l’idée. Claude Bernard dégage le moment ternaire de ce processus expérimental: le fait suggère l’idée. L’idée dirige l’expérience. L’expérience juge l’idée.


 


Hypothèse. L'idée de derrière... Si... alors. Le processus est hypothético-déductif. Il faut confronter l’idée aux faits. L’hypothèse n’a de signification scientifique que si elle est vérifiable. Il faut donc inventer les moyens de vérification. Et là encore procéder hypothético-déductivement. En l’occurrence, on le sait, c’est Pascal qui a inventé aussi bien le dispositif expérimental que les conditions d’expérimentation pour la vérification de l’hypothèse de Toricelli. L’hypothèse dirige l’expérience. L’expérience juge l’idée.


 


Le rapport. L’objet de la science n’est plus un objet en soi ayant sa vérité et même sa réalité indépendamment du sujet connaissant. L’objet de la science c’est le rapport lui-même entre un sujet et un objet. Rapport purement logique qui se traduit mathématiquement. La science constitue donc un dépassement dialectique des deux perspectives antithétiques premières. Objectivité et subjectivité se dépassent pour se reprendre en totalité logico-matérielle que nous appelons ‘univers’. Cet univers n’est ni simplement donné ni simplement reçu. Il est construit. Il est en quelque sorte créé par la science.


 


Le nouvel esprit scientifique relativise son discours comme ‘un’ discours possible sur la totalité. Il vise des relations plutôt que le ‘réel’. Il procède et se constitue hypothético-déductivement. Son ‘matérialisme’ n’est plus de substance mais simplement de structure.

Hypothético-déductive.
La science est une construction. Elle n’est pas illumination d’un mystère transcendant. Elle n’est pas non plus reflet ou photographie du réel. Elle est construction au sens actif et passif de ce terme. C’est-à-dire à la fois résultat et acte de construction. Œuvre qui s’achève et ouvrage en cours. Fruit d’un travail humain. Ce mouvement de totalisation logico-matériel n’est pas absolue totalisation. La totalisation scientifique est hypothético-déductive
. La science est hypothético-déductive non seulement dans son processus interne mais encore dans sa possibilité constitutive radicale. La partie jouée présuppose en effet le ‘jeu’ et les ‘règles’ du jeu !



Le démon de Laplace. 1812. Avec un optimisme sans limites Laplace avait imaginé un ‘démon’ omniscient, observateur idéal qui embrasserait les mouvements des plus grands corps de l’univers et ceux du plus léger atome. Pour une telle intelligence rien ne serait incertain et l’avenir comme le passé serait présent à ses yeux. Notre savant avait pensé à tout, excepté à l’essentiel ! C’est-à-dire au prix de l’information ! En fait, comme le montre Brillouin, une telle observation exhaustive nécessiterait une information infinie requérant une énergie infinie coûtant une néguentropie infinie. De quoi dilapider tout l’univers avant de pouvoir le connaître en son entier ! Mais si la science n’arrive même pas à se boucler elle-même, comment pourrait-elle boucler l’humain ? La science est dépassement dialectique du dogmatisme et du scepticisme. Les deux trouvent la vérité dans leur dépassement. Il y a là un tournant épistémologique d’une importance capitale qui ouvre la perspective moderne sur la vérité scientifique. Celle-ci ne peut plus se constituer en absolu dogmatique; elle se fait critiquement relative. Ce relativisme n’est pas sceptique puisque l’esprit en rend raison.


 


Science de l'homme ? La science ne peut pas ne pas être projet humain. Elle est projet qui se veut négateur de la projectivité en vue de la pure objectivité. Dès lors une telle ’objectivité’ peut-elle être absolue ? Et tout d’abord, le sujet de ce projet, le sujet de la science, l’homme, peut-il, déjà du seul point de vue scientifique, devenir pur objet de science ? Contrairement à tous les autres objets possibles, l’homme lui-même, en qui objectivité et subjectivité coïncident, ne peut pas devenir pour lui-même ’pur’ objet. Pourtant l’homme dispose de la possibilité critique de situer cette coïncidence dans la distance. Le sujet humain arrive à prendre assez de distance par rapport à lui-même pour devenir ’objet’. Cependant, même dans la distance la plus critique, demeure irréductiblement le cercle herméneutique. Le phénomène se donne à la connaissance à travers l’interprétation que déjà le sujet en donne. Le donné se donne à un ‘je’ qui donne l’interprétation de ce donné. Toute définition de l’objectivité est toujours, déjà, une définition à partir d’une projectivité subjective. Tout phénomène humain, tout texte, est déjà un phénomène connu, re-connu. Le coefficient subjectif, même à la limite, et par-delà une critique infinie, ne peut jamais être réduit à zéro. Lorsqu’il appréhende l’homme lui-même comme objet de science possible, le projet scientifique se heurte donc à quelque chose comme une impossibilité. L’impossible objectivité absolue. Mais comme d’autre part tout objet reste nécessairement objet d’un sujet et que la science ne peut pas mettre le sujet humain hors circuit sous peine de se nier elle-même – qu’est-ce qu’une science de personne pour personne ? – la question s’élargit à l’ensemble des objets de la science. Un objet, quel qu’il soit, peut-il jamais devenir absolument ’pur’ objet ? L’objectivité peut-elle finalement être autre chose que possibilité à la limite, visée, toujours recherchée et jamais atteinte de façon absolue ?

