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Fuite en avant



Où le fils prodigue va-t-il essayer de chercher son salut ? Loin de la maison du Père, clochard des plénitudes perdues, il lui reste à errer d’insatisfaction en insatisfaction, trouvant son bonheur dans la poursuite des mirages.

C’est avec un religieux respect qu’il se met à appeler ‘Progrès’ la sacralisation de cette fuite en avant.


La nouvelle espérance

L’homme occidental, sous peine de renier son humanité profonde, ne peut plus jamais faire l’économie de la
transcendance. Il fallait donc bien que cet irréductible besoin de transcendance se logeât sur un vecteur disponible. Il s’est donc investi comme ‘progrès’ dans l’immanence du vecteur de la temporalité historique.

Substitut de l’Espérance chrétienne, la nouvelle espérance moderne se dit ‘Progrès’. Avec une Majuscule. Elle déborde largement le fait du progrès pour se faire
idéologie. Et même idéologie dominante. La croyance au progrès est la croyance cardinale de la modernité. Que durant des siècles la seule forme de mécréance que ne tolère pas la modernité soit justement celle qui met en question cette foi au progrès prouve bien où s’est réfugié le croyable disponible de l’homme moderne.

Nouvelle ‘foi’. Nouvelle ‘religion’. L’euphorie se fait messianique. Voici l’
eschatologie athée. La volonté meurtrière de supprimer le Père n’est pas absente des audaces des fils conjurés. Ne fallait-il pas le tuer, ce Père judéo-chrétien, pour que puissent être revendiquées et récupérées, souvent sous dénomination différente, ses valeurs pour la seule euphorie de l’homme en clôture ‘séculière’ ? Et c’est du côté des parricides que se noue désormais la ‘bonne conscience’ sans laquelle il n’est plus de sortabilité.

Désormais vertu et science veulent s’embrasser en vue de l’euphorie croissante dans l’immensité de la caverne aménagée. Vertu et science. Matériel et spirituel. Savoir et conscience. Techniques et culture. Arts et morale. Politique et économique... Bref,
tout le possible humain.

Pour être le porteur de l’espérance nouvelle il fallait un type d’homme nouveau. Qui d’autre pouvait se sentir investi d’une telle mission sinon, d’abord, l’homme ‘bien-portant’ ? L’homme bien-portant qui va nourrir l’envie et le rêve de ‘bien-portance’ d’un nombre croissant d’êtres humains. L’homme ‘bourgeois’.

Il fallait à ce nouveau discours bien-portant de l’homme bien-portant une
possibilité concrète de se réaliser. Cette possibilité fut donnée à travers une série de révolutions industrielles et scientifiques.


Progrès ?

Le progrès implique une double possibilité, à savoir une dynamique de dépassement et une rationalité articulatoire. Les deux lui viennent de cette double hérédité sans laquelle l’Occident est impensable. La maternelle composante lui apporte la rationalité scientifique et technologique. L’exposante judéo-chrétienne le dote de la dynamique de transcendance.

Science et technique peuvent certes croître par elles-mêmes, selon la logique qui veut qu’une découverte en entraîne une autre et s’ajoute à elle, l’ensemble, au fil du temps, ne pouvant que grandir et se développer. Mais derrière l’idée de
progrès il y a beaucoup plus qu’une simple croissance accumulative, si impressionnante soit-elle. Il y a une dynamique. Une dynamique faite d’exigence de dépassement infini, d’énergie volontaire pour transformer les choses et les événements, de projet historique qui casse l’éternel retour, de volonté de conquête, d’incessante ouverture sur la nouveauté... Cette dynamique de ‘progrès’ au sens premier du mot, c’est-à-dire le refus de s’installer et la marche en avant vers la conquête d’une terre promise, où la trouver sinon dans la Bible ?

Dans l’espace judéo-chrétien, le ‘progrès’ se déployait d’abord à la verticale. Même lorsqu’il touchait aux choses les plus terrestres. Nous l’avons logé dans l’horizontale. La dynamique jouait en
alliance. Cette dynamique reste même lorsque l’alliance est rompue.


Croissance

Qu’est le ‘progrès’, dogme central de la croyance dominante ? Essentiellement une
courbe exponentielle de croissance. Toutes les euphories ‘progressistes’ partent d’une réponse unanime: c’est le possible de l’homme qui croît. Et tout le possible de l’homme !

Ce possible, cependant, notre modernité l’a réduit au ‘faisable’. Et comme l’espace du faisable est immédiatement celui de l’avoir, le ‘progrès’ s’est mis à jouer la croissance de l’
avoir.

En faisant l’économie de l’
être, le projet de l’homme glisse ainsi du côté du projet constructeur qui tend à s’identifier avec son projet essentiel. Les valeurs de signification se confondent avec les valeurs d’articulation et de plus en plus s’y perdent. Triomphe de l’homme ‘fabricateur’. Fabricateur d’outilité et fabricateur d’artifice. Fabricateur de texture. Fabricateur du texte. Fabricateur d’un ‘sens’ qui ne peut finalement plus être autre que sens-du-texte-fabriqué !

La foi au progrès se nourrit de la puissance fabricatrice d’artifice du possible de l’homme en autonomie. Le ‘progressisme’ n’est finalement que la superstructure idéologique d’un gigantesque système d’
outilité exponentielle dont le fonctionnement induit l’optimisme prométhéen et entretient le discours bien-portant de l’homme se voulant bien-portant.


Croissance exponentielle

Depuis la révolution du Néolithique ce système d’outilité a fonctionné dans l’équilibre d’une homéostasie. Il s’est simplement complexifié. Ce sont les révolutions industrielles qui le livrent à une exponentialité galoppante. La croissance du système est impérative. Son arrêt ne signifie pas équilibre mais désorganisation, mort. Cette croissance exponentielle induit l’idéologie du "progressisme". Progrès. Croissance. Expansion.

L’approche analytique-statique des économistes classiques avait longtemps occulté l’
ouverture du système. Ce qui permettait précisément cette idéologie "progressiste" se fondant sur un fonctionnement en autonomie du système tournant par lui-même et pour lui-même, en suffisance de lui-même, dans l’euphorie de son infinie exponentialité pour elle-même. Système producteur d’abondance à l’infini à la mesure de la démesure de l’homme prométhéen.

