Un monde sauvage



Si ces personnes arrivent à bon port, leur état devient délicieux, au-delà de toute mesure. Mais c'est une vie dangereuse, aussi dangereuse que celle de l'homme le plus sauvage qui vit dans un monde sauvage. Car ce chemin est un chemin ténébreux, inconnu. (64)


On l'appelle aussi
indicible désert sauvage où personne ne trouve ni chemin ni rien de déterminé car c'est au-dessus de tout mode. (11)


Dans ce désert il y a
une telle sauvagerie qu'aucune pensée ne peut jamais y entrer. Non, non, de toutes les spéculations rationnelles jamais surgies du cerveau humain au sujet de la sainte Trinité – et combien certains en sont préoccupés! – aucune ne peut entrer ici, non, aucune. (44)


Enfants, avant que cela n'arrive, la nature doit mourir de maintes morts. On n'en vient là que par différents
chemins sauvages, déserts et inconnus, sur lesquels Dieu conduit l'homme, l'attire à lui et lui apprend à mourir. Oh! mes enfants, quelle est noble, féconde, merveilleuse, délectable, la vie qui naît de cette mort! (32)


Quand Dieu a entraîné l'homme bien loin de toutes choses créées et qu'il n'est plus un enfant, quand il l'a fortifié en le désaltérant de sa douceur, alors, en vérité, il donne du pain de seigle bien dur à celui qui est maintenant devenu homme et parvenu à l'âge de la maturité. A un homme de cet âge, une nourriture solide et forte est bonne et utile.
Il n'a plus besoin de lait et de pain blanc. Alors se présente à lui un chemin bien sauvage, tout à fait sombre et désert. C'est là qu'il est conduit. (40)


Mes enfants, ces personnes sont parfois mises sur
un chemin vraiment sauvage et pénible sur lequel elles doivent s'aventurer. Si elles osaient s'y engager hardiment, dans l'esprit, avec foi et confiance, quelle chose précieuse sortirait de là! (45)


Sur ce chemin Dieu lui reprend tout ce qu'il lui avait jamais donné. L'homme est alors si complètement abandonné à lui-même qu'il ne sait plus rien, absolument plus rien de Dieu. Il en arrive à une telle angoisse qu'il ne sait plus s'il a jamais été dans le droit chemin, s'il y a un Dieu pour lui ou s'il n'y en a pas, s'il existe ou non. (40)


Il se sent étrangement mal, si mal que ce vaste monde lui paraît trop étroit. Il n'a plus aucun sentiment de son Dieu. Il ne sait plus rien de lui, et tout le reste le dégoûte. C'est comme s'il se trouvait coincé entre deux murs et qu'il y eût une épée derrière lui et une lance acérée devant lui. Que lui reste-t-il à faire? Il ne peut ni reculer ni avancer. Qu'il s'asseye donc et qu'il dise: "Que Dieu te bénisse, amère amertume, pleine de toutes grâces." (40)


Tout ce qu'on peut dire alors à cet homme le console autant qu'une pierre. Moins que tout autre chose, il ne veut entendre parler des créatures. Plus sa conscience et son sentiment de Dieu avaient été profonds, plus grandes et plus insupportables sont
l'amertume et la désolation de ce dépouillement. (40)