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Europe, Occident, Modernité



Il suffit de regarder une carte géographique. L’Europe est bien là, bien visible et sans possible confusion avec le reste du monde. Derrière cette Europe ‘évidente’, cependant, que de débats, spécialement aujourd’hui où il s’agit de préciser son extension, ses frontières, sa culture, son projet.

Certes, l’Europe ‘est’. En même temps elle ‘n’est pas’ (encore). Elle ‘devient’. L’Europe se construit. Se construit-elle sans nous ?

Cette construction risque de rester
unidimensionnelle et de ne se faire, essentiellement, que selon des impératifs matériels (techniques, économiques, mercantiles, financiers, etc.) Un corps sans ‘âme’... Un chrétien peut-il simplement ‘laisser faire’ ?

Toute la suite de notre propos se veut être en même temps un plaidoyer pour une dimension
spirituelle de l’Europe.


Europe, qui es-tu ? D’où viens-tu ? Où vas-tu ?

Ces questions se tiennent et jouent en interaction. L’une éclaire l’autre et ensemble elles se répondent.

Lorque nous parlons de dimension ‘spirituelle’ de l’Europe, à quoi tient ce ‘spirituel’ ? Il tient incontestablement à la
culture ‘occidentale’ dans la forme qu’elle prend aujourd’hui et qu’un peut appeler ‘modernité’.

Il y a en effet quelque chose comme un lien logique entre l’Europe, l’Occident et la Modernité. L’Europe comme espace géo-historique devenu terre natale et foyer de la culture occidentale. L’Occident en tant que projet de civilisation et de culture qui, historiquement, déborde l’Europe. La Modernité qui traduit la pertinence ‘occidentale’ dans l’actualité d’aujourd’hui.


Singulière aventure que celle de l’Occident !

Le reste du monde, de gré ou de force, pour son bonheur ou pour son malheur, n’est resté et n’a pu rester étranger à cette aventure. Qu’on le regrette ou qu’on s’en réjouisse, c’est un fait historique.

Pourquoi l’Occident ? Pourquoi l’extraordinaire dynamique de cette aventure ? Il ne semble y avoir qu’une seule réponse. C’est la dynamique
dialectique du défi réciproque, de l’affrontement et de l’interfécondation d’une gigantesque rencontre de différence.

Extraordinaire aventure que celle de
l’homme occidental. L’aventure de la modernité conquérante. Une aventure qui est en même temps paradigmatique de l’humain plus universel.

C’est par la ‘force’ des choses que l'Occident s’est imposé ‘universel’ en conquérant le monde. Par les armes. Par les techniques. Par les séductions. Par les modèles. Pourquoi l’Occident? Pourquoi les Chinois, inventeurs de la boussole, ne l’ont-ils pas utilisée pour la découverte du monde? Et pourquoi, ayant inventé la poudre à canon, ne s’en sont-ils pas servis pour dominer par la force?

La modernité, sans doute, ne signifie rien de plus essentiel que la
montée d’une gigantesque euphorie. Fondée sur l’homme. Fondée sur le possible de l’homme. Fondée sur la puissance et la gloire de l’homme. Rien ne semble impossible et immenses semblent les raisons d’espérer...

Le moteur de cette étreinte d’extrême différence est dialectique. Le génie païen avait bouclé en harmonie la plénitude immanente de l'humain. C'est cette positivité de la perfection 'thétique' qu'affronte la négativité 'anti-thétique' des significations judéo-chrétiennes.

A partir de cette interfécondation des acquis ‘thétiques’ de la révolution néolithique et des exposantes ‘antithétiques’ de la révolution judéo-chrétienne naîtra, après une très longue gestation, un extraordinaire déploiement de croissance et d'accélération. Tout se passe comme si les 'mécanismes' néolithiques se mettaient à fonctionner de façon exponentielle. L'outil produisant l'outil qui le dépasse, une masse d'outilité gonfle et déborde. L'invention provoque l'invention de plus en plus hardie. De plus en plus énormes se suivent les vagues technologiques.

Substituts, désormais, de la Foi, de l'Espérance et de la Charité: la 'Science', le 'Progrès' et le 'Bien-être'.