Cette illusion anthropocentrique, fondatrice des progressismes en général et du marxisme en particulier, commence à se dissiper. Une approche systémique-dynamique, elle-même provoquée par les faits, révèle l’ouverture du système. Et partant les possibles impasses de son exponentialité.

Le système fonctionnant exponentiellement appelle, en entrée, de plus en plus d’énergie, de matériaux et d’information et livre, en sortie, de plus en plus de déchets et d’entropie. Or nous savons aujourd’hui – et si nous voulons l’ignorer, les faits nous le rappellent cruellement – que les possibilités d’entrée et de sortie du système d’outilité exponentielle ne sont pas in-finies mais finies. Elles sont inexorablement limitées. Limitées par un système plus englobant qui est lui-même réfractaire à l’exponentialité. L’écosystème. Insurmontable contradiction entre l’exponentialité du système d’outilité et l’homéostasie de son englobant écosystème !


Système exponentiel de nos euphories

Est exponentielle une quantité qui traverse le temps, affectée d’un exposant croissant d’instant en instant. La ‘boule de neige’ en est l’exemple parlant. La spirale qui, à chaque révolution, embrasse un espace plus grand, en est sans doute le symbole le plus pertinent.

Le ‘progrès’ s’identifie à un gigantesque système exponentiel. Il s’agit du système de l’
ensemble du possible humain sensé croître exponentiellement. L’outil de la technique. La capacité industrielle. L’éducation des hommes. L’énergie créatrice. La connaissance scientifique. Le développement des arts et métiers. Le savoir encyclopédique. L’organisation politique. La masse d’information. La conscience morale...

Comment ne croîtrait-il pas
infiniment, ce système exponentiel du possible de l’homme ? Qu’est-ce qui pourrait arrêter son expansion ? Il est impensable qu’une limite quelle qu’elle soit menace un jour de le contenir. Impensable... Donc impossible ?


Idéologie de l’homme producteur-consommateur

Elle est mêmement partagée quelle que soit la coloration. C’est l’idéologie de l’homme recréé à l’image et à la ressemblance de l’outil exponentiel et réduit à sa dimension économique. Il s’agit de cette idéologie matérialiste et athée telle que commercialisée par la bourgeoisie ‘éclairée’ en même temps qu’elle mettait en place le système d’outilité exponentielle. Un même mirage, celui de conquérir l’opulence. La poursuite d’un même objet à savoir la production. Une même confusion des moyens et des fins. Un même mobile fondamental qui est l’intérêt. Une même conception de la justice, l’équitable capacité à consommer. Une même préoccupation, c’est-à-dire de ne pas entraver la dynamique de l’outil, dut-elle être – provisoirement ? – source d’injustice.

En tant que tel, le système d’outilité exponentielle n’a qu’une seule et même façon de fonctionner. En d’autres termes, il n’est pas fondamentalement aménageable. Il est capitaliste par essence. Il est impérialiste par essence ! Quels que soient ses propriétaires ou ses régulateurs, variables selon le libéralisme ou le socialisme. Propriété privée ou bien étatisée ? Autorégulation naturelle ou bien intervention volontariste ?


Optimisme progressiste

Le marxisme procède du développement de la technique, comme du ressort principal du progrès, et bâtit le programme communiste sur la dynamique des forces de production. A supposer qu’une catastrophe cosmique ravage dans un avenir plus ou moins rapproché notre planète, force nous serait de renoncer à la perspective du communisme comme à bien d’autres choses. Abstraction faite de ce danger, problématique pour le moment, nous n’avons pas la moindre raison scientifique d’assigner par avance des limites, quelles qu’elles soient, à nos possibilités techniques, industrielles et culturelles. Le marxisme est profondément pénétré de l’optimisme du progrès et cela suffit, soit dit en passant, à l’opposer irréductiblement à la religion. (L. Trotsky. La Révolution trahie. UGE 1936 pp.48-49).

Il faut relire et relire encore la profession de foi d’un Trostsky, inébranlablement sûr des lendemains marxistes qui allaient chanter au rythme croissant du Progrès infini.
Nous n’avons pas la moindre raison scientifique d’assigner par avance des limites... Il n’y a donc pas la moindre raison scientifique d’en douter !

L’euphorie marxiste se déploie dans cet
illimité. De la propédeutique du stade ‘socialiste’ à l’accomplissement du stade ‘communiste’, règne une double certitude absolue. Celle du progrès infini de l’abondance. Celle du progrès infini de l’éducabilité humaine.

De l’imparfait au parfait. Le stade ‘socialiste’ n’est encore qu’un stade transitoire, quelque chose comme un passage obligé provisoire vers l’accomplissement définitif. C’est un stade imparfait parce que subsistent les contraintes des
limites. Ces limites sont essentiellement celles de la production. C’est-à-dire les limites du fonctionnement actuel du système d’outilité exponentielle. N’y est pas encore surmontée la disproportion entre la relative abondance et la béance du désir. Le désir, moteur de la consommation, doit se restreindre dans les limites de la relative rareté. Ne peut régner, pour le moment, que le principe: A chacun selon son travail. Ou encore: Qui ne produit pas ne consomme pas. Ou encore: A quantité et qualité égales de travail quantité égale de produits.

C’est le ‘progrès’ et uniquement le progrès qui va permettre de dépasser le stade socialiste. Progrès de l’outilité exponentielle. Progrès des forces productives. Progrès de l’abondance. Progrès de l’éducation intellectuelle et morale. Progrès de l’harmonisation entre les désirs et la relative abondance. Le stade ‘communiste’ coïncide avec l’accomplissement définitif de l’humain. Le possible est désormais illimité. La production repousse infiniment les limites de la rareté. L’abondance surabonde. Le désir, désormais pleinement éduqué, peut être pleinement comblé. Alors régnera le principe: de chacun selon ses capacités; à chacun selon ses besoins.


Progressismes piégés

La foi au progrès est la croyance cardinale de la modernité. Cette croyance engendre un ‘isme’, le ‘progressisme’. Une attitude à la fois intellectuelle, sentimentale et pratique qui puise l’essentiel de ses énergies dans cette croyance. En ce sens le progressisme n’est ni de ‘droite’ ni de ‘gauche’.

