Johannes Tauler



On classe probablement trop vite dans la catégorie ‘spéculative’ la mystique de Tauler. Elle se veut avant tout expérimentale. Ce dominicain né à Strasbourg en 1300 n’a d’autre passion jusqu’à sa mort en 1361 que de partager sa découverte essentielle. Œuvrant le long de la vallée du Rhin, prêchant de ville en ville, de couvent en couvent, il exhorte les âmes à oser la divine expérience.

Mystique rhénane

Pourquoi ce moment de grande intensité spirituelle que représente Johannes Tauler avec les autres mystiques rhénans surgit-il en tel temps et en tel lieu ? Pourquoi dans la première moitié du quatorzième siècle et pourquoi dans la vallée du Rhin ?

Qui répondra à de telles questions ? Du moins peut-on formuler une hypothèse très générale. Il y a possible surgissement mystique là où se rencontre un plein et un vide. Là où s'étreint dialectiquement une grande plénitude et une grande béance.

Le plein et le vide, ici, ont sans doute aussi leurs dimensions économiques. Toute une accumulation, depuis le douzième siècle, de richesse et de bien-être connaît alors des difficultés et soupçonne un possible déclin.

Probablement plus que partout ailleurs pressent-on en cette vallée du Rhin, riche en densité humaine, front entre romanité et germanité, couloir reliant le Nord et le Sud, les plénitudes béantes de l'Occident, ses fractures, ses possibles émergences nouvelles.

La massive articulation politique et sociale de la chrétienté se fissure. La souveraineté de l'Eglise est de plus en plus contestée par d'autres pouvoirs. La vie ecclésiale, jusque dans ses manifestations quotidiennes, se voit concurrencée par la mondanité civile et bourgeoise. La mesure objective et avec elle la loi et l'ordre des choses est reléguée en extériorité. Les subjectivités se creusent et s'élargissent. La sensibilité immigre vers les flamboyances intérieures.

Foi et raison n'arrivent plus à s'étreindre en plénitude. Entre elles le clivage s'élargit. Deux ordres tendent à se constituer, de plus en plus hétéronomes, de plus en plus incommensurables. La raison se perçoit elle-même dans l'autonomie et la souveraineté de sa laïcité. En même temps, désormais désacralisée, elle perd de sa puissance constituante pour se retrouver plus simplement constituée. C'est-à-dire en situation. Compromise avec le multiple et le divers. Compromise avec le discours dominant mondain. Affectée de subjectivité anthropocentrique.

Peut-être, en son treizième siècle finissant, est-il déjà prémonitoire ce regard de Thomas d'Aquin, trois mois avant sa mort: omnia quae scripsi palea. De la paille, tout ce que j'ai écrit! Une somme d'ordre, de lumière et de raison traversée par cette reddition suprême. Parce que l'essentiel est encore plus loin. Plus haut. Plus profond...

Toute cette béance de l'autre au sein du même trouve alors dans la vallée du Rhin le terroir de sa fécondité spirituelle. Et que de riches défis à relever là où s'affrontent tant de différences ! Comment garder ses enracinements dans les tourbillons de l'histoire ? Comment sauvegarder l'essentiel dans la surabondance du relatif ? Comment rester soi dans la rencontre incessante avec l'autre ?

Ainsi l'âme rhénane se forge ses résistances, construit sa citadelle intérieure et affermit ses capacités de protestation.

Expérience

Il n'y a que ceux qui l'ont expérimenté qui le sachent, c'est quelque chose d'inconnu à tous les maîtres à grande science et aux sages... Les grands docteurs de Paris lisent les gros livres, en tournent et retournent les pages. C'est très bien. Mais les hommes de vie intérieure lisent le livre vivant où tout se trouve de manière vivante. (Sermon II pour la fête de la Dédicace).

Descendre. Laisse seulement Dieu tomber en toi. Et laisse-toi tomber en Dieu. C’est ainsi que peut se formuler, abrupte, l’urgence spirituelle de Johannes Tauler.

Une telle voie mystique veut être voie simple, rapide et directe vers l'essentiel. Elle ne s’encombre ni de prouesses techniques, ni d’initiations ésotériques, ni de subtilités intellectuelles. Elle risque cependant d'être raccourci néfaste pour qui voudrait l'emprunter au mépris de son environnement total. Et cet ‘écosystème’, ici, c'est l'ensemble de l'existence chrétienne et ecclésiale dans toutes ses dimensions théologiques, éthiques, liturgiques et pratiques...

Hors de l’Eglise cette mystique est absolument ‘inutilisable’. Elle n'a de sens que dans la profonde célébration du mystère chrétien, joyeux, douloureux et glorieux. Elle part de l'Ecriture reçue en Eglise, lue et relue en Eglise, telle que célébrée quotidiennement dans sa prédication et sa liturgie. Elle ramène à l'Ecriture dont elle dévoile la signification verticale et la radicalité existentielle.


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