Modernité

Non pas un destin mais une aventure. Car rien n’était écrit d’avance et rien ne ‘devait’ arriver de la façon dont ‘c’est arrivé’. Et pourtant à partir d’un certain point d’arrivée une intelligibilité se profile. Une convergence apparaît. La multitude des décisions historiques concourent en une grande décision. Une aventure extraordinaire.

‘Extraordinaire’, ici, ne doit pas commencer par prendre une charge valorisante. Simplement ce qui sort de l’ordinaire et, partant, étonne. Pourtant le concept de ‘modernité’, depuis ses origines, ne se trouve-t-il pas survalorisé et surdéterminé ? Dès le sixième siècle cela se dit en bas latin ‘modernus’. Ce qui est conforme à la mode, au ‘modus’, c’est-à-dire à la manière d’être, de penser et de sentir. Conforme finalement au goût du moment. Modus qui tend à s’ériger en ‘modèle’, donc aussi en contrainte.

Il y eut glissement. Ce ‘modus’, chez les anciens, renvoyait en quelque sorte vers l’éternel intemporel. Dans l’espace de l’occidentalité il a de plus en plus visé un présent. Un présent décisif, c’est-à-dire qui décide du passé et du futur. Et ce glissement exacerbe la latence conflictuelle du concept de ‘modernité’. Tour à tour laudatif et péjoratif: ouverture et liberté de l’esprit mais aussi amour du changement pour le changement; audacieuse absence de routine mais aussi légèreté du souci de la mode; connaissance des faits et des idées récentes mais aussi méconnaissance de l’histoire... Implication contradictoire de quelque chose comme un ‘progrès’ (déjà !) et de ‘valeur éprouvée’ défiant les modes changeantes.

Opposition, au Moyen Age, de la ‘via moderna’ à la ‘via antiqua’. La ‘querelle des anciens et des modernes’, ensuite, fera s’affronter tenants de la tradition et tenants du progrès dans les lettres et les arts. Jusqu’à nos actuelles distinctions, dans l’enseignement, des ‘Lettres classiques’ et des ‘Lettres modernes’. Le risque est grand d’oublier que ‘moderne’ est par essence fluctuant. Le ‘démodé’ n’est jamais très loin. On reste toujours stupéfait devant l’interminable liste de toutes les choses qui, un jour, furent ‘modernes’.

Mais une charge polémique beaucoup plus puissante sous-tend le débat. Celle-là qui s’investit dans l’idée de ‘progrès’. La ‘modernité’ s’identifiant avec
le progrès. Non plus seulement l’actualité, mais l’actualité grosse de possibilités d’avenir. Une actualité décisive d’une marche en avant vers un ‘plus’ et un ‘mieux’. Et devant cet avenir, cet ad-venir de montante voire d’exponentielle valorisation, le ‘passé’ ne peut chaque fois que blêmir, le ‘présent’ ne peut chaque fois que se dépasser. Se saisissant elle-même comme un ‘plus-que-présent’, la modernité non seulement s’auto-valorise mais cette auto-valorisation ne peut pas ne pas faire partie intégrante et constituante de la modernité.

La querelle des anciens et des modernes est donc toujours plus que la ‘querelle des anciens et des modernes’ ! Elle met en jeu les décisions originaires des deux révolutions archéologiques. Car très fondamentalement ce qui est en jeu, c’est le dernier terme de la possibilité dialectique. Est-il le troisième ou le quatrième ? La perfection sphérique du CUM ou l’aventure dans l’ouvert du TRANS ? Radicalement: la belle harmonie païenne ou l’incessant exode judéo-chrétien ?

La modernité a vu s’engendrer un maximum de multiplicité et de différence, donc aussi de contradiction. Comment, dès lors, parler de ‘la’ modernité au singulier ? Ne se retrouverait-elle pas beaucoup mieux au pluriel ? Qu’y a-t-il de commun entre Abélard et saint Bernard ? Entre les libertins et les jansénistes ? Entre Voltaire et Rousseau ? Entre Hegel et Kierkegaard ? Entre Lénine et Freud ? Encore ne s’agit-il là que de différences synchroniques. Si nous quittons le même moment historique, que dire des plus énormes différences diachroniques qui apparaissent à travers la ‘longueur’ du cours de l’ensemble de ce qui peut s’appeler ‘modernité’ ?