Que pratiquement la seule forme de mécréance non tolérée par la modernité soit justement celle qui met en question cette croyance au progrès prouve bien où s’est réfugié le croyable disponible, où se jouent les sacralisations et où s’accumulent les surcharges valorisantes.

Au risque de pécher contre l’idéologie dominante, il faut savoir refuser les interdits à la lucidité. Mais déjà, obscurément, notre modernité ne pressent-elle pas que ce péché ne sera pas indéfiniment mortel ? Puisque déjà elle commence à faire l’expérience d’un progressisme piégé.


Fuite honteuse

Et si la fuite en avant que couvre l’euphémisme du ‘progrès’ n’était que fuite honteuse ? Avec sa fausse mauvaise conscience qui choisit chaque fois l’explication qui ne le met en question que fictivement. Avec son mécanisme de défense contre l’angoisse de la réelle décision. Avec son réflexe manichéen de dissocier bien et mal en pure extériorité. Avec son réflexe infantile de toujours rejeter la faute sur l’autre...

A moins d’assumer son péché pour le retourner en grâce, l’homme, consciemment et beaucoup plus inconsciemment encore, ne peut qu’avoir honte. Une honte qui tend à supprimer l’autre qui nous fait honte. L’Autre... La ‘mort de Dieu’...

Mais comme l’Autre ne peut mourir et que la honte persiste, il ne reste plus qu’à se supprimer soi-même. ‘Mort de l’homme’...


Pourquoi ça ne peut pas marcher

Eh bien ça marcherait
si... Si effectivement l’espace englobant du système exponentiel et les possibilités de cet espace étaient infinies. Si effectivement le système exponentiel pouvait fonctionner à l’infini, sans jamais rencontrer de limite. Tel n’est pas le cas.

Où l’on peut démontrer qu’il arrive aux ‘lumières’ de charrier d’épais obscurantismes... Mais il faut bien un jour sortir de la caverne. A l’intérieur de celle-ci, les idéologies du ‘progrès’ n’ont cessé d’aveugler les esprits au point qu’ils ne se sont jamais demandé:
quid du dehors de notre système ?

Ce n’est pas du
dedans que le système exponentiel de nos euphories est menacé. C’est du dehors. Car ce système se trouve irrémédiablement coincé dans la maison qui l’abrite. Dans cet ‘oïkos’ qui l’englobe. Dans son écosystème matériel déjà. Dans son écosystème spirituel surtout.


Ces lendemains qui ne chantent pas

Ils devaient chanter pourtant ! Nous savons aujourd’hui
pourquoi ils ne chantent pas. Nous savons aujourd’hui pourquoi nos euphories progressistes sont piégées. Nous affrontons un impossible. Non pas pour des raisons idéologiques. Non pas pour des raisons épistémologiques. Mais pour des raisons scientifiques.

Ces raisons, nous les connaissons déjà à partir de notre approche
systémique. C’est elle qui fournit la clé de lecture de cet impossible.

Les possibilités d’entrée, de sortie et d’expansion du système d’outilité exponentielle ne sont pas infinies mais finies. Elles rencontrent inexorablement une limite. Celle d’un
système plus englobant qui est lui-même réfractaire à l’exponentialité à savoir l’écosystème. Le système d’outilité exponentielle ne fonctionne que dans les limites de l’écosystème de ‘notre terre’. Le possible physique de notre univers ne peut pas contenir une croissance quantitativement accumulative en ‘progrès’ infini. Quelque part il y a une rencontre catastrophique. Lorsque l’exponentielle heurte la limite du possible.

Ce n’est que pour un temps seulement que le système fermé peut ainsi se donner l’illusion de tourner quand même. Parce que les élans se prolongent par inertie cinétique. Parce que les réservoirs ne sont pas encore vides. Parce qu’il reste les prophètes et les témoins d’ailleurs. Mais inexorablement joue l’
entropie. Mortelle.


Les poubelles de l’histoire

On les croyait destinées aux hérétiques de la religion progressiste et aux contestataires de son ‘indépassable’ espérance humaine. C’est le marxisme lui-même qui a fini par s’y décomposer lamentablement. Pouvait-il en être autrement ?

‘Intrinsèquement pervers’ l’avait déclaré une voix prophétique. Seul les ricanements de la meute ‘éclairée’ lui répondaient alors. Cinquante ans après ils se taisent honteusement. La ‘lucidité’ de notre modernité n’a pas fini de digérer – et comment le pourrait-elle ? – une si monstrueuse méprise.


Systémique

Notre approche est ‘systémique’. Nous pouvons donc envisager l’ensemble du système d’outilité comme une ‘boite noire’. Nous dispensant ici d’analyser le comment de son fonctionnement dans son incroyable complexité. Nous le prenons ici dans sa globalité. Tout ce que l’homme moderne a mis en œuvre en vue des progrès de son bien-être et de son mieux-être. Une totalité, donc, qui englobe interactivement les différents et multiples sous-systèmes (économique, épistémologique, pragmatique, idéologique, politique, culturel, pédagogique, social, etc.) qui la composent organiquement et dont le système ‘économique’, au sens le plus large, constitue cependant la matérialité infrastructurelle.

Il s’agit d’un système où la production se boucle sur la consommation et la consommation sur la production. Tourne
en un sens la boucle du flux des biens et services et du travail. La production fournissant biens et services à la consommation; la consommation livrant du travail à la production. Tourne en sens inverse la boucle du flux de la monnaie. La consommation créée par la production; la production fournissant les moyens (salaires) pour la consommation.

Le système, d’autre part, comporte deux
réservoirs, celui du savoir et celui du capital. La réserve du savoir fournit à la production le savoir-faire et s’enrichit de sa recherche. Elle donne à la consommation l’éducation et bénéficie de sa création. La réserve du capital reçoit de la consommation son épargne et lui fournit un revenu. Elle investit dans la production et en capte les réserves. Il ne faut pas oublier non plus les régulateurs (des biens, des services, du travail, du capital, du savoir). Ces régulateurs pouvant fonctionner de façon plutôt ‘naturelle’ (auto-régulation du système selon les lois du système) ou bien de façon plutôt ‘volontariste’ (atténuation ou correction de l’auto-régulation par intervention de décisions humaines).

