3
D’où lui vient cette dynamique ?



Aucune culture humaine n’a jamais connu quelque chose approchant une telle exaltation explosive de la liberté humaine. Partout ailleurs, même chez les Grecs, reste trop absolu le fatum divin ou cosmique. Ici, par contre, la liberté humaine est ouverte infiniment, à l’image et à la ressemblance de la liberté de Dieu lui-même.


Le coup de pied de l’âne

On se débarrasse des questions gênantes pour s’installer dans les évidences paresseuses en piétinant les réelles
conditions de possibilité de nos ‘valeurs’.

D’où, en effet, peut nous venir l’urgence des ‘droits de l’homme’ sinon de là où règne l’absolue certitude que tout être humain, quelle que soit sa race, sa culture ou sa condition, est créé à l’image et à la ressemblance de Dieu et né fils ou fille d’un même Père ?

La ‘liberté de conscience’ ? D’où l’homme sait-il que la voix de sa propre conscience droite doit toujours couvrir celle de toute autre autorité, fut-elle du Parti, de l’opinion publique, de l’Etat ou du Pape ?

Où chercher les sources de la ‘démocratie’ ? Chez les Grecs ? Mais qu’est cette ‘démocratie’ auto-proclamée qui ne fonctionne que par l’esclavage de la très grande majorité de la population ?

D’où nous vient la ‘laïcité’ elle-même sinon de cet impératif: ‘Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu’ ?

Faites le tour de toutes nos valeurs fondamentales. D’où peut bien venir la graine qui les porte en germe ? D’où peut bien venir le terreau de leur croissance et de leur développement ?

Où ailleurs sont-elles pensables, ces valeurs ? En Inde ? En Chine ? En Egypte ? Dans la Grèce Antique ? L’homme glorifié en ces temps nouveaux, qui est-il ? Est-ce l’homme païen piégé par le cosmos, le fatum, la cité, les dieux, l’éternel retour... ? N’est-ce pas plutôt l’homme tel qu’en lui-même révélé sur-humain par grâce ? L’homme divin. Fils de Dieu. Tellement fils qu’il peut prendre la liberté, justement, en son âge ‘adolescent’, de s’opposer au Père. Libre de courir son aventure. Dans un espace-temps qui rompt les cercles et se libère des idoles, livré au possible à l’infini de la libre entreprise humaine.

Modernité... Ces valeurs qu’on croit sorties des cuisses de jupiter ne sont autres que les fondamentales valeurs judéo-chrétiennes
redécouvertes dans leur éternelle nouveauté. Ce qui est réellement nouveau, par contre, c’est que ces valeurs se reprennent en courbure païenne.


Le lapin est déjà dans le chapeau !

A travers le discours qu’elle ne cesse de se tenir à elle-même, à travers l’auto-compréhension qu’elle élabore continuellement d’elle-même, notre modernité joue à cache-cache avec l’énigme de sa propre possibilité.

Parthénogenèse ? Ici intervient quelque chose comme un mécanisme de défense contre le père. Avec une profonde nostalgie de parthénogenèse. L’Occident refuse le Père. Il ne veut reconnaître que la mère. Il n’a de tendresse que pour sa mère grecque. Il expulse son père judéo-chrétien.

Ce qui domine en général dans l’intelligibilité de notre généalogie culturelle et partant des possibilités de notre modernité, ce sont des grilles de lecture et des schémas qui valorisent nos racines païennes. Comme si notre héritage ne pouvait être que gréco-romain. Au commencement est donc l’Antiquité gréco-romaine. Elle est nécessairement ’miraculeuse’ ! Elle se répète et revit en ce qui dès lors ne peut que s’appeler ’Renaissance’, nouveau ’miracle’ précurseur de nos prouesses modernes.

Dans une si limpide hérédité le judéo-christianisme est nécessairement corps étranger et moment perturbateur. Le ’Moyen-Age’ ne peut être qu’obscurité transitoire. Au mieux le judéo-christianisme est mis entre parenthèses pour n’avoir rien à dire ni rien à voir avec l’aventure qui va de l’Antiquité gréco-romaine à la Modernité. Au pire, il est condamné à endosser la responsabilité de tous les retards et de tous les échecs.

Miracle ? La modernité se veut de naissance virginale. Bien plus, cette naissance doit être miraculeuse. Il en résulte un double réflexe: celui de ne pas situer cette naissance trop loin dans le passé – 1453 ? Un peu plus tôt ? Un peu plus tard ? – et celui de noircir la toile de fond de son berceau, le ‘ténébreux’ Moyen Age ! N’est-il pas symptomatique qu’il faille attendre la crise pour qu’aujourd’hui le Moyen Age se trouve revalorisé et que soient mieux perçue également l’importance des lentes fécondités ?

Nous pensons que si ‘miracle’ il y a, il n’est pas à l’adolescence mais à la conception. Ce qui oblige à remonter plus haut dans les généalogies. Donc à étendre le concept de ‘modernité’ en-deçà des limites qu’une certaine modernité s’assigne à elle-même.

Renaissance ? Le ‘re’ est sans doute de trop. Cet âge, en effet, regarde plus en avant qu’en arrière. Le singulier, ensuite, est trompeur puisque depuis 1100 les explosions sont multiples. Mais, déjà, le terme tout entier ne se veut-il pas polémique ? N’a-t-il pas été fabriqué après coup pour marquer une rupture avec les âges plus chrétiens ? Comme s’il fallait les mettre entre parenthèses pour retrouver de plus authentiques valeurs fondatrices.

Une approche naïve croit que les valeurs de la ‘Renaissance’ sont les valeurs ‘païennes’ des Anciens qui ‘renaissent’ pour se substituer aux valeurs ‘chrétiennes’ du Moyen Age. Une intelligibilité plus profonde dévoile au contraire que ces valeurs ‘nouvelles’ ne sont autres que des valeurs judéo-chrétiennes redécouvertes avec une grande radicalité et que les temps nouveaux déploient dans leur explosivité.