Et pourtant le singulier de ‘la’ modernité marque une énorme pertinence. A condition de ne pas prendre ce singulier comme un commode fourre-tout où loger la diversité des contenus dits modernes. Au niveau des ‘contenus’ règne la multiplicité différentielle irréductible et irréductiblement contradictoire. Le singulier ne peut renvoyer qu’à la singularité de quelque chose comme un ‘contenant’, à condition de purifier ce terme de toute connotation chosiste. Disons plutôt quelque chose comme un ‘englobant’ ou une ‘forme’ ou un ‘espace’ d’intelligibilité. L’espace du possible et de l’impossible épistémologique et pragmatique. Un espace d’intelligibilité dialectique.

En tant que dialectique cet ‘espace’ peut se mesurer au référentiel de la possibilité dialectique elle-même. Référentiel: c’est par rapport à lui, tout abstrait qu’il soit, que peut s’analyser la structure concrète de l’espace de la modernité.

Il s’agit donc de quelque chose de plus que la simple recherche d’un ‘dénominateur commun’. Il s’agit de rendre compte de ce dénominateur commun lui-même.

Et le plus grave des problèmes. Est-il possible de mesurer un espace à l’intérieur de cet espace lui-même ? Donc nécessairement avec les instruments (d’analyse, de mesure...) de cet espace ? Une comparaison s’impose; elle vient de la théorie de la relativité einsteinienne. La longueur de nos mètres et la durée de nos horloges terrestres sont nécessairement déformées de par leur localisation spatio-temporelle. Nous ne mesurons jamais qu’à la mesure de nos déformations. Cependant la théorie de la relativité est possible. Mais elle n’est elle-même possible qu’à travers une ‘sortie’ – intellectuelle sans doute – de notre espace ‘naturel’ du pensable et du possible.

Il faut donc sortir. L’intérieur ne devient intelligible pleinement qu’à partir de l’extérieur. C’est du ‘dehors’ et du dehors seulement que le ‘tout’ s’éclaire en vérité. Mais peut-on sortir jusqu’à l’infini ? Sans doute est-ce là ‘hybris’ à jamais condamnée et qui pourtant ne doit pas condamner l’effort à la limite. Un tel effort par rapport à la modernité semble jouer dans le vide. La modernité, en effet, secrète elle-même la croyance implicite qu’elle se reprend continuellement elle-même en même temps à partir de son ‘dehors’ et de son ‘dedans’. En son ‘dedans’ ! La fameuse ‘lucidité’ moderne !

Et pourtant... Essayer d’approcher la modernité de façon ‘naïve’, en essayant de mettre entre parenthèses les données immédiates elles-mêmes de cette même modernité doit quand même être possible. Ne serait-ce qu’à la limite. C’est peut-être la condition première de la critique. A un tel regard ‘naïf’ la modernité – l’essence de la modernité – apparaît comme un champ de gravitation.

Un champ de gravitation: ce qui fait que les choses ont tendance à tomber toujours dans la même direction, que les filets d’eau épars se retrouvent finalement dans le large lit d’un fleuve, que le flux et le reflux se rythment de telle manière... Un champ de gravitation. Donc une certaine courbure de l’espace.


Vers la post-modernité ?

En cette fracture des temps que nous vivons aujourd’hui, ce sous-titre marque la chance des ruptures. Nos impasses ne sont pas fatales. Les échecs nous provoquent vers un ailleurs. Un espace nouveau s’ouvre à l’espérance.

Si séduisante soit-elle, notre ‘modernité’, si merveilleuse sa créativité et si étonnantes ses prouesses, il n’est plus sûr qu’elle puisse tenir face aux urgences et aux défis d’un monde nouveau.

La plus grande valeur de la modernité est sans doute dans le dépassement d’elle-même. ‘Post-modernité’ veut avant tout signifier cette traversée. Non pas une suite simplement temporelle de ce qui viendrait ‘après’. Mais un authentique dépassement
dialectique où les négativités elles-mêmes trouvent la chance de se retourner en leur contraire.

Ce que sera cette post-modernité avec son éventuel descriptif et ses hypothétiques contenus, qui pourrait le dire aujourd’hui ? Les inventaires n’appartiennent qu’au futur. Ce qui importe maintenant n’est pas de l’ordre du ‘ce que’ mais du ‘que’. La certitude que, à travers la crise, du nouveau est en gestation. La nécessité que surgisse radicalement l’autre.

En d’autres mots : l’urgence d’ouvrir un
espace nouveau à l’espérance.