Le système ne saurait fonctionner dans l’absolue clôture de lui-même. Il reçoit du dehors et en rejette au dehors. Le système fonctionne entre une différence de potentiel, entre une ‘source chaude’ et un ‘puits froid’. Source chaude de l’information, de l’énergie et de la matière. Puits froid des déchets et de l’entropie.

Un système englobé fonctionne à l’intérieur d’un système englobant. L’
englobant de l’outil exponentiel est le vaste système à la fois géo-économique et géo-politique de l’ensemble du monde des hommes. Un système englobant avec ses ressources, ses richesses naturelles, ses capacités de travail, ses capacité de consommation. Il englobe et contient le système d’outilité qui ne peut fonctionner qu’avec des réservoirs pleins, des flux importants, une consommation croissante et, partant, des débouchés nombreux.

Le système d’outilité exponentielle n’existe qu’en mouvement et en croissance continue. Il s’agit d’un processus d’
enrichissement qui se veut sans fin et qui fonctionne essentiellement au profit des détenteurs du système. Ce système n’est exponentiel qu’à la condition qu’il soit ouvert du côté de ses entrées et de ses sorties. Lui-même, par contre, doit rester ‘régional’. Car il ne fonctionne que sur une différence de potentiel. Il lui faut une source chaude et un puits froid que constitue en grande partie le vaste monde non détenteur du système, à savoir le Tiers Monde.

Mais déjà le système d’outilité n’est pas lui-même monobloc. Il s’agit d’un ensemble concurrentiel. Avec tout ce que cela implique ! Le sens du mot
impérialisme a été trop malmené par les idéologies. On l’a chargé de malveillance. En fait, la réalité qu’il recouvre n’est pas volontariste mais structurelle. L’impérialisme est le fait de tout système dans la mesure où il est ‘grand’ et ‘ouvert’. A fortiori si ce système est ‘exponentiel’.

Tout système
ouvert est nécessairement impérialiste. La cellule vivante ne vit et ne fonctionne qu’en agressant son milieu et, partant, les autres vivants. Plus le système ouvert est grand, plus il est impérialiste. Sans remonter aux dinosaures, combien de vivants, grands et petits, microscopiques surtout, ne sont-ils pas la proie quotidienne d’un chacun d’entre nous ? Un système exponentiel sera exponentiellement impérialiste. Mais de tels systèmes n’existent que transitoirement dans la nature. Lorsque la nature engendre un système exponentiel, un pullulement de lapins ou de rats, par exemple, il ne reste jamais exponentiel à l’infini. Une régulation homéostatique, par exemple la croissance concurentielle de prédateurs, rétablit l’équilibre à plus ou moins brève échéance. Prométhée seul refuse de connaître l’homéostasie ! Jamais l’histoire humaine n’a engendré un système ouvert plus exponentiel, et donc plus ‘impérialiste’, que le système d’outilité moderne.


Système ouvert

Depuis la révolution du Néolithique ce système d’outilité a fonctionné, de façon simplifié, il est vrai, dans l’équilibre d’une homéostasie. Depuis il s’est seulement complexifié. Ce sont les révolutions industrielles qui le livrent à une exponentialité galoppante. La croissance du système est impérative. Son arrêt ne signifie pas équilibre mais désorganisation, mort.

L’approche analytique-statique des économistes classiques avait longtemps occulté l’
ouverture du système. Ce qui permettait précisément cette idéologie progressiste se fondant sur un fonctionnement en autonomie du système tournant par lui-même et pour lui-même, en suffisance de lui-même, dans l’euphorie de son infinie exponentialité pour elle-même. Système producteur d’abondance à l’infini à la mesure de la démesure de l’homme prométhéen.

Cette illusion anthropocentrique, fondatrice des progressismes en général et du marxisme en particulier, commence à se dissiper. Une approche systémique-dynamique, elle-même provoquée par les faits, révèle l’ouverture du système. Et partant les possibles impasses de son exponentialité.

Le système qui fonctionne exponentiellement appelle, en entrée, de plus en plus d’énergie, de matériaux et d’information et livre, en sortie, de plus en plus de déchets et d’entropie. Or nous savons aujourd’hui - et si nous voulons l’ignorer les faits nous le rappellent cruellement - que les possibilités d’
entrée et de sortie du système d’outilité exponentielle ne sont pas in-finies mais finies. Elles sont inexorablement limitées. Limitées par un système plus englobant qui est lui-même réfractaire à l’exponentialité. A savoir l’écosystème.


Ecosystème

Toute
vie sur terre repose sur le fonctionnement présent ou passé de l’écosystème. Ainsi, grâce à son fonctionnement, les réservoirs ne sont jamais vides et permettent au système vivant de tourner en lui fournissant les réserves disponibles et utilisables. Réservoirs des éléments de la vie (spécialement les six éléments de base que sont C,H,O,N,S, et P). Réservoirs de l’atmosphère (N2, O2, SO2,CO2). Réservoirs de l’hydrosphère (ions solubles). Réservoirs de la biomasse (molécules organiques). Réservoirs des sédiments (sels cristallisés, carbonates, nitrates, sulfates, phosphates). D’autre part, grâce aux cycles biologiques - cycle de l’azote, cycle du souffre, cycle du phosphore, etc. - les éléments se trouvent continuellement recyclés et régénérés.

L’ensemble de l’écosystème fonctionne comme une merveille d’ingéniosité. Ainsi, par exemple, la concentration importante dans les océans d’ions carbonates permet de maintenir constante dans l’atmosphère la concentration de gaz carbonique, matière première de fabrication, par photosynthèse, de matière organique. Mais combien d’autres exemples ne pourrait-on citer ? L’écosystème dans son ensemble est ouvert par rapport à l’énergie et clos par rapport aux éléments matériels. C’est dire qu’il fonctionne avec une quantité finie de possibilités matérielles. L’écosystème doit
équilibrer son bilan.

Entre source chaude de l’énergie résiduelle du ‘Big Bang’ et puits froid du ‘Fond noir’ de l’espace il y a une différence de potentiel. Et cette différence de potentiel fait fonctionner l’écosystème.