Pour une lecture historique dialectique

Elles sont nombreuses les lectures historiques qui pèchent contre la dialectique. On reste insensible aux différences qualitatives énormes entre les valeurs et les enjeux de l’Antiquité et ceux de la modernité. On refuse de mesurer concrètement le poids des obstacles épistémologiques et pragmatiques. On reste aveugle aux dynamismes
pro-vocateurs. On privilégie de façon perspectiviste un faisceau de vecteurs historiques en faisant l’économie de leurs antithétiques conditions de possibilités. On perçoit fallacieusement en continuité ce qui n’est intelligible qu’en rupture à travers un affrontement.

L’homme occidental n’est pas né par parthénogenèse ! La
dynamique interne de notre modernité reste inintelligible sans l’affrontement et l’interfécondation dialectiques de gigantesques différences.

La rencontre de différence est féconde. La rencontre d’extrême différence est infiniment féconde. C’est ainsi que se rencontrent
Athènes et Jérusalem.


Transmutation de toutes les valeurs antiques

Faut-il être anti-chrétien à l’extrême pour le comprendre réellement ? Ainsi Nietzsche, dans ’Jenseits von Gut und Böse’ (3,46): Les hommes des temps modernes dont l’intelligence est si émoussée qu’elle ne comprend plus le sens du langage chrétien ne sentent même plus ce qu’il y avait d’épouvantable pour un esprit antique dans la formule paradoxale: ‘Dieu crucifié’. Jamais dans une conversion il n’y eut rien d’aussi hardi, rien d’aussi terrible, rien qui mît tout en question et posât tant de questions. Cette formule annonçait une transmutation de toutes les valeurs antiques.

Le génie grec avait réussi à boucler en harmonie la boucle des naturelles valeurs et significations ’païennes’. Thèse parfaite de la plénitude immanente de l’humain. Or c’est cette positivité de la perfection ’thétique’ qu’affronte la négativité ’anti-thétique’ des significations judéo-chrétiennes.


De mère païenne ET de père judéo-chrétien

Si le même reste clos sur lui-même, jamais rien d’autre ne sera. La nouveauté est enfant de la différence qui s’affronte dialectiquement. Nulle part ailleurs autant de différence ne s’est étreinte qu’en notre Occident. Nulle part ailleurs ne fut libéré une plus grande dynamique.

L’homme occidental ne se comprend pas lui-même s’il méconnaît les gigantesques différences qui se sont affrontées et interfécondées pour lui donner naissance. Il n’est pas né par parthénogenèse ! Il est né de père et de mère. Sa mère est païenne. Son père est judéo-chrétien. Tous les meurtres du père, périodiquement et rituellement perpétrés, ne pourront rien contre cette évidence première.

Nous sommes culturellement, donc en ce qui spécifie notre humanité, filles et fils d’une mère et d’un père. De père et de mère
différents ! Notre mère est païenne. Notre père est judéo-chrétien.


L’étreinte d’extrême différence

La rencontre de la mère païenne et du père judéo-chrétien représente la plus gigantesque rencontre de différence imaginable ! Un défi réciproque et un affrontement. Et de cette étreinte naît l’Occident. Sous le signe d’éros et de thanatos...

L’extrême simplicité d’une telle assertion risque de cacher l’extraordinaire complexité sous-jacente, le dense réseau, et leur enchevêtrement, de lignes d’ascendance, de descendance et de collatéralité.

Du côté maternel, Indo-européens, Celtes, Germains, Slaves, Barbares... Du côté paternel, Sémites, Arabes...

Dans l’improbable rencontre entre une telle mère et un tel père deux mondes différents allaient s’affronter. Deux mondes humains ayant chacun sa langue, son histoire, ses valeurs, ses principes, ses articulations logiques, ses systèmes de représentation, ses formes de perception, ses codes régulateurs, ses types d’organisation, ses options fondamentales, ses prégnances, ses finalités. Deux cultures, donc deux ’matrices d’humanité’ étrangement hétérogènes ! Deux espaces culturels différents jusqu’à la contradiction.


Archétypes

Mère... Père... A la suite de Jung, il faut ici approcher ces concepts dans toute leur densité symbolique. Il faut également les comprendre sur fond de la différence de notre modernité où la prégnance des archétypes maternels risque de fausser la perspective, voire de rendre incompréhensible notre propos.

Aujourd’hui nous nous crispons dans la défensive face au Père. Nos topiques sont coquilles plus que vastes espaces hostiles à traverser. La transhumance nous effraie. Nos nostalgies sont sédentaires, nos sécurités citadines et nos certitudes fortifiées.

Nous nous sentons d’abord ‘fils de la même mère’ et très peu ‘frères conjurés’.

L’harmonie nous rassemble, l’aventure nous divise. Nous n’avons aucun goût pour célébrer la geste du Père. Au contraire, notre désir rêve d’éternel retour dans le sein maternel. Terriens habités par la phobie des nomades, nous passons notre temps à construire des enceintes protectrices et à consolider nos défenses.

Nos tropismes tirent vers le milieu plus que vers les extrêmes, vers la mesure plus que vers la démesure. Que
l’homme passe l’homme infiniment est incompréhensible à la multitude. A la folle aventure de l’esprit et du cœur nous préférons les positives évidences naturelles. Nos raisons de vivre et d’espérer se cherchent du côté des savants, des administrateurs ou des idéologues. Non pas chez les prophètes.

La règle nous sécurise. L’exception nous terrorise. Face à Abraham prêt à sacrifier son fils Isaac, Œdipe est tellement moins inquiétant ! Et tellement plus rassurant le Dieu-Nature, le Dieu-Nécessité, avec ses lois et sa logique, et même le Dieu-Hasard, que Yahvé de la Bible, Personne face à des personnes, Liberté face à des libertés, Unique face à des uniques.