Béance.
L’objectivité que se donne la science se veut quantitativement totalitaire, c’est-à-dire qu’elle vise la Totalité absolue des objets possibles. Certes tout projet humain porte en lui une tendance vers l’exclusive, et le projet technico-scientifique est particulièrement affecté par le ’naturel’ impérialisme rationnel. Mais la raison scientifique ne peut pas s’identifier avec la raison totale. Elle n’est qu’une des manières qu’a la raison de se constituer. Elle ne représente qu’un des régimes du logos. La tendance consciente ou inconsciente de son projet pré-suppose que tout peut devenir objet de science et, partant, devenir intelligible en relevant de la seule intelligibilité scientifique. Mais le champ total de l’expérience humaine peut-il se ’boucler’ dans la totalisation scientifique ? L’expérience humaine totale ne reste-t-elle pas radicalement et irréductiblement béante sur autre chose que la stricte et froide articulation logico-matérielle ? Autre chose comme le sens, la valeur, la création... Avec l’émergence de l’humain – faut-il le redire ? – jamais la boucle ne se boucle totalement.

Entre Alpha et Omega. La science ne comprend jamais qu’entre. Entre Alpha et Oméga seulement. En-deçà et au-delà règne un large englobant indicible. La science comprend au ‘milieu’. Les ‘extrêmes’ lui échappent. La totalisation scientifique n’est donc pas la totalité absolue. Une telle prétention a naguère été revendiquée par les naïfs présupposés métaphysiques du scientisme. L’erreur fondamentale de celui-ci a été de succomber à l’illusion d’autosuffisance en méconnaissant l’écosystème de la science, toujours englobée par un plus large englobant. La science occupe un immense espace, sans doute. Mais cet espace est lui-même logé dans un plus grand espace encore. La science sait que sa cohérence fonctionne comme cohérence insulaire au milieu d’autres cohérences possibles. La science est une construction logiquement et rationnellement cohérente qui tient sa vérité et sa certitude de cette cohérence elle-même. Cette certitude n’est cependant qu’interne. Elle n’affecte qu’un contenu insulaire. Celui-ci reste en quelque sorte ’flottant’ dans un englobant qui lui permet d’être et sur lequel il n’a lui-même aucune prise, comme la raison, la nécessité, l’existence.

Ces conditions de possibilité de la science échappent à la science.
Cet englobant que la science pré-suppose sans pouvoir en rendre raison constitue l’originaire postulat de la science. La science n’est pas seulement hypothético-déductive dans son processus, elle est hypothético-déductive dans sa constitution. Le savant est, comme dit Einstein, animé de la croyance en l’harmonie interne de notre monde. Il fait comme un acte de foi en l’ordre de l’univers sans pouvoir le justifier.

Ce que la science ne loge pas et qui, au contraire, loge la science. Premièrement, la science elle-même. Les conditions de possibilité de la science échappent à la science. Pourquoi quelque chose comme une science est-elle possible ? Ce qu’il y a de plus incompréhensible, constate Einstein, c’est que la science soit possible. Deuxièmement, la raison. La science n’est jamais que la raison constituée à telle époque donnée. Ce qui fonde cette raison constituée, c’est la raison constituante. L’absolue exigence elle-même de non-contradiction, de totalité et de cohérence. Troisièmement, l’acte d’être. L’irréductible facticité d’être... La science part nécessairement d’un ‘il y a’ qu’elle ne crée pas. Reste que ce ‘il y a’ soit ! La matière, l’énergie, l’espace-temps... Pourquoi , se demande Leibniz, y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Quatrièmement, la rationalité du réel. Tout n’est pas possible, tout n’est pas compossible, n’importe où, n’importe quand, ni n’importe comment. L’univers est régi par des lois. Sinon la science serait impossible. Cette ‘contrainte’ détermine un ordre des choses et des successions. Les êtres et les phénomènes sont déterminés. Même le ‘hasard’, car il n’y a pas seulement l’espace du jeu (aléatoire), pas seulement les règles du jeu (lois) mais fondamentalement les règles qui régissent l’espace du jeu lui-même ! Le savant ne peut pas ne pas être animé, selon le mot d’Einstein, de la croyance en l’harmonie interne de notre monde. Le postulat du déterminisme est postulat en la rationalité absolue de l’univers.


