Abandon



Prière d’une ‘chananéenne’. "O Seigneur, puisque personne ne me vient en aide, considère, Dieu tout aimable, que je suis ta pauvre créature et que tu es mon Dieu. Juge-moi d'après ta très chère volonté. Si donc tu veux me tenir éternellement en cette insondable souffrance d'enfer, je m'abandonne complètement en cela, mon cher Seigneur, à ton entière volonté." Alors elle se livra bien à fond pour l'éternité. A peine s'était-elle livrée que déjà elle se voyait emportée bien loin au-dessus de tout intermédiaire et attirée complètement dans l'abîme divin. (9)


Comment l'homme doit-il revenir à son origine, par quel chemin et de quelle façon ? Voici ce chemin. Se renoncer vraiment soi-même. Aimer et n'avoir en vue que Dieu seul, en toute pureté et bien à fond. Ne vouloir en aucune chose son intérêt propre mais désirer et rechercher seulement l'honneur et la gloire de Dieu. Attendre tout immédiatement de Dieu et, sans aucun détour ni intermédiaire, lui rapporter toute chose, d'où qu'elle vienne, afin qu'entre Dieu et nous il y ait un flux et un reflux tout à fait immédiats. Voilà le vrai, le droit chemin. (10)


C'est ici que se séparent les vrais et les faux amis de Dieu. Les faux rapportent tout à eux-mêmes. (10)


On reconnaît aussi la présence de la vraie lumière
au temps des grandes et lourdes épreuves. Les vrais amis de Dieu se réfugient alors en Dieu. (10)


Ses faux amis, au contraire, avec leur pharisaïsme, ne savent plus où donner de la tête quand l'épreuve s'abat sur eux.
Ils battent la campagne, cherchent secours, conseil et consolation. Mais ce n'est pas là qu'on trouve Dieu. (10)


Les faux amis sont extérieurement très difficiles à distinguer des vrais amis de Dieu parce que souvent ils s'appliquent, plus que les vrais, aux pratiques extérieures telles que prières, jeûnes, vie austère. Il n'est donc pas facile de les reconnaître du dehors.
Seul celui qui possède l'esprit de Dieu peut faire cette distinction. (10)


Il y a cependant une différence extérieure entre eux et les vrais amis de Dieu. C'est qu'ils sont remplis de jugements sur les autres et sur les amis de Dieu en particulier. Mais ils ne se jugent pas eux-mêmes tandis que
les vrais amis de Dieu ne jugent personne qu'eux-mêmes. (10)


Un autre
hiver, c'est celui où un homme bon et pieux, qui aime Dieu et le cherche, qui se garde avec soin du péché, se voit pourtant abandonné de Dieu qu'il ne sent plus et n'éprouve que sécheresse, obscurité et froideur, sans aucune divine consolation, sans aucune divine douceur. (13)


Aucune raison ne peut concevoir ce qu'il y a de caché dans cet absolu et véritable
délaissement. (13)


L'homme doit donc se laisser prendre, vider et préparer.
Il doit tout abandonner. Et même abandonner cet abandon, le tenir pour rien et se précipiter en son pur néant. Sinon, sûrement, il épouvante et chasse le saint Esprit. (25)


L'homme est alors
dépouillé de lui-même, dans un absolu et véritable abandon. Il plonge dans le fond de la volonté divine pour rester dans cette pauvreté et ce dénuement non seulement pendant une semaine ou un mois, mais, si Dieu le veut, mille ans, voire toute une éternité. (26)


S'abandonner à fond, s'abandonner même à l'idée de n'être qu'un brandon d'enfer dans des peines éternelles, si tel devait être la volonté de Dieu, voilà, mes enfants, le
véritable abandon. (26)


Il prend alors la brebis, la tout aimable brebis, et il la met sur ses épaules, et il l'emporte avec lui.
A présent c'est Dieu qui les porte. Il fait lui-même toutes leurs œuvres, en elles et par elles. Elles vivent et se tiennent en suspension en Dieu. Elles vont de l'humanité à la divinité et réciproquement. Elles entrent et sortent et trouvent d'abondants pâturages. (36)


Sachez-le donc,
ce n'est pas si terrible que vous pensez d'entrer en relation avec Dieu. (38)


Ces hommes se tiennent dans la plus authentique et la plus absolue pauvreté, dans le plus authentique et le plus absolu dénuement d'eux-mêmes. Ils ne veulent rien, ils n'ont rien, ils ne désirent rien, ils
ne recherchent rien que Dieu seul. (42)


Si Dieu demandait à quelqu’un
d'abandonner une activité si noble et si élevée pour s'en aller servir un malade, lui préparer une tisane, l'homme devrait le faire en grande paix. (70)


Et si j'étais un tel homme et que je dusse laisser cet exercice pour m'en aller prêcher ou remplir quelque ministère semblable,
il se pourrait bien que Dieu me fût plus présent et fît plus de bien en cette œuvre extérieure, que peut-être dans une profonde contemplation. (70)


Voilà
les pauvres en esprit qui se sont reniés eux-mêmes et ont renié leur intérêt propre, qui suivent Dieu partout où il les veut, soit au repos, soit à l'action. (70)


Ces hommes ne savent pas eux-mêmes en quel excellent état se trouve leur âme. Ils vont de l'avant tout simplement et tout uniment.
Dieu la leur cache, car la nature s'exalte trop facilement. (70)


Sache ceci en vérité: tant que tu auras une goutte de sang dans ta chair et une parcelle de moelle dans tes os qui n'aient pas été
livrées à l'abandon véritable, ne t'imagine pas que tu es un homme abandonné. (83)


Tant que la dernière parcelle de véritable abandon te fait défaut, que tu ne l'as pas conquise véritablement, Dieu doit te rester étranger à jamais; tu ne ressentiras point la béatitude la plus haute et la plus profonde en ce temps et dans l'éternité. (83)