Pour notre euphorie, notre puissance et notre gloire, il nous fallait gérer la judéo-chrétienne ouverture de l’histoire. Nous avons donc planifié le temps. Nous avons structuré ses diachronies. Nous avons apprivoisé l’événement. Nous avons désamorcé ses provocations. Nous avons logé dans la continuité l’urgence des ruptures et relégué dans l’insignifiance les traversées pascales.

Dans le règne des symétries, il ne reste que peu de place aux aventuriers de l’espérance. Les réflexes sont aux replis. L’épopée millénariste de la marche vers la Terre Promise investit à trop long terme et à trop lointaine échéance pour tenter les disponibilités bourgeoises. Le Royaume à venir ne fait plus le poids dans la balance des valeurs immanentes. La Parousie se troque sans cesse contre des arrivées de rentabilité plus immédiate. L’Eschatologie ouvre trop radicalement un futur trop radical pour ne pas traumatiser les enfants maternés.

En ce continent d’Utopie, les appels d’offre vont aux constructeurs du meilleur des mondes et aux assureurs contre tous les risques. Les chantiers de la Cité Idéale se couvrent de slogans démagogues qui conjuguent au présent et au futur le droit à l’irresponsabilité. ‘On s’occupe de toi’ s’étale partout en grandes majuscules. Seuls quelques graffitis furtifs disent encore: ‘Tu décides de ta liberté’.

Ce monde se trouve les raisons qui doivent suffire à ses évidences, étayer ses cohérences et garantir ses lucidités, mais auxquelles il est interdit de douter d’elles-mêmes ou de s’aventurer ailleurs.

L’idéal se veut bulle aseptisée où règne le vide métaphysique et d’où sont chassées l’inquiétude religieuse et la soif des significations extrêmes. Une bulle où ne s’entendent que feutrés les cris de la souffrance et où la mort est escamotée. Une bulle où la chasteté le cède à l’hygiène et la fécondité à l’eugénisme. Une bulle qui refuse la grâce en même temps que la chance de l’imprévu. Une bulle où initiés et éclairés éclipsent prophètes et saints. Une bulle où les gnoses tiennent lieu de foi, les progrès d’espérance et les humanitarismes de charité...


Païen et judéo-chrétien

Sans doute faut-il préciser ici ce que nous entendons par ‘Païen’ et par ‘judéo-chrétien’.

Nous parlons d’antithèse judéo-chrétienne... mais sans oublier que le trait d’union est lui-même lourd de tension dialectique. Le christianisme est inséparable du judaïsme comme la couronne de l’arbre de ses racines. Le chrétien, ‘spirituellement un sémite’, selon la forte expression de Pie XI. En continuité avec le judaïsme. Mais en rupture aussi. En continuité ET en rupture. Dialectiquement. En assomption et dépassement.

En continuité et en rupture aussi avec le paganisme ! Mais autrement. Antithétiquement. Car le chrétien est ‘naturellement’ un païen... Depuis sa naissance. Selon une ‘nature’ à affronter, à mettre en question, à convertir, à baptiser... Il est naturellement un païen. Chrétien, il ne peut que le devenir ensuite. Il le devient
contre le païen qu’il est au départ !

C’est donc contre les positions essentielles de la thesis païenne que nous allons ici poser les
ruptures décisives de l’anti-thesis judéo-chrétienne.

Le génie païen avait réussi à boucler en harmonie la boucle des naturelles valeurs et significations ’païennes’. Thèse parfaite de la plénitude immanente de l’humain. Or c’est cette positivité de la perfection ’thétique’ qu’affronte la négativité ’anti-thétique’ des significations judéo-chrétiennes.

La rencontre de la com-posante grecque et de l’ex-posante judéo-chrétienne provoque l’affrontement de ces antinomies radicales qui existent fondamentalement entre in et ex, entre cum et trans. L’Occident et, partant, la modernité restent inintelligibles sans l’étreinte dialectique de ces extrêmes différences.


Les protagonistes

Ce ne sont pas des Maîtres Penseurs ! Ces hommes des premières générations chrétiennes sont des lutteurs. Témoins du mystère indicible qui veut quand même se dire à travers le logos intellectuel. Parce que déjà il s’est dit dans sa manifestation comme Logos fait chair.

Ils affrontent la ‘thesis’ païenne en face. Certes, ils ne sont pas les premiers. Cet affrontement commence deux mille ans avant le christianisme déjà, avec Abraham et l’étrange tribu des croyants issue de lui. La paganisme inlassablement provoqué dans et autour du Peuple Elu. Provocation portée plus tard aux confins du monde païen à travers la Diaspora. Toute la Bible juive, tout l’Ancien Testament, est défense et illustration de la geste de l’Autre face aux païens.

Avec les premiers penseurs chrétiens l’affrontement se fera encore plus direct et le combat plus serré. Car l’Evangile doit se porter aux confins du monde. Et la ’folie’ de la croix est appelée à vaincre les sagesses professées dans la caverne.

L’Incarnation ne désespère d’aucune réalité humaine. Le logos, fut-il païen, n’est pas indigne de porter le mystère divin. Ces croyants font le pari de la possible étreinte de theos et de logos. Ils osent une théologie. Dans une extraordinaire effervescence intellectuelle et spirituelle où la foi veut rendre raison d’elle-même et de son objet.

Les Pères, en pensant le spécifique chrétien, ne peuvent pas ne pas le penser avec le ’logos’ constitué de leur culture d’origine. Tout un espace épistémique avec son outillage intellectuel, avec ses structures mentales, avec ses schèmes, ses catégories et ses valeurs. Un logos constitué nettement marqué et dominé par les lignes de force et l’englobant de la thesis païenne en général et du néoplatonisme en particulier.

Les compromissions ne manqueront pas. Ni les ambiguïtés. Ni les confusions. Ni les complications inutiles. Ni les problématiques bâtardes. Ni les polémiques stériles. Ni les impasses...

Le néoplatonisme semble d’emblée être la philosophie ’naturelle’ du mystère chrétien. Pour le traduire. Pour le trahir aussi.