 


Boucles. La science ne procède qu’en bouclant les boucles. Pourtant elle ne se boucle pas elle-même sur elle-même. La totalisation logico-matérielle part en effet d’un triple ’il y a ’ qui la fonde mais qu’elle n’arrive pas à fonder à son tour. Il y a la totalité logique, l’ordre logique, la nécessité rationnelle, le déterminisme, la structure, les lois... Pourquoi y a-t-il de l’ordre plutôt que du désordre ? Il y a l’espace-temps, la matière, la nature... Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Il y a la science, l’intelligibilité structurale, les possibilités analytiques et synthétiques de l’esprit... Pourquoi y a-t-il une science possible ? Un triple ’il y a ’ béant sur un en-deçà et un au-delà de la science elle-même.

Le milieu et les extrêmes. Comme une ‘bulle’ qui flotte sur un infini, telle est la raison scientifique. Sa cohérence sphérique occupe le vaste espace du milieu. Les extrêmes en sont exclus. Pourtant, il est impossible de les réduire au silence. Quelle est la raison de la raison ? Une telle question prend la critique de court. Elle marque un arrêt impuissant car une telle question déborde le possible de la raison elle-même et ouvre un infini béant. Voici la raison saisie de vertige. Pourtant une telle question n’a rien d’irrationnel. Chercher la raison est pourtant un questionnement qui s’identifie à la raison elle-même. Pourquoi alors ce vertige impuissant ? La raison, en effet, touche ici une antinomie radicale. Elle est questionnement de raison à l’infini, critique et critique de la critique à l’infini, possibilité conquérante ouverte à l’infini. En même temps l’ouverture infinie de son acte bute sur la clôture tautologique de son être-même: la raison de la raison c’est la raison. Il y a la raison. L’archè résiste à la naturelle clôture rationnelle. Comme son irréductible altérité. La raison de la raison. Mais aussi la raison de l’être. Et l’être de l’être...

Raison totale ?
La raison scientifique n’arrive pas à s’identifier avec la raison totale. En fait, elle ne représente qu’un des régimes du logos. Aussi, le champ total de l’expérience humaine refuse-t-il de se ’boucler’ dans la totalisation scientifique. Il reste béant sur autre chose que la stricte articulation logico-matérielle. Autre chose... Comme l’acte d’être. Le mystère de notre être. Le fascinosum et le tremendum de l’expérience sacrale. Les surgissements existentiels. La création. L’infini. La liberté. Les rencontres. Les mystiques solidarités du monde. La valeur. L’amour. Le beau. Le bien. Le mal. Le temps. L’éternité. Le sens. Le sens du sens. Dieu...


  


La science ne peut intégrer que le même. C’est sa force. Mais c’est d’abord sa loi. Elle se nierait elle-même en accueillant l’autre en tant qu’autre. Par exemple, l’étrange, la liberté, les valeurs, le mystère, le sens, la transcendance...  La science se construit et se totalise en postulant un certain espace d’intelligibilité. Cet espace est nécessairement totalitaire; rien ne doit lui échapper. Cet espace doit être cohérent; c’est le même type d’intelligibilité qui le régit de part en part. Cet espace est homogène; il ne connaît aucune rupture d’intelligibilité. Cet espace est structural; il ne porte pas sur l’être mais sur la structure seulement. Cet espace est déterministe; il est exclusivement régi par la nécessité des liens. Cet espace se veut objectif; il porte strictement sur un ‘ce que’ dépouillé de toute projectivité et de toute ‘intention’. Ce n’est que dans la clôture d’un tel espace que la cohérence peut se conquérir. La science ne peut pas affirmer au-delà d’elle-même. Sa cohérence étant interne et interne seulement, elle s’interdit de porter sur l’absolu. Ses vérités sont fondamentalement hypothético-déductives. C’est-à-dire suspendues à un conditionnel. Si... alors... Si notre univers correspond effectivement aux représentations et aux théories que nous pouvons en avoir, alors...