A l’entrée, il y a l’énergie reçue (soleil, gravité, énergie interne du globe). A la sortie, il y a l’énergie dégradée en chaleur irrécupérable. Entre les deux, l’énergie utilisée. Les processus géologiques, biologiques et climatologiques fonctionnent dans l’interaction systémique de l’atmosphère, de l’hydrosphère, de la lithosphère et de la biosphère. Le flux d’énergie est irréversible mais inépuisable. Par contre, les éléments chimiques sont en nombre fini et leur recyclage est limité par le temps. Le
recyclage est la base du fonctionnement de l’écosystème et de la régulation de son équilibre. Grâce à ce principe d’économie une quantité finie de matière est destinée à un renouvellement indéfini et à une créativité sans fin. En d’autres termes, l’écosystème s’interdit toute ‘folie’.

N’est-il pas remarquable, par exemple, comment se répartit cette ‘économie’ entre les différentes sortes de vivants que sont les producteurs, les consommateurs et les décomposeurs ? Les producteurs fabriquent de la matière vivante grâce à la photosynthèse (énergie radiante du soleil + CO2). Ils fournissent aliments et oxygène aux consommateurs et en reçoivent des éléments minéraux et du CO2.

Les consommateurs - au premier degré, c’est-à-dire les herbivores et au second degré, c’est-à-dire les carnivores - vivent par oxydation des produits des producteurs et dégagent de la chaleur irrécupérable. Les décomposeurs sont des micro-organismes au rôle écologique essentiel; ce sont en effet eux qui recyclent les éléments minéraux des déchets aussi bien des consommateurs que des producteurs, pour les rendre aux producteurs. Les boucles se bouclent en bouclant la grande boucle de la production-consommation de matière vivante...

L’
énergie est utilisée jusqu’à la dernière ‘miette’. De la matière élaborée, rien n’est perdu !

La biosphère (producteurs-consommateurs-décomposeurs) fonctionne en interaction avec les grands réservoirs dynamiques que sont l’atmosphère, l’hydrosphère et la lithosphère. La régulation interactive entre les différentes ‘sphères’ est d’une incroyable complexité. Les régulateurs jouent à des rythmes très variables. Les grands réservoirs limitent les variations brusques grâce à leur ‘effet tampon’. Tout concourt à l’
équilibre homéostatique du système.


Le système d’outilité exponentielle coincé dans notre écosystème

Nous faisons de plus en plus l’espérience d’un impossible. Non pas pour des raisons idéologiques. Non pas pour des raisons épistémologiques. Mais pour des raisons physiques. L’expérience
physique donc d’un impossible.

Toutes nos euphories du ‘progrès’ se voient piégées. Puisque voilà ébranlé leur commun fondement. Puisque voilà coincé le système d’outilité exponentielle.

Coincé dans la finitude incompressible de l’écosystème.

Insurmontable contradiction entre l’exponentialité du système d’outilité et l’homéostasie de son englobant écosystème !

Le
système d’outilité exponentielle fonctionne donc dans les limites de l’écosystème de ‘notre terre’.

En tant qu’exponentiel, il est d’une
voracité exponentielle d’énergie et de matière. En ce qui concerne l’énergie, c’est sa chute entre une source chaude et un puits froid qui produit du travail et fait tourner la machine. Mais cette chute représente en même temps une irréversible dégradation de l’énergie. La bonne nouvelle, c’est que le soleil constitue une source pratiquement illimitée d’énergie. La mauvaise nouvelle, c’est que cette énergie n’est pas immédiatement disponible. Il y a les limites de ses capteurs. Il y a aussi, en ce qui concerne son stockage fossilisé, les limites de ses réserves. Quant à l’énergie nucléaire, théoriquement illimitée, personne ne peut dire encore si sa maîtrise et son exploitation pourront croître, sans effets secondaires catastrophiques, à la mesure de la demande exponentielle. En ce qui concerne les matériaux exploitables, la limite est omniprésente. La quantité d’éléments chimiques, en nombre fini, se heurte à la limite de leur disponibilité. Leur recyclage rencontre les limites des cycles. La dépollution rencontre les limites des capacités.

Reste l’exploitation des richesses d’autres mondes et la satellisation massive des déchets... Qui n’en voit les limites ? Combien de pétrole par an aurions-nous le droit d’extraire si nous pensions à nos générations futures ?

Dramatique inadéquation entre les nécessaires limites de l’
englobant et le refus des limites de l’englobé !

Ainsi donc il reste de plus en plus au système d’outilité exponentielle de prendre la mesure de sa démesure. Car cette démesure se heurte à son impossible absolu. Il est en effet absolument impossible qu’une ouverture exponentielle puisse fonctionner en infinie exponentialité dans un englobant aux possibilités incomparablement moins exponentielles. Inévitablement un tel système exponentiel fonctionne en vue de son propre blocage.

Le possible physique de notre univers ne peut pas contenir une croissance quantitativement accumulative en ‘progrès’ infini. Le système d’outilité exponentielle est donc piégé. Comme sont piégées les possibilités de progrès et d’abondance à l’infini.


En parasites

A l’intérieur de ce super-organisme écosystémique, le système matériel de notre outilité exponentielle – l’outil de notre ‘progrès’ ! – fonctionne en
parasite. Tout vient, en effet, de notre écosystème. Tout ne vient que de lui. L’énergie, les matériaux, le recyclage, l’absorption des déchets...

Non seulement il fonctionne en parasite mais encore en parasite prodigue. Son gaspillage étant à la (dé)mesure de son exponentiailté. Ainsi, pour ne prendre qu’un seul exemple, en un peu plus d’un siècle une partie de l’humanité dilapide, en le brûlant bêtement dans ses moteurs ou ses chaudières, une matière très précieuse, le pétrole, que l’écosystème a mis des dizaines de milliers d’années à produire et à stocker. Au fait, combien de pétrole par an aurions-nous le droit d’extraire si nous pensions à nos générations futures ?

L’outil du progrès est coincé physiquement. Mais cette machine fabricatrice d’opulence l’est tout autant
moralement. Déjà il y eut les ‘broyés du système’, exploités et prolétaires. Leur sort, pourtant, ne reste pas structurellement sans remède. Il s’est effectivement amélioré, en Occident notamment. Ici il nous faut envisager une injustice beaucoup plus fondamentale, une injustice d’ordre systémique.