Chez ces premiers penseurs chrétiens, il faut sans cesse distinguer entre l’argumentation philosophique qui s’articule dans un espace de type néoplatonicien et leur intention de signifier en rupture la radicale nouveauté chrétienne. La virginité philosophique que nous aimerions trouver chez eux n’est-elle pas elle-même le reflet d’une tentation dualiste ? L’exigence chrétienne d’incarnation signifie la rupture non pas dans la fuite mais dans la compromission. Là est le risque de l’incarnation !

Car finalement l’essentiel, loin d’être occulté, se manifeste. Derrière ce qui sera souvent faux problème, et à travers l’ambiguïté de la compromission, une pensée spécifiquement chrétienne surgit. L’essentiel du paradoxe chrétien se met en lumière.

De la multitude des premiers penseurs chrétiens et de leurs oeuvres, rappelons ici ceux et celles qui ont le plus explicitement affronté la thesis païenne:

PAUL de Tarse (5-67). Premier Apôtre des païens. Ses Epitres font partie intégrante du canon du Nouveau Testament. – CLEMENT de Rome (pape de 92 à 101). Epitre aux Corinthiens. Epitre de Barnabé. – HERMAS. Le Pasteur. – JUSTIN (+165). Dialogue avec Tryphon. Apologie. – Pseudo-JUSTIN. Traité de la Résurrection. – ARISTIDE d’Athènes (Deuxième siècle). Apologie du christianisme à l’Empereur Hadrien. – ATHENAGORE (Deuxième siècle). Supplique au sujet des chrétiens. De la résurrection des morts. – THEOPHILE d’Antioche (+186). A Autolycus. – TATIEN (120-190). Discours aux Grecs. Ecrit à Diognète. – IRENEE de Lyon (+202). Démonstration de la prédication apostolique. Contre les hérésies. – CLEMENT d’Alexandrie (140-216). Le Proptreptique. – TERTULLIEN (160-220). Contre Hermogène .Traité de la prescription. Contre Marcion. Apologétique. Traité de la résurrection des morts. – HIPPOLYTE de Rome (+235). Réfutation. Contre toutes les hérésies. – Pseudo-HIPPOLYTE. Elenchos. – ORIGENE (185-254). Contre Celse. Traité du Principe. Commentaire de la Genèse. – CYPRIEN (+258). De l’unité de l’Eglise. – ADAMANTIUS (vers 300). De la vraie foi en Dieu. – ALEXANDRE de Lycopolis (vers 300). Contre la doctrine des Manichéens. – METHODE d’Olympe (+311). Le Banquet des dix vierges. Traité sur le libre arbitre. Traité sur la résurrection. – LACTANCE (250-320). Les divines institutions. – ARNOBE (+327). Contre les païens. – EUSEBE de Césarée (265-339). Préparation évangélique. – APHRATE (270-345). Démonstrations. – SERAPION de Thmuis ( +362). Contre les Manichéens. – ATHANASE d’Alexandrie (295-373). Contre les païens. Exposition de la foi. Apologie à Constantin. Contre les Ariens. – EPHREM (306-373). Sermons polémiques contre les hérétiques. – TITUS de Bosra (+378). Trois livres contre les Manichéens. – BASILE de Césarée (330-379). Homélies sur l’Hexaéméron. – CYRILLE de Jérusalem (313-387). Catéchèses. – GREGOIRE de Nazianze (330-390). Discours sur la Trinité. – GREGOIRE de Nysse (334-394). Traité sur la création de l’homme. – AMBROISE de Milan (339-397). Sur l’Hexaéméron. – EPIPHANE (315-407). Panarion. – JEAN CHRISOSTOME (345-407). Sur l’incompréhensibilité de Dieu. – THEOPHILE d’Alexandrie (345-412). Lettres pascales. – SYNESIOS de Cyrène (370-413). Traité sur la Providence. – JEROME (347-420). Lettres. Contre Jean de Jérusalem. – EVODIUS (+424). Traité sur la Foi: contre les Manichéens. – AUGUSTIN (354-430). Les Confessions. La Cité de Dieu. Du libre arbitre. Contre Faustus. De la genèse: contre les Manichéens. Contre Fortunatus. De la vraie religion. De la nature du bien. A Orose: contre les priscillianistes et origénistes. Des hérésies. – ISIDORE de Péluse (360-440). Lettres. Traité de l’âme. – CYRILLE d’Alexandrie (+444). Commentaire sur l’Evangile de Saint Jean. – ENEE de Gaza (Cinquième siècle). Théophraste ou Dialogue sur l’immortalité de l’âme et la résurrection des corps. – NEMESIUS d’Emèse (400-450). Traité sur la nature de l’homme. – EZNIK de Kolb (Cinquième siècle). Traité sur Dieu. – THEODORET de Cyr (393-466). Thérapeutique des maladies helléniques. – DIADOQUE de Photicée (+486). Cent chapitres gnostiques. – Pseudo-DENYS (fin du cinquième siècle). Des Noms divins. – JUSTINIEN (527-565). Livre contre Origène. – JEAN PHILOPON (Sixième siècle). De la création du monde. – MAXIME le Confesseur (580-662). Ambiguorum liber. – JEAN DAMASCENE (650-740). De la foi orthodoxe. Dialogue contre les Manichéens.


Révolution néolithique et révolution judéo-chrétienne

Qu’est-ce qu’une ‘révolution’ ? C’est une explosion de rupture. C’est le surgissement de différence. C’est l’émergence d’un radical ‘non’ au cœur d’un ‘oui’ préalable. C’est l’ouverture d’un espace nouveau du pensable et du possible. Une révolution prend sa dynamique du côté de l’antithèse, du côté de sa dynamique d’exode. Il faut quitter un vieux monde et conquérir un nouveau.

Il faut remonter très haut dans l’histoire. Deux grandes ruptures ouvrent fondamentalement de nouvelles possibilités à la pensée et à l’action humaines. Deux gigantesques
révolutions. Et deux seulement ! Toutes les autres s’en nourrissent et s’articulent sur elles. Plus de dix mille ans nous séparent des émergences de la première. Et quatre mille ans des origines de la seconde.