De part en part cet espace est régi par un seul et même ordre. Il ne peut qu’exclure, c’est-à-dire renvoyer hors de la science, comme non-scientifique, toute diversité d’ordres différents. C’est ansi que le savant Pascal transcende la science en parlant de la distance infinie des corps aux esprits... et de la distance infiniment plus infinie des esprits à la charité... A l’intérieur de son espace, la science est démarche discursive logiquement et rationnellement cohérente. C’est cette cohérence qui est garante de sa vérité. Elle n’est pas illumination d’un mystère transcendant. Elle n’est pas non plus reflet ou photographie du réel. Elle est un ‘discours’ construit, fruit d’un travail rationnel. La vérité de cette construction ne lui vient ni de sa conformité au ‘réel’, ni de son efficacité pratique, mais de sa propre démarche, progressive, vers la cohérence. La science en marche, c’est-à-dire la science ‘constituante’ derrière la science ‘constituée’, est à elle-même sa propre vérification. La raison scientifique opère ainsi, critiquement, sa propre validation. A l’intérieur de son espace la science peut fonctionner valablement, indépendamment des béances qui s’ouvrent derrière ses matériaux, derrière ses méthodes et derrière ses lois de construction. Bref, on peut être savant sans angoisse métaphysique par rapport à son domaine scientifique. La science peut continuer à fonctionner même lorsqu’une crise affecte ses fondements. Ces béances sont pourtant infiniment pertinentes.

Comme un radeau sur l’immense océan des questions. Jusqu’où va notre possible épistémologique ? L’univers est-il système ou bien pluralité éparpillée ? Notre possible par rapport à l’univers est-il total ou simplement régional ? L’univers est-il intelligible de façon homogène ou hétérogène ? Qu’est-ce que réellement la matière ? Qu’est-ce que l’énergie ? Qu’est-ce que l’espace-temps ? Le temps est-il absolument irréversible ? Qu’est-ce que la nécessité ? Qu’est-ce que le hasard ? Le cosmos est-il un ou bien y a-t-il pluralité des mondes ? S’il y a pluralité, est-elle fondamentalement complémentaire ou antagoniste ? Existe-t-il des anti-univers ? Les interactions que nous connaissons et que nous arrivons à unifier sont-elles les seules interactions ? Les principes d’intelligibilité scientifique d’aujourd’hui sont-ils absolus ou transitoires ? L’espace d’intelligibilité est-il homogène ? Quelle est la probabilité de nouvelles révolutions épistémologiques ? Y a-t-il un seul ordre d’intelligibilité ou bien une pluralité d’ordres ? Etc.

Une crise affecte aujourd’hui les sciences. Elle est surtout sensible dans les sciences fondamentales, à savoir la mathématique et la physique. Les autres sciences, la biologie par exemple, fonctionnent dans l’espace des sciences fondamentales. Elles sont en quelque sorte englobées par elles. Elles ne se posent donc pas les questions essentielles. Elles continuent de fonctionner comme une sorte de mecano, à partir de ’pièces’ disponibles, quelles que soient les béances derrière ses matériaux et derrière ses lois de construction.

Singulier paradoxe ! Plus la physique devient ’moderne’ plus elle s’affecte d’un coefficient anthropologique. Comme si un éloignement trois fois séculaire non seulement la ramenait à l’homme mais la faisait même participer de ses béances.

Un univers en exode. A l’image de notre terre qui de centre qu’elle était selon Ptolémée s’est satellisée avec Copernic et finalement relativisée avec Einstein, l’ordre lui-même du cosmos s’est décentré, satellisé, relativisé. Notre univers a perdu ses sécurités. Il est livré au risque de l’aventure. Il participe de la grande dramaturgie. Il est en exode.

Cohérence insulaire. La science sait aujourd’hui que sa cohérence fonctionne comme cohérence insulaire au milieu d’autres cohérences. Elle fait scientifiquement l’expérience de sa radicale incomplétude. L’impossible totalisation est désormais hors de la science.

Moyen au service. A moins de se vouloir inhumaine la science ne peut pas être une fin en elle-même. Elle ne peut jamais être que moyen. Moyen au service des fins de l’homme. La science est outil. Merveilleux et efficace outil. Mais outil seulement. Outil au service de l’homme.

Projet humain.
Sous peine de n’être la science de personne pour personne, la science demeure nécessairement projet humain. Un projet prestigieux et efficace. Projet d’objectivité mais projet quand même. Le plus universel des projets et néanmoins projet. Non seulement la science est projet mais elle n’est qu’un projet parmi d’autres projets humains. Ce projet n’est pas absolu mais relatif. Relatif à un espace-temps de l’évolution de l’humanité. Relatif au monde tel qu’il se présente effectivement. Relatif aux possibilités épistémologiques et pragmatiques de l’homme. Il y a un questionnement préalable à la science et sans lequel la science ne questionnerait pas.