Pour dire d’emblée les choses très crûment, jusqu’à présent le système d’outilité n’a pu fonctionner
exponentiellement que grâce à l’exploitation injuste d’une grande partie des possibilités humaines par les propriétaires du système. L’outilité d’abondance crée pour ses détenteurs de plus en plus de ‘progrès’ au détriment du reste de l’humanité restée historiquement en marge de la maîtrise de cette outilité. Aujourd’hui, paradoxalement au moment où l’exponentialité du système se met à se gripper, de plus en plus d’hommes de notre planète commencent à prendre conscience de cette injustice et à revendiquer leur juste part au progrès de l’abondance.

L’immense déploiement d’euphorie, embrayé sur la croissance exponentielle de l’outil de la bien-portance, ne fonctionne que grâce à un
sinistre feed back dont la fameuse triangulation esclavagiste des débuts industriels est une des premières et honteuses manifestations. Le système d’outilité européen fonctionne alors avec, comme entrée, le coton venu des Amériques. A la sortie, un trop plein de cotonnades s’écoule en Afrique. Celle-ci paye en esclaves qui, déportés aux Amériques, fourniront la main d’oeuvre pour la culture de la matière première. La boucle est bouclée !

Ainsi peut se tenir un discours ‘anti-esclavagiste’ étrangement muet sur les causes de l’esclavagisme sans lequel le ‘progrès’ eut été singulièrement plus modeste ! Mais n’est-il pas admis désormais qu’on peut mentir et qu’il restera toujours quelque chose ?


Limite

Nous savons aujourd’hui – et si nous voulons l’ignorer, les faits nous le rappellent cruellement – que les possibilités d’entrée et de sortie du système de nos euphories ne sont pas infinies mais finies. Elles sont inexorablement limitées. Limitées par un
système plus englobant qui est lui-même réfractaire à l’exponentialité à savoir l’écosystème.

Le système d’outilité exponentielle ne fonctionne que
dans les limites de l’écosystème de ‘notre terre’. Or, en tant qu’exponentiel il est d’une voracité également exponentielle.

Soit l’
énergie. C’est sa chute entre une source chaude et un puits froid qui produit du travail et fait tourner la machine. Mais cette chute représente en même temps son irréversible dégradation. La bonne nouvelle, c’est que le soleil constitue une source pratiquement illimitée d’énergie. La mauvaise nouvelle c’est que cette énergie n’est pas immédiatement disponible. Il y a les limites de ses capteurs. Il y a aussi, en ce qui concerne son stockage fossilisé, les limites de ses réserves. Quant à l’énergie nucléaire, théoriquement illimitée, personne ne peut dire encore si sa maîtrise et son exploitation pourront croître, sans effets secondaires catastrophiques, à la mesure de la demande exponentielle.

En ce qui concerne les
matériaux exploitables, la limite est obvie. La quantité d’éléments chimiques, en nombre fini, se heurte à la limite de leur disponibilité. Leur recyclage se heurte aux limites des cycles. Reste l’exploitation des richesses d’autres mondes et la satellisation massive des déchets dans la stratosphère... Qui n’en voit les limites ?


Insouciants des limites

Les ‘Lumières’ étaient singulièrement aveugles sur les limites ! L’homme schizoïde se croyait sorcier; il n’était qu’apprenti. Il s’est illusionné sur l’infini. Se voulant maître et possesseur du
tout de la nature, il en vint à ne plus distinguer entre englobant et englobé, perdant ainsi la nécessaire différence entre l’intérieur et l’extérieur. Il ne voyait plus que les limites intérieures à dépasser et effectivement dépassables. Il ne voyait pas les limites extérieures, celles, indépassables, de son englobant. Bref, il ne voyait pas de limite aux possibles prouesses de son système d’outilité exponentielle. Jusqu’au moment où la réalité rappelle à ce système qu’il n’est qu’englobé et qu’il va se trouver coincé dans son englobant écosystème.

L’approche statique, c’est-à-dire non-systémique, des économistes classiques avait longtemps occulté l’essentielle ‘ouverture’ de ce système. C’est précisément sa ‘clôture’ qui permettait la montée de l’idéologie progressiste fondée sur un
fonctionnement en autonomie du système tournant par lui-même et pour lui-même, dans l’euphorie de son infinie exponentialité, producteur d’abondance sans limites.

Il s’agit là de la plus gigantesque illusion de la modernité. C’est la force des
faits qui sape ses fallacieuses certitudes. Et c’est l’approche systémique qui dévoile pourquoi les faits ont raison. Car le système n’est pas ‘clos’ mais ‘ouvert’. Ouvert sur un englobant qui n’est pas illimité. Et cette incontournable limite le coince du côté de son exponentialité.

Ce système
ouvert ne vit que par échange avec un plus englobant que lui-même. Il reçoit du dehors et rejette vers le dehors. Il ne fonctionne qu’entre une différence de potentiel. Entre une ‘source chaude’ et un ‘puits froid’. Source chaude de l’information, de l’énergie et de la matière. Puits froid des déchets et de l’entropie. En tant qu’exponentiel il est de plus en plus gourmand à l’entrée et de plus en plus prolixe à la sortie !

Or les possibilités à l’entrée et à la sortie ne sont pas infinies. Elles sont inexorablement limitées. Limitées par un
système plus englobant qui est lui-même réfractaire à l’exponentialité à savoir l’écosystème. Il y a une terrible contradiction entre l’exponentialité du système d’outilité et l’homéostasie de son englobant écosystème.

Combien de temps encore l’espérance orpheline se laissera-t-elle porter par une stupide fuite en avant ? Il y a une pathétique inadéquation entre les nécessaires
limites de l’englobant et le refus des limites de notre système d’outilité exponentielle ! Qu’ils soient de droite ou de gauche, les discours progressistes ne fonctionnent tous qu’en embrayage direct sur l’articulation de l’outil exponentiel. Ils se trouvent désormais face à de déchirantes révisions ! Ce discours bien-portant de l’homme (bourgeois) bien-portant ne charrie qu’un optimisme trompeur. Le ‘progrès’, avatar d’une ‘transcendance’ immanentisée, matérialiste et athée, est en train de rejoindre le cimetière des illusions perdues. Trois siècles à peine après ses premiers balbutiements !