Très schématiquement on peut dire que l’intention essentielle de la
révolution néolithique vise à intégrer l’autre dans le même et à composer le même avec le même. En sécurité. En harmonie. En clôture structurale. La visée essentielle de la révolution judéo-chrétienne, par contre, est de s’exposer à l’autre et à l’autre de l’autre. Courir infiniment l’aventure de l’exode incessant. Risquer la Pâque. En rupture. Dans l’ouvert infini.

D’un côté joue la pertinence des
com-posantes. De l’autre côté celle des ex-posantes. Les ‘composantes’ garantissent les cohérences et les harmonies. Les ‘exposantes’ ouvrent la démesure. La rencontre providentielle entre notre mère païenne et notre père judéo-chrétien fait s’étreindre les maternelles composantes et les paternelles exposantes.

Deux longues séries d’antinomies radicales dont on n’évoque ici que les axes majeurs. Les premières garantissent les cohérences et les harmonies. Les secondes ouvrent la démesure.
L’absolu ‘Je suis’ face à l’absolu ‘Il y a‘. La liberté personnelle face à la nécessité naturelle. Le dessein face au destin. L’histoire face à l’éternel retour. La Création face au Cosmos. L’infini face au fini. La démesure face à la mesure. Les extrêmes face au milieu. L’aventure et le risque face à l’harmonie et à la sécurité...

Entre les deux ruptures, une infinie différence. La rupture néolithique est
thétique et joue en horizontalité. La rupture judéo-chrétienne est antithétique et joue à la verticale. La révolution néolithique dit profondément oui. Elle va de soi. Elle a toute la ’raison’ pour elle. La révolution judéo-chrétienne renvoie tout ‘oui’ vers un plus fondamental ‘non’. Elle est de trop. Elle est ‘déraison’ pour la raison. La révolution judéo-chrétienne n’est pas parallèle. D’une part elle surgit à partir de la révolution néolithique, au coeur de la révolution néolithique. D’autre part elle signifie rupture radicale du mouvement lui-même de la révolution néolithique. Elle est révolution dans la révolution. Bien plus, elle est révolution permanente au cœur même de sa propre révolution.


Deux conceptions radicalement différentes de la totalité

D’un côté la possibilité d’une totalisation parfaite, de l’autre un infini jamais totalisable. Altérité. Discontinuité des ordres face à l’harmonie ’sphérique’ du ’même’. Rupture des liens ’naturels’ entre le divin, le mondain et l’humain. Dieu tout-autre. Transcendance. Création. Un monde tout-autre. Le
je s’affirmant contre le il y a. La liberté victorieuse de la fatalité. La contingence plus pertinente que la nécessité. Un monde qui ne soit plus essentiellement cosmos d’ordre et d’harmonie mais espace libre pour la libre entreprise de l’homme. Le faire être plus important que l’être. Exister. Démesure contre mesure. Pour que et pas seulement ’parce que’. Le mal comme mystère. Job contre Prométhée ou Œdipe. Du tragique vers l’éthique. De l’esthétique vers l’eschatologique.

Ainsi, par exemple, ce
cosmos rationnel des Grecs ne pourra-t-il devenir scientifiquement articulable, désarticulable et réarticulable que lorsqu’il ne sera plus absolu ni divin en lui-même mais, comme l’affirme avec force la raison judéo-chrétienne, créé, créé par un Dieu Tout-Autre, c’est-à-dire créé contingent, d’un autre ordre, créé essentiellement différent de Dieu, restant parfaitement rationnel mais devenant en même temps monde de l’homme, livré à la libre entreprise de l’homme qui peut désormais explorer systématiquement l’univers et dont le domaine du possible, science et technique, s’ouvre à l’infini. Cette science et cette technique ne pourront réellement devenir progrès que lorsque le temps, sans refuser la rationalité, ne sera plus cercle fermé mais, selon la nouveauté judéo-chrétienne, ligne ouverte indéfiniment en avant d’elle-même, donc le temps décisif de l’histoire et le temps de l’audace pour l’homme qui, loin d’être prisonnier de l’ordre nécessaire, est désormais capable d’instaurer son ordre à lui et de rêver de devenir, comme le dira Descartes, maître et possesseur de la nature.


Deux visions radicalement différentes de l’homme

L’homme n’est plus ce microcosme aliéné à la nécessité du cosmos mais, à l’image et à la ressemblance de son Dieu, liberté créatrice. L’homme est moins en continuité qu’en rupture. L’homme est ailleurs que là où s’étale simplement la ’nature’. L’homme est en avant de l’homme. L’homme passe l’homme infiniment. Il est ouvert à l’impossible. Il est ouvert à la démesure, péché ou grâce. La personne l’emporte désormais sur le cosmos. L’ordre voulu se fait loi au détriment de l’ordre nécessaire. En même temps l’humain s’affirme au-dessus de toutes les lois. Le destin fait place à la responsabilité d’une destinée historique. L’autre devient topos de l’authentique humain. La nouvelle naissance. La conversion. La résurrection. Non pas simplement la survie d’un principe ’immortel’, l’âme contre le corps, mais re-surgissement, re-création, de tout l’humain qui meurt et de tout l’humain appelé à ressusciter.

Dieu est le Tout-Autre qui appelle gratuitement à l’Alliance. Le monde est le résultat autonome d’une
création. Il est livré à la libre entreprise de l’homme. Il ne peut exister ni destin ouranien ni destin chtonien. L’ordre humain est radicalement différent de l’ordre du monde. L’homme est une personne à l’image et à la ressemblance de Dieu, une personne libre, créatrice et responsable. Il est appelé à l’Alliance. Il est appelé à l’Exode. Il est appelé à la démesure !