Piégés

Entre l’
exponentialité du système d’outilité et l’homéostasie de son englobant écosystème. La démesure du système d’outilité exponentielle se heurte à son impossible absolu. Il est en effet absolument impossible qu’un système puisse fonctionner en infinie exponentialité dans un englobant aux possibilités incomparablement moins exponentielles. Inévitablement un tel système exponentiel ne fonctionne qu’en vue de son propre blocage.

Le possible physique de notre univers ne peut pas contenir une croissance quantitativement accumulative en ‘progrès’ infini. Le système d’outilité exponentielle est donc piégé irrémédiablement. Et piégées avec lui les idéologies qui ne cherchent d’espérance que dans le ‘progrès’. Déchirantes révisions du discours bien-portant de l’homme (bourgeois et occidental) bien-portant. Trois siècles à peine après ses premiers balbutiements ! L’impasse... Ce que nous appelons pudiquement la crise... Combien de temps l’homme peut-il s’aveugler dans la stupide fuite en avant ?


Coincés

L’exponentialité du système producteur d’abondance n’est pas seulement coincé dans les limites physiques de l’écosystème et du système géo-politique mais encore piégé par une disproportion exponentielle entre l’exponentialité de la production d’abondance et l’exponentialité plus exponentielle du désir.

Le système d’outilité exponentielle crée l’homme à son image et à sa ressemblance. Un homme articulé. Un homme désarticulé. Un homme réarticulé. Un homme manipulé. Un homme conditionné. Un homme utilisé. Un homme chosifié. Un homme industrialisé. Un homme mécanisé. Un homme fabriqué. Un homme mercantilisé. Un homme en miettes.

Il y a des moments de grâce où l’essentiel en l’homme proteste. Mai 68 fut un de ces moments, si mal compris parce qu’irrécupérable par les idéologies régnantes.

Lorsque l’essentiel du projet humain tend à s’identifier avec la
consommation et la production, inévitablement le désir se fait happer dans le cercle vicieux qui boucle le consommateur sur le producteur et le producteur sur le consommateur. Et même de façon exponentielle à la manière d’une ‘boule de neige’ qui grossit démesurément. Comme le ‘progrès’ lui-même. Voilà le désir de l’homme piégé dans l’infernale boucle qui l’asservit dans l’illusion de le combler. Consommer de plus en plus. Donc produire de plus en plus. Pour consommer plus encore...

La société de consommation crée une prolifération de
désirs artificiels. Il s’agit de consommer de plus en plus moins pour satisfaire des besoins réels que pour donner à l’outil exponentiel le plaisir de tourner à un régime accéléré. En même temps on assiste à une inflation du désirable, c’est-à-dire, au sens étymologique, des objets du désir gonflés de vent.

Nous avons vu le ‘progrès’ piégé. Enfermé dans l’incontournable limitation. Le désir ne peut pas ne pas
s’y pièger lui-même. Une homéostasie entre l’infini du désir et la nécessaire finitude de l’abondance étant impossible, il reste à l’ensemble du système de production de nos euphories de tourner pour tourner. Comme si la fuite en avant, suprême ‘transcendance’ possible de notre modernité, se suffisait à elle-même pour combler la frustration relancée à l’infini.


Crise...

La crise à laquelle on pense trop souvent ne fait que cacher une autre beaucoup plus profonde. Notre crise est moins matérielle que spirituelle.

Tout se passe comme si, à l’image du monde matériel, l’ordre
spirituel se déployait dans un écosystème spécifique d’énergie spirituelle. Dans la biosphère il y a des éléments vitaux comme l’eau ou l’air qui sont pourtant bien communs. Nous n’en prenons réellement conscience que lorsqu’ils viennent à manquer. Ainsi en va-t-il du sens. Jusqu’à aujourd’hui nous ne savions pas son absence mortelle. Nous vivions inconsciemment dans sa surabondance. Nous le produisions tout naturellement plus que nous ne le consommions. Nos réservoirs en débordaient.

Supposons que notre lecture ne soit que l’expression d’un pessimisme ‘réactionnaire’. Supposons que par extraordinaire un miracle s’accomplisse pour sauver le progressisme et son infrastructurelle outilité exponentielle. Supposons qu’effectivement l’ensemble de l’humanité puisse accéder demain au ‘progrès’ que connaît aujourd’hui son quart privilégié. Supposons réalisables et réalisées toutes les médiations que supposent ces suppositions...

Une outilité exponentiellement productrice d’abondance à l’infini réconcilierait-elle l’homme avec lui-même et les hommes entre eux dans le meilleur des mondes ? Rien n’est moins certain aujourd’hui. Et certainement de moins en moins demain.

Il semble bien que notre modernité soit mortellement malade non seulement de son infrastructurelle outilité productrice d’abondance qui, malgré tout, reste en extériorité, mais plus malade encore en son intériorité. A la source de son
désir et de son sens. A la racine de son originaire Discours par lequel une culture se dit en se constituant et se constitue en se disant.


Le Sud et le Nord

Fonctionnement injuste de notre système exponentiel...

La frontière entre l’impérialisme et son contraire ne passe pas entre les régimes. Elle passe, aujourd’hui, essentiellement entre le Sud et le Nord qui est le détenteur, le manager et le profiteur du système d’outilité exponentielle.

Scandale de notre temps; 40% de la population du globe détient 90% des possibilités et, partant, des bienfaits du système d’outilité. Or c’est cette
scandaleuse différence de potentiel qui permet à la machine de tourner en croissance exponentielle. Supprimer cette différence reviendrait à ralentir considérablement l’exponentialité du système, et, peut-être, à le désorganiser.

Jusqu’à quand une humanité plus massivement conscientisée et informée, et partant plus largement engagée, peut-elle encore tolérer l’intolérable ? L’
ordre économique mondial ? Un ‘désordre’ plutôt qui fonctionne universellement et globalement sur le mode d’un ‘libéralisme’ sauvage. Résultat du libre jeu des lois ‘naturelles’ du système d’outilité exponentielle avec le reste du monde. Cet ordre-désordre est aujourd’hui en crise. Il fait l’expérience de ses limitations qui, pour l’exponentialité du système, sont des limites mortelles. Elles ne peuvent pas ne pas concourir à sa désorganisation et à son blocage.

Le Discours sur le ‘nouvel ordre mondial’ est dans l’impasse. Comment en serait-il autrement face à son indépassable contradiction. Ainsi, par exemple, veut-on allier la croissance des pays industrialisés et le développement des pays pauvres. Mais est-ce possible à partir du système tel qu’il est et des mécanismes tels qu’ils jouent ?

La croisssance dans les pays industrialisés est incompatible avec la ‘même’ croissance des pays du Tiers Monde. Parce que la croissance du système d’outilité exponentielle est impossible sans ‘puits froid’ ! Or développer les pays pauvres revient à réchauffer le puits froid, et donc à provoquer la baisse de la différence de potentiel ! Le ‘juste’ progrès de l’ensemble du globe se paie nécessairement par une perte d’exponentialité.

Pourtant les idées généreuses ne manquent pas pour imaginer des scénarios audacieux. Ainsi, par exemple, dans le cadre d’une division internationale du travail, le Nord industrialisé pourrait renoncer à être l’atelier du monde pour n’être plus que son laboratoire, permettant ainsi au Sud de devenir cet ‘atelier’. Ou encore créer quelque chose comme un gigantesque ‘Plan Marshall’ grâce auquel l’enrichissement du pauvre ne serait pas contradictoire avec l’enrichissement du riche. Tirez-en logiquement toutes les conséquences, à court, à moyen et à long terme. Votre scénario n’évite pas l’impasse.

En-deçà de ces rêves, il y a la terrible réalité. L’aide actuelle ne représente même pas l’équivalent des seuls intérêts de la dette annuelle des pays du Tiers Monde. Et l’accroissement de cette dette, loin d’être à la mesure des possibilités des pays pauvres, est elle-même à la mesure du système d’outilité, c’est-à-dire exponentielle. La fuite en avant de l’expansion galopante condamne tout nouvel ordre mondial possible.


Exponentielle frustration

Le désir schizoïde se piège lui-même. Qu’est fondamentalement l’ultime
mobile de l’exponentialité de l’outilité d’abondance sinon le désir ? La dynamique de la béance par laquelle un vivant différencie son manque pour tendre vers sa complétude.

Nous ne retenons ici que le ‘fonctionnement’ du désir comme une sorte de ‘système’ ouvert ‘tournant’ entre une source chaude et un puits froid. Donc sur une différence de potentiel. La dynamique du désir est elle-même proportionnelle à cette différence de potentiel. Chute énergétique psychique qui ne peut pas ne pas mobiliser aussi le système d’outilité exponentielle créé justement pour combler les béances du désir.

Le système d’outilité exponentielle est un système exponentiellement producteur d’abondance. Entre la source chaude de l’abondance et le puits froid du manque tourne la ‘machine’ du désir. Sans cette différence de potentiel le désir serait comblé et la ‘machine’ s’arrêterait.

Si le manque n’était qu’un trou à boucher une fois pour toutes, la machine tournerait le temps nécessaire pour boucher ce trou. Après cela la machine s’arrêterait et l’homme serait ‘heureux’ une fois pour toutes. Mais il faudrait pour cela que l’homme ne fût rien d’autre que quelque chose comme un cristal intelligent dans un environnement de sécurité.

Mais l’homme est un vivant. Système ouvert de néguentropie sur fond d’entropie. Les biens s’usent, se détruisent, se consomment. La vie se reproduit et se multiplie. Le manque est entretenu par le temps. La différence perdure. Donc la machine doit tourner tant que vit le vivant. Harmonieusement au rythme des échanges de ce vivant. Mais il faudrait pour cela que l’homme ne fût rien d’autre que quelque chose comme un ‘animal raisonnable’.

Mais l’homme est un
vivant infini. Béance infinie. Désir infini. Insatiable à l’infini. La satisfaction – toujours relative – à un niveau relance l’insatisfaction à un niveau plus loin. Plus on a, plus on veut avoir. Le ‘seuil de pauvreté’ croît indéfiniment en même temps que croît la richesse. Le manque est abyssal exponentiel. La différence s’accroît exponentiellement. Le désir de consommer à l’infini relance l’outil producteur à l’infini. La machine tend donc à s’emballer à l’infini. En même temps que croît plus exponentiellement encore le désir.

Par quel facteur faut-il multiplier le rapport production-consommation pour que l’homme soit heureux ?

Ne sommes-nous pas condamnés à ne produire que dans les limites de nos besoins ? Alors que nous rêvons de produire pour combler tous nos besoins...


Aliénation

Une homéostasie entre l’infini du désir et la nécessaire finitude de l’abondance étant impossible, il reste à l’ensemble du système de la modernité de tourner pour tourner. Comme si la fuite en avant, suprême ‘transcendance’ possible de la modernité, se suffisait à elle-même pour combler la frustration relancée à l’infini. En fait fonctionne là une exponentielle mécanique d’exponentielle aliénation.

Suivant une gigantesque mimésis d’aliénation... A l’image de la téchnè, l’homme articulé, désarticulé, réarticulé. A l’image de l’outilité, l’homme outilisé, utilisé. A l’image des choses, l’homme chosifié. Son langage industrialisé. Son imagination substantivée. A l’image de la machine productrice du désirable, l’homme rabougri à la mesure de la machine désirante. A l’image de la structure mécanique, l’homme mécanisé, structuralisé. Dans la nature dénaturée. A l’image des mécaniques fabricatrices, l’homme fabriqué. A travers une prolifération de sens factice et dans la perversion des signes. A l’image de la puissance totalitaire de l’outil, l’homme totalitarisé. A l’image de la matière, l’homme massifié. A l’image du temps programmé, l’homme dépossédé de son temps pour vivre. A l’image du geste mécanique, l’homme dévalorisé. Les tâches éclatées. Le travail en miettes. A l’image du productivisme galoppant, l’homme aliéné à la lutte pour le pouvoir d’achat et aux béatitudes de la société de consommation... L’homme fonctionnalisé. L’homme technisé, testé, conditionné, manipulé. Publicitairement matraqué. Quantifié, mercantilisé, mercenarisé... A l’image, enfin, de la clôture de l’espace d’intelligibilité, l’homme suprêmement aliéné à sa fausse conscience qui l’empêche d’entrevoir un autre possible.


Lucidité

Tant sont tenaces les imbécilles illusions. Nous n’avons pas fini de mener jusqu’au bout la critique de cette ‘religion’ progressiste, avatar dénaturé de l’espérance chrétienne.