Ainsi, par exemple, à l’
homme, ce ’microcosme’ lié à la nécessité du cosmos et de la cité, sera-t-il révélé qu’il est encore plus profondément fils de Dieu et donc investi d’une liberté radicale et inaliénable. Il se découvrira personne. Raison et liberté si puissamment étreintes en lui le porteront à toutes les hardiesses. L’homme moderne est incompréhensible sans cette dialectique en lui de nécessité rationnelle et de liberté créatrice, de mesure logique et de démesure libertaire, de continuité et de rupture, d’insistance immanente et d’exigence transcendante. A un tel homme seulement peut s’ouvrir l’impossible. Un tel homme seulement peut en prendre le risque et courir l’aventure.


Un nouvel espace et un nouveau temps

Abraham: Quitte ton champ, ta maison, ta patrie... L’Exode révèle l’espace traversé comme plus important que l’espace conquis. La marche en avant est plus essentielle que les installations. Cette création est promise à une nouvelle terre et à de nouveaux cieux. L’homme est fait pour l’en-avant. La condition humaine est en exode.

Un temps nouveau qui surgit de la rupture du cycle de l’éternel retour. Désormais vecteur, procès, projet historique. Un temps livré à l’aventure humaine, marche ouverte à l’infini, entre des extrêmes Alpha et Oméga, commencement et fin devenus absolus, qui, eux, n’appartiennent qu’à Dieu. Un ‘avant’ donc et un ‘après’ qui ne sont plus réversibles, chaque moment devenant désormais unique et décisif. Unique et décisif pour l’éternité ! Non plus temps de la nécessité mais temps de la liberté et de la création. Non plus temps du destin mais temps du progrès. Non plus temps de la tragédie mais temps de l’aventure. Un temps ouvert pour le risque. Ce temps n’est plus totalisable en raison. Il ‘crucifie’ la raison et urge sa transcendance. Ce temps ex-pose l’homme et le fait ex-sister. Le ’retour’ n’y ramène pas au point de départ, le ’repentir’ n’y revient pas en arrière. La conversion est en avant.


Deux espaces du pensable et du possible

L’espace de nos ‘composantes’ maternelles et l’espace de nos ‘exposantes’ paternelles. Le premier est à courbure positive. Le second, à courbure négative. En quelque sorte au-delà de la géométrie euclidienne... La somme des angles d’un triangle plus grand ou plus petit que deux droit...

L’analyse des dimensions essentielles, des insistances centrales et des lignes de force majeures de ces deux espaces hétérogènes se traduirait en longue série de polarités fondamentales antithétiques. Contentons-nous ici d’un survol schématique en donnant la simple liste d’un certain nombre de ces concepts antithétiques qui se correspondent terme à terme.

Les concepts-clés de l’espace des composantes: l’absolu ‘Il y a’, le fini, le même, le milieu, la mesure, la nature, l’être, la continuité, le destin, le cosmos, la structure, la nécessité, l’objet, le cycle, éros, l’harmonie, la sécurité, l’ordre, le possible.

Les concepts-clés de l’espace des exposantes: l’absolu ‘Je Suis’, l’infini, l’autre, les extrêmes, la démesure, la personne, l’exister, la rupture, le dessein, la création, la gratuité, la liberté, le projet, l’histoire, agapè, l’aventure, le risque, la contingence, l’impossible.


Liberté

Il fallait à cette principielle et fondamentale ouverture de la liberté des conditions concrètes de possibilité. Elles seront données, en amont et en aval, au long des cinq derniers millénaires. Ainsi, par exemple, en passant du système bio-psychique du stade tribal au système astro-biologique du stade impérial, se conquiert un nouvel espace non seulement d’intelligibilité mais de vie. Si ‘pré-scientifique’ soit-il, en effet, le système astro-biologique représente une conquête extraordinaire du possible humain. Désormais il y a identité entre ordre des choses et ordre de la pensée. Désormais l’homme pensant participe activement de l’ordre cosmique. Le monde devient totalité pensée. Les divinités chtoniennes émigrent vers le ciel et la source de tout ordre se fait ouranienne. En même temps s’élargit la totalité pensable. L’espace grandit au-delà des horizons visibles. Le même soleil et les mêmes astres brillent pour tous les hommes. L’individu pensant et agissant y prend une place de plus en plus grande.

Et pourtant dans ce système astro-biologique la liberté rencontre encore d’énormes obstacles épistémologiques et pragmatiques. La vérité s’identifie avec la totalité en finitude. L’espace de jeu de l’autonomie personnelle est étroitement circonscrit par le fatum. La liberté n’est qu’en dépendance de l’ordre aussi bien cosmique que social. Elle reste pour ainsi dire insularisée, n’étant encore possible que pour quelques-uns au détriment d’une masse d’esclaves. Mais déjà la liberté se traduira par des gestes sublimes tel celui que rapporte la tradition à propos d’Alexandre le Grand qui, devant son armée mourant de soif dans les déserts d’Orient, renverse dans le sable l’unique casque d’eau dont on veut le gratifier.

La libération de l’authentique liberté restera plus tenacement bloquée dans l’espace oriental où la ’sagesse’
refuse la liberté. La suprême ’liberté’ ne peut coïncider qu’avec la suprême nécessité. Ainsi l’Inde refuse la personnalité individuelle comme une illusion et la pensée comme une aliénation de l’esprit dans le flux temporel. Pourquoi entrer en histoire si cela signifie l’entrée dans un écoulement inconsistant et vain ? Le seul effort valable à travers le temps ne peut être que la suppression du temps. La seule pensée valable ne peut être que celle de supprimer la pensée. Plénitude du vide. Nirvana.

En Chine, il n’y a qu’un ordre anthropo-cosmique unique, le Tao.
Le Tao qui se manifeste au ciel dans le soleil, dit Kouan Tse, se manifeste aussi dans le cœur de l’homme. Cet ordre unique pulse les différences, yin et yang, pour déployer la totalité. L’homme n’est essentiellement qu’en participation à cet ordre. Il y communie par ritualisme cosmique et par ’étiquette’.

L’espace culturel grec reste lui aussi globalement dominé par le ’destin’. Est-il besoin de rappeler ici combien la relecture de notre patrimoine grec, aujourd’hui, risque continuellement de fausser les perspectives, le lecteur et sa possibilité de relecture étant précisément déjà fécondés par l’autre judéo-chrétien ? Dans cet espace pourtant est prégnant le système astro-biologique avec son ordre cosmique. L’hybris y est suprême péché. Tout manquement à l’ordre se paye très cher. Les dieux eux-mêmes, soumis à la ’moïra’, sont esclaves de la mesure. Les stèles funéraires disent la calme résignation devant l’inévitable. La ’liberté’ n’a longtemps de sens que social. Déjà, pourtant, perce comme une ’autonomie’ nouvelle. Non pas pour tous, certes, mais pour quelques-uns. Héros homériques. ’Persona’ tragique ou comique, encore masque avant de devenir réellement personne. Les arts plastiques immortalisent les traits individuels des personnages. Socrate centre l’essentiel de la philosophie sur le ‘
Connais-toi toi-même’. L’homme intériorise comme ’logos’ l’ordre universel. La ’liberté’, cependant, n’a encore de sens que dans l’ordre et pour l’ordre. Socrate saura mourir réconcilié avec le destin. La liberté stoïcienne culmine dans l’acceptation de l’ordre des choses.

Oser rompre radicalement le cycle du destin et assumer le risque de sa
destinée ne deviendra possible qu’avec l’irruption de la subversive nouveauté judéo-chrétienne. L’effet ne sera pas immédiat. Il faudra encore une longue gestation pour que cette nouveauté transforme en profondeur la réalité humaine. Tant jouent massivement les séculaires mécanismes de défense contre l’aventure de la liberté.


La révolution judéo-chrétienne

Au cœur de la révolution du néolithique surgit donc une autre révolution. Elle commence avec une personne. Elle commence en alliance avec l’Autre. Dans le Souffle de l’Esprit. Dieu dit à Abram:
“Quitte ton pays, ta famille, la maison de ton père, et va vers le pays que je te montrerai. Je ferai de toi un grand peuple. Je te bénirai. Je rendrai ton nom illustre. Sois une bénédiction pour tous !” (Genèse 12:1-2). C’est à partir d’Abraham que la radicale nouveauté se lève. Quitte tes sécurités. Cours l’aventure de la liberté. Existe comme personne devant ton Dieu. Sois le père des enfants de la Promesse.

Révolution ‘judéo-chrétienne’.
Entre ‘judéo’ et ‘chrétien’ le trait d’union traduit la permanence du même Esprit. Contrairement à la révolution néolithique qui se conjugue au pluriel à travers des temps, des lieux et des modalités différentes, la révolution judéo-chrétienne est unique. Elle est en quelque sorte insolite. Elle commence non par une nécessité évolutive commune mais par un nom propre, Abraham, et une décision personnelle. Son universalité n’est pas de fait mais de droit.

La révolution judéo-chrétienne n’est pas une révolution parallèle. D’une part elle surgit
à partir de la révolution néolithique, au cœur de la révolution néolithique. D’autre part elle signifie rupture radicale du mouvement lui-même de la révolution néolithique. Elle est révolution dans la révolution. Bien plus, elle est révolution permanente au cœur même de sa propre révolution. Libération d’un mouvement in-fini de contestation et de protestance.

Ramener la différence à l’antagonisme naturel entre ’sédentaires’ et ’nomades’ au sens simplement matériel du terme, et, partant, entre le ’civilisé’ et le ’sauvage’, risquerait d’obscurcir la vision par de trop faciles évidences. L’opposition, en l’occurrence, n’est pas d’abord phénoménale. Elle est métaphysique. Il faut aller jusqu’aux raisons profondes et expliquer
pourquoi, ici, le sédentaire est sédentaire et le nomade nomade.

Ces éternels ’nomades’ spirituels que sont les sémites juifs, ils ne le sont ni par hasard et par nécessité.
Ils le sont par choix. Ils le sont non par défaut mais par lucidité. Les Grecs, sans doute, à plus d’un titre, pouvaient les regarder comme des ’sauvages’. Car ils le sont. dans la mesure où ils contestent radicalement les aliénations de la ’civilisation’. La révolution judéo-chrétienne commence par une dénonciation du non-sérieux radical et de la vanité foncière de cette ’bulle’ en clôture qu’instaure le projet néolithique. Cette dénonciation est le plus souvent implicite. Elle procède par humour. Cette façon de se situer dans la béance.

Au Livre de la Genèse, par exemple, dès l’origine de l’homme, cette tentation de la ’maîtrise’ totale:
vous serez comme des dieux... La chute. Le péché. Survient en catastrophe un monde d’illusions, de problèmes et de peine. Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front. Un monde d’après. Succédant à un monde d’avant. L’innocence désormais perdue. Le souci. Le souci-à-la-mort. Le costume et toutes les coutumes cache-misères à sa suite. Le travail. Pour ne pas mourir. Et pour finalement mourir quand même !

Désormais le champ se cultive et l’avoir s’accumule par souci du
manque. Division du travail et sa suite, l’envie. Jusqu’au meurtre. Caïn tue son frère Abel. Les hommes seront à la peine, forgerons comme Tubal-Caïn ou constructeurs de villes comme Hénoch. Constructeurs jusqu’à la démesure. Babel. La ruine. Le parler pour ne plus rien dire. La confusion des langages. Finalement le Déluge... Mais Abraham pouvait-il paraître avant le Déluge ?


La révolution qui commence avec Abraham dit ‘non’

Elle dit
non à l’essentiel des acquis de la révolution néolithique. L’homme prend en main son destin ? Non, il n’y a pas de destin pour l’homme. L’être et la nature sont grâce. Non pas résultat d’un ‘il y a’, mais création d’un ‘Je Suis’. Non pas destin, mais destinée. Destinée qui renvoie l’homme à l’infini de lui-même.

La valeur de l’artifice ?
Non, l’homme est toujours plus grand que ce qu’il fait. L’homme est plus grand que sa simple efficacité. La confiance déplacée dans l’artifice est trompeuse. Tout ce qui est fait de main d’homme risque continuellement de n’être qu’idole.

Le culte de l’outil ?
Non à l’outil qui fabrique des idoles à tous les sens du mot. L’outil n’est pas fin mais ’moyen’. L’outil est service. Au service de la création.

Le travail producteur ?
Non, le travail n’est pas un absolu. Il n’est pas en lui-même valeur. Il ne prend valeur que dans le service. Toute production risque de produire de l’encombrement face à l’essentiel.

L’esclavage de la productivité ?
Non, l’homme ne doit produire que le nécessaire et partager le superflu. L’homme est trop grand pour être réduit à ne combler que ses manques artificiels, fussent-ils prestigieux. Toute forme d’esclavage est radicalement condamnée. La Bible ne peut avoir que mépris pour une ‘civilisation’ comme la grecque qui ne fonctionne que grâce à l’esclavage de neuf hommes sur dix !

L’accumulation de l’avoir ?
Non, l’avoir est pour le don et pour le service, non pour l’accumulation. La richesse durcit le cœur et aliène l’homme à l’homme. Bienheureux les pauvres, c’est-à-dire bienheureux les hommes qui refusent la richesse et, partant, la constitution de pauvreté.

La complexification des structures ?
Non, la création de grandes ’structures’ risque de n’être que recherche de vaines sécurités et de masquer l’infidélité. La complexification n’est que mal nécessaire face à l’essentiel qui est simple.

La complexification des tâches ?
Non, elle risque de créer l’inégalité entre les fils du même Père. Les différences de conditions ne peuvent être que fondamentalement contingentes.

Les grandes constructions ?
Non, toute construction n’est finalement que vanité puisqu’elle ne peut tendre que vers sa destruction. La tâche essentielle de l’homme est ailleurs.

Boucler la consommation sur la production ?
Non, ce cercle est vicieux puisqu’il enferme l’homme unidimensionnellement sur lui-même.

Le culte de la force ?
Non, c’est quand je suis faible que je suis fort. Il y a des labiletés qui, paradoxalement, ouvrent à d’autres fécondités.

Réduire et intégrer la différence ?
Non, la différence est grâce. Elle est signe de surabondance, chance de fécondité et promesse de liberté. Elle culmine dans la personne. Et la personne est fin, absolument, sans pouvoir jamais être moyen. Et même, tu aimeras ton ennemi !

Faire régner l’ordre à tout prix ?
Non, l’ordre n’est pas fin mais service. Très profondément l’homme n’est pas pour la mesure mais pour la démesure.

Construire des enceintes de sécurité ?
Non, Dieu seul est ta sécurité. Et sa parole ne cesse de tourner en dérision toutes les fausses sécurités. L’idéal humain ne peut pas être le ‘jardin zoologique’ ! L’homme devient plus authentiquement homme à travers insécurité et risque.

Nouer des totalités ?
Non à tous les totalitarismes. Non à toutes les idéologies. L’ouverture à l’autre est incomparablement plus humanisante que les clôtures sur le même. L’homme en sa béance est infiniment plus grand que l’homme enfermé dans des ‘bulles’.

Totaliser le sacré ?
Non, l’homme n’est pas fait pour le sabbat mais le sabbat pour l’homme. Le décisif n’est pas la ‘religion’ mais l’existence vraie qui s’ouvre dans la foi. Un seul Dieu tu adoreras ! Il est tout-Autre. Il est absolu ’Je suis’. Tu ne le trouves qu’en exode. Le temple sera détruit. Laissez les morts ensevelir les morts. Ultimement le tombeau est vide...


Interfécondation

De l’interfécondation des acquis thétiques de la révolution néolithique et des exposantes antithétiques de la révolution judéo-chrétienne naîtra, après une très longue gestation, un extraordinaire déploiement de croissance et d’accélération.

Le moteur de cette étreinte d’extrême différence est dialectique. Le génie païen avait bouclé en harmonie la plénitude immanente de l’humain. C’est cette positivité de la perfection ’thétique’ qu’affronte la négativité ’anti-thétique’ des significations judéo-chrétiennes.

A partir de cette interfécondation des acquis thétiques de la révolution néolithique et des exposantes antithétiques de la révolution judéo-chrétienne naîtra, après une très longue gestation, un extraordinaire déploiement de croissance et d’accélération.

Tout se passe comme si les ’mécanismes’ néolithiques se mettaient à fonctionner de façon
exponentielle. L’outil produisant l’outil qui le dépasse, une masse d’outilité gonfle et déborde. L’invention provoque l’invention de plus en plus hardie.

De plus en plus énormes se suivent les vagues technologiques. Substituts, désormais, de la Foi, de l’Espérance et de la Charité: la ’Science’, le ’Progrès’ et le ’Bien-être pour tous’.


Traumatisme de naissance de l’Occident

En cet unique espace culturel, par l’irruption de la nouveauté judéo-chrétienne, l’homme a été pro-voqué, défié, à devenir créateur d’histoire, créateur d’historicité.

Le seul espace culturel également où l’angoisse ait profondément pénétré !

Désormais c’est à l’homme d’écrire l’histoire des dieux ! Avec Dieu sans doute. Mais dans un rapport personnel qui laisse responsable l’autonomie humaine et ouvert le risque.

Tâche infiniment exaltante mais en même temps infiniment angoissante. La grande peur humaine principiellement vaincue. Mais l’angoisse exacerbée. Les mécanismes de défense brisés. Le cercle fatal rompu. L’homme est pro-voqué par l’Autre. Vers l’Autre. L’en-avant de la Terre Promise. A travers la rupture de l’Exode.

L’homme ose s’embarquer dans l’histoire. Assumer l’histoire. Créer l’histoire. Et par elle se créer lui-même. Paradoxalement non dans l’in-sistance sur l’être mais dans le risque du non-être ouvert à l’autre être. Risquer l’aventure...